‹ Œuvres de ThomasChapitre 48 sur 64 · MORCEAUX · texte numérisé non relu

MORCEAUX

monnaie actuelle ; qu'il avait des gardes comme son maître , et que son faste effaçait le faste du trône. Ainsi sa grandeur éclipsait tout. S'il humilia les grands , ce ne fut point pour Fintérét des peuples ; jamais ce sentiment n'entra dans son âme. Il était ambitieux et il voulait se venger : il s'éleva sur des ruines.

Si , pour achever de le cdnnaître , nous demandons maintenant ce qu'il fit pour les finances, pour Tagriculture , pour le com<merce , pendant près de vingt ans qu'il régna ; la réponse sera coiirte : rien. Ces grandes vues d'un ministère qui s'occupe de projets d'humanité et du bonheur des nations, et qui veut tirer le plus grand parti possible et de la terre et des hommes , lui étaient entièrement inconnues : il ne paraît pas même qu'il en eût le talent. Les finances sous son règne furent très-mal administrées. Après la prise de Corbie, en i636,.on avait à peine de quoi payer les troupes : i^ fut réduit à la misérable ressource de créer des charges de conseiller au parlement. Sous lui , les provinces furent to^jou^s très-foulées : d'une main il abattait les têtes des grands , et de l'autre il écrasait les peuples. Presque toutes ses opérations de finance se réduisirent à des emprunts et à une multitude prodigieuse de créations d'offices, espèce d'opération détestable qui attaque les mœurs, l'agriculture, l'industrie d'une nation , et qui d'une richesse d'un moment fait sortir une éternelle pauvreté. L'état, sous Richelieu, paya communément quatrevingts millions à vingt-rsept livres le marc , c'est-à-dire près de cent soixante millions d'aujourd'hui. Le clergé, qui sous Henri lY donnait avec peine treize cent mille livres , sous les dix dernières années du cardinal, paya, açnée commune, quatre millions. Enfin ce ministre endetta le roi de quarante millions de rente ; et i sa mort il y avait trois annfes copfisonmiées d'avance. On peut donc lui reprocher d'avoir prodigieusement augmenté cette mala* die épidémique des emprunts, qui devient de jour en jour plus mortelle » d'avoir donné l'exemple de la muhiplication énorme des impôts ;. d'avoir aggravé tour à tour et la misère par le despotisme , et le despotisme par la misère ; de n'avoir jamais va que }e ne sais quelle grandeur imaginaire de l'Etat , qui n'est que pour le. ministre, et dont le peuple ne jouit point; et d'avqjjr sacrifié à ce fantôme les biens , les trésors, le sang , la paix et la liberté des citoyens.

Yoili pourtant l'homme à qui la poésie et l'éloquence ont prodigué les panégyriques pendant un siècle. Les lois qu'il a violées, les corps de l'Etat qu'il a opprimés , les parlemens qu'il a avilis , la famille royale qu'il a persécutée , les peuples qu'il a écrasés , h sang innocent qu'il a versé , la nation entière qu'il a livrée toute enchaînée au pouvoir arbitraire, auraient d& s'élever contre ce

RETRjfKCHÉS. 265

coupable abus des éloges, et venger la vérité outragée par le mensonge. Ce n'est pas qu'on prétende attaquer ici les qualités que peut avoir ce ministre ; on convient qu'il eut du courage, un grand caractère , cette fermeté d'âme qui en impose aux faibles , et des Vues politiques sur les intérêts de l'Europe ; mais il me semble qu'il eut bien plus de caractère que de génie : il lui manqua surtout celui qui est utile aux peuples , et qui, dans un ministre, est le premier, s'il n'est le seul. D'ailleurs je cite, ici le cardinal de Richelieu au tribunal de la justice et de l'humanité: on lésa trop oubliées quand il a fallu juger des hommes en place. Il semble qu'il y ait pour eux une autre morale que pour le reste des hommes : on cherche toujours s'ils ont été grands , et jamais s'ils ont été justes; celui même qui voit la vérité craint de la dire. L'esprit de servitude et d'oppression semble errer encore autour de la tombe des rois et des ministres. Qu'on les adore de leur vivant , cela est juste ; c'e&t le contrat étemel du faible avec le puissant ; mais la postérité , sans intérêt, doit être sans espérance comme sans crainte. L'homme , esclave pour le présent , est du moins libre pour le passé ; il peut aimer ou haïr , approuver ou flétrir d'après les lois et son cœur. Malheur au pays oii , après plus de cent ans', il faudrait avoir encore des égards pour un tombeau et pour des cendres !

Portrait de Le Tellier.

O^ ne peut douter que les deux oi^isons funèbres de Le Tellier, où Fléchier et Bossuet le représentent conune un grand homme et comme un sage, le jour et le lendemain qu'elles furent prononcées , n'aient été fort applaudies à la table et dans l'antichambre de Louvois, qui était son fils, et qui était tout^puissant ; mais si elles avaient été lues à ceux qui avaient suivi la vie çntière de Le Tellier, qui l'avaient vu s'élever par degrés, et qui, si l'on en croit \e% mémoires du temps , n'avaient jamais vu en lui qn'ua courtisan adroit, toujours occupé de ses intérêts , rarement de ceux de l'Etat , courant à la fortune par la souplesse , et l'augmentant par l'avarice , flatteur de son maître , et calomniateur de ses rivaux ; si elles avaient été lues à Fonquet dans sa prison , à ce même Fouquet dont Le Tellier fut un des plus ardens persécu* teurs, qu'il traita avec la basse dureté d'un homme qui veut plaire, et qu'il chercha k faire condamner à mort , sans avoir cependant le bonheur cruel de réussir; si elles avaient été lues en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, à toutes ces familles de Français que la révocation d'un édit célèbre , révocation pressée , sollicitée et signée avec transport par Le Tellier, fît sortir du royaume , et obligea d'aller chercher un asile et une patrie dans

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des contrées étrangères ; qu'auraient pensé tous ces hommes , et des oraisons funèbres , et de réloqueaoa 9 et des orateurs ?

Du rang qui appartient à Louis XI f^ parmi tes rois.

Il ne sera pas mis au rang sacré des Antonins : trop de maux se sont mêlés à sa grandeur. Il ne sera pas mis non- plus parmi ces grands hommes d'état nés pour être conquérans et législateurs , puissans par leur génie , grands par leur propre force , qui ont créé leur siècle et leur nation , sans rien devoir ni k leur natioa ni à leur siècle : cette classe des souverains n'est guère plus nom^ breuse que la première ; mais il en est une troisième qui a droit aussi à la renommée : ce sont ceux qui , placés par la nature dans une époque oii leur nation était capable de grandes choses , ont su profiter des circonstances sans les faire paître ; ceux qui avec des défauts ont déployé néanmoins un esprit ferme et toute la vigueur du gouvernement, qui , suppléant par le caractère au génie , ont su rassembler autour d'eux les forces de leur siècle et les diriger , ce qui est une autre espèce de génie pour les rois ; ceux qui , désirant d'être utiles , mab prenant l'éclat pour la grandeur , et quelquefois la gloire d'un seul pour l'utilité de tous, ont cependant donné un. grand mouvement aux choses et aux hommes y et laissé après eux une trace forte et profonde. Tel fut à peu près Louis XIV.

On l'a comparé à Auguste; il lui ressembla bien peu. Il n'eut ai sa fureur , ni sa politique , ni ce contraste singulier du plus grand courage d'esprit dans une âme lâche , ni ce niélange d'une ambition ardente et de la plus grande simplicité, ni cette séduction si douce qui n'avertissait jamais de l'empire , et enchantait des hommes fiers , que la nature n'avait point destinés à lui obéir. Il y a apparence que Louis XIV , né à Rome, ne serait point devenu le maître du monde. Il sut, comme Auguste, employer les talens qu'il n'avait pas , et faire servir les grands hommes à sa renommée ; mais il fallait qu'Octavç se servit de ses égaux pour sa grandeur , et leur persuadât qu'il avait droit à leurs victoires , quoiqu'il ne tint ce drcnt que de leurs victoires même; taiidisque , Louis XrV , armé de la souveraineté , commandait à des hommes qui lui étaient soumis, etc.

Après nn règne de TÎDgfc ans , Marc— Aurèle monrot à tienne; îl ëtaît does octopé à faire la guerre aax Germains. Son corps fat rapporte' h Rome, eh il entra an milieu des Urro«s«t de la désolation pnblîque. Le sénat en deuil «rait été au-davant du cbar funèbre ; le peuple et Parmée l'accompagnaient; le 6j8 de Bfarc-Anrèle sniv«t le ehar : la pompe marobaît lentement et en silence. Tout à coup nn vieillard s'avança dans la foule. Sa taille e'tait bante «t son air r^tfrable : tout le monde le reconnut ; c'était Apollonius » pbilosopbe stoïcien , estimé ilans Home , et plus respecté encore par son eara^ tère que par son grand Ige. Il avait tontes les vertus rigides de sa secte, et de plus «tait été la maître et l'ami de Marc-Aurèle. Il s'arrêta auprès du cercueil^ regarda triaitmcnt, et tont à coup élevant sa vois :

Irio MAINS, dit-il, vètts av«a perdu vu graad homme , et moi, î^i perdu un ami. Je ne viens pas pleurer sur sa cendre ; il ne faut pleurer que sur celle des méchans , car ils ont fait te mal et ne peuvent plus le réparer. Mais celui qui a été soixante ans vertueux , et qui y vingt ans de suite , a été utile aux hommes ; celui qui , dans tout le cours de sa vie , n'a point eu d'erreur , et qui y sur le troue , n'a point eu de faiblesses ; celui qui a toujours été bon , juste , bienfaisant , généreux , pourquoi le plaindre ? Romains , la pompe funèbre de l'homme juste est le triomphe de la vertu qui retourne à l'Etre suprême. Consacrons cette fête par nos éloges ; je sais que la vertu n'en a pas besoin , mais ils seront l'hommage de nôtre reconnaissance. Il en est des grands hommes comme des dieux. Comblés de leurs bienfaits , nous n'avons pas pour eux des récompenses , mais nous avons des hymnes. Puissé-jOi au bout de ma carrière , en parcourant la vie de Marc-Aurèle , honorer à vos yeux les derniers momens de la mienne ! et toi qui e> ici présent , toi son successeur et son fils , écoute les vertus et les actions de ton père ; tu vas régner; la flatterie t'attend pour te corrompre. Une voix libre , pour la dernière fois , peut-^tre , se fait entendre à toi. Ton père , tu le sais , ne m'a point accou^ tumé k parler en esclave. Il aimait la vérité : la vérité fkit soià éloge. Puisse*t«-elle de m^ne un jour faire le tien.

Toutes les fois qu'on loue les morts, on commence par les louer de leurs ancêtres, comme si le grand homme avait besoin d'une origine, comme si celui qui ne l'est pas, était relevé par un mérite qui n'est point à Ini. Gardons-nous , Romains, d'outrager la vertu jusqu'à croire qu'elle ait besoin de la naissance. Yotré famille des Césars vous a donné quatre tyrans de suite , et Yespa-*

sien , qui le premier releva votre empire , était le petif-fîls d'un centurion.

Le bisaïeul de Marc-Aurele ifaquit aux l>6rds du Tslge. Il apporta potir distinction , dans Rome , dés vertus que Ton ne trouve plus que loin de Slome , la simplicité et- les mœurs antiques. Cet héritage se conserva dans sa maison. Voilà quelle fut la vraje no- Messe çle Marc-Aurële. Je sais qu'il fut le parent d'Adrien , mais il regarda cet honneur , si c'en est un , coiiime un danger. Je sais qu'on voulut le faire descendre de Numa , mais il fut assez grand pour dédaigner cette chimère de l'orgueil ; il mit sa gloire à être juste.

Remercions les dieux de ce qu'il ne fut point d'abord désigné pour le trône. Le rang suprême a plus corrompu d'âmes qu'il n'en a élevé. Né pour, être un simple citoyen, il devint graiiid. Peutêtre , s'il fût né prince , n'e&t->il été qu'un homme vulgaire.

Tout concourut ht le former. Il reçut d'abord cette première éducation à laquelle vos ancêtres^ ont toujours mis un si grand prix , et qui prépare à l'âme un corps robuste et sain. Il ne îi^ donc point amolli eu naissant par le luxe : on ne l'entoura point d'une foule d'esclaves qui , observant ses moindres signes , se seraient honoré» d'obéir à ses caprices. On lui laissa sentir qu'il était homme ; et l'habitude de souffrir fut la première leçon qn'il reçnt. La course , la lutte , les danses militaires achevèrent de développer ses forces : il se couvrait de poussière sur ce même champ de Mars oii s'étaient exercés vos Scipion , vos Marins et ■vos Pompée. Je vous rappelle cette partie de son éducation , Romains , parce que cette mâle institution commence k se perdre parmi vous. Déjà vous imitez ces peuples de l'Orient , chez qui la: mollesse dégrade l'homme dès sa naissance , et vos âmesse ttfx>uvent presque énervées avant de se connaître. Romains, on vous outrage en vous flattant; c'est en vous disant la vérité que je vous témotgne inon respect.

Cette première éducation n'eût fait de Marc-Aurèle qu'nn soldat : on y joignit celle des connaissances. La langue de Platon lui devint familière comme la sienne : l'éloquence lui apprit à parler aux hommes : l'histoire lui apprit à les juger : l'étude des Ipis lui montra la base et le fondement des Etats. Il parcourut toutes les législations , et compara ensemble les lots de tons les peuples: Il ne fut donc^pas élevé comme ceux qne l'on datte déjà lorsqu'ils sont encore ignorans et faibles. Un lâche respect ne craignîtpas de le fatiguer par des efforts. Une discipline sévère assujettit son enfance au travail ; et parent du maître du monde y il fut forcé à. s'éclairer. comme le dernier citoyen.

Ainsi coninicnçail à se former le prince qui devait vous |çou-

DE MARC-ACRÈLE. 269

vemer; mais c'est F^ducation morale qui acliëve l'homme et constitue sa grandeur ; c'est elle qui a fait Marc-Aurë!e. Cette éducation commença avec sa naissance : la frugalité , la douceur , la tendre amitié , voilà les objets qu'il aperçut en sortant du ber^ ceau. Que dis->jè ? on l'arracha de Rome et de la cour ; on craignit pour lui un spectacle funeste. Eh ! comment dans Rome , oii tous les vices se rassemblent des extrémités de l'univers , aurait pu se former une Ame qui devait être austère et pure ? £iït-il appris à dédaigner le faste , oii le luxe corrompt jusqu'à la pauvreté ? à méprfser la richesse , oii la richesse est la mesure de l'honneur ? à devenir humain , oit tout ce qui est puissant écrase tout ce qui est faible ? à avoir des mœurs , oh le vice a même perdu la honte? Les 4ieux protecteurs de votre empire dérobent Marc-Aurëlc à ce danger. Son père le transporta à trois ans dans une retraite 011 il fut mis en dépôt sous la garde des mœurs. Loin de Rome , il apprit à faire un jour le bonheur de Rome ; loin de la cour , il mérita d'y revenir pour commander.

L'héritier avare contemple avec plaisir tous ceux qui lui ont transmis des richesses ; Marc-Aurële, plus avancé en âge, comptait tous ceux à qui , dans son enfance , il ^vait dû l'exemple d'une vertu. <i Mon père, nous disait-il, m'apprit à n'avoir rien de' lâche ni d'efféminé : ma mère ^ à éviter jusqu'à la pensée du mal : mon aïeul j à être bienfaisant : mon frère , à préférer la venté à tout. » Voilà de quoi , Romains , il rend grâce aux dieux à la tête de l'ouvrage oh il a déposé tous les sentimens de son cœur. Bientôt des makres 4ui enseignèrent tous les devoirs de l'homme , mais en les pratiquant. On ne lui disait pas, ahne les malheureux , mais on soulageait devant lui ceux qui l'étaient. Personne ne lui dit : mérite d'avoir des amis , mais il vit l'un de ses maîtres sacrifier sa fortune à un ami opprimé. J'ai vu un guerrier qui , pour lui donner des leçons de valeur , lui montra son sein tont couvert de blessures. C'est ainsi qu'on lui parlait de doîiceur, de magnanimité , de justice , de fermeté dans ses desseins. J'eus moi*méme la gloire d'être associé à ces maîtres illustres. Appelé à Rome du fond de la Grèce , et chargé de l'instruire , on m'ordonna de me rendre au palais. S'il n'eût été qu'un simple citoyen , je me serais rendu chez lui s mais je crus que la première leçon que je devais à* un prince , était celle de la dépendance et de l'égaÛté ; j'attendis qu'il yînt chez moi. Pardonne, 6 Marc-Aurèle , je pensais alors que tu notais qu'un prince ordinaire : je te connus bientôt ; et tandis que tu me demandais des leçons , je m'instruisais souvent auprès de toi.

Il n'était pas encore sorti de l'enfance , que déjà l'enthousiasme de la vertu était dam son cœur. A douze ans, il s'était consacré an»

^"o £LOG£

genre de vie le plus «u&tëre i- à quinse atB , il aTâil oédlé k ul sceur unique tout le bien <le son père : k do-sept , il fut adkipté par Antonin ; et (je ne vous rapporte que ce que j'ai vu moimême } il |>leura sur sa grandeur. O jour qui , après quaraate années , m'est encore présent ! il 4e promenait dasâ Jes jardina de sa mère ; j'étais auprès de lui ; nous parlions enseiaUe des de* voirs de l'homme , lorsqu'on vijit lui annoncer son élévation : je le vis changer de couleur , et il parut long-^emps inquiet et triste. Sa maison cependant l'environnait avec des transports de joie. Etonnés de sa douleur , nous lui en demandâmes h cause. « Foovez*vous me la demander , dit-il , je vais régaer ? »

Antonin dès lors devint pour lui un nouveau mettre , qui l'iB»» truisait à déplus grandes vertus. Le sang Aes hommes respecté, les lois florissantes, Rome tranquille, l'univers heureu*, telles furent les nouvelles leçons que Marc-Aurèle ref ut pendant viagl> ans. *

Elles suffisaient pour former un grand homme , mais ce grand homme devait avoir un caractère qui le distinguât de tons vos empereurs ; et c'est la philosophie seule qui le lui a donné. A ce mot de philosophie , je m'arrête. Quel est ce nom sacré dans tains siècles , et abhorré dans d'autres \ objet tour, à ioqr et du pect et de la haine ; que quelques princes ont persécuté avec fnreur , que d'autres ont placé à côté d'eui^ sur le trône? Rmnaîiis! oserai-je louer la philosophie dans Rome, ou tant de fois les philosophes ont été calomniés , d'oii ils ont été bannis tant de fms? C^e^t d'ici , c'est de ces murs sacrés , que nous avons été rel^piés sur. des rochers et daias des îles désertes ; c'est ici que nos livres ont été consumés par les flammes ; c'est ici que notre sang a conlé sous les poignards. L'Europe, l'Asie et l'Afrique nous ont vus errans et proscrits , chercher un^ asile dans les antres des betes féroces , ou condamnés à travailler chargés de chaînes , parmi les assassins et les brigands (1).

Quoi donc! la philosophie serait-elle l'ennemie des hommes et le fléau des Etats? Romains, croyes-en un vieillard qui depuis quatre-vingts ans étudie la vertu , et cherche à la pratiquer. La philosophie est l'art d'éclairer les hommes pour les refidre mei^ leurs ; c'est la morale universelle des peuples et des rois , fondée

(a) Musonias Bolns , stoïcien célèbre et cheralîer romain , banni de Rome aoot Hétoa et relègue dan«111e deGyare, fai tire entniie de celle tie pott travailler parmi les forçâU k percer Pisthrae de Corintbe. Un de ses avis , qui le reconnut, lui témoignait sa douleur : Tu t affliges, loi dit k philowyphs, de me voir trouai fier à percer tisthitua pour futilité de la Grèce ; aimeraû-tu mieux me voir chanUr et jouer de la fiûtt sur un thédtre , comme Néron ! Les persécutions que le philosophe avait essuyées sous Néron , reeommencAvnt •oas Domitien.

DE MARC-A^nRÈLË. 271

$ttr la nature et sur l'ordre étemel, l^egardez ce tombeau : celui qne vous pleures était un sage : la philosophie sur le trône a fkit YÎngt ans le bonheur du monde. Cest en essuyant les larmes des natioBS qu'elle a réfuté les calomnies des tyraiis.

Votre empereur , des son enfance , fut passionné pour elle. Il ne chercha point à s'égarer ^ans des connaissances inutiles à rhoDune. Il vit bientôt que Téhide de la nature était un abîme , et rapporta la philosophie toute entière aux moeurs. D'abord , il promena ses regards sur les différentes sectes qui étaient autour de lui ; il en distingua une qui apprenait à l'homme à s'élever audessus de lui-mém^. Elle lui découvrit, pour ainsi dire , un monde nouveau , où le plaisir et la douleur sont comme anéantis , oii les sens ont perdu tout leur pouvoir sur l'àme, oii la pauvreté , les richesses , la vie , la mort ne sont rien , oii la vertu existe seule« Komains , c'est cette philosophie qui vous » donné Caton et Bru* tus; c'est elle qui les soutint au milieu des ruines de la liberté. Elle s'étendit ensuite et se multiplia sons vos tjrans. Il semble qu'elle était devenue comme un besoin pour vos ancêtres opprimés, dont la vie incertaine était sans cesse sous la hache du despotisxne. Dans ces temps d'opprobre , seule elle conserva la dignité de la nature humaine. Elle apprenait à vivre ; elle aj^renait h mourir : et tandis que la tyrannie dégradait les âmes , elle les relevait avec plus de force et de grandeur. Cette mâle philosophie fut faite de tout temps pour les âmes fortes. Marc-Aurële s'y livra avec transport : dès ce moment , il n'eût qu'une passion , celle de se former ^ux vertus les plu» pénibles. Tout ce qui pouvait l'aideri dans ce dessein était pour lui un bienfait du ciel. Il remarqua comme un des jours les plus heureux de sa vie , celui de son enfance oii it entendit, pour la première fois, parler de Caton. Il garda avec reconnaissance les noms de ceux qui lui avaient fait connaître Brutus et Thraséas, Il remercia les dieux d'avoir pu lire les maximes d'Epictète. Son âme s'unissait à ces âmes extraordinaires qui avaient existé avant lui. « Recevez-moi , disait-il , parmi vous ; éelairez mon esprit, élevez mes sentimens ; que j'apprenne à ti'ai-*mer que ce qui est vrai , à ne faire que ce qui est juste. » Pour mieux affermir la vertu dans son cœur , il voulut pénétrer lui* même jusqu'à la source de ses devoirs ; il voulut découvrir , s'il était possible , le vrai dessein de la nature sur l'homme. Ici, Rq^ mains , va s'offrir à vous tout le développement de l'âme de MapQ^ Aurèle ,J'enchainement de ses idées, les principes sur lesquels il appuya sa vie morale. Ce n'est pas moi qui vous offrirai ce ta-* bleau, c'est Marc- Aurèle lui-même. Je vais vous lire un écrit qu'il a tracé de ses mains , il y a plus de trente ans ; il n'était point encore empereur. « Tiens , me dit-il , Apolloniuj» , prends ce#

écrit, et si jamais \e m'écarte des sentimeas que ma main a tracés, ikis-mOK rougir aux yeux 4^ l'univers. » Romains , et toi son suc^ cesseur et sou fils , vous allez juger si^Marc^Aurële a conformé sa conduite à ces grandes idées , et s'il s'est écarté une seule fois dn plan qu'il a cru lire dans la nature.

Ici 'le philosophe t'arrêta on moment. La foule innombrable des citoyens qni Tecoutaient , se serra pour Tentendre de plrfii près. A un grand mouTement ' succéda bientAt' un grand silence. Seul entre le peuple et le philosophe , le nouvel empereur <^iait inquiet et pensif. Apollonius avait nne main appuyée sur la tombe , de Tautre il tenait un papier écrit de la main de Marc-Anrèle.. H reprit la parole , et lut ce qui suit :

Entretien de Marg-Aurêle avec hb'méme (i).

« Je méditais pendant la nuit. Je cherchais en quoi consiste ce qui est bon, sur quoi est fondé ce qui est juste. Marc-Aurële, me disais-je , jusqu'à 'présent tu as été vertueux , ou du moins tu as voulu l'être ; mais qui te garantit que tu le voudras toujours? Qui t'a dit même que ce que tu nommes vertu , l'est en effet ? Je fus effrayé de ce doute, et résolus de monter, s'il était possible , jusqu'aux premiers principes , pour m'assurer de moi-même et . connaître la route que l'homme doit suivre. Le lieu et le temps favorisaient mes réflexions. La nuit était profonde et calme. Tout reposait autour de moi. J'entenda»* seulement , près de mon palais , les eaux du Tibre un peu agitées. Mais ce bruit continu et sourd était lui-même favorable à la pensée , et je me livrai aux méditations suivantes :

» Pour savoir ce que c'est que la vertu , il faut savoir d'abord ce que c'est que l'homme. Je me demandai, qui suis-je? Je reconnus en moi des sens , une intelligence et une volonté , et je me vis jeté comme au basard , et par une main inconnue , sur la surface de la terre. Mais d'où viens-je, et qui m'a placé ici? Pour me répondre, je fus obligé de sortir de moi-même, et d'interroger la nature. Alors mes yeux se promenèrent autour de moi , et je contemplai l'univers. En voyant cet assemblage infini d'êtres qui le composent , ces mondes ajoutés à des mondes , et moi si petit et si faible, relégué dans un coin de la terre, et comme perdu dans l'immensité , je fus découragé un moment. Quoi donc î me disais-je à moi-même , suis-je quelque chose dans la nature ? Le souvenir de mon intelligence me ranima tout à coup : Marc- Aurële , ce qui pense ne peut être perdu dans la foule. Alors je continuai mes recherches ; et observant tout , j'examinai la marche

(i) On sait que Marc-Auréle avait laisse un ouvrage intitule : De lui-même à lui-même ; ouvrai^e qui respire la philosophie la plus élevce et la morale la

plus pure. On a tâché ici dVn prendre IVsprjt gi'ncral.

DE M ARC-AURÈLE. ajS

de l'univers. Je fus frappé de l'harmonie que j'apercevais partout. Je vis que dans les deux , sur la terre , tous lés êtres se prêtent mutuellement des secours. L'univers , me dîs-je , est donc un tout immense, dont toutes les parties se correspondent? La grandeur et la simplicité de cette idée éleva mon âme. Bientôt cette harmonie me fit naître l'idée nécessaire d'une cause. Pour combiner tant de moyens , et , de tant d'êtres séparés, ne former, pour ainsi dire, qu'un être unique, il faut une âme intelligente. J'appelai cette âme, âme universelle (i) > )e l'appelai Dieu. A ce nom , j'éprouvai une émotion religieuse , et l'univers me parut quelque chose de sacré. J'avais trouvé un point d'appui , je m'y arrêtai. J'attribuai à cette cause tous les effets. Je vis que c'est elle qui a imprimé un caractère d'unité à tout ce qui existe. C'est elle qui a donné à cette foule innombrable d'êtres , ou inanimés ou sensibles, la loi qui les unit, jpour les faire servir à la fois , et au l)ien l'un de l'autre , et à l'harmonie de l'ensemble. Mais c^ést surtout dans les êtres intelligens, que cette loi primitive me parut agir avec plus de force. Les hommes, par un instinct secret, se cherchent et s'attirent. En vain l'intérêt des passions les divise , une force plus impérieuse les rapproche. H semble que l'être qui pense soit abandonné, et solitaire au milieu de l'univers physique , et la pensée a besoin du commerce de la pensée. l)ne seconde chaîne vint s'offrir à moi, ce fut celle des besoins. Enfin', je vis les hommes réunis d'une manière plus étroite encore. Il n'y a pour toutes les âmes qù*unë même raison , comme pour tous les êtres ],hysiques qu'une même lumière. S'il n'y a qu'une raison , il n'y a qu'une loi. Les hommes de tous les pays et de tous les siècles sont donc soumis à la m^mé législation ; ils sont tous concitoyens de la même ville : celte ville est l'univers. Alors je crus voir tomber autour de moi toutes les barrières qui séparent les nations, et je ne vis plus qu'une famille et qu'un peuple.

» J'étais parvenu à voir que , par l'ordre même de la nature , il y a société entre tous les hommes. Dès ce moment , je mé considérai sous uti double rapport. Je me vis comme une faible partie de l'univers , englouti dans le tout , entraîné par le mouvement général qui entraine tous les êtres : je me regardai ensuite comme détaché de ce tout immense , et lié par un rapport particulier avec ,\es hommes. Comme partie du tout , Marc-Ahrèle , tii doi»" recevoir , sans murmure , ce qui est une suite de l'ordre général : de là naît la constance dans les maux , et le coarage , qui n'est que la soumission d'une âme fotte. Coipme partie de la société ,

{à) On fait ici parler Marc-Aarèld «Taptès le système des stoïciens. Il avait adopte les principes de cette secte , et ces principes se retrouvent dans tout son ouvrage.

:i ' c ^ f^nf r« oui est utile à l'homme : de là tous les detu dois faire tout ce qui esi umc * c^^^tr-^ t^nt re aue

• j» • A'^r^yxn de Dcre, de citoyen. Souflnr tout ce que LTirTàè V:^Z:LXo^\ faire i que ta nature d;ho™^e ^gê voifà tes deux règleL Je cc«çus Jors ce que c'eta.t que la Tertu, et je ne craignis plus de m'egarer. -

prédécewear et ton père. . Alor. U repnt am.i :

, Bientôt ramenant toutes mes idées à moi-même , je voulus

.nnliauer ces principes à ma conduite. J'avais reconnu quelle eUU

^r 3acé danî l'umVers . je regardai quelle était m. place dans

Ss^été ; ie vis avec effroi que j'y occupai le rang de pnnce.

Mar^Wle , si tu étais confotldu dans la foule , tu n aurais .

îé^tdre à la nature que de toi : mais des m.lhons d homme.

îSront un jour : le degré de bonheur dont chacun peut ,ou,r ,

esYTarqué ; tout ce qui manquera par ta faute à ce bonheur

leraTon crime. Si dans le monde entier il cou e une arme que tu

liés pu prévenir , tu es coupable. La nature md.gnee te dira e

?a?crnfié mes enfans pour les rendre heureux ; qu'en as-tu fa.t ?

pîù^uoi ai-je entendu des gémissemens sur la terre? pourquoi

L hommes ont-ils levé leurs mains vers moi, pour me prier

d'abréner leurs jours ? Pourquoi la mère a-t-elle pleure sur sou

fits qui venait de naître? pourquoi la moisson que , avais destmee

inSlr le pauvre , a-tHslle été arrachée de s. cabane ? Que

réZdras-tu? Le, maux des hommes déposeront contre toi et

îa^sUce , qui t'observe , gravera ton nom parmi le, noms de»

mauvais princes. »

Ici le peuple « mit fc crier : JumaU Ijamaù! Mille »oix .'gérèrent ensemble, 1'» dUait .Tua.éténoO^pi'^ ; »n autre : Tu ne '^'fS^J'^iff"^' prieurs : d'autre. : Tu « «,uUgétou, nos maux ; etde. mUlien d homme, k 1. foi. : Nous iavons béni , nous te Unissons. O sage, 6 clément , * îJ^* ««nenwr ' fl»e ta mémoire soit sainte , quelle soit adorée a jamais. C iXT^rit ApoUoni»., et le «=r. dan. tou. le. «We. : -au Ce.. ^.'^!^t J-mémVde. maux qu'U aurait pu tou. can«r, qn'Ue. partuf *o"r»dr. heureux, et à mériter ce. accUmaUon. qu. retenu..*.» «nr M tombe. Ecoute, ce qu'a ajoute :

\ Pour empêcher que ton nom ne soit flétri, connais tes devoirs ; ils embrassent tontes les nations, ils renais^nt à chaque heure et à chaque instant. La mort seule d'un citoyen finit tes obhgaUon, enven lui; mais la naissance de chaque citoyen l'impose un nouveau devoir. Tu doi, travailler le jour , parce que le jour est des-

DE MARC-AURÉLE. 275

tinë à l'action pour l'homme; souvent tu dois veiller la nuit, parce qtie le crime veille , tandis que le prince dort. Il faut protéger la faiblesse , il faut enchaîner la force. Marc-Aurële , ne parle pas de dëlassemens ; il n'y en aura plus pour toi, que lorsqu'il u'jr aura plus sur la terre de malheureuiL ni de coupable^.

M Épouvanté de mes devoirs , je voulus connaître les moyens que j'avais pour les remplir, et mon effroi redoubla. Je vis que mes obligations étaient au-dessus d'un homme , et que mes facultés n'étaient que celles d'un homme. Il faudrait que Fœil du prince pût embrasser ce qui est à des distances immenses de lui, et que tous les lieux de son empire fussent rassemblés, en un seul point, sous son regard. Il faudrait que son oreille pût être frappée k la fois de tous les gémissemens , de toutes les plaintes , de tous les cris de ses sujets. Il faudrait que sa force fdt aussi prompte que sa volonté , pour détruire et combattre sans cesse toutes les forces qui luttent contre le bien général : mais le prince a des organes aussi faibles que le dernier de ses sujets. Marc-Aurële , entre la vérité et toi , il y aura continuellement des fleuves , des montagnes , des mers ; souvent tu n'en seras séparé que par les murs de ton palais , et elle ne parviendra point jusqu'à toi. Tu emprunteras des secours ; mais ces secours ne seropt qu'un remède imparfait à ta faiblesse. L'action confiée à des bras étrangers , on se ralentit, ou se précipite , ou change d'objet. Rien ne s'exécute comme le prince l'a conçu ; rien ne lui est dit comme il l'aurait vu luimême. On exagère le bien , on diminue le mal , on justifie le crime , et le prince , toujours faible ou trompé , exposé à l'infidélité ou à l'erreur de tous ceux qu'il a chargés de voir et d'entendre , se trouve continuellement placé entre l'impuissance de connaître ^t la nécessité d'agir.

>» De l'examen de mes sens , je passai à celui de ma raison , et je la comparai encore à mes devoirs. Je vis que , pour bien gouverner , j'aurais besoin d'une intelligence presque divine , qui aperçût , d'un coup d'œil , tous les principes et leur application , qui ne fût dominée ni par son pays, ni par son siècle, ni par son rang ; qui jugeât tout d'après la vérité , rien d'après les conventions. Est-ce donc là la raison. d'un homme ? est-ce là la mienne ? n Enfin, je demandai si j'étais sûr de ma volonté. Denvindetoi donc si tout ce qui t'environne n'a pas de prise snr ton âme pour la corrompre ou l'égarer ? Marc- Aurèle ( et ici Apollonius fixa un moment les yeux sur le nouvel empereur } , tremble surtout quand tu seras sur le trône ; des milliers d'hommes cherche-» ront à t'arracher ta volonté pour te donner la leur; ils mettront leurs passions viles à la place de tes passions généreuses. Que seras-tu alors ? le jouet de tous. Tu obéiras en croyant cpm-

nta'njér ; tii auras lé faste d^un empereur et VkxAe d'un esclave. Oui , ton âme ne sera plus à toi , elle sera à l*homme méprisable et haVdi qui voudra s'en saisir.

» Ces reuexions 'me jetèrent presque dans le désespoir. O Dien ! m'écriai-je , puisque la race des hommes que ta as jetée sur la terre , avait besoin d'être gouvernée , pourquoi ne leur a»-tu dimné que'des hommes pour régner sur eux ? Etre bienfaisant , je réclame ici tai pitié pour les princes : ils sont peut-être plus à plaindre que les peuples ; car il est plus affreux , sans doute , de faire lé mal que de le souffrir ! Dans ce moment , je délibérai si je ne renoncerais pas à ce pouvoir dangereux et terrible , et je fus un iiistant résolu , oui ^ je fus résolu d'abdiquer l'empire.... »

A^màii'j léâ' AbiÀaîflài qui é:baUiiéut dans un profond silence, parurent éftayiîV cbmttie' s*ilff Aiienî ménatci dé perdre leur eoiperettr ; Ui oubliaient qmt X9 grand homoM n*éuh plus. Bieni6( cette ittiïéion se dissipé ; cm efic dit alors qu^ils le pcfedaiettt une seiDOnde fois. Dins un mouteiaent dmniltuenx, ils s^indinérent tous Ters sa tombe; femmes, enlans, Tieillàrds , tout se' prfTcipîta de' ce côte. Tous les coeurs étaient émus , tous les yeux TCésàlènt des larmes , un bruit coàfôs de douleur était sur cette immense tM^Bùiblêt: A|K>noniui luî-méine se troubla^ le papier' (jà^il tenait toftiba de sa' mata : il embrassa le cercu^^îl: La' Tuè de ce TÎ^lard désolé parirt ai^i9«Dtcr le trouble général; peu à pen le nrormnre se ralentit. Apollonius le relcTa comme un bomme qui sortait d'un songe , et Vœ'd encore à demi- ^gàié'par là douleur , il reprit le papier sur la tombe, et continua ainsi d*tineV6ix altJ^tée :

« 3k né ni*art-étai pas long-tëilips â ce prô]et de renoncer à Tempire. Je vis que Tordre des diéux m'appelait k servir la patri'e, et que je'derais obéii-. Eii qudt ! me dis-je , oh punit de mort un soldat qui quitte son poste y et toi tu quitterais le tien ? Est-ce la ifécessité d'êti^ yèrtUeur sur le ti-ône , aùî t'épouvante ? Alors je crtis etftètldlre une voixsécrëte qui me dit : (Juoi que tu fkssés, tu sifras tttujoùrs un hdhiifae ; mais conçois-tti bieii à quel degré dé pcfffèëtion un hbmiiie jieut s'élever ? Vois la distance qui est d*Antottid à itérdti. Je répris courage, et ne {k^utant agrandir mes setaà , jerétoltis dé diërtlier tousiès moyens d'agrandir mon Aine, c^est-4t^ire, de perfectîoîtnèr'ma raison et d'affermir ma volonté : je trôiHrii ces mojebs dans l'idée liiéme dé mes devoirs. Marc^ Atarêl'ê , quand TKen te ifiet à la télé du gerife humain , îl fassocie pour Une paHié'aii gouvernement du mt>ndé. Pour bien gouverner, tu dois doofcpr^dre l'ebprît del)îeu méinè. Élève-toi jusqu'à lui ; médité ce gtand être ; Ta puiser dans son sein l'amour dé IVïrdre et du bieiir général ; qtfe l'harmonie dé l'univers t'appreitoe quelle doit être llîafniofltiè de ton enipire. Les préjugés et îespa'ssiévts qtri dominéht taùt d'faotnroés et de princes , s'anéan-

Hrontpoar toi ; ta ne Terras plus que tes.deToirs et Dieu , et^qette raison suprême qui doit être ton modèle et ta loi.

» Mais.U volonté de la suivre eptopt, i^e.^.i^pjBit)pas, il^giut

,que l'erreur ne puisse t'égi^isr; ^iQtfi je cpiyimeiiçai.à 4kce la revue de toutes mes opinions, et je comparai chacune de mes idées avec ridée éterpelle du .vrai et du juste; je yis' , qu'il n'^^avait de bien que ce qui çtait utile à I^l société £t conforme ^ l'Q^çe.; .<|e mal y que ce qui leur était contraire. J'exanupai les maHX phjT^ siques, je n'y aperçus. que l'efliet, inévitable des lo^. 4^, l'univers. Bientôt je voulus méc^îter sur la douleur ; ]a nuit était 3^]k aLy^pcée ;

*le besoin du sommeil fatijzuait ma paupière; j.e lu^W^qi^lgue temps; «nfîn je fus pblige , de , céder , et Je m'assoipp^s.; iifais» dai^s cet intervalle, je crus avoir un sopàfi; il.n^e siçjiîl^la .,ypir dans un vaste portique une imiltitude d'I^oipmes ri^seipj^jïés ; il avaient tous quelque chose d'auguste et de grand. Quoique

.)eji,'/eu^se jamw^ vÀai avec .eux, ile^s^tr^ts pourtant ne m'étaient pas étrangers , je.crus me rappeler que j'aVais souvent contemplé leurs statues dans Rome. Je les ^veganUis tons , quand une voix terrible et forte re]tei^tit sous Je pprt^qae i, mortels ,^if/ipr;enfiz à ^^nfff^'f' Au ,méme instant , d,eyant Vup Je ,v>s ^s'aJlu^i||i^ ^t flammes, et il y posa. la jaia^n; op. ^apporta à^l'a^tc^ duj^i|^, il but, et fit une libation ,aux dieux ; le, trpisiçI^e^é^it. (Oeh^jùjt , auprès d'une statue de la liberté brisée , il tenait d'i)pe^q3[^in.u,n livre, de l'autre, il prît une épée ^i^ont il regardait la^oifi(£; plus loin , je distiijguai un homme, tout sanglant , m^is (^alijc^ke »

'et plus tranquille que ses^boi^rre^ux ; je courus à lui çn i|i!^cri^n^ : O'Régalus ! est-ce toi ?^epe pus soutenir le spectacle (je^^es ^anx, et je détournai mes regai^ds. Aloi^s j'ajper^i^s Fabi;ice.dajQ^s,|a j)^u* vreté , Scipion mourant ,dai)s T/exil , £pictète,i^çrii\;^t .4ans If s chaînes , Sénèque et Thras^as , L^ veîfies Quvertçs , ^(Çt.r^acfïant d'un œil tranquille , leur saug ççuler. Environné ^e t^^ cts gri^nds hommes fnalheureux, je versais des^larii)es; iU.p^ru^ent étoçinés. L'un d'eux, ce fui Caton , approclU de^pi^et j^e/jUt:

«Ne nous plains pas, mais imite-nous V ^t toi a^f;»i, {|>I9?^4^;^ vaincre la douleur. Cependant il me parut prêt à tourner contre lui le fer qu'il ^nait à la main; je vonlus Tarré^r ; j|e frémis et \e m'éveillai. Je réfléchis sur ce songe , et je conçus que ces

^ritfinim maiiz ,^>^fiî<^ , W le 4i^4!4brfi»Mriffi^ii4»^rage :

je pré&pli^ ii'4tre>oi^^jB|B , |de .jp^r.et.^B fw^,l« km- » .

Mais il est, dît ^poUonins, des msqx.plus i-enfibles , et, qui tyochent à r&me

. de pins pr^; c'est Uingnitîtnde , c'est rdffense , cPest là calomnie , ce sont

tous )fiê vjctê des médians qui noàs tonrmedtéat et notts finiguect. Mare-

Aufèie se dMM»4^JÎ.IRn8i»s.hoanCfi vils.«n.«rutk JDéâ^fiDlq^^Qa. .km£

fasse du bien.

a78 ELOGE

Pbilosq;>he , dit brus^ement le nouvel eiDi>eretir , et moi anssi je le fais la même demande.

Empereur , dit Apollonius , je Tais te Hre la réponse de ton prffdécesseur et de ton père. Il pèse en silenee tous les maux que lliomme fait à l*homme , et se dit 4

n La source de tes actions doit être dans ton âme et non dans Vàrne des autres. On t'offense : qu'importe ? Dieu est ton législateur et ton juge. II y a des méchans ! ils te sont utiles; sans eux, qu'aurais-tu besoin de vertus ? Tu te plains des ingrats ! imite la nature ^ elle donne tout aux hommes et n'en attend rien ; mais l'outrage? l'outrage ayilit celui qui le fait et non celui qui le reçoit ; et Ta calomnie ! remercie les dieux de ce que tes ennemis , pour dire du mal de toi , ont recours au mensonge^; mais la honte ! est-il de la honte pour l'homme juste ? »

U rësolat donc , s^il le fallait , de d^aire aux hommes pour les serrir ; il consentit à leur être odieux pour, leur ^tre utile.

D avait pesé' les maux, il Tonlut peser les biens.

« Je me demandai , dit^il , ce que c'était que la réputation : un cri qui s'élève et qui meurt dans un coin de la terre : et les louanges des cours ? un tribut de l'intérêt au pouvoir , ou de la bassesse à l'orgueil ; et l'autorité? le plus grand des malheurs pour qui ù'êst pas le plus vertueux des hommes ; et la vie ?.... En ce moment , j'aperçus , dans lé lieu oii je méditais , un de ces instrumens de sable qui mesurent le temps. Mon œil s'y fixa ; je/'egardai ces grains de poussière qui, en tombant, marquaient les portions de la durée. Marc-Aurèle, me dis-je , le temps t'a été donné pour être utile aux hommes : qn'as-tu déjà fait pour eux? La vie s'enfuit, les années se précipitent, elles tombent les unes sur les autres comme ces grains de sable. Hâte -toi ; tu es placé entre deux abîmes , celui du temps qui t'a précédé et celui du temps qui doit te suivre. Entre ces deux abîmes , ta vie est un point , qu'elle soit marquée par tes vertus : sois bienfaisant , aies l'âme libre , méprise la mort. »

En prononçant ce mot (il me Ta dit souvent lui-même ) , il sentit son âme éuumée. II réfléchit un moment et continua :

. « Quoi ! la mort t'époavante ! Va , mourir n'est qu'une actio* de la vie , et la plus aisée peut-être ; la mort est la fin des combats , elle est le moment oii tu pourras dire, enfin ma vertu m'appartient ; c'est elle qui t'affranchira du plus grand des dangers , celui de devenir méchant. Marc-Aurèle , tu es embarqué, suis ta route ; et quand tu verras approcher le tenue , sors du vaisseau et remercie les dieux sur le rivage, m

DE MARC-AURÉLE. 279

C'est ainsi qu^H parcourut successivement presque tous les objets qui agitent et troublent Tbomme , pour apprendre à les juger , et conformer en tout ses vues aux Tues de la nature. D s'était mis en garde contre les opinions ; il Toulut se mettre en garde contre ses sens. Prince , il semble en eOèt que l'homme se combatte et soit oppose à lui-même. Ma raison fait ma force, mes sens font ma faiblesse. C'est ma raison qui m'e'Iève jusqu'aux idées de Tordre et du bien général y ce sont mes sens qui me rabaissent aux vues personnelles , et me font descendre jusqu^à moi. Ainsi ma raison m'ennoblit, et mes sens m'avilissent. Ton père, pour se rendre libre, voulut donc les rendre esclaves. Dès ce moment il se dévoua à un genre de vie austère , et il se dit •

« Je dompterai mes passions, et de toutes la plus terrible ^ parce qu'elle est la plus douce , Tamour des voluptés. La vie est un combat , il faut lutter sans cesse ; je fuirai le luxe , parce que le luxe énerve l'âme par tous les sens ; je le fuirai , parce que chez un prince le luxe épuise des trésors pour satisfaire à des caprices. Je vivrai de peu , comme si j'étais pauvre ; quoique prince y je n'ai « que les besoins d'un homme. Je ne donnerai au sommeil que le temps que je ne pourrai lui ravir ; je me dirai tous les matins ; Voici l'heure où les crimes assoupis s'éveillent , ou les passions et les vices s'emparent de l'univers, oii le malheureux renaît au sentiment de ses maux , où l'opprimé , en s'agitant dans sa prison , retrotive le poids de* ses chaînes. C'est à la vertu , c'est à la bien- . faisance , c'est à l'autorité sacrée d^ lois à s'éveiller au même instant : que les travaux seuls soient le délassement de mes travaux. Si l'étude et les affaires remplissent toutes mes heures , le plaisir n'en trouvera aucune de vide pour s'en emparer. »

Ici Commode , d'une voix émue , interrompit encore Apollonius : Eh quoi !

tous les plaisirs sont-ils interdits à un prince? Ton père s'est dit la même chose ^ reprit le philosophe ; et voici ce qu'il 4'est

répondu :

tt Non , Marc-Aurële , tu ne seras pas privé de tous les plaisirs ; et les dieux t'ont réservé les plus touchans et les plus purs. Tes plaisirs seront de consoler la douleur , d'adoucir l'infortune; tes plaisirs seront de soulager d'un mot une province , de pouvoir tous les jours rendre deux cents nations heureuses. Dis-moi , préférerais-tu, ou les langueurs des voluptés, ou les spectacles des gladiateurs, ou l'amusement barbare de voir combattre ,> dans l'arène , des hommes contre des bétes féroces? Chaque instant est maripé par un devoir , chaque devoir doit être pour toi la source d' MB plaisir. »

(Prince, telle fut la réponse de ton père à la question q\ie tu m'as faite.).

11 s'arréu. Il avait vu ce que la nature exigeait de lui j il avait connu Dien, son Ame , sa raison , sa place dans l'univers , sa place dans la société , ses devoirs d'homme , ses devoirs de prince. Il avait tAché de fortifier son Ame contre tous les obstacles qui pourraient un jour la relarder dans sa marche.

28o ÉLOGE

Alors il ëleTa ses nains vers le ciel , et dit (et toi aussi , jeune empereur , dis avec lai ) :

M O Dieu ! tu n'as pas fait les rois pour être oppresseurs , ni les peuples pour être opprimes ; je ne te demande pas que 'tu me rendes meilleur : n'ai-je pas une volonté active pour ine perfec*tionner , me combattre et me vaincre ? jUais je te çlemafide ce que je ne puis me donner à moi-même , de connaître et d'entendre la vérité ; je te demande le bien le plus nécessaire aux rois , des amis. Fais qtie Marc-Aurèle meure avant de cesser d'être juste. »

II revint ft lui-même ; il s'aperçut que la nuit était écoulëe , et qfue le soleil ê*éierah sur lliorizon. Déjà le peuple en foule remplissait les mes de Rome ; déjà il entendait les acclamations qui annonçaient qu'Antonin marchait vers la place publique.

« Je sortis , ajoute-t-il , pour m'aller joindre à mon père ; dans tout le Cours de ses actions , je vis qu'il pratiquait ce que j'avais résolu de faire , et je me sentis encore plus encouragé à la vertu.

Les Romains avaient écouté dans un profond silence. Pendant cette )ecture , leurs coeurs étaient remplis tour à tour de regrets , d'admiration et de tendresse. Us avaient vu agir ce grand homme , ils avaient été pendant quarante ans témoins de ses vertus ; mais îk ignoraient ses principes. Leurs, yeux 9 avec plus de*dou]eur , se fixèrent sur sa cendre, et bientôt , comme par un mouvement involontaire , se portèrent presque en même temps sur ,1e fils de ^arc-Auréle, qui devait être trop indigne de ce nom ,' et qui baissa la vue.

Fils de MarcnAurèle, s'écria Apollonius » ces regards tournés ^ur toi , te demandent si tu seras semblable à ton père ; n'oublie pas les larmes que tu vois couler. (Et se tournant vers le peuple : ) Suspendons nos regrets pour achever de rendre homm^age à ses vertus ; je ne vous ai offert que la moitié de lui-même : il faut le voir , fidèle k ses principes , suivre le plan qu'il s'est tracé , et appliquer , pendant vingt ans , au bonheur du monde , les idées de morale que la philosophie lui avait suggérées loin du trône.

IMlarc-Aurële a vu que la nature a mis un esprit général de société enire les hommes : il en voit naître l'idée de liberté , parce qu'il n'j a point de société oii il n'y a qu'un maître et des esclaves ; de propriété , parce que sans l'assurance des possessions y il n'est plus d'ordre social ; de justice , parce que la justice seule

S eut rétablir l'équilibre que les passions tendent à rompre ; enfin , e bienveilliéince universelle , parce que les hommes étanf tous associés, il n'y a point d'homme vil aux yeux de la natur^.et que si tous n'ont pas droit au même rang, ils ont tous droit au même bonheur. Tel a été le plan général de son règne.

Je commence par la liberté , Romains , parce que la liberté est le premier droit de l'homme ^ le droit de n obéir qu'eaux lois et de

ne craindre qu'elles. Malheur à rescUve qui craindrait de prononcer son ^om ! malheur au pays ou ]e prononcer .serait un crime ! C'en était un sous vos tyrans : mais flu'ont produit leurs vaines fureurs? ont-elles étouffé dans le cœur de vos pères ce ^sentiment généreux? on pourra le combattre, on ne peut le détruire ; il subsiste partout oii il y a des âmes fortes ; il se conserve dans les chaînes ; il vit dans les prisons , renaît sous les-haehes des- licteurs. Tant que vous .l'aurez , & Romains ! ypus auriez le. courage çt les vertus. Maro-Aurële , en montant sur le trpue , connut ce droit sacré : il vit que l'homme y né libre , m^ais avec «le .besoin ^'étre gouverné, s'éUit soumis k <^es lois, jan^ais .^u^ c^priqes ,^*vLn maître ; que nul homme ,n'a le droit de cojfxjnsjij^er ^)>iti^iirement à un autre ; que qui usu^e ce pouvoir , ^é^ruit S9p ||ouvoir même. Il avait vu dans vos annales )^s ifi^nx 4e.T0S ancêtres ^as les Tibère et les Néron , le despotisme de ces monstres sous lesquels > il n'y avait d'autre vertu que de savoir mourir ; le despotisme ^ussi odieux et.plus lâche ençpce <}çs ^ifirjip^is, l'ôf^r^ssioii d^ns l'empire , l'universjçsclavey.un hoç^e, spps Je aqwi d'empereur , qui ^anéantissait tout , parce qjLi'il ^$e<|aisait (eç^ptredetopt, et qui semblait dire aux nalipns : vos biens 9t vçtfe saDH y>tout^est à moi : souffrez et mourez. Je sais , Romains , que jamais \h>us n'avez donné ni ,pu donner ces .droits odieux à ,vos emperi^urs ; mais puisqu'ils sont à la fois pripces , .magistrats , pontifes .et généraux , qui mettni des barrières à leur. pouvoir , s'ils n'e^ .m^t* tent pas eux-mêmes? O dieu^x! faut-il .^ue djeux çepts j^tipns puissent être mallieurçusi^s , s'il A^rixe qu up «eul.lbiojxip^ ne, soit pas vertueux? Marc-Aurèle , airmé de toute ,1a .force du despotisme, s'en dépouille librement. Pour ne pas abp^r. de .sa puissance , il la limite de toutes p^rts. ,11 a.i;^mente l'a^iUocité d^s lois , que trop d'empereurs ayaiept vpulu.a^éaptirj.il Miit valoir Q^e des magistrats , qui trop souyept n'avjaiept é(éj)ue.4/Çs i«giit^mes ou des esclaves. Janutis ^sous sop .empira un sépatepr 9 jamais .un lâche citoyen osa-t-il avancer que ^e prince n'étfftit.pt^s soumis aux lois ? Ci Malheureux , lui aurait dit f/lt^xo-Awie , que t'ai-je .» fait pour que tu m'avilisses ? apprends que cette soumission » m'honore ; appicen/Js que le pouvoir de .faire ce»qui esl^ injuste > ^ » est faible$3e. » R,omains, je ne crains .pas dp le dire, jamais

^ daps les plus beaux temps de Rom,e , paumais sous vos consuls

,* même , vos anoét^es n'opt ^té pluslibr^es que vous. Qu'impprte

d'être gouverné ou par un seul , ou p^r plusieurs? Rois, dictateurs, consuls , déç.emvirs , emper/çurs , tous ces .noms différeps n'expriment qu'une même chose, les mipîstnss de la loi- 1^ loi est tout : la constitution des £tats peut ^çhapger ; Us droits d.u citoyen sopt toujours Jles mêmes. Ils sopt ipid^peadans ,.et de l'am»

bilieux qui usurpe , et Au. lâche <jui se vend ; fondas sur la nature , ils sont inaltérables comme elle.

Je puis donc vous attester tous, et vous demander si Marc- Aurèle a jamais oppnmë un citoyen. S'il y en a un seul, qu'il se lève , et qu'il me démente !

Toat le peuple se mit h crier : Aucun , aueun.

Je puis vous demander encore si sous son règne jamais un seul d'entre vous a été opprimé par ces affranchis du palais qui se font esclaves pour être tyrans , commandant avec d'autant plus d'orgueil qu'ils obéissent , et armés d'un pouvoir qui n'est point h eux , avides d'en jouir , incertains de sa durée , en forcent tous les ressorts et précipitent la servitude publique ? dites , Romains , en a-t*il existé un seul sous son règne ?

Ils crièrent encore tous ensemble : Aucun , aumtn. U continua :

Grâces aux dieux immortels , vous eûtes un prince , et ce prince n'eut pas de maîtres. Pour que vous fussiez toujours libres , il ne se laissa ni asservir , ni commander : il défendait votre liberté contre lui-même , il la défendit contre tous ceux qui environnaient le trône.

Mais que vqus eût servi cette liberté , si , dans le même temps , la propriété de vos biens ne vous eût été assurée? Que dis-je ? oii l'une manque , l'autre n'est qu'un fantôme. Hélas ! il a été un temps oii Rome et l'empire étaient en proie au brigandage ; un temps oii les confiscations arbitraires , les exactions odieuses , les prodigalités sans cause et sans but , les rapines sans cesse renaissantes désolaient les familles , épuisaient les provinces , appauvrissaient le pauvre , et faisaient dévorer presque toutes les richesses de l'empire par un maître avide , ou par quelques favoris qui daignaient partager ces richesses avec leur maître : voilà une faible partie des maux que vos ancêtres ont soufferts. Eh quoi ! si de tels maux subsistaient toujours sur la terre , ne vaudrait-il pas mieux aller errans dans les bois , et partager les retraites des bêtes sauvages? Du moins , une main avide n'y viendrait pas arracher à l'homme affamé sa nourriture. L'antre qu'il aurait choisi lui servirait d'asile , et il pourrait dire : Ici le rocher qui me couvre y et l'eau qui me désaltère sont à moi ; ici je ne paie point l'air que je respire. Nul de vous, Romains , sous l'empire de Marc-Aurèle, n'a été réduit à former de pareils vœux. Il commence par réprimer la tyrannie sourde du fisc envers les citoyens , espèce de guerre ou souvent l'on fait combattre la loi contre la justice, et le souverain contre les sujets. Toute accusation qui ne peut tendre qu'à grossir ses revenus , est écartée ; tout droit de son trésor , qui

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peut être équivoque , est décidé contre lui. Il rejette les confiscations, comme un abus barbare qui punit le fils innocent des crimes du përe, comme un abus dangereux, qui fait désirer de trouver des coupables partout oii il y a des riches. Il ne veut pas que les crimes des citoyens soient le patrimoine du prince , et que celui qui est le chef de la patrie , troave on profit honteux dans ce' qui afflige la patrie.

Cette modération s'étend jusqu'au trésor public. Vous l'avez vu, dans des besoins pressans, remettre tout ce qui était dû, quand il crut la levée trop onéreuse. C'est dans les temps oii se multipliaient les besoins , qu'il multiplie les bienfaits envers les peuples. Mais je rougis d'employer , en parlant de Marc-Aurële , le langage que la flatterie a consacré pour les princes. Ce que j'appelle des bienfaits , il l'appelait une justice. Non y l'Etat n'a point de droit sur la misère ; il serait aussi honteux que barbare de vouloir.s'enrichir de la pauvreté même , et de ravir à celui qui a peu y pour donner à celui qui a tout. Sous lui, le laboureur fut respecté ; l'homme qui n'avait que ses bras , put jouir du nécessaire que ses bras lui avaient donné ; I9 mollesse et le luxe payèrent en richesse ce que la pauvreté payait en travaux. Il donne un plus grand exemple. Placé entre des ennemis ardens et des peuples accablés , c'est sur lui-même , Romains ', qu'il lève les impositions que vous n'auriez pu payer sans vous appauvrir. On lui demande oii sont les trésors pour la guerre : les voici , dit-il , en montrant les meubles de son palais. Dépouillez ces murs , enlevez ces statues et ces tableaux , portez ces vases d'or sur la place publique ; que tout soit vendu au nom de l'Etat ; que ces vains ornemens , qui servaient de décoration au palais des empereurs , servent à la défense de l'empire. J'étais auprès de lui dans le temps qu'il donnait et qu'on exécutait ces ordres ; je parus étonné. Il se tourna vers moi : « Apollonius, me dit-il , eh quoi ! tu admires aussi comme » le peuple! Faudrait-il donc, au lieu de ces vases d'or, faire » vendre l'argile du pauvre , et le blé qui nourrit ses enfans? Mon >» ami , me dit-il un moment après , peut-être toutes ces richesses » ont-elles coûté des larmes à vingt nations ; cette vente sera une » faible expiation des maux faits à l'humanité. » Romains , ces appartemens dépouillés , ces murailles presque nues avaient pour vous plus d'éclat et de grandeur que les palais d'or de vos tyrans. La maison de Marc-Aurèle , dans cet état , ressemblait à un temple auguste , qui n'a d'autre ornement que la dirinité qui l'habite.

C'est peu de se dépouiller luirmeme , il eut le coi^rage de refuser aux autres ce qu'il n'avait point le droit de donner. Il apprit à se défendre de cette générosité qui est quelquefois la maladie des grandes âmes, séduction d'autant plus dangereuse qu'elle

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ressemble k la v^rtu , mais qui , pour. le bonheur. d'un homme , fait {quelquefois le malheur de deux mille.

foi^ger les chaînes que 1^ despotisme ^urële eût rougi d'acheter les Armées de Tempire cpi^t^e J'empire même. Il leur accorde , au nom de l'Etat , tout ce que.l'JBtat |eur .doit, mais il ne leur donne rien aju.nom du prince; il. ne \eut

{>a5 qu'enrichis.par ses mains , ils s'accoutum^eAt à sépi^er .la q^aité de citoyens de celle de soldats.

Apolloaiui allait poursuivre, lorsqu^un centoriK^, qui ëuit près fi.t loi , Tin' terrompit lout à C019.

« Philosophe , dit-il , permets k un soldat de citer, sur noire grand empereur, un trait que tu ignores peul-4tre. Nous étions en Germanie, et il venait de remporter une victoire. Nous lui demandâmes une distribution d'argent ; voici ce qu'il nous répondît. Je m'en souviens ; c'était sur le champ de bataille , «t il tenait k la main son casque percé de javelots. « Mes amis , nous dit-il , M nous avons vaincu ; mais , s'il faut vous donner la dépouille des M citoyens , qu'importe à l'Etat votre victoire? Tout ce cpie je vous n donnerai au-delà de ce qui vous est dû, sera. tiré dn sang de w vos proches et de vos pères. » Nous rougîmes , et nous ne demandâmes plus rien. »

Je savais cette réponse djB Marc-^urele, dît le vieillard an soldat ; j'aime mieux que ce soît toi ^qui l'ait apprise au peuple romain. Alors Apollonius reprit son discours : il parla fie la justice , et de la manière dont Afarc-Aurèle La faisait exécuter dans Rome. Qu'importe , dit-il , que le chef ne soit ni oppresseur ni tj:rap> si les citoyens oppriment les citoyens? Le despotisme de chaque particulier, s'il était saus frein, pe serait pas moins terrible que le despotisme du prince. Partout riqtérêt personnel att^ûe l'intérêt de tous; toutes les fortunes se nuisent, toutes les passions se choquent : c'est la justice qui combat et qui prévient <;ctte anarchie. Romains^ s'écria-t-il , ^pourquoi faut^il que çhes les.faommes , lout ce qui est la source d'un bien , puisse ptre la source d^un mal? Cette justice sainte, ''ftPP"^ ^* î® garant de la aociéfé, était devenue, sous vos tyrans, Je principe incme de sa destraction. Il s'était .é).evé , dans vos murs , i^ne r^ce d'hpmmçs qui , sous prétexte de venger les lois , trahissajçnl. toutes )es.loîs; vivant d'accusations et tra/iquant de calpmpies, pt toujours ^prêts à vendre Tinnocence à la haîx^ , qu la richesse à Tavaric^. ^lors tout éUit crime d'état. C'était ufi,crij»e.4^ récUpier les droits

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des hûttiinés, dé louer la vertu , die plaindre les malheureux , de cultiver Vés artV qui élèvent Tâme : c était un crime d^nvoquèr le lioiti sacrtf'déisibis*. £es action», les paroles, lé silence mêmey tout était acCusét <^ué'dis-je , on interprétait jusqu'à la pensée; on la dénaturait pour la trouver coupable. Ainsi l'art' des délations empoisonnait tout , et les délateurs é'taieiit comblés des richesses de Tempire, ei^l^on proportionnait Pexcës de leurs dignités à l'eftës mémfe de leur Honte. Quelle ressource dans un Etat, lorsqu'on' y éig;ori^ Tinnocence au nom des lois qui doivent la défendre? Souvent même on ne«dai^ait pas recourir à la vaine formalité des lois : la puissance arbitraire emprisonnait , exilait ou faisait mourir à sou gré, Romains , vous savez si Maro-Aurèle eut en horreur cette justice tyrannique , qui met la volonté d'un homme k la place de la décision de la loi; qui fait dépendre ou d'une stirprise ou d'une erreur la vie et la fortune d^un citoyen ; dont les coups sont d'autant plus terrible , que souvent ils sont sourds et cachés ; qui ne laisse que sentir au malheureux le trait qui le perce , sans qu'il puisse voir la main d'oii il part ; Ou qui , le séparant de l'univers entier , et ne le condailiiiant à vivre que pôut* mourir sans cesse , l'abandonne sous le poids des chaînes y ignorant à la fois son accusateur et son crime , loin de la liberté dont l'auguste image est pour jamais voilée k ses yeux, loin de la loi, qui, dans la prison ou dans l'exil, doit toujours répondre au cri du malheureux qui l'invoque. Marc-Aurële regardait toutes les formalités des lois comme autant de barrières qi;e la prudence a élevées contre l'injustice. Sous lui disparurent ces crimes de lese-majesté, qui ne se itiultiplient que sous les mauvais princes. Toute délation était renvoyée à l'accusé, avec le nom du délateur : c'était un frein pour les hommes vils; c'était up reinpart pour ceux qhi n'ont rien à redouter, des qu'ils peuvent se défendre.

Citoyens, le malheureux que l'on poursuit, vase réfugier dans les temples , où il embrasse les autels des dieux. Sous Marc^Aurële , vos asiles et vos temples ont été les tribunaux de vos ma-^ gistrats. «Que tous ceux, disait-il, qui redoutent l'oppression, se retirent sous cet abri sacré : là, et j'en atteste les dieux, si jamais je vous opprime, je veux, Romains, que vous trouvies un asile contré moi-même. »

Et avec quelle dignité ce grand homme parlait aux-magistrats et aux juges de leuir devoir ! « Si vous avez à juger votre ennemi ^ félicitez-vous ; vous avez en même temps et une passion à vaincre, et une grande action à faire. Si la faveur veut vous corrompre , mettez d'un c^té le prix qu'on vous offre , de l'autre , la vertu et le itolt de vous estimer vous-même. Si on vous intimide Mais^

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qui pourrieiE-Yous craindre 7 Est-ce à moi que vous craignes de déplaire en faisant le bien? Haïs de votre empereur , parce que vous auries été justes , .c'est tous qui seriez grands , c'est moi qui serais malheureux et coupable. » Ainsi l'esprit de Marc«>Aurële animait tous les tribunaux de Fempire.

Sous lui , la justice ne fut donc ni vénale , ni corrompue , ni trop précipitée , ni trop lente ; il ne fallait point l'acheter par des présens, il ne fallut point l'arracher par des importunil^ Un abus funeste avait multiplié les jours oii les tribunaux étaient fermés , comme si , dans ces jours-là , on avait défendu au nche d'usurper, au puissant de nuire, au malheureux d'avoir le sentiment de ses peines. Romains , le temps coulait pour les divisions et pour les crimes , et son cours était suspendu pour le rétablissement de l'ordre. Marc-Aurële réforma cet abus : il crut que dans des jours, même sacrés, la justice rendue aux hommes ne pouvait offenser les dieux ; et le plus saint des trésors, le temps, fut rendu k la patrie.

Occupé de l'administration générale , il savait encore trouver •des momens pour juger lui-même les affaires des citoyens. «Philosophe , dit tout à coup un homme qui était dans la foule , je respecte et j'admire Marc-Aurële comme toi ; mais croîs-tu que la puissance de juger puisse n'être jamais redoutable dans le prince ?» Je le sais , reprit Apollonius ; on doit craindre qu'accoutumé à la «marche du pouvoir , il ne veuille être en même temps et le magistrat et la loi ; que s'il prononce seul , il ne soit trompé ; que s'il préside dans les tribunaux , son autorité , malgré lui , ne corrompe les juges et que la flatterie n'immole la loi à celui qui peut tout. Mais ces abus , qui se sont fait sentir plus d'une fois sous nos tyrans , tiennent à l'homme qui les souffre ou qui les fait nattre. Le pouvoir de juger, dans le prince , a aussi ses avantages , quand le prince a des vertus. J'oserai le dire , il est alors plus près du peuple ; il voit les détails du malheur des hommes ; il apprend à plier sa pensée sous la loi ; et la volonté absolue , toujours impétueuse, s'accoutume à sentir une chaîne qui la retient. Tel était l'esprit de Marc-Aurële dans ses jugemens. Je ne me lasse pas de parler de la justice de ce grand homme. Je l'ai vu passer plusieurs nuits de suite à étudier une affaire importante qu'il devait décider. Nous travaillions «nsemble ; je voulus l'engager à prendre du repos : « Apollonius , me dit-il , donnons un u exemple à tous ces bommes avides de plaisir , et fatigués d'af- » faires, qui prétendent séparer les honneurs et les travaux, n Ne vous étonnez pas de ce langage : il est conforme au systëme d'un prince qui était juste par ses principes , et qui , par devoir, aimant tous les hommes , s'occupait également des intérêts de tous.

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Ici le philosophe s*arréu : il parut rempli d'un sentiment donloorenz et profond.

Romains , je tous raw>uerai , dît-il , il y a une idée qui m'accable et qui m'a fait gémir plut d'une fois ; c'est l'inégalité immense que l'orgueil a mise entre les hoounes. La nature , toujours bienfaisante , avait créé des êtres égaux et libres ; la tyrannie est venue , qui a créé des faibles et des malheureux. Alors un petit nombre s'est emparé de tout ; il a envabi l'univers , et le genre bumain s'est trouvé déshérité. De là est né le mépris insultant et le dédain altier , et la domination féroce , et la pitié de l'orgueil, plus cruelle encore que le mépris. Cétait à la philosophie sur le trône à venger ces insultes faites au genre humain. O vous qui n'êtes ni patriciens , ni sénateurs , ni riches , mais qui êtes des citoyens et des hommes , je ne crains pas que vos imprécations «ecrëtes se mêlent aux louanges dont j'honore la mémoire de votre empereur ! Sa bonté compatissante ne voyait , dans tous les ordres de TËtat , qu'une société nombreuse de frères , de parens çt d'amis. Que de fois vous l'avez vu s'attendrir sur vos besoins , les adoucir par ses largesses , pénétrer, pour les connaître ,' jusque dans l'enceinte de vos familles ! Pour vous consoler de vos travaux, il vous prodiguait les divertissemens jet les fêtes ; et par l'attrait des spectacles, arrachant le pauvre à lui-même, il suspendait le sentiment de ses maux : on lui faisait oublier , quelques instanà du moins, les biens dont il ne jouissait pas. Sous lui , le nom le plus obscur ne fut point une exclusion aux charges et aux dignités de l'empire. Pour distinguer les rangs , Marc-Aurële consulte les préjugés ; pour apprécier les hommes , il ne juge que les hommes. Des mains qui avaient conduit le soc de la charrue , ont guidé sous lui les gardes prétoriennes ; et , pour choisir un époux à sa fille , il jeta les yeux sur Pompéien , qui , au lieu d'ancêtres , n'avait que du mérite : l'alliance avec la vertu , disait-il , ne peut déshonorer le maître du monde.

Dans ce moment Apollonius, en promenant ses regards sur rassemblée du peuple romain, aperçut Pertioax; c'était un guerrier célèbre par des Tictoires ; et son mérite derait Télever un jour à IVmpire. U rei^it de rentrer dans Rome avec une partie de Parmée , accompagnant le corps de Marc- Aurèle. Il était un peu éloigné de la foule , les mains appuyées sur sa lance et adossé tristement contre une colonne. Tout k coup Apollonius lui adressant la parole : .

C'est toi que j'atteste encore , 6 Pertinax ! dit-il , tu as le courage d'avouer que ton père avait été esclave , et mourut affranchi , tu n'en as que plus de droit à nos respects. J'ose, te rappeler ici une disgrâce qui ne t'honore pas moins que ton empereur. Tu fus accusé , il fut surpris ^ et tu parus coupable. Bientôt ton innocence éclata ; Marc-Aurèle fut assez grand pour te pardonner l'outrage

qu'il tWait fait. Il te nomma sénateur et consul ; des hommes qui se croyaient tés rivaux , o&ët'ent dire que ht gloire du consulat était aVilië par ta naissance: « £h quoi! s'ëcria Marc-Aurëlé, la » pîatfef dés Sbi^'btis aViKe jiâr un guerrier qut leur ré^émble ! »

Cèltli qui élevait' ainsi les plébéiens illustres, ne pouvait oublîei' la ilbMesse d^ Teilipîre ; mais il veut qu'elle appuie ses titres par se$^ attions. Si elle n'est qùë fastueuse , il la dédaigne ; si elle a des vertus , iM'honôré ; si elle est' pauvre , il la soutient ; il lie reut point qtié , dans une ville corrutnpue par le lure, des âmes dont le devoir est d'être geiléreuses , descendent' à des moyens honteux de s'enrichir.

En parlant de la protection que Marc-Aurèle accohda aux homnles utiles de tous les rangs, puis-je oublier, Romains, celle qu'il nous accordait à nous-mêmes et à tous ceux' qui, comme lui , cultivaient leur' raison par l'étude ? Je prends les dieux à témoin que ce u^est point le souvenir d'un lâche intérêt qui, dans ce moment , mie ftit louer mon empereur. Si , pendant soixante ans, je if'ai ni aspiré à déshonneurs, ni brigué des richesses; si, aimé de Mai-c-Aurêle , j'ai justifié mon pouvoir par nia conduite; si, outragé quelquefois, je n'ai jamais* répondu à la haine que par des bienfaits et à la calomnie que par mes actions , j'ai peutêtre le droit de parler de tout ce que ce grand homme a fait'ponr la philosophie et pour les lettres. Je ne sais si elles auront encore un jour des ennemis dans Roine , je ne sais si la proscription et l'exil deviendront encore notre partage ; mais dans aucun temps on ne pourra étouffer en nous le cri de la nature , qui nous avertit que les peuples ont le droit d'Are heureux. Nous pleurerons sur les maux dû genre humain ; et lorsqu'en que](|uë partie du monde il s'élëvera un prince comme Marc-Aurële , qui annoncera qu'il veut placer avec lui sur le trône la morale et les lumières , du fond de nos retraites nous lèverons tous ensemble nos mains pour remercier les dieux : ici je voudrais pouvoir ranimer ma voix tremblante. Marc-Aurële , du haut du Capitole , donne le signal ; tous ceux qui , dans toutes les parties de l'empire , aiment et cherchent la vérité , accourent autour de lui ; il les encourage , il les protëgje; vous l'avez vu , même étant empereur , se rendre plus d'une fois dans les écoles publiques pour s'instruire ; on eût dit qu'il venait dans la foule chercher la vérité qui fuit les rois. Sens son règne nous étions utiles ; cette gloire nous eût suffi ; ce grand homme voulut y ajouter les honneurs. Il a élevé plusieurs de nous aux premières places de l'empire , et leur a fait ériger des statues à côté des Caton et des Socrate. Romains , si vos tyrans pouvaient sortir de leurs tombeaux et reparaître dans vos murs , combien ils seraient étonnés ; leurs propres statues mutilées et abattues

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dans Rome , et à leur place les successeurs de ces mêmes hommes, qu'ils faisaient traîner dans les prisons , et dont ils faisaient couler le sang sous les haches ?

Marc-Aurële, en parcourant toutes les classes des citoyens, abaisse ses regards sur ceux qui sont assez malheureux pour më-^ connaître la vertu. Des lois sages arrêtent les dérëglemens, mais .la première loi fut son exemple. Son autorité étonna la moUesse^ les âmes faibles eurent le courage de la vertu , les âmes ambitieuses eurent des mœurs par intérêt ; ceux qu'il ne peut corriger ^ il les plaint , il les blâme , mais il ne peut se résoudre à les haïr. Austère pour lui seul , il avait cette douce humanité si propre à notre faiblesse. Des hommes lâches osèrent l'offenser : il dédaignait une vengeance qui lui eût été facile , et le philosophe oubliait l'injure faite au prince.

1er Commode fit un mouvement ; on vit de Talteration sur son visage , et ses yeux s'enflammèrent. Il parut prêt à rompre le silence ; mais il s'arrêta , et le philosophe poursuivit.

La bonté faisait le caractère de ce grand homme ; elle était dans 9es discours , dans ses actions ; elle était peinte sur tous les traits de son visage ; que dis-je ! elle fut l'objet de son culte s voyez ce Capitole oïl sa main lui a élevé un temple. O Dieu de Tunivers , dans presque tous les pays du monde on t'a outragé , même en t'adorant ! Partout la superstition barbare a eu ses autels , oit elle t'offrait , pour t'apaiser , les gémissemens et les cris des victimes humaines ; Marc-Aurèle t'invoquait sous l'idée d'un être bon , il te peignait aux hommes comme tu étais peint dans son cœur. Non , je n'oublierai jamais ce jour, ce moment solennel / oU un prince , souverain pontife comme empereur de son pays , entra , pour la première fois , dans ce temple dédié à la Bonté , et brûla le premier encens sur l'autel , au milieu des acclamations et de la joie d'un peuple qui semblait le prendre lui-même pour la divinité du temple. Romains , il fut impossible à vos ancêtres de condamner Manlius coupable , tant qu'ils eurent sous les yeux le Capitofe que ce guerrier célèbre avait sauvé ; e*l moi , je fais ici des vœux pour que la vue de ce nouveau temple , dans ce même Capitole, arrête vos empereurs toutes les fois qu'ils voudront faire une action cruelle ou tyrannique. Peuples , que tous ceux qui régneront sur vons, viennent jurer à cet autel d'être bons comme Marc-Aurèle ; qu'ils s'accoutument à penser comme lui , que tout bienfait accordé aux hommes est un acte de religion envers la.divinité !

Dans celte assemblée du peuple romain, e'iait une foule d'étrangers et de citoyens de toutes les parties de l'empire. Les ans se trouraient depuis long-

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temps à Rome ; les aatres avaient suivi des difft^rentes provinces le diar funèbre , et Pavaient accompagné par honneur . Tout à coup Tun d'eux (c'était le premier magistrat d'une ville au pied des Alpes ) éleva sa voix :

«c Orateur , dit-il , ta nous as parlé du bien que Marc-Aurële a fait à des particuliers malheureux ; parlenaous de celui qu'il a fait à des villes et à des nations entières ; souviens-toi de la famine qui 4. désole l'Italie. Nous entendions les cris de nos enfans qui nous demandaient du pain; nos campagnes stériles et nos marchés déserts ne nous offraient plus de ressource : nous avons invoqué MarC'Aurële , et la famine a cessé. » — Alors il approcha , il toucha la tombe ^ et dit : « J'apporte à la cendre de Marc-Aurèie » les hommages de toute l'Italie, n

Un antre homme pamt. Son visage était brûle par un soleil ardent ; ses traits avaient je ne sais quoi de fier, et sa tête dominait toute l'assemblée : c'éuît nn Africain. Il ékva sa voix et dit :

tt Je suis né à Garthage; j'ai vu un embrasement général dévorer nos maisons et nos temples. Echappés de ces flammes et couchés plusieurs jours sur des ruiues et des monceaux de cendre , nous avons invoqué Marc-Aurële; Marc-Aurële a réparé nos malheurs. Carthage a remercié ime fois les dieux d'être romaine. » — Il approcha ) toucha la tombe , et dit : « J'apporte à la cendre de » Marc-Aurële les hommages de l'Afrique. »

Trois des habitans de l'Asie s'avancèrent. Ils tenaient d'une main de l'encens , et de Fautrc des couronnes de flenrs. L'nn d'eux prit la parole :

« Nous avons vu dans l'Asie le sol qui nous portait s'écrouler sous nos pas , et nos trois villes renversées par un tremblement de terre. Du milieu de ces débris nous avons invoqué Marc-Aurële , et nos villes sont sorties de leurs ruines. » — Ils posërent sur la tombe l'encens et les couronnes , et dirent : <« Nous apportons k M la cendre de Marc-Aurële les hommages de l'Asie. »

Enfin, il parut nn homme des rives do Danube. Il portait llialMliemenc des barbares , et tenait une massue à la main. Son visage cicatrisé était mile et terrible , mais ses traits à demi-sauvages semblaient adoucis dans ce mo* ment par la douleur. U s'avança , et dit :

« Romains , la peste a désolé nos climats ; on dit qu'elle avait parcouru l'univers et qu'elle était venue des frontières des Parthes jusqu'à nous. La mort était dans nos cabanes , elle nous poui^ suivait dans nos forêts ; nous ne pouvions plus ni chasser y ni combattre : tout périssait. J'éprouvais moi-même ce fléau terrible , et je ne soutenais plus le poids de mes armes. Dan» cette désolation , nous avons invoqué Marc-^Aurële ; Marc-Aurële a été notre Dieu conservateur. » — H approcha , posa sa massue sur la tombe,

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€t dit : « J'apporte a ta cendre J'bommage de vingt nations que I» tu as sauvées. »

Vous entendez , Romains , reprit Apollonius , ses soins s'étendaient sur toutes les parties du monde. Dans l'espace de vingt ans , la terre éprouva tous les fléaux ; mais la nature avait donné Marc-Aurële à la terre.

Et ce grand homme a eu des ennemis ! Faut-il donc , est-ce un arrêt éternel que la vertu jamais ne puisse désarmer la naine ? Romains ; vos meilleurs empereurs ont vu les poignards aiguisés . contre eux. Nerva s'est vu attaqué dans son palais ; on a conspiré contre Titus ; Antonin et Trajao ont été obligés de pardonner à des conjurés; et Marc-Aurële ^ oui, MaroA»rele, a combattu pour sa vie ! Déjà vous pensez à la * révolte de Cassius , à cet homme fier , audacieux » austère avec £breur , voluptueux avec emportement , voulant tantôt être Catilina et tantôt Caton , extrême dans ses vertus comme dans ses vices ; et le barbare , en se révoltant, prononçait les mots de vertu et de patrie , et il parlait d'abus , de réforme , de moeurs ; car , dans tous les temps , le bien public a servi de préte3(te au crime , et, en opprimant les hommes, on les a entretenus du bonheur de l'Etat.

Je voudrais pouvoir mettre ici sous vos yeux ces temps de vos annales où vos tyrans découvraient une conspiration ou triomphaient d'une révolte. Vous vous en souvenez: la proscription était un droit , la raison d'état justifiait le meurtre ; nul citoyen n'était innocent des qu'il avait connu un coupable ; les plus doux sentimens de la nature passaient pour crime ; on épiait la larme, secrète qui s'échappait de l'oeil d'un ai|ii sur le cadavre de soii ami ; et la mère était traînée au supplice pour avoir pleuré la mort de son fils. Il faut rappeler de temps en temps ces crimes à la terre , pour que les pribces , par l'excès de leurs vengeances , apprennent à redouter l'excès, de leur pouvoir. Voici maintenant la conduite de Marc*Aurèle ; on lui porte la tête de l'usurpateur , qui a péri par la main de ses complices ; â détourne les yeux , et ordonne que ces tristes restes soient inhumés avec honneur. Mattre des révoltés , il pardonne ; il sauve la vie à tous ceux qui avaient voulu lui ravir l'empire ; que dis-je? il deviiml leur protecteur: le sénat veut venger son prince ; il implore auprès du sénat la grâce de ses ennemis. « Je vous conjure au nom des dieux de ne pas >» verser de sang; qae les exilés reviennent ; qu'on rende les biens » 4 ceux qn'on a dépouillés ; et plat au ciel , ajouta-t-il , que je » pusse ouvrir les tombeaux! ». Vous ne vous étonnez donc pas , Romains , si la famille même de Cassius , qui dans d'autres temps n'eàt attendu que la proscription et la mort , a recouvré tout réclat de son ancienne fortune. Tourne» les yeux de ce côté.

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Le peuple regarda : il yît à la porte da palais one femme d^one fignre noble , et dont la beauté' n^etait pas encore efiàcee par l'Age. Elle était prés d''aii portique , on peu élevée an-dessus de la foule , la tête à demî-conyerte d'an ▼oiie. Autour d*elle on voyait des enfans de différens Ages : cVuient la femme et les enfans de Gassius. Trop loin de Ja foule , ils ne pouvaient entendre ce que disait le philosophe , mais ils regardaient ce grand specucle. Quelquefois la mère fixait des yeux attendris sur ses enfans ; puis tout à coup tendant les bras vers la tombe , semblait remercier Marc-Auréle de les las avoir conservés.

Peuple, dit Apollonins, voilà les témoins de sa clémeiice. Apres avoir tout pacifié dans Rome , il marche en Asie pour raffermir les provinces ébranlées ; il va montrer partout ce maître bien— faisant , ce prince philosophie > dont quelques villes coupables avaient osé méconnaître l'empire. On lui présente les papiers des rebelles , il les brûle sans les lire : « Je ne veux pas , dit-il , être forcé de haïr. » Tout tombe à ses pieds ; il pardonne aux villes et aux provinces ; les rois de l'Orient viennent lui rendre hommage ; il maintient ou rétablit la paix , et fait partout admirer cette philosophie digne du trône. Enfin , après huit ans , il reparut sur les bords du Tibre: avec quel transport il fut reçu ! Jamais tant de vertus ensemble n'avaient paru dans Rome : il unissait aux lu* miëres d'Adrien l'âme de Titus ; il avait gouverné comme Auguste , combattu comme Trajan , pardonné comme Antonin ; le peuple était heureux , le sénat était grand , ses ennemis même l'adoraient ; les guerres étrangères étaient terminées par la victoire , la guerre civile par la clémence ; du Danube k l'Euphrate , etdu Nil à la Grande^&'etagne, les troubles avaient cessé, tout était x calme ; l'Europe , l'Afrique reposaient en paix ; alors il triompha pour la seconde fois. Les honunes de toutes les nations et les ambassadeurs de tous les rois relevaient cette pompe; le sang des victimes coulait dans tous les temples ; l^encens fumait sur tons les autels ; le peuple entourait , à grands cris , ses statues , et les ornait de fleurs ; tout retentissait d'acclamations; et lui , au milieu de tant d'éclat , dans la marche du triomphe , tranquille et sans faste , jouissait en silence de la félicité de Rome et de l'empire , et du haut du Capitole semblait jeter un œil serein sur l'univers. Qui de vous, Romains, ne faisait alors des vœux pour que ce grand homme fiit immortel , ou que les dieux lui accordassent du moins une longue vieillesse ? Quoi ! les âmes bienfaisantes sont st rares , et la terre en jouit si peu ! Quoi ! les maux nous environnent, ils nous assiègent , et lorsqu'il s'élève un prince dont l'unique soin est de les adoucir ; quand le genre humain , flétri par l'infortune , se relève , et commence a retrouver le bonheur ; l'appui qui le soutenait lui échappe, et avec un homme périt la félicité d'un siècle 1 Marc-Aurèl« resta encore deux ans parmi nous , quand

les ennemis étemels de cet empire le rappelèrent pour la trpisiëme fois au fond de la Germanie ; alors , malgré une santé languissante , il retourna aux rives du t)anube. C'est au milieu de ces travaux que nous l'avons perdu. Ses derniers momens (j'en ai été ténoin , et je puis vous en rendre compte ) ont été ceux d'un grand homme et d'un sage. La maladie dont il fut attaqué ne le troubla point ; accoutumé depuis cinquante ans à méditer sur la nature , il avait appris à connaître ses lois et à s* y soumettre. Je me sou* viens qu'un jour il me disait : « Apollonius , tout change autour de moi ; l'univers d'aujourd'hui n*est plus celui d'hier , et celui de demain ne sera point le même. Parmi tous ces mouvemens , puisje seul rester immobile ? Il faut aussi que le torrent m'entraine ; tout m'avertit qu'un jour je cesserai d'être. Le sol oii je marche a été foulé par des milliers d'hommes qui ont disparu ; les annales des empires , les ruines des villes > les urnes , les statues , qu'est-ce que tout cela , que des images de ce qui n'est plus ? Ce soleil que tu vois ne luit que sur des tombeaux.... » Ainsi ce prince philosophe exerçait d'avance et affermissait son âme ; quand le dernier terme approcha , il ne fut donc point étonné. Je me sentais élevé par ses discours. Romains , le grand honmie mourant a je ne sais quoi d'imposant et d'auguste ; il semble qu'à mesure qu'il se détache de la terre , il prend quelque chose de cette nature divine et inconnue qu'il va rejoindre. Je ne touchais ces mains défaillantes qu'avec respect ; et le lit funèbre ou il attendait la mort me semblait une espèce de sanctuaire. Cependant l'armée était consternée, le soldat gémissait sous ses tentes ^ la nature elle-même semblait en deuil ; le ciel dé la Germanie était plus obscur ; des tempêtes agitaient la cime des forêts qui environnaient le camp , et ces objets lugubres semblaient ajouter encore à notre désolation. Il voulut quelque temps être seul , soit pour repasser sa vie en présence de l'Etre suprême, soit pour méditer encore une fois avant de mourir ; enfin il nous fît appeler : tous les amis de ce grand homme et les principaux de l'armée vinrent se ranger autour de lui ; il était pâle , ses yeux presque éteints , et ses lèvres à demi-glacées ; cependant nous remarquâmes tous une tendre inquiétude sur son visage. Prince , il parut se ranimer un moment pour toi ; sa main mourante te présenta à tous ces vieillards qui avaient servi sous lui; il leur recommanda ta jeunesse. « Servezlui de père , leur dit-il ; ah ! servez^lui de père. » Alors il te donna des conseils tels que Marc-Aurèle mourant devait les donner à son fils ; et bientôt après , Rome et l'univers le perdirent.

A ces mots , toat le peaple romaio demeara morne et immobile. Apollonlos se tôt , ses larmes coulèrent. Il se laissa tomber snr le corps de Marc-Auréle • il le serra long-temps entre ses bras , et se releyani tout à coup :

Mais loi qui Tas succéder à ce grand homme , 6 fils de Marc-^ Aurële ! 6 mon fils ! permets ce uom à un vieillard qui t'a vu naître, et qui t'a tenu enfant dans ses bras; songe an fardeau que t'ont imposé les dieaK ; songe aux devoirs de celui qui comi**mande, aux droits de ceux qui obéissent. Destiné à régner , il fâtit quto tu sois ou le plus juste ou le plus coupable des hommes : le fils de Maro-Aurèfe aura4-il à choisir ? On te dira bientôt que tu es tout-puissant , on te trompera ; les bornes de ton autorité sont dans la loi. On te dira encore que tu es grand , que tu es adoré de tes peuples. Ecoute : quand Néron eut empoisonné son frëre , on lui dit^ qu'il avait sauvé Rome; quand il eut fait égorger sa femme, on loua devant lui sa justice; quand il eut assassiné sa mëre, on baisa sa main parricide , et Ton courut au temple remercier les dieux. Ne te laisse pas non plus éblouir par les respects ; si tu n*as des vertus, on te rendra des hommages, et Ton te haïra. Croîsmoi , on n'abuse point les peuples ; la justice outragée veille dans tous les cœurs ; maître du monde , tu peux m'ordonner de mourir, mais non de t'eslimer. O fils de Marc-Aurële! pardonne ; je parle au nom des dieux , au nom de l'univers qui t'est confié ; je parle pour le bonheur des hommes et pour le tien. Non, tu ne seras point insensible à une gloire si pure. Je touche au terme de ma vie ; bientôt j'irai rejoindre ton père. Si tu dois être juste , puisseje vivre encore assez pour contempler tes vertus ! Si tu devais un jour....

Tout à conp Commode , qal ^taît en habit de gaerrier , agita ta lance d^one manière terrible. Tons les Romains pâlirent ; Apollonius fat frappé des maUbenrs qui menaçaient Rome :^ il ne pnt acheTer. Ce rënërable TÎeillard •e Toila le Tisage. La pompe fanébre, qui avait été sospendue, reprit sa marche. Le peuple sniyit , consterne et dans un profond silence : U venait d*apprendre que Marc-Aorile était tout entier dans It tombean.

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