‹ Œuvres de ThomasChapitre 49 sur 64 · DÉ LOUIS 5 DAUPHIN DE FRANCE · texte numérisé non relu

DÉ LOUIS 5 DAUPHIN DE FRANCE

IVotcerû ffrùtfineias, nosei exerciiui , dUeere a peritiâ , set/ui optima , nihil appeltfejactatùme,

Imperare posset magis quàm vellet.

Tacit.

ÏLijsi cél^rant le prioce que la France regrette, ce n'est pas an vain ëloge que j'entreprends. Qu'importe à une cendre insensible nos regrets et nos louanges ? Quelques vérités utiles à ceux jqui , comme lui , sont destinés à gouverner , honoreront plus sa mémoire , que les larmes que nous pouvons verser sur sa tombe. O vous qui le pleurez .! c'est là l'hommage qui est digne de lui. Je vais rendre compte à la patrie de ses travaux , de ses pensées , de tout ce qu'il eût voulu faire pour la rendre heureuse. Je sais qu'enlevé à la fleur de son âge | il n'a pu former que des vœux pour l'Etat ; mais sa mémoire ne doit pas nous en être moins chère. Qu'avait fait pour Rome ce Germanicus» dont le nom est encore aujourd'hui si célèbre ? Il remporta quelques victoires , mais il ne fit rien pour le bonheur de Rome. Il fut vertueux : voilà sa gloire. Tous les Romains le pleurèrent. Les ennemis de l'empire ne furent pas insensibles à sa mort; et la plume de Tacite traça ses vertus à la postérité. Trop inférieur à ce grand homme par les talens , j'aspire à l'égaler dans l'amour des vertus. J'aurai du moins la gloire de l'imiter , en louant un prince qui a passé quinze ans à se rendre digne de régner , et qui n'eut de désir que celui de voir les hommes heureux.

Dans cet éloge , je ne dirai n'en qui ne soit dicté par l'amour du bien public , et dont j*aie à rougir devant celui qui voit les cœurs des hommes. Si jamais le mensonge n'a souillé mes écrits , si la flatterie n'a point corrompu mon cœur , ô prince ! ce n'est pas en te louant que je commencerai l'appiren tissage de la bassesse et du vice. Tu vécus vertueux , et ton âme dédaignerait de vils éloges que tu n'aurais pas mérités.

Ceux qui avaient la confiance de ce prince , ceux qu'il nommait ses amis , ne trouveront point leur nom dans cet ouvrage. C'«st à la nation qui les connaît , à les louer. C'est à eux à faire leur renommée par leurs vertus ou leurs talens. Qu'ils méritent les éloges publics , et la France les pleurera aussi quand ils ne seront plus.

Mais TOUS , 6 restes de lui-même ! o gages d'une union tendre et sacrée ! jeunes princes , et vous surtout qui devez succéder à son rang , enfant de l'£tat et de la patrie , en écrivant ce faible ouvrage, mon cœur s'occupera souvent de vous. J'oserai quelquefois vous parler de leurs detoirs. J'oserai mettre devant vos jeux une grande nation dont vous êtes Tesperance. Déjà mon cœur , en vous parlant , éprouve cette émotion qu'inspire l'amour de son pays. Ah! puissiez-vous éprouver bientôt vous-même ce sentiment si doux , présage du bonheur de nos enfans et de nos neveux ! Puissiez-vQus , prince, vous accoutumer de bonne heure à écouter la voix de la patrie et de la vérité.

La naissance de Louis dauphin parut être un bienfait du ciel. Ij'arriere-petit-fils de Louis XIV, à peine échappé des ruines de sa maison , alarmait l'état par une faible santé. Cne maladie dangereuse l'avait presque enlevé aux vœux de la nation. Le sang de ce duc de Bourgogne adoré eut été tari pour la France. L'incertitude de l'avenir , des orages passés , des prétentions qui pouvaient acquérir de la force, tout inquiétait et alarmait nos përes. L'Etat , fatigué des longues agitations du règne de Louis XIV, ne désirait que le repos. C'est dans ces circonstances que naquit Louis , dauphin de France. La naissance d'un enfant qui doit régner, est un grand événement pour uite nation. Ce moment décide peut-être si un peuple entier , pendant quarante ans , doit être heureux ou malheureux ; et tandis que le peuple , qui n'a jamais que la pensée du moment , entoure avec des bénédictions le berceau d'un enfant , le cftoyen sage et sensible lève ses mains au ciel , et demande à Dieu que cet enfant soit juste.

Le dauphin était né pour la vertu ; mais il fallait commencer par soutenir la plus terrible des épreuves , celle de son rang. Il était prince , et il le savait. Dans un âge où l'esprit ne voit aucun rapport , oii l'âme est trompée par les sens sans être aidée par la réflexion , oh les événemens n'ont pu donner de forme au caractère, comment résister à toute la pompe de l'éducation royale ? Comment soupçonner Fégalité des hommes , lorsque tant de respects effacent cette idée. Comment sentir sa faiblesse, parmi tant de forces auxquelles on commande-? Pour rompre ce charme dangereux , il faudrait mettre l'enfant aux prises avec la nature ; il faudrait lui donner l'éducation des événemens et de la nécessité , le familiariser avec sa faiblesse, le fatiguer de sa propre ignorance. Il faudrait surtout l'élever hors des cours, lui cacher peut-être son rang , et ne lui apprendre ce secret , que lorsqu'il aurait assez de vertu pour en être épouvanté. Mais ces vues ne paraîtront que des chimères au plus grand nombre des hommes ; et l'habitude , le' plus fort des empires , gouvernera toujours les peuples et les rois.

La religion avec la probité présidèrent à l'éducation d a prince , mais il retira peu de fraits de ces premières années. La nature lui réservait la gloire de se créer lui*méme ; et dès qu'il se connut , il recommença son éducation. Il se livra d'abord aux charmes de cette littérature , si touchante pour ceux qui la cultivent , si dédaignée par ceux qui ne sentent rien. Il prétait l'oreille à la tendre harmonie des poètes. L'orateur de Rome portait dans son âme la douce impression de son éloquence. L'étude des langues lui ouvrit tous les siècles et tous les pays (i). Il apprit à juger les nations dans leurs ouvrages. Tous les arts vinrent former son goût. Il admirait celte espèce de création qui donne de la vie aux couleurs , des passions au marbre , du mouvement à l'airain. Un art plus enchanteur encore vint s'emparer de son âme ; c'est celui qui fait naître le sentiment de l'harmonie des sons. La musique qui , chez les anciens , faisait partie de la politique , devrait peut-être entrer dans l'éducation de tous les princes. Trop portés , par leur élévation, à une certaine fierté de caractère, peut-être seraient-ils heureux de n'être pas insensibles à un art qui , en réveillant les plus douces émotions dans l'âme , la dispose à l'attendrissement et â la pitié.

Je ne crains pas qu'on reproche au dauphin la connaissance et le goût de ces arts d'agrément. Chargé de les protéger , le prince doit les connaître. Lui seul peut les porter au grand ; lui seul peut lutter contre la pente invincible , qui , dans les temps de luxe et de mollesse, force le talent à suivre le cours de'son siècle , et à se rétrécir ou se corrompre. Mais leur connaissance ne forme dans le prince qu'une éducation de sentiment et de goût. Il en est une autre plus relative au bonheur des peuples et au devoir des rois , et qui est le fruit des études les plus profondes.

Comme il est un moment dans la nature , oii la raison se forme , oii l'existence s'étend , oii l'homme , qui jusqu'alors n'avait vécu que pour lui-même, commence à vivre dans ses semblables, il est un moment pareil oii le jeune prince , digne de gouverner un jour , commence à naître pour ses Etats, et voit pour la première fois les rapports qui le lient au sort de vingt millions d'hommes , et qui lient vingt millions d'hommes à lui. D'abord il s'étonne et s'enor-

(i) L^étade des Ungaes , qui est le premier instrument des connaissances Knmaincs , est peut-^tre plus utile encore aux princes , t|u^aiix particuliers. Depuis que leur dignité ne leur permet presque plus de voyager pous sMostruire, en parcourant les ouvrages des diflercntes nations, ils appellent pour ainsi dire ce» nations autour d^eor , et ils les jugent. CVst là qu^ils trouvent Fesprit; des siècles et des peuples; c'est \k quVn comparant tous les préjngt:s , ils peuvent les vaincre Tnn par Paulre, et se guérir des erreiics de leur nation , par le spectacle des erreurs de la terre.

gueillit peat-^tre. Bientôt il est effrayé. Telle est la révolation qui se fit dans le dauphin de France 9 il y a quinze ans.

Il avait assez de lumière pour sentir que l'étude du gouvernement avait besoin d'un esprit vigoureux et profond , accontoiué à réfléchir et k commander à ses idées. La pensée , comme un coursier rebelle , résiste k ceux qui n'ont pas pris l'habitude de la dompter. Il vit donc qu'il fallait d'abord travailler son esprit , et former l'instrument avant de commencer l'ouvrage. Il se jeta dans l'étude des livres philosophiques. D'abord il étudie la logique de ces solitaires célèbres , admirateurs , rivaux et compagnons de Pascal. Cest là qu'il apprend cet art, qu'on a réduit en règles , de lier ensemble ses idées , et dé passer de l'une à l'autre en les enchaînant. Pour juger combien cet art est utile au prince , qu'on pense qu'un faux raisonnement , dans un conseil , a souvent préparé la chute d'un État. Ces secours ne lui suffisaient point. Il s'applique à l'étude des philosophes les plus célèbres. Le père et le créateur de la philosophie mo'deme lui offre sa m.éthode et son doute. Il recherche avec Mallebranche les erreurs de l'imagination et des sens , et s'assure du caractère de la vérité. Il suit pas à pas , dans Loke , la marche et le développement de l'esprit humain. Ces ouvrages faisaient les délices de ce prince , et l'objet de ses méditations. C'était là qu'il mûrissait son esprit pour des études plus relevées. Il y a plus de rapport qu'on ne croit , entre l'esprit du philosophe et l'esprit du prince. Dans tous les deux, l'instrument est le même , l'objet seul des travaux est différent. Tous deux doivent apprendre à généraliser leurs idées, à saisir de grands résultats , à suivre l'enchaînement des effets e^ des causes. Tous deux doivent se faire des principes qui assurent leur marche , autour desquels ils puissent rassembler les détails , et les lier d'une chaîne commune. Tous deux peuvent appuyer ces principes , non sur le préjugé , sur des idées passagères et des conventions d'un moment , mais sur l'ordre et les rapports immuables des choses. Tous deux enfin doivent éviter l'esprit de système, qui égare au lieu de guider (1). C'est dans les mêmes vues que le dauphin avait étudié l'histoire immense de la philosophie. Ce vaste tableau des opinions et des erreurs lui apprenait à connaître l'esprit humain : il voyait quelles opinions ont été liées avec les climats , les siècles , les gouvernemens , et l'influence qu'elles ont eue sur le sort des peuples et des rois. ,

Quand il se fut , pour ainsi dire , essayé , et qu'il eut développe en lui cette portion de l'esprit philosophique qui suit |a chaîne des

(1) On ne peat donc douter qoe IVtQde des oiiTrages pbilosophîqaes ne soit ' très-atile pour former l'esprit d'un jeune prince. Elle Te'tend , le fortifie et IVclaire.

objets , il se livra tout entier à rétucle qui âevait l'oceupêr le reste de sa vie. D'abord il se forma pour lui-même un plan raisonné de tous les objets du gouvernement.

Il n'y a des peuples et des rois que depuis que les sociétés sont établies. Pour connaître l'étendue du pouvoir souverain , il était donc remonté à l'origine de ces grands corps y qui , rassemblant les bommes épars sur la terre , ont formé de toutes les volontés une seule volonté , et de toutes les forces divisées , une force pu*blique et générale. C'est dans ce moment qu^il avait vu la souve-* raineté élever sa tête au milieu des bommes. Elle était appuyée sur la loi; mais elle paraissait marcber entre le despotisme et l'anarcbie; et la loi vigilante , mesurant ses pas , la tenait toujours à une égale distance de ces deux termes. Le daupbin avait médité tous ces livres célèbres qui , en marquant les rapports du souverain avec le peuple, ont établi les fondemens du droit public. Mais la droiture de son âme , qui cbercbait toujours la vérité , ne lui faisait voir souvent qu'avec indignation , dans ces livres vantés, les préjuges de l'bomme mis à la place des lois de la nature , la force érigée en droit, le sang des peuples vendu aux caprices de la tyrannie, la servitude autorisée pav des raisonnemens d'esclaves, la dignité de la nature humaine méconnue par des bommes , le peuple calomnié devant ses chefs , et des écrivains faibles ou mercenaires , qui , assez hardis pour se charger de la cause du genre humain , la trahissaient indignement pour un vil intérêt d'hon«neurs ou de fortune. Il sentait que la grandeur des souverains étant d'être justes , c'était o£fenser les rois que de leur livrer les peuples comme des troupeaux. Cest dans ces vues d'humanité, qu'il avait pesé le droit de la guerre. Je goûte une satisfaction bien douce, en apprenant aux hommes qu'il y avait un prince destiné à régner sur eux , qui n'avait que de l'horreur et du mépris pour ce brigandage insensé. Il ne croyait pas que la conquête d'une province pût être mise en balance avec la vie d'un homme; et le prince qui remportait une victoire injuste , lui paraissait être autant de fois assassin et meurtrier , qu'il périssait d'hommes sur le champ d^ bataille.

Instruit de l'origine et de l'étendue, du pouvoir souverain, et du rapport des nations avec les nations , il cherche les moyens de procurer à l'Etat qui doit lui être confié , la plus grande félicité du plus grand nombre ; mais , pour y parvenir, il faut qu'il connaisse les hommes. Un dauphin ne les voit point agir ; il ne les entend pas. Sa dignité , qui en impose , arrête toutes les passions. Le prince qui , pendant trente ans , n'a vu que des courtisans , n'a pas encore vu d'hommes : il a donc besoin d'être transporté dans un pays nouveau , oii la nature se déploie avec toutes ses faiblesses,

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où l'on voie le jeu de tous les ressorts , où les vices n'aient plus âe marque, oti les fourberies politiques portent leur nom. Ce pays est l'histoire. Le dauphin la parcourut avec avidité. Il voit , dans les hommes qui ont vécu , ceux qu'il doit gouverner un jour. H y trouve la morale toujours incertaine des particuliers , et la moralo encore plus flottante des Etats! Il y étudie l'art de faire sortir du milieu de tous ces chocs et de toutes ces résistances, la plus grande somme de bonheur. Les hommes qui ont régné , attirent surtout «es regards. Si tout à coup on transportait un jeune prince dans un vaste et immense mausolée , oii les cendres de tous les souverains qui ont existé sur la terre , rois , pontifes , empereurs , ou califes , fussent réunies , et qu'il pût voir écrit , sur chacune dé ces urnes, le jugement des nations et de la renonimée , là le respect et l'amour , ici la haine et le mépris , quelle impression ne ferait pas sur lui ce grand spectacle? Voilà ce qu'est l'histoire pour le prince. Du milieu de tous ces tombeaux, il voit s'élever le fantôme de la postérité , qui lui crie : « C'est ici que tu seras toi-même placé ; c'est ici qu'un jour tu dois être jugé. »

L'histoire des républiques anciennes avait élevé son âme par le spectacle des vertus. Les Etats modernes , malgré le vice et la faiblesse de leur institution , lui avaient offert des leçons utiles. Mais il s'arrête sur l'histoire de la France. Ses lois et sa constitution , les droits des rois et ceux des peuples , les maux de l'anarchie et les maux du despotisme, la source de la grandeur on de la décadence dans chaque époque , les avantages ou les abus de chaque principe d'administration , les orages des guerres civiles , les convulsions du fanatisme , le choc de deux pouvoirs rivaux , les suites cruelles d'une autorité usurpée : il cherche à tout voir , et à profiter de tout. Il suit avec attention , à travers les différens siècles, l'origine, les progrès et les changemens de ces corps intermédiaires qui sont de l'essence des monarchies , qui conservent le dépôt des lois , et veillent sur les formes dot^t doit être revêtue l'autorité souveraine. C'était dans cette histoire qu'il avait appris à connaître et à juger sa nation. Il avait vu , dans tous les temps de la monarchie , une nation aimable et généreuse , gaie dans le malheur , brave dans les combats , plus près de l'excès que de l'opiniâtreté du courage , plus faite pour être gouvernée par les mœurs que par les lois , plus sensible à l'opinion qu'à la vertu , aussi impétueuse dans sa faiblesse que dans sa force , brillante et légère , profondément occupée aujourd'hui de ce qu'elle oubliera demain , ardente , capable d'enthousiasme , incapable de grands crimes , et peut-être de tout ce qui demande de l'énergie et de la suite ou dans le bien ou dans le mal. Il pensait qu'une telle nation avait plus besoin de chefs qu'une autre pour la conduire ; que les

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principes qui lai manquaient , devaient être dans la tète du prince; qu'en donnant une âme à cette force impétueuse, on pouvait vaincre les plus grandes résistances ; que le ressort de Thonneur, plus fort que les récompenses et que les peines , pouvait suppléer k toutes les vertus, et rendre toutes les passions utiles.

L'histoire lui avait donné la connaissance des hommes; mais elle ne pouvait lui donner celle des provinces et de TEtat actuel du royaume. Le duc de Bourgogne, son aïeul, avide comme lui de s'instruire , avait demandé des mémoires aux intendans; mais il ne se trouva qu'un seul homme, ou instruit, ou actif, ou digne de servir la patrie et le prince ; et l'héritier de la France ne put parvenir à la connaître. Instruit par cet exemple , le dauphin désirait de voyager lui-même dans les provinces. Il sentait que c'était là une des meilleures parties de l'éducation d'un fils de roi. £n effet , qu'apprend-on dans une cour ? quel spectacle y vient intéresser rame? quels malheureiix y réveillent la sensibilité? quels objets y éclairent et y agrandissent l'esprit? Du luxe,, de l'orgueil et du faste , voilà les leçons des cours. C'est en parcourant les provinces , qu^un fils de roi deviendrait homme et politique. C'est là qu'il pourrait estimer les forces d'une nation : car la nation n'est point dans les palais; elle est dans les sillons des campagnes , sous le chaume du laboureur , dans l'atelier de l'artisan , sous les toits obscurs de la médiocrité. C'est là que sont les armées et les flottes , les mains qui nourrissent r£tat , les bras qui le défendent , les arts qui l'enrichissent. Près des cours , on ne sent ni la misère ni la dépopulation d'un Etat. A mesure que les campagnes se dépeuplent , la capitale se remplit. L'or , par une pente invincible , y coule san» cesse du fond des provinces. Le luxe même y cache la misère; et Tindigence, poursuivie par là honte, apprend, pour lui échapper, à imiter la richesse. Mais, dans les provinces , on voit à découvert l'Etat d'un royaume. S'il ' est malheureux , la misère y traîne ses lambeaux ; la pâleur y décèle le besoin. Dans le silence des campagnes , on entend mieux les cris des enfans qui demandent du pain à leur mère affamée. La vue d'une chaumière qui tombe en ruine, ou d'une grange entr'ouverte , ferait naître plus d'idées utiles au prince , que toute la pompe des palais des rois. Le dauphin était vivement frappé de l'utilité de ces voyages ; il aimait à se rappeler souvent cette idée ; il aimait à en parler : et lorsqu'il commença à s'affaiblir , lorsqu'il espérait encore et que la Fran^ espérait avec lui, le premier usage qu'il, eût voulu faire de sa santé , ô peuples! eût été l'exécution de ce projet. Mais s'il y a des connaissances qu'il était obligé d'attendre , il allait au-devant de celles qui ne dépendaient que de l'activité de SQU esprit.

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Il avait TU que tout gouvernement utile aux peuples est fonde sur les loi»; il veut donc les connaître. Mais le prince n'a pas l>esoin de les étudier comme le magistrat : celui-ci doit en suivre les détails ; l'autre doit en saisir l'ensemble et l'esprit général. Lorsque le dauphin commença cette grande étude , depuis quelques années paraissait en France ce livre célèbre , oii toutes les loi.^ des nations sont envisagées sous tous leurs rapports. Le dauphin l'avait lu avec la réflexipn d'un homme d'état. L'obscurité répandue quelquefois sur cet ouvrage utile , et profond lors même qu'il ne parait pas l'être , lui fît désirer d'entendre et de consulter l'auteur lui*méme. Déjà il était assez instruit pour l'admirer souvent, et le combattre quelquefois. Il lui proposa ses doutes; et tel fut le succès de ces conférences , que le dauphin aima toujours et respecta ce grand homme , lors même qu'il ne pensait pas comme lui. Ainsi un roi célèbre du nord consulta Leibnitz sur la législation, et le philosophe eut la gloire d'éclairer le prince (i).

Fidèle au plan qu'il s'est tracé , il descend de ces idées générales sur toutes les lois , aux lois particulières de la France. II avait jeté les yeux sur ce chaos ; il avait vu presque toutes nos lois politiques et civiles prendre leur source dans ce gouvernement singulier , qui établit à la fois la dépendance des choses et celle îles personnes , qui fit naître une foule de droits sur un même domaine , créa des seigneurs, fit des maîtres et oublia les hommes, composa la puissance souveraine d'une foule de petits pouvoirs enchaînés et dépendans , dont la chaîne se relâchait k mesure qu'elle devenait plus étendue, espèce d'aristocratie tumultueuse et de despotisme divisé , qui avait la dépendance des monarchies sans l'activité de son principe, et les troubles des républiques sans leur liberté. Du sein de ce gouvernement féodal , le dauphin avait va .«sortir nos lois sur les distinctions des biens, sur celles des pei^ sonnes , sur les privilèges des rangs , sur les droits des domaines , sur les successions des citoyens, et la foule presque innombrable de nos coutumes. La France lui parut comme accablée sous le fardeau de sa législation ; et il désirait qu'en écaftant ce qui est fait pour d'autres siècles ou d'autres mœurs , on mît enfin ane juste harmonie entre nos besoins et nos lois.

Dans l'étude des lois criminelles, il s'élève jusqu'à ce point de la morale politique , qui tend plus k prévenir les crimes qu'à les punir , et empêche le législateur d'en être le complice. Les mœurs , autre espèce de loi q^fn dirige l'opinion publique et qui en fait la force , avaient également fixé son attention ; mais il

(i) C^cst dans cette occasion qu'on pouvait appliquer h M. le Dauphin ce mot de Montesquieu lui-même : « Que le prince ne craigne pas ces riraux qu^on i> appelle les hommes de mdrite j il est leur «fgal , dès qn*9 les aime. »

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voyait avec douleur que ce ressort s'affaiblissait tous les jours parmi nous. On l'a entendu déplorer cette vénalité honteuse qui a mis un prix à tout , même à la vertu. On l'a vu chercher par quels moyens on pourrait remettre l'or k sa place , jusqu'où pouvait s'étendre l'influence des chefs sur le caractère des peuples ; et si i dans la cour d'un monarque , en dirigeant utilement la dépendance et l'intérêt, on ne pourrait pas faire servir les vices même d'instrument aux vertus.

Mais en remarquant dans son siècle cette pente générale des âmes vers la corruption et l'amour de l'or , il avait vu dans tous les esprits une secousse heureuse , qui les portait à 4a recherche de tous les grands objets de la politique. Chaque siècle a son esprit et son caractère ; le prince est sur la hauteur , et sa fonction est d'observer la pente et le cours du torrent. S'il a du génie et une véritable force , il le devance. Quand la direction est funeste , il se met au-devant pour la rompre ; mais s'il est sans vigueur et sans énergie dans l'âme , et qu'il reste derrière sa nation , alors il n'est point fait pour son siècle , et son siècle n'est point fait pour lui. Il perd et laisse échapper une grande époque ; le but de la nature est manqué y et l'ouvrage de l'humanité perfectionnée reste encore suspendu pour des siècles. Le dauphin ne voulait point que y s'il était un jour appelé au troue de la France , il pût se reprocher de n'avoir pas fait aux hommes tout le bien qu'il pouvait leur faire. Il savait que l'agriculture , le commerce et le9 finances sont trois grands ressorts dans les Etats modernes, comme la vertu et l'amour de la patrie dans les constitutions anciennes , et il avait résolu de s'instruire à fond sur tous ces objets de l'économie politique. O vous ! qui que vous soyez sur la terre , qui êtes destinés à régner , apprenez , par l'exemple de ce prince , à vous instruire. Le statuaire s'exerce à manier le ciseau ; le peintre étudie l'art des couleurs , et dessine les têtes de Raphaël ; l'architecte va parmi les ruines antiques mesurer les colonnes et lever les proportions des palais. Le plus difficile des arts , l'art de régner, est-il donc le seul qu'il ne faille point apprendre ? Autrefois dans des Etats moins grands, et oii les mœurs faisaient presque tout , la vertu peut-être suffisait pour gouverner les hommes ; mais aujourd'hui les Etats sont de vastes machines ; pour en diriger les ressorts , il faut les connaître. Un seul qui se dérange arrête tous les mouvemens. Vous ne pouvez vous tromper qu'une nation ne soit malheureuse ; un seul édit mal calculé sur les finances , peut porter le désespoir dans vos campagnes , et êter cent mille bras k la patrie ; une seule erreur sur le commerce peut fermer vos ports et repousser loin de vous les richesses étrangères. Les< guerres injustes , les batailles perdues ne sont que des fléaux d'un

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moment; mais les erreurs politiques font le malheur d'un siècle et préparent le malheur des siècles sui vans. Le dauphin éuit frappé de ces vérités , et il regardait comme le premier devoir de son rang d'acquérir des connaissances économiques ; il les cherchait dans les livres , dans les conversations , dans les conférences réglées par des hommes instruits. Il avait donné une attention particulière au commerce , qui , de toutvtemps a eu tant d'influence sur les Etats, mais qui aujourd'hui est devenu presque la base de la philosophie de l'Europe. En effet , depuis que l'or est la mesure de tout , depuis que la grandeur des Etats se calcule , les moyens d'acquérir d#l^argent, et des canaux qui le portent, sont devenus le premier objet de l'administration. C'est dans les comptoirs des marchands qu'on se dispute les mers et les champs de batailles. Le dauphin étudiait le commerce en homme d'état. L'agriculture, qui en est la source et la base , l'industrie qui l'étend' en appropriant les productions aux besoins des peuples , la liberté qui en est l'âme , et qui , par la confiance , l'attire des bouts de l'univers , le crédit public qui l'affermit en multipliant les richesses réelles par des richesses fictives , le change qui le facilite en fixant la portion entre les valeurs relatives des signes ; enfin, cette balance ntile du commerce, qui est aujourd'hui celle du pouvoir, et qui est le résultat de l'équilibre entre ce que l'on donne et ce que Ton reçoit: tous ces objets avaient été tour à tour le but de ses méditations et de ses recherches ; il avait joint à cette étude celle des finances , qui devraient soutenir le commerce , et qui trop souvent le détruisent. S'il est utile à un prince d'être instruit de cette branche de l'administration , c'est surtout dans ces crisesjviolentes oii les ressorts de l'Etat sont presque forcés, quand l'Etat , créancier et débiteur de lui-même , s'effraie de ses engagemens , quand les remèdes sont

. presque aussi dangereux que les maux. C'est alors que le prince a le plus besoin de lumières pour comparer et pour choisir. Témoin de toutes les secousses qui, depuis quelques années, agitaient l'esprit national sur cet objet. Je dauphin suivait d'un œil attentif tous ces mouvemens , et saisissait tous les traits de lumière qui sortaient du choc des opinions et des systèmes. Il avait la avec autant d'avidité que d'attention les mémoires de ce fameux ministre de Henri lY , qui sera éternellement célèbre , et pour le bien qu'il fit et pour celui qu'il voulut faire ; il l'admirait également , soit qu'en rétablissant l'ordre , il arrachât le peuple à ceux qui s^enrichissaient de sa misère, soit que, par une intrépide économie , il éteignit les dettes publiques, et pourvût aux besoins de TEtat sans nuire à ceux du citoyen. Le sage et courageux Sully

^ lui paraissait le modèle des ministres, comme Henri IV lé modèle des rois. Avide de s'instruire , il 9l recours k tons les hommes

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d*état ; les uns Tinstruisaient par leurs discours et les autres par leurs écrits. Le génie, éclairé par l'expérience , veillait souvent par les ordres de ce prince , pour lui composer des mémoires. C'est de ces mémoires comparés qu'il tache d'extraire la vérité. Il rapproche les systèmes ; il pèse les avantages ; il pressent les abus. Dans les grands ouvrages, il saisit les principes, et s'applique ensuite à développer lui-même les conséquences; dans .d'autres , il sépare les vérités mêlées à des erreurs. Souvent il remonte au principe des erreurs même , parce qu'il est utile de voir comment on peut s'égarer. Il apprend à distinguer la ligne presque invisible que la nature a tracée pour les Etats comme pour les hommes , et sur laquelle se trouve le bien politique comme le bien moral. Souvent il développe ses idées par écrit , il les lie ensemble par la méthode, et se forme une chaîne de principes, qui lui présente en un instant le spectacle et le fruit de plusieurs mois d'étude. Je voudrais pouvoir citer ces écrits précieux , ils loueraient mieux ce prince que ma faible voix ; mais ces écrits appartiennent à l'Etat : c'est le plus noble héritage qu'il ait laissé. Ils seront pour ses enfans l'image de son âme , et même , après sa mort , quelque chose de lui sera encore utile à la patrie.

' Je n'ai point encore parcouru tout le cercle de ses connaissances , et il en avait d'autres qu'on ne devait point attendre d'un prince qui n'était presque jamais sorti de la cour. On sera étonné d'apprendre qu'il connaissait la marine , comme s'il eût habité long-temps sur des vaisseaux. Des officiers de mer , in* terdits de l'entendre , se ^demandaient oii il avait appris le pilotage et l'art de la manœuvre. C'est ainsi que ce prince avait embrassé tous les objets de l'administration publique. Au milieu d'une cour , et dans l'âge des passions , il s'était livré à des études profondes. Je n'exagère rien , en disant que les heures qu'il n'employait point au travail lui paraissaient perdues. Nous savons aujourd'hui qu'il en donnait trop peu au sommeil , et qu'il forçait la nuit à lui rendre le temps que les bienséances et les devoirs lui avaient enlevé pendant le jour. O peuples ! c'était vous qui étiez le but de ses travaux ; c'était votre bonheur dont il s'occupait. De son cabinet solitaire , oii si souvent il médita en silence , il parcourait vos campagnes et vos villes. La douce image de la félicité publique venait errer devant ses yeux., et le soutenait la nuit au milieu de ses veilles. Quelle est l'âme dure , quel est le citoyen insensible et glacé qui , en voyant ainsi un jeune prince se dévouer tout entier au travail, pour le bonheur public, ne se sente attendri par la reconnaissance et par l'amour ?

Un homme remercia le ciel d'être né du temps de Socrate , pour l'entendre et devenir meilleur ; le dauphin le remerciait de

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ravoir fa!t naître dans un temps où il poavait trouver assez de lumières pour s'instruire. En effet , nous sommes dans le siècle oii les rois peuvent apprendre et faire de grandes choses. Ce temps n'est plus oii l'Europe était divisée en un certain nombre de gonvememens gothiques et barbares , fondés sur l'ignorance et sur des coutumes de sauvages. Le peuple a cessé d'être esclave , les nobles oift cessé d'être tyrans , le despotisme a chassé l'anarchie , les mœurs ont affaibli le despotisme, l'intérêt et les siècles ont amené les lumières ; on connaît mieux les rapports de tout ; on a balancé toutes les constitutions , on a perfectionné tous les arts ; il s'agit enfin de perfectionner la société : c'est le grand but de la nature; ce doit être l'ouvrage des rois. Quelques hommes ramassent les pierres de l'édifice , et en dessinent le plan ; mais c'est aux rois à le construire. Ils ont l'empire de la force, qu'ils y joignent l'empire du génie : la force alors sera dans chaque Etat ce qu'elle est dans la constitution du monde , le lien de toutes les parties , le principe de l'harmorle générale ; mais pour produire ces grands effets , il faut que les princes aient passé la moitié de leur vie à s'instruire , et qu'ils passent le reste à commander. O toi que nous regrettons , 6 prince ! tu n'as rien fait pour nous ; mais le citoyen sensible n'honorera pas moins ta cendre de ses larmes. Ton cœur a entendu le vœu de l'humanité: tu as connu tes devoirs , tu les as remplis ; tu as donné au soin pénible de t'instruire, tes plus belles années ; tu as cherché tous les moyens de faire un jour du bien aux hommes ; tu es quitte envers la nature et la patrie : c'est à nous à te pleufer.

Il est des princes dont l'éloge est fini , quand on a loué leurs talens. Jamais le doux nom de la vertu ne fut fait pour eux. Ils étonnent ; mais ils n'ont pas le droit d'attendrir et d'intéresser. Le prince , à qui nous offrons cet hommage , joignit à des connaissances profondes le mérite plus rare d'être vertueux. C'est un exemple de plus pour ceux qui doivent régner ; c'est un encouragement utile pour nous-mêmes , dans des temps oii la vertu peutêtre est devenue pénible. Ah ! si dans le dernier rkng même , elle mérite les éloges et le respect , ne l'honorerons-nous point', placée près du troue ? Ne soyons point ingrats , et n'oublions pas da moins qu'elle est utile.

Si l'honmie a une grandeur réelle , c'est parce qu'il peut perfectionner son âme. L'univers' physique obéit en aveugle aux lois qui le dirigent. Les limites invariables des êtres sont posées , et ils ne connaissent pas même la perfection qui leur manque. L'homme seul , en travaillant sur lui-même , peut ajouter à l'ouvrage de la nature ; il peut agrandir ses vertus , s'en créer de nouvelles, et perfectionner ses sentimens coiiune ^s idées; c'est

le devoir de l'horarae , c'est surtout le devoir du prince. Né pour commander aux nations , il faudrait que la perfection de son âme suivit les rapports de sa puissance ; il doit donc se mesurer sans cesse avec l'étendue de ses devoirs pour se rendre meilleur. Telle fut ( et cet éloge donné à un prince n'est point une flatterie ) , telle fut la constante occupation du dauphin pendant les quinze dernières années de sa vie. Il étudiait l'art des vertus , en même temps qu'il apprenait l'art des rois , ou plutôt ces deux arts sont le même. Le premier devoir du prince est de se commander : le dauphin exerça de bonne heure sur lui cet utile empire. Pourquoi craindrions-nous de dire qu'il avait reçu de la nature des passions ardentes, et cette fierté qui, dans un particulier, peut être voisine de la grandeur , mais qui , dans un jeune prince , devient trop aisément de l'orgueil; je ne parle point de cet orgueil utile qui fait faire de grandes choses , mais de celui qui rétrécit l'âme au lieu de l'étendre , et blesse l'humanité sans servir l'Etat. Heureusement il connut bientôt que plus on est élevé , plus on est obligé de faire pardonner son rang ; que les hommes refusent par orgueil ce que l'orgueil. exige , et que ce n'est qu'en leur faisant du bien qu'il faut leur apprendre qu'on est au-dessus d'eux. Son esprit développé lui porta dans la suite les principes de l'égalité des hommes ; mais il avait déjà commencé à travailler fortement sur lui-même. Un penchant impétueux le portait k la colère : ce sentiment , qui rendit Alexandre meurtrier de éon ami , et Théodose assassin de vingt mille de ses sujets, l'effraya dès qu'il le connut. Bientôt il sut se vaincre ; et telle était à la fin la douceur

de ses mœurs, qu'il n'avait plus même le mérite de combattre. Je sais que des princes sont parvenus à se vaincre par vanité. La vanité était dai^s leur âme le contre-poids des passions , et ils aimaient mieux se tourmenter par des sacrifices , que se déshonorer par des faiblesses. Dans le dauphin, ces combats généreux avaient pour principe la vertu même; la vertu, ce sentiment sublime qui nous élève au-dessus de nous-mêmes , qui développe à nos yeux toute la beauté de l'ordre moral , qui dirige nos actions et nos pensées, non sur 4'instinct du moment , mais sur un plan variable et toujours suivi ; ce sentiment qui retranche à l'homme tout ce qui est vil , et ne lui laisse d'activité que pour ce qui est grand et juste , était profondément gravé dans l'âme de ce prince. La vertu présidait à sa pensée ; elle respirait dans ses discours; elle était devenue la base de son caractère , et à force de s'y conformer, il ne la suivait plus par principes , mais par besoin. De là , cette estime , ou plutôt ce respect si tendre pour les hommes vertueux. Tout ce qui lui offre l'image de la vertu , a des droits sur son cœur ; il la re;pccte dans

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Findlgence ; il va au-devant dVlle dans le malheur» Quand la vertu est malheureuse , disail-il , c'est le crime des hommes ; c'est à ceux qui les gouvernent , à le réparer. Il ne l'avilissait pas au point de la croire inutile au gouvernement des Etats. Il eût été bien loin d'adopter. cette politique de quelques tyrans , qui croyaient qu'il était peut-être bon de louer la vertu en public , ^ais qu'il fallait toujours la tenir éloignée des trônes, qu'elle portait de la faiblesse dans les grands intérêts ; que ces hommes justes ne savent que resserrer les limites de la puissance qu'il faut toujours étendre , et que l'intérêt de l'Etat, c'est^-à-dire , de ceux qui le gouvernent , est de ne confier l'autorité qu'à des hommes qui sachent , au besoin , avoir le courage de la honte et l'audace du crime. Le dauphin eût aimé à rassembler autour de lui les hommes vertueux; c'eût été lin de ses projets. Quel spectacle que celui d'un prince qui, du haut du trône, donne le signal à la vertu , et lui crie : « Sors de l'obscurité ,- brise tes fers! que l'insulte et le mépris cessent de te poursuivre ; viens te ranger auprès du trône ; viens l'honorer , il est vil sans toi. Que l'humanité soit vengée ; qu'à ta voix elle se rassure ; viens , amène avec toi tous ceux qui te connaissent et qui t'aiment; unissons-*nous pour le bonheur des hommes. Mille fois les méchans se sont ligués pour le malheur et pour le crime ; montrons à la terre une ligue nouvelle , la ligue de tous les hommes vertueux pour faire le bonheur d'une nation. O vous! qui mérites ce titre, je vous appelle tous; j'implore votre secours. Citoyens , étrangers même , si vous êtes vertueux , la patrie vous adopte ! En servant l'Etat , vous devenez ses enfans ; j'aspire à la gloire d'être votre chef ; enchaînons le crime , commandons au hasard , diminuons les maux ; faisons tous ensemble l'essai de ce que peut sur la terre l'autorité unie k la vertu. » Croit-on qu'avec de tels sentimens , il regardât les honneurs , le rang ou la naissance , comme un droit qui dispense d'être vertueux ? Et qu'était la noblesse dans son institution , que l'image et le symbole de la vertu même ? Tout a été perdu , dès que ces deux choses ont été séparées. On peut donc juger de quel œil il regardait le vice , même accrédité et puissant ; quel mépris il avait pour ceux qui , chargés d'une illustre naissance , déshonorent à la fois leurs aïeux et eux-mêmes; avilissent et les honneurs qu'ils ont et ceux auxquels ils prétendent; insultent à la renommée, et joignent l'orgueil à la honte. Le dauphin respectait les titres , mais il jugeait les personnes , et jamais la bienséance ne lui arracha pour les dignités cet honmiage du cœur qu'il n'accordait qu'au mérite.

On ne peut être vertueux sans être juste» et celte qualité est peut-être de toutes , celle qui est la plus nécessaire au prince.

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Dans les grandes sociétés , les passions tendent sans cesse à ron^pre l'égalité établie par la loi etftre les citoyens ; c'est un choc continuel de la force contre la force. La justice rétablit l'équilibre entre les forces qui se combattent; c'est la justice qui crie à l'homme puissant : « Tu es esclave de la loi. » C'est elle qui dit au riche : « Le pauvre est ton égal. » Si la justice s'assoupit , la tyrannie s'éveille , elle lève aussitôt ses cent bras , et les chaînes de l'oppression s'étendent. Je ne fais point un mérite au dauphin d'avoir eu la justice dans le cœur, c'était son devoir, puisqu'il était prince ; mais je remarquerai qu'elle tenait en lui à un respect inviolable pour les lois. Comme il les avait méditées, il avait appris à les aimer ; de là son éloignement pour les abus du pouvoir; il pensait que tout membre de l'£tat ne doit être jugé que par la loi de F£tat , et que la liberté du citoyen ne peut être sacrifiée qu'à la liberté publique. Ce même sentiment lui faisait détester les accusations secrètes , et cette espèce d'hommes aussi «rruelle que lâche , qui trafiquent dans l'ombre , de la sÙTelé de leurs concitoyens. Il regardait les délations comme le ressort d'un gouvernement faible et corrompu qui avilit une partie des citoyens pour perdre l'autre , corrompt les âmes en payant rinfamie,et encourage à la calonïnie par l'intérêt. Pour rendre inutiles ces moyens honteux de nuire , il voulait qu'il n'y eût d'autres crimes que ceux de la loi , et que la loi elle-même accusât ceux qu^elIe condamne. Ce prince eût donc désiré d'être juste ; mais pour l'être, il veut connaître la vérité. Il s'effraie à la vue d'une espèce de conspiration générale , pour plonger les princes dans l'erreur. Toutes les histoires lui offraient la vérité trahie dans les cours par ambition ou par faililesse , des rois qui ignoraient seuls ce qui était su de l'Europe entière , et les cris des peuples gémtssans représentés au pied des trônes , comme'les acclamations de la félicité publique. Epouvanté de ces exemples , il cherche partout la vérité ; il l'étudié dans les livres , il l'appelle dans les conversations ; il tâche de la familiariser avec son rang ; il conjure ses amis de ne pas le traiter comme prince : « Offrez-moi , leur dît-il , la vérité san» détour , si vous m'en croyez digne. » Il faut publier , à la gloire de ceux qui l'ont approché , qu'il eut quelquefois ce bon- ' heur. Il trouva des hommes qui eurent le courage de lui dire des vérités fortes , et il eut le courage encore plus grand de les en aimer davantage. Comme il connaissait les cours , il savait que de tout temps , il y a eu des flatteurs qui , pour plaire , se sont fait un système de corrompre , et veulent aller à la fortune par la bassesse. Il avait donc appris à se défier des hommes. Osons le dire , la crainte d'être trompé le rendait soupçonneux ; mais ce sentiment qui dans Tibère et Louis XI n'a produit qu'une poK^

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tique sombre , dans Antonin ou Marc-Aurèie n'eût été qa*un instrument de plus pour le bonheur public. Plaignons leshomines de ce que trop souvent c'est leur rendre justice que de les estimer peu , mais plaignons encore plus les princes d'avoir acquis le dr^it funeste de juger ainsi l'humanité. Dans le dauphin , cette défiance était même respectable , parce qu'elle prenait sa source dans sa passion pour le bonheur des peuples : son cœur aimait véritablement l'Etat. Cet amour , cette vertu si rare qui attache un hooixne à tout un peuple , devrait peut-être , dans les monarchies , être encore plus l'âme des princes que des citoyens. Les princes ne sont-ils pas les premiers enfans de la patrie? n'a-t-elle pas tout fait pour leur grandeur? ne prodigue<-t-elle pas pour eux son sang , ses travaux , ses richesses ? ne sont-ce pas les peuples qui nourrissent le përe de l'Etat , qui travaillent pour le servir , qui meurent pour le défendre ? ne doit->il pas j avoir entre eux et lui un commerce touchant de bienfaits , de services et de reconnaissance? L'âme du dauphin sentait vivement ces rapports si doux du prince avec le peuple. Dans ces temps malheureux ou la nécessité forçait d'augmenter le poids des impositions publiques , il eût voulu retrancher sur ses propres dépenses , pour diminuer le fardeau des citoyens ; il calcule avec une économie sévère ce qu'il coûte à l'Etat ; il ne veut point permettre que sa pension soit augmentée : «J'aimerais mieux ^ dit-il, que cette somme pût » être diminuée sur les tailles, m Tristes habita ns des campagnes , TOUS qui, dans les champs de vos pères, travailles toute l'année , pour payer à l'Etat le fruit de votre industrie et de vos peines , le bruit de la mort de ce prince , sans doute , est déjà parvenu jusqu'à vous ; vous l'avez apprise peut-être lorsque vous arrosiex quelque sillon de vos sueurs. Ah! que vos âmes simples et droites s'attendrissent sur lui ; dites , en vous reposant un moment sur votre charrue : « Il eût voulu nous rendre heureux. » Quand vous gémirez , quand l'indigence fera couler vos larmes , dites : « Hélas, s'il eût vécu, sa main eût voulu les essuyer! » Dans vos temples grossiers, au pied de vos autels rustiques, offrez des vœux pour lui , il ne cessait d'en faire pour votre bonheur. Il a porté ce sentiment jusqu'au tombeau, et même en expirant , toujours occupé de vos besoins , il a craint d'être à charge après sa mort. Tant qu'il a vécu , ne pouvant faire le sort de la nation , il secourait du moins tous les infortunés qull connaissait. Une partie de la somme quç l'Etat lui paie chaque mois , il la destine à soulager les infortunes secrètes de ces familles qui , victimes à la fois de la misère et de la honte, craignent d'exposer leur malheur à l'œil du mépris. Il nourrit ces guerriers qui , n'ayant de patrimoine que l'honneur, sont menacés de perdre par l'indi-

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gence , une vie qu'ils ont prodiguée pour l'Etat. C'est ainsi qu'en faisant du bien aux particuliers , il se rend digne d'en faire à la nation ; car le droit d être bienfaisant, est un droit qu'il faut mériter de la nature ; elle endurcit les âmes viles pour les punir, et condamne leurs yeux à ne jamais verser ces douces larmes qui sont la plus pure récompiense de la vertu. Rappellerai-je ce jour et cette chasse déplorable , oli un hasard qu'il ne put prévoir , amena sous les coups de ce prince un écuyer malheureux ? Le dauphin innocent montre le même désespoir qu'Alexandre coupable. Non, je n'insulte pas l'humanité jusqu'à louer un prince d'an sentiment qui n'est que juste : c'est par de telles louanges que des esclaves corrompent des rois ; mais son désespoir , à la vue de cet événement funeste, ses transports, ses cris , ses pleurs, l'ardeur avec laquelle il se précipite sur ce corps sanglant , , les soins qu'il prodigue à cet infortuné , et par lesquels il semble vouToir le rappeler à la vie , la douleur profonde qu'il a toujours conservée , la lettre qu'il écrivit à la veuve , ses soins paternels pour le fils , sa résolution de renoncer pour toujours à un amusement qu'il aimait , résolution qu'il a tenue le reste de sa vie ; tout annonce en lui , non la pitié d'un moment , mais cette sensibilité d'un cœur vraiment humain , qui sait estimer la vie d'un homme , et sent que toute la puissance des rois n'est rien pour réparer de tels malheurs (i). Cette humanité , la première des vertus , avait été développée en lui dans une de ces circonstances qui donnent à l'âme une forte secousse, et y laissent une impression qui ne s'efface plus; c'était à Fontenoy , c'était dans ce jour si célèbre , jour de danger ^ comme de gloire. La France avait vaincu sous les yeux de son maître. Trois nations avaient fui. Les débris de quinze mille hommes étaient répandus sur la plaine. Le tumulte avait cessé. Un calme affreux régnait sur tout ce champ de ramage. Des morts entassés sur des morts , des vainqueurs immolés sur des vaincus , des guerriers mutilés , des restes épars , des mourans et des hommes plus malheureux qui ne peuvent mourir ; les gémissemens sourds , les cris aigus , le sang , l'horreur , toutes les blessures , tous les genres de mort ; quel spectacle pour un jeune prince élevé et nourri dans le palais des rois , et qui sort des fêtes de

(i) Pour faire connaître et le prince dont noos ixirlons , et les hommes qui quelquefois environnent les princes , il est bon de rappeler ici un trait asses peu connu. Madame de Cliambery , Teuve de cet écuyer oiallienreux , accoucha d'un fils peu de temps après. M. le Dauphin déclara qu^il voulait servir de péiy à Tenfant , et commença par le tenir lui-même sur les fonts de baptême avec madame la Dauphine. Quelf|n'un lui remontra que cela était contre Tétiqiiette , et qn^une pareille démarche n'était point d'usage. A cette étrange remontrance, voici ce qu'il répondit : // n*eit point ^ usage non pàu ffuun officier da dauphin périsse par la main de son nuiitre.

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rhymen ! C'est la première leçon d'humanité ^ne la nature lai donne. L'éclat de la victoire disparaît; la pitié dans son cœur élève un cri touchant et terrible. Son père attendri ^ et qui pleure les malheurs des rois , trouve à ses côtés un fils digne de lui. Les larmes du dauphin coulent , et la patrie qui l'observe sent avec transport qu'elle aura un ami dans un prince. Cette sensibilité était encore relevée par son courage. On l'avait vu donner des marques de valeur dans cette même bataille. On l'avait vu , quand nos troupes fuyaient, quand la victoire était presque décidée pour l'ennemi , vguloir marcher à la tête de la maison du roi , pour aller charger cette colonne terrible; et il avait fallu retenir un prince de $eize ans , qui ne voyait que la gloire oti quarante mille hommes ne voyaient que le danger. Deux batailles de plus donnent la paix aux nations ; mais des divisions nouvelles naissent du sein même de la paix. Une étincelle en Amérique allume l'embrasement en Europe. On s'agite , les Etats se heurtent , le Nord est ébranlé , le Midi répond à ces grands mouvemens : tout s'arme; et tandis que. les ravages de la guerre s'étendent vers les extrémités de l'Amérique , de l'Afrique et de l'Asie , l'Allemagne est le centre d'un mouvement plus terrible. Cinq grandes armées s'y entrechoquent. Les batailles se multiplient, les événemens se succèdent , et la renommée attentive est occupée à publier les succès et les revers. Par ces secousses générales, l'âme du dauphin est agitée ; il porte tout le poids de l'oisiveté- des cours ; il voudrait être utile; il voudrait essayer aussi la fortune, et se faire une renommée dans l'Europe. Il sollicite l'honneur de commander. Jusqu'à présent, dit-il, je n'ai rien fait pour les peuples , j'apprendrai du moins à les défendre.. Car , quoiqu'il sentît vivement que la guerre est un fléau barbare, il voyait que tel est le sort des rois, tel est cet équilibre si vanté de l'Europe moderne , que , parmi les chocs continuels de l'ambition , la guerre y est presque inévitable ; qu'un prince a besoin de la connaître pour ne pas la craindre ; et que pour n'être point attaqué , il faut pouvoir combattre. Il est important, disait-il encore, qu'un homme qui doit régner soit connu; sa réputation devient une partie de sa puissance. Si ses vœux avaient pu être remplis , si la crainte d'exposer une tête si chère k l'Etat n'eût forcé l'Etat lui-même à se priver d'un tel secours , l'Allemagne aurait vu de nouveau Germanicus à la tête des armées. Il fût peut-ê^e devenu pour la France ce qu'a été pour l'Angleterre ce prince noir si célèbre, mort comme lui à la fleur de son âge , et pleuré aussi dans son pays. Il eût, comme ces deux princes, jdhit la sagesse à la valeur ; comme eux , il eût allié les grâces à la dignité du commandement ; et adoré des troupes , elles eussent fait de grandes choses y autant pour lui , peut-être , que pour la patrie.

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Tel est le sentiment qu'il leur avait inspiré dans le camp de Compiëgne , oii on le vit honorer la dignité du soldat par toutes les caresses d'im général , et enchanter l'officier par ces grâces nohles ^ont le cœur d'un Français sent si hien le prix. O transport ! 6 tendresse ! On admirait en lui la douce égalité ^ la familiarité touchante y et ce charme secret qui va si bien chercher les cœurs. Tous étaient à lui. Officiers et soldats, citoyens , étrangers, et la cour, et le peuple, tout était rempli de la plus douce ivresse. On crut revoir des traits de Henri IV ; on crut quelquefois l'entendre. Le nom du dauphin était dans toutes les bouches ; chacun le bénissait ; et ces plaines de Compiëgne , ces plaines qu'il voyait alors pour la dernière fois , ne retentissaient que d'acclamations de joie et de chants militaires.

A tant de vertus , il joint le mérite plus rare encore de ne pas les connaître. Sans faste, sans ostentation, aussi loin de l'orgueil qui veut s'élever que de l'orgueil qui s'humilie, simple dans ses discours comme dans ses mœurs , inconnu à ses propres yeux , il ne se doute pas même des droits qu'il peut avoir à l'estime. Un jour il s'étonne de s'entendre louer. Quel droit , dit-il , ai-je à des éloges ? je n'ai rien fait. Cette âme noble et pure comptait pour rien ses vertus et quinze ans de travaux pour se rendre utile. Ce sentiment se répandait sur toute sa personne : il oubliait qu'il était prince. Le faste , qu'on prend si aisément pour de la grandeur , ne put jamais approcher de lui : il le méprisait. Il fuyait le luxe , moins encore parce qu'il corrompt et rétrécit l'âme , que par un goût naturel de simplicité. Econome , parce qu'il ne perdait jamais de vue la source des richesses des princes , il craignait toujours que ce qui était destiné à ses propres besoins ne fût le pain du laboureur et Tàliment du pauvre. Il craignait presque de trouver ce fruit des impositions publiques humide encore des larmes de quelques malheureux.

Par tout ce que j'ai dit de l'âme du dauphin , il est aisé de voir que la sensibilité faisait la base de son caractère. On a demandé si , dans un prince , cette qualité n'était' pas plus dangereuse qu'utile , et si la raison seule et l'amour général de l'ordre ne suffisaient pas pour faire le bien. Je plains ceux dont l'âme indifférente et froide peut faire de pareilles questions ; je les plains de raisonner si tristement des devoirs , et de méconnaître ce pouvoir invincible du sentiment sur le cœur de Thomme. Cest la raison qui nous éclaire , mais c'est le sentiment qui nous fait agir. G'eH lui seul qui échauffe l'âme , et lui donne celte activité qui triom<^ phe de tout et exécute tout. C'est lai qui combat les passions viles par une passion généreuse et forte. C'est lui qui anime le tableau de l'ordre et du bonheur public ^ mort pour celui qui ne voit que

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des proportions et des rapports. C'est lui qui fait T^nthou^iasme des grandes choses. C'est lui qui saisit l'âme du prince ; qui la transporte au milieu de vingt millions d'autres âmes; qui l'unit invinciblement à toutes celles-là ; qui humecte ses yeux de toutes les larmes qui se répandent ; qui le fait frissonner à tous les gëmissemens ; qui le fait palpiter à la vue de tous les malheureux ; qui porte sur son cœur le contre-coup de tous les maux ëpars sur trois cents lieues de pays; qui Te forcent à soulager ceux qui souf^ frent , pour se délivrer lui-même d'une douleur qni le fatigue et le tourmente : qui le récompense ensuite par les transports qu'excite la vue d'un peuple heureux , et noiultiplie encore le bien par le charme inconcevable de l'avoir fait. O raison ! ô froide et calculante sagesse ! as-tu jamais rien fait de pareil pour le bonheur des hommes.

Ce sentiment , le principe et l'âme des vertus , n'unit pas seulement le prince aux peuples ; il lui fait aimer d'autres devoirs moins étendus , mais non moins chers , et plus près encore de la nature. Il préside aux noms sacrés d'époux , de fils et de përe. Toutes les vertus sont liées. Celui qui ne remplit pas les dévoila d'un homme , ne remplira pas ceux d'un roi ; et Louis XI , qui fut un fils dénaturé , ne fut pour les peuples qu'un tyran. Le dauphin n'intéresse pas moins sous ces nouveaux rapports : comme il n'eut à rougir de rien , nous n'aurons rien à déguiser. J'aime à revenir sur ces jours de sa jeunesse , oii son cœur s'ouvrit pour la première fois au doux sentiment de l'amour, et oh il forma au pied des autels les premiers nœuds. Son âme ardente et sensible, et à qui la voix de la nature commençait à parler , se livra à tous les transports d'une première passion ; et les charmes de la vertu se mêlant à ceux de l'amour , sa passion même devint pour lui un ressort utile. Elle commença à donner plus de vigueur a ses sentimens et d'étendue à ses idées. Il vivait dans l'union la plus tendre : il était heureux. Vains songes de la vie ! A peine avait-il goûté le boiiheur, que tout ce qu'il aimait lui fut arraché. Dans l'âge oii l'on commence à peine à sentir, il éprouva les tourmens de la douleur et ceux du désespoir. O vous qui deviez le consoler, ^ui éu'e« destinée à le rendre heureux le reste de sa vie , princesse à qui il fut si cher, et qui le pleurez aujourd'hui avec la France, ah ! pardonnez si je retrace ici ses premiers sentimens. Rien de ce qui intéresse sa gloire ne vous est étranger : vous eûtes celle d'effacer en lui des impressions terribles et profondes. Vous lui apprîtes qu'il pouvait connaître encore l'amour; et son âme flétrie sentit avec étonnement qu'elle allait renaître au bonheur. Seize ans se sont écoulésr dans l'enchantement de la société la pins douce ; et la cour a vu , dans la maison d'un prince j toute la simplicité des mœurs

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antiques. Sainte et paisible innocence de deux jeunes époux qui s'aiment, malheur aux siècles et aux villes oii vous ne seriez plus regardée comme le premier bonheur et le plus touchant des spectacles ! Les douceurs de la vie domestique ont , pour les âmes saines, un charme que les âmes corrompues ne peuvent connaître : c'est le premier vœu de la nature ; elle récompense tous ceux qui remplissent ses devoirs. Peut-être même ces devoirs simples et touchans sont^ils plus nécessaires aux princes , qui n'étant presque entourés que de courtisans et de flatteurs, privés des doux plaisirs de la confiance et de l'égalité, assez malheureux pour n'avoir presque rien qu'ils puissent aimer s'ils veulent go&ter quelques uns de ces plaisirs de l'âme, charme nécessaire de la vie , sont obligés de se jeter dans les bras de la nature. Le dauphin y cherchait l'heureux délassement de ses travaux. Tout le temps qu'il n'employait pas à des études pénibles , il le passait entre une épouse et des sœurs adorées. Leurs cœurs unis s'épanchaient ensemble. Pourquoi ces vertus d'un prince ne sont-elles plus parmi nous que les vertus du peuple ?

Je parlerai avec le même plaisir de. sa piété filiale et de son amour si tendre pour celui qu'il adorait comme père , et respectait comme roi. Placé près du trône , il parut n'envisager ce rang que pour le redouter. Il ne s'occupait que de travaux pour le bien remplir un jour : il ne faisait des vœux que pour ne le remplir jamais. Je ne suis ni courtisan ni orateur } je ne suis qu'interprète de la vérité , et simple historien des pensées de ce prince. Je le vois au milieu de ses enfans , tantôt souriant à leurs caresses , tantôt occupé du soin de former leurs âmes encore jeunes , et de développer leurs idées naissantes. Il regardait comme le plus saint de ses devoirs celui de père. Ah ! pensait-il souvent, si le citoyen obscur doit compte à la patrie des citoyens qu'il lui donne , quelle dette n'ai-je pas à remplir , moi dont les enfans gouverneront un jour l'Etat ? Il faut d'abord que j'en fasse des hommes , pour en fftire ensuite des princes. Chaque vertu que je leur inspirerai , sera un bienfait à la patrie. Chaque négligence serait un crime contre la nation. Je réponds à la postérité et de tout le mal qu'ils peuvent faire, et de tout le bien qu'ils ne fî^ont pas. Il s'occupait donc tous les jours de leur éducation. Il s'attachait surtout à leur inspirer celte tendre humanité , qui est trop rarement la vertu des cours. Conduisez mes enfans , dîsait-il , dans la chaumière du paysan ; montrez-leur tout ce qui peut les attendrir ; qu'ils voient le pain noir dont se nourrit le pauvre ; qu'ils touchent de leurs mains la paille qui leur sert de lit. Je veux qu'ils apprennent à pleurer. Un prince qui n'a jamais versé de larmes , ne

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peut être bon. Voilà les leçons qu'il voulait qu'on leur doonât. Le jour où on leur suppléa les cérémonies du baptême, il se ût apporter devant eux^ le registre oii la religion inscrit les noms des enfans baptisés. .Le nom du fils d'un artisan précédait sur la liste Celui des jeunes princes. 11 le leur montra. Apprenez de là , leur dit*il , que tous les hommes sont égaux par le droit de la nature, et aux yeux de Dieu qui les a créés.

Quoique tous ses enfans lui fussent également chers , ses premiers soins étaient pour l'enfant de la patrie , pour celui que sa naissance appelait à la fonction pénible et dangereuse de gou^ verner un jour, lyes que l'âme de ce jeune prince eût été capable de recevoir des leçons plus dignes de l'homme , son dessein était de lui donner alors une seconde éducation. Alors il eût voulu être le premier gouverneur de son fils. Ah ! dans ces conférences secrètes , que n'eût-il pas dit à ce jeune prince ! De quel ton il lui aurait parlé de ses devoirs ! Comme il se serait attendri en lui prononçant les noms de la patrie et du peuple ! Comme , à ces noms si doux , il l'eût quelquefois arrosé de ses larmes ! O vous qui êtes chargé de ce précieux dépôt , supplées à tout ce qu'un père aurait voulu Caire ! C'est à vous qu'il a légué ses sentimens et son âme , pour les transmettre à ce fils. Parlez-lui souvent des exemples de son përe. Parlez-lui de ses devoirs ; qu'il en connaisse l'étendue. Montrez-lui la destinée de tout un peuple y qui doit dépendre un jour de ses vertus ou de ses vices ; tous les maux qu'il doit prévenir ; tout le bien qu'il doit faire ; l'influence qu'il doit avoir sur les mœurs ; le respect qu'il doit inspirer pour les lois. Qu'il sache que sa jeunesse n'est point destmée au plaisir ni au repos ; que sa vie toute entière doit être pénible et laborieuse. Portez dans son âme une terreur utile. £pouvantezF>le par le tableau de toutes les grandes qualités qui lui seront nécessaires ; sagesse, activité, circonspection, volonté feime, génie de l'avenir » science du moment» sûreté du coup d'œil ; cette humanité qni met le prince à la place du sujet ; cette économie qui calcule le sang et les larmes ; cet empire de soi-même qni fait que L'on résiste à tout ce qui est an dehors ; ce noble orgueil de la conscience qui s'indigne des fausse louanges des esclaves; enfin 'ce despotisme heureux de la vertu qui veut commander seule et sans partage sous l'empire des lois , pour arracher les peuples à l'empire des tyrans subalternes. Mais en l'effrayant de ses devoirS| ah ! faites-les-lui aimer. Qu'ils deviennent son occupation la plus douce ; que sa pensée ne puisse se reposer sur eux , sans que son âme n'éprouve une émotion secrète ; qu'au milieu de ses travaux l'idée du bonheur public vienne quelquefois l'attendrir utilementi

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«t faire couler quelques larmes de ses yeux. Telles auraient été le» intéressantes leçons que le dauphin , s'il eût vécu » aurait données à son fils.^

Celui qui aimait ainsi ses en fans , sa patrie , son épouse, son père , devait avoir besoin d'amis. Il en avait ; ce n'était point les amis êrun prince , c'était ceux d'un particulier sensible : il n'oubliait pas cependant qu'il était à la cour. Comme un homme qui march^ sur un terrain dangereux , et qui , en marchant , cherche k assurer ses pas , il observait long-temps avant que d'aimer ; mais son amitié , quand il la donnait , était suivie de la plus douce confiance : elle était toujours le prix de la vertu. Avec quelle tendre inquiétude il s'occupait de ses amis pendant la guerre ! Leur absence faisait éprouver des besoins réels k son cœur; alors il avait recours à cet art, qui , sans doute, a été in-« venté par l'amour on l'amitié ; art qui rapproche les âmes , et communique les senti mens à la plus grande distance. %es lettres étaient comme sa conversation. Une gaieté douce et familière s'y mêlait k la tendresse naturelle de son cœur. Il avait ce tour aimable de plaisanterie qui suppose toujours la finesse des idées , tour si agréable , quand c'est la nature qui le donne , si ridicule quand c*est la vanité qui le cherche. S'il eût moins veillé sur lui, peutêtre aurait-il eu besoin de son rang pour se faire pardonner ses bons mots ; maiv il se livrait à ce goût avec tout l'agrément d'un particulier, et toute la discrétion d'un prince.

On ne connaîtrait pas le dauphin , si je ne parlais d'un sentiment qui réglait en lui tous les autres , et qui était profondément gravé dans son cœur ; c'est la religion. Je n'entrerai dans aucun détail sur cet important sujet ; il appartient aux ministres des autels ; déjà ils ont fait retentir les temples de leurs éloges sacrés. Pour moi , je ne suis que l'orateur de la ||atrie , et je n'envisage ici le dauphin que comme prince. C'est sous ce rapport que je regarderai l'esprit de religion , et que je verrai surtout en lui un frein puissant^ui soumet à des lois ceux qui, par la force , sont au-dessus des^is. L'esprit religieux donne un maître à celui qui n'en a pas ; il affermit sa morale ; il contrebalance ses passions ; il met un prix à ses vertus ; il place les remords à la suite du crime , et la crainte à côté de la toute-puissance ; il montre un juge entre les rois et le peuple ; il leur fait voir , au-dessus de leur tête , un dépôt terrible oii va se rendre chaque larme qui coule, et qu'ils pouvaient empeser, chaque goutte de sang qu'ils ont versée injustement , chaque soupir du faible qu'ils n'ont pas entendu , chaque cri de l'infortuné auquel ils ont été insensibles. Il les traîne d'avance à ce tribunal, ou l'infortune publique élèvera Ha voix pour les accuser » où vingt millions d'hommes réuni*

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crieront tous à la fois : ô Dieu ! qui nous a criés , rends-nous justice j nous avons été malheureux ! il offre surtout un grand et magnifique modèle. La contemplation du premier être élëTe et agrandit l'âme ; elle la soutient dans les combats , dont Dieu est le témoin ; elle lui défend de s'avilir devant Dieu qui la voit. Ah ! si la vue d'un ami vertueux m'empêche de faire le mal , que sera donc le prince qui marche en présence de Dieu? Celui qui médite l'étemelle justice , doit être juste ; celui qui pei^ à la bonté infinie , deviendra bon ; sans cesse il tendra à se perfectionner lui-même , et à s'approcher de l'être qu'il contemple^, ijiainte et sublime idée de Dieu ! remplis donc l'âme des rois , ou de ceux qui doivent le devenir ; et pour le bonheur de l'humanité, fais qu'ils Stoient religieux , afin qu'ils soient justes. Le dauphin était profondément rempli de ces idées , et il les regardait comme un garant de plus du bonheur des hommes. Un esprit comme le sien , accoutumé à des lectures fortes qui avaient élevé son âme en l'éclairant, ne pouvait confondre avec la religion cette superstition qui la déshonore. Aussi sage qu'instruit , aussi éloigné de la licence , qui ôte des chaînes utiles et sacrées , que de la superstition qui veut en donner de nouvelles , il honorait Dieu avec la grandeur que cet être suprême exige de l'homme. Il protégeait les ministres des autels comme citoyens ; il les respectait , lorsqu'ils {('honoraient par leurs mœurs. Il avait appris par l'histoire , que, dans certains siècles , il avait fallu les craindre. Le choc éternel du sacerdoce et de l'empire lui avait fait chercher , sans préjugé comme sans faiblesse , les limites des deux pouvoirs , limites trop souvent déplacées par l'ambition , par l'ignorance , ou p^r les mains du fanatisme. Les maux que ce fanatisme avait causés d'un bout de l'Europe à l'autre , lui en avaient inspiré une juste horreur. Il lisait aveo plaisir ces livres oii la douce humanité lui peignait tous les hommes , et même ceux qui s'égarent , comme un peuple de frères. Aurait-il donc été lui-même ou persécuteur ou cruel ? aurait-il adopté la férocité de ceux qui CMpptent l'erreur parmi les crimes , et veulent tourmenter pour mstruire ? Ah ! dit-il plus d'une fois , ne persécutons point ; ce n'est pas ainsi qu'on éclaire les hommes ; empêchons qu'ils ne fassent du mal , mais sans leur en faire. Peuples, soldats , citoyens, voilà le prince -que vous regrettez ; voilà celui qui était destiné à vous gouverner lin jour ; mais tant de connaissances et de vertus devaient être inutiles à la patrie. Il devait moffrir jeune , et avant d'avoir goûté la douceur de faire du bien à son pays. Depuis plusieurs années il portait dans son sein le germe d'une maladie fîineste ; longtemps nous l'avons vu se flétrir et se consumer sons nos yeux. Chaque jour lui ôtait une partie de lui*-même ; mais il n'inter-

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rompit jamais ses travaux , et il semblait survivre k ses forces par le désir de nous être utile. L'espérance nous restait encore ; elle disparut à la -fin : c'est alors que nous a vous tu un spectacle aussi noble que touchant; c'est alors que nous avons connu ce prince, qui, jusqu^à ce moment , l'avait été trop peu. Ne craignons pas de l'avouer , il a commencé à paraître grand lorsque les autres cessent de l'être. Forcé pendant trente ans à n'être rien, il lui a fallu mourir pour montrer ce qu'il était; et le triste flambeau de la mort, seul a répandu la lumière sur sa vie. Pour le louer ici , l'éloquence n'a rien à exagérer ; il suffît de raconter. On lui annonce qu'il doit mourir ; il n'en est pas ému : son cœur est tranquille , et son visage ne s'altère pas ; sa gaieté même ne Fabandonne pas un moment. Entouré de visages désolés , lui seul parait indifférent et calme ; sa grandeur est sans effort , et sa fermeté sans ostentation. Il ne s'élève pas; il ne voit pas même ^u'on le regarde. Chaque jour il mesure l'état oii il est , par la clarté de ses idées, et calcule avec tranquillité la diminution successive de ses forces. Il a le loisir de se livrer à l'impression de tous les objets qui l'affectent ; il observe tout ; il sourit au niiUea de ses douleurs ; une douce plaisanterie se mêle à ces molnens afiHreux ; on dirait qu'il n'est que le spectateur d'une chose indifférente ; et la mort ne semble être pour lui qu'une action ordinaire de la vie. Quoi ! dans le moment oii tout échappe , ou le trône disparait et s'enfonce , et ne laisse voir à sa place qu'un tombeau qui s'ouvre ; quand tous les êtres s'éloignent , pour ainsi dire , et se reculent; quand les ressorts de la machine crient et se rompent; lorsque le temps n'est plus quelle calcul lent et affreux de la destruction ; quand l'àme solitaire , arrachée à la nature et à ses propres sens , est sur le point d'entrer dans un avenir impénétrable ; quoi ! dans ce moment être tranquille ! qui peut ainsi affermir l'homme , au milieu de tout ce qu'il y a de plus effrayant pour l'homme ? Ah ! c'est la paix de l'homme de bien ; c'est la douce conscience de la vertu; c'est le sentiment secret de l'immortalité : l'immortalité ! le plus saint des désirs, la plus précieuse des espérances , qui , pendant la vie , donne des transports à l'âme généreuse , et rassure à la mort l'âme juste. Et que peut craindre l'homme vertueux quand il va rejoindre le premier être ? N'a-t-il pas rempli le poste qui lui était assigné dans là nature? il a été iîdèle aux lois qu'il a reçues ; il n'a point défiguré son âme aux yeux de celui qui l'a faite ; peut-être a-t-il ajouté quelque chose à l'ordre moral de l'univers. L'heure sonne ; le temps a cessé pour lui ; il va demander k Dieu la récompense du juste. C'est un fils qui a voyagé , et qui retourne vers son père. Qu'est-ce qu'un trône dans ce moment ! un grain de sable un peu plus élevé sur

la terre; alors ces vains'objets disparaissent. Mafs il en est de plus toucKans , et qui ont le droit d'intéresser jusque dans les bras de la mort. Ce sont ceux qui, pendant une vie courte et agitée , ont été les appuis de notre fiiblesse ; ce sont les Ames sur qui la nôtre se reposait avec attendrissement,, et qui, partageant avec nous nos plaisirs et nos peines , nous faisaient éprouver les charmes si doux de la sensibilité ; c'est en les quittant que Tâme se décliûre : c'est alors que l'on meurt ; car , qu'est-ce que mourir , sinon se séparer de cAi^ux qu'on aime ? L'âme du dauphin , malgré sa fer» meté , a donc senti la mort ; car son courage ii'a point empecfaé qu'il ne fût sensible. Il a rempli , en mourant , les plus tendres devoirs envers tous ceux qu'il a aimés,; ses mains affaiblies pressent celles du meilleur des pères. Il lui récommande ceux qui lui ont été chers , et dépose dans son cœur paternel des s^ns que son amitié ne peut plus remplir. Il partage toute la douleur d'une mère ; il donne les marques de l'amour le plus tendre à une épouse qu'il adore , à des sœurs qu'il a toujours chéries ; sa main mourante détache deux boucles de ses cheveux : il leur remet ce gage , triste partie de lui-même , qu'elles verront encore quand il ne sera plus. Il prend la main/l'un homme qu'il avait aimé ; il la serre contre son cœur , et lui dit : « Vous n'êtes jamais sorti de w ce cœur-là. » Il fait rassembler , autour de son lit, tous ceux qui , par leur rang , par leur devoir, par les nœuds bien plus respectables de l'amitié , avaient été attachés k sa personne. Il les regarde tous avant de mourir ; il les remercie avec l'affection la plus tendre ; il s'émeut en les voyant pleurer. « Ah ! dit-il , je » savais bien que vous m'aviez toujours aimé. *• Mais vous , ô ses amis ! vous qui aviez été les confi^ens de toutes ses pensées , et qui , cachés dans ce moment , vouliez lui dérober vos larmes , son œil vous cherche , il veut encore une fois se reposer sur vous; il vous reconnaît , mais son âme attendrie ne*peut supporter ce spectacle, et il se détourne en soupirant. Déjà il se sentait affaibli ; il veut dire adieu à ses enfans ; il veut les embrasser encore une fois , leur donner la dernière bénédiction et les derniers avis d'un père. Mais il craint de ne pouvoir soutenir une scène aussi touchante ; il appelle celui qui est chargé de leur éducation. Son cœur lui confie les derniers mouvemens de sa tendresse pour ses enfans ; et sa voix entrecoupée , affaiblie par la douleur et par l'amour , peut à peine prononcer les dernières paroles. Prêt k expirer , les questions qu'il fait encore sont sur les personnes qu'il aime et qu'il ne voit plus. On avait arraché d'auprès de lui l'épouse à qui il était si cher ; son repos , son état l'occupent encore en ce moment. Ah ! du moins , demande-t-il , peut-elle pleurer? Il ne faut pas que la patrie ignore que son souvenir fut aussi mêlé aux

derniers momeas de ce prince. Presque en mourant, il fit de^ vœux pour elle ; et ses bras , à demi-glacés , se soulevèrent, pour de» mander au ciel le bonheur de la France. Ainsi est mort ce prince trop peu connu; ce prince qui a été vertueux à la cour; qui eût été populaire siir le trône ; qui aimait singulièrement TÈtat et l'humanité ; qui a eu toutes les vertus d'un homme , et qui aurait eu celles d'un roi ; qu'on a méconnu , parce qu'il n'avait pas cet empressement qui court k la renommée ; dont l'exemple apprend k tous les princes comme ils doivent mourir. U a mérité nos regrets , notre estime , peut-être notre admiration ; la postérité le louera sans doute, et la justice tardive honorera du moins soa tombeau.

La mort d'un homme vertueux est un malheur pour l'humanité entière; non qu'il puisse toujours être fort utile aux hommes, quel* quefois il vit et meurt obscur ; mais il n'est pas moins vrai qu'il orne la terre , et donne plus de dignité à la nature humaine. Ce sont ces âmes qui réconcilient les regards de Dieu avec la terre ; mais si Fhomme vertueux qui meurt était un prince, s'il est mort à la fleur de son âge , s'il devait faire un jour le bonheur d'une nation , quel doit être alors la douleur publique ? La mort du dauphin a intéressé la France et les ennemis même de la France. La cour , qui l'a Tue de près , en a été consternée. Les vastes palais de Fontainebleau ont été baignés de larmes : on arrache la famille royale k un séjour désolé ; on fuit ; ces palais immenses deviennent déserts , et la mort seule y habite ; mais tous les cœurs restent attachés à cet appartement funèbre ; ils errent autour de ce lit de mort , et fixés près d'un^ vaine cendre , redemandent au ciel ce qui n'est plus. Quel retour ! presque jusqu'au dernier moment on avait espéré. On revoit ces chemins par ou il avait passé , oii la douce espérance le soutenait encore. La nouvelle arrive à Paris ; en ua instant elle est répandue dans les maisons , dans les places pu- Miques. Jlest mort; à ce mot, qui de nous n'a été attendri? INotre froide indifférence s'est émue ; nos vains plaisirs ont été suspendus; tous les vrais citoyens ont pleuré : le riche s'est étonné de se trouver si sensible ; le pauvre a senti qu'il pouvait être plus malheureux. Le peuple , ce bon peuple, toujours vrai dans sa douleur comme dans sa joie , a formé des regrets sincères ; il a gémi de cette mort, comme d'une calamité personnelle pour lui. Les soldats, en pleurant , ont renversé leurs drapeaux : on a pris le deuil dans les provinces éloignées. L'amour de la patrie , qui y est plus vif, y a rendu la douleur plus touchante. Plus on aime la vertu , et plu» on a regretté ce prince. Tous les temples ont été revêtus de deuil : le deuil s'est étendu sur la France ; mais le cri de la nature s'élève au milieu de la douleur générale de la nation.

Quel moment que celui où un roi qui vient de perdre son ûls déjà formé pour le trône , pénétré de douleur , se fait amener les princes , ses petits-fils , saisit avec transport Tahié de ces jeunes enfans , l'enlève entre ces bras , le presse contre ces joues mouillées de larmes , et s'écrie plusieurs fois en pleurant : « Vous êtes donc N mon ^successeur. » A ce spectacle , personne ne put retenir ses larmes; et- toute la cour , en silence , crut perdre le dauphin une seconde fois. Ainsi , 6 révolution des temps ! ainsi y après la mort du célèbre duc de Bourgogne , on vit Louis XIV , en cheveux blancs , penché sur le berceau de Louis XV , le caresser de ses mains royales , et regarder avec attendrissen^ent , dans ce jeune enfant , Tespérance d'un grand peuple.

Mais vous , sur qui maintenant les jeux de la patrie sont fixés , vous qui occupes la place du prince que nous regrettons , en succédant à son rang, prince, succèdes aussi à ses vertus. Qu'un si grand exemple ne soit pas perdu pour vous. Je crois entendre votre auguste père qui vous dit encore : Mon fils , vous êtes né pour régner , mais votre naissance n'est qu'un hasard dangereux , votre enfance n'est qu'un état de faiblesse. A votre Age , qu'étesvous pour la patrie ? acquérez des vertus , vous mériterez des hommages. Votre rang vous promet des grandeurs ; vds vertus seules vous donneront l'estime des hommes. On vous rend des respects , mais ils ne sont point encore à vous ; ne vous y trompez pas ; on honore en vous le rang qui vous est destiné ; on honore le sang de votre aieul : méritez qu'un jour ces respects d'un peuple s'adressent à vous-même. O prince ! plus avancé en âge , vous entendrez souvent prononcer le nom de votre père ; on vous demandera compte de ce qu'il eût voulu faire pour la France. Sa mort vous a chargé d'une dette immense , et qu'une vie entière , consacrée à l'Etat , peut à peine acquitter. Croissez pour la patrie ; croissez pour la rendre heureuse. Ah ! si jamais des flatteurs cher-' chaient à vous corrompre , si l'oubli des devoirs que votre, rang vous impose pouvait un jour vous égarer , alors puissiez -vous voir la tombe de votre père ! Jures sur cette tombe d'être vertueux y d'aimer la patrie , de travailler k son bonheur ; ou si jamais ce triste et utile spectacle ne devait frapper vos yeux , les lieux même qu'il a habités, ces lieux témoins de ses travaux, ces appartemens qui ont retenti plus d'une fois des témoignages de sa justice et de sa bonté , tout vous reprocherait un jour de ne pas lui ressembler. On vous remettra , dans quelques années , ces manuscrits précieux , oii ses sentimens sont tracés : vous y trouverez partout l'amour du bien public , et le désir du. bonheur des hommes. Si la vertu n'était pas dans votre cœur , pourriez-vous en soutenir la vue dans ses écrits ? Ah ! prince ! l'heureuse néces-

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ské d'être vertueux vous environne de toutes parts. Les éloges même que dicte partout la douleur publique , sont pour vous un engagement nouveau. Vous y verrez vos d%gws tracés par des plumes éloquentes. Pardonnes ; j'ai osé au^ai me mêler dans la foule des orateurs ; fai osé , comme citoyen , élever ma faible voix. Si elle parvient jusqu'à vous ; si l'amour de l'Etat , qui m'anime , peut donner quelque prix à mon hom magie ; si les vertus du prince que j'ai loué font survivre cet écrit aux premiers momens de la douleur publique , 6 prince , puissie^vous quelquefois ]fi lire; puissîea - vous , en le lisant, vous attendrir et sur la France et sur votre auguste père , et ne pas désapprouver le Me d'un citoyen obscur, mais vrai et libre , qui ne connaît de langage que la vérité , et de passion que celle de l'amour de son pays et de ses concitoyens.

Tibi jHVpidendum est ne h bottU desideretur.

Tacite.

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