SUR L'ÉLOGE DU DAUPHIN
J E viens de lire dans révoquent discourt de M. Tkomas ces paroles remarquables ;
<c Le dauphin lisait avec -plaisir ces livres oii la douce humanîté » lui peignait tous les hommes , et même ceux qui s'égarent , » comme un peuple de frères. Aurait-il donc été lai-même on 9 persécuteur , ou cruel? Aurait-il adopté la férocité de ceux qui i> comptent l'erreur parmi les crimes , et veulent tourmenter w pour instruire ? Ah ! ditrôl plua d'une fois , ne persécutons » point, w
Ces mots ont pénétré dans mon cœur; je me suis écrié : Quel tera le malheureux qui osera être persécuteur , quand Fhéritier d'un grand roy^me a déclaré qu'il ne faut pas l'être? Ce prince savait que la pd^kution n'a jamais produit que du ma! ; il avait lu beaucoup : la philosophie avait percé jusqu'à lui. Le plus grand bonheur d'un Etat monarchique est que le prince soit éclairé. Henri IV ne l'était point par les livres ; car, excepté Montaigne, qui n'a rien d'arrêté , et qui n'apprend qu'à douter , il n'y avait alors que de misérables livres de controversé , in— dignes d'être lus par un roi. Mais Henri lY était instruit par l'adversité, par l'expérience de la vie privée et de la vie publique ; enfin par ses propres lumières. Ayant été persécuté , il ne fut point persécuteur. II était plus philosophe qu'il ne pensait au milieu du tumulte des armes , des fiictions du royaume , des intrigues de la cour , et de la rage de deux sectes ennemies» Louis XIU ne lut rien, ne fut rien et ne vit rien; il laissa persécuter.
Louis XrV avait un grand sens , un amour de la gloire qui ie portait au bien , un esprit juste , un cœur noble ; mais ie car^ dinal Mazarin ne cultiva point un si beau caractère. Il méritait d'être instruit , il fct ignorant ; ses confesseurs enfin le subju* guèrent ; il persécuta ; il fit du mal. Quoi ! les Sacy , les Amauld , et tant d'autres grands hommes emprisonnés, exilés, bannis ! £t pourquoi ? parce qu'ils ne pensaient pas comme deux Jésuites de la cour : et enfin son royaume entier en feu pour une bulle ! Il le faut avouer , le fanatisme et la friponnerie demandèrent la
bulle , l'ignorance Taccepta , ropiniàtreté la combattit. Bien de tout cela ne serait arrive sous un prince en ëtat d'apprécier ce que vaut une grâce efiBcace , une grâce suffisante , et même encore une versatile.
Je ne suis pas étonné qu'autrefois le cardinal de Lorraine ait persécuté les gens assez mal avisés pour pouvoir ramener les choses à la première institution de l'église ; le cardinal aurait perdu sept évéchés, etdetrës-grosses abbayes dont il était en possession. Voilà une très-bonne raison de poursuivre ceux qui ne sont pas de notre avis. Personne assurément ne mérite mieux d'être excommunié que ceux qui veulent nous 6ter nos rentes. Il n'y a pas d'autre sujet de guerre ches les hommes ; chacun défend son bien autant qu'il le peut.
AI ais que dans le sein de la paix il s'élève des guerres intestines pour des billevesées incompréhensibles de pure métaphysique ; qu'on ait sous Louis XIII , en i6a4 > défendu , sous peine de galères, dépenser autrement qu'Aristote; qu'on ait anathématisé les idées innées de Descartes pour les admettre ensuite ; que de plus d'une question digne de Rabelais , on ait fidt une question d'état, cela est barbare et absurde.
On a demandé souvent pourquoi depuis Romnlus jusqu'au temps oii les papes ont été puissans , jamais les Romains n'ont persécuté un seul philosophe pour ses opinions ? On ne peut ré- 'pondre autre chose , sinon que les Romains étaient sages.
Cicéron éti^t très-puissant . Il dit dans une de ses lettres : Voje% ^ qui vous voulez que je fasse tomber les Gaules en partage, U était très-attaché à la secte des académiciens , mais on ne voit pas qu'il lui soit jamais tombé dans la tête de faire exiler un stoïcien , d'exclure des charges un épicurien , de molester un pythagoricien.
Et toi , malheureux Jurieu , fugitif de ton village , ta voulus opprimer le fugitif Bayle dans son asile et dans le tien ; tu laissas en paix Spinosa dont tu n'étais point jaloux ; mais tu voulais accabler ce respectable Bayle qui écrasait ta petite réputation par sa renommée éclatante.
Le descendant et l'héritier de trente-trois rois a dit : Ne per^ sécutons point ; et un bourgeois d'ude ville ignorée , un habitué de paroisse , un moine dirait : Persécutons ! i
Ravir aux honunes la liberté de penser ! juste ciel ! Tyrans fanatiques, commencez donc par nous couper les mains qui peuvent écrire ^ arrachez-nous la langue qui parle contre vous , arrache»nous l'âme qui n'a pour vous que des sentimens d'horreur. ' Il y a des pays oii la superstition également lâche et barbare abrutit l'espèce humaine ; il y en a d'autres oii l'esprit de l'homme
jouit de tons lé» droits. Entre ces deux extrÀnités , Fane céleste, l'autre infernale y il est un peuple mitoyen cfaes qui la philosophie est tant6jt accueillie et tantôt proscrite , chez qui Rabelais a été imprimé avec privilège , mais qui a laissé mourir le grand Amauld de faim dans un village étranger ; un peuple qui a vécu dans des ténèbres épaisses depuis le temps de ses druides jusqu'au temps où quelques rayons de lumière tombèrent sur lui de la tête de Descartes. Depuis ce temps le jour lui est venu d'Angle? terre. Mais croira-t-on que Locke était k peine connu de ce peuple il y a environ trente ans ? Croira*t-on bien que lorsqu'on lui fit connaître la sagesse de ce grand homme , des ignorans en place opprimèrent violemment celui qui apporta le premier ces vérités de l'île des philosophes dans le pays des frivolités ?
Si on a poursuivi ceux qui éclairaient les âmes , on a poussé la manie jusqu'à s'élever contre ceux qui sauvaient les corps. En vain il est démontré que l'inoculation peut conserver la vie à vingtp-cinq mille personnes par année dans un grand royaume ; il n'a pas t^u aux ennemis de la nature humaine qu'on n'ait traité ses bienfaiteurs d'empoisonneurs publics. Si on avait eu le malheur de les écouter y que serait-il arrivé ? les peuples voisins auraient conclu que la nation était sans raison et sans courage.
Heureusement les persécutions sont passagères , elles sont pepaonnelles , elles dépendent du caprice de trois ou quatre énergumènes qui voient toujours ce que les autres ne verraient pas, » on ne corrompait point leur entendement ; ils cabaleat , ils ameutent , on crie quelque temps , ensuite on est étonné d'avoir crié , et puis on oublie tout.
Un homme ose dire , non-seulement après tous les physiciens » mai<» après tous Les hommes , que si la Providence ne nous avait pas accordé des mains , il ny aurait sur la terre ni artistes ni arts. Un vinaigrier , devenu maître d'écc^ » dénonce cette proposition comme impie ; il prétend que l'auteur attribue tout à nos mains , et rien k notre intelligence. Un singe n'oserait intenter une telle accusation dans le pays des singes ; cette accusation réussit chez les hommes. L'auteur est persécuté avec fureur; au bout de trois mois on n'y pense plus. Il en est de la plupart des livres philosophiques comme des contes de La Fontaine ; on commença par les brûler , on a fini par les représenter à TOpéra-Coroique. Pourquoi en permet -on les représentations? c'est qu'on s'est aperçu enfin qu'il n'y avait là que de quoi tire. Pourquoi le même livre j qu'on a proscrit , reste-t-il paisiblement entre les mains ,des lecteurs ? c'est qu'on s'est aperçu que ce livre n'a troublé en rien la société , qu'aucune pensée abstraite , ni même aucune plaisanterie n'a ôté à aucun citoyen la moindre prérogative ,
qu'il n'a point fait renchérir les denrées y que les moines mendians n'en ont pas moins rempli leur besace , que le train du inonde n*a changé en rien , et que le livre n'a servi précisément qu'à occuper le loisir de quelques lecteurs.
En vérité y quand on persécute , c'est pour le plaisir de per^ sécuter.
Passons de l'oppression passagère que la philosophie a essuyée mille fois parmi nous , à l'oppression théologique qui est plus durable. Des les premiers siècles on dispute ; les deux partis contraires s'anathématisent. Qui a raison des deux ? c'est le plus fort. Des conciles combattent des conciles , jusqu'à ce qu'enfin l'autorité et le temps décident. Alors les deux partis réunis persécutent un troisième parti qui s'élève , et celui-ci en opprime un quatrième. On ne sait que trop que le sang a coulé pendant quinze cents ans pour ces disputes ; mais ce qu'on ne sait pas assez, c'est que si on n'avait jamais persécuté y il n'y aurait jamais eu de guerres de religion.
Répétons donc mille fois avec un dauphin tant regretté : Ne persécutons personne.