DETMAURICE, COMTE DE SAXE
Xja France défendue et vengfc par MauhicE) comte de Saxe, a «levé k sa cendre un mausolée qui atteste à la fois notre recon^ naissance et nos regrets. Un nouveau Phidias a représei^^é ce héros debout , entouré de trophées et des marques de ses victoires ; la mort , enveloppée de ses roiles funèbres , l'avertit que le temps a fini pour lui , et soulève d'une main le marbre de la tombe, qui s'ouvre pour le recevoir. Le héros descend d'un pas ferme et avec cet œil serein qu'il avait dans les combats. La France consternée 6e jette au^evanl de* lui ; un génie en larmes éteiiit son flam<-> beau ; on voit la Force appuyée sur sa massue , la tct^ penchée avec une douleur profonde et calme. Tout ce spectacle > destiné à retracer la mort d'un grand homme , porte dans l'âme une tristesse auguste , et je ne sais quelle terreur.jattendrissante. Mais ce mausolée , chef-d'œuvre d'un artiste célèbre , périra lui-même » comme le héros .qu'il représente. Le temps jijui démolit tout » frappera un jour ces marbres qui tomberont en ruine ; et , après quelques siècles , le voyageur ne trouvant plus même de débris , déplorera la destruction de ce monument et la faiblesse de l'homme , qui a tant de peine à immortaliser ce qu'il admire.
Quelle main saura élever un monument plus durable ? Ce sera le poëte ou l'orateur sensible , dont l'âme est digne de s'enflammer sur les vertus , ou le philosophe sage qui , les observant de prèS|^ sait les dessiner et le^ peindre. Ainsi, les mausolées et les tombeaux des Aristide et des Caton ne sont plus, et leur^ fictions se perpétuent dans les écrits du philosophe de Chéronée. Ainsi le lieu oii repose l'urne d'Agricola est ignoré , et ses vertus vivent encore dans Tacite. Heureux qui peut aussi mêler son nom à celui des grands hommes , et parler a la postérité de ce qui a été grand ou utile !
Un corps de citoyens qui joint les vertus aux lumières invite aujourd'hui les orateurs de la patrie à célébrer le héros qui l'a vengée ; et moi , je viens aussi prononcer d'une voix faible quelques mots aux pieds de sa statue. Si je n'ai pas la gloire de l'emporter sur mes rivaux , j'aurai du moins celle d'avoir rempli les devoir.<i de la reconnaissance; et si je ne réussis point comme orateur, je m'applaudirai comme citoyen, d'avoir honoré , autant qu'il était en moi , le défenseur de mon pays.
Je laisse aux généalogistes et aux esclaves le soin de louer les hommes sur la distinction de leur naissance. Il est plus beau
3o ELOGE
sans doute , et plus difficile surtout , de créer sa noblesse que d'en hériter. Le seul mérite qui ait manqué à Maurice fut d«nc celui de percer la foule pour s'élever; car je ne puis dissimuler qu'il était né du sang des rois (i).
Socrate crut avoir un génie qui veillait auprès de lui. Ne pourrait-on pas dire que tous les grands hommes en ont un qui les guide dans la route que leur a tracée la nature , et les j entraîne comme par un ascendant invincible ? Maurice , des le berceau , sembla s'élancer vers les combats.
A peine sa main put-elle soutenir le poids d'une épée , qu'il renonça à tout autre amusement qu'à l'exercice des armes. Il dédaigna d'abaisser la hauteur de son âme k l^tude de ces sciences plus curieuses qu'utiles , qui occupent l'oisiveté de l'enfance : et semblable à ces anciens Romains , il parut d'abord mépriser tous les arts , excepté l'art de vaincre.
La nature , pour le distinguer en tout , lui avait donné «ne fofce de corps , telle que les siècles héroïques l'admiraient dans leur Hercule et leur Thésée ; avantage trop rare parmi nous , soit que l'espèce humaine, altérée dans sa source , ait dégénéré ; soit que notre luxe , nos mœurs , nos alimens empoisonnés nous énervent et nous amollissent; soit que cet alTaiblissement ait pour principe la négligence et l'oubli des exercices du corps qui étaient si en honneur cbez les anciens.
Avec ces qualités , Maurice ne tarda point à jeter les fondemens de sa réputation. Dès l'âge de douEe ans , il signala sa valeur. L'Europe , dans une guerre sanglante , disputait à la France les dépouilles de la maison d'Autriche , et la gloire de donner un maître à l'Espagne. Eugène et Marlborough , fiers de l'honneur d'abaisser un roi qui avait été la terreur de l'Europe , tantôt unis , tantôt séparés , souvent vainqueurs et toujours redoutables , secondaient par la force de leur génie la jalousie des nations, pre* naient des villes , gagnaient des batailles , arrachaient de tous côtés les barrières de la France , et donnaient à leur parti la même supériorité que les Condé et les Turenne avaient autrefois donnée à Louis.
Ce fut sous ces deux hommes célèbres que Maurice fit Papprentissage de la guerre (2). Ainsi les deux ennemis les plus terribles de kl France donnèrent les premières leçons de la victoire à- celui qui devait un jour en être l'appui , et les mains qui ébranlaient le trône de Louis XIV, guidèrent les premières au combat le héros qui devait affermir un jour le trône de Louis XV.
Le sentiment intérieur de ses forces semblait apprendre «1 Maurice que les grands hommes seuls étaient capables de le former. Le créateur de sa nation , le législateur du nord , Pierre-le-
DU MARECHAL DE SAXE. 33ï
Cvrand , remplissait alors TEurope et l'Asie du bruit de son nom. Instruit par ses défaites dans l'art de vaincre , la profondeur et l'applicatâon de son génie l'avaient mis en état de donner des leçons à ses vainqueurs. Maurice , attiré par la réputation de cet homme rare , vole au siège de Riga {a) , pour apprendre à imiter le disciple et le vainqueur de Charles XII.
Bientôt il est en état de combattre lui-même les héros. Le monarque de la Suéde , célèbre par ses vi<!;toires , et plus encore par la singularité de ses vertus j bravant les dangers comme les plaisirs , prodigue de son sang comme de ses trésors , lier d'avoir conquis et donné des Etats , terrible dans la prospérité , inflexible dans le malheur , toujours magnanime et au<^essus de sa fortune , vaincu et maître d'un royaume épuisé , mais redoutable encore à quatre rois puissans , Charles XII , dont le nom seul valait une armée , était sorti de sa retraite de Bender , et tout le nord alarmé se réunissait pour accabler ce lion à demi-terrassé , avant qu'il eût pu reprendre ses forces. Le jeune comte de Saxe sollicite l'honneur de l'aller combattre (3). Déjà il se sent digne d'un si grand ennemi. On eût dit qu'à son approche, il eût reçu un nouveau degré d'activité. L'image de ce héros , le souvenir de ses trophées le poursuivait partout , le réveillait dans le repos , l'animait dans les combats* C'était à une âme telle que la sienne à coiinaitre et à admirer Charles XII. Il ne peut le voir que sur la brèche ou dans un champ de bataille ; l'ardeur de la mêlée lui apprend oh il doit le trouver : il y vole. Il ne vit point autour de lui la pompe et la majesté du trône ; mais il y vit la valeur , l'intrépidité , la grandeur d'âme , des Etats conquis, et neuf années de victoires. Ce grand spectacle lui inspira pour le héros suédois une vénération qui le suivit jusque dans le tombeau.
Passionné pour la gloire , avide de s'instruire , partout ôii il peut vaincre , c'est là sa patrie. Il décrient encore une fois le disciple d'Etigène. Ce grand homme affermissait les barrières de l'empire , contre ce peuple obscur dans sa source , mais redoutable dans êCê progrès , ennemi des chrétiens par religion comme par politique , qui , sorti des marais de la Scythie , a inondé l'Asie et l'Afrique, subjugué la Grèce , fait trembler l'Italie et l'Allemagne , mis le siège devant la capitale de l'Autriche , et dont les débordemens peut-être auraient dès long-temps englouti l'Europe, si la discipline et l'art de la guerre ne devaient avoir nécessairement l'avantage sur la férocité courageuse. Maurice étudia contre ces nouveaux ennemis l'art de prendre les villes et de gagner des bataiHes (1).
Il est des guerriers qui ne sont qae braves , qui ne savent qu'af-*
(a) En 171a
fronter la mort , aussi incapables de commander aux autres qu'à eux-mêmes, semblables à ces animaux belliqueux, fiers et intrépides au milieu des combats , mais qui ont besoin d*étre conduits , et dont l'ardeur doit être sans cesse retenue ou guidée par le frein. Comme Maurice sentait en lui-même cette supériorité qui donne le droit de commander aux hommes , dans le temps qu'il combattait en soldat , il observait en philosophe. Un champ de bataille était pour lui une école , oii parmi le feu , le carnage , le bruit des armes , tandis que la foule des guerriers ne pensait qu'à donner ou à éviter la mort , son 4me tranquille, embrassant tous les graàds objets qui étaient sous ses yeux , étudiait l'art de faire mouvoir tous ces vastes corps ; d'établir un concert et une harmonie de mouvement entre cent mille bras; de combiner tous les ressorts qui doivent concourir ensemble ; de calculer l'activité des forces et le temps de l'exécution ; d'ôter à la fortune son ascendant , et de l'enchaîner par la prudence ; de s'emparer des postes et de les défendre ; de profiter de son terrain , et d'dter à l'ennemi l'usage du sien; de ne se laisser ni étonner parle danger, ni enivrer par le succès ; de voir en même temps et le mal et le remède ; de savoir avancer , reculer , changer son plan , prendre son parti sur un coup d'oeil ; de saisir avec tranquillité ces instans rapides qui décident des victoires ; de mettre à profit tontes les fautes , et de n'en faire soi-même aucune , ou , ce qui est plus grand , de les réparer ; d'en imposer à l'ennemi jusque dans sa retraite ; et , ce qui est le comble de l'art, de tirer tout l'avantage qu'on peut tirer de. sa victoire, ou de rendre inutile celle de son vainqueur. Telles étaient les leçons que le prince Eugène donnah £iu comte de Saxe. L'un méritait la gloire de les donner , l'autre celle de les recevoir ; et ces deux hommes étaient également dignes l'un de l'autre.
Bientôt une paix profonde succéda aux troubles de la gnerre (5)» Alors , d'un bout de l'Europe à l'autre , les nations furent tranquilles , et les calamités du genre humain furent au moins suspendues dans ce beau climat toujours désolé. Maurice qui ne pouvait plus exercer sa valeur dans les combats , ne perdit point de vue ce grand art , pour lequel la nature Tavait formé. Il savait (.[ue , outre la discipline des camps, et cette école guerrière ou l'on apprend à combattre et à vaincre par son expérience , il est une autre manière de s'instruire dans la retraite , par l'étude et par les réflexions. En effet, depuis la révolution qtVa produite en Europe l'invention de la poudre , et surtout depuis que la philosophie , née pour consoler les hommes et pour les rendre heureux, a. été forcée de leur prêter ses lumières pour leur apprendre à se détruire , '^l'art de la guerre forme une science aussi vaste que
compliquée 9 composée d'un grand nombre de sciences réunies.
Maurice jeta ses regards sur tous les peuples de l'Europe pour en trouver un qui fût digne de l'instruire, et son choix se fixa sur la France. Cet ascendant de réputation et de gloire, que Louis XIY , Colbert et les autres lui avaient donné , et que dix .années d'orages et de malheurs n'avaient pi» lui £aiire perdre , se conservait encore sous la régence d'un prince qui cultivait , honorait , jugeait tous les arts , savait connaître les hommes , et à qui îl n'a manqué dans' ses grandes vues, que de savoir s'arrêter avant le point oit commence l'excès.
La réputation de Maurice Favait devancé à la cour de Versailles. Le génie de Philippe connut bientôt qu^il la méritait , et qu'il la surpasserait un jour. Maurice fut donc attaché à la France par un grade (6) qui excita la jalousie des courtisans : mais ils ne voyaient en lui qu'un jeune étranger , ami des plaisirs , et le grand homme leur échappait. Philippe jugea Maurice en homme d'état , et Maurice justifia Philippe. ^
Des lors il. se consacra tout entier à Tétud^ de ces sciences sérieuses et profondes , qui sodt devenues les compagnes et les instmmens de la guerre. L'art d'Euclide lui apprit à connaître les propriétés générales de l'étendue , et lui donna cet esprit de combinaison qui est le fondement de tous les arts oii Timagination ne domine pas , aussi nécessaire au général qu'à l'agronome , et qui a formé Turenne etVauban , comme Archimëde et Newton. L'art du génie lui apprit à faire usage de ces notions abstraites , en les appliquant aux fortifications , à l'attaque et à la défense dés places : et pour la gloire de Maurice , il suffit de dire qu'il eut des vues <^i avaient échappé à Yauban et k Cohorn (a). L'art qui enseigne les propriétés du mouvement , qui mesure les temps et les espaces , qui calcule les vitesses et commande aux élémens , dont il assujettit les forces , exerça aussi ce génie ardent et facile (7). A ces études , il joignit celle de l'histoire. Guidé dans ce labyrinthe par l'exacte connaissance des lieux , if observait , étudiait et jugeait les grands hommes. Laissant les dates aux compilateurs y et les détails qui ne sont que curieux aux esprits oisifs et frivoles , il s'instruisait par les grands exemples , comme par les fautes des hommes célèbres. Ses propres réflexions contribué-^ rent à le former , et il joignit ses lumières à celles de tous les siècles. Malheur à qui n'a jamais pensé par lui-même ! quelque talent qu'il ait reçu de la nature , il ne sera jamais mis au premier rang des hommes. Maurice , plein de cette hardiesse qu'inspire le génie, écartait la barrière du préjugé pour réciter le» limites de son art ; après avoir trouvé le bien ^ cherchait le mieux , s'é-
(a) Le Yanban des HolUûidftls.
lançait au-delà du cercle étroit des événemens , et créait des combinaisons nouvelles , imaginait des dangers poor trouver le» ressources , étudiait surtout la science de fixer la valeur incertaine et variable du 'soldat , et de lui donner le plus grand degré d'ae» .tivité possible , science la plus inconnue et la plus nécessaire.
Que ne puis-je élever ici ma voix , et la faire entendre k tons ceux qui se consacrent k la défense de la patrie ! k v«us surtout qui , appelés par votre rang aux premiers honneurs de la guerre y consumez pendant la paix des jours inutiles dans l'ennui ou dans les fatigues de la volupté ! Guerriers , vous portes un nom illustre, vous êtes braves , la nature vous donna des talens , peut-^tre même du génie.; mais ces qualités ne suffisent point encore. Imites le comte de Saxe dans ses études : ce n'est qu'à ce prix que vous pouvez prétendre à l'égaler dans ses succès (8).
Tandis que la France formait ce héros, elle fut menacée de le perdre (g). Cette république du nord , composée d'un roi dépendant y d'une noblesse guerrière et d'un peuple esclave » et ce vaste empire qui d'un côté touche à la Pologne , et de l'autre aux frontières de la Chine, se disputaient le droit de protéger, c'està-dire, d'asservir la Courlande. Cet état faiUe, mais libre, qsi avait besoin d'un grand homme pour conserver son indépendance, élut Maurice pour souverain. A peine cet honneur dangereux fut-il remis entre ses mains , qu'il eut à soutenir les efforts de ces deux peuples rivaux d'tutérét , mais ses communs ennemis. On le vit braver en même temps el les décrets de la Pologne , et les armes de la Russie , négocier tour à tour et combattre , démêler les pièges que lui tendait la perfidie , et soutenir un siège dans son palais. S'il fut obligé de céder , du moins il neunanqua pomt à sa fortune , et fit voir à ses peuples qu'il était digne d'élre leur souverain. Cette disgrâce, si c'en est unequed'ctre déchargé dn fardeau de gouverner les honunes , l'attacha de plus en plus k la France.
Ce fiit dans ces circonstances (lo) qu'il rédigea par écrit ses Observaiions sur Fart militaire, ouvrage digne de César ou de Condé , écrit de ce style mâle et rapide qui caractérise un gner^ rier , plein de vues profondes et de nouveautés hardies « oh ti juge la coutume avant de l'adopter , laisse les usages pour examiner les principes , ose créer des règles ou il n'y en a point eu )U9qu'alors, donne des préceptes pour le général comme poar le soldat, s'élève jusqu'au sublime de Tar^, et descend dans les détails , partie la plus pénible pour le génie , parce qu'il est oUigé de ralentir sa marche*
Le fruit de tant de travaux et de réflexions devait enfin paraître. La mort du roi de Pologne troubla une paix de vingt ans , et
Taniibition de lui snccéder arma deux concurrens, entre lesquels les nations se partagèrent. Ainsi , le droit d'élire ses rois , le plus beau privilège des peuples , et qui conserve seul aujourd'hui une faible image de la liberté primitive des hommes , est devenu pour le genre humain une source de divisions et de malheurs. Auguste avait pour lui la protection de l'empereur et les armes de la Russie; Stanislas , ses vertus et la France. Maurice apprit alors à l'Europe qu'il avait choisi la France pour sa patrie. On le vit sacrifier le$ intérêts du sang et le nom de frère à son attachement pour Louis, et préférer la gloire de servir sous les Français , à celle de com* mander les troupes belliqueuses de la Saxe (i i).
Déjà les partieâ les plus importantes et les plus difficiles de l'art de la guerre lui sont confiéesé Berwick le charge de passer le Rhin, et l'habileté avec laquelle il conduit ce projet , justifie le choix qu'on a fait de lui. Que n'ai-je^la plume de cet homme éloquent (a) qui s'est élevé au-dessus de lui-même en célébrant Turenne , oïl de cet orateur {b) plus sublima encore , dont le génie s'est trouvé de niveau avec l'âme du grand Condé ! Je tracerais le tableau de ce que Maurice fît alors dans les champs de l'Allemagne. Vous le verriee cherchant les dangers avec le même empressement «que les autres cherchent les plaisirs (12) , montant la tranchée , livrant des assauts , enlevant des convois , forçant des retranchemens , décidant par m. valeur du gain des batailles, donnant l'ordre en général et l'exemple en soldat, adoré des troupes, redouté des ennemis , respecté des généraux , estimé lui seul plus que des bataillons entiers (c).
C'est par ces exploits qu'il parvint au grade de lieutenant-général. Il ne le dut point à «es manœ,uvrés sourdes , à ces intrigues obscures qui avilissent et les honneurs et celui qui les obtient. Il laisse ces moyens honteux à ceux qui joignent la bassesse à l'orgueil. Tandis que d'indignes rivaux formaient des complots contre lui , îl traçait des plans de campagne : il ne fit sa cour que sur les champs de bataille : ses partisans furent les soldats qu'il commandait , les emiemis qu'il avait vaincus ; la gloire fut sa protectnee.
Il ne lui manquait que de trouver un rival digne de lui. La fortune lui en oppose un : c'est Eugène (i3) ! Eugène, long-temps la terreur de la France ; mais Villars nous apprit à Denain qu'il pouvait être vaincu , et lui-même avait pris soin de nous former un héros capable de le combattre. En efiet , Maurice suppléant
{a) Flt'cbicr. (i) Bossuet.
{c) Le maréchal de Berwick , sur le point d^attaqiier les cniiemis \ Ktlînf(heii , Toic arriver le comte de Saxe dans son camp, a Comte , Ini dit*il aussirftc , j'allais faire Tenir trois mille hommes , mais tous me vain oe renfort. »
au petit nombre des troupes par Tart de se poster , sut en imposer à ce redoutable ennemi , garder le passage du Rhin , et couvrir nos frontières. Eugène reconnut son disciple ; et le successeur de Louis XIY eut aussi son Turenne.
Les victoires de la France , la modération de deux rois , et sur* tout un ministre qu'on a appris à louer depuis qu'il n'est plus , procurèrent bientôt à l'Europe cette paix (i4) oii l'on vit nn souverain légitimement élu , sacrifier ses droits an repos des nations. Ne croyons pas que Maurice s'endormit au sein de la gloire , et s'imagina ne pouvoir plus rien ajouter à ses lumières , c'est le vice de la médiocrité. Le génie découvre des espaces immenses , oii l'esprit des hommes vulgaires croit que toàt finit. Celui qui avait donné de si belles leçons sur l'art militaire , en prend luiméxne de tous les écrivains célèbres (i5) qui ont approfondi cet art. Ainsi le premier des orateurs , après avoir étonné Rome de son éloquence , alla encore chercher des maitres dans les écoles d'Asie.
La mort de Charles YI ne tarda pas à replonger l'Europe dans les troubles dont elle commençait à peine À sortir. Telle est l'influence des rois ; ils gouvernent le monde pendant leur vie , et Fébranlent encore après leur mort. Dans l'espace de quarante ans , la mort de trois princes a excité trois guerres sanglantes. La Prusse , Ja Bavière et la Saxe disputèrent à la fille de Charles YI l'héritage de son père. La France, animée contre l'Autriche par cette ancienne rivalité que rien n'avait pu éteindre y et qu'on regardait depuis deux cents ans comme nécessaire à la balance de l'Europe, joignit ses armes à celles de la Bavière. La Bohême devint le théâtre de la guerre et des exploits de Maurice.
Déjà , malgré les rigueurs de la saison , Prague est assiégé^ par rélecteur, et la fortune de ce siège est confiée au héros de la Saxe (i6). Tout semble conspirer contre le succès de l'enCrepriie. Maurice voit les obstacles , et il est le seul qui n'en est pas efrajé. Son génie lui répond de la fortune. Il forme un projet dcat la hardiesse étonnerait tout autre que lui. L'ennemi approche; dans la même nuit la tranchée s'ouvre ; la ville est prise ; l'enaemi peut à peine le croire ; et la France applaudit à nn succès qu'elle n'osait espérer.
N'oublions pas d'observer qu'il choisit pour l'exécution de l'entreprise un homme qui justifiait son choix par sa valeur; qui, élevé de grade en grade , dut tout k ses actions et rien à ses ancêtres; qui pour s'avancer ajoutait à son courage tout ce qui manquait à sa naissance ; qui honora ce nom si dédaigné de soldat éefor^ tune, et le porta avec la juste fierté qu'il a le droit d'inspirer; qui , en parlant de lui-même sans s'assujétir toujours aux cod*^
Tentions timides de la modestie , put quelquefois offenser l'orgueil, mais jamais la vérité ; qui, ayant commencé comme Fabert, dans les mêmes temps peut-être eût fini comme lui , et que la voix publique semblait appeler aux premiers honneurs de la guerr», sans doute parce que ces sortes d'exemples, toujours rares , ne peuvent être qu'utiles s^ns jamais nuire , et que rélévation d'un homme qui est l'artisan de sa propre grandeur , flatte l'ambition secrète de tous les Etats et de tous les rangs. Qu'il mîé soit permis d'associer en passant , le nom de Chevert à celui de Maurice; aujourd'hui qu'il n'est plus , on me le pardonnera plus aisément sans doute.
La conquête de Prague est bientôt suivie d'une autre aussi importante et peut-^tre plus difficile (17) : Egra succombe. La possession de la Bohême est assurée, et la communication avec la Bavière conservée libre. Dès ce moment les nations eurent les jeux fixés sur le comte de Saxe , et le regardèrent comme un de ces hommes nécessaires au destip des empires, fiûts pour ébranler ou pour soutenir les Etats.
Une révolution changea bientât la face des affaires de l'Allemagne , et la guerre fut reportée du fond de l'Autriche aux bords du Rhin. L'Alsace et la Lorraine sont sauvées une seconde fois par Maurice. L'embrasement de la guerre s'étend et se communique. La haine de l'Angleterre «et l'ambition intéressée de la Sardaigne secondent la politique de l'Autriche. La France voit sans s'alarmer grossir le nombre de ses ennemis : elle a Maurice pour défenseur. Déjà il a obtenu les deux prix les plus flatteurs de ses succès , la confiance de son roi et le titre de maréchal de France {a). Cet honneur accordé à Maurice devait être utile à l'Etat. En effet , si le droit de conunander en chef est un dépôt dangereux dans les mains faibles , on peut dire qu'il est aussi nécessaire que juste dans un homme qui a de grands talens. Pour qu'il puisse agir^ il faut lui oter ses entraves ; et trop souvent on a vu le génie dépendant échouer dans ses projets, ou arrêté dans sa course par l'autorité timide ou peu éclairée.
La nation et l'Europe se souviennent que Louis alla lui-même' en Flandre se mettre k la tête de «es trompes. Il serait à souhaiter pour le bonheur des peuples que tous les princes qui font la guerre , commandassent leurs armées. Obligés eux-mêmes de combattre et de vaincre , ils apprendraient à se mesurer avec la nature , la fortune et les hommes. Du sérail de Gonstantinople ou d'Ispahan , un sultan voluptueux ou féroce ordonne le carnage ; il fait signe qu'on aille s'égorger sur les frontières de l'Europe ou de l'Asie. A ce signe y trois cent mille hommes marchent ; les villes,
(a) Le 26 mai ig/i4»
les campagnes sont ravagées ; les villages sont réduits en o le meurtre succède au meurtre, et les embrasemens aux embr. mens; cependant le sultan oisif dort dans son sérail. Le sang oocde, des provinces sont désolées pour un siècle, et le sultan dort, (^tajincl on a vaincu pour lui , on traverse avec rapidité des pnffrinces pour loi rapporter des drapeaux enlevés aux ennemis. Il se réveille ; il jette un œil stupide et calme sur ces drapeaux teints du sang de vingt mille de ses janissaires oo de ses spahis. Il demande le nombre des meurtres , ordonne que Ton continue , et se rendort. Bien loin de cette mollesse asiatique , presque tous les monarques français, depuis trois siècles {a) , se sont toafoiirs montrés à la tête de leurs armées. Louis suit l'exemple de ses ancêtres ; il marche , et le génie de Maurice le seconde. Tandis que l'un par ses conquêtes faisait reconnaître en Flandre V petit-fils de Louis [b) , l'autre par une inaction savante et surée contenait l'ennemi au-delà de l'Escaut , couvrait le sir^e des villes , et opposait aux alliés un rempart impénétrable.
Ces succès sont troublés par des revers. Le Rhin n'est plus ûé^ fendu par Maurice , et les ennemis ont passé le fleuve. Louis vole en Alsace. Un coup plus terrible menace l'Etat : Louis est prêt à expirer. D'un bout du royaume à l'autre ce n'est que douleur el gémissemens. Je crois voir une famille pleurer autour du lit fîi— ncbre de son père , tandis que»des ennemis ardens viennent arracher les dépouilles de ses enfans malheureux. Les alliés s'a* vancent en Flandre; ils ont une armée fornûdable, et nous n'avons à leur opposer que des troupes affaiblies et inférieures en nombre. Le désespoir e^t au dedans , la crainte est au dehors. Quel sera le soutien de la France ! C'est Maurice : c'est lui qui à la tête de quarante mille hommes , en arrête soixante et dix mille.
(c) Ménager les forces de l'Etat et soutenir sa réputation ; cou— vrir nos conquêtes passées et empêcher les ennemis d'en faire aucune; se tenir près d'eux pour éclairer leur conduite et se placer dans des postes oii ils ne peuvent le forcer k combattre ; observer tous leurs projets et leur dérober les siens ; pénétrer par les mouvemens qu'il voit, ceux qui lui sont cachés; ne laisser jamais échaj^r ni un moment favorable , ni un poste avantageux; joindre la hardiesse à la réputation ; agir tantôt par des réllevions profondes , et tantôt par ces coups de lumière qui sont comme les inspirations du génie ; avoir de la vivacité sans précipitation et du sang-froid sans lenteur ; enfin , éviter les batailles qui décident
{a) Charles VIII, Louw Xfl , François T'., Henri II, Henri III, Henri IV> Louis XIII , Louis XIV et Loras XV.
ijj) Prise d^Ypres , de Fnrnes et de Menîn , par Lou» XV. (r) Bauille de Fontenoy , le ii mai \';\S.
trop rapidement du destin des Etats et faire la guerre sans rien donner au hasard , tel est Tart que Maurice déploie dans cette campagne, oii il 6t connaître la supériorité que le génie a sur la force ; campagne égale à celle de Fabius en Italie et de Turenne en Allemagne , et qui un j«ur servira elle-même de leçon à la postérité.
Cependant, le nombre de nos ennemis augmente encore (i8)« Ce peuple actif, commerçant et laborieux , respectable par sa liberté , puissant par ses richesses , vainqueur de la mer qu'il a su asservir par ses flottes et dompter par ses digues , emporté par le tourbillon qui agite l'Europe , s'arme pour ses anciens oppresseurs , pour les rivaux de son commerce , contre la nation qui l'avait autrefois aidé à briser 6e& fers, et qui offrait alors son alliance. L'Europe se ligue contre la France , et la France oppose Maurice à l'Europe.
Déjà il a su tromper la vigilance de ses ennemis. Tournay est investi en leur présence , et cette place est prête à succomber. L'Angleterre , l'Autriche , Hanovre et la Hollande réunissent leurs forces pour la défendre. Ils approchent. Maurice a formé le projet de continuer en même temps un siège et de livrer une bataille. Louis accourt avec son fils. II vient partager avec ses sujets la gloire et le danger de cette fameuse journée (a). Champs de Fontenoy, vous allez décider cette grande querelle! C'est dans cet espace qu'est renfermée la destinée de quatre empires.
Maurice est expirant (19) , et c'est lui qui est dépositaire du sort de la France. On dirait que les lois de l'humanité ne sont point faites pour lui , et que son âme guerrière est indépendante du corps qu'elle habite. Déjà il a mesuré d'un œil rapide tout^ rétendue du terrain ; il a vu tous les avantages qu'il peut ou prendre ou donner ; il a pénétré les pr^ts des ennemis par leur arrangement; il a choisi tous ses postes, combiné les rapports de toutes les positions, fixé tout pour l'attaque , tout prévu pour la défense ; il a distribué à ceux qui le secondent les détails de l'exécution , et s'est réservé la partie la jdus difficile , celle d'attendre les hasards et de les fixer.
Tout s'ébranle : ces grands corps se heurtent. Maurice , tranquille au milieu de l'agitation , observe tous les mouvemens , distribue des secours , donne des ordres, répare les malheurs \ sa tête est aussi libre que dans le calme de ta santé. Il brave douUement la mort : il fait porter dans tous les lieux oii l'on combat ce corps faible qui semble renaître et se multiplier par l'activité de son âme. C'est de ce corps mourant que partent ces regards perçans et rapides qui règlent , changent ou suspendent les évéïtB- (a) Bataille de Fonienoj , le 11 mai i7'{5.
34o ÉLOGE
mens, et font les destins de cent mille bommes, La fortune coml>at pour nos ennemis. Un hasard utile (20) a formé cette coloane dont les effets ont été regardés comme le chef-d'œuvre d'un art terrible et profond. Toujours ferme, toujours inébranlable, elle s'avance à pas Jents , elle vomit des feux continuels , elle *porte partout la destruction. Trois fois nos guerriers attaquent ce rempart d*airain , trois fois ib sont forcés de reculer. L'ennemi pousse des cris de victoire , le destin de l'armée chancelle , la nation tremble pour son roi. Maurice voit des ressources oii l'armée entière n'en voit plus. Il ramasse toutes les forces de son âme. Une triple attaque est formée sur un nouveau plan. La colonne est rompue, la France se rassure, et^ Louis est vainqueur. O Maurice ! puisque tu n'es pi us, permets au moins qu'un citoyen obscur, mais sensible , s'adresse k ta cendre : reçois pour ce bienfait les hommages de mes concitoyens et les miens : la postérité te doit son admiration ; mais nous , nous te devons un sentiment pins tendre, nous devons chérir et adorer ta mémoire.
Les grandes batailles , semblables aux tremblemens de terre , donnent presque toujours de violentes secousses aux Etats; et plus le choc a été terrible, plus l'ébranlement s'étend et se communique au loin. Toumay , Gand , Bruges , Oudenarde , Ostende , Alh et Nieuport tombent devant les vainqueurs de Fontenoy. Bruxelles, qui était défendue par une armée entière , par dix-sept généraux, par les rigueurs excessives de la saison , dans le temps qu'elle croyait Maurice loin d'elle , est étonnée de se voir presque en même temps investie , assiégée et prise au milieu des glaces de l'hiver. A ces conquêtes en succèdent d'autres non moins rapides. Malines, Anvers, Mous, Louvain, Charleroi ouvrent leurs portes ; Namur est foudroyé. La honte irrite le courage de nos ennemis ; déjà ils ont oublié Fontenoy : ils osent tenter une seconde fins la fortune (a). Une nouvelle bataille est pour Maurice un nouveau triomphe. Raucoux sera témoin de leur défaite. Tout ce que le génie de la guerre a pu inventer de plus terrible , se réunit ici. Je vois une armée nombreuse et intrépide , postée sur des hauteurs , retranchée de* toutes parts , soutenue par des redoutes , défendue par cent pièces d'artillerie , dont le feu combiné annonce une destruction presque inévitable. Maurice a tout vu et tout di^osé. Trois attaques se forment presque en même temps contre trois postes. Rien n'égale l'opiniâtreté de l'attaque que celle de la défense. Dés deux cotés, c'est la valeur qui combat; mais Maurice guidait -la valeur des Français et ils ont vaincu. Les ennemis fuient à pas précipités , et mettent la Meuse entre eux et leur vainqueur.
(a) Bauille de Raucoux, le la octobre 1746.
Louis , qui doit à Maurice tant de succès , n'a p<ûnt la faiblesse de ces anciens maîtres du monde', plus fameux encore par leurs vices que par leur grandeur , chez qni les vertus étaient dangereuses , et qui ne pardonnaient presque jamais la gloire d'avoir bien servi l'Etat (a). Le général qui avait vaincu, en arrivant dans ces cours faibles et barbares , était forcé de cacher ses victoires comme des crimes ; et après de froids embrassemens / unique témoignage d'une reconnaissance forcée , pour faire oublier sa gloire , il se hâtait de se confondre dans la foule des esclaves. Louis n'est pas humilié par un grand homme , et il ne craint que de n'être pas assez puissalAt pour récompenser tant de ser«vices (21). Des distinctions nouwHes sont créées pour des exploits nouveaux. Un titre (b) qui avait été la récompense de Turenne au milieu de ses triomphes , et de Yillars au bord du Ipmbeau , soumet à Maurice toutes les armées de Louis. Une confiance , plus flatteuse que les dignités , lui donne un ami dans un roi. L'envie , qui n'ose élever ses regards jusqu'à lui , frémit en l'admirant p et ne murmure que dans la poussière.
Faut-il toutes les fois qu'il s'agit d'un grand homme , avoir à prononcer le nom de l'envie ? Quelle est cette maladie vile et cruelle , commune À tous les temps , à tous les lieux , et qui partout flétrit le genre humain ? Les^siècles , les gouvernemens , les arts, les lois, les mœurs., tout change; l'envie ne change pas. Ennemie éternelle et irréconciliable de tout ce qui est grand , à peine elle aperçoit ou un talent ou une vertu , elle accourt et les combat. EHIe outragera Turenne et Luxembourg , elle eût voulu obscurcir Condc , ^lle persécuta Maurice. C'est elle qui, dans les batailles, traversait ses plan^ ; c'est elle qui disait à des âmes viles : Faites périr l'Etat, s'il le faut , mais empêchez Maurice de vaincre. C'est elle qui à Fontenoy , lorsque le roi , la France et cent mille hommes étaient en danger, élevait peut-être dans le cœur de cer^ tains hommes une joie barbare , et fit que le gain de la bataille fut pour eux un malheur plus grand que pour la Hollande et l'Angleterre. Quelle punition pourra être égale à ces crimes de l'e'nvie ? Son supplice est dans sa faiblesse ; son supplice est de se voir , de se juger, de se comparer sans cesse ; son supplice est de s'élancer continuellement oii les autres s'élèvent , et de retomber toujours sur elIe-mêoQue ; de voir à chaque instant des succès qu'elle abhorre ; d'être poursuivie par des triomphes qu'elle
(a) Ae ne notahilis celebrita'te etfrequentid occurrentium introïtus esset, 7ntato amicorwn nfficio , noctu in urhem , noctu in palatium , ita ut prœceptum enttt venit; excepUugtie breviasculo et nulhsermone, turhte seri4entium immixtus est, Tacit. ex Vit. Auric. Som.
{b) Titre de iiiarcchal-gc'acr«l de tontes les armccs du roi.
déteste ; son supplice enfin est d'avoir éternellement et profondément grarée dans son âme l'image de la grandeur d'autrui qui pesé sur elle et qui Taccable. Cest ainsi que la punit Maurice ; il vole à de nouvelles victoires.
£n vain l'Autnche et TAngleterre épuisent leurs trésors contre la France ; en vain leur politique , pour déterminer la lenteur de la Hollande , a su engager ces républicains à se nommer un chef qui réunit dans sa main les rênes du pouvoir , qui donnât plus d'harmonie et d'activité à leurs desseins : ils ont sacrifié leur liberté sans augmenter leurs ressources , et leurs craintes imaginaires leà précipitent enfin dans des maux réels. Maurice a pénétré dans la Flandre hollandaise , et chaque pas qu'il y fait est marqué par des conquêtes. Les nouveaux efforts des alliés leur annoncent de nouvelles disgrâces {a). Laufelt, théâtre d'un combat sanglant , consacre le nom de Maurice par une troisième victoire. Une entreprise hardie, et que le succès seul peut justifier, est la suite de cette bataille (22). Une ville qui avait été l'écueil des deux plus fameux capitaines de leur siècle, et que les nations regardaient comme imprenable, est assiégée, attaquée et emportée d'assaut. Si Maurice n'eut point la gloire de cette conq^iéte , il eut celle d'en avoir formé le projet, et d'avoir appelé au service de la France l'illustre Danois qui l'exécuta. Il eut la gloire , encore plus rare , d'employer de grands talens sans en être jaloux. Le bruit de cette chute retentit dans toute l'Europe. La Hollande épouvantée tremble pour ses États. L'Autriche et l'Angleterre connaissent alors qu'il n'y a point de barrière qui puisse arrêter la France.
Maurice prépare un dernier spectacle à l'Europe. Quel est ce nouveau projet qu'il a formé ? que signifient tous ces mou* vemens combinés et ces marches savantes? quel sera le point de réunion de tous ces corps de troupes divisés ? trois villes se croient menacées en même temps. Les alliés incertains ignorent quel est le poste qu'ils doivent abandonner, quel est celui qu'ils doivent défendre ; ils s'agitent , ih se troublent : Maéstricht est enveloppé; quatre-vingt mille hommes ne peuvent arrêter Maurice , et sont réduits à l'admirer. C'en est fait : tant de succès ont décidé du sort de la guerre. Louis conquérant accorde la paix par humauité, et ses ennemis vaincus l'acceptent par besoin. Les victoires de Maurice ont donné le repos k l'Europe.
Ce grand homme , cher à la nation , craint de nos ennemis et respecté des siens (car plus il fut grand , plus il dut en avoir), espérait jouir de sa gloire dans le sein du repos , et la France l'espérait avec lui. On n'approchait de sa retraite de Chambord
(a) Bataille de Laufclc, le 2 juillet 1747*
qu'avec ce respect qu'inspire le séjour des héros. Son palais était regardé comme le temple de la valeur et le sanctuaire des vertus guerrières. Mais , 6 faiblesse ! 6 néant ! il semble que Maurice ne devait exister que pour faire de grandes choses. Dès qu'il a cesse de vaincre , il disparaît. Il meurt (a3) : et celui qui avait été élu souverain par un peuple libre, qui avait été comblé de tant d'honneurs , qui avait gagné tant de batailles , qui avait pris ou défendu tant de villes , qui a vait veagé ou vaincu les rois , qui était l'amour d'une nation et la terreur de toutes les autres , compare en mourant sa vie à un songe«
Sa mort fut une calamité pour la France , un événement pour l'Europe. Louis s'honora lui-même , en l'honorant de ses regrets. Les courtisans , qui sont si peu sensibles , furent attendris. Le peuple qui est la partie la plus méprisée et la plus vertueuse de l'Etat f pleura l'appui et le défenseur de la patrie. Mais vous , guerriers qu'if conduisait dans les batailles , vous que tant de fois il a menés à la victoire , quels furent alors vos sentimens ? Pour les peindre, je n'aurai pas recours aux vains artifices de l'éloquence ; il suffit do rappeler un fait que la postérité doit apprendre, et dont il est utile de conserver le souvenir. Après que le corps de Maurice eut été transporté dans la capitale de l'Alsace , pour y recevoir les honneurs funèbres, deux soldats qui avaient servi sous lui, entrent dans le temple où était déposé sa cendre. Ils approchent en silence , le visage triste, l'œil en pleurs. Ils s'arrêtent au pied du tombeau, le regardent, l'arrosent de letirs larmes. Alors l'un deux tire son épée, l'applique au marbre de la tombe. Saisi du même sentiment, son compagnon imite son exemple. Tous deux ensuite sortent en pleurant, sans se regarder , et sans proférer un seul mot. Ils pensaient sans doute , ces guerriers , que le marbre qui touchait aux cendres de Maurice , avait le pouvoir de com • luuniquer la valeur et de faire des héros. Vous ne vous trompez pas , dignes soldats de Maurice ! tandis que son ombre , du milieu de l'Alsace qu'elle habite , sèmera encore la terreur chez nos ennemis , et gardera les bords du ïlhin , la vue du marbre qui renferme sa cendre élèvera l'âme de tous les Français , leur inspirera le courage , la magnanimité , l'amour généreux de la gloire , le zèle pour le roi et pour la patrie.
Puissent tous ceux que leur naissance ou leurs talens appellent i commander, le prendre pour modèle, et puisse la France, toutes les fois qu'elle sera forcée de combattre , n'avoir point à regretter ce grand homme !
NOTES HISTORIQUES
Page 35o. (i) JLe comte de Saxe naquît, le 19 octobre 1696, de déric-Âuguste H, électeur de Saxe, roi de Pologue , et de la comtesse de Kœuismark, Suédoise, aussi célèbre par son esprit que par sa beauté.
Page 33o. {1) En 1708, il était en Flavulre dans farmée des alliés , commandée par le prince Eugène et par Bfarlborough. Il fut témoin de la prise de Lille en 1709. Il se distingua au siège de Tournay, oii il pensa périr deux fois. Il se signala au si^e de Mons. H se trouva & Ja bataille de Malpiaquet ; et ce jeune enfant dit le soir qu^ii était content de sa journée.
Page 33 1. (3) Stralsundja plus forte place de Poméranîe, était assiégée par les rois de Pologne , de Danemarck et de Prusse , et défendue par Charles XII ^ le jeune comte obtint la permission de servir à ce siège parmi les troupes saxonnes. Il y montra la plus grande intrépidité j le désir de voir et de connaître Charies XII , le faisait s^exposer dans les endroits les plus périlleux, parce qu^il pensait que ce devait être là le poste du roi de Suède. En cfTet , il le vit et Tadmira ; il conserva ce sentiment pendant toute sa vie : c^était la seconde fois qu^il combattait à Stralsund. En 1711 , il aVait suivi dans celte place le roi son père, il sivait passé la rivière à la nage , à la vue des ennemis , et le pistolet à la main.
Page 33 1. (4) En 1717 « il se rendit en Hongrie oii Tempereur avait contre les Turcs une armée de cent cinquante mille hommes , sous les oitires du prince Eugène ; il se trouva au siège de Belgrade, et à une Bataille sanglante que le prince Eugène gagna sur les Turcs.
Page 33a. (5) Le traité d^Utrecht avait terminé la guerre pour la socsession d'Espagne , et calmé les orages du midi. La mort de GhaHes XII avait pacifié le nord , et les victoires du prince Eugène , en abattant les forces de Tempire Ottoman , procurèrent à TAllemagne la paix de Passarovitz.
Page 333. (6) Ce fut en i7ao qu'il fit son premier voyage a Paris. Il avait eu de tout temps beaucoup d'inclination pour les Français y ce goût sembla naître en lui avec le goût de la guerre. La langue française int même la seule langue étrangère qu'il voulut apprendre dans son enfance. Le duc d'Orléans lui fit un accueil très-flatteur, et pour le fixer en France , lui jit expédier un brevet de maréchal-de-camp. Il est daté du 7 août 1730. *
Page 333. (7) Le comte de Saxe, fixé & Paris en 172a , employa tout le temps que dura IS ^aix , à étudier les mathématiques , le génie , les fortifications et la mécanique; il avait un talent naturel et décidé pour toutes ces sciences al^straites. Avant d'appliquer ces connaissances à la i^ueiTe , il les consacra à servir sa nouvelle patrie , par un de ces ouvrages dont le projet seul fait honneur & un citoyen, et dont la gloire doit être indépendante du succès, puisqu'ils ont pour but l'uulité pu-, blique. Cétait une machine qu'il inventa pour faire remonter les bateaux de Rouen à Paria sans le secours de chevaux, U fut obligé d'aban-
oonner cette entrepnse , après y avoir dépensé des sommes immenses. 11 contribua beaucoup à la perfection d'une autre machine qui sert h. Paris, «t par le moyen de laquelle on remonte les bateaux depuis le Pont* Royal jusque dans le bassin.
Page 334. (8) On se croit obligé d'avertir que dans tout ce détail on parle moins en orateur qu'en historien. Les éloges des grands hommes ne doivent être fondés que sur les faits. Le comte de Saxe fit Tétude la plus profonde de la guerre; le délassement de tant de travaux était un amusement guerrier. L'art d'exercer les troupes, cet art qui , en augmentant la souplesse du soldat , fait que l'ordre se joint k la rapidité des évolutions, et que les bataillons paraissent dévastes machines qui n'ont qu'un même ressort et un même mouvement; cet art qui a si souvent décidé de la perte ou du gain des batailles , avait , presque au sortir de l'enfance, fixé l'attention du comte de Saxe. Dès l'âge de seiie ans, il ayait inventé un nouvel exercice , et l'avait fait exécuter en Saxe avec le plus grand succès. En l'j^n , ayant ob|enu un régiment en France , tons les jours il prenait plaisir à le former et à l'exercer lui-même selon sa nouvelle méthode , eit ce fut peut-être son exemple qui réveilla l'attention du gouvernement sur cette partie de la guerre, trop négligée jusqu'alors parmi nous, et perfectibnnée en Prusse par cinquante an« d'application et de Soins- Le chevalier FoUard qui a passé sa vie à étudier la guerre et à en donner des leçons , estimait beaucoup la nouvelle tactique inventée par le comte de Saxe. Voici comment il s'exprime luimême dans ses com mentaires sur Polybe, tome 3, liv. a, «hap. 14? $ 4* Après avoir parlé de Futilité de plusieurs exercices, il ajpute : Ce que je viens de dire est excellent ; mais il faut encore exercer les troupsx à tirer selon la nouvelle méthode que le comte de Saxe a introduite dans son régiment^ méthode dont je fais grand cas , ainsi que de son inven^ teur qui est un des plus beaux génies pour la guerre que j'aie connus. Von verra à la première gtttrre quefe ne me trompe point dans ce que je pense» Je remarquerai ici, & la gloire du chevalier FoUard, que c'était en 1728 qu'il portait ce jugement sur le comte de Saxe.
Page 334. (9) La Courlande , ancien duché qui Sivaît autrefois appartenu k l'ordre teutonique, formait un état souverain, mais dépendant; elle avait subi le sort des petits états qui sont environnés de nations puissautes. N'ayant point assez de forces pour être oppfcsseurs , ils emploient la politique pour n'être point opprimés, et se donnent un pro-. tecteur pour n'avoir point de maître. La Courtaude était donc sons la protection de la Pologne ; cttte république avait formé le projet d'é^ teindre la souveraineté de ce duché , et de le réunir à ses Etats, à la mort de Ferdinand , prince qui avait l'esprit aussi faible que le corps. Les Coiirlandais, alarmés et jaloux d'être libres , résolurent de faire écliouer leprojet de la Pologne, en réglant la succession éventuelle de Ferdinaùd. Il leur fallait unprincc dont la réputation j^^utifiât leur choix , qui eût assez de fermeté pour oser les soutenir ,* et assez de génie poux les défendre ; ils jetèrent les yeux sur le comte de Saxe, déjà très-fameux dans le Nord. Il fut légitimement éluduc souverain de Courlande, le 5 juillet 1726. Aussitôt il se forma contre lui un violent orage en Pologne. D'un autre côté, la Russie qui était trop puissante pour ne point avoir aussi quel-
ques droits h réclamer sur la Courlande , fut indignée que ce peuple osât se <:roire libre , et n*eût point été à Pétersbourg se prosterner au pied du trône pour y demander un maître. La czarine voulait faire tomber ce duché sur la tête de MenzicofT, cet heiu^ux aventurier qui , d« garçon pâtissier , devenu général et prince , avait encore Tambition d^étre souverain. Ce rival du comte de Saxe, pour se délivrer d'un concoxrent si redoutable, résolut de le faire enlever ; il envoya à Mittaw huit cents Russes , qui investirent le palaù du comte, et Ty assiégèrent. Le comte qui n^avait que soixante hommes, s'y défendit avec le plus grand courage i le siège fut levé, et les Russes obligés de se retirer. Cependant en Pologne on s'assemble , on cabale, on tient des diètes , on porte des décrets. Le comte de Saxe est sommé de comparaître et de rapporter le diplôme de son élection ; il n'obéit point , et sa tête est mise à prix. U amasse de Pai-gent, lève des troupes , parle k ses peuples en souverain, et s'apprête à les défendre en héros ; il fait plusieurs voyages à Dresde , à Leipsick ^ il ne craint ni la Russie , ni la Pologne, ni les assassins mercenaires que la proscription armait contre lui -y il envoie des ministres à Vienne 9 à Berlm , à Londres^ pour solliciter des secours ^ il se retire avec ses troupes dans Itle dlJsraaix, et ordonne à tous ses partisans de l'y venir pindre. Les Russes forment le projet de le forcer dans cette retraite ^ le comte de Saxe n'avait que trois cents hommes , et ses retranchemens n'étaient point achevés ^ le général russe qui avait quatre mille hommes , voulut joindre la perfidie à la force , et le suxprendre dans une entrevue j le iymte fut instruit de ce complot , le fit rougir de sa 1&- i
cheté, et rompit la conférence. Cependant, comme il n'avait point assez de forces , il fut obligé d'abandonner cette ile. Pendant ce temps-là , des commissaires de la Pologne étaient arrivés dans la capitale de la Courlande, oii ces. protecteurs orgueilleux agissaient en maîtres, faisaient juger les amis du comte de Saxe , cassaient son élection , et réglaient d'un ton despotique la forme de gouvernement d'un peu[^e libre. l<e comte de Saxe, trop faible pour défendre contre la Russie et la Pologne , ses droits et ses sujets opprimés, .fit des protestations, unique ressource dans le malheur , et attendit une circonstance favorable. Elle se présenta en 1736; le duc Ferdinand mourut cette année-là. Le duché semblait appartenir de droit au comte de Saxe ; mais l'impératrice de Russie eut le crédit de faire élire le comte Biren , qui était alors auprès d'elle dans la plus haute faveur , et la force l'emporta encore sur la justice. La czarine mourut en 1740, et sa mort entraîna la chutai dé son favori. Il fut arrêté^ son crime était d'être étranger et trop puissant. Jugé et condamné, il fut transporté dans les déserts de la Sibérie ou on lui permit de vivre* Cet événement ranima les espéninces du comte de Saxej mais elles furent encore trompées^ le nouvenu choix de la Courlande , déterminé par l'influence des États les plus puissans, tomba sur ^Ic prince Louis de Bruiisvrick. Une nouvelle prptestadon du comte de Saxe annonça à l'Europe la justice et l'inutilité de ses prétentions, et il fut réduit II grossir la foule des princes que les passions des hommes ont dépouillés de leurs droits légitimes.
Page 334- (10) Iji con^posaen 175^ l'ouvrage qui porte pour titre : Mes Jlêverict, Une anecdote singulière, et qu'on aura peine à croire , c'est
qu^Il était malade et avait la fièvre lorsqu'il le fit. L'ouvrage fut composé en treize nuits j il le retoucha , et y fit des augmentations après la paix de ijSô. *
Fa^jre 335. (il) L'électetir de Saxe, au commencement de cette guerre , offrit au comte son frère le commandement général de toutes ses trou* pes ^ celui-ci aima mieux serVir en France en qualité de maréchal-nlecamp , et, se rendit sur le Rhin , à Tarmée de M. de Bervick.
Ibid. (la) Le aS octobre 1733, après le passage du Rhin, il monte à la tranchée au fort de Khel, et a un capitaine tué à côté de lai. En 1734» au commencement de la campagne, à la tête de deux cents dragons ^ ii se rend maître d'un convoi gardé par douse cents hommes. Le Q7 avril, il se trouve à deux assauts qui se livrent le même jour à la ville de Trar* hack , dans le Palatînat. Au second assaut, il voit^ept grenadiers tomber autour de lui. A Etlingen, à la tête d'un détachement de grenadiers, il pénètre dans les lignes des ennemis , en fait un grand carnage, et dé** cide la victoire. Au siège de Philisbourg, fameux par sa dilficulté et par la mort du maréchal de Bervick, il est chargé d'un très^rand nombre d'attaques qu'il exécute avec autant de succès que d'intrépidité. Ce fut immédiatement après ce siège qu'il fut nommé lieutenant-général; l'acte par lequel le roi lui donne ce grade dans ses armées, est du i*'. août 1734.
Ibid. (j3) En 1735, le prince Eugène qui commandait l'armée impériale , avait formé le projet de passer le Rhin k Manheim, et de pénétrer dans le pays messin ; le maréchal de Coigny détacha le comte de Saxe pour arrêter les impériaux ^ le comte chobit un poste si avantageux , que le prince Eugène , quoique très-supérieur en forces , n'osa, jamais hasarder ce passçige.
JU'age 336. (i4) Par 1^ paix de 1736, Stanislas Leczinski , beau-père de Lquîs Xy , élu deux fois roi de Pologne , l'une en 1704» l'autre en 1733 , renonça à ce royaume , en gardant le titre de roi. Le duché de Lorraine et de Bar hii fut donné «n dédommagement ^ et François , duc de Lorraine , gendre de l'empereur, eut en échange le grand duché de Toscane.
Ibid. (i5) Le comte de Sate avait connu, en i73i , le chevalier Follard , et s'était lié avec lui j cet officier, passionné dès son enfance pour l'art de la guerre , avait passé sa vie à combattre etii méditer. C'était un guerrier plein de vues , qui joignait la méthode k la hardiesse des idées. C'est aux makres de l'art k décider s'il eut raison de vouloir appliquer à tous les lieux et à toutes les circonstances son système de la colonne, et de rapporter tout k cet objet. Il a laissé dans un commentaire sur Polybe le vaste dépôt de ses connaissances et de ses réflexions. Ces deux homi^s que le même godt , ou plutèt la même passion avait unis, te* naieni tous Tes jours ensemble des confiérenceade deux ou troîs heures > où ils se communiquaient leurs idées sur led opérations militaires.
Ce fut dans le même temps que le comte de Saxe étudia tous les auteurs aacMns qui ont traité delà guerre. Il lut Polybe en entier; il avait un goÀt particulier pour un auteur peu connu , et qui cependant mente de l'être ; c'est Onozander ,- qu» vivait sons les empereurs romains. H a fait un ouvrage sur la manière de conduuv les armées. Le comte de Saxe l'avait souveut à la main , et le portait toujours avec lui. Nouâ n'en
avpns jusqu^ici qu^une traductioa en vieux style; on nous en promet une nouvelle de M. le baron de Zurlauben, membre de rAcâdémie fojaledes inscriptioDs'« et aul^ur de lliistoire militaire des Suissc^s.
Page ^'56. (i6j Prague fut assiégée à la fin de novembre 1741- L'électeur de Bavière , depuis empereur sous le nom' de Charles VII , confia au comte de Saxe les opéra tious du siège. La grandeur immense de <:ette capitale , le grand nombre des troupes qui formaient la garnison , le défaut de vivres dans le camp , les rigueurs excessives de la saison, et plus que tout cela l'aipproche d^une armée de trente mille hommes qui volait à son secours, et qui n'était plus qu'à cinq lieues, tout cela faisait craindre beaucoup pour le succès. Le comte de Sa^xe résolut de prévenir l'arrivée des ennemis, et d'emporter la ville par escalade. Il confie son
Î>roiet à un officier digne de' le seconder; c'était M. de Chevert, alors ieutenant-colonel , et depuis lieutenant-général. Cet officier se. servît d'un sergent dont la valeur lui était connue. L'instruction singulière qu'il lui donna mérite & jamais d'être conservée : « Tu te rendras , dit- » il , en tel endroit ; tu appliqueras une échelle contre le mur ; tu mon- 3» teras j on criera qui vive ? tu ne répondras rien ; on te tirera , on te a manquera j tu égorgeras la sentinelle , et je suis à toi. m Le sergent ne pensa pas même à faire une objection ; tout fut exécuté de point en point. Le sergent monta , fut tiré , fut manqué j M. de Chevert le suivit , et la ville fut prise. C'était le i5 novembre , la nuit même du jour où la tranchée avait été ouverte.
. ' PageZ'5']. (17) La conquête d^Egra était d'autant plus importante, que les ennemis y avaient tous leurs magasins. Cette ville était si forte, que le prince Charles crut qu'il n'était pas nécessaire d'y jeter du secours. Elle fut investie par le comte de Saxe le 1 avril 174^- Une garnison nombreuse , un chef habile , l'abondance de tout ce qui fait le nerf et le ressort de la guerre , toutes les ressources de cet art ingénieux et savant inventé par les modernes pour défendre les pUces , ne purent empêcher qu'elle ne fût piîse après quelques jours de tranchée ouverte. Cette conquête fit beaucoup de bruit dans l'Europe , et causa la plus grande joie à l'empereur Charles YII, qui écrivit de sa propre main au coitite de Saxe pour l'en féliciter.
Page 339. (18) Dans l'hiver de 1745, il se conclut un traité d'union à Varsovie, entre la reine de Hongrie , le roi d'Angleterre, l'électeur de Saxe et la Hollande. L'ambassadeur des États-Généraux ayant rencontré le inaréchal de Saxe dans la galerie de Versailles , lui demanda ce qu'il pensait de ce traité. « Cela est fort indifférent à la France, reprit le ma- » réchalj mais si le roi, mon maître, veut me donner carte blanche, ï> j'en irai lire l'original à la Haye , avant que l'année soit passée* »
Page 559. (19) Lorsque la bataille de Fontenoy se livra, le maréchal de Saxe était presque mourant ; il se faisait traîner dans une voiture d'osier pour visiter tous les postes. Pendant l'action , il monta à cheval; mais son extrême faiblesse faisait craindre qu'il n'expirât je» tout moment. C'est ce qui fit dire au roi de Prusse , dans une lettre qu'il lui écrivit long-temps après : « qo^agitant, il y a quelques jours la question 1» de savoir quelle était la bataille de ce siècle qui avait fait le plus » d'honneur au général , les uns avaient proposé callc d'Âlmanza , et les
» autres celle de Turin , mais qu'enfin tout le monde était d'accord que V c'était sans contredit celle dont le général était à la mort lorsqu'elle. » se donna. » ./
Page 340. (ao) Cette fameuse colonne dont on-a fait honneur au génie de nos ennemis , fut presque l'ouvrage du hasard. L'infanterie anglaise était d'abord rangée sur deux lignes , et ses flancs , exposés au feu de notre artillerie , souiTraient beaucoup ; ce fut ce qui obligea cette infanterie à se resserrer pour présenter un froÀt moins large , et à former ce bataillon carré qui fit tant de progrès et de ravages , et qui donna pendant une heure entière la victoire à nos ennemis. Le maréchal de Saxe, pour l'entoiicer, le fit attaquer en même tomps de front et par tes tlancs. Ces trois attaques concertées ensemble, et exécutées avec la plus grande intrépidité, arrachèrent enfin la victoire aux Anglais.
Page "5^1, (21) Au mois d'avril 1746» le roi donna au maréchal de Saxe des lettres de naturalité^ elles sont conçues dans les termes les plus honorables et les plus flatteurs. Après la bataille de Raucoux , il lui fit présent de ^ix pièces de canon qui faisaient partie de l'artillene prise sur les ennemis: honneur rare , et qui de la part d'un roi est la marque de la plus grande confiance. H lui avait déjà donné le château de* Chambord , pour en jouir durant sa vie , comme d'un bien propre. Le mariage de M. le dauphin avec la princesse royale de Saxe, mit le comble à la considération dont jouissait le maréchal. En 1747 il fut créé maréchal-général de toutes les armées du roi. Les provisions sont datées du 12 janvier. Enfin, au mois de janvier 1748,1e roi le nomma commandant-général de tous les Pays-Bas nouvellement conquis. Je suis entré dans tous ces détails, parce qu'ils font autant d'honneur au souverain qui récompense , qu'au sujet qui mérite de l'être.
La nation imitait son roi dans la reconnaissance qu'elle témoignait au maréchal de Saxe j et là-dessus elle n'avait pas besoin d exemple. Aucune nation peut -être n'est aussi sensible à la gloire militaire que les Français. A ce sentiment se joignait encore dans la capitale cette vivacité ardente qui fait que tous les sentimens se communiquent avec rapidité, qui fait qu'on admire, qu'on exagère , qu'on y a tous les jours besoin d'être étonné de quelque chose , et surtout que chacun répète fidèlement ce qu'il a entendu , éloge ou satire , n'importe. Cht'z un tel peuple , un général qui a de grands succès ne peut manquer d'être célébré. Le maréchal de Saxe était donc l'objet d^ toutes les conversations. Lorsqu'au retour de ses campagnes il paraissait au spectacle , il était sûr d'attirer tous les regards ^ on l'applaudissait avec transport. On sait qu'au théAtre de l'Opéra , une actrice qui représentait la Gloire y après avoir chanté quelques vers de son rôle, lui présenta une couronne de laurier qu'elle avait à la main. La même chose était arrivée au maréchal de Yillars. Ainsi ces deux généraux reçurent à Paris, de la main d'une actrice, le même honneur que les Scipîon et les Pompée recevaient autrefois au Capitole,^u (peuple et du sénat romain. .
Page 34^* (a^) Berg-op-zoom avait été assiégé deux fois ; l'une par le prince de Parme, en i588 j l'autre par Spinola , en 1633 : et ces deux l^énéraux avaient vu leurs eflbrts échouer devant cette place. La con-
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quête tn était plus dîfScSe encore depuis les ouvrages immenses qne I« célèbre Gohora avait ajoutés aux anciennes fortifications. Les inondations des marais, TabotAance de toutes sortes de provisions, trois cents pièces d^artilieriev une garnison nombreuse, une armée redoatal>le qui était aux portes de la ville, tout conspirait à faire croire li l^arope qu*une teHe entreprise ne pouvait réussir. M. de Lowendalb vainÉpiit tous les obstacles, et la ville fut prise IVpée k la main , le 1 1 septembre 1747, lorsque la brèche était à peine praticable. On trouva dnns le port dix-sept grandes barques chargées de provisions, avec cette adresse en gros caractères : A linvincible garnison de Berg-op-zoom.
Page 543* (^3) Le maréchal de Saxe mourut & €!hambord le 5o novembre 1750, après neuf jours de maladie. Son intention avait été de n^avoir ni sépulture ni pompe funèbre. Il avait demandé que son corps fût brAlé dans la chaux vive , k afin , ajouta-t-îl , qn^il ne reste pins rien » de moi dans le monde , que ma mémoire parmi mes aniis. » Le roi , trop îuste et trop sensible pour souscrire à cette demande, voulfit donner k ses sujets Texemple d^onorer ce grand homme ,<niéme lorsqu'il n^était plus. Son corps fut embaumé , et transporté avec la plus grande pompe à Strasbourg , pour y être inhumé dans Téglise luthérienne de S. -Thomas- On Tavait souvent sollicité à se faire catholique , mais il refusa toujours de changer de religion ; il ne voulut imiter Turenne que dans les combats; c'est ce qui fit dire à la reine ce mot connu : « G^est dommage quVn ne puisse dire un De profundie pour » celui qui a fait chanter tant de TeVtum. »
On prodigua k sa cendre tous ces honneurs funèbres , si vains lorsqu'ils ne sont accordés qu^aux titres et à la naissance , si respectables lorsque c'est un hommage qne la reconnaissance rend au mérite. Le beau mausolée dont le modèle a déjà été admiré au Louvi^> et qui doit être exécuté en marbre par le célèbre Pigalle , achèvera de consacrer la reconnaissance du roi et la gloire du maréchal.