ANECDOTES
xJ V n'a présenta dans cet éloge le maréchal de Saxe que comme homiiîe de guerre ; c'est sous ce point de vue qu'il a mérité notre reconnaissance , et qu'il a été grand. Si, après avoir vu le héros, on veut connaître l'homme , voici quelques détails que son nom peut rendra iutéressans. ^
On sait qu'il aima beaucoup les plaisirs, et quH ne fut pas toujours très -délicat sur le choix j il avait plutôt des goûts que des passions , et ces goûts se multipliaient ou changeaient souvent. Sa morale sur cet objet ressemblait assez à celle des anciens héros , dont il avait la force. Son caractère fier et libre ne lui permettait guère de s assujétir k plaire,
DU MARECHAL DE SAXE. 35 r
et-il aimait mieux commander Fâmour que le mériter. Cependant, au milieu de tous ces goûta , qu^on ne peut pas même trop honorer da nom d'attacbemens , il ne perdit pas de vue sa profession. Partout où il allait, il ayait une bibliothèque de guerre , et dans les momens même oii il semblait le plus occupé des plaisirs , il ne manquait jamais de se retirer pour étiiidier au moins deux ou trois heures. Ce contraste d^une grande Idée qui le suivait partout , et d^amusemens qui n^étaient pas toujours fort nobles, peut servir à faire connaître les hommes.
Etant encore jeune, il fut attaché à la célèbre Le Couvreur, et se plaisait beaucoup dans sa société. Follard, Polybe et son génie firent son éducation pour la guerre ; mademoiselle Le Couvreur la fît pour les choses agréables.' Elle lui fît lire la plupart de nos poètes , lui apprit beaucoup de vers , et orna son esprit de cette littérature légère qui à la vérité sied mieux à nue actrice qu% un héros , et qui est plutôt un agrément qu'un mérite ; c'était Omphale qui parait Hercule. Heureusement il eut mieux à Taire dans la suite que de cultiver ce genre d'éducation.
Eunt m^mmé duc de Cotuiand», et obligé de combattre la Pologne et la Russie , mademoiselle Le Couvreur mit ses pierreries en gage pour une somme de quarante mille francs qu'elle lui envoya. L'actrice capable d'un pareil trait était digne de joner Comélie.
Le maréchal de Saxe , à la guerre , se délassait presque tous les jours, par les spectacles , des fatigues du commandement. Quelquefois on venait lui rendre compte dans sa loge des démarches des ennemis , il donnait ses ordres , et se remettait tranquillement & écouter la pièce.
On sait que la veille d'une bataille, étant au spectacle, l'actevtr chargé d'annoncer dit qu'on ne jouerait pas le lendemam à cause de la bataille, mais annonça la pièce pour le jour d'après j il faUait une victoire pour que les acteurs tinssent parole , et ib fa tinrent. Il faut convenir que cette manière de faire la guerre n'était guère celle des Seipion j mais le maréchal de Saxe avait pris les mœurs de la nation qu'il commandait. n faisait comme elle un jeu des combats , et unissait aux plaisirs un courage profond et calme » comme elle y a joint de tont temps un courage impétueux et brillant.
Tout s'allie chez les hommes. On peut quelquefois aimer les plaisirs et être cruel ; le maréchal de Saxe était humain. S savait respecter le sang des soldats , et le ménageait. Un jour un officier général lui monirantoin poste ifii pouvait être ulâe : « H ne vous coétera pas , dit-il , » plus de douie grenadiers. Passe encore, dit le maréchal, fA c'était » douze lieutenans-générauK. nSans doute , par cette plaisanterie , il ne voulait point blesser un corps d'ofiiciers respectables, et qui , par leurs services comme par leur (^ade , sont la plupart destinés à commander. U voulut seulement faire voir combien u ménageait un corps de soldats célèbre par sa valeur.
La nuit qui précéda la bataille de Rauconx, il était dans sa tente, triste et plongé dans une rêverie profonde. M. Sénac, avec qui. dans oe moment il se trouvait seul , lui demande le sujet de sa tristesse j k maréchal lui répondit en parodiant ces vers d'Andromaque :
Songe, songe, Senac, à cette nuit crneUe ,
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle ;
Songe aux cris des vainqueurs , songe aux cris des monrans ,
Dans la flamme étoufTc's , sous le fer expirans , etc.
n ajouta un moment après : Et tous ces solfiais n'en savent rien encore! Ce mouvemeot d'ua géuéral qui dans ic silence de la nuit s'attriste en pensant aux massacres du lendemain , et fait réflexion que de tant de milliers d^homraes qui dorment , une partie ne se réveillera que pour mourir, a quelque chose de profond, de sensible et de tendre qui n^est pas ordinaire.
Ce même homme qui s'attendrissait sur le sort des soldats , faisait valoir avec zèle les services des ofïiciei's, et les appuyait à la cour de tout son crédit. Il avait pour le mérite militaire cette estime profonde et réfléchie que doit avoir un homme qui ne s'est jamais occupé que d'une idée; ce sentiment ne Tempccba point de rendre quelquefois des services d'un autre genre. Un jeune oJlîcier , dans un de ces momens où. la crainte l'emporte sur le devoir, et où Ton consulte plus^la nature que l'honneur, avait disparu j son absence avait été remarquée. Tout se déchaînait, les hommes braves par estime. pour la valeur, ceux qui l'étaient moins pour se persuader à eux-mêmes et aux autres qu'ils étaient fort au-dessus d'une telle faiblelse. Le maréchal de Saxe l'apprend , dit qu'il a donné à cet ofQcier une commission secrète , et le fait avertir de paraître le lendemain pubHquement à son lever. L'officier s'y rend ; le maréchal va au-devant de lui, lui parle quelque temps en secret , et le loue ensuite tout haut d'avoir rempli avec autant de promptitude que d'intelligence les ordres qu'il lui a donnés. Par cette conduite il conserva un citoyen à l'État ^ sauva l'honneur d'unefamiUe , et empêcha qu'une faiblesse d'un moment ne Ht le malheur et la honte d'une vie entière. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que cet officier fut par la suite le plus brave des hommes.
Quelquefois il employait dans ses propos une certaine sévérité militaire qui tenait k la hauteur d'un homme accoutumé à faire le sort des Etats. Il assiégeait une place j on vint pour capituler j h la tête- des députés était un homme qui se préparait à lui faire un discours, x Mon- >» sieur le harangueur , dit le maréchal , ce n'est point aux bourgeois jtt à se mêler des querelles des princes \ point de discours. »
Il était iraoossible que le maréchal de Saxe n'eût point d^amlytion. Frère naturel du roi de Pologne, élu souverain de la Courlande, accoutumé pendant une époque de sa vie au commandement des armées , espèce de despotisme le plus absolu, il avait de plus une imagination forte^t inquiète , et une âme ardente qui se portait avec impétuosité à tout^ qualité sans laquelle peut-être il n'y a point de grands talens^ dans aucun genre. Cette force d'imagination lui inspira quelquefob des idées singulières, et qui semblaient appartenir à un autre siècle et à d'autres mœurs : c'était l'excès de la sève dans une plante forte et vigou* rease ^ il eut de bonne heure la fantaisie d'être roi ; et comme en regardant autour de lui il trouva les places occupées , il jeta les yeux sur
cette nation qui depuis dix-sept cents ans n'a ni souverain ni patrie , qui est partout dispersée et partout ^angère , et se console de sa pro^np* tion par ses espérances et ses ricnesses. Ce projet extraordinaire Toc* cupa quelque temps; on ne sait i^ à quel point les Juifs s'y prêtèrent, ni jusqu'où allèrent ses négociations avec eux, ni quel était son plan. On sait feulement que ce projet fut connu dans le monde : et ses amis l'en plaisantaient quelquefois.
• L'idée de la souveraineté de la Courlande, comme nous l'avons vu« était beaucoup mieux fondée, mais ne réussit pas mieux.
U en eut une troisième qui avait quelque chose de plus vaste , et qui aurait pu influer sur le sort de l^Europe^ c'était de devenir empereur de Russie. Ce projet, qui au premier coup d'œil parait chimérique, ne l'était pourtant point. En 17^26, le comte de Saxe inspira, comme on sait , la passion la plus forte à la prmcesse Ivanouska , duchesse douairière de Courlande j il n'aurait tenu alors qu'à lui de l'épouser. Cette passion dura long-temps, mais ne fut point heureuse; les infidélités redoublées du comte excitèrent d'abord fa jalousie de la princesse , puis ses fureurs , puis sa haine , et tout finit enfin par l'indifférence. Tant qu'èUe ne fut que souveraine à Mittaw, le comte se consola, pailles plaisirs, d'un mariage quHl regrettait peu; mais en 1730, cette princesse, nièce de Pierre-le-Grand , fut appelée au trône de Russie. Alora il sentit des remords de ses infidélités , et montra pour l'impératrice beaucoup plus d'attachement qu'il n'en avait eu pour la duchesse; il n'était plus temps , les illusions de l'amour étaient dissipées , et elle craignit apparemment de se donner un maître. Cependant le comte de Saxe ne perdit pas d'aboixl l'espérance, et son imagination formait de vastes projets qu'il ne devait poinl exécuter. Il y en avait un surtout qui l'occupait souvent : une fois monté sur le trOne de Russie , il voulait , disait-il , passer quelques années à discipliner, selon sa nouvelle méthode , deux cent mille Russes ; il comptait ensuite marcher à leur tête , attaquer l'empire des Turcs , le conquérir , s'eipparer de Constantinople ; et maître de ces deux vastes Ëtat5, souverain d'un empire qui s'étendrait de la Pologne aux frontières de la Perse , et de la Suède à la Chine, se faire enterrer dans Sainte-Sophie. Ce plan immense lui paraissait tout simple ; et dès qu'il aurait le titre de czari il ne semblait pas douter un moment de l'exécution. Qui sait véritablement ce qui serait arrivé?. Peut-être la face d'une partie de l'Europe et de presque toute l'Asie, aurait été changée. Peut-être un hommo-tel que le maréchal de Saxe , à la tête d'une armée de deux cent mille hommes bien disciplinés , et se précipitant sur l'Asie , aurait renouvelé les exemples des anciennes conquêtes, et fait revivre dans cette partie du monde toujours faible et toujours vaincue , les temps des Tamerlan et des Gengis. Au reste , tout ce grand roman qui ressemblait assez à celui de Pyrrhus, était destiné à mourir dans sa tête. Tout dépendait d'une femme ; e\ un mariage manqué fit que l'univers resta tranquille.
Le comte de Saxe, toujours poursuivi par l'idée de régner, eut aussi des vues sur le royaume de Corse ; il y a apparence qu'il eût joué dans cette lie un rôle différent de celui du roi liiéodore , et qu'il n'eût pas fini par aller mourir de faim en Angleterre.
Enfin , dans la guerre de 1741 , il se consola d^ n'élre pas souTeraîn , en faisant le destki des rois. Ses soccès^ ses victoires ;cent mille faoaames k commander, et trois nations à combattre , sufBrent pour occuper rinquiétude et Tactivité de son âme. Mais après la paix ses projets re-> commencèrent; le repos et la solitude Peflfrayaîent. Il avait euplusienns fois ridée de se faire an ètablisement en Amérique , et surtout au firésil ) là il aurait voulu s^emparer de quelques viUes, armer et discipliner k Teuropéenae les Indiitans du pays, et peut-être devenir le foMatenr d'un empire. La paix d'Aix-la-Chapelle lui donna du loisir pour recommenœr ses romans. On prétend que lorsqu^jil mourut il en voulait enfin réaliser un , et qu'il avait déjà trois vaisseaux commandés en Suède pour quelque expédition dans le Nouveau-Mkmde. Je ne parle pas d'un autre projet d'établissement dans une des tles de l'Amérique septentrionale, 9ur laquelle il eut des vues. On croit que TAngleterre et la Hollande en prirent de l'ombrage ; et c^st ce qui arrêta l'entreprise.
Telle «st la suite d'idées extraotdinaires qui Occupa Imagination du comte de Saxe pendant tout le cours de sa vie. Cette espèce d'agitation secrète qui le tourmentait , jointe k ses grands talens pour la guerre , aurait peut-être pu dans d'autres pays et d'autres temps en faire un homme propre k des révolutions. U semblait que les événemens ordinaires de fa vie laissassent toujours une partie de son âme oisive , et qu'impoituné de ses forces, il voulût se dédommager, par ses projet», du repos auquel il était condamné. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le même homme dont les idées semblaient tenir Isien plus k une imagination ardente que réglée , et qui forma souvent des projets bien plus hardis qUe raisomiés, dès quil était & la tête des armées, n'avait que les vues les plus sages , et employait toujours les moyens les plus sûrs. Ce contraste entre son caractère et son génie n'a point encore été observé, et mérile » je ccvis, de l'être.