‹ Œuvres de ThomasChapitre 53 sur 64 · UEUIENANT -GÉNÉRAL DES ARMÉES NAVALES · texte numérisé non relu

UEUIENANT -GÉNÉRAL DES ARMÉES NAVALES

Parèm ad mortes aostras terra latè patet.

mJe tous l€s spectacles que l*îfidiistrîe Àe l'homme a donnes au monde , il n'en est peut-être aucun de plus admirable que la savigation. Un être faible et mortel, attache à la terre, a osé se transporter sur un élément inconnu et terrible, suspendre des édifices sur les eaux, donner des lois aux vents , et Toler aux extrémités de l'univers sous un ciel qui n'était point fait'pour lui.

Mais telle est notre destinée ; l'esprit humain est aussi perrers qu'il est grand , et le crime se place à côté du génie» Les hommes ont abusé de tout ; des végétaux pour en former des poisons , du fer pour s'égorger , de l'or pour se corrompre , des arts pour multiplier les moyens de se détruire : ils ont abusé surtout de l'art de la navigation. La mer est devenue us champ de carnage , et les flots ont été ensanglantés par la guerre.

Ainsi, les deux parties du globe sont également le théâtre de' nos malheurs et de nos crimes. Je n'y. vois qu'une différence. En promenant nos regards sur la surface de la terre , nous y aper-' cevons des ruines , des restes d'embrasemens , des champs et des forêts incultes , ou étaient autrefois des villes florissanftes , monu* mens de ravages qui peuvent nous arrêter, en nous inspirant une terreur utile ; mais la mer , qui a été le tombeaa d'une partie du genre humain , n'offre aucun vestige de tant de désastres. Tous les jours le navigateur passe avec sécurité et avec joie sur des lieux oh des milliers d'hommes ont péri.

Peut-être (i) devons-nous regretter ces temps d'une heureuse ignorance, où nos aïeux moins grands, mais moins criminels, sans industrie , mais sans remords , vivaient pauvres «t vertueux , et mouraientdans le champ qui les avait vas naître. Maison voudrait en vain persuader à Thomme de renoncer à des forces qui lui sont pernicieuses , rien ne l'effraie autant que sa faiblesse. La navigation est devenue pour les peuples policés un fléau nécessaire , aussi utile aux Etats (2) que ^neste au genre humain.

La France , liée à toute l'Europe par son commerce , au Nouveau-Monde par ses colonies , obligée de combattre les flottes de deux peuples puissans , vit autrefois la mer remplie de'ses vaisseaux, et plusieurs hommes célèbres la rendirent victorieuse sur cet élément. La renommée, parmi ces noms > a publié long-temps

le nom de Dugnaj-^Trouîn. Il a droit à (a reconnaissance de sa patrie, puisqu'il en fut le vengeur.

Dans Athènes , c'étaient les plus fameux orateurs qui cëléfcraient les vainqueurs de Salamineet de Marathon , et ils avaieoù pour auditeurs les Socrate et les Përiclës. Je n'ai point les mêmes talens, et j'ai des fuges aussi redoutables : mais ici la vérité sera presque toujours étonnante par elle-même. Dans un sujet aussi g^and , c'est être éloquent que d'être sincère.

JepeM^^^^ Difguay-Trouin , d'abord simple armateur, et faisant dans cette çcole l'apprentissage de la marine. Je le peiadrai ensuite dans la marine royale , et servant le roi et l'Etat dans }es plus grandes entreprises. •

Le sujet ^ue je traite m'annonce que j'exciterai l'attentîaa de mes concitoyens. Quelle que soit l'indifférence de notre siècle pour lès talens qui l'honorent , il rend du moins justice à ceux qui ne sont plus.

^ïlEMIÈRE l^AILTIE.

Qu'EST-cfî ^u'nn lioamis de mer'^ (3) ? c'est un 'homme qoî , placé sur un élément orageux où il a des ennemis à combattre , doit mettce toute la nature d'intelligence avec lui-même ; con^ naître tontes les qualités du navire qu'il monte , en saisir d'un coup d'œil toutes les parties ; leur commander conune l'âme com* mande au corps, avec le même empire et la même rapidité; distinguer la direction réelle des vents de leur direction appa-^ rente ; diminner ou augmenter à son gré l'impulsion ; tirer de la même force des effets tout contraires ; se rendre maître de ragi-* tation des vagues, ou même la faire concourir à la victoire ; nnichaîner l'inconstance de tant de causes différentes , de la com-» binaison desquelles résulte le ^ccès; enfin, calculer les probabilités et maîtriser les hasards , tel est l'art d'un homn^e de mer.

La nature sans doute contribue à le former i elle lui donne le génie des détails , ce coup d'œil qui saisit les rap])orts , cet instinct qui décide tandis que la raison balance , ^t le courage qui agit quand la raison délibère. Mais la nature ne fait que commencer l'ouvrage , c'est à Thommeà l'achever ; il fatit qu'il ajoute les con-naissances aux talens. Oii les prendra-t-il ? $era*-ce au milieu des 'Cours? da^s les villes? dans l'oisiveté des ports? Non, ce sera parmi les travaux , les dangers et les épreuves de la mer. Mais ce$ épreuves ne doivent point être dangereuses pour la patrie : il faut' que l'homme de mer soit éprouvé au plus grand risque pour luimême , au moindre jpour l'Etat. J'oserai donc le dire ( car les préjugés nationaux n'ont point d'empire sur la vérité) , nous ne gérons puissans sur les mers que lorsque la marine marchanda

SL*ra la p^inîëre de la marine royale : rAngleterre nous en donne l'exemple. Ayons le courage d'adopter une vérité qui nous est montrée par un ennemi (4) 9 ou laissons-nous convaincre du moins par l'exemple de nos grands hommes. C'est du sein de la marine marchande que sont sortis i^t Jean-Bart , et Tourville , et le chevalier Paul (5) : c'est eUe qui a formé Duguay-Trouin.

Le ciel, qui le -destinait à faire de grandes choses, lui accorda la faveur de naître sans aïeux. La véritable noblesse .-est de servir l'Etat : Iç sang qui coule pour l'a patrie est toujours nobte.

Remarquons (6) , à l'honneur delà Bretagne , que cette province lui donna le jour; et à la gloire du commerce, qn'il naquit au sein de cette profession que l'orgueil dédaigne , et qui fait la grandeur des £lat9.

La France , qui était alors toute puissante , soutenait la guerre contre l'Europe. La superstitieuse crédulité des anciens n'eût pas manqué d'observer que l'année de sa naissance fut marquée par trois batailles navales (7) .

' Accoutumé des l'enfance au spectacle des vaisseaux , Duguay- Trouin éprouve à cette vue cette émotion secrète , ce désir inquiet et actif, qui annonce ou les grands talens , ou les grandes passions. Déjà son âme s'éJance sur les mers. Mais la paix règne dans l'Europe ; Dimègue a désarmé les nations. Bientôt cette paix est troublée , et l'orage s'élève du sein de l'Angleterre. Un prince , qui dans un corps faible et sous des dehors froids , cachait tout le feu et toute l'activité d'une âme ambitieuse , austère dans ses mœurs, profond dans sa politique, opiniâtre dansées desseins, guerrier aussi habile que malheureux, assez maître de lui-même pour choisir ses vertus ou ses vices , Guillaume avait su mettre à profit pour sa grandeur le courage altier de ce peuple qui juge ses rois.

Louis Xiy , qui ne voyait point le danger partout oii il voyait la gloire, s'iirme pour' remettre Jacques II sur le trône. Tandis que BoufHers et Yanban réunis font trembler l'Allemagne , que Luxembourg en Flandres fait revivre Coudé , que Catinat déploie en Italie l'âme d'un héros et d'un sage, les flottes de Louis couvrent les mers. O jours de notre grandeur ! *

L'âme des sujets s'élève insensiblement au niveau de celle des rois , et toute nation est capable dé grandes choses sous un grand prince. De toutes les provinces maritimes partent des vaisseaux (8) qui , guidés par des armateurs , vont, sous l'étendart commun de 'la patrie , unir la guerre au commerce. C'est sur une frégate armée par sa famille, que Duguay-Trouin commence sa carrière (9). Il commence comme Turenne ; et pour commander un jour , il appprend . à obéir.

Si jamais l'homme eut occasion de dévelower cet instinct de

courage que lui donùa la nature, c'est dans le§comtMit& qui se liTrent sur mer. Les batailleâ de terre présentent , k la Terile , un spectacle terrible ; bmîs du moins* le sol qui porte les combat- Uns ne mejutce poii^ de s*entr'ouvrir sous lef rs pas; l'air qvi les euTtronne n'est pas leur ennemi , et les laisse diriger leurs mouvemens à lenr grc ; la terre entière leur est ouTerte pour échapper au danger. Dans les combats de mer, tout conspire^ aagixienter les périls , à diminuer les ressources. L'eau n'offre que de« abîmes, dont la surface balancée par d'étemelles secousses , est tocijoan prête à s'ouvrir. L'air agité parles vents produit les orales, trempe les efforts de l'homnie et le précipite au-devant de la mort qu'il veut éviter. Le feu déploie s^r les eaux son activité terrible , entr'ouvre les vaisseaui^ , et réunit la double horreur d'un naofirage et d'un embrasement. La terre , ou reculée à une grande distance , refuse soa asile; ou si elle est près , sa proximité même est dangereuse, et le refuge est souvent un écueil. L'homme isolé est séparé du monde entier ,'est resserré dans une prison étroite, d'où il ne peut sortir , tandis que la mort y entre de tontes parts. Mais parmi ces horreurs, il trouve quelque chose de plus terrible pour lui : c'est l'homme son semblable , qui armé du fer, et mêlant l'art à la fureur , l'approche , le joint, le combat, kitte contre lui sur ce vaste tombeau , et unit les efforts de sa rage à celle de l'eau , des vents et du feu.

Dugui^-Trouin avait reçu «ette intrépidité d'âme qui fait yoir le danger comme si on n'y était pas exposé , et qui le fait brater comme si on ne le voyait pas. Son courage était encore affermi par une espèce de philosopï^ie guerrière, ir avait adopté l'opinion qui nous peint tous les érénemens enchaînés par un ordre absolu et irrévocable; opinion dangereuse pour le philos(^e, accablante pour le citoyen paisible , mais favorable au guerrier , et qui fut celle des conquérans arabes, de Charles XII et de Pierre-le-Grand. L'intrépidité qu'elle inspire fut la première qualité qu'on vit briller en kii. U y a du progrès dans le génie qui ne se développe que par degrés ; il n'y en a point dans- la valeur, qui est tout à coupée qu'elle doit être. *

Quinze vaisseaux ennemis déploient le pavillon d'Angleterre et présentent un front redoutable. Le capitaine de la frégate oii est Duguay-»Tronin se livre à une terreur qu'il est en droit d'appeler prudence. Il veut fuir ; Dnguay-Trouin en est indigné : il prend cet ascendant que les grandes âmes ont sur les faibles. On combat : il aurait eu trop de regrets, si quelqu'un atant lui se îàt élancé dans le premier vaisseau eimemi. Son sang coule ; 'û s'applaudit de le voir couler : c'est la première offrande qu'il fiik i '* patrie. Déjà il est vengé, et le vaisseau porte le pavillon franfais-

DE DUGUAY-TROUIN. SSg

C'est peu pour lai.d'a\oir vaincu, laodis qu'il peut encore combattre : il est prêt à s'élancer penr un second abordage ^ r impétuosité du choc le précipite dans les flots ; à peine écliappé au iiaufrage , il va se couvrir du sang des ennemis. Sa valeur a <l#cidé cette seconde victoire , il vole à une troisième. Tout cëde a son coulage* Un tranquille observateur.de la nature , qui , assis sur le sommet d'un rocher , a passé des heures délicieuses à contempler une belle campagne , voit avec regret sur le soir l'ombre qui s'épaissit et qui vient lui dérober ce spectacle. Dugnaj- Trouin , vainqueur de tiois vaisseaux , et tout couvert de sang, s'afflige que la lumière , en fuyant ^ interrompe ses triomphes.

I>éjà il est digne de commander. Sa famille lui confie un vais- 5Q^u ; bientôt son roi lui confiera ceux de l'Etat. Une âme telle que la sienne dut être flattée d'être indépendante.

La (ATtune peut élever contra lui des tempêtes y mais elle ne peut lui ôter l'ardeur de se signaler. Jeté sur les côtes d'Irlande , il nuet à profit les orages (lo). La flamme des vaisseaux qu'il brûle éclaire ces tristes campagnes', oii fume encore le sang des malheureux soldats de Jacques II ^ et leurs ombres errantes sur deux champs 4e bataille connurent ati moins qu'elles avaient un vengeur. Le peuple qui découvrit et subjugua le Nouveau-Monde, commence k redouter ses efibrts. Mais ce n'est point à l'Espagne qu'il doit se rendre terrible, son destin est de la servir un jour. Les liiers^nsanglantëes par la défaite de la Hogue , et couvertes des débris de nos vaisseaux , virent dans le même temps triompher Duguay-Trouin (ii) ; et l'Angleterre, après avoir vaincu la France, fut vaincue par lui. •

« Tant qu'il restera en Europe quelque sentiment d'humanité , l'on se souviendra avec horreur de cette machine , merveille du génie de la destruction , qui devait en un instapt écraser une ville entière (la). Duguay-Trouin veut venger le lieu de sa naissance. Je le vois qui cherche partout sur l'océan àts ennemis à- combattre; mais les vaisseaux semblent fuir devant lui. Quel est cet homme extraordinaire ? quels sont ces pressentimens qu'il «'prouve (i3)? n'est ^e que Teflei -d'une imagination ardente qui voit ce qu'elle désire ? ou bien les héros <mt-ils un instinct supérieur qui n'est pas même soupçonné des âmes vulgaires? Le ciel le justifie , et la victoire est venue le chercher ; partout el'le le suit. Le pavillon de Flessingue a frappé ses regards; Flessingue , patrie de RujFter (i4)! Il croit voir ce grand homme; il se le repré* sente , non point chargé d'honneurs , nen point déceré par l'Espeigne de iou# les titres de la grandeur : il le voit montant par sa valeur y. des derniers rangs aux premiers , dispersant ses triomphes sur toutes les mers ; il le voit mourant pour son pays. Cette

36o ^ i^LOGE

image renflamme , il «ombdt : trois va^sea^x fuient ; le plus redoutable succombe et reconnaît son vainqueur.

Mais il est une école supérieure peut-être à celle de la victoire, c^est celle du malheur. Ne craignons rien pour sa gloire : é^ffàlt le caractère des héros d'être plus grands dans l'infortune que dans le succès. Marins , assis sur les ruines de Carthage , m'étonne plus que Mari us porté dans Rome sur un char de triomphe.

Six vaisseaux de guerre ont environné Dugnay-Trouin (i5) ; il .est seul , et il ose les combattre. Loin de lui cette prudence timide qui ne voit que les dangers, et ne voit pas l'honnenr. Quatre heures de combat n'ont pas épuisé son courage. Cent pièces d^artillerie tonnent sur son vaisseau ; ses mâts sont rompus , ses voiles sont déchirées , bientôt ses débvîs couvriront la mer. Une âme faible n'eût pensé qu'à se rendre ; une âme bouillante et féroce n'eût pensé qu'à mourir ; Duguay-Trouin ose encore espérer de . vaincre. Mais il est un point au-delà duquel les âmes commonei I ne passent jamais. Ses soldats se révoltent et refusent de oombattre; malheureux qui osent préférer la honte à laniortlEa i même temps le vaisseau s'embrase. Duguay-Trouin fait êteifidre les flammes , court à ses soldats^ les ranime , les ramène , mais il est lui-même frappé : il tombe , et il n'y a que .]'in^tant de sa chute qui puisse devenir le signal de sa défaite. Guerriers , ce n'est pas vous qui dispdsez du sort des combats , mais votre gloire est en vos mains : Duguay-Trouin vous apprend qu'il en est une indépendante du succès, l^es enneniis se rendirent maîtres de sa personne et de son vaisseau ; mais ses vertus , mais ce i;ourage altier et indomptable , cet honneur, l'idole d'un guerrier, et surtout d'un Français ; celte âme si fièr.e et si élevée , rien de tout cela ne fut en leur pouvoir ; et malgré la fortune , il fut re^ctable dans les fers.

Il est utile pour l'Etat qu'un grand homme ait , ou des faut^ ^ réparer , ou des disgrâces à faire oublier. Peut-être sans la défaite de Mariendal , T urenne eût fait moins de grandes choses ; et peutêtre Villars , s'il n'eût été "vaincu à Malplaquet , n'eût pas été vainqueur à Denain. Par quels exploits Duguay-Trouin se venge de sa prison (i6) ! Les cotes d'Angleterre deviennent le premier théâtre de ses victoires. Déjà il traîne six vaisseaux enchaînés. Il court au-devant d'une flotte de soixante voiles escortée par deux vaisseaux de guerre. La foudre lui en a soumis un ; trois abordages sanglans l'ont rendu maître de l'autre. Son roi daigna '"' envoyer une épée , présent digne de Duguay-Trouin. Il s^ ioin* * une escadre ; et prêt d'en venir aux mains , il donne un exerop'^ bien grand , celui de ne pat combattre , par esprit de subordination (17).

DE DUGUAY-TROUm. 36i

Il faut qu'il montre à tous les ennemis de la France celui qui en est le vengeur (i8). Les côtes d'Espagne le voient se couvrir de gloire, comme celles d'Angleterre. Son frère qui le seconde, combat, triomphe, et meurt à ses cotés (19). Ne le plaignons pas, puisqu'il est mort pour sa patrie : plaignons Duguay-Trouin, qui perd un frère , et la France qui perd un héros.

Il est appelé à de plus hautes entreprises , et les obstacles se multiplient pour augmenter sa gloire. Ce peuple qui couvre toutes les mers de ses flottes , qui d'abord esclave de l'Espagne , a corn* mencé par la vaincre et a fini par la protéger , grand dès qu'il est devenu libre , puissant et respecté dans l'Europe , conquérant et législateur dans les Indes , commerçant dans toutes les parties du monde , les Hollandais opposent à Duguay-Trouin des forces redoutables ; elles sont dirigées par une de ces âmes fortes et vigoureuses j qui dans les combats regardent la mort comme un honneur , et n'estiment la vie que pour la victoire (20) . Duguay-Trouin a trouvé un adversaire digne de sa valeur. Le feu qui l'anime enflamme ses troupes. Quatre fois elles s'élancent à l'abordage , quatre fois elles sont repoussées; mais son destin est d'être partout victorieut. Il revole à l'attaque, il triomphe. Duguay-Trouin honore sa victoire par l'humanité ; il regarde les blessures de son ennemi avec respect , il étanche ce sang généreux. Ainsi les héros savent rendre justice aux héros.

Mais quelle nuit succède à un jour de triomphe ! Le vaisseau victorieux , percé de coups de canon et battu par les vents , s'entr'* ouvre de toutes pftrts. Un. équipage qui n'est composé que de blessés et de mourans, cinq cents prisonniers à contenir, une tempête horrible contre laquelle il faut lutter , la mer qui entre à flots précipités dans le vaisseau , une foule de malheureux presque expirans de leurs blessures , fuyant l'eau qui les gagne , et se traînant sur les mains avec d'affreux huriemens , le tumulte, l'effroi, les cris de douleur mêlés aux cris du désordre, tant d'hommes qui attendent avec terreur l'instant oii ils vont être engloutis , quel spectacle pour Duguay-Trouin ! Tout ce que peut l'activité de la pitié et le sang*froid de la prudence est mis en usage , et ce jeune vainqueur triomphe des élémens comme de ses ennemis.

Nous ne l'avons vu jusqu'ici que dans ces momens rapides et terribles , 011 l'âme essaie ses forces au milieu des dangers. Mais il est pour l'homme de mer d'autres études , il est des momens plus tranquilles , ou dans le calme des sens , son génie s'instruit par les sciences et se forme par les réflexions. La marine , comme tous les autres arts, ne fut d'abord que le résultat informe de quelques rombinaisons grossières : car l'esprit du genre humain a eu son

en&Qce comme celui de tous les hommes. Le temps, qui agit lent^m^Bt ^ mais qui agit sans cesse i rexpérieqce qui voit ^us les avantages #t tous les abus , la pratique des hommes de mer , les çbservatioos de qu^qùes hommes de geoie « qui s^Usisseot en un instant ce que des nations et des siècles n'<mt point, vu , l'activité des passions qui cherchent à exécuter de grandes choses , et plus que tout cela peut-être, le hasard qui découvre des choses utiles échappées à la méditation du genre humain , toutes ces causes réunies ont étendu les idées et changé la marine en une science vaste, dont la philosophie est Tàme, et qui embrasse Fair, les çieux , la t^rre et les mers.

, L'art d'Euclide est le fondement des connaissances d'un homme Am mer. Duguaj^-Trouin étudie les rapports de l'étendue. Aidé de cette science , il s'élève dans les cieuz pour y chercher des points fixes; de là il mesure les mers ; il observe la nature de cet élément , les qualités qui lui sont partout communes , celles qu'il reçoit de la diversité des climats , de l'inconstance des saisons et des vents , de la distance ou de la proximité des terres (21).

Cest de ces Gopnaissances combinées que résulte l'art du pilotage (22) s c'est par lui que Duguay-^Trouin apprend k diriger le cours d'un vaisseau. Souvent il prend en main le crayon ^ le télescope et le compas. Son œil est tantôt ûxé sur les cieux , tantôt égaré sur les mers , quelquefois attaché sur les côtes. Il s'avance la sonde à la main , il calcule les profondeurs et les dislances. Celui qui un instant auparavant était dans le combat jm guerrier intrépide et bouillant , est ici un observateur tranquille , el qui sait prendre toutes les précautions de la crainte.

Ne croyex pas que ces études multipliées suffisent pour former le grand homme de mer. Un vaisseau est une masse immense et compliquée : il faut donner le mouvement k ce grand corps, malgré sa masse ; il faut le régler , malgré l'agitation de la mer et la' violence des vents. Les deux élémens qui le font mouvoir sont ses deux ennemis les plus redoutables. Comment mettre à profit tout ce qu'ih ont d'utUe, et enchaîner ce qu'ils ont de dangereux ? c'est la manoeuvre qui opère ces prodiges ; c'est la supériorité dans la manœuvre qui a rendu si célèbre Tromp et Rujter , Tourville et Duquesne; c'est par elle que Duguay-Trouin , moins grand à la vérité , mais k qui y' pour -être leur ég^l-, il n'a manque que d'avoir à commander de si grandes flottes, a toujours vu la victoire attachée à ses pavillons (23).

Il joint k tant d'études celle des exemples. Les merveilles de la navigation et de la guerre se reproduisent sous ses yeux. Souvent dans le silence de la nuit, tandis que tout repose , tandis que son . vaisseau fend la mer d'un CQurs tranquille , Duguay-Trouiu,

seul et retira , veille à la lueur d'un flambeau. Il parcourt les annales des mers ; et lorsqu'il lit de grandes actions , son âme s'élève , il s'enflamme et paljiite de plaisir , d'admiration et de joie. Mais ce qui ne contribua pas moins peut'^tre à développer ses talens que tant de combats , d'études et de réflexions , ce fut son amour pour Louis XIY, et l'estime de Louis XIV pour lui. Qu'on se représente Duguay-Trouin au sortir d'une glorieuse campagne , impatient de voir ce roi pour qui il a tant de fois prodigué sa vie ^ sans l'avoir, îamais vn (24)* H arrive à Versailles. Ce n'est ni le faste de l'opulence , ni les noms de ses ancêtres ^ ni ses titres qui l'annoncent : il est annoncé par ses exploits. L'épée qu'il a reçue de LiOuis XIV, voilà la marque de sa dignité : il vient lui montrer cette épée teinte du sang des ennemis. Ce tût un étrange spectacle pour ces courtisans oisifs et dédaigneux , qu'un homme de mer transporté du sein de ses vaisseaux au milieu de la cour , et sans autre titre que ses services , conversant avec son roi. Quelques uns remarquèrent peut--étre qu'il n'avait pas les grâces et les manières des cours : Louis remarqua sa valeur et son génie. Bient6t son devoir le rappelle. Ce n'est pas à Versailles qu'an homme tel que lui doit faire sa cour ; il a mérité de servir dans la marine rojale (25). Nous Talions voir , fier de combattre pour Louis XIV, former de plus grands projets , faire les plus grandes actions , et parvenir par ses services au plus haut point d'élévation , ' comme au pins- haut degré de gloire.

Page 1