SECONDE PARTIE
Quoique l'armateur et celui qui commande en chef dans la marine royale, combattent tous deux sur le même élément, et qu'ils aient les mêmes obstacles à vaincre du c6té de la nature , cependant ils ont des qualités qui les distinguent ; et si les difficultés font la gloire du succès , les triomphes de l'un sont bien plus honorables que ceux de l'autre. L'armateur combat pour luimême ou pour des particuliers : il peut s'abandonner plus hardiment à l'impétuosité de son courage. Le général de mer peut et doit moins risquer ; il faut qu'il ménage la gloire et les forces de l'Etat. Le premier ne fait que des coups de main ; il lui faut plus d'audace : le second concerte des projets , forme des plans; il M faut plus de génie. L'un est animé souvent par l'intérêt, et ce motif si bas, mais si puissant , peut lui tenir lieu des ressorts les plus nobles : si l'autre règle ses opérations sur des vues de com* merce , il se déshonore et trahit l'Etat. Celui-ci , maître absolu de ses expéditions , décide des lieux et des temps : celui-là est souvent gêné par des ordres. Le premier commande à des hommes qu'il a choisis lui-même : le second commande quelquefois à ses
lÎTauxy souvent à ses ennemis. L'un est en même temps le ministre et le général ; son dessein ne perce que dans le mosneut qu'il l'exécute : le projet de l'autre est souvent divulgué , avant que son escadre soit sortie dsi port. Enfin , l'armateur ne commande qu'un seul vaisseau , et toutes ses vues se bornent k le di— riger dans le combat. Le général de mer en a plusieurs qu'il fait mouvoir de concert ; il faut qu'il les place k une distance ou ils puissent se soutenir sans pouvoir se nuire ; qu'il assigne à chacun l'ennemi qu'il doit attaquer , et dont les forces sont en proportion avec les siennes ; qu'il donne aux capitaines des instructions qui embrassent les accidens et les hasards ; qu'il ait le courage de supposer la mort ; que les mouvemens combinés de tous les vaisseaux soient dirigés par une vue générale ; que sans précipitation , sans enthousiasme et sans terreur , il sache démêler et juger ces circonstances extrêmes , oii il faut sortir des règles ordinaires , et sacrifier une partie de ses foirces pour conserver l'autre.
Telle est la nouvelle carrière que Duguay-Trouin va courir. L'ambition de donner un maître à l'Espagne a replongé l'Europe dans les dissensions d'oii l'avait tirée une paix trop courte. On n^e pardonnera sans doute , si je rappelle ici le souvenir d'une guerre qui a coûté tant de larmes à la France : les triomphes de Duguaj- 'Trouin furent mêlés à nos désastres , et tandis que notre sang répandu en Allemagne , en Italie et en Flandre , inondait les campagnes dliochstet , de Turin , de Ramillies et de Malplaquet, ce héros faisait couler sur les mers et aux extrémités du monde le sang de nos vainqueurs.
Un repos de quatre ans l'a rendu encore plus redoutable. Quelle nation sentira la première les effets de son courage ? c'est la Hollande ; c'est ce peuple dont la fierté républicaine veut abaisser les rois. Duguay-Trouin combat (26). Les coups pressés de l'ai^ tillerie , soutenus d'une manœuvre habile , le menacent du plus grand danger. Son vaisseau est prêt à périr ;, oii cherchera-t-il un asile ? dans le vaisseau ennemi. Il va éteindre les foudres dans les mains de ceux qui les lançaient ; ceux qui se croyaient ses vainqueurs sont chargés de fers. Ailleurs je le vois qui , à la tête de trois vaisseaux et de deux frégates , échappe à une escadre hollandaise de quinze vaisseaux (27). Semblable k ce Romain qui , pour favoriser la retraite des siens et mettre Rome à couvert, aoutint seul l'effort d'une armée, Duguay-Trouin se dévoue seul au péril , arrête la flotte entière , la combat , lui résiste , et joint à la gloire d'avoir sauvé son escadre , celle d'avoir étonné son ennemi même. Je le suis dans ces climats du nord, oii l'insatiable avidité conduit tous les ans le Batave pour s'y enrichir par la pêche de la baleine ; ou la nature , accoutimdée au silence ,
n'entend des voix humaines , que lorsque l'Européen , guidé par la soif de 1 or , y vient enlever les dépouilles des monstres de la mer ; c'est là que Duguay-Trouin poursuit le Batave (28). Le fer d'une main et le flambeau de l'autre , il attaque , il combat , il brûle ses vaisseaux. Des mers glacées sont éclairées au loin par la lueur des flammes.
L'Angleterre éprouve encore sa valeur, qu^elIe a sentie tant de fois (29). Si deux vaisseaux de guerre lui échappent , ce n'est pas lui qu'il en faut accuser : ses victoires le justifient. O trahison I Tandis que Duguay-Trouîn combat seul deux ennemis redoutables , les vaisseaux qui l'accompagnent s'éloignent pour ne point partager son péril. Cependant il est quelque chose encore de plus honteux , c'est la protection que trouvèrent les coupables : car soit orgueil , intérêt ou bassesse , il est des hommes qui se font un deyoir de protéger tout ce qui est vîl. Duguay-Trouin sent un pareil outrage avec la fierté d'un héros : il est sur le point de quitter la mer et de renoncer au service. Ce malheur de la France n'eût été qu'un succès de plus pour ceux qui l'y forçaient : mais il était trop citoyen pour prendre ce parti extrême. Il ne punit point la patrie du malheur d'avoir produit quelques âmes basses : son res^ sentiment est un nouvel ennemi qu'il immole à son roi.
La victoire se hâte de le consoler. Il oublie, en honorant l'Etat, ' ceux qui l'ont avili. Dans le même temps , un nouveau titre de gloire se joint à celui de ses triomphes. Un de ses frères meurt encore les armes à la main (3o). Famille de héros ! de trois frères , deux ont donné l'exemple de mourir pour la patrie ; Duguay* Trouin-, celui de ne vivre que pour elle.
Il va être esposé à un des plus grands périls 011 se soit jamais trouvé un homme de mer. Vingt-un vaisseaux de guerre fondent sur lui , l'attaquent et l'environnent. Déjà il en a mis un hors de combat ; mais de quoi lui sert ce triomphe ? ses ennemis peuvent renaître vingt fois pour l'accabfer. Tout à coup le vent tombe , le combat cesse , la nuit vient. Le héros entouré de toutes part» ne peut échapper. Enfin , les Anglais tiennent enfermé cet homme terrible , qui tant de fois porta le carnage daçs leurs vais»seaux. Cependant son âme n'est point abattue : il veut dû moins dans sa défaîte entraîner une partie de ses vainqueurs. Dès que le jour paraîtra, il doit se jeter avec ses troupes dans le plus redoutable des Taisseaux ennemis. Il a inspiré à tous ses officiers ce courage du désespoir , qui est le dernier sentiment d'une âme magnanime. Le sonuneil ne peut suspendre ses inquiétudes : pendant la nuit, il laisse tristement errer ses regards sur ses ennemis , sur la mer , sur ce ciel ou bientôt Ta reparaître le jour , qui sera témoin de son désastre. Tout à coup il aperçoit à l'horizon le
présage d'un vent prêt à s'élever. Il donne des ordres , on obéi t en silence ; toutes les voiles sont tendues , le vent s'élève , et S€>ïïk vaisseau s'échappe rapidement à travers les Anglais étonnés^.
C'est par tant -d'actions éclatantes que Duguaj-Trouin augmente
tous les jours sa gloire. Il a reçu le titre de capitaine de vaisseau ,
et n'en a que plus d'ambition de bien servir l'Etat. Un nouveau
peuple s'est armé contre Louis XIV : le Portugal , ennemi de la
France par politique , rival de l'Espagne par intérêt et par faaiaey
s'est vendu par faiblesse à l'Angleterre. L'or et les diamans cin
Brésil s'unissent avec le fer de nos climats y et les trésors des deux
inondes sont employés à désoler l'Europe. Duguay-Trouin avec
trois vaisseaux ose attaquer une flotte portugaise de deux cents
voiles , escortée par six vaisseaux de guerre (3i). Bientôt il court
par les ordres de son roi se jeter dans Cadix , menacé d'on
siège. Semblable à Vendôme , après avoir été l'honneur de la
France, il est destiné à devenir l'appui de l'Espagne. Tout est
disposé pour la défense des portes qui lui sont confiés. Actif ,
infatigable, il vole du port au conseil, du conseil à ses vaisseaux.
Il fait parler la vérité avec la même intrépidité qu'il attaquait des
flottes (32). Mais les passions des grands sont des ennemis plus
à craindre que des flottes ak*mées. Ce fut un crime pour Dugnaj-
Tronin d'être sincère , et la postérité saara que la récompense de
tant de soins fut un outrage et des fers ; tant il est difficile à ceux
qui n'ont que des titres , de pardonner à ceux qui ont des vertus !
Louis XIV avait l'âme trop grande pour ne pas sentir le respect
que l'on doit aux héros. C'est peu de venger Duguay-Trouin ; il
oppose à cet affront une nouvelle marque d'estime , et l'associe à
cet ordre militaire qui récompense le courage par l'honneur.
O vous qui êtes Jaloux de ce grand homme , il va être plus que jamais utile à l'Etat^J L'Angleterre équipe une puissante flotte pour porter des secours aux ennemis de Philippe V (33) ; Duguay- Trouin a été choisi pour la combattre. Il a joint ses vaisseaux k ceux d'un homme célèbre qui était , comme lui , la gloire de la marine française , mais qui avait un mérite différent. Forbin , ne d'un sang illustre , avait soutenu la gloire de sa naissance ; Duguaj- Trouin avait fait disparaître l'obscurité de la sienne ; le premier avait donné un nouvel éclat k ses aïeux , le second avait créé un nom pour ses descendans ; l'un avait mis à profit tous les avantages , l'autre avait vaincu tous les obstacles : tous deux intrépides, éclairés , avides de périls , bravant la mort , prompts k se décider, féconds en ressources. Mais Forbin , né pour être un général de mer, ne fit le plus souvent que des exploits d'armateur ; Duguay- Trouin , né pour être un simple arraateuf , fit presque toujours de^ actions d'un grand Capitaine. Le premier , en servant l'Etat ,
peosait k la récompense ; le second pensait k la gloire. Forlûii vendait ses services ; Duguay-Trouin eût acheté l'honneur d'être utile. Fant-il que ces deux hommes célèbres aient été désunis par ce qui aurait dû former entre eux uà Uen éternel, l'honneur d'avoir combattu ensemble pour le bien de l'Ëtat l Déjà les deut escadres réunies sont près de la flotte anglaise. Forbin , soit circonspection , soit lenteitf , soit qu'il méditât à loisir le plan de Son attaque ( car* il n'est permis de soupçonner aucun motif indigne d'un grand homme ) , Forbiti a tout à coup ralenti te marche ^ et tarde à donner le signal du combat. Duguaj-Trouin, accoutumé à compter les momens, jugea qu'il est des circonstances oii l'on est au-dessus des lois , et qu'il valait mieux prévenir Tordre que de manquer k la victoire. Si c'est Une faute , c'est celle d udi citoyen et d'un héros ; il n'avait pas même besoin du snccës pour être innocent. Il s'avance , la victoire le suit. La ruse et l'audace > l'impétuosité de l'attaque et l'habileté de la manœuvre l'ont rendk maître du vaisseau commandant. Cependant l'on combat de tous c6tés , sur une vaste étendue de mer règne le carnage. Où se mêle : les proues heurtent contre les proues , les manoeuvres sont entreliurées dans les manœuvres » les foudres se choquent et retentissent. Duguay-Tréuin observe d'un oeîl tranquille la ftcê du cooibat , pour porter des secours , réparer des dé&ites, ou achever des victoires. Il aperçoit un vaisseau armé de cent canons , défendu par une armée entière; c'est là qu'il porte ses coups. Il préfère à un triomphe facile , l'honneur d'un combat dangereux^ Deux fois il ose l'aborder , deux fois l'incendie qui s'allume dans le vaisseau ennemi , l'oblige de s'écarter. Le Deuonshire, sem*blable à un volcan allumé , tandis qu'il est consumé au dedans » vOmit au dehors des feux encore plus terribles. Les Anglais , d'une main lancent des flammes , de l'autre ils tâchent d'éteindre celles qui les environnent. Duguay-Trouin n'eùl désiré de les vaiiicre que pour les sauver. Ce fut un horrible spetkacle pou^ un cœur tel que le sien , de voir ce vaisseau immense brûlé en pleine mer , la lueur de l'embrasement réfléchie au loin sur les flots ^ tant d'infortunés errans en furieut , on palpitans imtnobiles au milieu des flammes , s'embrassant les uns les autres ^ ou se déchirant euxmêmes, levant vers le ciel des bras consumés ^ ou précipitant leurs coi^ps fumans dans la mer ; d'entendre le bruit de l'in-^ cendie, les hnrlémens dés mourans, lés vœux de la religion mêlés aut cris du désespoir et aux imprécations de la rage, jusqu'au moment terrible oii le vaisseau s'enfonce ; Tablme se refermé ^ et tout disparaît. Puisse 1» génie dé l'humanité metliie souvent de pareils tableaux devant les yéux déi rois qui ordonnent les guerres ! Cependant Dugnay«*Trouin potii*SHit la flotte épouvantée. Toat
fuît f toat se disperse. La mer est couverte de débris ", nos ports se remplissent de dépouilles; et tel fut révënemeiit de ce combat , qu'aucua des vaisseaux qui portaient du secours ne passa citez les ennemis ; les fruits de la bataille d'Almamsa furent assurés , l'archiduc vit échouer ses espérances, et Philippe V put dès lors se flatter que son trône serait un jour affermi.
Je passe sous silence tant d'autres exploits de Duguay-Trouin ^ des projets concertés avec sagesse , des combats oii il triompha toujours de la supériorité du, nombre , une flotte attaquée et vaincue au milieu d'une tempête; circonstance presque unique I Je ne vous peindrai pas ce héros , tandis qu'il attend une escadre anglaise , frappé tout à coup d'une maladie , et presque entre les bras de la mort , plus tourmenté du désir de combattre que du sentiment de sa douleur : tel Alexandre malade demandait aux dieux , ou de combattre ou de mourir ; mais je me hâte de venir à cette expédition oii il déploya tant de courage et de talens , et jparut aussi bon général que grand homme de mer.
Depuis que le Nouveau*Monde a été découvert , conquis et ravagé , il est ébranlé par tous les mouvemens qui agitent l'Europe , et nous ne pouvons plus être en guerre aux bords de l'Escaut ou du Rhin , sans que le sang coule aux extrémités de l'Afrique y de l'Amérique et de l'Asie. Le Brésil, arraché à des peuplés sauvages mais tranquilles , a été tour à tour disputé par le Portugal , l'Espagne et la Hollande : que de flots de sang ont arrosé ses mines d'or ! Déjà, dans cette guerre, des vaisseaux français avaient attaqué la puissante ville de Rio-Janetro (34) ; mais le chef de l'entreprise , plus courageux qu'habile , plus soldat que capitaine, au lieu de remporter des dépouilles., s'était vu rédoit à pcMler des fers. Duguay-Trouin a conçu le projet de venger sa patrie et son roi. Il trouvera dans lui-même les ressources qui manquent k l'Etat ; son génie et son nom lui suffisent. L'Qr des citoyens opulens se'prodigue à sa voix pâar le hîen de la patrie , et l'intérêt des particuliers seconde la gloire de la nation. Cependant, au bruit d*un armement de Duguay-Trouin , la Hollande équipe des flottes ; l'Angleterre croyant ses rivages menacés « rappelle ses troupes pour la défendre ; des vaisseaux vont porter l'alarme dans toutes ses colonies ; une nombreuse escadre est destinée à bloquer le port qui le renferme. Ainsi les mouvemens d'un seul homme sèment l'épouvante dans les deux mondes. Duguay-? Trouin les a prévenus , et déjà il est en mer. Oh ! si quelque génie bienfaisant portait la nouvelle de son approche aux malheureux Françaif qui, dans les prisons de Rio-Janeiro, soulèvent leurs bras chargés de chaînes pour invoquer le ciel contre leurs vainqueurs et leurs bourreaux , de quels cris de joie retentiraient
les VoAtes de cet prisons ! Il vole avec sa flotte ; le moment de son arrivée est celui de l'àttaïque. Mais quelle main puissante a rassemblé dans le même lieu tant de périls et tant d'obstacles !
Je vois un port dent le passage étroit et resserré encore par un rocher , est défendu des deux côtés par un grand nombre de forteresses. Trois cents pièces d'artillerie rangées sur son passage y et combinées dans leur action , croisent leurs feux : au milieu de l'entrée , sept vaisseaux de guerre présentent une barrière formidable: au-delà s'élèvent de nouveaux ouvrages, des tours , des boulevards , des bastions , des iles fortifiées. Après' tant de barrières, reste la ville même de Rio-Janeiro ; Aio-Janeiro, située au milieu de trois montagnes qui la couvrent. Chacune de ces montagnes est couverte de batteries , dont l'artilFerie semble tonner du haut des cieux. Partout je vo^^ des forts , des retranchemens , des fossés , du canon , et dans l'enceinte des remparts un armée de douEe mille hommes disciplinés dans l'Europe.
Duguay-Trouin a donné le signal pour forcer l'entrée du port. De trois cdtés , la foudre vient heurter ses vaisseaux. Toujours inébranlable , il s'avance d'un pas égal à travers deS torrens de feu. L'ennemi s'étonne , et l'entrée est forcée. Le jour éclaira ce triomphe, la nuit entend déjà gronder ces bombes qui volent dans Tairetvont écraser les citoyens des villes sous leurs toits. Un nouveau combat recommence avec le jour. Une ile, poste important, est attaquée et emportée d'assaut. Les Portugais put fui; leurs propres mains embrasent leurs vaisseaux. Tout est prêt pour la descente. Des mouvemens compliqués et de fausses attaques trompent l'ennemi , et déjà l'armée française est sur le rivage.
Dès ce moment on vit Duguay-Trouin , qui jusqu'alors n'avait combattu que sur mer, déployer tous les talens d'un général ^ former des troupes, les ranger en bataille, choisir des postes , le« soutenir les uns par les autres, ,^rendre une exacte connaissance des lieux , profiter des fautes , éviter les surprises , fixée la victoire , ordonner les retraites , user des avantages , tantôt avec précaution , tantôt avec activité , joindre le génie des sièges à celui des batailles : tant il est vrai que ce sont les circonstances qui développent les talens ; et Duguay»Trouin, peut-être, eût été aussi aisément le rival des Turenne et des Condé, que celui des Kuyter et des Duquesne.
Déjà il s'est emparé de deux hauteurs qui dominent la ville , il a reconnu tout le terrain qui l'environne , il a compté toutes les ressources de l'ennemi , il a découvert les lieux qui favorisent l'attaque, il a remporté une victoire dans la plaine , et dressé des batteries qui foudroient les remparts. L'artillerie des vaisseaux soutient celle des difTérens postes : tout est prêt , demain avec le
jour Tassant sera livré. Cependant la nuit est destinée pour s' parer d'un poste. Nuit lerrrble ! son silence est tout à coup troublé par les décharges de toute l'artillerie de Duguay-Trouin. £n même temps le ciel se couvre d'orages , le feu des éclairs qoi se mêle au feu continuel et rapide des batleries, le bruit des canons joint aux éclats redoublés du tonnerre , les échos des rochers, les remparts qui s'écroulent , les mugissemens de la mer agitée pmr la tempête , tous «es objets réunis dans l'obscurité d'une nuit .sombre , formaient autour de Rio-Janeiro une scène d'horreur et d'épouvante. Les habitans prennent la fuite. L'avarice emporte ses trésors avec elle au fond des bois ef dans les cavernes des mon— tagnes. Les soldats étonnés cèdent eux-mêmes, ils fuient; leurs mains ont livré aux flammes les dépots des richesses publiques ; mais dans le sein de là terre, ils ont caché des feux secrets destinés à les venger. Duguay-Trouiti s'avance avec autant de précaution que s'il n'était pas vainqueur : il achevé de mériter sa victoire, en l'assurant. Quel spectacle pour lui , lorsque Jes Français , qui sur cette rive étrangère avaient gémi dans les prisons , le front pâle , les yeux éteints , le corps revêtu de lambeaux , vinrent en foule embrasser ses genoux , baiser sa main sanglante , et l'appelant cent fois leur libérateur, lui exprimèrent cette reconnaissance vive et sensible qui n'est connue que des malheureux !
Mais la victoire est encore incertaine. Les ennemis ont réuni leurs troupes dispersées; de puissans secours se hâtent de les joindre. Albuquerque approche k la tête d'une armée; Albur querque , fameux par des triomphes ; son nom est chez les Portugais le signal de la victoire. Duguay-Trouin a tout prévu pour se défendre. Trois postes occupés assurent sa conquête; mais il veut prévenir la jonction des deux armées. Il marche, la nuit le seconde. Les ennemis le croient encore sous les remparts de la ville, et déjà il est en leur 'présence. Les soldats, rangés éh bataille , joignent à l'intrépidité des Français la fierté des vainqueurs. Cette audace de Duguay-Trouin valut pour loi une bataille. Les ennemis épouvantés viennent traiter du rachat de lenr ville, et lui offrir tout l'or ^e leur colonie. Déjà il a dicté des lois et reçu des otages. En vain Albuquerque arrive le lendemain à la tête d'une armée de quinze mille hommes ; en vain quelques Portugais , avides d'en venir aux mains, parce qu'ils se croyaient sûrs de vaincre, soutiennent que la victoire justifie tout, et qne la perfidie heureuse n'est plus un crime , Duguay-Trouin ne permit pas à ses ennemis de faire usage de cette dangereuse maxime. Toujours prêt à combattre, il fait accomplir le traité ; et ses soldats , tenant le fer d'une main , enlèvent de l'autre les richesses du Brésil.
Cet illustre vainqueur remporte dans sa patrie les dépouilles de l'Amérique. Mais avec quel empire la nature avertit les héros qu'ils ne sont que des homme»! Le vengeur des deux nations, l'effroi du Portugal , celui qui dans ce moment vient de remporter la plus éclatante victoire dans le Nouveau-Monde , au retour même de cette expédition , est prêt à périr dans les flots. De moment en moment, il se voit sur le point d'être englouti , et n'attend que la mort (35). Enfin, après douze joiMOS de tempête, la mer se calme , et ce héros est rendu à la France. Son nom est dans toutes les houches : partout oii il parait, les regards se fixent sur lui (36). Le peuple qui, moins aveuglé par l'orgueil, sent mîetfk la distance qui est entre lui et les grands hommes, ou qui, moins jaloux peut-4tre, est plus franc dans son admiration , s'assemble en foule autour de lui, le regarde, l'environne. Il est devenu un spectacle pour la France.
Louis XIV lui avait accordé toutes les récompenses qui lui étaient dues. Il en est une qui , grâce aux conventions , donne pK>ur ainsi dire à l'homme un nouvel être , et devient d'autant plus éclatante , qu'elle s'éloigne plus de sa source : c'est la noblesse, institution politique , plus injurieuse peut-être qu'honorable pour l'humanité , mais utile par elle-même , et qui n'est dangereuse que par ses abus (37). Heureux les Etats ou cette noblesse d'insti* tution n'étoufTe point la noblesse de mérite , et oii , faite pour représenter la vertu , elle ne sert ni à décorer le vice , ni à justifier l'indolence , ni k relever l'orgueil ! Lorsque Louis honora Duguay-Trouin de cette distinction , personne ne demanda par où il l'avait méritée. Douze flottes attaquées et vaiucues , et plus de quatre. cents vaisseaux pris ou brûlés, voilà ses titres: avant que d'être noble , il fut un héros. Pourquoi sur la iner voit-on beaucoup plus qu'ailleurs de ces hommes extraordinaires qui doiveut tout k eux-mêmes (38) ? Jéan-Bart et Duquesne , tous deux nés dans l'obscurité , ont aussi fondé leur grandeur sur lehrs exploits : et les mains de Ruyter, ces mains qui combattaient les rois et guidaient les flottes de la Hollande , avaient déployé des voiles et manié des cordages.
Duguay-Trouin , de simple armateur devenu chef d'escadre , et depuis lieutenant-général (39) , s'était trop élevé pour que l'envie ne hn en fît pas un crime. Ces hommes lâches et vains qui veillent jouir en même temps des douceurs de la mollesse et des récompenses de la vertu , osaient se i(^nler des actions de leurs ancêtres , et ils ne pardonnaient pas à un héros d'avoir fait les siennes. Duguay-Troutn pouvait leur dire ce que Marius disait aux grands de Rome : « Vous m'envies ma gloire , enviez-moi
37a ÉLOGE
donc anssi mes travaux , mes dangers , mes combats^ envîejE-moi le sang que j'ai versé pour la patrie, »
Ce n'est pas que Duguay-Irouin irritât l'envie par ces moavemens d'une âme altiëre qui sent trop sa supériorité. Dans les relations de ses OMnbats , il était le seul à qui il ne rendit pas justice ; c'était asses pour lui de mériter des éloges , il laissait à Xsl renommée le soin de les faire. Sans faste dans ses actions , sxds hauteur dans s^s discours , les deux plus dangereux séducteurs de la vertu , là fortune et la gloire n'avaient pu le corrompre. S\ sa renommée ne l'eût suivi en tous lieux ^ on eût oublié , en loi parlant y que c'était un héros.
La mer donna toujours à ceux qui l'habitent une fierté naturelle. C'est le séjour de la liberté : on n'y respire point l'air de l'esclavage comme dans les prisons immenses des villes ; oa n'j est point pressé par les tyrans. Sur cet océan sans bornes, l'âme s'étend et s'agrandit. Duguay-Trouin , à des mœurs douces , joignit cette fierté noble : mais il la réservait toute entière pour les combats. Jamais elle ne parut dans la société , que- lorsque l'injustice ou l'envie osèrent lui disputer sa gloire. Il s'élève dès qu'on l'abaisse , il brave dès qu'on l'offense.
Jamais chez lui l'intérêt ne balança l'honneur (4o). Quels sont dans les combats les trésors qu'il veut, sauver ? son pavillon et l'honneur de la France. Vainqueur du Brésil et de quatre cents vaisseaux , il mourut dans la médiocrité.
Il n'est pas étonnant qu'il respectât la valeur dans ses ennemis, on sent un secret orgueil à honorer ceux qu'on a vaincus ; mats il la voyait sans jalousie dans ceux qui servaient sous lui. Il l'inspirait à ses soldats, par une prévoyance qui embrassait tout, par une confiance qui jamais ne douta du succès , par des dispositions qui mettaient les troupes dans la nécessité d'être braves , par une sévérité de discipline , qui est pour les courages ce qu'une vie sobre et frugale est pour les corps (40 ^ P^^ ^^^ attention pleine d'hu» manité à ménager leur sang ; car il savait estimer la vie d'un soldat,
A la cour, pays oii l'ambition étouffe Famitié même, ou l'on oublie tout , excepté soi et ses ennemis , il s'occupait de l'avance^ ment de ses officiers ; il portait au pied du trône des actions qui, sans lui, n'auraient jamais été connues de leur maître, Louis XIV, pour prix d'une victoire , lui accorde une pension : Duguay- Trouin prie son roi de la tran^orter à un officier courageux et pauvre , cruellement blessé dans le combat (42)« Cette action , qui n'est que juste , doit cependant , par la corruption de nos mceurs , paraître grande.
La sensibilité fut toujours le caractère des héros. Tels furent AleiLandre , César , Henri lY , Condé ; fiers et sensibles , sublimes et tendres ; tel fut aussi Duguay-Tronin. On aime k le voir frémir à la vue des embrasemens et des naufrages , voler aux secours des malheureux , oonsolçr les vaincus , donner les plus tendres regrets à la mort de ses amis , embrasser les corps expirans de ses frères , les serrer dans ses bras , mêler ses larmes à leur sang. Quoi ! il pleure ! Estxe donc là ce héros qui fait trembler l'Angleterre ? Heureux s'il n'avait jamais eu que de si nobles faiblesses ! Mais la postérité lui rendra du moins cette justice , que le plaisir ne fut jamais pour lui que le délassement de la gloire.
II aimait Louis XTV, non comme son maître , mais comme un grand homme ; et lorsque ce prince mourut , Duguaj-Trouin donna dans Paris le spectacle d'un sujet qui pleura son roi.
Ne croyez pas que dans la paix ce héros soit inutile à la France, les jours du citoyen ne sont jamais perdus pour la patrie. Tantôt par des études savantes et des réflexions, plus utiles pour un homme de génie que les livres même , il approfondit cet art qui Ta rendu si célèbre ; tantôt il s'occupe à écrire ces mémoires qui seront une leçon étemelle pour la postérité. Dans les ports oii il commande , il maintient l'ordre qui est l'âme du service ; il veille sur la discipline , qui dans la paix tend toujours à s'énerver ; il s'étudie à perfectionner l'architecture navale , objet le plus important peut-être de la miarine, et qui est encore si défectueux (43) . Il préside dans un conseil à cette compagnie des Indes (44) 9 fondée par Colbert , tombée depuis en décadence , et que l'on vit renaître des débris du système /comme .on Voit sortir du milieudu tronc abattu par l'orage , un rejeton vigoureux , qui bientôt croît , s'élève , et devient plus fort que l'arbre même qui lui a donné naissance. Philippe le consulte : Duguay-Trouin éclaire ses concitoyens et son prince , comme il avait vaincu ses ennemis , avec modestie , mais avec courage.
La cour se renouvelle ; la confiance que l'on a en lui est toujours la même (45). Il va sur les côtes d'Afrique réclamer les droits de l'humanité chez toutes ces nations qui font trafic de la liberté des hommes ; partout il est respecté , moins comme l'envoyé d'un grand roi que comme un héros. Il négocie avec la supériorité d'un homme fameux par des victoires.
Ya-t-îl enfin rentrer dans la carrière des combats (46) ? La paix de l'Europe est troublée; l'Angleterre équipe des flottes; nos vaisseaux s'arment dans nos ports , l'honneur de les commander enflanome Duguay-Trouin, et lui rend l'ardeur de sa première jeunesse. Ces mers, après vingt ans, vont reconnaître leur vainqueur. Mais tout à coup l'Europe se calme , et Duguay-Tronin ,
prêt à recommencer die vaincre , se fiélicite de nç point augzKieo-
ter sa gloire.
Il semble que les maux qui le tourmentaient n'eussent été suspendus que p^r son zèle. Dès qu'il n'a plus l'espéraiifte de ccmezi— battre , son corps s'affaiblit , ses forces s'épiv^sent ; et la France y qui venait de perdre BerwicV et Yillars , pleure le dernier <ii héros du siècle de Louis XI Y.
Faut'il .qu'il nous ait été enlevé sitôt ! Faut^il qu'usé par maladies , il ait succombé lorsqu'il aurait pu encore remplir une longue carrière I Ah ! si le ciel eût prolongé se$ jours , même dans sa vieillesse ^ il aurait encore pu servir l'Etat. Ainsi Duquesae affaibli par les années, rendait encore la France respectable sur les^mers; ainsi \illars remportait des victoires à l'âge oii les autres hommes vivent à peine. Que du moins son âme respire encore parmi nous ! que son exemple perpétue dans notre marine et la valeur et les talens !
Dans ces entretiens si profonds qu'il avait avec Philippe , il parlait sans cesse à ce prince de l'importance et de l'utilité de la marine. Ah ! s'il revivait aujourd'hui , s'il errait parmi nos ports et nos arsenaux , quelle serait sa douleur ! « Français, s'écrieraitil , que sont devenus ces vaisseaux que j'ai commandés , ces flottes victorieuses x{ui dominaient sur l'océan ? mes jeux cherchent en vain, je n'aperçois que des ruines. Un triste silefipe règne dans vos ports. Eh quoi ! u'étes-vous plus le même peuple? n'aves-vous pins les mornes ennemis à combattre ? ailes tarir la source de leurs trésors. Ignorez-vous que toutes les guerres de l'Europe ne sont plus que des guerres de pommette, qu'on achète dos armées et des victoires , et que le sang est à prix d'argent ? Les vaisseaux sont aujourd'hui les appuis deatrones. Portes vos regards au-delà des mers : les habitans de vos colonies vous tendent les bras; les abandonnerez-vous aux premiers ennemis qui voudront descendre sur leurs cotes ? les ferez-vous repentir de leur fidélité ? En vain la nature leiir a donné la valeur et le zèle ; leur vie , leur sûreté , leur existence est dans vos ports; vos vaisseaux sont leurs remparts , ils n'en ont point d'autres. Ête^voas citoyens ? ce sont vos frères.. Êles-vou6 avides de richesses ? vous les trouvères dans ce nouveau monde : vous y trouvères un bien plus précieux , la gloire. Vous avez versé tant de sang pour maintenir la balance de l'Europe , l'ambition a chsoigé d'objet. Portez , portes cette balance sur les mers , c'est là qu'il faut établir l'équilibre du pouvoir ; si un seul peuple y 'domine , il sera tyran , et vous seres esclaves. Il faudra que votis achetiez de lui les alimens de votre luxe , dont vos malheurs ne vous guériront pas. Français , considérez ces mers , qui de trois côtés baignant votre patrie ; voyet
DE DUGUAY-TROUIN. ô'/j
vos riches provinces qui vous offrent à l*envi tout ce qui sert à la construction ; voyez ces ports creusés pour recevoir vos vaisseaux : la gloire, l'intérêt, la nécessité, la nature, tout vous appelle. Français , soyez grands comme vos ancêtres ; régnez sur la mer ^ et mon ombre , en apprenant vos triomphes sur les peuples que j'di vaincus, se réjouira encore dans son tombeau, »
NOTES HISTORIQUES
JPage 355. (i) Cj'est un grand problème de sa voir si la navigation a été plus utile quefuneste aux hommes. On peut dire d^un côté qu'elle a servi à réunir les différentes parties de Tunivers. Ce globe partagé en cent mondes dilTërens > n^a plus formé qu'un seul monde ; les nations se sont communiqué leurs lumières ; la connaissance des cieux et de la terre a été perfectionnée ; les trésors dispersés par la nature ont été rassemblés par le commerce. Mais aussi que de maux sont nés de ces biens même î Les peuples , en se communiquant leurs lumières , se sont communiqué leurs vices. Le commerce , en multipliant les richesses , a multiplié les besoins , a fait naître le luxe et corrompu les mœurs ^ enfin, la mer est devenue une des plus grandes <;^uses de cette dépopulation sensible, que les philosophes croient apercevoir dans le genre humain. Tant d'hommes engloutis par les naufrages depuis des siècles , tant de pestes et de maladies cruelles que la nature avait enfermées dans certains climats , qui ont été répandues dans le monde entier , tant de pays inondés par des brigands , à qui la mer aurait servidc barrière , la plus vaste partie du monde , l'Amérique presque entièrement dépeuplée ! enfin les combats de mer , si meurtriers et si terribles, surtout entre les nations modernes ; tout cela déposerait contre la navigation , et devrait la faire regarder comme un des plus grands fléaux qui désolent le genre humain.
Pa^e355. (a) On ne peut douter que dansPordre politique, la navigation soit un bien. Nous voyons par l'histoire que toutes les nations qui ont cultivé la marine, ont joué un très^rand rôle. Tyr, devenue la reine des mer», s'est enrichie des dépouilles du monde et l'a peuplé de ses colonies ^ Athènes a eu la supériorité sur cette république d'états qui composait la Grèce ; Garthage a disputé l'eim^ire de l'iraivers ; Rome n'a étendu ses conquêtes que lorsqu'elle a commencé à équiper des flottes ; Venise, sortie des fanges d'un marais , a fait trembler l'Orient par sa puissance et enrichi l'Occident par son industrie ; l'Espagne a presque obtenu la monarchie universelle , dans le temps que ses flottes découvraient un nouveau monde j l'Angleterre , du sein de ses rochers y et parmi les orages de son gouvernement , a souvent fait pencherla balança de l'Europe ; la Hollande , pauvre et esclave , a trouvé dans ses vaisseaux la richesse et la grandeur : ses pavillons ont été l'étendard de la liberté; laTurquie aétéau phishaut point de gloire et de puissance, lorsque Oragut et Barberousse commandaient les flottes immenses de Soliman. Si nous tournons les yeux sur la France , nous y verrons la marine peu
connue sous la première race de nos rois , ranimée sons Ghariem^if^iie .. servir de barrière aux inondations du nord , négligée sous ses siAOcesseurs , qui négligèrent tout , rétablie sous le premier des PbiKppe, porter des conquérans dans TAsie , s^élever par des progrès lents )iis<|u^k François V, retombée pendant les orages funestes des guerre^ civiles , reparaître sous Louis XIII, oîi elle trouva Richelieu, étonner et faire trembler PËurope sous Louis XIV , toujours liée k de grands éyénemens, ou recevant Timpulsion des grands hommes d^état.
Page 356. (5) Les victoires d^un homme de mer dépendent de trois choses ; de ses vaisseaux , des vents et de la mer. U est d'abord essentiel qu^il connaisse les qualités de ses navires , leur solidité , leurs proportions , leur vitesse ou leur lenteur. G est sur cette connaissance qa*îl doit régler la plupart de ses opérations , pour l'attaque ou pour la défense , pour le combat ou pour la retraite.
Les vents sont le second objet de son étude : ils avaient d'abord été créés par la nature pour être les bienfaiteurs du monde, pour |>urifier l'air en l'agitant , pour amener ou pour dissiper les pluies, pour traosporter et répandre les germes des plantes , pour fortifier les végétaux par d'utiles secousses, pour établir un commerce entre toutes les nations de l'univers. Mais depuis qu'ils ont reçu une nouvelle destination de la fureur des hommes , ce sont eux qui décident presque toujours du succès des combats de mer. H faut donc Jes connaître pour triompher de leurs obstacles , mettre à profit leurs avantages , régler sur eux le choix des postes, tirer d'eux les plus grands secours lorsqu'ils sont favorables, les forcer de servir , même lorsqu'ils sont contraires.
Le mer est le troisième objet qui doit fixer l'attention d'un marin. Elle a des vagues qui choquent continuellement le navire , il faut estimer leur action ^ elle a une surface toujours agitée , il faut obéir à ses différens mouvemens ^ elle a des courans , il faut connaître et mettre i profit leur direction ; elle a des marées, il faut calculer leur temps, leur force , leur efTet.
Enfin , l'homme de mer a des ennemis à combattre ; il faut qu'il sache estimer par la saison , par les obstacles, dans quel temps les vaisseaux ennemis peuvent se trouver à telle hauteur. S'il les attend, U faut qu'il .sache kui- fermer le passage ^ s'il les poursuit , leur couper le chemin ; s^il les évite , choisir celle des routes où son vaisseau a la plus- grande vitesse possible ; s'il les combat, il doit par leurs mouvemens connaître leurs intentions, les forcer par sa manœuvre k souffrir l'abordage , ou savoir l'éviter soi-même. Tous ces détails si multipliés, si combinés, ne peuvent être que le résultat de beaucoup d'études et d'expériences. L'homme a besoin d'apprendre les choses même les plus simples ; il est condamné à se traîner en rampant d'une vérité à l'autre. Que sera-ce donc d'un art aussi compliqué que celui delà marine? U faut une ignorance bien hardie pour se flatter d'y réussir sans l'avoir étudié : la nature donne les talens, l'autorité donne les titres, l'étude seule donne les connaissances.
Piige 557. (4) 1^ Angleterre, la marine marchande est une école oà les particuliers risquent leur fortune pour apprendre li soutenir un jour U fortune publique. Le service daps l'une est uo degré pour passer à
i^autre ; il n^est pas extraordinaire devoir des loixls envoyer leurs enfans faire plusieurs campagnes sur des vaisseaux marchands : c^est pour ainsi dire une partie de Féducation publique. Peut-être TAngletcrre doit-elle sa grandeur à ce système : il produit du moins de grands avantages ] le commerce est honoré , la science de la marine se répand dans tous les états y la marine royale se peuple d^officiers excellens , qui se forment même au sein de la paix ; et nous , avec nos préjugés et notre orgueil , nous restons dans Tignorance. C'est ce que ramiral Hawk dit dans cette guerre à un ofBcier français qui était prisonnier : n Jamais en France » vous D^aurez de marine , tant que vous croirez qu'il y a du déshonneur 3» 2i servir sur des vaisseaux marchands. Je n'étais pas né pour être ma- 9 telot y ajouta-t-ii , cependant je me suis fait matelot poiu* apprendre » la manoeuvre. » Que du moins nos ennemis nous instruisent. Ces réflexions ne sont dictées ni par l'enthousiasme, ni par l'envie de censurer ^ cVst le cri de la raison et de la vérité.
Page 557. (5) C'est une chose qui mérite d'être remarquée, que la plupart des grandshommes de mer que la France a produits, se sont formés dans la marine marchande.
Jean-Bart , né h Dunkerque , d'un courage intrépide , d'une forée de corps extraordinaire , de simple pécheur devint ùhef d'escadre ^ il lit les glus grandes choses , parce qu'il ne craignit jamais rien. Il mourut en 1703.
Le comte de TourvlUe fit ses premières armes dans un vaisseau armé en course contre les Algériens. Il livra en 166 1 un comhnt terrible contre des corsaires turcs. U continua & s'exercer et à s'instruire dans la même école jusqu'en 1667 , que le roi l'attacha à la marine royale en lui douant le titre de capitaine de vaisseau. Il fut uomméchef d'escadre en 1677, Kutenant-général en 1681, vice-amiral et général des armées navales du roi en 169a , maréchal de France en 1695. U mourut en 1701 le 27 mai. Il combattit long-temps sous Duquesne , et mérita de remplacer ce grand homme. La bataille de la Hogue , quoique perdue , augmenta sa gloire.
Le commandeur Paul fit long-temps la guerre d'armateur. Il entra enfin dans la marine royale ; et en i663, Louis XTV lui confia une escadre de six vaisseaux de guerre contre les pirates de Tunis et d'Alger. n montra dans cette expédition beaucoup d'intelligence, de courage et d'activité , et fit trembler par ses victoires toutes les côtes de Barbarie. Siur la fin du règne de Louis XIV , il y eut encore en France un armateur, né avec le plus grand sénie pour la mer, et qui n'avait pas moins d'intrépidité que de talens ^ U s'appelait Cassart. Il se distingua long*temps par la quantité et la richesse de ses prises. En 1712, il commanda une escadre de sii^ vaisseaux de guerre et de deux frégates , à la tête de laquelle il ravagea dans une même campagne plusieurs colonies du Portugal , de la Hollande et de l'Angleterre -j mais il avait des défauts qui quelquefois tiennent du courage : un caractère dur et une âme trop inflexible. H choqua la cour , et la cour le laissa dans l'oubli. Un jour Ouguay-Tronin était k Versailles dans l'antichambre du roi , où il s'entretenait avec plusieurs courtisans ; tout à coup il aperçoit dans un coin un homme seul, et dont Textérieur annonçait la mbère, c'était Cassart.
Duguay-Trouin quitte les seigneurs dont il était entouré, et va causer avec lui près <le trois quarts d'heure. Les courtbans étonnés lui de> mandent k son retour avec qui il était. Comment! s'écria Duguay-Trouin, avec qui /étais ? avec le plus grand homme de mer que la France ait au^ Jourd'hui. Il est probable que cet homme aurait pu rendre les plus grands services à la nation , s^il eût été employé j mais il n^a servi qu^'à prouver par son exemple, combien la cour doit craindre d'étouffer le mérite , et combien on doit ménager la cour , puisque c'est d'elle en partie que dépendent la réputation et la gloire. Nous avons du moins la satisfaction de rendre k sa mémoire la justice qui ne lui a pas été rendue pendant sa vie, et d'apprendre à la France qu'elle pouvait avoir un grand homme de plus. ,
Page'^']. (6)RenéDuguay-Trouinnai|uitàSHint*Malole 10 juin 1673, d'une famille de négocians. Son père y commandait des vaisseaux armés, tantôt en guerre, tantôt pour le commerce : il s'était acquis la réputation d'on très-brave homme et d'un habile marin. Duguay-Trouin eut trois frères. L'atné, nommé Trouin de La Barbinais, homme intelligent et actif , fut d'abord consul de France à Malgues en Espagne ^ il l'ut ensuite occupé le reste de sa vie à seconder son îrère pour ses armes mens et toutes ses entreprises. Les deux autres , plus jeunes que lui, périrent glorieusement en servant l'état dans la marine.
Pagtf 357. (7} L'année 1675, oii naquit Duguay-Trouin , Louis XTV était en guerre avee l'Empire , la Hollande , et TEspagne. Celte année même il se livra trois batailles navales consécutives, les7, '4 «taide juin , entre la flotte hollandaise d'un côté , et celles de France et d'Angleterre de l'autre : la cour de Londres servait alors celle de Versailles. Bientôt tont devait changer, et la France avait vu naître celui qui devsût faire tant de mal à l'Angleterre.
Fage 557. (8) En 1680 , 1681 et 1682 , la marine fut élevée à un point de grandeur que les Français eux-mêmes n'auraient osé espérer. Louis XIY , qui portait dans toutes les parties de l'administration la hauteur de son âme , avait formé le projet de donner à la France Tempire de la mer ; CoLbert était digne d^exécuter ce projet. L'activité du ministre seconda les vues du prince : bientôt le port de Toulon sur la Méditerranée , le port de Brest sur l'Océan , furent perfectionnés à frais immenses ] la nature fut forcée à Rochefort ; Dunkerque et le Havre* de-Grâce furent remplis de vaisseaux. Un homme de génie, mais qui sans Golbert n'eût peut-être jamais été connu , Renaud , inventa pour la constiniction une méthode plus régulière et plus facile j c'est k lui qu'on doit Tiuvention des galiotes à bombes , si cependant une telle invention est un service rendu au genre humain. Des écoles de gardesmarines furent instituées dans les ports ; la foule des citoyens , ou inutiles k l'E^t par leur oisiveté , ou dangereux par leurs occupations, oa onéreux k des provinces qui ne pouvaient les nourrir , fui enrôlée : on en forma soixante mille matelots. L'ordonnance de la marine parut, des lois îustes disciplinèrent ce peuple immense et fiéroce j lois nécessaires sur la mer , où la société polit moins les mœurs , et où la rudesse de Tèlément se communique aux esprits. La France eut alors plus de cent « vaisseaux de ligne , dont plusieurs étaient montés de cent canons. D'Es-
trées y Duquesne , Tournile , Château-Renaud , Jeau -Bart et Forbiu portaient de tous côtés la gloire de notre marine. Duguay-Trouin commençait à s'élever. Les Anglais et les Hollandais , jusqu'alors maîtres de la mer, furent vaincus dans plusieurs batailles rangées. Les vaisseaux ennemis se cachaient partout devant les flottes de Louis XIY. On sak que la marine française conserva cette supériorité jusqu'à Taflaire de la Uogue.
• Page 557. (9) Ce fut en 1689 que Duguay-lVouin fit sa première campagne, n obtint de sa famille la permission de s'embarquer en'qualité de volontaire sur une frégate de dix^huit canons. On eût dit que la nature voulait réprouver. Pendant cette campagne il fut continueliement in^ commode du mal de mer ; une tempête luvmontra de près le naufrage ^ bientôt il fut Cémoin d'un abordage sanglant. Un de ses compagnons qui était h côté de lui , en voulant sauter dans le vaisseau ennemi , tomba entre les deux vaisseaux , qui venant à se joindre , écrasèrent ce malheureux } une partie de sa cervelle rejaillit sur Duguay-Trouin. Daas le même temps le feu prit au vaisseau ennemi. Ces spectacles d^horrtur furent les premiers que Duguay-Trouin vit sur mer.
Page 559. (10) En 169T , sa famille étonnée du courage qu'il avait fait paraître dans la prise de ces trois vaisseaux, crut pouvoir lui confier une frégate de quatorze canons : il n!!avait alors que dix-huit ans. li fut jeté par la tempête sur les côtes dirlande; il s'y empara d'un château et bi*ûla deux navires , malgré l'opposition d'un nombre de troupes assez considérable qu'il fallut combattre; c'était après la bataille de la Boine , oii le roi Jacques fut défait , et la bataille de Kilconnel , gagnée aussi par le prince d'Orange.
Page "55^. (Il) La bataille de la Hogue fut livrée le ^9 mai 1692. Tourville /qui n'avait que quarante-quatn* ^ aisseaux, reçut ordre d'at^ taquer les flottes d'Angleterre et de Hollande, fortes de près de cent voiles. La supériorité du nombre remporta : les Français couferts de gloire , mais vaincus, cédèrent après un combat de dix heures. L'amiral anglais no^s brûla quinze vaisseaux h la Hogue et à Cherbourg. Dans le même temps Duguay-Trouin remporta plusieurs avantages sur les Anglais. Monté sur une frégate de dix-huit canons , il combattit seul et prit deux frégates de guerre qui escortaient trente vaisseaux marchands. Quelque temps après, avec une frégate de vingt-huit canons, il prit encore six vaisseaux. Ainsi la fortilne de Duguay-Trouin cornmençiiit à s'élever parmi le choc de deux empires qui s^écrasaient.
Page 359. (ti) Les Anglais étaient irrités contre la ville de Saint- Malo, à cause du nombre et de l'audace de ses armateurs, qui déso^ laient leur commerce. Ils espérèrent détruire entièrement cette ville par le moyen de leur machine infernale. C'était un bâtiment, en forme de' galiote , de |^ pieds de lo^g, chargé au fond de plus de cent barils de poudre, et rempli de bombes, de grenades, de boulets, de gros morceauxde fer , et de toutes sortes de matières combustibles. Us paru^ rent devant Saint-Malo le a6 novembre 1693. La niiit du 5o au premier décembre, l'air étant serein , la mer calme, ils tirent partir leur fatale machine ; elle s'avança h pleines voiles vers la muraille oïl elle devait être attachée sa«i être aperçue. Elle n'était plus qu'à cinquante pos
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lorsqu^ùn coup de vent la détourna et la porta sur Wn. rocher. Le vaUseau sWvrit j Fingénieur qui le conduisait se hâta d^y mettre le feu. j mais Peau avait déjà gagné les poudres du fond de cale , et la plus grande partie ne prit point. Cependant le bâtiment sauta en Tair avec un- fracas horrible; toute la ville fut ébranlée, et iea vitres et lesardoises de plus de trois cents maisons furent brisées. L*on doit rendre grâce k l'être bienfaisant qui veille sur le genre humain , de ce qu'il fit échouer cet attentat contre rhumanité : les hommes n^ont pas besoin d'être excités au crime par des succès aussi allreux.
Page 359. (i3) Duguay - Trouiu ajoutait foi à ses pressentimens. H assure dans ses mémoii^s qu'il a toujours suivi ces mouvemens secrets de l'âme , et que jamais il n a été trompé. Quoi qu'il en soit , il n^y a guère eu d'hommes célèbres qui n'aient eu quelque opinion singulière , et celle-ci sur les pressentimens ne messied pas à un hénos d'une imagination ardente, et plus guerrier que métaphysicien. E^e prouve du moins que son âme ét<'iit profondément occupée de vaisseaux, de combats et de* victoires : c'est le génie de Socrate, c'est le fautôme qui apparut à Brutus.
Fage 359. (i4} Ruyter est le plus grand homme de mer qu^ait produit la Hollande. 11 naquit â Flessingue en 1607. Dès 1 âge de onze ans il servit sur mer , et commença par être mousse de vaisseau : on ose dire qu'il n'en était que plus grand ; et chez les républicains , il n'en fut que plus respecté. 11 devint successivement capitaine de vaisseau , commandeur, contre-amiral, vice-amiral, et enfin lieutenant-amiral-général des Provinces-Unies. Il se rendit célèbre sur toutes les mers, et mourut en 1676, d'un coup de canon qu'il i:eçut dans la seconde bataille contre la flotte française , devant la ville d'Agouste en Sicile. Toas ceux qui connurent ce grand homme s'empressèrent à honorer son mérite. Le roi de Danemarck lui donna une pension et des lettres de noblesse; des barbares sur les côtes d'Afrique, pleins d'admiration
gour sa valeur, voulurent qu'il entrât dans leur ville en triomphe. >'£5trées , qui avait combattu contre lui , écrivit en i665 k Colbert : Je poudrais avoir payé de ma vie la gloire que Ruyter vient d'acquérir. Le conseil d'Espagne lui donna le titre et les patentes de duc.^ Louis XIV fut affligé de sa mort ,* et comme on lui représentait qu'il était délivré d'un ennemi dangereux : On ne peut s'empêcher, dit^il , d^étre semible à la mort d^ un grand homme, La Hollande , qui l'avait comblé d^honneurs pendant sa vie , lui fit dresser après sa mort un monument. Sa mémoire y est encore dans la plus grande vénération. Puisse un pareil exemple exciter l'émulation chez tous les peuples où le nom de Ruyter sera connu !
Page 36o. (i5) En i6<)4> Duguay-Trouin , monté sur imc frégate de 4o canons, tomba dans une escadre de six vaisseaux de guerre angl^ de 5o a 70 canons. Il combattit avec courage près de quatre heures contre le plus fort ; enfin se voyant démâté, il prit la résolution haidie de sauter avec tout son équipage dans le vaisseau ennemi pour s'en emparer. Déjà tout était prêt; la méprise d'un officier, qui chan|^a la barre du gouvernail, fit échouer ce projet. En même temps un autre vaisseau de 66 canons vient le combattre â la portée dfi pistolet, tandâ
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que trois autres ]| canounaient de toutes parts. Ses gens épouvantés quittent leurs postes , et vont se cacher à fond de cale. ^uguay-Trouin indigné court à eux , et leur présente le pistolet et Pépée pour les arrêter. Pour comble de malheur, le feu prend au magasin des poudres : il' y descend , fait éteindre les flammes. Il fallait encore obliger ses soldats^ il se fait apporter des barils pleins de grenades , et les lance daoB le fond de cale. Ses soldats é|>ouvantés retournent a leurs postes ; maïs lui-même en remontant , est fort étonné de trouver son pavillon bas, soit que le cordage qui le soutenait eût été coupé par une balle , soit que dans Tabsence de Duguay-Trouin , il eût été abaissé par quelquW de ces'hommes qui préfèrent la vie à Thouneur. Il ordonne à Tinstant qu'on le remette ; ses officiers le conjurent de ne pas livrer le reste de son équipage à la boucherie. Duguay-Trouin , frémissant et désespéré , ne savait quel parti prendre. Son irrésolution fut terminée par un boulet de canon , qui étant sur sa fin, vint k frapper et le renversa ^ il fut près d^an quart-d^heure sans connaissance. Le capitaine aûglais y touché de sa bravoure , le fit traiter avec autant de soin que s'il eût été son propre fils. L'escadre anglaise ayant relâché à Plymouth , Duguay- Trouin eut d^abord la ville pour prison ; mais bientôt après il fut arrêté par les ordres de Famirauté. Sa prison ne fut pas longue ; Duguay* Trouin était aussi aimable que courageux : il avait su plaire k une jeune anglaise ; ce fut elle qui brisa ses fers» et Tamour rendit un héros à la France.
Page 56o. (i6) On eût dit réellemenl que la défaite et la prison de E>uguay-Trouin lui eussent donné de nouvelles forces. Peu de jours affres son retour en France , il va croiser. sur les côtes d'Angleterre , ok il prit six vaisseaux. Il apprend par le dernier Tarrivée d'une flotte de soixante voiles, escortée par deux vaisseaux de guerre anglais. Il court au-devant de cette flotte , la rencontre , attaque sans, hésiter les deux vaisseaux de guerre , et s-'en rend maître. L!un d'eux était monté par un des plus braves capitaines de toute l'Angleterre : c'était lui , qui avec ce même vaisseau , avait pris k l'abordage, en 1689 , le fameux Jean-fiart et le chevalier Forbin. Duguay-Trouin n'avait que vingt-un ans; il commençait dès-lors à fixer l'attention du gouvernement : Louis XTV, après cette action, lui envoya une épée. M. de Pont-Gbartrain , ministre de la marine , lui écrivit une de ces lettres obligeantes qui coûtent ou qui doivent coûter si peu , et qui produisent de si grand& effets sur les âmes sensibles à l'honneur.
Page 36o. (17) Sur la fin de Tannée 1694 » Duguay-Trouin , par ordre de la cour , se joignit k une escadre du marquis de JVesmond. Comme il étaÂI près d'aborder un gros vaisseau anglais, M. le marquis de Nesmoûd fit tirer un coup de canon à balle : Duguay-Trouin crut que c'était un ordre de ne point attaquer l'ennemi, et quoiqu'il fût impatient de combattre et presque assuré de vaincre , il se retira par esprit de subordination. Cet exemple est bien frappant dans un homme tel que Duguay^ Trouin ; il nous fait voir quelle idée il avait de la disciplme militaire. Page 36i. (18) En 1696, il pi*end sur les côtes d'Islande trois vaisseaux anglais qui venaient des Indes orieatales , considérables par leur force et encore plus par leurs richesses.
Eq 1696, monté sur le Sau-pareil , vaisseau anglais qu^ii avait pris , il va croiser «ur les côtes d^Espagoe et s'y rend maître , par stratag^éme , de deux vaisseaux hollandais. A la pointe du jour il se trouve à trois lieues de l'armée navale ennemie :. il prend son parti sans balancer , ordonne à ses deux prises d'arborer pavillon hollandais et de le venir l^indre par derrière , après l'avoir salué de sept coups de canon ; ensuite il fit voile vers l'armée ennemie avec autant d'assurance et de tranquillité que s'il eût été réellement un des leurs. Les ennemb trompés par sa manœuvre et par la fabrique de son vaisseau , qui était anglais , crurent que c'était un jde leurs vaisseaux qui s'était écarté, pour parler à des navires hollandais, et qui venait rejoindre la flotte. Cependant une de leurs frégates s'étant approchée un peu trop près , il osa la combattre à la vue même de l'armée ennemie ^ et pour dérober cette frégate k ses coups, il fallut le secours d'une paitie de la flotte*
Pa^36i. (t9)f>uguay-Trouin avait un jeune frère, plein de qualités aimables , et qui joignait le coufage et la capacité à ce don heureux de plaire. Il lui avait donné une frégate de seize canons k commander. Comme ils croisaient ensemble sur les côtes d'Espagne , ib firent une descente auprès de Vigo, et forcèrent , l'épée à la main , des retranchemens d'où l'on avait tiré sur eux. De là ils marchèrent k un gros bourg défendu par des milices espagnoles. Le jeune frère de Duguay-Trouin , ardent , impétueux , brûlant de se signaler , presse sa marche , vole k l'attaque et force le premier les retranchemens du bourg ; mais .en les forçant, il est blessé d'une Isalle qui lui traverse l'estomac. Duguay- Trouin était occupé à combattre d'un autre côté oii il était aussi vain* queur. On vint lui apprendre cette nouvelle : il resta qudique tei»ps immobile j bientôt le désespoir le rendit furieux y il court sur les ennemis et en fait un grand carnage. Cependant une troupe de cavalerie commençait k paraître sur les hauteurs : forcé de se retirer , il rassemble ses soldats et court chercher son frère; il le trouve couché k terre, nageant dans son sang qu'on tâchait vainement d'arrêter. H se précipite sur lui, l'embrasse sans pouvoir dire un mot, le baigne de ses larmes , et le fait emporter dans son vaisseau. Ce malheureux jeune homme ne vécut que deux jours ; il mourut entre les bras de son frère. On porta son corps dans une ville portugaise , où Duguay-Trouin lui fit rendre les derniers devoirs avec tous les honneurs qui sont dus k itt valeur. Sa tombe fut arrosée des larmes de tout l'équipage , et toute la noblesse des environs , qui assista à ses funérailles , pleura un jeune guerrier mort par un excès de courage , et enseveli loin de sa patrie sur une rive étrangère. Pendant long-temps rien ne put calmer la douleur de Duguay-lYouin; l'image de son frère mourant entre ses.bras le poursuivait sans cesse : elle le tounaentait le jour, elle le réveillait les nuits ; enfin , ayant désarmé , la mélancolie profonde qu'il nourrissait le porta k vouloir renoncer pour toujours à 1% gloire et au service. On peut juger par ce dessein de l'impression que la douleur avait faite sur cette âme sensible.
F âge 36 1. (20) En 1697, Duguay-Trouin,. avec trob vaisseaux, va au-devant d'une flotte hoUandatse, escortée par d«uK vaisseaux de guerre j ils étaient commandés par le baron de Wassenaër, homiuc
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d'aune inti^pîdîté peu commune, et qui fut depuis vice-amiral de Hollande. Jamais Duguay-Trouin ne soutint de combat plus terrible. Ce ne fut qu'après ({uatre abordages des plus sanglans qu*il se rendit maître du vaisseau commandant. Tous les officiers du baron de Wassenaër furent tués ou blessés : le baron lui-même eut quatre blessures très-dangereuses ; il tomba noyé dans son sang , et fut pris les armes k la main. Cette victoire fut suivie d*une tempête et d'une nuit aflreuse ; tout ce que l'imagination peut se peindre de plus terrible s'y trouva réuni. Duguay-Trouin fut mille fois en danger de périr. Son premier soin j en arrivant au J^ort^Louis , fut de s'informer de l'état du baron de Wassenaër. U courut sur-le-champ lui offrir tous les secours qu'il était en état de lui donner. Ayant appris que ce brave guerrier n'avait pas été traité avec tous les égards dus à sa valeur , par ceux qui s'étaient rendus maîtres de son vaisseau , il conçut la plus vive indignation contre l'o (licier qui les commandait j et quoiqu'il fût son proche pdrent , jamais il ne put le revoir sans un sentiment qui approchait de la haine. Lorsque le baron dé Wassenaër fut guéri de ses blessures, Duguay-Trouin le présenta lui-même à Louis XIV : de pareils sentimens font plus d'honneur que dix victoires. C'est un spectacle consolant de voir le mérite ainsi honoré par les grandes âmes, tandis • qtte pour les âmes viles et basses , il n'est qu'un objet d'envie , et pour les âmes dures et frivoles , un objet de satire. T)uguay'Trouia avait alors aa ans.
page 369. (3i) Il n'y a aucune profession qui exige plus d'étude et de théorie que la marine j on y fait un usage continuel de l'astronomie et de la géométrie. Une connaissance profonde de la géographie n'y est pas moins nécessaire j sans elle il n'y aurait point de naviga^on. U faut que rbomme de mer connaisse la dilTérence des climats qui rendent lu, mer plus calme ou plus orageuse, plus constante ou plus inégale dans les tempêtes , la direction des courans , dont l'impulsion rapide augmente ou diminue à proportion qu'on s'approche ou qu'on s'éloigne des terres« les écueils et les bancs de terre cachés sous les flots , les dangers et les abris qu'offrent les côtes, les ports et les rades qui sont favorables dans tous les temps , et celles qui ne le sont que dans certaines saisons, les îles , qui dans le cours d'une longue navigation , peuvent fournir des secours à des équipages fatigués , les fonds qui peuvent porter Tancre et ceux oii il serait dangereux de la jeter, les déclinaisons de FaiguîUc aimantée, déclinaisons qui varient sans cesse, selon les temps et les lieux , enfin les vents propres à chaque climat , à chaque saison , le temps précis où ils commencent , celui oii ils finissent, Fétendue déterminée oii ils soufflent, le degré de variation de ceux même qui sout le^ plus réguliers. Il serait dangereux sur tous c^ objets de s'en rapporter à des cartes ou à des mémoires souvent infidèles j il faut , autant qu'il est possible , observer par soi-même. Une erreur f. qui hors de la mer serait indifférente , peut sur cet élément faire échouer les plus grands desseins , et causer la perte d'une flotte entière.
Page 36a. (aa) Le pilotage est l'art de diriger la route d'un vaisseau , et de déterminer le point oiTil se trouve. Pour y parvenir , il faut connaître parfaitement la direction que suit le na>ire , et mesurer la vitesse
de son sillage ; maïs il y a des erreurs inévitaUes qui entrent reiqent dans ces calculs. Le yaîsseau ne suit jamais la même ligne ; if une dérive nécessaire causée par Tobliquité des voiles , par les mou mens secrets de la mer, parles élans inégaux des vagnes , par les c qui transportent le navire vers un côté ou vers un autre ; enfin la sole eUe-méme est sujette & des variations. Pour trouver la véritaisif route dW vaisseau, il faut donc avoir égard à ces changemens, et cïh^ riger toutes ces erreurs. On découvre la variation de la boussole f9 prenant la hauteur de Tétoile polaire ou du soleil. Quoique le génère ne soit pas destiné à faire les fonetions de pilote, il doit cependant ë:t instruit de cet art , soit pour Tezercer lui-même dans des occasions pR^* santés , soit pour être en état de juger celui qui Texerce.
Page 36^. (a5) La manœuvre est la science des forces mcHiTaiites. appliquée h la marine ; c^est elle qui apprend à connaître tout l^aTi> tage qu^on peut tirer de chaque partie du vaisseau , à évaluer V<Sa des machines employées, à décomposer les forces, à distribuer de U oinière la plus avantageuse toutes les parties pesantes de la charge , kyaduire par la situation du gouvernail le plus grand effet possible, i?r servir avec succès de la pluralité des voiles, d^oti dépend presque t08> la supériorité de la marine moderne , à leur donner le degré de cewbune ou détendue qu^il faut pour que le vent ait im tel degré de fors, à les combiner de différentes manières pour augmenter ou pourraks:^ la vitesse, pour avancer en route droite ou en route oblique , à se senir du même vent pour des routes opposées, & faire succéder en pleine aff le repos au mouvement par Féquilibre des forces qui agissent en sas contraire , à faire tourner le navire dans tous les sens par l*eflel coabiné du gouvernail et des voiles , de Peau et du vent , à calculer tont cr qui peut accélérer ou retarder révolution , et le temps quVUe doit dt' rcr , eniin à rendre la manœuvre tantôt plus lente , tantôt plus tx^» et ce qui est une loi générale , à régler toujours la force des impulsioas sur la grandeur des navires et la résistance des obstacles. Cette àaàe est beaucoup plus nécessaire à Toflicier de mer que celle du pilotage. Dans les combats, c'est la manœuvre qui décide presque toujours de U victoire; enfin c*est à la manœuvre que Duguay-Trouin dnt b pbs grande partie de sa réputation et de ses succès.
Paf;e 363. (!i4) C* ^^* *° '695 que Duguay-Tronin parut pour 1» pitmière fois h la cour. M. de Pont-Chartrain, ministre de la mariae, le présenta à Louis XfV qui le i*eçut comme un homme utile & l'Etat , H destiné k être un jour Thonneur de la nation. Depuis ce temps, lerw lui donna toujours les plus grandes marques d'estime j il se plaîsiit k étendre de sa.bouche le récit de ses actions. La fierté uoble et U /nachise guerrière d'un héros intéresse plus sans doute Tàme d'oa grand roi , que des hommages de courtisans. Un jour Duguay-Trouin faisait ï Louis XIV le récit d'un combat oit il commandait un vaisseau nonaiè la Gloire ; j'ordonnai , dit-il , à la Gloire de me suivre. — Elle 90tf^ fidèle, reprit Louis XIV. Aussi Duguay-Trouin avait-il pour son roi«l amour qui est le premier ressort dans un gouvernement monarchique. JpTnnitt îl v*e sortait de sa présence sans être plus enflammé du désir de '^e trait fait Clément l'éloge du prince et du sujet.
DE DrGUAY-TROUIN. 3ft5
l^age 363. {*iS) Duguay-Trouîn passa en 1697 de la marine marchande hi la marine royale ^ ce fut à la suite de son fameux combat contre le baron de Wassenaër. U eut d^abord le titre de capitaine de fr^ate légère. En 170a il fut nommé capitaine en second sur le vaisseau de roi , la Dauphins , commandé par le comte de Hautefort.
jPage 364* (^6) En 170a, dans la guerre pour la succession dIBspagne, Dugnay-Trottin attaqua un yaisseau de guerre hollandais de trentehuit canons. Surpris par Pactivité de Tennemi , qui tout à coup fit une manœuvre habile et imprévue, il se trouva dans une situation désa-^ vantageuse qui Tobligea d essuyer tout le feu de Tartillene sans pouvoir y répondre. Déjà il avait reçu deux coups de canon à fleur d*eau , et sept dans ses mâts. Les ennemis le croyaient perdu ; il prend tout à coup le parti de se jeter dans leur vaisseau avec tout son équipage. Le plus jeune de ses frères , qui combattait sous lui , sV lança le premier» et fit des prodiges de valeur. Le capitaine hollandais fut tué, et son vaisseau enlevé en moins dWe demi-heure.
Page 364. (37) En 1703, s^étant' mis en mer avec trois vaisseaux et deux frégates, il rencontra, le 7 juillet, une escadre hollandaise de quinze vaisseaux de guerre. La brume qui était fort épaisse, ne lui permit de les bien distinguer qu^ lorsqu'ils éfaient déjà fort près. Il donne aussitôt le signal de la retraite^ mais six vaisseaux ennemb plus légers que les autres, s'avancent avec rapidité, et déjà ils étaient prêts à en joindre deux de son escadre. Il ne put se résoudre à les voir périr sans leur donner du secours. Il fait plier une partie de sea voiles , et reste derrière pour les couvrir. Un vaisseau hollandais de soixante canons s^avance k la portée du pistolet; Duguay-Trouin, en quatre bordées, le met hors de combat. Quatre autres se joignent pour Tattaquer ; il leur l'ésiste et les amuse pendant quatre heures , jusqu'à ce que ses vaisseaux eussent le temps de s'échapper. Dès qu'il les vit hors de péril , il fait déployer toutes ses voiles , et se met en peu de temps hors de la portée des ennemis. De toutes les aventures de Duguay-Trouin, c'était celle dont il était le plus flatté. Il n'avait eu que trente hommes hors de combat, et il avait sauvé quatre vaisseaux qui l'accompagnaient.
Page 365. (28) On sait que le commerce des Hollandais est immense ^ il i*ecueille tous les trésors des eontinens et des lies, et s'étend de Téquateur aux deux pôles. Une des branches de ce commerce est la pèche cle la baleine , qui se fait sur les côtes du Spitzberg. Les Hollandais ont découvert ce pays en iSgâ \ il est situé vers le nord , entre le Groenland et la nouvelle Zemble. En hiver It soleil y demeiu^ sous Thomon quatre mois entiers j un ciel toujours sombre, des rivages déserts, des montagnes étemelles de glace, ime nature entièrement sauvage, ont fait croire aux anciens que c'était là qu'étaient placées les bornes du monde. On voit près des côtes de cette terre une grande quantité de baleines dont quelques unes ont jusqu'à deux cents pieds de long. Cest là que les Hollandais vont faire la pcche de la baleine ; ib partent ordinairement de Hollande au mois de mai , et reviennent en août ou septembre. Duguay-Trouin s'était mis en mer avec cinq vaisseaux pour détruire cette pèche des Hollandais. Il arriva, le 3o juillet i7o3, sur les côtes du Spitzberg : il y prit, ou rançonna, ou brûla plus de quarante vais-
seaux. Les bronîllards qui sur ces mers sont extrêmement épais dans le printemps et dans l'automne, lui en firent manquer beaucoup d'autres. Dans cette navigation il fut exposé à un très- grand danger ; car il snr- Tint tout à coup un grand calme pendant lequel ses vaisseaux Furent poussés par l'impétuosité âes coarans à quatre-vingt-un degrés de lati^ tude nord , et contre un banc de glaces qui s'étendait à perte de vue. Peu s'en fallut que ses vaisseaux ne fussent brisés, et que le tombeau de Duguay-Trouin ne fût caché dans les déserts qui bornent le monde.
Page 365. (29) En 1704, Duguay-Trouin désola les côtes d'Angleterre^ en moins de trois quarts-d'heure il prit un vaisseau de guerre de cinquante-quatre canons , avec douze vaisseaux marchands. Peu de temps après il fit encore trois prises anglaises. Un garde -côte de sobcante' douze canons , et deux autres vaisseaux de guerre ne purent lui échapper que par la fuite et à la faveur de la nuit. Sur la fin de la campagne il fut indignement trahi dans une action très - périlleuse j denic gros Vtiisseaux de guerre qui le combattaient , l'un à droite , l'autre à gauche , avaient mis toutes ses voiles en pièces , et brisé une partie de ses mâts j Duguay-Trouin faisait feu des deux bords sur les deux vaisseaux anglais, mais il avait besoin de secours.. L'^ifgu^fe qui l'accompagnait, 16in de le secourir, déploie toutes- ses voiles pour s'éloigner de lui. Deux frégates, témoins du combat, ne firent pas le moindre mouvement. On ne peut presque pas douter que leur dessein ne fût de perdre un héros. Il y a plus d'un exemple de pareille trahison , et l'histoire ramène souvent les mêmes crimes. U n'est pas inutile de remarquer que le capitaine de Vuéuguste devait la liberté, et peut-être la vie, à Duguay-Trouin, qui, Tannée précédente , s'était exposé seul pour le sauver d'une escadre hollandaise. Duguay-Trouin, arrivé à Brest, voulut faire transporter le commandement de ce vaisseau à un officier digne de commander, mais celui qui avait trahi l'Etat fut protégé.
Page 365. (3o) En 1705, Duguay-Trouin prend un vaisseau de guerre anglais de soixante-douze canons. Il rencontre deux corsaires dfe Fiessingue , court à eux le premier, et les fait fuir j il poursuit le plus fort qui se défendit pendant deux heures. Duguay-Trouin , pendaut le combat « vit avec admiration ce brave corsaire qui se portait , le s^K ^ la main et la tête levée , d'un bout de son vaisseau à l'autre , trani^Be au milieu d'une grêle de coups de fusils qui tombaient sur lui de toutas parts. Aussi traita-t-il cet homme intrépide avec la plus grande distinction.
Peu de jours après, il perdit un second frère à qui il avait donné le commandement d'une frégate. Ce jeune homme, plein de courage, avait -déjà fait deux prises j il fut blessé mortellement d'un coup de fusil, dans le moment qu^il allait se rendre maître d'un corsaire de quarantequatre canons. C'est ainsi que la mort lui enleva deux frères en peu de temps, et dans la fleur de leur âge. Il est probable que pour devenir des nommés célèbres , il ne leur manqua qu'une plus longue carrière.
Pagf 366. (3i) Au commencement de 1706, il fut nommé capitaine de vaisseau, et reçut une lettre de Louis XTV qui lui ordonnait d'aller avec trois vaisseaux se jeter dans Cadix , menacé d'un siège. Etant à la hauteur de Lisbonoe, environ à quinze lieues en mcr^ U découvrit une
flotte de deux cents yoiles venant du Brésil , escortée par six vaisseaux de guerre portugais ; quoiquUl n'eût que trois vaisseaux, il ne balança point d^attaquer. Le combat dura deux jours ^ jamais ses dispositions ne furent mieux concertée^ jamais sa valeur ne fut plus intrépide. ^ Plusieurs circonstances maibeureuses , et que le plus grand talent ne« pouvait prévoir, firent échouer son projet ; cependant ce fut lui qui eut la supériorité du combat. Dans cette action il vit la mort de près ; trois boulets consécutifs lui passèrent entre les jambes, son habit et son cha^ peau furent percés de plusieurs coups de fusils , il fut /nôme blessé de quelcfues éclats , mais légèrement.
P«^e 366. (3q) Ouguay-Trouin , arrivé dans le port de Cadix, fit toutes les dispositions nécessaires pour la défense de la place, de marquis de Valdécagnas, un de ces homnies hauts et durs , qui avec de très-petites âmes occupent de grandes places, était alors gouverneur de Cadix. Il avait exigé pour les vivres de grosses contributions { cependant il n^y en avait pas pour quinze jours. Duguay-Troutn le sut , et crut qu'il était de son devoir de le représenter. Son ovurage et son zèle déplurent j on trouva mauvais qu'il s'intéressât plus à la défense de Cadix, que celui même qui en était gouverneur. Dès ce ittpment on ne manqua «ncune des occasions de le mortifier. Il y avait dans le port de Gibraltar soixante navires chargés de vivres et de munitions pour Tannée ennemie ^ il demanda avec instance la permission de les aller b'rAler ; il répondit du succès : on ne voulut point hii permettre de rendre ce service aux deux couronnes. Ses chaloupes furent insultées par une baïque espagnole ; il la fait arrêter, et va demander justîcei^ Le gouverneur , pour réponse , le fait mettre en prison ; telle fut la récompense de ses soins. Un tel abus du pouvoir eût été indigne , même contre un homme ordinaire; Louis XIV, par justice, par grandeur d'âme , et par estime, prit soin de venger Duguay-Trouin. D exigea du roi d'Espagne que le gouvernement de Cadix fût ôté à ce marquis de Valdécagnas , et le gouvernement d'Andalousie au marquis de ViUadarias, son beau-frère. Duguay-Trouin, à son retour, attaqua une flotte de vingt-cinq vaisseaux anglais, escortée par une frégate de trente-six canons ^ il se rendit maître de la' frégate et de vingt-deux vaisseaux. Le roi le nomma chevalier de l'ordre de Saint-Louis. ,
Page 366. (33) Le trône de Philippe V avait paru presque abattu en 12^6 ; il commença à se relever en 1707 , par le courage opiniâtre des Espagnols, par les secours de Louis XIV , et l'habileté du maréchal de Berwick. La bataille d^Almsnza qui , de toutes les batailles de» derniers siècles , est peut-être celle qui fait le plus d'honneur au général^ changea entièrement la face des aÎTaires. Les conquêtes furent aussf Mpides que l'avaient été les défaites; les Portugais, les Anglais et les Autrichiens qui étaient en Espagne , étaifhit partout attaqués et vaincus. L'Angleterre , oui servait l'archiduc par haine contre Louis XTV , équipe alors pour le Portugal une flotte de deux cents voiles , remplie de troupes et de munitions de guerre. Il était de la plus grande importance pour les deux couronnes alliées d'arrêter ce convoi , sans lequel l'archiduc ne pouvait se soutenir en Espagne. Ce soin fut confié à Dugnay-Troiiin et au comte deForbin , qui reçurent ordre de la cour
de joindre ensemble leors escadres ^ elles sortirent du port dlé Brest le 9 octobre 1707 , faisant ensemble quatorze voiles. Après avoir croisé trois jours à Tentrée de la Manche, on découvrit enûn la flotte anglaise. Elle était escortée de cinq gros vaisseaux 4f^ guerre, le CumberléMnti , de quatre-vingt-deux canons, le Devofuhire^ de quatre-vingt-douze, /e ioyal-Oak, de soixante-seize, le Client rr et le Rubis ^ de cloqua ote-six chacun. Personne n^ignore les circonstances de ce fameux combat. Du-
ray-Trouin attendait à chaque Instant que le comte de Forbin donnât signal; vojai|t enfin qu^U était près de midi, et que Ton perdait des momens précieux , il commande a son escadre d'attaquer. D'^abord ii se rend maître du Cumberland^ qui était le vaisseau commandant \ le Chester et le Rubis furent pris de même par deux capitaines de soo escadre , le Rmyal-Oak était sur le point d être enlevé à Tabordage , lorsque le feu prit dans le vaisseau qui allait s*en rendre maître ^ il profita de cet accident , et se sauva par la fuite. Restait le Detfon^Aire monté de quatre-vingt-douze canons , et défendu par plus de mille hommes. Duguay-Trouin, qui aurait pu courir sur le Royal-Oti , et s*en emparer aisément, préféra le bien de FEtat k l'intérêt de sa propre gloire, et .s'avança sur le Devonxhire, Le feu qui s'y alluma , robU^ea de se tenir à une certaine distance , et de ne se battre qu'à la portée ' du pistolet. Bientôt l'Incendie se Communiqua partout av^ violence , et ce ^rand vaisseau fut consumé en moins d'tin quart-d'neure. Tous ceux qu'il portait périrent au milieu des flamnles et des eaux. Les deux escadres prirent soixante bâtimens de transpoi^ \ plusieurs armateurs
Srolitèrent de la déroute de la flotte , et tirent aussi des prises consiérables. Le continuateur de Rapin-Thoyras, dans son histoire d'Angleterre , ait que ce convoi dissipé lit presque autant de tort aux aflalres de l'archiduc , qu'en avait fait la bataille d'Almansa.
^nge 368. (34) De toutes les expéditions de Duguay-Trouin , celle C[ul est la plus connue , et qui lui a fait le plus d'honneur, est la orise deRio-Janelro; elle fit un grand bruit dans l'Europe, tant parla hardiesse de l'entreprise , que par la vigueur de l'exécution. Rio-Janeiro appartient aux Portugais; c'est la plus grande et la plus riche contrée du Brésil. En 1710, M. du Clerc , capitaine de vaisseau , connu par son cofirage et par plusieurs prises très-considérables, forma le pirojet d'attaquer cette place. Il partit de France avec cinq vabseaux de guerre et environ mille soldats de troupe&j mais ces forces n'étaieiU point suffisantes , et il n^avalt pas ce génie qui supplée aux forces. Il fut obligé de se rendre prbonnier avec six ou sept cents hommes ; et comme si dans tous les temps c'était le destin de l'Amérique d'être le théâtre des cruautés, les troupes prisonnières furent plongées dans des cachots où elles mouraient de faim et de misère \ les chirurgiens fpii pansaient les blessés, fureat massacrés sur les corps sang^ansdes soldats ; le commandant lui-même , après s'être rendu , fut assassiné dans la maison qui lui servait d'àslla. Tous ces crimes du. Portugal étaient autant d'outrages pour la France. Duguay-Trouin se présenta ïk la cour pour en tirer vengeance ; le mauvais succès de la première entreprise n'était pour lui qu'un aiguillon de plus. Mais l'Etat , épuisé par dix années de guerre , par tant de batailles perdues , par la famine
et la stérilité qui suivirent Thiver de 1709 , ne pouvait lui donner aucun secours. Une compagnie de négocians fit ce que TËtatne pouvait faire. L^escadre fut préparée avec autant de secret que d^activité \ Duguay- Trouin mit à la voile le 9 juin 171 1 , et arriva le la septembre à Tentrée de la baie de Rio-Janeiro. On a tâché de peindre cette grande entreprise avec tout ce qu^elle a d'intéressant dans les détails; on n'a exagéré ni les difiicultés, ni les périls. L'orateur n'est ici qu'historien ; exposer les faits , c'est louer les héros, et le plus bel éloge peut-être qu'on pour* raît faire de Duguay-Trouin , ce serait de mettre sdus les yeux des lecteurs le plan des fortifications de Rio-Janeiro. En onze jours il fut maître de la place et de tous les forts qui l'environnent. La perte des Portugais fut immense; six cent dix mille crusades de contribution , une quantité prodigieuse de marchandises pillées, ou consumées par le feu« ou transportées sur l'escadre française , soixante vaisseaux marchands, trois vaisseaux de guerre et deux frégates pris ou brilles, causèrent à cette colonie un dommage de plus de vingt-cinq millions. Il est trbte pour l'humanité que les héros d'une nation ne soient jamais célèbres que par la ruine et le malheur d'une autre.
Pa^o 571. (35) L'escadre de Duguay-Trouin mitù la voile le i3 novembre , pour revenir en France. Vers la hauteur des Açôres , elle fut assaillie d'une tempête horrible qui dura douze jours. Tous les vaisseaux furent dispersés et en danger de périr ; celui de Duguay-Trouin fut presque abîmé par une épouvantable colonne d'eau qui tomba sur le devant du navire , et l'engloutit jusqu'à son grand mât. La secousse fut si violente , qu^elle fit dresser les cheveux à tout l'équipage, et l'on crut toucher à l'instant ou tout périssait. Quelle mort au retour d'une conquête! Duguay-Trouin, échappé de tant de périls, rentça dans le port de Brest le ia février 171a ; c'était le jour même où mourut la duchesse de Bourgogne. Le deuil qui couvrait alors la France ne permit pas à la nation de se livrer à la joie d'un si heureux succès.
Page 371. (36) Duguay-Trouin est un des hommes qui a le plus joui de la faveur publique. À son retour de Rio-Janeiro , tout le monde s'empressait de le voir. Le long des routes , le peuple s'attroupait autour de lui , et le regardaif avec cette avidité qu'if a pour tout ce qui est extraordinaire. Un jour qu'une grande foule était ainsi assemblée, une dame de distinction vint à passer , elle demanda ce qu'on regardait : on lui dit que c'était Duguay-Trouin. Alors elle s'approcha et perça elle-même la foule pour mieux voir. Duguay-Trouin parut étonné. Monsieur , lui dit-elle , ne soyez pas swpris , je suis bien aise* de voir un héros en vie. Lorsqu'au retour de ses campagnes , il arrivait a Saint-Malo , c'était un mouvement général dans la ville. Les mères le montraient à leurs enfans ; et dans cet âge oîi l'on reçoit si aisément les impressions des autres , on apprenait à l'admirer , même avant de le connaître.
Pa^e 371. (37) La noblesse est une des distinctions les plus éclatantes, et qui flattent le plus la vanité des hommes ; cette institution n'est pas cependant de tous les pays. Elle est ignorée à la Chine , sans doute parce que la sagesSfe des lois y tient lieu de tous les ressorts. Elle est inconnue dans presque tout l'Orient , parce que la crainte y étouffe
ago ÉLOGE
llioniieur, et que partout où règne le despotisme, il n^existe qu^an seul homme. ËUe s'est établie daas TËurope, soit parce que t<Nis le» pays y ont été peuplés par des bordes de conquérans , et que la guerre est la principale source de Tinégalité ^ soit parce que rautonié des chefs y étant plus balancée , il a fallu plus de classes de citoyens pour former des contre-poids et des équilibres. Quoi qu'il en soit , eÛe est un des principaux ressorts de nos gouvememens moderpes y elle est onéine très-utile aux Etats toutes les fois que des ancêtres ne supposent pas des talens , et que les noms ne sont pas préférés aux vertus. Il faudrait encore que ces titres ne fussent pas prodigués ^ et surtout qu'ils ne fussent pas le prix de l'or. On sait comment Duguay-Trouin acquit les siens. Ses lettres de noblesse, conçues dans hs termes les plushono* râbles , contiennent une partie de ses services ; elles sont datées du mois de juin 1709. Ses armoirins avaient pour devise : Dêdii himc inêignia pirtus.
Fage 371. (38) Il y a sur mer beaucoup de ces hommes qui se sont créés eux-mêmes. J ai déjà parlé de Jean-Bart , qui commença par être pécheur , et qui finit par être chef d'escadre^ de Ruyter qui de mousse de vaisseau , devint lieutenantramiral-général de Hollande. L'amiral Tromp , si célèbre par ses victoires contre l'Espagne et l'Angleterre , était aussi un homme de fortune. Notre fameux Duquesne parvint de même au commandement à force de mérite : il était fils d'un <»pitaioe de vaisseau. Né en 161 o, dès l'âge de dix-sept ans il servit sous son père. Il combattit soixante ans sur mer , et se distingua toujours ou par des actions hardies , ou par des victoires ; mais ce qui a le plus contribué à sa réputation , ce sont les guerres de Sicile. Ce fut là qu'il eut eu tête le grand -Ruyter ; et quoique inférieur en nombre , il vainquit dans trois batailles les flottes réunies de Hollande et d'Espagne , le 8 janvier, le ati avril et le 2 juin 1676. Dans le second de ces combats , Ruyter fut tué. L'Asie, l'Afrique et TEurope ont été tour è tour témoins de sa valeur. Duquesne devint général des armées navales de France, et mourut le a févni»r'i688, Agé de soixante-dix-huit ans. Duguay-Trouin , dont les commcncemens furent encore plus obscurs , s'éleva de même aux premiers grades detb marine. On ne saurait trop mettre de pareils exemples sous les yeux des citoyens ^ il faut qu'on sache que les grands talens peuvent mener aux grandes places, et que le mérite n'a pas touiours besoin d'aïeux.
Page 371. (Sq) Duguay-Trouiu fut nommé chef d'escadre au commencement d'août 1715, commandeur de l'ordre d£ Saint-Louis le i"^. mars 1 7^28 , et lieutenant-généi*al le 27 du même mois.
Page 37a. (4o) Le désintéressement , vertu si rare, fut une des principales qualités de Duguay-Trouin. Pyrrhus disait aux ambassadeurs de Rome qui lui offraient des richesses : Je ne suis pas un marchand , je suis un roi ; je ne viens pas chercher de l'or, mais combattre avec le fer. Le même sentiment animait Duguay-Trouin lorsqu'il commandait les vaisseaux de Louis XIV. Loin de changer la guerre en un trafic honteux , souvent , au sortir d'une action , on le vit prodiguerses propres richesses pour récompenser la valeur de ses troupes.
Page 37a. (4i) Il avait sur la discipline militaire les grands principes
DE DUGUAY-TROUIN. Sgi
de Tanliquilé j il la regardait comme l'âme de la guerre et le gage assuré des victoires. Jamais il ne laissa une belle action sans récompense , ni une faute sans punition. Sous lui la discipline n'était pas seulement sévère , elle était quelquefois dure j mais dans cette partie Texcès même est utile.
Pa^0 57a. (4^) Le trait qu'on rapporte ici arriva en 1707» après le fameux combat entre la flotte anglaise et les deux ^scadres de Duguay- Trouia et de Forbin réunies. Le roi avait accordé à Duguay-Trouin une pension de mille livres sur le trésor royal j Duguay-Trouin écrivit au ministre , pour le prier de faire donner cette pension à M. de Saint- Auban , spn capitaine efi second , qui avait eu une cuisse emportée à Tabordage du Cumberlandt et qui avait plus besoin de pension que lui : Je suis trop récompetué , ajouta-t-^i) , si j'obtiens i'avancemeiU de mes officiera,
Page 373. (43) On ne doit pas s'étonner que l'arehitecture navale soit encore si défectueuse , tandis que l'architecture civile a été portée à un si haut degré de perfection. Ce n'est point ici le lien de comparer ensemble ces deux parties d'architecture ; on remarquera seulement que Tune construit ses édifices sur un terrain solide , et que les bâtimeus de Tautre sont exposés sans cesse à Tinconstance de l'eau et du vent. La première connaît la force et la qualité des matériaux qu^elle emploie) les bois que la seconde met en œuvre , quoique de même nature , sont très-diiTcrens en qualité. Les maisons n^ont aucun effort extérieur à soutenir i aucune altération sensible à craindre j les vaisseaux ont à résister sans cesse au choc des vagues, aux secousses des vents, et dans les combats à l'effet terrible des canons. Ënûn les diverses parties des édifices sont presque toujours terminées par des lignes droites et des surfaces planes ; le rapport de ces parties est facile k trouver , et la géométrie a déterminé depuis long-temps la valeur et la force qu'elles forment. Dans les vaisseaux, presque toutes lès parties qui les composent sont terminées par des lignes courbes , et cette figure curviligne est encore différente dans chaque partie. Personne n'ignore la difliculté de tracer toutes ces courbes, et de les concilier ensemble. Une autre cause qui nuit beaucoup aux progrès de l'architecture navale , c'est le secret que les constructeurs font de leurs méthodes particulières. On leur permet de les tenir cachées et de les transmettre de père en iils, comme ^ riche patrimoine. Ces méthodes , ainsi cachées , ne peuvent être jugées par les savans , et réformées par le concours des lumières. Pour remédier à cet abus , il suffirait d'établir une loi qui ordonnât aux constructeurs de remettre aux amirautés leurs plans et leurs dessins ; c est une loi qui s'observe en Angleterre. Mais le plus grand obstacle qui s'oppose à la perfection de cet art, c'est la multitude infinie de connaissances sur lesquelles il est fondé , et sans lesquelles il ne sera jamais possible de déterminer quelles sont les proportions et le degré de courbure le plus avantageux pour favoriser Timpulsion de Tair , pour vaincre la résistance de Peau , pour établir Téquilibre de toutes les parties , pour réunir la vitesse k la solidité. La principale difficulté <!onsiste en ce que l'air et l'eau agissent en sens contraires sur te corps du navire , et qu'on
Sga ÉLOGE DE DLGUAY-TROUIN.
ne connaît pas le degré de leur action avec cette précision qui serait né* cessaire pour déterminer un grand nombre de problèmes.
Page 373. (44) £0 1 7^3 , M. le duc d'Orléans , régent , qni s^intéressait à la compagnie des Indes avec cette ardeur quW caractère tel que le sien avait pour les entreprises nouvelles , crut ne pouvoir mieux en assurer le succès, au^en se réglant par les avis de Duguay-Trouin. Il lui accorda une place bonorable dans le conseil des Indes. Le premier ministre le consultait assidûment, tant sur Tadministration générale de la compagnie , que sur les détails. Le duc d^Oriéans , qui n'avait qne de grandes vues , et qui savait as^ez pour sentir le besoin de s'instruire , voulut que Duguay-Trouin eût avec lui des entretiens r^és sûr le commerce. Cet objet si important pour les Etats modernes, était discuté dans des entretiens profond Le prince honorait le héros , et le héros instruisait le prince.
Page 373. (45) En 173 1 , M. le comt^ de Maurepas procura à Duguay- Trouin le commandement d'une escadre que le roi envoya dans le Levant. Cette escadre était destinée à soutenir l'éclat de la nation française dans toute la Méditerranée. Elle partit le 3 juin , et alla successivement à Alger, à Tunis , à Tripoli, à Smyme ; partout il reçut les plus grands honneurs , et régla les intérêts du commerce à l'avantage de la nation. Son escadre rentra dans le port de Toulon le i*' novembre.
Pa^« 373. (46) En 1733, la guerre s'alluma entre la France et l'Empire. Comme l'Angleterre faisait des armemens considérables , la cour fit aussi armer à Brest, et donna le commandement de cette escadre à Duguay-Trouin. Sa santé était déjà fort affaiblie ; mais il parut ranimer s^ forces pour servir l'Etat. On ne montra jamais plus d'ardeur, ni plus d'activité ; cependant ces préparatifs furent inutiles, la paix se fit avec l'empereur, et les vaisseaux , sans. être sortis de la rade, rentrèrent dans le port. Bientôt sa maladie augmenta , et il eut beaucoup de peine à se faire transporter à Paris. Les médecins jugèrent que tout leur art ne pouvait le secourir. Le 17 septembre, comme il sentait approcher sa fin , il écrivit au cardinal Fleury , pour recommander sa famille aux bontés du roi. Cette lettre d'un héros mourant toucha le cardinal jusqu'à lui faire répandre des larmes. Il la lut au roi qui en fut aussi attendri. Duguay-Trouin mourut le 27 septembre 1736. La nation le regretta, et ses ennemis convinrent alors que c'était un grand homme.