DE MAXIMILIEN DE BÉTHUNE
Une triste expérience atteste à tous les pays et k tous les siècles,
que le genre humain est injuste envers les grands hommes ; nous
ne pardonnons pas à ceux qui nous humilient ; tout ce qui est
grand accable notre faiblesse ; la postérité plus juste dépouille ce
caractère ; un tombeau met un intervalle immense enjtre l'homme
qui }uge et celui qui est jugé ; c'est là que l'envie se tait, que les
persécutions cessent , que les petits intérêts s'évanouissent ; peu à
peu les passions disparaissent , et la vérité surnage. A mesure
qu'on s'est éloigné de .Sully > la gloire de ce grand homme a été
mieux reconnue ; on a mieux vu le bien qu'il a fait , lorsqu'on
a cessé d'en jouir : on a plus admiré ses ressources , lorsqu'on a
eu les mêmes besoins. Sa réputation, faible d'abord et incertaine,
est devenue ce qu'elle devait être ; semblable à ces arbres qui ,
nés au milieu des orages , se fortifient par les secousses , et s'affer^
missent par le temps. Ainsi , pour louer ce ministre , je n'aurai
besoin que d'écouter la renommée ; la voix des siècles me dictera
ce que je dois écrire.
Malheur à l'écrivain qui fait de l'art de penser un trafic de flatterie ! ce n'est point ici l'éloge d'un homme , c'est une leçon pour les Etats et pour l'humanité entière ; mais surtout , s'il y avait un pays oii les désordres et les malheurs fussent les mêmes, oii les abus fussent changés en lois , les moeurs corrompues par l'avilissement, les ressorts de l'Etat relâchés par la mollesse , ce serait pour ce pays que j'écrirais. En développant les talens de Sully, je montrerais de grandes ressources ; en peignant ses vertus, j'offrirais un grand exemple.
Je n'ignore popt qu'il y a des temps oii celui qui ose louer la vertu est regardé comme l'ennemi de son siècle : mais je serais indigne de parler de Sully , si cette crainte pouvait m'arrêter. Ayant du moins le courage de bien dire, dans un siècle oii si peu d'hommes ont le courage de bien faire, les hommes vertueux m'en sauront gré , et l'indignation du vice sera encore un nouvel éloge pour moi.
Vous ne serez point séparé de cet éloge , 6 vous , tendre ami de Sully , vous le plus grand des rois et le meilleur des n^aîtres : vous dont un citoyen ne peut prononcer le nom sans attendrissement ! Ah ! si vos cendres pouvaient se ranimer^ vous peindriez vous-
même Sully avec cette éloquence simple et guerrière qui vous était propre , et Sully serait mieux loué qu'il ne pourra Tétre par les plus grands orateurs