‹ Œuvres de ThomasChapitre 56 sur 64 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le moindre des mérites de Sully fut d'être d'une naissance illustre (i). Il tenait d'un coté à la maison d'Autriche , de l'autre à la maison de France : c'en était assez pour corrompre une 4ine faible. La sienne ne trouva dans cet heureux hasard que ûes motifs de grandeur ; il y puisa cet orgueil qui s'indigne des bas* sesses , et marche à la gloire par la vertu. La fortune lui accorda un nouvel avantage pour devenir grand, car il était pauvre. Tandis qu'il était élevé à Rosni dans toute l'austérité des mœurs antiques, déjà croissait dans les montagnes et parmi les rochers du Béam , cet autre enfant destiné à conquérir et à gouverner la France (?). Le ciel devait les unir un jour pour le bonheur de l'Etat : cepen— dant ils étaient encore faibles , et le sang coulait autour d'eux ; quatre batailles oh les Français s'égorgèrent , servirent d'époque à l'enfance de Sully (3) ; de plus grands maux se préparaient encore. Quelle main pourra effacer du souvenir de la postérité ce jour qui fut suivi de vingt-six ans de carnage ; ce jour où le fanatisme changea un peuple doux en un peuple de meurtriers , et oh d'un bout de la France à l'autre , les autels furent inondés de sang ! Je te rends grâces , ô ciel ! de ce que Henri IV et Sully ne périrent pas dans cette journée. La mort de ces deux hommes seuls eût été plus funeste à l'Etat , que celle des soixante-dix mille citoyens qui furent égorgés.

L'éducation de Sully fut interrompue par ces revers ; il se vit obligé de renoncer à l'étude des langues : mais l'histoire , en lui mettant sous les yeux la vie des grands hommes , lui fît sentir qu'il était né pour les imiter ; les mathématiques accoutumèrent son esprit à ces combinaisons justes et rapides qui forment le guerrier et l'homme d'état ; son siècle même l'instruisit ; les fureurs religieuses dont il fut le témoin, et presque la victime , lui inspirèrent l'horreur du fanatisme. Le ravage des villes et des campagnes réveilla dans son cœur l'humanité ; la faim , la soif, les périls et les travaux formèrent son courage. Quoi donc ! en voyant les mœurs faibles et corrompues de notre siècle, serions-nous réduits à envier ce temps des discordes civiles, où les Etats éprouvent des secousses, mais où les âmes se fortifient par les épreuves? Sully n'est encore âgé que de seize ans , et déjà il commence à se signaler ; les premiers talens qu'il montra , furent ceux de la guerre.

Charles IX était mort, prince féroce et faible, escla>e de sa

DE SULLY. 3i>5

mère , teint du sang de ses sujets. Henri III accourait du fond de la Pologne ; Catherine , voluptueuse et cruelle y reine barbare et femme superstitieuse , tenait les rênes sanglantes de FËtat. Les protestans, plus terribles par leurs pertes, couraient venger les meurtres de la Saint-Barthélemi. Henri avait brise ses fers : ce jeune prince volait de sa prison aUx combats ; Rosni le suit (4). Impatient de vaincre , il sert sans aucun titre que celui de volontaire. Les plaines de Tours furent le premier tliéâtre de sa valeur; déjà il alarme le cœur sensible du roi de Navarre : ce prince loue son courage en blâmant sa témérité. Un drapeau lui est confié : ce devait être en ses mains l'étendard de la victoire ; il consacre à son maître le fruit de ses économies, et l'or qui était le prix de son sang. Plusieurs gentilshommes à sa solde font serment de combattre et de mourir avec lui (5D. Des ça moment il ne fut ailtaché qu'à la seule personne du roi ; c'était se dévouer aux périls et s'enchaîner à l'honneur. Henri ^eul avec quelques guerriers , est enfermé dans une ville ennemie , et séparé de son armée : Sully combat à ses cotés contre tout un peuple {6) , et le nouveau Parménion goûta la gloire de sauver aussi son Alexandre. Les périls renaissent avec les combats ; ici il est enveloppé , et ne voit plus que l'honneur de la mort ; ailleurs, l'épée à la mdin , il brave une armée (7) ; Henri blâme en vain ces excès de valcnir ; ce qu'il défendait par ses discours, il l'autorisait par ses exemples, et Sully dans les combats était encore plus porté à imiter son maître, qu'à lui obéir.

La ' France déchirée et sanglante parut enfin se repo^r ; on vit les deux cours passer en un instant de la guerre aux plaisirs. Etrange contraste de fureurs et de voluptés ! ces guerriers que la superstition avait rendus féroces , s'occupaient de galanterie , do festins et de danses. L'intérêt eut bientôt rompu une paix mal observée. Le roi de Navarre , à la tête de quinte cents hommes , attaque une place importante et bien défendue ; la hache enfonce les portes ; mais , dans l'intérieur de la ville , cent barrières qui s'élèvent, arrêtent les vainqueurs (8). C'est à l'histoire à peindre SuUy , combattant ici à coté ^e son roi , à chaque pas livrant de nouvelles batailles , montant à de nouveaux assauts , exposé au feu des batteries , à la grêle des mousquets , aux- pierres qui roulaient du haut des maisons , restant ainsi pendant cinq jours et cinq nuits entières sans quitter ses armes , dérobant à la hâte , et sur le d^mp de bataille, une nourriture ensanglantée, ne prenant de repos que debout et adossé contre les maisons même qui s'écrou*laient sur leurs têtes ; en cet état, blessé et tout dégouttant de sang, mais combattant toujours , et d'une main attaquant les ennemis , tandis que de l'autre il défendait son roi.

La guerre de ces temps-là n'était pas semblable à celle qui se fait aujourd'hui , où cent mille hommes opposés à cent mille hommes y forment des masses redoutables qui s'étudient , s'observent , combinent avec une sage lenteur tous leurs mouvemens , balancent avec un art terrible et profond la destinée des Etats. Les armées , beaucoup moins nombreuses , se portaient partout avec plus de rapidité ; l'enthousiasme des guerres civiles se communiquant aux esprits , j répandait une chaleur qui osait toat et bravait tout. On voyait plus de coups de main que d'actions combinées , plus de chocs que de batailles. Les combats plus fréquens avaient aussi moins d'influence ; l'audace suppléait à la faiblesse des moyens , les villes étaient prises et reprises tour à tour. On négociait y (on combattait en même temps , et partout l'intrigue se mêlait k la guervr.

Je ne suivrai point Sully dans toutes les expéditions oii il accompagna et servit Henri lY ; on verrait partout les mêmes tableaux, des sièges, des combats, des périls, des blessures (9). Je passe rapidement sur ces objets 9 et je me hâte d'arriver à des époques plus importantes. Henri III n'était plus; ce prince malheureux était mort percé du poignard qu'avait aiguisé sa faiblesse. Le trône de la France , vacant par un' assassinat , était disputé par la révolte et par l'intrigue ; Mayenne avait pour lui le sang de Lorraine , ses talens et le fanatisme des peuples : le cardinal de Bourbon , un titre et le fantôme du pouvoir : Philippe H , l'or du Mexique , les foudres de Rome , et le génie du duc de Parme : Henri IV, ses droits, ses vertus, son épée et Sully.

Déjà Sully l'a rendu maître de Meulan , place importante ; Mayenne s'avi^nce à la tête de trente mille hommes ; Qenri n'en a que trois mille , et il ose combattre (10). Il confie à Sully un de ces postes qui multiplient les forces d'une armée , et décident les victoires ; Sully combat et dispose ; il donne à la fois l'ordre él l'exemple ; ses troupes sont enfoncées , il les rallie ; de nouveaux ennemis succèdent à ceux qu'il a terrassés, et ses soldats s'épuisent ; il vole à Henri lY , et demande un renfort. Mon ami, lui dît le roi, je n'en ai pas à te donner g mais il ne Joui pas perdre courage. Sully revole à ses troupes ; il leur annonce un prompt secours ; il ne les trompait pas : sa valeur , son intrépidité , son zèle pour l'Etat, son amour pour son roi, toutes ses vertus enflammées par le danger de Henri lY , voilà les secours qu'il leur apporte. Ces sentimens passent dans tous les cceurs ; les blessés ne voient plus leur sang qui coule , les mourans se raniment , les bras se multiplient, et Splly vainqueur assure la victoire de Henri lY.

Paris est assiégé, Sully emporte un des fanboui^s, et va semer l'effroi jusque dans l'enceinte de la ville. Il fait lever te siège de

IVIeulan ; il défend contre une armée une place sans murailles : cependant les Espagnols se sont joints aux ligueurs. Mayenne avec d'£ginont marche contre Henri ; utte bataille va décider du sort de la France (11). Les plaines d'Ivry virent Sully combattre avec intrépidité , jusqu'au moment ofi , renversé , foulé aux pieds des chevaux , et percé de sept blessures, il demeura sans casque et sans armes , évanoui et abandonné sur le champ de bataille ; ce fut au sortir de ce combat que Henri, penché sur ses blessures, lui donna devant toute son armée , le titre de brave et de franc chevalier ; ce titre n'était pas de ceux qui décorent la vaiiité, c'était le titre des héros. Nobles Français ,. ce titre était celui de vos ancêtres : l'auriez-vous oublié ? On l'achetait par le sang , on le soutenait par les vertus; il annonçait l'honneur, et ne le suppléait jamais. Sully le méritait sans doute ; il apprend que son # roi fait un stcond siège de Paris, il 9^ fait traîner ; ses f^as ch^celans ne peuvent encore le soutenir dans les combats ; son bras en écbarpe ne peut manier l'épée ; mais sa tête peut servir son prince : sa voix peut enflanuner les troupes ; la vue même de ses blesisures sera le signal du combat et l'exemple du courage ; bientôt son bras seconde sa valeur (12) ;. il prend Gisors ; il vole au siège de Chartres , et peu s'en faut qu'il n'y périsse. Il concerte u» projet pour faire tomber Mayenne entre ses xnaîns.; mais l'ardeur indomptable de Henri sauve le chef de la ligue. AusiégedeRouen(i3), il brigue l'honneur de diriger une batterie : mais déjà l'envie lui dispute la gloire de servir l'Etat ; on ne lui enviera pas du moins celle de verser son sang à côté de son maître. Le duc de Parme, était rentré pour la seconde fois en France (i4) ; le ^oi , qui ne comptait jamais les troupes , marche vers lui. A la tête de cent hommes , il ose en affronter trente mille ; action étonnante , et qui , pour être crue , a besoin du nom de Henri lY . Sully comibat comme les Spartiates aux Tkermopyles ; soixante de ses compagnons périssent à ses côtés,, et son bras avec quarante hommes soutient le destin de la France contre une armée.

La nature avait donné à Snlly le goût des sièges, et les talens pour l'attaque et la défense des places. Entraîné par cette impulsion, il avait approfondi l'art du génie; art utile et terrible. Cet art était encore loin d'être perfectionné , et l'Europe attendait Yauban (i5) ; mais Sully dans cette partie même eut la gloire qui caractérise le plus un grand homme, celle de devancer son siècle. Au siège de Dreux , ses ennemis osent insulter à ses mesures : son succès le venge (16) ; it contribue à la prise de Laon ; ce fut là qu'il combattit pour la dernière fois contre les Français. En entrant dans cette place , il eût volontiers brisé son épée , instrument des guerres civiles ; mais il espérait la laver dans un sang ennemi»

Henri a déclaré la gtierre aux Espagnols; Sully est appelé au siège de la Fëre ; il le dirige par ses conseils ; il y pourvoit à la subsi>' tance des troupes ; devant Amiens , il n'est pas moins utile k son roi ; Amiens , dont la perte avait presque ébranlé le trône de Henri IV. La paix de Yervins termine enfin tant de secousses : mais bientôt la guerre se rallume au pied des Alpes; le duc de Savoie , qui avait tout l'artifice d'une puissance faible , attire sur lui les armes du vainqueur de la ligue (17). Tout est prêt; Henri s'avance , et Sully par ses succès va terrasser à la fois les ennemis de la France et les siens ; il ose attaquer deux places situées sur un roc escarpé et inaccessible ; un sentier bordé d'abimes était le seul cbemin par oii Ton pût y conduire du canon. Il fallait ensuite le porter à force de bras sur la cime d'une montagne ; il fallait , pour établir les batteries , aplanir et tailler les pointes des rochers ; il Tallait découvrir dans la citadelle quelque endroit moins solide oii le canon pût s'ouvrir un passage. Après tant d'obstacles , il en restait un plus difficile à vaincre , la jalousie des courtisans. Sully triompha de tout ; les ennemis de la France apprirent à le craindre , Henri lY à l'estimer encore plus , et les courtisans acquirent un nouveau droit de le haïr.

Je m'arrête peu sur les actions militaires de Sully ; ce qui suffirait pour l'éloge d'un autre, est à peine le commencement du sien , et je traite ce grand homme comme a fait la postérité , qui a presque oublié le guerrier pour ne se souvenir que de l'homme d'état. Jetons un coup d'œil rapide sur ses négociations , comme sur ses combats , et nous contemplerons ensuite le spectacle que nous offre son ministère.

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