‹ Œuvres de ThomasChapitre 57 sur 64 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Lorsque la mort du dernier Valois eut ouvert k Henri IV le chemin du trône , ce prince jeta ses regards au dedans et au dehors de la France pour voir ce qu'il avait à craindre ou à espérer. L'Angleterre ébranlée par les caprices tyranniques de Henri VIII , faible sous Edouard VI, inondée de sang sous Marie , florissante et tranquille sous Elisabeth , jetait alors les fondemens de sa grandeur , et paraissait disposée à soutenir en France un roi «protestant ; la Hollande combattait contre ses tyrans, et voyait dans leur ennemi un allié nécessaire; l'Allemagne avilie sous Rodolphe redoutait tout des Ottomans, et n'avait que peu d'influence sur ses voisins ; la Suisse , libre et guerrière , avait besoin , par sa pauvreté , de vendre ses citoyens et son sang ; l'Espagne , agrandie d'un nouveau monde , avait englouti le Portugal , menaçait l'Angleterre et désolait la France ; la Savoie observait la France embrasée ; Rome avait lancé ses foudres ; la Suède et le

Dnnemarck n'étaient pas encore liés aux affaires du midi ; la Polo^e n'était qu'un séjour de barbares ; la Russie n'existait pas \ au dedans du royaume était cette ligue protégée par l'Espagne , autorisée par les papes , et qui combattait au nom de Dieu contre les rois ; on voyait , d'un côté , ce Mayenne , sage dans les conseils , lent dans l'exécution , excellent chef de parti , plus habile que heureux guerrier; d'Aumale, ardent, impétueux, bravant les rois et la mort ; NemoQrs, assez grand pour que Mayenne en fût jaloux ; Mercœur, philosophe au sein de la révolte et humain dans les guerres civiles ; Brissac , esprit romanesque et singulier , \oulant créer l'ancienne Rome sur les débris de la France ; le cardinal de Bourbon qui , par sa faiblesse , avait été forcé de devenir roi ; Guise, redoutable par son nom seul; d'Epernon , qui n'avait que de l'orgueil , et n'inspira jamais que la crainte ; Villars (a) ,. fier et emporté , plein de franchise et de valeur ; Joyeuse , dévot par caprice et guerrier par fanatisme ; Villeroy, honnête homme d'état; enfin ce président Jeannin , trop vertueux pour un rebelle , aimant son pays , ennemi de l'Espagne , haï des Seize , l'âme du parti , malgré le parti même dont il modérait la passion et la fureur; on voyait de l'autre coté d'Aumont , sujet fidèle et intrépide guerrier ; Biron , qui avait commandé en chef dans sept batailles ; son fils , à qui il ne manqua , pour être grand , que d'être toujours vertueux; Givri, aussi habile dans les lettres qtie dans la guerre ; Grillon , dont le nom était celui de la valeur ; Lesdiguières , de simple soldat devenu connétable , dans des temps oii tous les hommes , par leur propre poids , se mettent h leur place ; Montmorency , digne de porter un si grand nom ; Mornay , le seul peut-être qui ait été extrême dans la religion sans être fanatique ; Sanci , magistrat , guerrier , négociateur et ministre; Harlay , qui eut la gloire de souffrir pour son roi ; Bouillon , génie inquiet et ardent , qui joignait toute l'activité de l'ambition à tout le flegme de la politique ; le comte d'Auvergne , avide de cabales et de plaisirs ; le comte de Soissons , brave , mais inconstant , peu attaché à son maître , jaloux de sa gloire , aveugle dans ses désirs , ayant besoin d'être agité , se tourmentant sans objet ; tels étaient , au dedans et au dehors , les dispositions , les talens , les vices ou les vertus de ceux qui combattaient ou servaient Henri lY. Pour réunir tant d'intérêts , calmer tant de passions , c'était peu de vaincre , il fallait encore négocier. Sully , guerrier et politique , secondait le roi par &es talens comme il le servait par sa valeur.

A peine la ligue commençait k se former, Henri l'avait envoyé à la cour de France pour en observer tous les mouvemens (18). Il (a) Brancas-ViJIars , amiral.

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avait vu ce moment avant-coureur des grands troubles, ou cliacun s'agite , observe , prend des mesures , oii les amitiés se changea t en partis, oii les haines deviennent factions , où tous les intérêts particuliers pèsent sur l'Etat , ou les petits cessent d'être étonncf s du poids de la grandeur souveraine , et ou les grands commencent à trafiquer de leur foi , et à mettre un prix k leur probité ; il avait suivi toutes les révolutions de la cour et les progrès de ses différens systèmes ; il avait négocié , au péril de sa vie , le traité qui unit ensemble les deux rois (19). Lia mort de Valois lui ouvre une carrière plus vaste ; je le vois négocier avec tous les ligueurs qui , par leur puissance , disposaient des forces de l'Etat , ou qui « par leur nom , influaient sur la fidélité des peuples. Villars , maître d'une place importante , lui oppose un courage fier et une colère aveugle (20) ; Sullj , par le sang-froid , par la modération , par la franchise , triomphe de cette âme altière , rend un citoyen à l'Etat ; l'héritier des Guises vient cpmbattre pour soutenir ce même trône ébranlé par leurs mains (21) ^ Sully ramène une foule de rebelles aux pieds de leur maître. Profiter de leur jalousie pour les diviser, de leur haine mutuelle pour leur inspirer l'amour du devoir ; flatter l'ambition par des dignités , l'intérêt par des richesses , la vanité par des éloges ; estimer par le caractère et par l'impétuosité des passions , le prix que chacun met à sa haine ou à sa vengeance; calculer ce que chacun peut valoir à son nouveau maître , et quelle portion il entraînera avec lui en se détachant ; flatter les puissans , par la gloire de décider du destin de fEtat ; les petits , par l'honneur de prévenir les grands ; persuader à chacun que c'est dans lui qu'on a le plus de confiance ; les engager tous à se hâter , pour ne pas se voir enlever la gloire de ce qu'ils auraient pu faire eux-mêmes , tel était l'art que Sully employait avec ces factieux obscurs qui forment la populace des partis , et n'ont d'autre politique que celle des passions ; mais avec les hommes d'un ordre supérieur , son art de négocier n'était que celui de présenter la raison armée de toute sa force ; il pesait les intérêts de la France , balançait les droits , détaillait les forces , retraçait l'horreur des guerres , la nécessité d'un chef, les vertus du roi ; il faisait retentir au fond des cœurs la voix de la patrie qui redemandait ses citoyens , et déployait cette éloquence mâle qui naît moins des lumières de l'esprit que de la vigueur des sentimens.

Dans ces temps déplorables , la fidélité même était factieuse. En travaillant à ramener les ligueurs , il fallait affermir dans le devoir le parti de Henri lY. L'obéissance semblait être un bienfait et non pas un devoir ; les catholiques , jaloux des protestaas et corrompus par l'Espagne , formaient des complots qu ils

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croyaient sacrés , parce qu'ils y mêlaient le nom de religion. Les grands , accoutumés à l'indépendance , craignaient de faire un roi sous lequel ils cesseraient d'être tyrans. Les proteslans , ani— mes de cet esprit républicain que les guerres civiles , l'exemple de la Hollande , et la persécution même fomentaient ; d'abord appuis de Henri lY, mais le servant plutôt en conspirateurs qu'en sujets ; ipdignes ensuite de partager avec des catholiques l'honneur de combattre pour lui , frémissans bientôt de le voir prêt à leur échapper ; dans l'édit de Nantes , regardant tous les privilèges comme un droit, tous les refus comme des injustices; de-> Yentis plus irréconciliables contre une religion qui avait triomphé d'eux , formaient au sein de l'Etat un peuple nombreux , toujours réprimé par l'autorité et toujours luttant contre elle : c'était !• génie de Sully que Henri lY opposait à tant de factions (22). Sully veillait sans cesse oii il annonçait de loin l'embrasement , toujours moin^ terrible lorsqu'il est prévu , ou il le prévenait en l'étouffant.

Quelles sont ces assemblées 011 des sujets paraissent avoir des intérêts différensde ceux de l^tat? Je reconnais le corps des protestans ; assemblées redoutables , parce que réunis , ils voient mieux leurs forces, parce que leurs passions, concentrées dans un espace étroit , deviennent plus actives , et fermentent en S' unissant. Il eût été utile, sans doute, de proscrire ces assemblées ; mais il ne restait k l'autorité encore chancelante, que la ressource de les permettre, pour laisser croire qu'elle aurait pu les défendre (28). Pour en prévenir les effets , il fallait un homme qui y présidât au nom du roi , et qui dirigeât tous les mouvemens , en ne paraissant que les suivre ; un homme qui fût assez ferme pour y soutenir l'honneur du trône , assez sage pour ne pas pousser trop loin des esprits emportés et extrêmes, qui eût de la souplesse pour manier les caractères , de la dignité pour en imposer , un mélange d'activité et de sang-froid , de l'adresse pour diviser, de l'éloquence pour réunir , l'art de pénétrer , beaucoup plus encore que celui d'être impénétrable : cet homme était Sully. Il sut calmer les défiances , dissiper les bruits que répondait l'animosite , arrêter avec éclat les démarches les moins dangereuses » prévenir les autres sourdement et en silence , retenir les uns par la crainte , les autres par l'intérêt , quelques uns par la honte , d'autres par l'honneur ; il n'y avait pas une passion , pas un vice, pas une vertu dont il ne tirât quelque avantage pour assurer la tranquillité publique.

Cet art de commander aux esprits n'était pas renfermé dans les bornes de la France ; partout oii Henri IV avait des intérêts à discuter y Sully portait le même empire. Je laisse à d'autres le soin

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de peindre ce grand homme, négociant avec la Suisse, la Savoie, Rome et Florence. Je me hâte de le suivre en Angleterre C^-î. - Elisabeth n'était plus , et le fîls de Marie Stuart occupait son trône. Henri IV avait formé le projet d'abaisser l.i maison d'Autriche. Ce prince, irrité de l'orgueil de Charles-Quint, des complots de Philippe II , portant tout le poids des malheurs de François I"". et celui de ses propres injures, avait résolu de veng^er la France , l'Europe et lui-même , et de terminer enfin cette grande querelle. Il fallait intéresser l'Angleterre à un projet qui devait armer la moitié de l'Europe contre l'autre. Sully part , instruit par son roi. En arrivant à Londres , il ne voit que des obstacles ; une nation fî ère , magnanime , capable des plus vastes desseins , mais ennemie d'un peuple rival , concentrant ses projets et ses forces dans sa propre gran<}eur ; une cour orageuse et divisée en factions ; les partisans de la France se choquant contre ceux de l'Espagne ; d'autres également jaloux de ce.^ deux puissances ; quelques uns sérieux , avides de nouveautés , n'étant attachés à aucun parti , mais s'agitant pour ébranler ; des ministres ardens pour leur fortune , peu occupés de celle de l'Etat , se refusant à un projet dont ils n étaient point les auteurs ; une reine hardie, entreprenante , passionnée pour le parti catholique, bravant par fanatisme l'autorité d'un époux et d'un maître ; un prince juste, mais faible et irrésolu, plus théologien que roi> faisant des livres au lieu de combattre , sans fermeté au dedans , sans politique au dehors. Le génie de Sully lutte contre tant de difficultés ; tel qu'un général habile , et qui n'a pour combattre qu'un terrain inégal et désavantageux , promène partout ses re« gards et observe autour de lui quels sont les postes qui peuvent l'appuyer ; tel Sully arrivé à la cour de Londres , observe tout ce qui peut traverser ou seconder sa négociation. Il juge la faiblesse du roi , il apprend à se défier des ministres, il combat les intrigues des Espagnols, il réveille dans les députés de la Hollande leur haine contre leurs tyrans , il excite la Sucde et le Dancmarck à étendre leur politique sur le midi , il enflamme Venise par l'espoir de recouvrer son ancienne grandeur. Armé de toutes ces forces réunies , il revient ensuite sur le roi ; il l'attaque , ii le presse , il lui présente les vastes desseins de Henri ÏV, approuvés par Elisabeth ; il lui fait voir l'Europe partagée en deux grandes factions ; d'un côté , l'empereur qui n'a que des titres et de la faiblesse , le pape esclave honorable de l'Autriche , l'Espagne dévastée par l'Amérique, la Flandre espagnole ébranlée des secousses qu'elle éprouva sous Philippe H , la Savoie resserrée entre les grandes puissances qui l'écrasent, les petits États dltalie, faits pour dépendre de quiconque veut les conquérir ou daigae

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les acheter ; de l'autre, la France pleine de ressources , et sortant plus terrible du sein de ses divisions ; l'Angleterre puissante par ses flottes et plus encore par son génie ; la Suéde féconde en fer et en héros ; le Danemarck , £er d'avoir autrefois ravagé l'Europe ; Venise , commerçante comme Tyr et conquérante comme Carthage ; la Hollande déjà célèbre par quarante ans^de victoires; enfin , les Ëtats protestans de l'Allemagne et de la Suisse , enthousiastes de leur liberté comme de leur religion. Il passe au détail des projets , il expose les moyens ; enfin, il intéresse la vanité de Jacques, en lui peignant les rois d'Angleterre et de France à la tête de cette grande entreprise , remuant l'Europe et faisant le sort des rois. Mais , ô faiblesse des grands hommes ! pouvoir inévitable qui entraîne tout ! que sert à Sully de triompher de tant d'obstacles , et d'anir l'Angleterre avec la France contre l'Autriche ? La mort de Henri IV devait rendre inutiles tant de soins. Une partie de ce vaste plan était réservée à Richelieu , l'autre ne devait jamais être exécutée , et presque tout ce qui a été fait , devait encore être détruit par les nouveaux éfénemens. Ainsi le monde politique a 'éprouvé encore plus de révolutioas qu'ib n'est arrivé de changemens sur la surface du globe.

Quelque talent qu'eût Sully pour négocier , le président Jeauinin et le cardinal d'Ossat pouvaient peut-être lui disputer cette gloire ; mais il en est une oii il n'eut point de rivaux : c'est celle du ministère. Il y éclipsa tout ce qui avait paru jusqu'alors ; il mérita de servir de modèle à la postérité.

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