‹ Œuvres de ThomasChapitre 58 sur 64 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Faibles orateurs ! éloignés par nos constitutions modernes de tout ce qui a rapport au gouvernement et aux affaires, est-ce à* nous à traiter ces grands sujets qui embrassent le système politique des Etats ? Ce serait aux orateurs des anciennes républiques, ou plutôt , s'il y avait un homme qui pût observer tous les empires , juger les lieux et les temps , suivre l'agrandissement , la décadence et la chute de tous les royaumes , connaître enfin toutes les causes et tous les effets , ce serait à lui à parler d'un ministre et d'un homme d'Etat. Qui entreprendra de le peindre? Si je lui donne la sagesse et l'activité , l'esprit de détail et le génie des grandes choses; si je dis qu'il doit gouverner comme la nature, par des principes invariables et simples ; bien organiser l'ensemble , pour que les détails roulent d'eux-mêmes ; pour bien juger d'un seul ressort , regarder la machine entière ; calculer riiifluence de toutes les parties les unes sur les autres , et de chacune sur le tout ; saisir la multitude des rapports entre des intérêts qui paraissent éloignés ; voir d'oii tout vient et oii tout va;

4o4 ÉLOGE

lier les intérêts particuliers à l'intérêt général , les réunir en les contenant l*un par l'autre ; faire concourir les divisions même â l'harmonie du tout : si je dis qu'un ministre doit employer le moins de force possible pour chaque opération ; éviter prescjue autant que le mal , les demi-remëdes dans les grands maux ; tnarcher au but sans trop voir les obstacles ; distinguer dans les choses d'administration celles qui ont besoin de tout le poids de l'autorité ^ et celles qui ne sont jamaic mieux administrées que lorsqu'elles ne le sont point du tout ; ne pas prendre l'état forcé d'un pays pour son état naturel ; ne pas s'écarter des principes généraux pour quelques inconvéniens de détail ; ne pas croire qu'on peut déraciner tous les abus , ce qui serait le pire de tous ; rie pas causer le malheur d'un Etat pour le bien d'une ville , ni les maux d'un siècle pour l'intérêt d'un instant : si j'ajoute qu'un ministre doit veiller sans cesse à retrancher de la somme des manx qu'entraînent l'embarras de chaque jour, le tourment des afTaires, les nécessités de moment , la mollesse ou la corruption de ceux qui exécutent y le choc et le contraste étemel de ce qui serait possible dans la nature , et de ce qui cesse de l'être par les passions , je n'aurai encore tracé qu'une image imparfaite âes qualités et des devoirs d'un homme d'état. Les opérations de Sully 1^. peindront mieux que tous les discours ; c'est en le voyant agir que nous mesurerons l'étendue de ses talens.

Il n'était pas encore surintendant , et déjà son maître le destine h réparer les maux de la France. Son premier mérite fut de les connaître. Il porte ses regards sur toute l'étendue du royaume, et il voit un Etat ébranlé par quarante ans de guerres civiles , en proie à tous les malheurs qu'une autorité faible et avilie avait pu introduire. Il commence par calculer les dettes de l'Etat. 11 le trouve engagé avec l'Angleterre , la Suisse et la Hollande , qui avaient fourni à Henri IV des troupes , des vaisseaux, du fer et de l'or, pour triompher de la ligue; avec les gens de guerre, dont le service et le sang n'avaient pas encore été payés*; avec tous les officiers des différens ordres du royaume, qui réclamaient leurs gages et leurs pensions de plus de vingt années ; avec les anciens esclaves des favoris , à qui les libéralités de Henri III avaient prodigué le sang du peuple ; avec les créanciers des rentes, qui, en chargeant l'Etat de capitaux immenses, dévoraient dans l'oisiveté le fruit des travaux et des sueurs de la nation;. enfin, avec les chefs de la ligne , qutï tous avaient vendu leur fidélité à leur nouveau maître. Il avait fallu acheter chaque f^ace , payer chaque traité , estimer à prix d'or l'intérêt que chacun trouvait dans la révolte , comme si l'honneur de redevenir vertueux n'eût pas été la première des récompenses. Toutes ces dettes réuniei.

DE SULLY. 4o5

tonnaient une somme de trois cent trente millions (a). Sully passe à l'examen des revenus. Je souhaiterais que mon siècle pût être étonné en apprenant que le roi ne recevait que trente millions, tandis que le peuple en payait cent cinquante. Quelles étaient les sources de cet incroyable désordre? la faiblesse des rois, la rapacité des sujets. Outre les subsides imposés pour les besoins de r£tat, chaque officier, ou de guerre , ou de justice , on de finance, levait des droits sur le peuple , qui était forcé de nourrir tant de tyrans. Tous les créanciers de l'Etat , soit étrangers , soit sujets , se> payant par leurs propres mains, avaient jusque parmi les fermes du roi , des fermes à leur profit, et leurs brigands , sous le nom de commis , qui disputaient à ceux du prince le droit de dévorer le royaume. Les fermiers-généraux établissant des sous-fermes , et celles-ci étant subdivisées en d'autres qui se partageaient encore en d'autres branches , les revenus de l'Etat s'épuisaient en passant par tadt de mains ; semblables à ces masses d'eaux qui , précipitées d'une grande hauteur, et roulant de cascades en cascades, de rochers en rochers , se dissipent en poussière , sont em- ' portées par les vents sur des plaines éloignées, et trompent le bassin qui les attendait dans le fond du vallon. Cent millions de domaines avaient été aliénés presque sans titre. Une grande partie des revenus royaux avait été usurpée par les grands , ou vendue au plus vil prix par ceux même qui furent employés à en coqiK stater l'état. Mais la plus grande source du désordre était lés brigandages des officiers de finance. Qui pourrait détailler toutes les ruses qu'avait inventées l'avarice pour s'approprier les revenus de l'Etat? On diminuait les recettes, on augmentait les dépenses, on multipliait les frais , on enflait les émolumens des charges , on faisait de doubles et de triples emplois , on falsifiait des articles , on en supprimait d'autres. Sully porte le flambeau dans toutes ces mines sourdes et profondes oii les receveurs puisaient l'or de la France ; il parcourt tous les registres , compare tous les Etats , vérifie tous les comptes) il les rapproche , il les combine. Je ue craindrai pas de le dire , ce travail obscur est peut-être ce qui ^it le plus d'honneur à Sully. L'âme d'un grand homme sent un plaisir secret lorsqu'il s'agit dans un conseil, de braver, pour le bien de l'Etat , des ennemis puissans ; son génie s'élève lorsqu'il forme ces grandes combinaisons qui doivent influer sur le système , de l'Europe : mais s'ensevelir dans des détails qui rabaissent continuellement l'esprit et exigent toutes les petites attentions d'un instinct laborieux , consacrer à de pénibles calculs cette même main accoutumée à conduire des armées , ce travail dont les dif-

(a) LVgent était alors k yi livre» le marc ; ainsi la dette de r£tat rëpon- 4ait k 8io millions de notre monnaie actuelle.

4o6 ÉLOGE

ficiiltés sont trës-grandes, le fruit incertain, et où rimagination n'est point soutenue par l'idée de la gloire, demande une âme plus forte que les opérations les plus éclatantes du ministère.

Sully poursuit Texamen de la finance. Il observe dans tout le royaume les effets de ses abus ; il voit l'industrie étouffée y la cir^ culation interrompue , les fonds de terre négligés ou sans valeur , le peuple dans la misère, le crédit anéanti, nulle ressource pour le présent , une ruine presque inévitable pour l'avenir. Cependant la France , comme un malheureux qui expire en se débattant , in^ quiète et tourmentée , s'agitait pour trouver un remède à ses maux. On avait créé un conseil de finances , espèce d'hydre en— core plus funeste à l'Etat , que le surintendant qu'elle remplaçait (25) ; les membres de ce conseil augmentaient les mauxqu'ilv devaient réformer. On les vit , sous des noms empruntés , gon verner toutes les fermes du royaume , se faire adjuger à vil prix les baux des grandes entreprises, forcer par leurs délais les créanciers de TEtat à réduire eu»-mémes leurs sommes, et les porter ensuite toutes entières sur les comptes. On les vit refuser pour les besoins de la guerre , ces mêmes trésors qu'ils prodiguaient pour leur luxe , et jouir à la fois de Tindigence du roi, de la misère du peuple et du désordre de l'Etat : tels notre siècle a vu dans une ville renversée par un tremblement de terre , des brigands cher-

Éer de l'or au milieu des cadavres et des ruines, et remercier le il du renversement de leur patrie. C'en était fait de la France , sans un ministre tel que Sully. Tandis que tout se réunissait pour la perdre , il n'omit rien pour la sauver. Pour achever de s'ins* truire , il parcourt lui-même une grande partie des provinces du royaume. O vous , qui voulez connaître et guérir les maux d'un Etat , sortez de vos palais ! Assis à vos tables somptueuses , vous ignorez qu'il y a des milliers d'hommes qui meurent de faim. Dans les cours et autour du trône , le peuple est toujours heureux, un royaume est toujours florissant : c'est lorsqu'on voit les sillons de la campagne abandonnés , les charrues brisées , les chaumières désertes ou qui tombent en ruine ; c'est lorsqu'on* foule l'heriïe qui couvre les rues solitaires des villes ; c'est lorsqu'on rencontre sur les grands chemins des pères , des mères , de jeunes en fans qui fuient tous ensemble le doux sol de leur patrie, pour aller chercher des alimens sous un ciel plus heureux ; c'est alors que le cœur se serre , que les larmes coulent , c'est alors que l'on commence à concevoir que la conr n'est point l'Etat , et que le luxe de quelques hommes ne fait pas le bonheur de vingt millions de citoyens.

Tel fut le spectacle qui frappa les regards de Sully. Mais avec l'àme du citoyen , il portait l'œil du philosophe (26). En observant

les maux, il étudiait les re^ources. Il ne faut point que la postérité ignore que Sully, dans ses recherches , éprouva de la part des financiers presque autant de difficultés et d'obstacles , que son maître en avait éprouvés de la part des ligueurs , lorsqu'il avait fallu conquérir chaque ville (27). L'homme de bien triompha; il parcourut ce royaume désolé , avec des vues également éclairées et bienfaisantes. Enfin , les maux vont cesser , et la lumière va naître. Sully est armé de l'autorité de son roi , et il a toute la vigueur d'une âme qui veut faire le bien. Il commence par reformer les abus. Les officiers et les grands n'ont plus le droit de lever des contributions sur les provinces, et le peuple affranchi de ses tyrans se félicite de^n'a voir plus à payer qu'un maître. En vain d'£pemon (28) , dans le conseil , soutient la cause des concussionnaires , ce n'est point à Sully à trembler. Comme ministre , il écrase l'injuste ; comme guerrier , il brave les menaces. Il poursuit sa carrière au milieu des orages ; il défenc^aux créanciers de l'Etat de lever par eux- mêmes aucun droit sur les fermes. Par cette ordonnance , les revenus furent arrachés des mains de l'Angleterre , de l'Allemagne , de la Suisse , de Florence , de Venise , et de tous les hommes les plus puissans du royaume. Henri IV est effrayé lui-même de la tempête qui s'élève contre Sully , mais Sully est inébranlable ; il casse dans les fermes la multitude des sous-baux ; il dresse un état général de finance , . qui prévient les moyens honteux de s'enrichir ; il prescrit aux receveurs de nouvelles formules de comptes ; les souterrains profonds qu'avait creusés l'avarice, sont découverts au grand jour, et les tigres qui s'y retiraient pour y dévorer sourdement les entrailles du peuple , cessent enfin d'avoir des repaires ; les fortunes injustes sont citées à des tribunaux; l'avarice rend compte de ses pillages (29) ; l'or , qui s'est égaré hors des canaux publics , est forcé d'y rentrer. Si l'Etat ne retira point de ces étàblissemens sévères tout le fruit qu'on espérait, si plusieurs des grands criminels échappèrent à la poursuite des lois, n'a<;cusons point Sully : accusons et les intrigues, et la vépalité, et la faiblesse de la nature pour le bien , et l'excès du mal même ; car il arrive un point oii l'or , qui est la source des crimes , sert lui-même à les couvrir , et oii , à force d'être coupable , on devient innocent.

Tout prend une face nouvelle. Les fermes sont doublées , les étrangers en sont exclus ; les courtisans n'ont plus d'influence , et cessent de vendre leur protection. Dès lors les choix furent meilleurs : car, j'oserai le dire, ce qui est protégé, n'est presque jamais ce qui doit l'être. D'ailleurs, celui qui corrompt est déjà corrompu ; et celui qui achète les autres , à quel prix peut-il être

4o8 ÉLOGE

estimé lui-m^me ? Le temps de la tyrannie et des usurpations n'est plus. Quatre-vingts millions de domaines rentrent dans les mains du souverain. Sully passe à une opération plus complic^uée. On vérifie lesrentesconstituéessur l'Etat. Leur source, leur hypothèque, leur capital , l'époque de leur* différentes créations , tout est connu. Chaque engagement est discuté ; chaque degré d'injustice ou dé fraude est calculé. On éteint les unes, on rembourse les autres , on réduit celles qui devaient être réduites. L'équité sévère présida à tous ces jugemens , et une opération qui ébranlait les fortunes de tant de particuliers, servit encore à établir le crédit public. On fait des lois pour arrêter les sommes qui passaient chez les nations voisines : mais les lois ne sufiisent pas , il faut oter aux hommes l'intérêt de les violer. Sully eut recours à différens moyens, mais tous insuIBsans (3o). Louons ce grand homme du bien qu'il voulut faire , et rejetons sur son siècle celui qu'il ne fit pas. L'ordre , rétabli dans les paiemens , les facilite. A chaque partie de la dépense est appliquée une partie des revenus. Les deniers ne sont pTii^ engagés d'avance , d'une année à l'autre, parce que les assignations n'excèdent plus la portée de la recette. Un édit sévère défend de reculer les paiemens, et prévient ces traités honteux , oii le créancier était obligé de trafiquer d'une partie de sa dette, pour acheter l'autre. Si quelqu'un était fatigué de ses détails , qu'il sache que les choses les plus petites en apparence, influent sur la grandeur des Etats. Tout , dans les réformes de SvSïy , tendait au soulagement du peuple. Les villes et les provinces sont déchargées du fardeau des dettes qui les accablent. Les vexations sourdes, les formalités odieuses , les remèdes devenus plus cruels que les maux , sont supprimés. Les privilèges souvent injustes et toujours dangereux, sont réduits à leur juste nombre , et la répartion plus égale rend les recouvremens plus faciles.

C'est ici le moment de développer les principes oii il fut si bien secondé par l'humanité et par le génie de Henri lY. Comment ces deux hommes qui avaient passé une grande partie de leur vie sur les champs de bataille , se trouvèrent-ils tout à coup formés daas l'art de gouverner ? £lst-ce que l'habitude des grands dangen accoutume à imaginer les grandes ressources ? Ou bien , est-ce que les motifs brillans , la gloire , les fatigues , les grands spectacles , le sort des nations que l'on a entre ses mains , élèvent l'homme et l'agrandissent , en lui faisant exercer toutes ses forces 7

N'allons pas confondre la science du gouvernement économique avec la .simple administration des finances ; celle-ci n'est qu'un mécanisme d'ordre et d'inspection t l'autre est la science de l'Etat. Elle pénètre à la source des richesse», «Ile les augmente, elle lii

DE SULLY. 4og

dirige y elle les distribue. Les listes de la vanité sont surchargées de noms de surintendans des finances ; les fastes de la patrie n^ comptent qae Sully.

Par quel art funeste le système des impôts est-il devenu plus ruineux pour les Etats que la guerre, la peste et la famine? Si les campagnes sont dépeuplées , si une partie des terres sont en friche , si la France a perdu la moitié de ses revenus , si tous les ressorts sont affaiblis et languissans , quelle en est la cause ? c'est qu'on arrache des mains du laboureur les richesses destinées à reproduire les richesses , et que les revenus épuisés dans leur source ne peuvent plus rentrer dans le sein de la terre pour çn faire germer d'autres; aussi une des premières opérations de Sully fut de remettre aux provinces vingt millions d'arrérages de taille ; et depuis il diminua d'année en année liet impôt ^ de deux millions. Ce grand ministre regardait la taille comme un impôt vicieux de sa nature, surtout cette taille arbitraire qui rend les possessions incertaines, et abandonne la propriété aux caprices des tyrans (3i). Jetez les yçuxsur les campagnes, vous y verrez le laboureur forcé lui-même à étouffer son industrie , tremblant dl^améliorer sa terre , faisant au ciel des vœux meurtriers pour que sa moisson ne devienne pas plus fertile , n'osant augmenter sa dépense, de peur que sa richesse ne soit un crime; vous verrez le pauvre écrasé sous le poids de son travail, obligé de porter encore le fardeau du riche ; les exemptions vendues aux uns, devenir une source de terreur pour les autres ; la fécondité d'une terre punie de la stérilité des champs voisins ; vous verrez des oppresseurs barbares enlever d'une chaumière les vils meubles que l'indigence laissait à la uécessité ; le lit sur lequel une femme vient de donner un citoyen à l'Etat , dépouillé par des mains avides ) les langes arrachés de dessus l'enfant qui vient de naître ; des malheureux traînés sur la poussière en se débattant , poussant des hurlemens sous leur cabane , et disputant , avec la force du désespoir , la dernière gerbe qu'ils avaient cachée pour les be-> soins de leurs enfans. Quoi donc , les habitaus. de la campagne sont-ils des ennemis de l'Etat , dévoués à l'oppression et à la tyrannie ! Malheur aux âmes étroites et cruelles, qui osent penser qu'il est de la politique que ie paysan soit misérable ; Comme si des paysaps n'étaient pas des citoyens ; comme s'ils n'étaient pas nos bienfaiteurs ; comme si le découragement et le désespoir exci«i taieut plus au travail que l'aisance et la liberté ! Telles étaient cependant les maximes que Sully avait tous les jours à combattre dans le conseil c on le vit s'élever de même oontre une autre espèce d'impôt établi sur toutes les denrées , parce que cet impôt n'était <|ii'uAe nouvelle surcharge sur les terres. On le vit déployer

4io ÉLOGE

toute son indignation contre la gabelle (32) , espèce de monstre qui a droit de ravager certaines provinces , qui force des hommes pauvres à acheter du sel quand ils manquent de pain , ne marchent qu'au bruit des chaînes , empoisonne Tair qu'il respire , et flétrit l'agriculture partout oii il imprime ses pas. « Sire , disait Sullj » sk Henri lY , vous avez extirpe du sein de vps Etats la guerre w civile , mais vos sujets ne sont point encore en paix ; des armées n de pirates assiègent leurs maisons ; délivrez-les enfin de leurs M véritables ennemis , et faites cesser des fléaux plus meurtriers M pour la France , que les batailles de Saint-Denis , de Jarnac , de n Moncontour et de Coutras. » Je ne m'arrêterai pas sur les corvées qui ravissent au laboureur , non plus son argent , mais ses bras , et qui , pour épargner à l'Etat le salaire de quelques ouvriers , lui coûtent psft* le dépérissement de l'agriculture une partie de ses revenus. Je ne m'arrêterai point sur la manière de lever l'impôt plus onéreuse au peuple que l'impôt même (33). Partout le mal s'est glissé avec le bien ; partout l'abus est né de la loi.

Rois, princes, ministres, écoutez tous Je grand principe de Sullj : l'agriculture est la base de la puissance ; c'est l'agriculture qui crée et qui entretient les flottes ; c'est elle qui enfante les armées ; c'est dans les champs couverts d'épis que germe la victoire. Athènes et Rome désiraient des guerriers et dès savans : Sullj , pour faire fleurir la France , ne voulait que des laboureurs et des pâtres (34) ; il encourage tous ces hommes utiles , il propose des récompenses à ceux qui remettront en valeur des terrains incultes ; il va partout chercher des bras pour fertiliser les terres ; sa xoi\ appelait dans la France les huit cent mille Maures que la superstition chassait alors de l'Espagne. Par un règlement sage , il garantit les gens de la campagne de l'oppression des gens de guerre. « Soldats et laboureurs , leur dit-il , d'oii naissent ces divisions ? » ceux qui défendent la patrie doivent-ils s'armer contre ceux n qui la nourrissent ? » Il défend les cultivateurs contre une espèce d'ennemis encore plus redoutables , c6htre ceux qui venaient au nom de la loi , leur enlever au milieu d'un sillon, les bœufs, compagnons de leur travail , et jusqu'aux instrumens du labourage. Tout change: l'agriculture renaît, les campagnes deviennent fé-> coudes , la joie et la sérénité reparaissent sous les toits du laboureur. O jour de notre prospérité ! Aloi^ la France , avec un tiers de plus d'habitans , nourrissait encore une partie de l'Europe ; alors nos blés inondaient l'Angleterre , qui se voyait forcée de payer un tribut à nos campagnes. On ne saurait trop répéter , surtout aujourd'hui , que cette abondance fut l'heureux dffet de la liberté des grains (35). Ce n'est pas que dès ce temps-là même , il n'y eût de ces hommes , qui , chargés d'une petite partie de

DE SULLY. 4u

radministration , mais incapables de voir et d*embrasser le tableau général , saisissent avidement l'occasion de décider d'une matière d'état ; et pourTinlërét de quelques bourgades, font le malbèur d*un royaume entier ; ceshommesosèrentdéfendrelasortiedes bléis de leurs provinces ; Sullj déploya sur eux cette autorité qui est toujours bienfaisante , quand elle n'est sévère que pour être utile. « Si chaque officier, écrivait-il au roi , en faisait autant , votre » peuple serait bientôt sans argent, et par conséquent votre majesté, » Paroles qui doivent instruire tous les gouvernemens et tous les princes.

La liberté est l'âme du commerce ; il parcourt le monde , fuyant les lieux de l'oppression ; Sully l'appelle et tâche de le fixer en France. Le commerce intérieur était chargé d'une foule de droits y que les grands avaient arrachés à une autorité faible ou peu éclairée. Les monopoles qui se présentent toujours sous une fausse idée de police , aux abus d'une liberté mal réglée , avaient substitué ceux de l'oppression; Sully combat tous ces tyrans avares (36). Il établit un conseil de commerce , institution nécessaire^ mais qui ne deviendra utile , que lorsque le négociant y sera réuni avec l'homme d'état. Le premier y portera les lumières de l'expérience , le second opposera les grands principes aux petits intérêts. Il entreprend de réunir la Seine avec la Loire ; il rend d'autres rivières navigables ; il fait percer et construire des grands chemins ,.11011 plus , comme chezT les anciens Romains , pour que l'esclavage pût se communiquer rapidement d'un bout du monde à l'autre , mais pour épancher l'abondance et porter les richesses ; il anime et protège l'industrie ; mais il la tient au second rang oii elle doit être (37). En observant les nations , il avait vu l'or prendre sa source dans le Pérou, de là se répandre dans l'ancien monde, une partie aller s'engloutir dans les Indes , la plus grande portion rester en Europe ; là , emportée d'un mouvement rapide , circuler sans cesse , mais dans son cours , se détourner des climats stériles , et couler par une pente naturelle sur les pays que l'agriculture rend féconds. Il jugea dès lors que le produit des terres est la véritable richesse ; que le trafic peut enrichir de petits Etats , mais que le commerce de propriété convient seul à une grandemonarchie ; il n'encouragea donc que les manufactures de laine , soit parce qu'étant liées à la nourriture des troupeaux , elles deviennent encore pour les terres une nouvelle source de fécondité ; soit parce que le principal avantage de l'industrie étant de donner une valeur aux denrées en facilitant la consommation , les manufactures les plus grossières sont aussi les plus utiles.

Le peuple , à qui tout ce qui est grand en impose , admire les grandes villes et les capitales immenses ; le sage n'y voit que des

4i2 ÉLOGE

colosses y qui paraissent servir à la décoration des Etats , et qui le> écrasent. Sully regardait comme un des principes du gouvernement économique , de veiller à la diminution de ces grandes masses (38). Il voulait faire aimer à chacun l'héritage de ses pères ; il voulait surtout que le laboureur conçût un noble orgueil de sa profession , et préférât Thonneur de régner sur les campagnes , à la honte d^ vendre sa misère dans les villes. Le grand nonabre des offices a toujours été mis par les hommes d'état au nombre des fléaux publics (3g). Sully voit le point où finit la nécessité et où commence l'abus , et il réduit les offices k cette proportion. Le haut prix de l'intérêt de l'argent écrasait les nobles sous le poids des dettes , et nourrissait la paresse du peuple : cet intérêt fut réduit (4o) ; les terres reprirent leur valeur ; la classe active des citoyens trouva deê ressources ; c'est par le même principe qu*ii remboursa pour cent millions de rentes : son œil était blessé de voir tant d'hommes payés p^r FEtat pour être oisifs. Ce grand ministre voyait dans le corps politique l'enchaînement nécessaire des mœurs avec les lois (40 » i^ travaillait donc à réprimer les vices , et surtout le luxe ; ce luxe bien plus funeste que les séditions et les guerres , parce que cellesK:i ne donnent que des convulsions passagères à l'Etat , au lieu que l'autre le mine sour-* dément , en détruisant les vertus.

C'est par une administration fondée sur ces principes, que Sully , en moins de quinze ans , vint à bout de changer, la face de la France; mais il n'eût point amorti si promptement trois cent cinquante millions de dettes ; il n'eût point laissé quarante millions dans les coffres du roi, si à tous ces moyens, il n'en eût joint un autre encore plus puissant : c'est l'économie. Je n'entends pas cette économie frivole qui consiste k retrancher quelques dépenses^ et qui , ne portant que sur de petits objets , ne procurerait à l'Etat que de petites ressources ; j'entends cette économie réelle et toute puissante , qui gouverne les trésors d'un empire comme les biens d'une famille ; qui établit l'ordre , qui prévient les dissi-* pations , et qui applique tout entier au^ besoins de l'Etat ce qui est la substance et le sang de l'Etat même. Rendons grâces à Sully de ce qu'il a donné aux ministres cet exemple d'une économie courageuse (42) ; et si cela nous est permis , faisons des vœux pour qu'un si grand exemple ne demeure ,|pas inutile aux nations.

Tant de vues, de soins et de travaux dans la partie éttsniomiqne n'occupaient pas Sully tout entier ; son génie parcourt également toutes les parties du ministère. L'artillerie , la guerre , la marine , les arts , la religion , la politique , tout est l'objet de ses travaux et de ses succès (43^« Que dis-je ? ce grand homme servit

DE SULLY. 4i3

la France, même lorsqu'il n*ëtaît plus. II prépara le siècle de Inouïs Xiy, formk Colbert. Colbert et SuUj ! quds noms ! . C'est un spectacle intéressant de rapprocher ces deux hommes célèbres , qui font époque dans notre histoire , et peut-être dans celle de l'Europe.

Destinés tous deux à de grandes choses , ils furent élevés au ministère à peu près dans les mêmes circonstances. Sully parut après les horribles déprédations des favoris et les désordres de la ligue ; Colbert eut à réparer les maux qu'avait causés le règne orageux et faible de Louis XIII , les opérations brillantes mais forcées •de Richelieu , les querelles de la Fronde , l'anarchie des finances ^ous Mazarin^ Tous deux trouvèrent le peuple accablé d'impôts , et le roi privé de la plus grande partie de ses revenus , tous deux eurent le bonheur de rencontrer deux princes qui avaient le génie du gouvernement , capables de vouloir le bien , assez courageux pour l'entreprendre , assez fermes pour le soutenir , désirant de faire de grandes choses , l'un pour la France et l'autre pour lui» même- Tous deux commencèrent par liquider les dettes de l'Etat 9 et les mêmes besoins firent naître les mêmes opérations ; tous deux travaillèrent ensuite à accroître la fortune publique : ils surent également combiner, la nature des divers im pots ; mais Sully ne sut pas en tirer tout le parti possible ; Colbert perfectionna l'art d'établir entre eux de justes proportions : tous deux diminuèrent les frais énormes de la perception , bannirent le trafic\ honteux des emplois, qui enrichissait et avilissait la cour, ôtèrent aux courtisans tout intérêt dans les fermes ; tous deui^ fïrent cesser la confusion qui régnait dans les recettes et les gains immenses que faisaient les receveurs ; mais dans toutes ces parties , Colbert n'eut que la gloire d'imiter Sully , et de faire revivre les anciennes ordonnances de ce grand homme. Le ministre de Louis XIV , à l'exemple de celui^de Henri lY, assura des fonds pour chaque dépense ; à son exemple , il réduisit l'intérêt de l'argent : tous deux travaillèrent à faciliter les communications ; mais Colbert fit exécuter le canal de Languedoc , dont Sully n'avait eu que le projet. Ils connurent également l'art de faire tomKer sur les riches et sur les habitansdes villes, les remises accordées aux campagnes , mais on leur reproche à tous deux d'avoir gêné l'industrie par des taxes. Le crédit, cette partie importante des richesses publiques , qui fait circuler celles qu'on a , et qui supplée à celles qu'on n'a pas, parait n'avoir pas été assez connu par Sully et assez ménagé par Colbert. Les gains excessifs des traitans furent réprimés par tous les deux ; mais Sully connut mieux de quelle importance il est pour un Etat de ripprocher les gains des finances , de ceux qu'on peut faire dans les entreprises de commerce ou d'agricul-

4i4 ÉLOGE

ture. Les monnaies attirèrent leur attention ; mais Sdllj n*aperçQt que les maux , ou ne trouva que dés remèdes dangereux ; Colbert porta dans cette partie une supériorité de lumières qu'il dut k son siècle autant qu'à lui-même. On leur doit à tous deux l'éloge d'avoir vu que la réforme du barreau pouvait influer sur l'aisance nationale; mais l'avantage des temps fit que Coibert exécuta ce que Sully ne put que désiror ; l'un , dans un temps d'orages et sous un roi soldat , annonça seulement à une nation guerrière y qu'elle devait estimer les sciences ; l'autre , ministre d'un roi qui portait la grandeur jusque dans les plaisirs de l'esprit , donna au monde l'exemple , trop oublié peut-être, d'honorer^ d'enrichir et de développer tous les talens. Sullj entrevit le premier l'utilité d'une marine ; c'était beaucoup en sortant de la barbarie ; nous nous souvenons que Colbert eut la gloire d'en créer une. Le commerce fut protégé par les deux ministres ; mais l'un von— lait le tirer presque tout entier du produit des terres , l'autre des manufactures ; Sully préférait , avec raison , celui qui , étant attaché au sol , ne peut être partagé ni envahi , et qui met les étrangers dans une dépendance nécessaire ; Colbert ne s'aperçut pas que l'autre n'est fondé que sur des besoins de caprice ou de goût, et qu'il peut passer avec les artistes dans tous les pays du monde. Sully fut donc supérieur à Colbert dans la connaissance des véritables sources du commerce ; mais Colbert l'emporta sur lui du côté des soins, de l'activité et des calculs politiques; dans cette partie il l'emporta , par son attention à diminuer les droits intérieurs du royaume , que Sully augmenta quelquefois ; par son habileté à combiner les droits d'entrée et de sortie, opération qui est peut-être un des plus savans ouvrages d'un législateur, et oii la plus petite erreur de combinaison peut coûter des millions à l'Etat. Il sera difiUcile d'égaler Colbert dans les détails et les grandes vues du commerce ; il sera difficile de surpasser Sully dans les encouragemens qu'il donna à l'agriculture ; ce n'est pas» que Colbert ait négligé entièrement cette partie importante ; nrexagérons pas les fautes des grands hommes , et n'ayons pas la manie d'être toujours extrêmes dans nos censures comme dans nos éloges. Colbert, à l'exemple de Sully, voulut faire naître l'aisance dans les campagnes , il diminua les tailles ; il prévint , autant qu'il put , les maux atlacbés à une imposition arbitraire , il protégea , par des réglemens utiles , la nourriture des troupeaux, il encouragea la population par des récompenses; mais, faute d'avoir permis le commerce des grains , tant d'opérations admirables furent presque inutiles ; il n'y avait point de richesse réelle ; l'Etat parut brillant et le peuple fut malheureux ; l'or , que le trafic faisait circuler , ne parvenait point jusqu'à la classe.

DE SULLY. 4i5

des cultivateurs ; le prix des grains baissa sans cesse , et l'on finit par la disette. Tels furent et les principes et les succès différens de ces deux grands hommes. Si maintenant nous comparons leurs caractères et leurs talens , nous trouverons que tous deux eurent de la justesse et de retendue dans l'esprit , de la grandeur dans les projets, de l'ordre et de l'activité dans l'exécution ; mais Sully peut-être saisit mieux la masse entière du gouvernement, Colbert en développa mieux les détails; l'un avait plus de cirtte politique moderne qui calcule ; l'autre de cette politique des anciens législateurs qui voyaient tout dans un grand principe. Le plan de Colbert était une machine vaste et compliquée, oii il fallait sans cesse remonter de nouvelles roues : le plan de Sully était simple et uniforme comme celui de la nature. Colbert attendait plus des liommes) Sully attendait plus des choses. L'un créa les ressources inconnues -à la France ; Pautre employa mieux les ressources qu'elle avait. La réputation de Colbert dut avoir d'abord plus d'éclat , et celle de.SuUy 4ut acquérir plus de solidité ; à l'égard du caractère , tous deux eurent le courage et la vigueur d'ame sans laquelle on ne fit jamais ni beaucoup de bien , ni beaucoup de mal dans un Etat ; mais la politique de l'un se sentait de l'austé** rîté de ses mœurs : celle de l'autre, du luxe de son siècle. Ils eurent la triste conformité d'être haïs ; mais l'un des grands , l'autre du peuple. On reprocha de la dureté à Colbert , de la hauteur à Sully ; mais si tous deux choquèrent des particuliers , tous deux aimèrent la nation. Enfin, si on examine leurs rapports avec les rois qu'ils servaient , on trouvera que Sully faisait la loi à son maître , et que Colbert recevait la loi du sien ; que le premier fut plus le ministre du peuple , et le second plus le ministre du roi ; enfin , d'après les talens des deux princes, on jugera que Sully dut quelque chose de sa gloire a Henri IV, et que Louis XIY dut une grande partie de la sienne à Colbert (44)-

On ne connaîtrait point Sully tout entier , si l'on ignorait que ses vertus égalèrent ses talens. Que ne pui§-je mettre sous vos yeux cette partie de ses mémoires , ou , en traçant les qualités ' morales que doit avoir l'homme d'état, il trace lui-même son portrait sans s'en apercevoir ^I Vous y verriez la sainteté des mœurs, l'éloignement du luxe , ce courage stoïque qui dompte la nature . qui peut énerver l'âme : Sully avait adopté ces vertus autant par principe que par caractère (45). A la cour il conserva l'antique frugalité des canrps ; les riches voluptueux eusfent peut-être dédaigné sa table , mais les Guesclin et lesBayard seraient venus s'y asseoir à côté de lui. Le travail austère remplissait ses journées ; chaque portion de temps était marquée pour chaque besoin de l'Etat ; chaque heure , en fuyant , portait son tribut à la patrie ;

4i6 ÉLOGE

£es délassemens même avaient je ne sais quoi de mile et cî^ vëre : c'était du repos sans indolence et du plaisir sans mollesse. L'économie domestique l'avait formé à cette économie publique y qui devint le salut de l'Etat ; ses ennemis louèrent sa probité ; sa justice eût étonné un siècle de vertu; sa fidélité brilla parmi <ies tebelles. Apres la mort de son maître, on put U persécuter , mais on ne put réussir à en faire un mauvais citoyen. Il resta sujet malgré la cour; il sèi^vit la reine qui l'opprimait. En entrant dans les finances (46) , il ne craignit point de donner à la nation la liste de ses biens ; en sortant de place , il osa défier son siècle et la postérité. Les présens qu'on lui offrit , pour le corrompre, n'avilirent que ceux qui les offraient ; comme ministre , il ne reçut rien des sujets ; conune sujet , il ne reçut rien de soil ntaitfe cpze ce qui était empreint du sceau des lois (47). On a déjà tu sa fermeté dans ses devoirs. La France se ligna contre lui pour rempé^ cher de sauver la France ; il résista à tout : il eut le courage d'être haï. La noblesse , qut n'inspire que la vanité aux petites âmes , lui inspira l^orgueil des grandes cboses. Jamais on ne porta si loin ce vieil honneur, dotit l'enthousiasme fit nos antiques chevaliers. Il dut avoir des calomniateurs et des jaloux (48) ; il terrassd la calomnie par ses vertus , il humilia l'envie par ses succès , il se vengea de ses ennemis ; car il ne perdit aucune occasion de leur faire du bien. Les méchans trouvaient en lui une âme inflexible et rigide ; les malheureux j trouvèrent une âme sensible et compatissante. Dans la religion , zélé sans fanatisme et tolérant sans indifférence, il était l*organe du roi auprès des protestans, il était le protecteur des catholiques auprès du roi ; il fut adoré à GenèVe , il fut esdmé dans Rome. Bon époux , bon maître , bon père de famille (.[9} ; il donna un plus grand spectacle , il fut l'ami d'un roi (5o). O Henri lY ! ô Sully ! 6 doux épanchemens des cœurs ! soins consolans de l'amitié ! C^étaît auprès de Sully que Henri IV allait oublier ses peines , c'était a lui qU'il confiait toutes ses douleurs. Les larmes d'un grand homme coulaient dans le sein d'un ami ; la franchise guerrière et la douce familiarité assaisonnaient leurs entretiens, tl n'y avait plus de sujet, il n'y ay^it plus de roi, l'amitié avait fait disparaître les rangs ; mais cette amitié si tendre était en même temps courageuse et sévère de la part de Sully. A travers les murmures flatteurs des courtisans , JSuUy faisait en« tendre la voix libre de la vérité : il aimait trop Henri FV , il s'estimait trop lui-même pour parler un autre langage. Tout ce qui eût avili l'un et corrompu l'autre , était indigne de tous deux ; aussi osa-t-il souvent déplaire à son maître. Je n'entrerai point dans le détail et de ses ,actions et de ses paroles , il en est qui né ^ont pas faites pour être senties dans des siècles corrompus; les

DE SÛLLY. 4»5

âmes faibles les appelleraient téméraires, les âmes basses tes jugé-» raient criminelles; mais l'homme vertueux les honorera toujours comme il le doit. Je n'ajouterai plus qu'uti mot, c'est que 1 idée seule de Sully était pour Jlenri FV ce que la pensée de l'Etre suprême est pour l'homme juste, un frein pbur le mal, un encouragement pour le bien.

Faut-il qu'un commerce si noble ait été sitôt interrompu ! fautil qu'un tel roi et un tel ministre aient si peu gouverné la France! O jour ! ô moment horrible ou Sully entendit tout à coup retentir autour de lui : le roi est assassiné, le roi n'est plus! oii un serviteur fidèle, témoin du parricide, lui remit l'affreux couteau encore dégouttant de sang ; oii Sully , à travers les cris^ les sanglots, les gémiisemens et les larmes de tout un peuple , se précipita vers le Louvre, pour y voir, poulr y embrasser encore. une fois le corps de son ami et dé sôil maître ; oii il sek'ra dans ses bras, oii il inonda de ses larmes , oii il pressa mille^fois contre son sein le jeune enfant , héritier de ce malheureux prince ! mais quels furent ses sentimens , lorsque dans le palais dont toutes les murailles étaient couvertes des marques du deuil et de la mort , dans ce palais oti étaient encore déposés les restes du roi , presque au pied de sa tombe , et à la lueur des torches funèbres , il aperçoit la joie de la nouvelle cour; joie plus cruelle pour lui, que s'il avait vu enfoncer le couteau , et 4e sang de Henri lY couler sous ses yeux ! Dès ce moment , il prévit tout ; il vit que la France avait été frappée avec son maître. Cependant il aimait trop l'Etat pour l'abandonner k $es nouveaux tyrans.' Il lutte , il combat etit:ore , il ose prononcer les noms de devoir e^de justice : mais tout était changé; les choses en étaient venues à ce point ôii les vertus d'un grand homme ne font que rendre son siècle plus coupable. Ne pouvant plus empêcher le mal , il ne lui reste que la gloire de n'en pas devenir complice [Si)» Il se dépouille de ses charges , il quitte la cour , et emporte avec lui ses vertus , ses services et l'ingratitude des hommes.

L'iiisteiré & peint des sages dans la retraite , diB héros dans l'oppre.<>sion ; mais elle n'offre rien de plus grand que la dignité de SulJy dans le malheur. C'était la dignité de la vertu même, sur laquelle et les hommes et les cours et les rois ne peuvent Hen. La grandeur qui était dans son âme se répandait sur toute sa maison. Un nombre prodigieux de domestiques , une foule de gardes , d'écuy ers , de gentilshommes; un luxe, non de frivolité^ mais de magnificence, un appareil imposant, le respect de mille vassaux, la subordination d'une famille illustre, des appartemens immenses , et oii les belles actions de Henri IV étaient représen-^ tces avec celles de son ministre ; des parcs oii régnaient la $impli-*

/{i8 . ÉLOGE

cité et la grandeur ; au milieu de tous ces objets , Sully , en cheveux blancs , conservant les modes antiques , portant sur ^a poitrine l'image de Henri IV , la sainte gravite de ses discours « la majesté de ses regards , le siège plus élevé qui le distinguait au milieu de ses enfans , Taccueil honorable que recevaient dans sa maison tous les vieillards , le silence mêlé de crainte , et le respect des jeunes gens que leurs pères conduisaient par la main pour voir ce grand homme , tout cela réuni semblait offrir quel— que chose de plus qu'humain , et portait dans les cœurs ]e ne sai» quelle émotion qui élevait Tâme en l'étonnant. O mœurs trop différentes des nôtres ! c'est ainsi qu'il passa trente ans dans ia retraite , sans se plaindre des hommes , ni de leur injustice , pleurant son ancien roi , fidèle au nouveau , estimé .et haï de Richelieu, ayant sur\'écu à tout, excepté à la vertu: elle descendit avec lui dans sa tombe. La mort termina une carrière de quatre-vingt-deux ans , dont cinquante furent employés pour le bonheur de l'Etat , et le reste aurait pu l'être (52).

Un mausolée élevé à sa cendre nQ|i5 a conser^'^é les traits et la figure de ce grand homme ; son âme nou^ a été transmise dans ses mémoires ; c'est là qu'elle habite et qu'elle respire encore ; c'est là qu'elle juge les fautes et les crimes ; c'est de là qu'elle porte un œil sévère sur les Etats, les gouvememens et les peuples. Elle a instruit Colbert , elle instruira peut-être encore aujourd'hui quelqu'une de ces âmes que la nature tient en réserve pour chaque siècle. Les titres et les terres de Sully ont passé à ses descendans : ses vertus sont un héritage qui appartient à tout le monde ; il est à celui qui osera s'en saisir. Qui , parmi nous , aura ce courage? S'il en est un, qu'il ne s'attende point aux douceurs d'une vie tranquille , et à cette faveur populaire , qui est l'idole des âmes faibles. Il faut qu'il sache qu'un grand ministre est la victime de l'Ëtat , et que l'art de faire le bien n'est que trop souvent l'art de déplaire aux hommes. Mais s'il est digne de sauver la patrie , il aura d'autres récompenses qui , peut-être , méritent d'Itre comptées : il aura , comme Sully , le suffrage des vrais citoyens , l'admiration des grandes âmes , le témoignage de son cœur , les éloges de la postérité, et le regard de Dieu.

DE SULLY, 4ig

ae?

NOTES HISTORIQUES

JPage 594* (i) JVlAXiMiUENDE BÉTBTJNE, barondeRoânî, duc de Sully,

maréchal de France , et principal ministre sous Henri lY , naquit à

Rosni le i3 décembre i56o , de François de Béthune , baron de Rosni ,

et de Charlotte Dauvet, fille d^un président de la chambre des comptes

de Paris. La maison de Béthune était illustrée et connue dès le dixième

siècle ; Thistoire en fait une mention honorable dans les guerres des

Croisades. Elle s^allia dans la suite avec différens princes de la maison

de France, avec les empereurs de Constantinople, les comtes de Flandres,

les ducs de Lorraine , les rois d'Ecosse , les rois d^Angleterre , avec la

maison d'Autriche , avec les maisons de Courtenay , de Ghàtillon , de

Montmorency, de Melun, de Hom, etc. On peut dire du duc de Sully,

quHl soutint un si grand nom , ce qui est sans doute la première gloire

après celle de créer.

Page 3g4- {1) Henri, roi de Navarre , c[ui, avec le secours de Sully, devait faire tant de bien à la France , était plus âgé que lui de sept ans. Né le i5 décembre i555 , \ Pau en Béarn , il fut élevé dans un château , parmi les rochers et dans les montagnes : là , il était habillé et nourri comme ies autres enfans du pays ^ on Taccoutumait à courir et à monter sur les rochers j sa nourriture ordinaire était du pain bis > du fromage et du boeuf; souvent même on le faisait marcher nus pieds et nue té|^. Cette éducation mâle contribua sans doute à lui donner cette trempe d^âme vigoureuse et forte , qui en fît dans la suite un si grand homme. H serait k souhaiter que nos mœurs nous permissent d'imiter de pareils exemples : la mollesse, vice ordinaire de notre éducation moderne , en afTaiblissant les organes , détruit les principes des grandes choses , et fait pour ainsi dire mourir Tâme avant qu'elle^soit née.

Page 59^4* (^) Pendant Tenfance de Sully, il y eut quatre batailles livrées entre les protestans et les catholiques ; celle de Dreux en i562,. celle de Saint-Denis en 1567, celles de Jamac etdeMontcontour en iSôg, enfin la Saint-Barthélemi , plus meurtrière que dix batailles, en 157a. Sully était alors âgé de douze ans, et avait été élevé dans la religion protestante. Il faisait ses études au collège de Bourgogne , mais il n^y demeurait pas. Sur les trois heures après minuit , le son de toutes lesclociies et les cris de la populace le réveillèrent ; il ne tarda pas à être instruit de la cause du tumulte. Aussitôt il résolut d^allcr gagner le collège de Bourgogne : il prend sa robe d^écolier, et met sous son bras ungros livre d'église à Fusage des catholiques j en cet état il sort. En entrant dans la rue , il la voit inondée de sang,, il voit ^es troupes de furieux qui couraient de toutes parts, enfonçaient les maisons, et criaient â haute voix : tuê, tue , aux h(^uenotsi aux huguenots ! Ce spectacle y ces crLs, tout augmente sa frayeur et précipite ses pas. Trois corps-degarde Tarrétèreut successivement, chaque fois le livre d^heures qu'il portait , le sauva. Arrivé enfin au collège de Bourgogne, il y trouva de nouveaux périls : le portier lui refusa deux fois Tentrée , et le laissât dans la rua à la merci d«s assassins-j heureusement le principal du col-

)ége sut son danger. Cétait un homme de bien, et qui ne croyait pas qu*un assassinat fût un acte de religion* Il mena le jeune Sully dans son appartement j mab en y entrant, Sully trouva encore deux prêtres , «pii voulurent se jeter sur lui pour le mettre en pièces, citant les Vêpres Siciliennes, et disant que 1 ordre était de tuer jusqu'aux enfans k la ina> melle. Le principal Tarracha avec peine de leurs mains, et le fît conduire secrètement dans un cabinet , où il renferma sous clef. A quoi tient le sort des Etats! Peu s^en fallut que Henri ne fût tué le même jour. Le prêtre charitable qui sauva la vie de Sully , en sauvant un jeune enfant de douze ans , ne pensait point alors qu'il était le bienfaitenr de la France. ^

Page 395. (4) La guerre civile qu'on avait crue éteinte par les massacres de la Saint -Barthélemi , recommença en 1674 ; mais le roi de Navarre ne recouvra sa liberté qu'en 1576^ Rosni Taccompagna dans sa fuite. Il entra d'abord dans Tinfanterie comme simple volontaire , et lit ses premières armes aux environs de Tours : il se signala dans plusieurs détachemens. Le roi de Navarre ayant appris qu'il se comportait avec plus de témérité que de prudence, le fit appeler, et lui dit : « Rosni , ce n'est pas \k où je veux que vous hasardiez votre vie : je » loue ^«Ire courage , mais je désire vous le faire employer dans une n meilleure occasion. » Là même aùnée , M. Lavardin, son parent , lui fit preqdre l'enseigne de sa compagnie colonelle. U est nommé pour défendre Périgueux, et ensuite Villeneuve en Agénois. A la prise de Réoie il commande cinquante hommes f au siège de ViilefrancheenPérigoidy montant à l'assaut avec son drapeau , il est renversé par le choc des piques et des hallebardes , dans un fossé profond où il pensa pénr. Au siège de Marmande, commandant un corps d'arquebusiers , il est sur le point d'être accablé par un nombre supérieur ; le roi de Navarre , couvert d'une simple cuirasse , vole à son secours , et lui donne le temps de s'emparer /lu poste qu'il attaquait.

Page SgS. (5) Les économies du jeune Rosni, jointes aux profits militaires qu'il avait faits dans cette campagne , le mirent en état d'entretenir à sa solde plusieurs gentilshommes , avec lesquels il ne s^attacha plus qu'à la personne du roi. Quoiqu'il n'eût encore que seize ans, il nyt un ordre si réglé dans son domestique , qu'il vint à bout de soutenir un état qui paraissait au-dessus de sa fortune. Le roi de Navarre le remarqua, et conçut dès ce moment pour lui une très-grande estime. Il n'appartient pas à tout le monde de deviner les grands caraclires par les petites choses ; c'est ce que fit alors le roi de Navarre r peut-être «lans ce jeune ofHcier , il vit déjà le rainbtre et le surintendant des finances.

Page 395. (6) Le roi ayant suipnisi Eause , ville d'Armagnac , y entra à l&tête de quinze ou seize hommes qui le suivaient de plus près . Gomme on abattait sur-le-champ la herse du pont , le reste de son armée ne put le suivre, et demeura hors de la ville. Aussitôt les ha|^tans sonnèrent le tocsin, et vinrent attaquerceite petite troupe. On entendit plusieurs voix qui criaient : « Tirez à cette jupe écarlate et à ce panache blanc, 9 c'est le roi de Navarre. » Ce prince fondit, le pistolet à la main , sur plusieurs pelotons , et les dissipa y mai» le nombre des ennemis aug^

menta , et le danger derint extrême. Le roi , adossé contre le portail d^une église » combattît assez long - temps pour que son armée eût le temps d'enfoncer les portes , et de venir à son secours, llosni , dans ce péril , partagea l'honneur de défendre son maître , et de le conserver à la France. •

BageZgS. (7) Devant Mirande, Rosnî et le jeune Béthune, son cou* sin, se virent enveloppés d'ennemis^ ils combattirent long-temps sans autre espérance que celle de venger leur mort: déjà ils ne pouvaient plus soutenir leurs armes, lorsque le roi de Navari-e envoya à leur secours. Devant Nérac , ce prince repoussa presque seul un gros de cavalerie qui s'était avancé pour le surprendre. Rosni , à son exemple , alla le même jour, avec douze ou quinze hommes, faire le coup de pistolet jusque la portée de l'armée catholique. Le roi» qui le remarqua , dit à Bé thune : « Allez à votre cousin k baron de Rosni , il est étourdi » comme un hanneton. Relirez^le de là, et les autres aussi, car ils se- » ront tous pris ou tués. » Rosni obéit, et le roi, qui vit son chenal blessé à l'épaule , lui reprocha sa témérité avec la colère de l'amitié.

Page'Sg^. (8) Siège de Cahors en i58o. Il fut tel qu'on le peint ici, et Ton n'a rien exagéré. Rosni y fut renversé d'une grosse pierre qui avait été lancée d'une fenêtre. Peu de temps après , il fut blessé à la cuisse gauche. Le combat dans l'inténeur de la ville dura cinq jours et cinq nuits entiers, pendant lesquels personne n'osa quitter ses armes pour un seul instant. Les soldats de Henri lY , tout couverts de sang ,

Pouvaient h peine se soutenir. A la fatigue , à Tépuisemciit , au poids es armes , h l'excessive chaleur , se joignaient encore les blessures , qui achevaient de leur ôter ce qui leur restait de forces* Sur ces entrefaites, le bruit se répandit que les habitans, qui étaient infiniment supérieurs en nombre , venaient de recevoir de nouveaux secours. Les principaux oHiciers s'assemblent autour du roi , et le conjurent de se retirer. Ce . prince, quoique blessé en plusieurs endroits, se tourne vers eux avec un visage riant , et leur dit d'un too^fl'asssurance : « Il est écrit là-haut » ce qui doit être fait de moi dans cette occasion. Souvenez-vous que y> ma retraite hors de cette ville , sans l'avoir assurée au parti , sera la » retraite de ma vie hors de ce corps ; il y va trop de mon honneur : » ainsi, qu'on ne me parle plus que de combattre, de vaincre ou de % mourir. »

Page 396. (9) En i58o , Rosni , devant Marmande, eut un cheval tué sous lui. Enfermé dans Nérac avec le roi , il fit plusieurs excès ^valeur. Un jour on vint dire au roi que Rosni était pris et blessé ; aussitôt, malgré sa colère, il envoie des troupes pour le dégager, et il lui défend de sortir de la ville sans son ordre. Peu de temps après , s'étant rendu maître de Monségur^ il chargea Rosni de mettre cette place en état de défense. En i586, Rosni est employé avec honneur dans difTérens sièges. A celui de Fouteuai-le-Comte , eu Poitou , il conduisait l'artillerie. En 1587, avec six chevaux seulement , il défait et emmène prisonniers quarante hommes. A la bataille de Coutras, il contribue à la victoire, en faisant servir à projpos l'artillerie, qui ne consistait qu'en trois canons \ car, en ce temps-là, avec très-peu de forces on faisait de grandes choses* En 1589 , il met la ville de Tours en état dt dé-

feose contre le duc de Mayenne , qui vint y, assiéger Henri HL Au combat de Fosseuse, journée très-sanglante et très-meurtière, il mardia lui-même cinq fois à la charge , eut son cheyal renyersé sous lui d'^un. coup de lance , et deux épées cassées entre ses mains. Enfin, an premier siège de Paris , il se vit plusieurs fois environné de la mort ; mais le roi de rfavarre veillait toujours k le retirer des dangers où le précipitait son courage. Il me semble qu^on remarque dans la plupart des actions de ce temps-là un caractère extraordinaire , soit que ce fût Ta me de Henri lY qui répandit cet esprit dans son armée , soit que ce fôt un reste de Tan tique chevalerie , qui , conservée dans ces temps de fanatbme et de trouble , mêlait je ne sais quoi de fier et de grand dans Tatrocité naturelle des guerres de religion.

Page 5^. (lo) Bataille d'Arqués, le 20 septembre i58g. Le duc de Mayenne avait trente mille hommes, çt le roi nVn avait que trois mille ^ mais il crut qu^il fallait faire quelque coup d'éclat pour relever la faiblesse de son parti. Jamab il ne jparut si serein ni si tranquille. Quelques momens avant le combat , on lui amena un prisonnier de distinction j le roi alla à sa rencontre , et l'embrassa en souriant. Celui-ci, qui cherchait partout-des yeux une armée, témoignait au roi sa surprise de voir si peu de soldats autour de lui : « Vous ne les voyez pas tous , lui 3) dit Henri IV avec- la même gaieté , car vous n'y compte/ pas Dien et 9 le bon droit qui m'assistent. » Le poste de Rosni était au bas d'une chaussée dout il fallait empêcher le passage. Mayenne y porta ses phis gralfids efforts; Rosni, à la tête de deux cents chevaux, en attaqua d'abord neuf cents des ennemis, et les fit reculer j il. fut ensuite repoussé par quatre iiouvcaux escadrons qui vinrent se joindre aux premiers. Soutenu par quelques secours, il les fait reculer une seconde fois; ^fm il eut à soutenir avec sa troupe jusqu'à trois mille chevaux. C'est au sortir de cette bataille que Henri lY écrivit à Crillon cette fameuse lettre : « Pends - toi , brave Crillon ^ nous avons combattu à 3» Arques, et tu n'y étais pas. » Hnlisait aussi avant cette journée, qu'il était roi sans royaume, mari sans femme , et guerrier sans argent.

Page 597. (Il) Bataille d'ivry, le i4 mars 1690. Henri lY, sur le point delà livrer, écrivit à Rosni de venir le joindre promptement. Celui-ci, malgré toute sa diligence , ne put arriver qu'une heure et demie avant le combat. Le roi voulut lui montrer la disposition des années : A Suivez-moi , lui dit-il, afin que vous puissiez apprendre votre mé- » tior- » Pendant la bataille; , Rosni , qui combattait auprès du roi , eut deux chevaux tués sous lui , et rtfçut lui-même sept blessures. H tomba dans son sang et demeura évanpui. Revenu à lui long-4emps après, il se trouva seul sur le champ de bataille , envircmné de morts, désarmé et sans domestiques. Il croyait la bataille- peroue, lorsque quatre des ennemis venant à lui, le prièrent de les recevoir pour ses prisonniers , et de leur sauver la vie : ce fut ainsi qu'il apprit la victoire de Henri lY. H se fit aussitôt transporter à Rosnî , pour s'y faire guérir de ses blessures ; le roi y était alors. Ce fut un spectacle assez singulier de voir Sully couché sur un brancard de brancbes d'arbres fait à la hâte, en» vironné de ses domestiques, qui portaient en triomphe les débris de ses pistolets et les tronçons de ses épées , accompagné de prisonniers,

liE SULLY. 423

de drapeaux ennemis et de trophées d armes , suivi de ses soldats , qui

tous étaient décorés des marques honorables de leurs blesssures , arriver

a Rosaî dans cette pompe militaire. Du plus loin que Henri IV le re>

cocfrnut, il courut au-devant de lui, et lui parlant plus en ami qu'en

roi , lui témoigna les inquiétudes les plus obligeantes sur sa santé.

Rosni le remercia , et lui dit « qu'il s'eitimait d'avoir souffert pour un

» si bon maître. » Alors Henri lui répondit : « Brave soldat et vaillant

» chevalier , j'avais toujours eu très-bonne opinion de votre courage ,

» et conçu de bonnes espérances de votre vertu ; mab vos actions si •

» gualées et votre réponse modeste ont surpassé mon attente.... et

» partant, en présence de ces princes, capitaines et grands chevaliers

» qui sont ici près de moi , vous veux-je embrasser des deux bras. »

Alors il se jeta à son cou , et le serra tendrement. H lui dit encore

beaucoup de choses pleines d'une sensibilité touchante En se séparant

de lui : « Adieu, mon ami , lui dit-il, portez-vous bien, et soy^ sûr

» que vous avez un bon maître. ».

Page 397. (12) En i5gi, Rosni prend Gisors par le moyen d'une mtelligence. Pendant le siège de Chartres , il fut presque assassiné au sortir d'un bois, par une troupe de cavaliers qui tirèrent Sur lui à bout portant. N'étant pas encore remis de ses blessures , il forme un projet d'attirer Mayenne daus la ville de Nantes. Le chef des ligueurs s avançait déjà, croyant avoir des intelligences sûres dans la place : Rosni , qui avait tout préparé pour le bien recevoir, voulut en informer le roi ; ce prince , impatient de se trouver partout où il y avait des périls et des combats , accourut aussitôt dans la ville , suivi de quarante hommes. Rosni l'apprend , court au-devant de lui, et d'un air fort ému : « Par- )> dieu , sire, lui dit-il, vous avez fait Vd une belle levée de boucliers , qui a> infailliblement empêchera le service que nous voulions vous rendre. » Hé quoi ! n'avez-vous pas acquis assez de gloire et d'honneur en tant » de combats et de batailles où vous vous êtes trouvé plus que mille » hommes de ce royaume, sans vouloir faire aussi le carabin?» La colère de Rosni était assez bien fondée: en effet, on sut l'arrivée du roi 7 et les ennemis se retirèrent.

page 597. (i3) Siège de Rouen, en i5g\ et iSgi. Rosni et le maréchal de Biron y furent d'un avis opposé sur le lieu où il fallait commencer Tatlaque : Biron voulait qu'on attaquât d'abord le cbA^eau, Rosni qu'on s'attachât au corps de la place, selon cette maxime qu'il citait souvent : Ville prise, château rendu. Cependant» Tavis du maréchal l'emporta. Rosni ne réussit pas mieux à obtenir un poste dans l'artillerie ; il le brigua avec toute la chaleur d'un homme* qui veut être utile ; mais appa* remment on craignait déjà ses talens , et l'on eut l'adresse de lui donner l'exclusion. Il accompagnait du moins Henri IV dans tous les périls. A l'attaque d'une traftchée, pendant une nuit très-froîde du mois de décembre, il fut renversé deux fois, et eut ses armes détachées et mises en pièces. Henri , toujours impétueux , s'était exposé dans cette action jusqu'à faire désespérer de sa vie :1e lendemain Rosni lui porta la plainte commune de toute l'armée. Le roi l'interrompit par ces paroles : n Mon a ami, je ne puis faire autrement ^ car puisque c'est poiu* ma gloire et

» pour ma conronne que je combats, ma vie et toutes choses ne me » doivent rien sembler au prix. «

Page 397. (i4) Alexandre Famèse, duc de Parme, un des plus grand bommes que TËurope ait produits, servait par son génie la poliiiqite ambitieuse de Philippe U. 11 combattait dans les Pajs-Ba^, des peupks qu'il regardait comme rebelles, et il venait soutenir des révoltés ea France : ces sortes de contradictions sont assez ordinaires dans la conduite des bomraes. Henri IV, qui assiégeait alors la ville de Rouen, laissa la conduite du siège au marécbal de Biron ^ et avec un très-peti( nombre de troupes alla chercher le duc de Parme. Il prit seulement ia précaution d^ordonner à trente hommes qu'il désigna, de ne poîn abandonner ses côtés en quelque occasion que ce pût être j on se donit bien que Rosni partagea la faveur de cet emploi aussi honorable que dangereux. Henri 1\ ayant joint Farmée ennemie proche du coteau d^Aumale , osa marcher au-devant d^elle avec cent chevaux seulement Tous les chefs furent consternés du péril où il allait s^exposer, mais personne n'osait parler : Rosni , plus hardi que les autres, porta la parole. M Voilà un discours de gens qui ont peur, lui dit Henri IV- » je n'eusse jamais attendu cela devons autres. » Rosni, piqué de ce reproche , lui répliqua : « U est vrai , sire , nous avons peur , mais » seulement pour votre personne j que s'il vous plaît vous retirer , et » nous commander d'aller pour votre service mourir dans cette forêt » de piques, vous reconnaîtrez que nous n^avons point peur pour notre j» vie, mais pour la vôtre. » Ce discours toucha le roi , mais sans i ebranler. On sait qu'après avoir perdu soixante hommes des cent qui raccompagnaient , il Ht une fort belle retraite , et sut, avec quarante chevaux, en imposer à un ennemi habile, et qui était h la tête d'une armée de trente mille hommes. Cette action fit beaucoup de bruit ^ le duc de Parme l'admira. La reine Elisabeth écrivit 4 Henri IV pour le prier de ménager davantage une vie si précieuse ; et Momay lui écrivit cette lettre si connue : « Sire , vous avez assez fait l'Alexandre, il est » temps que vous soyez Auguste. C'est à nous à mourir pour vous, et M c'est là notre gloire; à vous, sire, de vivre pour la France^ et j'ose » vous dire que ce vous est devoir, etc. »

Page 397. (i5). On n'etagèrc rien , en disant que Sully était l'homme le plus habile de son temps , pour l'attaque et pour la défense des places. Dans l'attaiitie, bien disposer ses l%nes, savoir à propos, les resserrer ou les étendre, ne leur donner que l'espace nécessaire, appuyer leurs diiîérentes partie^ par des postes , établir entre elles une coifespondance sûre et rapide , reconnaître les avantages ou les obstacles que présente un terrain ptus bas ou plus élevé , dur ou facile à s'ouvrir, sec ou marécageux j choisir le lieu ctTinstaut le plus favorables pour ouvrir la tranchée; marquer la distance la plus convenable pour les batteries, perfectionner la manière de Iça construire; donner au canon l'idclinaison la plus avantageuse pour que ses coups aient le plus grand degré possible de force, de justesse et de rapidité; calculer pour la charge des mines , la somme des résistances à la qualité des poudres ; trouver toujours les proportions convenables à 1 elï'et qu'on veut produire; se servir des ouvrages déjà emportés pour abaltf^le$

autres avec plus de succès ; enfin , varier ses attaques selon les dilTérentes constructions des places , et apprendre des règles môme à s'en écarter, lorsque les règles sont forcées par des lois supérieures de lieux, de temps et de saisons. Dans la défense, renverser les batteries de son ennemi par des batteries opposées , détruire ses travaut , ou les tour* ner contre lui-même $ juger par la vue de ses premiers ouvrages de tous ceux qu^il médite; connaître par leur progrès quel sera le moment de Tattaque; distinguer les attaques feintes des véritables ; mettre dans les sorties une prudence active et une vigueur sage; défendre chaque pouce de terrain comme la place entière ; multiplier le siège en créant des obstacles , être partout sur les pas des assiégeans , à la tranchée , k la brèche , et jusque dans les entrailles de la terre ; opposer partout la mort h. la mort, et s'armer des ruines même; enfin, épier les hasards , plus forts quelquefois que les canons , les mines et les bombes ; voilà quels étaient les principes de Tart de Sully. Il n'est pas inutile de remarquer que dans le siècle oii il vécut, Fart lui offrait beaucoup moins de ressources pour la défense des places que pour Tattaque. Celle-ci , par Tinvention de la poudre, acquit presque tout à coup une force supérieure, au lieu que Tautre ne se perfectionna que lentement et par degrés. Le canon foudroyait les remparts avec une activité terrible, et Ton ne savait pas encore que la résistance la plus forte consiste dans Fexacte combinaison d«s lignes parallèles, perpendicu- • laires et obliques, qui, faibles quand elles sont séparées, perdent leur défaut en se réunissant, et se fortifient par leurs rapports mutuels. L'on ignorait encore Fart de se mettre ht couvert de la bombe , à Laquelle même aujourd'hui les batteries restent exposées. La mine enfin , qui des trois attaques est la plus terrible, la mine, qui ébranle, renverse et déracine tout, faisait déjà de grands ravages, et Ton ignorait encore Fart de la combattre par des contre-mines ; art qui thème aujourd'hui est , dit-on , imparfait , et qui , plus perfectionné peut-être , pourrait rendre les places imprenables. Sully suppléait, par Tintelligence et Tactivité , à tout ce qui manquait alon du c6té de l'art et des connaissances.

J^age 397. (16) Siège de Dreux, en iSgS. Il fallait se rendre maître d'une tour qui était k l'épreuve du canon. Rosni promit au roi de l'emporter : ses ennemis osèrent trouver cette promesse ridicule; le roi lui-même doutait un peu du succès. Cependant Rosni en vint à bout en six jours, par la mine et la sappe. Siège de Laon, en i594- Rosni avait la direction d'une batterie de six pièces de canon. Siège de la Fère, en iSgô; il dura six mois : par la vigilance et les soins de Bosni, rien ne manqua dans l'armée. Siège d'Amiens, en iSçy. Tout le monde sait comment cette ville fut surprise par les Espagnob. Tandis que toute la cour était consternée , Rosni s'occupait des moyens d'avoir des troupes et de l'argent. Bientôt le roi fut en état d'aller mettre le siège devant cette place. Rosni était partagé entre le soin de lever les deniers de l'Etat et celui de les employer aux besoins de l'armée. L'abondance y était si grande, qu'on disait alors que Henri ly apait mené Paris dan»jimien$, G« fut la première armée qui eut un hôpital, réglé, dans lequel les blessés et les malades eurent des secours qu'on ne connaissait point I. 28

/p6 , ELOGE

encore. Rosni faisait tous les mois un voyage au camp; son «ncieinie ardeur pour la guerre se rallumait alors plus que jamais. Un jour le roî lui fit une réprimande sévère de ce qu'il s^était exposé , et lui défendît de se trouver à aucun poste où il y aurait du danger : ces sortes de défenses honorent également le roi qui les fait et le sujet qui les reçoit.

Ftige 398. (17) Guerre contre le duc de Savoie , en 1600 , au sujet du maniuisat de Saluées. Ce prince était venu à Paris en 1699 > pour uégocier kâ-méme son affaire ; ayant été à TArsenal , où il devait souper avec le roi , il fut curieux de voir les magasins. Rosni le mena dans les ateliers où Ton faisait des préparatifs immenses .d'artillerie. Le duc étonné lui demanda ce qu^il voulait faire de tant de canons r Cfett pour prendre Montmilian ^ lui répondit SuUy en riant. Leduc, un peu déconcerté , prit le parti de tourner la chose en plaisanterie. Mouimé' )ian passait pour la plus forte place de FEurope^ dès que la guerre fut déclûrée, Sully conseilla au roi de Tassiéger ; mais il se trouva le seul de son avis , et tous les ofBciers s'y opposèrent. Pour déterminer Henri IV sur Montmélian , Sully alla mettre le siège devant Gkaii>onnières, place presque aussi forte» et située sur un roc inaccessible, fl y essuya des fatigues incroyables \ enfin , après quelques jours de travail , il promit au roi de le rendre maître delà place pour le lendemain. U ne tint pas à ses ennemis que tout n'échouât. Tandis qu'il exposait sa vie , les courtisans étaient occupés à censurer ses opérations : Ton d'eux dit hautement que s'il éuit dans la place, il saurait bien empêcher qu'elle ne fût prise d'un mob. Allez-y donc, leur dit-il à tous, excédé enfin de leurs discours , et si Je ne poWb faia pas tous pendre au/ourd^hui, je veux poiser pour un fat. En effet, la place se rendit le même jour. Même après le succès, Sully eut beaucoup de peine i obtenir la permission de prendre Montmélian. Il y avait des hommes dans le conseil qui redoutaient le succès de Sully, autant que le duc de Savoie lui-même ^ à la fin le zèle l'emporta sur l'envie. Montmélian liit assiégé, et Sully commença à prouver qu'avec une artillerie bieu serrie, ii n'y a plus de place imprenable.

Page 599. (18) Sully fut aussi habilie n^ociateur qu'excellent guerrier. Dès l'âge de vingt-trois ans il avait étudié l'art de manier les esprits, et de aonnaître les hommes. En 1 583, temps où la ligue commençait à se former, le roi de Navarre l'avait envoyé à la cour pour en suim ks mouvemens. Il y avait vu Catherine de Médicis ne paraissant occupée que de plaisirs , et méditant d'étemelles intrigues ; les Guise populaires, comme sont d'abord tous les tyrans , flattant le peuple pour écraser le roi ; les favoris impétueux et avides, poussant d'une main imprudente l'âme de Guise vers des situations extrêmes; le roi soaflrant d'abord la ligue par indolence , l'autorisant ensuite par faiblesse, et bientôt se débattant contre elle , après s'être enveloppé dans ses pièges. Sully, attentif à tout ce qui se passait autour de lui, en donnait des avis exacts au roi de Navarre. En i585 , il fit è Paris un second voyage, qui avait encore le même but. Henri lY venait de se déclarer chef de celte ligue armée pour le détrôner ; Sully s'adressa dans cette occasion à tous les Français qui aimaient encore l'Etat. Enfin en i588, après les barricades, monument sînguliar d'audace de la part d'un sujet, et

de faiblesse de la part d^un roi, il suivit par ordre de son mattre le comte de Soissons , pour étudier ses démarches , et observer le nouveau système qu'on aUait suivre à la cour. CTest sans doute dans ces dilTérentes circonstances que Sully acquit cette connaissance supérieure des hommes , qu'il a montrée toujours depuis. En effet, pour apprendre k les connaître, il ne faut pas les étudier dans des temps de calme, et lorsque toutes les passions sont endormies ; un masque uniforme et troQipeur couvre alors tous les visages. C'est dans les temps orageux , dans les grands intérêts , dans le choc des partb et des crimes qu'U faut les voir : c'est alors que les &mes se développent , que toutes les passions ont leur activité , que tous les hommes sont eux-mêmes. Dans ces inomens d'agitation, la nature iiréguUère et forte a un grand caractère , et tous ses traits sont mieux marqués : telle avait été l'école de SuHj. Ceux qui ont lu ses mémoires, savent d'ailleurs qu'il avait toute la pénétration et le sang-froid dont on a besoin pour observer et juger les hommes.

JPage 4oo. (19) En i586, Sully avait déjà négocié un traité entre les deux rois^ mais l'indécbion, vice de toutes les âmes faibles, entraîna bientôt Henri m d'un cdté opposé , et le traité devint inutile. Enfin , en 1589, après l'assassinat des Guise, Henri m ayant tâché vainement d'apaiser le duc de Mayenne , qui ne daigna point pardonner à son roi , fut moins éloigné de s'unir avec le roi de Navarre. Sully négocia encore ce traité, non point- avec la .grave lenteur de la plupart des plétiipotentiaires , mais avec l'activité d'un homme qui voulait sauver la France. Un grand nombre de voyages qu'il fit avec précipitation , et sans prendre de repos, le firent tomber dangereusement malade. Le philosophe Momay eut l'adresse de profiter de l'état de Sully pour obtenir la gloire et la récompense du traité.

• Page 4eo. (20) Brancas-Villars , amiral de France , gouverneur de Rouen pour la ligue, fut un des hommes les plus estimables de son temps. Il était brave, désintéressé, plein d'audace, incapable de dissimulation, indigné contre tout artifice, mais emporté, ayant d'ailleurs Ïdusieurs traits de ressemblance avec Henri lY ; il estimait beaucoup e roi , et n'en était pas moin? estimé. Sully , en 1694 , négocia avec lui pour le détacher de la ligue; cette négociation fut d'abord secrète, ensuite elle fut traversée par des intrigues { enfin , comme tout était sur le point d'être conclu , on persuada à Villars que Sully avait formé le projet de s'emparer de sa personne pour le faire assassiner. Villars , à cetite nouvelle, sentit toute la fureur qu'une trahison doit inspirer à une âme haute et d'une droiture austère. Il arracha le traité des mains de SuUy , le déchira en mille pièces et le jeta au feu. La modération de l'un calma les emportemens de l'autre : tout fut éclairci ; Villars fit pendre l'auteur de l'imposture et signa son traité. SuUy eut la gloire de donner en même temps & son roi une place importante^ un brave guerrier et un fidèle sujet.

P(ige 4oo- (21) La même année, Sully conclut un traité au Bom du roi avec le duc de Guise j c'était le fils de celui qui avait été assassiné k Blois. Il n'eut ni les talens , ni les vices, ni la malheureuse célébrité de son père. On pourrait peut-être le comparer à Richard , fils de Grom-

wel; tous deux, nés dHun père qui avait ébranlé et gouvenié on puissant Etat , moururent sujets obscurs, dans un pays où Us avaient p#iisë être les souveraios.

Pagd 4oi. (22) On ne saurait croire combien Henri IV avait de cabales k étouffer, même dans son parti ; le fanatisme et Tambition tournaient toutes les têtes : quand SuUj ne combattait pas, il n^ocîait. En 1694, il quitte le siège de Laon, pour aller à Paris apaiser la fermentation des esprits agités par l'affaire des jésuites. Peu de teipps après, Henri IV Tenvoie auprès du duc de Bouillon, pour le raffermir dans le devoir, et observer les complots qui se formaient à Sedan. En iSgS, il va à Rouen dissiper les brigues du duc de Montpensier. En 1697 ' ^ ^^ chargé d'écrire aux chefs des protestans , qui, pendant le siège d'Amiens , cherchaient k inquiéter le roi, pour en arracher de nouveaux privilèges. En iSqS, il var dans la Bretagne , qui n'était pas encore bien remise des troubles de la guerre, et tient les Etats à Rennes , pour hâter la levée des sommes qu'on avait promises. En i6o3 , ii fait un voyage en Poitou, y dissipe les factions, et ramène au roi le cœur des protestans. En 1606, il fit échouer les desseins des calvinistes , qui demandaient un synode national : il concilie à la Rochelle le clergé et les protestans divisés. Enfin , en i6f 4 , il travaille , par ordre de la régente, k prévenir ou apaiser les troubles excités par les princes et les grands du royaume. On lui doit cette justice, que ses talens ne servirent jamais qu'au bien de l'Etat. Sa politique n'eut rien d'artificieux ; elle fut adroite sans être fausse , et vertueuse sans être rigide : c'était la politique d'un honnête' homme qui dit toujours la vérité , et qui est assez estimé pour la faire croire. '

Page S^ot. (a3) La principale de ces assemblées du corps protastani fut celle de Chatellerault , en i6o5.' Sully fut nommé par le roi pour y présider : jamais son maître ne lui donna une plus grande marque de confiance , et si l'on fait attention qu'il était protestant, on verra que jamais il ne se trouva dans une circonstance plus délicate. Le plan de conduite qu'il se traça à lui-même fut de ne trahir ni sa religion, ni son

5 rince , et de remplir en même temps les devoirs de protestant xèlé et e sujet fidèle ; il marcha toujours entre ces deux lignes, sans s'en écarter. Aussi, dans toute celte assemblée, il joua le rdle d'un sage, au lieu que Momay , avec son zèle aveugle et impétueux, ne parut qu'un enthousiaste qui veut armer des fanatiques. Sully présida encore deux fois à de pareilles assemblées : l'une à la Rochelle en 1607, ^ l'autre k Gergefiu en 1608 j et dans toutes les deux il ne fut pas moins utile k l'Etat et au roi.

Page 4o3. (24) Sully, en i586, traite avec les Suisses, et en obtient une promesse de vingt-mille hommes pour son maître. En iSgg , il négocie le mariage du roi avec Mari» de Médicis. En 1600, il conclut un traité avec le cardinal Aldobrandin , légat du pape et médiateur pour le duc de Savoie. En i6o4 > il termine en faveur du roi une contestation avec le pape sur la propriété du pont d'Avignon. Mais c'est surtout dans son ambassade en Angleterre qu'il développa des talens supérieurs. Dès Tan 1601 , Henri IV l'avait envoyé à Douvres, où il avait eu un entretien avec Elisabeth sur les moyens d'abaisser la maison

DE SULLY. 4'i9

d'Autriche. Cette reine protestante , ennemie implacable d'une puis^ sance qui. avait voulu la détrôner, occupée déjà des grandes idées de Téquilibre de TEurope, était par estime, par admiration et par intérêt , Taillée et Taraie de Henri IV j et tous deux n.*atteiidaient que le moment d^exécuter leurs vastes desseins^ mais elle mourut en i6o3. Henri IV sentit combien la mort de cette reine pouvait influer sur les affaires de TEurope : il craignit avec raison que le nouveau roi d^Ançleterre ne fût pas aussi disposé qu^elle li entrer dans ses vues. Il lui enT03ra donc Sully avec la qualité d^ambassadeur extraordinaire, pour le fixer dans son parti , et armer TAngl^terre contré FAutriche. Il faut lire dans les mémoires mêmes tous les détaib de cette négociation : on y trouvera la profondeur d*un politique, Féloquence d'un homme d'état , cette activité d'esprit qui donne presque toujours les succès , ce coup d'œil qui démêle les objets, même au milieu du trouble , et qui fait le grand négociateur , comme le grand général. On y remarquera surtout cet ascendant qu'un homme de génie sait prendre sur les caractères faibles et sur les âmes à petites passions.

Page ^àô, (25) François d'O , surintendant des finances sous Henri lll et au commencement du règne de Henri IV, avait tout ce qui aurait dû lui donnerTexclusion de cette charge. Il était dissipateur^ indolent, passionné pour le jeu , tout occupé de ses plabirs , mettant une vaine grandeur dans des prodigalités insensées , ne se refusant rien, tandis que le roi manquait de tout : voilà l'homme qui gouvernait les finances» Il mourut en i594 avec plus de quatre millions de biens , laissant l'Etat endetté de huit cent dix millions de notre monnaie actuelle. A sa mort, la charge de surintendant fut supprimée, et le roi créa lui conseil de finances composé de huit personnes. Sully n^approuva point celte forme d'administration parce qu'il est bien plus diflicile de trouver huit hommes vertueux , que d'en trouver un seul. Sa façon de penser ' ne fut que trop )ustifiée : les huit conseillers ne furent que huit concussionnaires k brevet. Les dbsipations et les vols continuèrent avec plus de fureur qu'auparavant. Le roi , dans la guerre contre l'Espagne ayant besoin de huit cent mille écus pour faire le siège d'Arras, les leur demanda , comme l'homme qui a besoin de pain en demande k uu citoyen riche; il ne put jamais les obtenir. Je suU, écrivait ce bon prince à Sully, fort proche des ennemis, et /e n'ai quasi un cheval sur lequel je puisse combattre ; mes chemises sont toutes déchirées , mes pourpoints troués au coude , et depuis deux jours je dine chez les uns et les autres, parce que mes pourvoyeurs n*ont plus moyen de rien fournir pour ma table. Cependant les huit conseillera des finances tenaient à Paris d'excellentes tables, et leur luxe insultait à la misère publique. U n'est pas inutile de répéter de pareils faits , pour qu'on sache jusqu'où

λeui aller l'audace de la déprédation dans un Etat mal gouverné depuis ong-temps.

Page 4o6. ii6) La première* opération de Sully fut de se transporter, en i5g6 , dans les principales généralités 4u royaume , et d'envoyer dans les autres des hommes de confiance, pour en connaître les forces et les revenus. En iSgS ,nl fit un. second voyage. Son attention s'étendait à toiA : il examinait le climat de chaque province , les différentes

43o ÉLOGE

espèces de terre , de culture, de production , les non-yaleurs réelles oa supposées y leurs caujses ou passagères ou constantes , la proportion entre les frais et les revenus , la qualité et le prix commun des denrées « la facilité des consommations , le nombre des halHtans, leur caractère, la valeur des hommes dans les différens pays , les ressources des ytUes « les produits des manufactures , Tétendue et la qualité du commerce. Il observait sur les lieux même ce que payait chaque province, la nature des impositions ; celles dont la ressource est en même temps la plus étendue et la plus prompte ; celles dont la perception coûte le moins , et rapporte le plus ^ celles qui se combinent le mieux avec le climat , le sol, rindustrie des habitans, et. celles qui sont plusàchai^ge au

Seuple, qu^elles ne sont utiles à l^tat. U calculait partout la somme es richesses^ il étudiait tout ce quWe province reçoit , et tout ce qu*elle donne, comment y vient et par où s'écoule Pargent , quels sont les canaux ouverts, et ceux qui sont engorgés; enfin, quelles sont les provinces où la capitale ne renvoie point les sucs qu'elle en reçoit , et où se trouve interrompue cette heureuse circulation , qui fait la vie du corps politique. Sully, sur tous ces objets, ne s'en rapportait qu'à loimôme ; car il faut des yeux pour voir. On sait que le duc de Bourgogne, dans un temps plus éclairé , ne put se procurer une connaissance exacte des provinces, par les intendans même.

Page 407. (ay) Dès que les membres du conseil apprirent que Sully devait faire des visites dans les provinces , ils n'épargnèrent rien pour le traverser. L'opération était trop utile pour qu'ils n'en fussent pas épouvantés : ils eurent recours à tout; les receveurs-généraux, trésoriers , contrôleurs , greffiers et jusqu'aux moindres commis furent prévenns. Les uns s'absentèrent et laissèrent leurs bureaux fermés; d'antres firent voir des ordres qui leur défendaient de communi<{uer leurs registres et leurs états. En même temps on semait dans les provinces les bruits les plus odieux sur Sully; onprtyfitait de son absence pour le noircir auprès du roi : on l'accusait d'ignorance , de dureté , d'étourderie; on le peignait comme un tyran qui allait sucer le sang du peuple, et qui abusait de l'autorité du prince , pour le rendre odieux à ses sujets. Enfin, le cri général fit impression sur le roi lui-même, etSuUy eut ordre de revenir. Henri IV qui, après la plus courte absence, l'enibrastoit toujours avec transport, le reçut très-froidenlent. Sully reconnut alors le danger qu'il y a de servir les rois loin d'eux. Il eut à se justifier des plus cruelles calomnies, et il en vint aisément à bout ; mais il fallait encore éviter les soupçons pour Tavenir. Cinq cent mille écus qu'il avait ramassés dans ses voyages , et qui sans lui eussent été perdus pour le roi , furent déposés dans le trésor royal. En même temps il prit des précautions pour qu'aucune partie de cette somme ne fât dissipée. On ne t^rda point à sentir combien ces précautions étaient nécessaires.

Sanci, membre du conseil, et le plus absolu des hommes, envoya demander à Sully, avec taute la fierté d'un despote , quatre-vingt-dix mille écus pour payer les Suisses. Sully savait qu'il n'était dû qi\^ lé tiers de cette somme : il refusa. Son refus excita entre lui et Sanci une vive querelle qui éclata en présence du roi. Peu de temps après, SiiUy

DE SULLY. 43i

•urprit encore les membres du conseil à vouloir détourner deux cent mille écus du trésor royal. Heureusement il avait gardé euire ses mains de quoi les confondre , et dans le moment qu'ils croyaient triompher, en' rejetant sur lui la dissipation de cette somme , il les convainquit luimême en présence du roi de cet odieux brigandage. Ce fut là Tessai des contradictions et des noirceurs oue Sully eut à essuyer au commencement de son ministère : ces détails de la méchanceté ne sont indiff)6rens pour aucun siècle. On s'étonne quelquefois qu'il se fasse si peu de bien dans les Etats : le philosophe , qui pèse les obstacles , doit peut-être s'étonner de ce qu'il y a encore des hommes qui ont le courage d'en faire.

Bage 407. (a8) Ce fut en iSgS que parurent toutes ces déclarations qui rendirent le roi propriétaire de ses revenus, et mirent le peuple k 1 abri des concussions des sujets puissans. Ce qu'il y a de singulier, c'est que tou»les tyrans qui volaient le peuple*, se plaignirent avec audace, comme si on les eût dépouillés d'un bien légitime; tant certains hommes s'accoutument à regarder l'injustice comme un de leurs droits. Le duc d'Epemon, par ces sortes de violences, se faisait tous les ans un revenu de près de quatre ^Int mille francs de notre monnaie; il fut averti du jour où devait passer la déclaration qui lui ordonnait de n'être plus brigand ni concussionnaire : il se rendit au conseil, bien vésolu de 1 empêcher. Là, au défaut de raisons, il eut recours aux insultes: et son insolence naturelle, aigrie encore par les réponses lières de SuUy, osa s'emptrter jusqu'aux menaces. SuUy répondit à l'outrage avec le ton d'un homme qui est accoutumé à ne rien craindre , et tous deux en même temps portèrent la main sur la garde de leurs épées. La salle du conseil eût peut-être été ensanglantée , si on ne se fût jeté en foule au*devant d'eux. Le roi , instruit de cette querelle , loua beaucoup le tk\é intrépide de SuUy, et lui écrivit à l'heure même de sa main , Itn offrant , disait-il , de lui servir de second contre ^Bptrnon»

Page 407. (39) Il y eut sous le ministère de Sully trois chambres de justice, établies pour faire des recherches contre les financiers qui avaient mal versé dans leurs emplois; l'une en 1 60 r , l'autre en 1 6o4, et la troisième en 1607. Cette dernière fut établie contre l'avis de Sully ; il avait reconnu par l'expérience des deux premières , que les principaux coupables échappent toujours. On retira cependant quelque avantage de ces poursuites; c'est que les lois commencèrent enfin à paraître quelque chose : l'idée des mœurs fut réveillée, le peuple s'aperçut que le gouvernement s'occupait de lui , la noblesse apprit à ne pas confondre l'or avec l'honneur, la nation commença à soupçonner que la pauvreté honnête pouvait avoir un prix. Au reste, SuUy, dans ses mémoires, est d'avis de supprimer. entièrement ces chambres de justice, comme des moyens inutiles. Ce n'est presque toujours que l'occasion d'un trafic honteux entre ceux qui ont besoin de protection, et ceux qui en ont è vendre.

Page 4o8. (3o) H faut convenir que toutes les opérAions de Sully sur les monnaies furent peu avantageuses. En i6ôi , il fit défendre a'employer dans le commerce les monnaies étrangères. Le commerce fut interrompu par cette défense , parce que le crédit en fut affecté. Ces et-

Cces étrangères se trouvaient en France en trèS'^ande quantité $ on i resserra par la répugnance de les porter à la monnaie, à cause cies droits considérables qu^on devait y retenir. Peu de teipps après , Sully rendit une* déclaration qui défendit de transporter l^ors du rojaunsa aucune espèce d^or ou d'argent, sous peine de confiscation. On sent assez combien une pareille ordonnance est inutile. Ce n'est point par des déclarations que Ton peut retenir dans un payt les espèces d'or et d'argent » c'est par une administration sage qui détermine en faveur de ce pays la balance du commerce. Sully lui-même ayant senti combien cette déclaration était insuHisantey crut y remédier par une ordonnance du mois de septembre i6oa, qui haussa la valeur numéraire des espèces. L expérience n'a que trop prouvé que c'est une mauvaise opération de toucher aux monnaies d'un Etat. Tout changement dans cette partie nuit prodigieusement au commerce , par l'extinction de la confiance » par le resserrement des bourses, par les embarras et le désavantage du change, par le renversement des fortunes. Ce qui trompa Sully, c'est qu'il s*imagina que le haussement de la valeur numéraire ferait cesser le transport chez l'étranger, en diminuant le profit. En effet, la proportion de l'or à l'argent de France n'était pas tofrit- à-fait alors de i à II, au lieu qu'en Espagne elle était de i à i3 ;, en Angleterre de i à i3 ^, en Allemagne, de i à 12 7. Ainsi les étrangers avaient du bénéfice à enlever notre or. Mais Sully ne remédia point du tout k cet inconvénient. La proportion nouvelle ne fut en France que de i à 11 ^ » parce que Sully , en haussant la valeur de For , avait en niéme« temps haussé les monnaies d'argent. Ainsi le désordre rest^^e même, et en 1609, on s'aperçut qu'il était encore devenu plus grand , parce que les autres états avaient encore haussé leur proportion.

Page 409. (5i) Sully s'était convaincu par Pétude de l'histoire et par les réflexions , que l'agriculture est la base des Etats et la source des revenus publics. Il n^est donc pas étonnant qu'il ait regardé la taille arbitraire comme un fléau de l'Etat, et qu'il ait désiré changer entièrement la forme de cette imposition. Il savait que la terre étant la source des revenus, doit être aussi la source des impôts, mais qu'ils doivent porter sur le produit et non sur le travail. Or, le produit total des terres ae divbe en oieux parties. L'une est la rentrée des avances qui ont été faites pour l'exploitation; cette partie doit «tre sacrée pour le fisc, puisque c'est cet argent même qui est la source de la fécondité. L'autre portion est bénéfice; c'est elle qui constitue le revenu, c'est sur elle seule que l'impôt doit être levé. Dans tout pays oii le cultivateurne trouvera

{>as de bénéfice en sus de ses avances et de la somme dont il doit payer a protection du souverain , il faudra nécessairement qu'il s'intéresse moins à la culture , que par conséquent cette culture diminue, et avec elle les revenus de l'Etat. Mab que serait-ce, si, bien loin de retirer aucun bénéfice de son travail , l'impôt lui enlevait une partie même de la somme destinée à l'exploitation de sa terre ? Alors il ne faudrait point s^étonner que la profession la plus malheureuse de toutes,, fût presque abandonnée, qu'une partie des terres restât en friche, et que tout Tordre économique se trouvât dérangé par la suppression des revenus réels de TEtat. Ce qu'il y aurait de plus cfirayanl , c'est que le désordre

Irait tou)oiirs en augmentant , parce cpie Timpôt , dirigé toujours sur le même plan , diminuerait d'année en année la somme destinée pour la culture des terres. On a écrit beaucoup d^ livres sur cette matière ; on en écrira encore beaucoup. Mais ce ne sont pas les lumières qui nou3 manquent { il faut détruire les passions qui sont un obstacle presque invincible à tout le bien quW peut faire. D'ailleurs , un des grands malheurs de IViumanité , est d'être entraînée par Thabitude. 11 est bien difficile de regarder comme un mal ce qu'on a tu de tout temps. Que de cbi>ses excellentes on ne fait point , parce qu'on ne les a jamais faites! Page 410. (5a) Sully, en plusieurs endroits de w% mémoires', se récrie contre la gabelle \ il trouvait une dureté extrême à vendre fort cher à des pauvres une denrée très^commune. Personne n'ignore que certaines provinces sont assujéties à l'impôt sur le sel , tandis que d'autres en sont exemptes. On détermine la quantité que chacun dojt prendre j on prescrit l'usage qu'on en doit faire , il est défendu de revendre ce que l'on a au-delà de 91&& besoins. Les troupeaux qui ne peu* vent être préservés de plusieui^ maladies que par le sel , languissent et meurent , parce que le paysan ne peut leur donner ce secours ; on va même jusqu'à interdire à ces animaux mourons les bords de la mer, où rinstinct de leur conservation les conduit. Le commerce de la pèche est considérablement dimîpué par les formalités odieuses qui gênent la salaison. L'agriculture perd une quantité prodigieuse de bras qui sont occupés au faux-saunage. Ces hommes t qui ne sont que des brigands > auraient pu être des citoyens. Ajoutez à cela des armées de commis dont l'unique fonction est de faire la guerre aux sujets du roi, qui gardent les kords des fleuves , des rivières , et jusqu'aux bords de la mer , comme dans un pays ennemi ; qui souvent soutiennent et livrent des batailles où ceux qui tuent deviennent meurtriers de leurs concitoyens , et où ceux qui sont tués sont des sujets perdus pour l'Etat. Ajoutez les emprisonnemens , les saisies, les ventes, la diminution du commerce et du travail; ajoutez les frais de régie qui sont énormes; car chaque million pour le roi en coûte un autre au peuple, soit en frais , soit en non- valeurs. On ne cherche point ici le triste et vain plaisir de censurer ce qui est établi \ mais dans un ouvrage qui est consacré tout entier à l'utiiité publique , il doit être permis de remarquer les défauts d'une imposition que Sully, Richelieu , Colbert et tous nos plus habiles ministres ont également condamnée. Si elle a subsisté jusqu'à présent , c'est sans doute parce qu'il est bien plus facile de voir \e% abus que de les réformer. Dans tout changement politique ,• lors même que l'avantage est le plus assuré , les obstacles sont immenses. Il n'y a que le mal qui se fasse aisément.

^oLgt 4io. (35) Ce n'est pas assez d'examiner la nature des impôts en eux-mêmes, et' par rapport à la culture* des terres, il faut encore les comparer les uns aux autres. Il est des impôts qui se nuisent; il est des b^oins qu'on ne peut satisfaire qu'aux dépens d'autres besoins. Que dirait-on d'un homme qui en construisant une machine , multiplierait les roues sans choix , et ne prendrait point garde que le mouvement des un^ doit nécessairement ralentir l'action des autres ? Cest cependant ce qu'ont fait plusieurs prétendus politiques. La juste répartition

des impôu est encore un des grands objets de Hiomme d'état. Pofir y parvenir, il faut connaiti*e la valeur respective des provinces, csoxuinB sance qui dépend du rapport des productions , des manufactures , ds commerce, de la population , des dépenses que TËtat y fait. Il fauC que les non-valeurs entrent toujours dans les calculs , que 1^ quotité «le rimpdt soit toujours déterminée par la mas^edes revenus , et que Fune soit le thermomètre fidèle de l'autre ; que les proviuces ne paient pas au souverain plus qu'elles n'en reçoivent \ que la circulation aille toaîour^ du centre à la circonférence , comme de la circonférence au centre . que chaque espèce de biens soit imposée selon sa qualité ; que Timposition dans les villes soit plus forte que dans les campagnes ; et que Je pauvre , qui dans la constitution sociale est déjk écrasé par rinsolenoe et l'orgueil du riche, n'ait point encore un nouveau motif trop légithac de maudire la patrie , et de détester le nom de citoyen. •Une chose surtout qui est très-<liflicile à déterminer, c'est la proportion de rimpôt avec le produit des terres ; car les rapports qui paraissent prc^HMtionneb ne le sont point du tout. Par exemple , un douzième levé sur un petit produit , et un douzième levé sur un grand , ne sont pas, à beaucoup près, dans la même proportion pour les contribuable; le premier est une charge bien plus pesante <pie le second. Tous ces dâails demandent des vues supérieures, un esprit ez^|cé, et surtout le calcul de la probité. A l'égard de la régie , la meilleure serait sans dsuté eetle où tout ce qui est imposé sur le peuple , serait au profit de PEtat ; mais il faut se souvenir que les impôts sont régis par des bommes. Souhaitoqs du moins qu'on dipriinue , le plus qu'U est possible , ie nombre des mains qui manient l'argent des sujets pour Aft laire passer au prince.

Fage 4io. (34) tFne des maximes de Sully était que le labour et le pâturage étaient les deux mamelles d'un Etat. Telle fut la base de son système , et le principe de ses opérations. U fit un grand nombre de réglemens utiles pour encourager l'agriculture ; mais tons avaient pour but de procurer l'aisance au cultivateur. £n effet , c'est là le princq»! ressort j il serait bien digne d'un siècle aussi éclaifé que le nôtre , de tirer enfin cette classe d'hommes si utile de l'état vil et malheureux ou elle a été jusqu'à présent. L'ancienne Grèce , dé ses cultivateurs fit des dieux. Il serait à souhaiter que parmi nous on les traitât seulement k peu près comme des honunes. Quoi l faut-il être à la fois nécessaire et avili ? Ce serait aux grands à donner l'exemple ; car ils peuvent donner l'exemple en tout, surtout dans tine monarchie. Une vérité effinyiate pour eux, c'e3t«qu*ils ne peuvent subsister sans le laboureur, an lie» que le laboureur peut subsister sans eux. C'est une coutume assez générale partout, dé placer des bataillons sur le passage des rois. Dn rai d'Angleterre , en traversant son pays, vit un autre spectacle \ c'était deux cents charmes que les babitans d'une campagne vinrent ranger sur son passage : ce trait est d'une éloquence sublime pour qui sait l'entendre. Il s'en faut bien que dans notre Europe , avee toutes nos sciences et notre orgueil , nous ayons poussé la véritable scellée du gouvernement aussi loin que les Chinob. On sait que leur empereilr, poar donner aux citçyeus ïexemplt du respect qu'où doit an laboaiyge,

tous les ans , dans une fête solennelle , manie la charrue en présence de son peuple. Nulle part Tagriculture n^est aussi honorée ; il y a même des places de mandarins pour les paysans qui réussissent le mieux dans leur art. Partout les hommes sont les mêmes j on les mènera .toujours par les distinctions et les récompenses : mais avant quW paysan sache ce que.c^est que Thonneur, il faut qu^il sache ce que c^est que Taisance. Un cœur flétri par la pauvreté , n^a d^autre sentiment que celui de sa inîsèrc.

^açtf 4<^* (3^) La liberté des grains était liée nécessairement au système de Sully; aussMe souiint-il dans toutes les occasions avec la plus grande vigueur. En 1607 , . un juge de Saumur fut menacé de punition exemplaire , pour avoir défendu la sortie des blés hors du royaume. Tout semble aujourd'hui nous inviter à revenir à des idées si sages ; s'il faut une autorité , nous avons celle de Sully j s^il faut des raisons , -nous avons plusieurs excellens livres où Futilité de ce système. est démontrée. Tout le monde d'ailleurs est en état de voir par lui-même que la concurrence de Fétranger entretenant un profit certain sur le prix de noâ blés , et prévenant leur non-valeur , doit augmenter les revenus , exciter au travail , encourager la culture , et par conséquent accroître la population. S'il faut des exemples , nous avons celui de l'Angleterre , et notre propre expérience. Sully , devenu ministre , rétablit par ce moyen l'agriculture qui était entièrement dépérie par les guerres civiles. La France devint le grenier de l'Europe ; elle jouit de cet avantage sous les règnes de Henri IV , de Louis XŒ , et dans les prAaiers temps du règne de Louis XIV. L'abondance et le bon prix du blé entretenaient les richesses de la nation. En 1661 , Colbert voulant favoriser les manufactures , lit défendre l'exportation des grains , pour que la subsistance des ouvriers étant à bas prix , la fabrication et la main-d'œuvre se trouvassent moins chères que chez l'étranger. On ne larda point à sentir les effets de ce changement. Bientôt la culture diminua. Dans les mauvaises terres, la valeur des productions n'équivalait plus à la dépense ; on prît donc le parti de les abandonner. Peu à peu les campagnes ont dépéri , et la France qui produisait autrefois soixante -dix millions de setiers de blé, aujourd'hui en produit k peine quarante. D'un autre côté, l'Ânjgleterre, avant qu'elle eût permis che^ elle l'exportation des grains , était souvent obligée d'ocheter des blés étrangers , parce qu'eUe n'en recueillait point assez pour ses propres "besoins; Asaiselle adopta' nos principes , k peu près dans le temps que nous y renonçâmes. En 1689 , on proposa des récompenses à tous ceux qui vendraient des blés aux étrangers. En peu de temps , l'agriculture fit des progrès rapides. Aujourd'hui une bonne récolte peut nourrir l'Angleterre pendant plusieurs années , et elle est en état de vendre des blés aux autres nations ; c'est peut-être là l'époque de sa grandeur. Il a été prouvé dans les Semiers temps que l'exportation des grains lui avait valu en quatre années cent soixante-dix millions trois cent trente livres de France. La seule objection raisonnable contre ce système , est la crainte des disettes dans les mauvaises années ; mais il est prouvé que les disettes sont infiniment plus rares dans les pays^oii la libellé des grains soutient Tagriculture. Une partie de la nation a étudil et

approfondi ces matières \ il ne nous reste plus, qu'à profiter de tio& coqnaissances. Il y a des préjugés utiles qu'il faut conserver dans izxi ficat : mais il en est d'autres qui en sont la ruine. On ne s'occupe au)Ourd''Jii: parmi nous que d'agriculture \ on ne parle que d'encourager les laboureurs, que de défricher les terres; mais tant que nos ports soo: fermés, gardons -nous bien d'étendre l'agriculture. Qu'avons -noes besoin de moissons? Qu'avons-nous besoin de nouvelles terres ? Aos récoltes plus abondantes ne feraient qu'anéantir parmi nous la valeur du blé. Les avances ne seraient plus remboursées par les produits, ei les terres deviendraient un fonds stérile pour les propriétaires et poof le souverain.

Page ^w, (36) Sully , dans le cours de son administration , fit plusieurs choses utiles pour le commerce \ il s'opposa surtout avec 1m»ocoup de vigueur à une foule d'édits bursaux , portant création de mille petits droits sur différentes parties du commerce. Ces édits n'étaient pas pour le roi \ c'était des gratiiications qu'il accordait à ses courtîsaiB. etqu'on lui arrachait par importunité. Il envoya un jour à Sully jusqu'à vingt-cinq édits pareus j SuHy n'en approuva aucun , et sortît pour filer lui faire des remontrances. Il rencontra à la porte la niaitp.tts<' de Yemeuil qui lui fit des reproches de ce qu'il s'opposait 9\xisÀ à h bonne volonté du roi. Tout ce que voua dites y madame, lui dit SuJJy, serait bon , si sa ma/esté prenait Vargent dans sa bourse ; mats leper cela de nouveau sur les marchands, artisans, laboureurs et pasteurs, il v^y a aucune apparence. Ce sont eux qui nourrissent le roi et nous tous. Ils ont bien assez d'un maure, , sans auoir encore tant de gens à Mf retenir. Ces paroles remarquables peignent en même temps et le caractère et la politique de Sully. En i6o3 , le comte de Soissons, prince du sang , obtint la permission de lever un droit de quinze sons par ballot de toile qui sortait du royaume. Il avait eu l'art de persuader au roi que c'était tout au plus un objet de trente mille livres par an. Sully , en calculant , trouva que cet impôt annuel n'était guère moindre que de trois cent mille écus , et il empêcha l'exécution de l'édit. Le comte de Soissons , irrité , voulut faire périr le surintendant ^ et Sully, dans cette occasion , eut la gloire d'avoir exposé sa vie pour le peuple, comme il Tavait exposée pour le roi.

Page 4ii' (37) La grande faute que l'on reproche k Golbert , c'est d'avoir doupé aux manufactures le premier rang dans l'ordre économique. Il protégea beaucoup les arts et métiers qui ne sont que les moyens d'ouvrer la matière première , et s occupa peu de l'agricultiuT qui fournit cette matière première à l'Etat. Cependant la fabrication B'est utile que par le prix qu elle donne , et le débit qu'elle procure aux produits des terres. Telle était la façon de penser de SuUy j c'était là une des branches de son système : c'est pourquoi il (it toujours marcher ragriculture avant l'industrie. Mais doit- on le blâmer ou le louer de tton opposition aux manufactures de* soie ? Ce procès fut d'abord décidé contre lui ^ depuis quelque temps la nation est revenue sur ses pas, et aujourrlliui Ton commence à douter. Tous ceux qui jugent de la prospérité di\n royaume par son éclat apparent , ceux qui s'imaginent ^ue Ipxe est la p;randeur , et qu'une natiou parée de tissus d'«ret d'ai^caf

est la nation la plus ric)ie , n'hésiteront pas k condamner Sully ; mais ceux qui y it travers les surfaces , pénètrent dans Finténeiir des Etats , ceux qui pèsent, qui calculent, qui mesurent, ceux qui savent que le luxe des soies a parmi nous fait tomber les laines , que Tavilisfiement des laines a porté sur le nombre des troupeaux , que la diminution des troupeaux a altéré une des sources de la fécondité y ceux qui savent que ragriculture en France ne rend qu'un sixième de ce qu elle rendait alors y et que , pour gagner iquelques millions à fabriquer et à vendre de belles étoffes ,* nous avons perdu des milliards sur le produit de nos terres ; ceux enfin qui ont calculé que deux millions de cultivateur» peuvent faire naître un milliard de productions, au lieu que trois millions d'artistes ne produiront à TEtat que sept cents millions en marchandises d« maiuHi'œuvre , ceux-là sans doute ne sont pas si prompts k condamner un grand homme.

Page 4 12* (3B) SuUy regardait les grandes villes comme les tombeaux des Eiats , parce qu^elles ne se forment qu'aux dépens des campagnes. Il s'attachait donc à repeupler les bourgs et les villages ^ il désirait suje^ tout qiie la noblesse habitât dans ses terres. On a trop loué Richelieu de ce qu'il avait attiré tous les grands propriétaires à la cour. Cette politique a ruiné TEtat ; elle a été du moins la première époque de 1» décadence de Fagriculture. Un homme qui souvent est inutile à Versailles , pourrait être dans sa terre le bienfaiteur de la nation. Et croyezvous que loin du manège et des intrigues, son âme n'eût point quelque chose de. plus vigoureux ni déplus mâle? Cr oyez- vous que dana les combats il eût moins de sang à verser pour la patrie ? C'était bien là le sentiment de ee bon et généreux Henri IV. Ce roi qui avait plus de vues politiques que semblait n'en promettre d'abord sa gaieté franche et militaire , déclara aux nobles qu'il voulait qu'ils s'accoutumassent à vivre chacun de leur bien, et à faire valoir leurs terres par euxmêmes. Il riait de ceux qui venaient étaler à la cour des habits magnifiques', el qui portaient , disait-il, leurs moulins et leur bois de haute futaie sur le dos. Je sais que le luxe a fait un nom ridicule de ce nom de gentilhomme de campagne ^ mais je sais bien aussi que ces gentilshommes de campagne , respectables en effet , seraient alors respectés , parce que tous seraient utiles , et que plusieurs seraient grands.

l'^ige 4 12- (39) La multiplicité effrénée des offices ^ dit Sully , est la inargue assurée de la décadence prochaine d'un Etat. Elle surcliarge le peuple par le paiement des gages attribués k tant d^ofQciers , par la levée des droits qu'ils exigent dans |eurs fonctions , par les privilèges qui les exemptent de partager les fardeaux ; elle nuit surtout , parce qu'elle achève de répandre l'esprit de mollesse , la honte du travail , le goût des grandes villes , l'indépendance et l'esprit factieux de corps ; enfin la trop grande estime de l'argent qui procure en même temps deux choses qui ne devraient jamais éti^ i^unies , de Toisiveté et des distinctions. Ce fut en i6o5 que Sully travailla k cette grande réforme. Colbert fit la même opération, qui de s^n temps était devenue encore plus nécessaire. En 1664^ ce ministre fit dresser un état général de tous les officiers du royaume ; on «n trouva quarante-cinq mille sept cent

quatre-Tingts , tandis qae six mille auraîint suffi y et dqpyais ce tempslà le nombre en est encore beaucoup augmenté parmi nous.

P4ige 4ia* (4o) On a toujours regardé comme une des plus util^ réformes de Sully , la réduction de l'intérêt du denier lo et la au denier i6, en 1601. Le préambule de Tédit contient d'excellens principes sar cette matière ; et les plus habiles écrivains parmi les Anglais , le proposèrent depuis comme un modèle h imiter chez eux. Le cardinal de llichelieu, en i634> réduisit l'intérêt d^ denier 16 au denier iB, et dans son édit , ne manqua pas de citer celui qui avait été rendu sons Henri IV. Entin, en i663 , Colbert fit encore une nouvelle réduction da denier 18 au denier ao. Ces trois opérations sous trois règnes difKbeBs, furent également utiles à l*Etat. Le haut prix de l'intérêt était un eppèl qui ei^ageait les partieuliers à placer leur argent en contrats de rente, et à vivi*e dans Toisiveté , au lieu de s'appliquer à la culture des terres» aux manufactures et au commerce. La réduction forfa les citoyens à enrichir l'Etat , et à s'enrichir eux-mêmes par le travail ; elle fut encore un secours pour les nobles qui purent acquitter plus aisément teim dettes , et pour la partie industrieuse de la nation qui trouva des fonds* n est vrai que le prince n'est le maître que de l'intérêt légal de l'argent, c'est-à-dire de cette portion qui est aliénée à perpétuité par des contrats. A l'égard de l'argent qui reste dans la circulation pour les entreprises d'agriculture , de commerce ou d'industrie, c'est une marchandise dont le prix doit hausser ou baisser , selon qu'elle est plus au moins commune. Si l'argent était rare , la diminution de l'intérêt légal ne produirait d'aiitre effet que de resserrer les housses , et^de faire disparaître les prêteurs ; aussi les trots ministres qui firent successivement cette réduction , avaient dé)à commencé à rétablir, par d'autres opérations utiles y l'aisance nationale sans laquelle ils eussent vainement essayé de réduire l'intérêt. Il faut remarquer que c'est nous qui avons donné aux étrangers l'exemple de ces sortes de réductions ; et aujourd'hui nous Sommes obligés de proposer k notre patrie l'exemple de ces mêmes étrangers. Toutes les nations voisines paient l'intérêt de l'aident moins que nous. Elles ont maintenant sur la France le même avantage que la France avait autrefois sur elles. C'est pour nous une raison de plus de faire une réduction que tant d'autres causes ont rendue nécessaire.

Page 4ia. (40 Sully voyait avec toute la douleur d'un citoyen la plaie terrible que le désordre des finances avait faite aux mœurs. Il avait làdessus les principes des anciens législateurs , et le surintendant de Paris eût été Lycurgue à Sparte , et Cfiton à Rome. Que nous sommes loin de pette façon de penser! Politiques d\in jour, nous avons tout réduit en calcul , nous avons combiné chaque point de grandeur que la population , le commerce , l'industrie , les arts peu^nt ajouter à un Eut, et nous ne parlons pas des mœurs. On se plaint que tout a dégénéré ,- ,que peut-ou attendre d'un peuple ou For est le premier bien, oii l'esprit mereenaire anéantit tout principe noble , où tout est marchandée , jusqu'à la vertu , oii, dès qu'on a fait une bonne action, s'il s'en fait encore , on se hâte d'en demander le salaire en aiigent? Voilà le germe de la destruction. Point de mcrars , point d'Etat. Que l'or d'une part , et

DE SCLLY. 4S9

rhonneur de Taolre » f oient mis chacun k leur place. LW n^est qu^un moyen j tous perdez tout, si voua en faites une récompense. Vos vils métaux ne font que rétrécir les âmes, la considération et Thonneur les élèvent et les agrandissent ^ aussi le sage ministre de Henri IV était indigné de voir les grands se^neurs de son temps , avides, pendant les guerres civiles, d^indépendance et d'autorité, éblouis pendant la paix du luxe des financiers , se rabaisser jusquli ne désirer plus que de llirgent. Il faut Yqir avec quelle éloquence il s'exprime dans ses mémoires sur le luxe 9 surla mollesse , sur le prix que nos passions mettent à For, sur le dépérissement du vieil honneur, la confusion des états, Tabâtardissèment des races , la supériorité que la généreuse noblesse devrait avoir sur les gens de fortune , la barrière qu'il faudrait élever entre ces deux ordres de citoyens, pour que l'exemple d'une opulente oisiveté ne vienne pas frapper de trop près des âmes qui ne doivent être occupées que de travaux , de combats , de sacrifices pour l'État et pourle roi. Son style alors s'élève et s'enOamme ; ce sont partout les expressions d'un guer* rier philosophe qui a l'âme également austère et grande, qui sent la vertu avec transport , et qui combat les vices avec la même intrépidité qu'il combattait les ennemis un jour de bataille.

Page 4i3. (42) U n'est pas inutile d'observer que Sully entra dans le mim'stère des finances en iSgS , et que le roi mourut en 1610. Dans cet intervalle de quinze ans , quoique S^y eût diminué les tailles de cinq millions, quoiqu'il eût réduit les droits intérieurs et autres petites impositions à la moitié , quoique les dépenses extraordinaires de l'Etat et du roi montassent à plus de trente-huit millions, cependant toutes les dettes de l'État formant une somme de trois cent dix millions , furent acquittées , les revenus furent encore augmentés de quatre mUlions , et il se trouva dans les coffres du roi , soit réellement , soit en crédit , plus de quarante-un millions. Je laisse à décider la question , s'il est utile aux États que les rois amassent des trésors. Si c'est un faute , ce fut celle de trois de nos plus grands princes, de Charles V, de François I*', et de Henri IV. Pour moi , il me suffit de montrer l'effet rapide et incroyable d'une économie bien ménagée.

Page 4ia. (43) Quoique Sully n'eût pas le titre de premier ministre , cependant il travailla sur toutes les parties de l'administratien ; aucune des maiiîères de faire du bien à l'État ne lui était étrangère. £n t5gg, il fat nommé grand maître de l'artillerie; il la trouva dans un état aussi déplorable que tout le reste. Aussitôt il y donna ses soins , et dès i6o4 > Tarsenal se trouva garni de cent pièces d artillerie , de deux millions de livres de poudre , dé cent mille boulets , et de tout ce qu'il faut pour armer plus de vingt mille hommes. La plupart des fortifications des places tombaient en ruine; il les fit réparer,, et en fit construire de nouvelles. Il n'y avait ni ordre , ni discipline dans les troupes ; on retenait souvent la solde des soldats , et les officiers eux-mêmes étaient mal payés; SoUy fit assurer le paiement. Il établit un hûpital militaire pour les invalides ; il forma le plan d'une éc^e militaire pour la jeunenoblesse. De ces deux établissemei#, le premier, comme on sait, a été perfectionné par Louis XIV; le second n a été exécuté que sous Louis XV> 11 dressa plusieurs plans de réforme pour les troupes, soit dans la guerre^

44o . ÉLOGE

soit dans la paix. H fit leyer les plans de toutes les places et c6Ces du Bretagne. La marine avant lui était entièrement négligée, ou plutôt eUe n^existaît pas ; il conseilla au roi de la rétablir. Il commença par faire visiter les côtes, examiner les ports, prendre des mesures pour les réparations. H fit chercher des matelots et des jpilotes dont il excitait Hddustrie par des récompenses. On répara le petit nombre de vaisseaux qui restait encore ; on en construisit de nouveaux. En peu de temps la France eut un très-graUd nombre de galères sur la Méditerranée. Dans l'intérieur du royaume , SuUy veillait à une autre espèce de travaux ,c'était ceux des bâtimens et des ponts et chaussées. H fit réparer les grands chemins dans presque toute Pétendue du royaume , et les fit orner d^arbres qui subsistent encore dans différenspays où on les nomme des Rosni, Le Berry lui dut un grand nombre de chaussées et de ponts qui facilitèrent le commerce dans des lieux jusqu'alors impraticables. C'est lui qui donna l'idée du canal de Briare , et qui le fit exécuter. En 1737, en travaillant aux écluses de ce canal , on trouva des médailks d'argent et de cuivre , dont l'une est empreinte des armes du duc de Sully 'y une autre porte cette inscription : 1607, Maximilien de Bétkttnty duc de Sully, sous le règne de Henri IV ^ etc. A Saint-Germain , il fit bâtir le chÂteau neuf, étendre les jardins jusqu'aux bords de la Seine, et construire ces belles terrasses. Il présida de même aux embeUÎMemens que le roi fit faire .& Monceaux et à Fontainebleau. Dans ^mSy le Louvre fut fort augmenté ; la grande galerie fut commencée en 1 6o3. La place et la rue Dauphine , le Pont-!Ncuf , une partie de ce qui fait aujourd'hui le Pont-au-Change , un grand nombre de rues, plusieurs quais furent achevés ou construits. Nous jouissons aujourdlui de tous ces travaux que Sully dirigea , comme surintendant des bâtimens et grand-voyer de France. Il n'y a guère eu de grand homme d'état qui n'ait protégé les lettres. Sully fit donner une pension à'Casaubon qui était un des plus sa vans hommes de son siècle. En même temps il s'occupait du soin de contenir deux religions rivales \ d'éteindre les restes du fanatisme , d'apaiser les dernières secousses d'un parti puissant , et qui avait long-temps ébranlé la France. En i6o4 > il fit un mémoire dont le but était de réunir les protestans et les catholiques dans les points qui les divisaient. S'il eût réussi , il eût épargné bien du sang â la France , et le dernier siècle n'eût pas vu des millions d^ommes porter notre industrie k nos voisins. Attentif k tout ce qui pouvait intéresser la gloire de son maître , il veillait même au dehors. Cétait lui qui était le dépositaire des vastes projets de Henri IV ; il dirigeait avec lui les négociations qui avaient pour but d'armer la moitié de l'Europe contre TAutriche. En 1606, il engagea les Vénitiens à prendre le roi pour arbitre de leur fameux démêlé avec Paul V. La même année , il conseilla au roi de se rendre médiateur entre l'Espi^e et les Pays-Bas. En 1609, il composa un mémoire sur l'ouverture de la succession de Clèves , oii il discute les droits de tous les princes intéressés â cette grande aHaire. C'est ainsi quo^es vues et les soins de Sully s'étendaient à tout. Si Ton pense en même temps «à ses travaux pour les finances , aux soins qu'il donnait à la police intérieure du royaume , à cette foule prodigieuse de mémoires et d'états qu'il composait sans cesse pour Tins-

tri^ctîon du roi, aux audiences qu^il donnait tous les Jours , à tous les conseils où il assistait, à tous les royages qu'il était obligé de faire , à ce grand nombre de conversations si longues et si intéressantes qu^il avait arec Henri IV , on aura de la peine à concevoir comment un seul homme, dans un si court espace de temps, a pu exécuter tant de grandes choses.

Page 4i5. (44) ^ parallèle qu'on a osé faire entre Colbert et Sully , est fondé tout entier sur les faits ^ car ce n'est que par les faits qu'où peut connaître et juger les hommes. Tant que les ministres sont vivans, on n'écrit guère sur eux que des panégyriques ou des satires. Ils sont trop puissans pour n'être ni flattés , ni haïs ; (nais il vient un temps où l!on discute, où l'on blâme le mal sans aigreur, où (A loue sans enthousiasme. H y a même dans le gouvernement économique des opérations qui ne peuvent être jugées tout de suite, et dont les effets , pour être aperçus , ont besoin de temps. On convient assez généralement aujourd'hui que Colbert avait pns une fausse route; que le système des manufactures, poussé trop loin, était devenu pour la France une cause de destruction ^ mais si cette erreur d'un grand homme nous faisait fermer les yeux sur tout le bien qu'il a fait , et sur celui qu'il a voulu faire, la nation ne mériterait pas de l'avoir eu pour ministre. Onn'ajou-* tera rien ici & ce qui a été dit dans le parallèle \ cette matière est immense , elle demanderait un volume entier , et l'on ne peut ici présenter que des résultats. On remarquera seulement une difTérenci; essentielle entre les deux ministères. Sous celui de Sully « les financiers ne jouirent d'aucune e^èce de considération ni d'autorité dans l'État \ sous Colbert , ils furent honorés • puissans , marque certaine qu'ils étaient devenus nécessaires. Les hommes juste^i^ont toujours en droit.de reprocher il ce ministre qu'il ait 6té à Mézeray sa pension d'historiographe , pour n'avoir point parlé des financiers avec assez de ménagement. Cet écrivain exact et rigide, dont tout le crime était d'avoir mis dans ses ouvrages les ^princip6s austères qui étaient dans son cœur, n'aurait pas sans doute été puni par Sully.

Page 4i5. (45)Sully nous apprend lui-roêmedans ses mémoires quelle était sa manière de vivre depub qu'il fut ministre. Il se levait ^ quatre heures du matin , été et hiver; les deux premières heures éuient employées à lire et à expédier les mémoires qui étaient tous les jours mis sur son bureau. A six heures et demie , il était habillé , et se rendait au conseil qui commençait à sept pour finir à neuf, à dix et quelquefois à onze ; il passait le reste de la matinée avec le roi qui lui donnait ses ordres sur les différentes charges dont il était revêtu. Au sortir de le , il revenait dîner ; sa table n'était pour l'ordinaire que de dix couverts ; elle était d'une frugalité qui épouvantait la plupart des seigneurs de la cour. On lui en fit souvent des reproches ; il répondait toujours par ces paroles d'un ancien : Si iss coMfivêêSont sageê , il y en a tujffuumment pour eux ; eUU ne le sont pas , je me paese eans peine de leur compagnie. Après le dîner, il donnait une audience réglée; tout le monde y était admis, jusqu'à un simple paysan : l'audience était libre, et la réponse toujours prompte. Il travaillait ensuite ordinairement jusqu'à l'heure du souper. Dès qu^eUe était venue , ï faisait fermer ses portes j il ou-

Page 1