CHANCELIER DE FRANCE
Il fut un temps parmi nons ob la pl«9 belle fonction de rhumanité , celle de rendre la justice , ëtait avilie par le méprn. Les nobles , aussi fiers qu'ignorans , tyrans subalternes d'un peuple esclave , du sein de leur oisiveté ou du milieu de lenrs tournois , osaient insulter aux travaux de la magistrature. La raison , qai s'avance lentement s>ir les pas des arts et des sciences , commence enfin à dissiper ce préjugé barbare. Ceux qui servent également la patrie ont un droit égal à ses éloges. Dep4^ que les hommes sont méchans et corrompus , il leur faut des armes et des lois. Les armes y ces' instrumens de la destruction et de la vengeance , servent de barrière à TËtat , et font fleurir la liberté à Tombre de la victoire. Les lois , image de Fétemelle sagesse, font servir toutes les passions et tous les talens au bien public , protègent les faibles, répriment les grands , unissent les peuples aux rois et les rois aux peuples. Sans les armes, FEtat deviendrait la proie de Tétranger ; sans les lois , il s'écroulerait sur lui-même.
Aussi , la Grèce répétait avec admiration les noms des Solon et des Ljcurgue , avec ceux des Miltiade et des Léonidas. Rome se glorifiait autant de la censure de Caton , que des victoires de Pompée ; et les Chinois , ce peuple antique , si fameux dans l'Asie par la sagesse de ses lois , élèvent des arcs de triomphe aux magistrats comme aux guerriers.
Le même sentiment anime parmi nous l'Acadéikiie Française. L'honneur d'un éloge public qu'elle a accordé à Maurice comte de Saxe , elle l'accorde aujourd'hui à Henri-François d'Aguesseau, chancelier de France.
Henreux qui est digne de peindre la vertu ! Je n'espère point l'embellir; elle est trop au-dessus des omemens frivoles de l'esprit; mais je lui rendrai hommage : je la présenterai dans sa majestueuse simplicité. Je peindrai dans d'Aguesseau le magistrat , le savant profond , Thomme juste. Cet éloge ne peut être étranger à aucun pays, ni à aucun siècle. Mais si parmi nous il se trouvait quelqu'un qui f&t insensible au charme des verttfs , et qui n'aim&t que le récit des sièges et des batailles , la nature s'est trompée en le faisant naître dans ces climats et parmi des hommes instruits. H y a des pajs encore barbares oii l'industrie et le talent se bornent à
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Fart de se détruire ; qu'il aille vivre parmi les sauvages et les tigres de. ces- déserts , je parle k des citoyens et à des hommes.
Si la distinction de la naissance n'est point une chimère , si elle a quelque chose de réel, c'est lorsqme les ancêtres ont été vertueux t car la succession des dignités n'est rien , si on la compare à celle du mérite. D'Aguesseau recueillit en naissant ce double héritage de gloire et de vertu (i). Né d'une famille distinguée dans la robe, ses aïemL , toujours utiles à l'Etat , lui avaient préparé un nom illustre. Mais, ne craignons pas de le dire, un homme tel que lui honore bien pins sa famille, qu'il n'en est honoré. Le ciel qui veillait sur lui , l'avait fiiit naître d'un père capable de lui donner toutes les lumières avec tous les exemples (a).
Ne crojez pas qu'il confie à des mains éttangères une si importante éducation ; l'honneur de former un citoyen à l'Etat est trop grand à ses yeux pour qu'il le cède à d'autres. On vit alors se renouveler l'ancienne discipline des Spartiates et des premiers Perses , qui enseignaient les vertus à leurs enfans, comme ailleurs on enseigne les soences.
Cétait le temps oif le calvinisme , trop persécuté peut-^tre ; agitait par ses dernières secousses les provinces méridionales de la France (3). Chargé, dans ces provinces, du dépètde Tautorité, le père du jeune d'Aguesseau remplissait ce dangereux honneur avec la fidélité d'un sujet et l'humanité d'un citoyen. Au milieu de ces fonctions orageuses , il instruisait son fils (4) ; il lui donnait des leçons de courage , en réprimant un peuple rebelle ; de générosité, en prodiguant ses biens pour les malheureux; d'humanité, en épargnant le sang des hommes. Ainsi , parmi le fanatisme et la révolte , se formait cette âme noble et vertueuse , semblable à ces plantes salutaires qui croissent et s'élèvent au milieu des poisons qui les environnent.
Il est des grands hoonnes qui ne le softt que par les vertus : d'Aguesseau était destiné à l'être encore par les talens. Démosthène et Tacite , Platon et Desoartes achèvent son éducation commencée par son père. Bientôt il se oensacre À la défense de la justice. L'entrée du sénat lui est ouverte (S) ; il y devint l'organe des lois et l'orateur de la patrie. Dès oe moment il se regarde comme une victime honorable , dévouée au bien public. Je crpis l'entendre , dans un de ces momens 011 il méditait sur ses devoirs , dire à la patrie (car il croyait qu'il y en avait une ) : « Je n'ai à t'offrir que M ce que m'a d<mné la nature , une vie courte et passagère , mais » j'en déposerai dans ton sei# tous les tnstans. Reçois le serment * que Je fais de ne vivre que pour toi. » Ce serment, qu'il fit dans son cœur , il le remplit pendant quatre-vingts ans. Ainsi cotosaoré à l'Etat , il renonce k toute tertre pâssîon. Appliqué sans
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relâche aux travaux de la magistratare ^ le devoir le ramène k des détails épineux , lors même que le génie semble les fwûr , et par un héroïsme bien rare , il préfère quelquefois l'avantage d*être utile , à l'honneur d'être grand.
Démêler l'erreur et le mensonge k travers le labyrinthe des procédures ; dissiper les ombres dont la vérité est toujours couverte par elle-même , 6t celles dont l'obscurcit encore la naéchanceté des hommes ; approfondir les plus grandes ' questions et ne pas négliger les plus simples ; suppléer par la réflexion aux secours tardifs de l'expérience ; arracher les épines dont les affaires sont semées et y répandre l'ordre et la lumière ; mêler partout la profondeur du raisonnement aux charmes de l'éloquence ; diriger la balance de la justice et lui donner le mouvement du côte où elle doit pencher , tels sont les soins et les travaux qui l'occupent sans cesse dans la place d'avocat-général.
Ce parlement , qui depuis tant d'années était accoutumé à voir des hommes célèbres remplir cette honorable et pénible fonction , parut étonné lorsqu'il entendit d'Aguesseau pour la première fois. Le sénat crut voir revivre tous ses ancienfs oracles ; le siècle de Louis XIY compta un grand homme de plus.
La gloire , qui pour tant d'autre^ n'est que le fruit âa temps , et quelquefois même le tribut tardif de la postérité , plus juste pour d'Aguesseau ^ l'accompagne dès sa jeunesse. Cette gloire lui présageait son élévation. Un roi sous qui la France a développé toutes ses , forces , sans qui peut-être elle n'aurait eu ni Colbert y ni Turenne , ni Bossuet , qui créa les grands hommes , et , ce gui est une seconde création pour ]'£tat, qui sut les employer, Louis XIV, parmi la foule àes magistrats , avait démêlé le jeune d'Aguesseau , et dès lors il l'avait regardé comme un de ces hommes nés pour être l'instrument du bonheur public.
Ce n'est point asses que dans une monarchie il y ait un corps qui soit dépositaire des lois, qui les fasse exécuter par le citoyen, qui les rappelle au prince , dont le sèle courageux et sage conconcoure à l'ordre politique , et dont l'autorité inviolable préside à l'ordre civil : il faut que dans ce corps il y ait un homme qui représente la patrie , qui veille k tous. ses intsérêts , qui les porte sous les yeux des magistrats , et qui suive tous ces ressorts multipliés , dont l'accord produit l'ordre général. D'Aguesseau est chargé d'|in ministère si important (6). Sa jeunesse n'alarme point la France. La médiocrité se forme avec, lenteur ; les grands hom.mes le sont tout à coup , et na passent point par ces degrés qui sont les marques de notre faiblesse. Placé entre l'aufel et le trône , il veille , tel qu'un génie tutélaire, k la garde de ces bornes immuables qui séparent le^cerdoce et l'empire. L'étendue de ses
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fonctions ne ralentit point ses trayaux. Son âme se makiplîe pour ses concitoyens et pour son prince (7). C'était k Caton à être le censeur dé Rome : c'était k d'Aguesseau à Tétre dn sénat de la France* Sous lui le faible apprit que ce n'est point être criminel que d'être odieux à un homme puissant ; et le pauvre connut avec étonnement que^ malgré sa misère, il lui était encore permis de réclamer les lois (8). Protecteur des malheureux , ce titre qu'il tient de l'Etat , il le préfère à tous les titres qu'inventa la vanité , et que la bassess^ donne k l'orgueil.
Pourquoi ne puis-je louer un homme illustre sans retracer les xnaux de la France ? Attaquée par des ennemis heureux et im-> placables , elle soutenait avec peine une guerre ruineuse. Huit ans de combats avaient été huit ans de désastres. Ce fut alors <|u'un hiver cruel (9), resserrant les entrailles de la terre, fit périr toute l'espérance des moissons ; et Louis XIV , presque chancelant sur son trône , voyait d'un coté ses troupes fugitives et ses villes ouvertes ; de l'autre un peuple immense et mourant , dont les mains tendues vers lui , demandaient inutilement du pain. Le dirai-je? il y avait dçs hommes qui tenaient renfermés dans des magasins les blés , aliment nécessaire des malheureux ; des hommes qui espéraient la famine et la mort , et calculaient chaque jour le degré de la misère publique , pour s'assurer du profit qu'on en pouvait tirer. D'AguesseaU' combat ces hommes affreux. 11 perce tous les détours oii s'enveloppe la cruauté avare. Les secours se multiplient, les canaux del'abondance sont rouverts; le barbare monopoleur frémit d'être obligé de rendre la vie aux malheureux.
Un cœur tel que le sien devait être inaccessible k totfs ces vils intérêts qui dégradent les âmes communes. Sera-t-il réduit par la faveur ? il ne voit rien dans l'univers qu'un homme paisse recevoir en échange pour sa vertu. Sera-t*il intimidé par la crainte? après la gloire de faire le bien , la plus grande est celle d'être malheureux pour l'avoir fait.
Louis XIY trompé (10) ( caries plus grands rois peuvent l'être } veut le forcer de se plier à une entreprise que réprouvent les lois : rien n'cbranle sa fermeté ; il préfère k la volonté de l'homme , qui n'est que passagère , celle dn législateur, qui est immuable. Cependant l'orage se forme. D'Aguesseau ne voit que le bien de l'Etat. Je dois tout k mon roi , excepté le sacrifice de -ses intérêts ou de ceux de son peuple. 11 attend une disgrâce pour récompense ; mais les temps n'étaient pas encore arrivés. Tout change ; la tempête se calme; Aristide, quoique juste , reste encore dans sa patrie.
On e&t dit que le ciel , prêt à l'élever k la première place de
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la inagifttratare , ironlatt réprouver. Le cfaaoœKer meort (ti;. Au même instant d*Agaesseau est revêtu èe cette dignité. S'il en avait été moins digne , il aurait cru la mériter. Son élévation ne lui coûta pas même un désir. O vertu ! tu n'es donc pas foujours persécutée éur la terre ! Il est doux de pouvoir apprendre aux hommes que quelquefois aussi les honneurs te ckerckeat et viennent embellir ta simple modestie.
Porté tout à coup dans une place qu'il n'attendait pas , ne désirait pas', mais dont il sent toute la grandeur, le nouveau chancelier contemple avec uà effroi mêlé de respect , le nombre et l'étendue de ses devoirs. £n effet, qu'estp-ce qu'un chancelier? C'est m homme qui est dépositaire de la partie la plus importante et la plus sacrée de l'autorité du pnnce, qui doit veiller sur tout retnpire de la justice , entretenir la vigueur des lois , qui tendent toujours à s'affaiblir , ranimer les lois utiles , que les temps on les passions des hommes ont anéanties , en créer de nouvelles, lorsque la corruption augmentée , ou de nouveaux besoins découverts exigent de nouveaux remèdes ; les faire exécuter , ce qui est plus difiicile encore que de les créer ; observer d'un œil attratif les maux qui , dans l'ordre politique , se mêlent toujours au bien ; corriger ceux qui peuvent l'être ; souffrir ceux qui tiennent à ia constitution de l'Etat , mais en les souffrant , les résiner dans les bornes de la nécessité ; connaître et maintenir les droits de ImiB les tribunaux ; distribuer toutes les charges k des citoyens dignes de servir l'Ëtat; juger ceux qui jugent les hommes; savoir ce qu'il faut pardonner et punir dans des magistrats dont la nature est d'être faibles , et le devoir de ne pas l'être ; présider à ions ces conseils où se discute le sort des peuples ; balancer la clémence du prince et l'intérêt de la justice ; être auprès dn souverain le protecteur et non le calomniateur de la nation.
Tel est le fardeau immense que porte d'Aguesseau. II vent que la justice qui est dans son cœur , règfne autour de lui. Elle l'accompagne dans les conseils des rois. Les viles intrigues , les aoir^ ceurs de la politique , ces crimes que l'on appelle science du gouvernement , disparaissent devant lui. Il ose croire que ce qui est utile n'est pas toujours juste.
Je ne louerai point d'Aguesseau d'avoir en assec dlinmanité pour.détester ces abus , qui' font que la justice, destinée 4 soulager le pauvre et le faible , n'est plus que pour le riche et le puissant; qui écrasent le bon droit par les formalités , et l'anéantissent par les lenteurs ; qui égorgent le malheureux avec le glaive des lois ; nourrissent l'avarice de quelques hommes de la substance de mille citoyens, et font un brigandage de la justice même. Pour détester de pareils abus , la probité' suffit. Ma^s ce que je louerai dans
loi, c'est d^tkre remonté jusqu'à -la source damai, en réfoimant les lois.
Lie plus grand , le plus beau caraciërede la législation, </est l'uutté de principe ; c'est de partir toujours d'après les mêmes idées , de tendre au mêaie but , d'établir une harmonie générale entre toutes les lois , de l'approprier tellement à un peuple qu'elle lui appartienne, comme tes moeurs , son sol et son climat. Celle de la France n'eUt jamais ce caractère. Elle fut presque toujours un mélange inA>rme de lots qui se combattaient.
I>ës l'origine, et sous la première race de nos rois vainqueur» des Romains , les lois des conquérans barbares se choquèrent contre les lois du peuple vaincu , et ces deux législations se mêlèrent sans pouvoir s'unir. L'une était celle d'un peuple guerrier , sairva^e et simple , qui n'^ à réprimer que l'abus de la force ; l'autre celle d'un peuple insfi-uit , voluptueux et corrompu , et cbes qui tous les besoins, développés, avaient fait naître toutes les lumières et tous les vices. Le christianisme adopté bientôt par les vainqueurs, vint encore mêler de nouvelles lois religieuses aux lois barbares et aux lois romaines.
Sous la seconde race , des lois portées dans l'assemblée de la nation par le souverain , les grands et ie clergé ( car le peuple u'était pas au rang des hommes ) , créèrent , sous le nom de capi— tulaires , un nouveau droit , qui , fait pour suppléer aux lois barbares, ne les changea point et ne fit que les suivre. Les lois se multiplièrent , et il n'y eut point encore de législation. ^^ Bientôt l'anarchie féodale s'éleva : des usages prirent la place des lois. La fantaisie des tyrans imposa des règles bizarres à des esclaves. Lés haines créèrent des législations opposées. La diffé* rence des lois devint une barrière entre les peuples. Chaque ordre de citoyen eut ses principes. On vit en même temps le code de la servitude pour le peuple , le code d'un honneur barbare pour la noblesse ^ le code romain pour le clergé , le code des combats pour les grands.
Après quelques siècles d'orages , la souveraineté commença à se ressaisir des droits usurpés sur elle. Pour réprimer la tyrannie des nobles , et combattre avec plus d'avantage une aristocratie tumultueuse et terrible , la domination appela à son secours la liberté , et brisa par intérêt les fers des peuples ; alors la nation exista. Ce fut l'époque d'une nouvelle espèce de droit , qui, sons le nom de chartes et d'affranchissemens , créa des lois pour celte portion des Français jusqu'alor» avilie et esclave. IMais cette partie de la législation choquait les principes ou les abus de la législation féodale ,*qui à son tour réagissait contre elle. Les nouveaux droits dh» peuples se heurtaient contre les droits usurpés
par les nobles , et ceax-ci combattaient ^e toutes leurs forces lei
Jois du souverain , qui combattaient contre eux.
Cependant à travers tant de chocs ', s*ëlevait un autre pooToir : le clergé réclamant du pied des autels contre la loi du brigandage et dn meurtre , et mêlant avec art les intérêts sacrés aux intéreU humains , marchait par la religion à la grandeur. On le vît peu à peu élever des tribunaux dans ses temples , mettre les lois reh'-gieuses à la place des lois politiques , et régler les diroits des Fraoçaii d'après les décrets des pontifes de Rome ; de là , l'autorité du droit ecclésiastique et des canons , qui décidèrent presque toujours le^ affaires civiles par des vues sacrées.
Il semble que la nation agitée par ses malheurs et ses abus , également tourmentée et par les lois qu'elle avait et par celles qui lui manquaient y se tournât de tous q^tés, comme pour chercher un remède à ses maux. Vers le milieu du douzième siècle , le recueil des lois de Justinien , enseveli pendant près de cinq cents ans, reparut et passa, dans le treizième, d'Ilalie en France. Bientôt le respect pour la grandeur romaine , et surtout le contraste de la grossièreté sauvage de nos lois , avec la profondeur et la sagesse de ces lois antiques, les firent adopter également parles magistrats et par les rois. Mais la législation d'un peuple maître de l'univers pouvait-elle convenir à un peuple pauvre et opprimé qui secouait ses chaînes ? L'état politique , les besoins ou les ^ices du climat , la forme des tribunaux , les distinctions des personnes , les distinctions des biens , chaque genre ou d'oppression ou de privilèges ; enfin , la servitude , la noblesse et la souveraineté même , tout était différent ; comment les lois auraient-elles pu être les mêmes ? On voulut concilier ces lois étrangères qu'on admirait , avec les lois nationales , qui nées des abus et les combattant, paraissaient insufSsantes et nécessaires. Mais toutesces parties mêlées ensemble se repoussaient. C'était vouloir assortir des ruines avec l'architecture d'un temple.
Enfin , les ordonnances de nos rois , multipliées sous chaque règne , selon les intérêts et les besoins , eipliquant , commentant , réformant tant de lois différentes ou en créant de nouvelles, détruisant tour à tour et détruites , vinrent se mêler à nos premières lois barbares , aux capitulaires , aux lois féodales , au droit ecdésiastique , au droit romain et aux deux cent quatre-vingt-cinq codes de coutumes qui partageaient la France.
Tel a été pendant douze cents ans le chaos des lois françaises. Ce n'est pas que dans différentes époques, plusieurs grands hommes ne se soient occupés de notre législation. Charlemagne commença , Charlemagne , l'ornement de son siècle , et qui aurait pu être rétonnement du nôtre; mais le contraste était trlp grand entre
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son siècle et son génie. Il fat obligé de suivre les anciennes idées en les dirigeant. La constitutiojL même de l'Etat , et par conséquent la base des lois , n'étaient, point fixes. Ce prince avait dans sa tête toute la vigueur de la souveraineté ; mais la constitution penc]iait k l'anarchie , et, n'attendait que les vices de ses successeurs. Tout se divisa ; et ses lois , auxquelles il avait donné son caractère , ne purent subsister dans un état d'avilissement et de faiblesse* •
S. Louis , qui n'eut pas un vice , qui eut toutes les vertus. peut* être y et qui ne fit des fautes que parce qu'il abusa quelquefois de ses vertus même , quatre cents ans après fut aussi le réformateur des lois ; mais il chercha plutôt à corriger les abus, qu'à établir des principes. Sa législation , resserrée dans ses^domaines « fut plutôt un exemple qu'une loi. Il prépara une révolution et ne* la fit pas.
Charles VU ^ maître et conquérant de son royaume , voulant cimenter par les lois une réunion faite par les armes , ordonna de rédiger toutes les coutumes pour en faire une seule. Cent ans suffisent k peine pour cette rédaction. L'infidélité, la barbarie , l'ignorance , tout corrompit cet ouvrage ; et ces matériaux informes , amassés depuis trois siècles , attendent encore une main qui les emploie.
Louis XI conçut le même projet d'uniformité ; mais Louis XI ne méritait point de donner des lois à la France.
Sous Charles IX , le chancelier de l'Hôpital , grand homme parmi les furieux , et modéré au milieu de deux fanatismes qui se heurtaient , publia les lois les plus sages ; mais il n'embrassa qu'une petite partie de la législation ; et ceux qui voulaient commettre impunément des crimes , ne lui permirent point de servir plus long-temps l'Etat , le prince et les lois.
Enfin, Louis XIY, né dans un siècle de calme et de grandeur, environné de tous If 3 talens , avide de tous les genres de gloire , occupé tour à tour de tous les objets d'utilité , surtout de ceux qui avaient de l'éclat , maître absolu de tous les Etats , de tous les rangs „de toutes les provinces , joignant à l'autorité du trône celle de sa réputation et de ses conquêtes , tout-puissant et par les forces réelles et par les forces d'opinion , enfin , dominant avec cette supériorité de pouvoir qui peut asservir le préjugé même ,. -conçut l'idée d'une réforme générale des lois. Tout favorisait ce dessein. Destiné à un règne de soixante et douze ans ^ il pouvait trouver en lui-même cette opiniâtreté pour les grands projets , qui manque à la nation. Il pouvait , par la fermeté de son caractère et de ses vues , réparer les changeméns de ministres ou de magistrats. II pouvait surtout mettre à profit tontes les lumières de son siècle 9 ou çn fiûre naUre de nouvelles ; mais les petites
passions particulières traverseront ëtemelkment le» grandes \ues du bien public. On réforoM les* procédures, on régla l'ordre de tous les tribunaux , on Laissa S|ibsister l'ancien désordre des lois ; et la France , en voyant les belles ordonnances de Louis XTV' , éprouva en même temps l'admiiration » la reconnaissance et le» regrets.
D'Aguessean , après tant de siècles et d'efforts , frappé des mêmes abus , s'occupe aussi de la même réforme : maâs soit €pte l'exemple de plusieurs de nos rois , qui avaient inutilement pea»e à celte grande entreprise , lui fît croire qu'elle était presque audes^tus des forces bumaines , soit que par les places qu'il avait reaq>1ies , trop accoutumé aux formes et à une certaine lenteur , qui dans les monarcbies arrêtent les secousses , il portât encore )e> principes du magistrat dans les vues du législateur ; soit même que son caractère qui avait plutôt la m^rcbe de la circonspectioD que celle d'une hardiesse vigoureuse et forte, s'imprimât , sans qu'il s'en doutât lui-même, à toutes ses opinions, en pensant que la réforme de nos lois était 4iécessaire , il crut qu'un si grand changement ne pouvait être fait que par degrés ; que les lois sont pour le peuple , presque aussi sacrées que la religion; qu'il j a des abus que leur antiquité 'même reud respectables et qui se confondent presque avec les fondemens des Etats ; quïl est quel-quefois dangereux de trop se hâter de faire du bien aux hommes ; qu'au lieu de renverser tout à coup ce grand corps , il valait mieux l'ébranler peu à peu , ou le réparer insensiblement , en travaillant sur un plan uniforme et combiné dans toutes ses parties; et qu'eniin, malgré le zèle des magistrats et des rois, cet ouvrage immense ne peut être (|uç le fruit des siècles et du temps.
Nous exposons ces idées d'un chancelier célèbre sans les attaquer ni les défendre , et nous croyons que c'est aux hommes d'état et aux philosophes à les juger : nous dirons seulement que c'est d'après ces principes qu'il travailla sur les lois de la France. Pour célébrer les travaux d'un législateur, il faudrait l'être soimême s ce serait à Platon ou à Montesquieu à peindre d'Aguesseau. Vous le verriez dans la rédaction des^ois parcourir d'ua coup d'oeil tous les avantages qu'une loi peut ofirir , tous les abus qui en peuvent naître, toutes les difficultés qui peuvent en retarder l'effet , tous les moyens par oii lartiâce peut l'éluder , tons le» rapports qu'elle peut avoir avec les mœurs , avec les préjugés , avec les autres lois ; comparer les avantages avec les abus ; chercher le terme oii le bien est le moins altéré par le mélange da mal ; car c'est là toUte la perfection dont est capable no^e faiblesse. S'il ne changea point l'édifice entier de nos lois , du moins il s'occupa vingt ans àen reconstcuir^ différente» parties , et il mé-
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rita , dans l'Histoire de notre législation , de voir soû llom joint aux noms de Charlemagne , de S. Louis , de François P**. , du chan^ celier de THopital , de Louis XIY, et du fameux président de Lamoignon (12).
Tant de travaux et de vertus prenaient leur source dans l'amour de la patrie. Ce sentiment tendre et sublime , qui est l'âme des républiques , qui dans les monarchies est à peine connu , et que les esclaves n'ont jamais senti , eût pu produire en lui ces mêmes prodiges que nous admirons dans l'antiquité , sans les croire ; et si , pour sauver l'Elat , il eût fallu un Décîus , d'Aguesseau l'eût été.
Déjà vous penses k ses disgrâces et à la noble fermeté qu'il y fît paraître. Voici le plus grand spectacle que la terre puisse donner : l'homme vertueux aux prises avec la fortune.
Je vois une cour voluptueuse et politique , les intrigues de l'ambition au milieu de la licence , le génie des affaires dans le centre des plaisirs , un prince né avec tous les talens , plein d'excellentes vues, ami de la justice, mais trop facile , manquant d'un point fixe pour appuyer ses vertus , environné de trop de méchans pour estimer les hommes ; #es courtisans ivres de nouveautés , se jouant de tout par flatterie , se calonmiant par intérêt, courant à la fortune par la volupté; parrifl eux deux hommes dont l'un avait honoré l'Ëtat dans une place importante , ardent , plein ' de courage , d'un esprit délié , capable des plus grands projets « mais qui peut-être n'était pas insensible à l'ambition de la faveur ; l'autre souple, adroit, connaissant mieux les hommes que les affaires , ami peu sûr , ennemi dangereux , habile à se rendre nécessaire , indifférent sur le choix des moyens.
Un étranger d'une imagination vaste, d'une réflexion profonde, mais plus habile à concevoir qu'à exécuter, cherchait alors par inquiétude on par ambition à mêler sa fortune avec celle de la France. Déjà ce système qui changeait la mesure commune dés biens, substituait le crédit à la réalité, utile et dangereux en ce que dans un instant il créait des richesses, avait ébloui la cour de Philippe. D'Aguesseau ose le combattre (i 3) ; il en reconnaît les avantages , mais il en prévoit les abus , et refuse d'être complice des maux de la France : tant de vertu est un crime. Déjà les intrigues et les cabales se forment contre lui. La nation est alar^ mée ; lui seul demeure inébranlable : le <x>up le frappe sans l'étonner; il reçoit l'arrêt de son exil d'un air aussi calme que lorsque assis sur les tribunaux, il rendait la justice an peuple.
Les malheurs de la nation suivent de près sa disgrâce (i4) ; ce système qui paraissait établi sur de vastes fbndemens chancelle tout à coup et menace d'écraser l'Etat. La présence de d'Agnes- I. 3o
seau peut seule ranimer la confiance ; le fier étranger, auteur de tous nos maux y Ta lai même implorer son secours. £n le Tojant on crut revoir le sauveur de la nation ; mais y parmi les conrulsionj violentes qui agitent TEtat , une nouvelle secousse l'enlève encore à la France (i5).
L'histoire , qui venge la vertu , conservera le souvenir du jour oii d'Aguesseau , rappelé enfin de ce long exil , reparut dans la capitale. On eût dit que c'était la justice exilée qui rentrait dans son empire. Les citoyens lui prodiguèrent cet accueil qui fait pilir l'envie, que l'autorité ne peut arracher et qu'il faut bien qu'elle respecte ; jamais il ne fut plus honoré ; car le malheur imprime au grand homme un caractère qui a je ne sai< quoi de sacré.
Depuis ce temps il fut permis à d'Aguesseau d'être jnste. Tant de vertus seraient assez pour la gloire d'un autre , mais ce n'est là qu'une partie de son éloge. Il était né pour être le modèle àes savans et des sages y comme celui des magistrats.
La vérité n'habite point parmi le tumulte ; elle s'est cachée dans la solitude , oii elle se plaît à vivre en silence ; et pour la posséder , il faut , pour ainsi dire , s'exiler du milieu des hofnmes. Cependant , à travers l'étei^ue des siècles , on aperçoit de temp en temps quelques génies rares , qui , parmi les soins pénibles da gouvernement , se sont tfccupés à la chercher , et l'ont troûwée.
Tel fut dans Rome ce c<msul aussi vertueux qu'éloqoent; tel en Angleterre ce chancelier Bacon, qui devança son sîMe et traça aux siècles suivans la route qu'ils devaient prendre; tel en France le chancelier de l'Hôpital , le bienfaiteur de la nation par ses travaux , et Fhonneur de son siède par ses lumières ; tel panni nous parut d'Aguesseau. Par quelle fatalité ces quatre grands hommes ont-ils tous éprouvé 'des disgrâces (i6) ? Est-ce qne la nature voulue leur vendre à ce prix les grands talens qu'elle leur accorda? Ou bien était-ce pour consoler lé vulgaire, qu'elle avait mis à une si grande distance au'^lessoas d'eux? Ou enfin , est-ce là la marque distinctive des grands hommes ? et faat*il y par an ordre irrévocable , que tout ce qui est petit persécute tout œ qai est grand ?
Dans les hommes ordinaires , les connaissances sont limitées par les bornes d'un seul objet. D'Aguesseau ne met à ses connaissances d'autres bornes que celles des sciences.
Bien de tout ce qvi a été pensé snr k terre ne peut lui échapper. Instruit de toutes les langues (ï^) , il les rapproche l'une de l'autre y compare les différens degrés de leur énergie , étudie dam le langage les caractères diss* peuples y juge par le nombre des signes , du progrès de leurs eonnaissances , examine l'inflaencc des mots sur les erreurs.
Tandis que sa mémoire recueille les trésors Aes langues , sa raison s'exerce à ranger ses idées dans Tordre le plus naturel (18), ^uîdé par cette science , il perce les profondeurs de la métaphysique; mais aussi éloigné de la folle ambition de tout connaître ,* que de l'obstination plus insensée encore k douter de tout , il sait s'arrêter. Il ramène ses regards sur lui-même , et aperçoit Wne chaîne de devoirs qui le lient d'un côté à l'Etre suprême, de l'autre à l'univers où il est placé.
L'étude de la morale le conduite celle des lois, qui* n'en est qu'une branche. Je crois le voir élever d^abord ses regards vers la Divinité , y contempler la justice , telle qti'elle est dans sa source ; descendre de là jusqu'aux loi?" des hommes, et les juger sur ce grand modèle (19).
Les lois de ce peuple qui fut conquérant et législateur , fixent d'abord s^n attention par cette hauteur de sagesse, qui a été le caractère de» maîtres du monde.
Les lois émanées de cette puissance sacfée , qui sagement combinée avec le gouvetnemeiilf , produit le bdnheur et la tranquillité des peuples , mais qui dans tous les siècles a causé à\s vidlens orages, lorsque des mains hardies en ont ébranlé les limitas, offrent à ses travaux des objets aussi délicats qu'importàns.
Les lois de la France , malgï*é Ifeuf confusion , tse peuvent ni rebuter son génie , ni lasser sa patience.
De là il s*élève à des objets plus grands. Il considère lés lois nées avec le genre humain ponr maintenir la paix, pour limiter les maux de lar guerre , et sur lesquelles un petit nombre de ^ges méditent en silenoé , tandis que l'ambition de) rois tâche de les effacer dans de^ flots de sang.
Il passe ensuite sivt ^nvernemeflt des mations, décompose les ressorts de toutes ces machines immense)) , observe celles qui , avec le nvoins de force , produisent les plus grands mouvemens.
Je parcours toutes les scietoees , et partout j'y trouve les pas de d'Aguessétfu. Je le vois qui' Relève jusqu'à la sphère d'flnclide, d' Archiittèèe et de Newton (20). Il franchir les barrières qui sont entre l'homme et l'infini; et le compas à la main, mesure les deux eirti*émité^ de cette' grandie chaîne.
De ce ninnde itttelfectuel , Fhistoire le ramène au sein de l'uni- - vers. Cette longue suite d^e révolutions , c'est'^Hiire , de malheurs et de crimes, qui ont ttanrd^ foi^ changé la face du monde, vient s'offrir à lui ; il appi^end l'art profond de connaître les hommes , et l'art plus difficile encore dt profiter de leurs fai« blesses , pour les diriger att bien.
Je crains que la vie d'un seul homme ne paraisse trop courte
46o ÉLOGE
poDr de sî vastes connaissances. J'ose attester tous ceux qui Voui connu ; ils savent si je mêle la flatterie à l'éloge.
Dans l'âge des passions et des erreurs, d'Aguesseau n'a d'autre passion que IVtude ; c'est là ce qui l'unit avec lesécri^-ains les plus célèbres du siècle de Louis XIV (21). Il était digne d'avoir pour amis le sage auteur de VArt poétique , et l'auteur sublime 'f^iAthaUe, Il n'avait point l'orgueil de protéger ces deux hommes, ^honneur de leur siècle , mais il apprenait d'eux à honorer un jour le sien.
Les grands hommes de l'antiquité ne sont plus , mais la partie la plus noble d'eux-mêmes , éternisée dans leurs écrits , survit k leurs cendres. d'Aguesseau admire cette âme forte on sensible empreinte dans leurs monumens , et en les admirant , il s'exerce à les imiter (22).
O^ sait avec quel succès il cultiva cet art qui fut celui des premiers philosophes , et qui embellit la pensée des charmes de l^ariiionie : art ingénieux , souvent utile et toujours agréable , nommé frivolç par ceux qui méprisent tout ce qu'ils ignorent, mais estimé par les vrais sages qui respectent tout ce qui tient aux talens (23). Ainsi , ce grand Leibnits , historien , jurisconsulte , philosophe , et géomètre subb'me , après avoir rencontré Newton sur ies routes de l'infini , venait quelquefois parmi les muses ranimer son génie et en détendre les ressorts.
Mais déjà la carrière de l'éloquence s'ouvre devant d'Aguesseau. Il semble tenir dans sa main toutes les passions et les diitribuer à son gré. Soit que dans de grandes .causes il pèse de grands intérêts (24); soit que dans une censure salutaire , il trace d'un pinceau hardi les vices des magistrats ; soit jue par ses discours il ranime l'éloquence dans ce corps d'orateui^ , qui^ libres par état, justes par devoir , utiles à la société sans en être esclaves , doivent toute leur dignité à leurs lumières , et joignent l'indépendance du philosophe à l'activité du citoyen ; partout il présente l'accord et des talens et des vertus. O jour oii d'Aguesseau prononça Téloge funèbre d'un grand magistrat {a) , enlevé à la France dans la iieur de son âge ! ^'Hir aussi honorable pour l'humanité que pour la magistrature ! les larmes du parlement, les cris de l'admiration , les traits touchans de l'éloquence , le sentiment profond qui de l'orateur passait dans l'assemblée , l'orateur lui-même obligé de s'interrompre , et son silence plus admirable que son discours , qwM 1 spectacle ! qu'une telle éloquence est au-*dessus de cet art frivole qui s'amuse à compasser froidement des mots !
Cétait l'assemblage de tant 1" i talens et de lunoùères qui faisait
(u) M. Le N«m , avocBt-gfkiiTal,
DE D'AGUESSEAU. /fii
regarder d*Aguesseau comme un homme extraordinaire dans l'empire des lettres. Cette passion basse et cruelle, qui-pardonne quelquefois aux vertus, mais jamais aux talens, l'envie n'ose pas même lui disputer cette gloire. Déjà son siècle prend pour lui le caractère de la postérité , et les hommes lui rendent justice * comme s'il n'était plus. Les étrangers, que nos goûts et peutêtre nos vices agréables attirent en France , s'empressent de le voir (25) , et remportent, avec un sentiment d'admiration pour lui, une idée plus grande de l'esprit humain.
Mais il est un apectacle encore plus grand que celui de son génie , c'est son âme. Je ne crains pas de la peindre. En lui le savant est un sage , et le magistrat n*a point à rougir des faiblesses de l'homme.
Le caractère de la véritable grandeur est la simplicité^: j'ose le dire à ce siècle. La vertu dédaigne un vain faste qui ne pourrait que Tavilir en l'énervant. Ainsi pensaient nos ancêtres , simples dans leurs mœurs , comme rigides dans leur conduite. Faible postérité de ces grands hommes , qu'est devenue entre nos mains ce précieux héritage ? Nous avons substitué une fausse grandeur à une grandeur réelle. Cette antique simplicité ne subsiste plus que dans les images de nos aïeux , et déjà même nos yeux corrompus par le luxe ne peuvent plus soutenir la vue de ces images sacn^es*
D^Aguesseau, parmi la décadence générale de nos mœurs, sut conserver ces vertus que perdait la nation. EInvirouné de luxe , le poison qui circulait autour de lui ne put pénétrer jusqu'à son âme. C'était un Spartiate austère parmi le faste de la Perse. Sa maison fut l'asile de la simplicité y et sa vie la censure de son siècle.
Il savait que les vertus se forment à l'école de la frugalité : elle veille à la porte de sa maison comme d'un sanctuaire , pour en écarter la foule des vices qui escortent le luxe. Ennemi de la mollesse, une vie dure et laborieuse entretient sans cesse la vigueur de son âme.
O vous qui consumez le temps dans l'indolence et les plaisirs , qui le vendez pour un lâche intérêt, qui le^ tourmentez dans de ^pénibles bagatelles , qui payez même ceux qui vous en délivrent, contemplez d'Aguesseau , et apprenez à exister (26) ! Il voit la durée comme un espace dont il n'occupe qu'un point ; il se hâte de jouir de cette existence passagère qui s'enfuit ; il calcule les jours , les heures , les momens ; il en ramasse toutes les parties , à mesure qu'elles naissent pour disparaître ; il s'en empare , il les enchaîne par le travail , et fixe leur rapidité.
Celui qui était si saintement avare du temps aurait-il été le prc«
diguer dans les intrigues de l'ambition ? Que ceux que cette passion dévore briguent , à force de bassesses , l'honneur de s'élever : qu'ils jouent le rôle d'esclaves , pour par^'.enir un jour à être tyrans ; qu'ils prostituent leur dignité pour obtenir le droit de déshonorer l'Etat dans une grande place : ces moyens honteux ne sont pas faits pour d'Aguesseau (27). Semblable à une divinité que la solitude consacre, et qui ne parait que dans son leinple, son destin est d'élre nécessaire aux hommes et de ne leur rien demander.
Ne serait-ce pas insulter à une âme aussi généreuse y que de lui Caire un mérite d'avoir foulé aux pieds l'intérêt? Je sais que l'amour des richesses est la dernière et la plus vile des passions ; mais à la honte de l'humanité , cette tache a souvent flétri de grands hommes : chaque nation en a des exemples ; chaque siècie a de quoi rougir. D'Aguesseau se fût reproché à lui-même d'av<Nr, je ne dis pas d'autres récompenses ( car les richesses n'en sont une que pour les cœurs bas ) , mais d'autre fruit de ses travaux , que celui de faire du bien aux hommes (28). U ne peut doacps compter les trésors qu'il a amassés , les palais qu'il a construits , les terres qu'il a enfermées dans ses domaines ; mais des biens plus nobles et plus dignes de l'homme , les vertus qu'il a Acquises, les grandes actions qu'il a faites , les malheureux qu'if a sauvés , les familles indigentes qu'il soutient : ce sont là ses richesses.
Il est digne d'être le bienfaiteur des hommes , car il ne s'en fait point un droit pour être leur tyran. Ses bienfaits n'ont rien de redoutable , ni d'humiliant pour ceux qui les reçoivent. Il n'exige pas même de reconnaissance : en servant l'infortune , il croit n'être que juste. Heureux encore s'il peut être caché !
L'amitié est faite pour le sage ; les cœurs vils et corrompus n*y ont aucun droit. L'homme puissant a des esclaves, l'homme riche a des flatteurs , l'homme de génie a des admirateurs « le sage seul a des amis. Quel homme fut plus digne d'en avoir que d'Aguesseau? Ce sont les talens et les vertus qui désignent son choix. Ce serait à ceux qui ont joui de cet honneur , à le peindre tel qu'il était dans le commerce de la société. On verrait la modestie avec la gloire , la défiance de soi-même avec la plus vaste étendue de lumières. On remarquerait ce caractère de bonté , qui sied » bien aux grands génies : car il en est d'eux comme des rois ; on leur sait gré de daigner être hommes.
Que ceux qui ne protègent les gens de lettres que par ostentation y et qui abusent de leurs besoins pour les avilir, soient humiliés par l'exemple de d'Aguesseau. Il respectait les sa vans f comme une portion choisie db citoyens qui ont renoncé à la fortune, pour l'art pénible et dangereux d'éclairer les hommes. Confident
de leur génie, censeur de leurs ouvrages, difiie de les apprécier, il leur prodiguait cette considération qui est le seul prix digne des taleus.
Suivons-le daxtô rintérieur de sa f^Quille , nous y verrons un spectacle aussi noble que toudiant. Përe , époux , fils vertueux , il remplit ce^ devoirs sacrés , comme dans les premiers âges da monde (29). Il adore la vertu dans son père, il l'a jreçue en dot avec son épouse , il l'enseigne lui-même à ses enfans. ^e vois cette famille auguste et simple , unie par les nœuds les plus tendres , vivre sous la garde d'une austère discipline, dans cette joie que la paix, la concorde et la vertu inspirent ; c'esl là que l'on apprend à ne pas rougir de la nature. Qud spectacle de 'voir un père savani et vertueux revêtu .de la pourpre , assis si^r le tjrone de la JMStice, entouré de ses jeunes enfans , former ces 4mes encore teadires , transporté de joie en voyant leurs ver^tus éclore , les serrer dans ses bras , les baigner de larmes de tendresse , les oSnur à la plHtrie ! O luxe ! ô dignité de notre siècle ! jamais ta fausse grandieur ne donna un pareil spectacle au monde !
Avec tant de ressources , d'Aguesseau pouvait-il n'être pas heureux, même dans l'exil ? On sait trop combien pour les hommes ordinaires , il est difficile de passer tout à coup de la vie active ei tumultueuse des grandes places , à une vie tranquille et privée. L'âme accoutumée aux affaires , aux honneurs , «mx courtisans et aux esclaves , transportée tout à coup dan^ la solitude, séparée de tous ces objets qui servaient d'aliment k son inquiétude ou à sa vanité., est réduite à se dévorer elle-n»êjne. Pour soutenir une pareille épreuve , il faut cette philosophie de l'âme qui est si supérieure à celle de l'esprit , qui peut«étre est la seule utile , et que les vastes connaissances ne donnent pas toujours.
D'Aguesseau', partout égal à lui-même ; porte dans la retraite ce calme profond qui l'avait accompagné dans les orages de la cour. La religion , les lois , l'amitié, sa famille, les sciences, ]e$ arts , c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus doux et de plus sacré sur la terre , occupent et partagent son temps (3o) . Auio.ur de lui tout est tranquille. La vie champêtre retrace à ses yeuf Tinno^ cence des premiers âges du monde. Il cuUive de ses mains l'héri* tage de ses pères. Souvent il se délasse à tracer lui'-même le plan de ses jardins , oii il réunit, comme dans sa conduite, ce double caractère de simplicité et de grandeur qui lui était naturel ; tant il est vrai que les goûts des hommes portent presque toujours l'enxpreînte de leurs mœurs.
Ainsi coulaient dans l'exil les jours d'un sage. Rappelé enfin aux fonctions de sa place , il ne s'arracherait qu'avec peine à sa retraite j s'il n'était consolé par la douceur de servir encore sa
patri« ; il va lui consacrer les derniers jours de sa vieillesse. Chaque instant semble ajouter quelque chose k sa dignité. Ton» ceux qui le coutemplent voient autour de lui soixante ans de services et de travaux pour l'Etat. Sa vie toute entière Tenrironne , et répand sur lui un éclat qui attire tous les regard». Magistrats , courtisans , tout l'honorait , tout faisait des vœux pour lui ; mais la nature ne fait que prêter les grands hommes à h terre ; ils ^élèvent , brillent et disparaissent. Les maux de li vieillesse attaquent d'Aguesseau , et son âme n'habite pins que parmi des ruines.
Dans cet état, il se compare k ses devoirs, et rougit â*étre encore puissant, lorsqu'il ne peut plus être utile. II sait que l'homme est aux dignités , et que les dignités ne sont pas à l'homme. U a accepté les honneurs en citoyen , il les a remplis en sage , il les quitte en .héros des qu'il ne peut plus les remplir , et donne encore un grand exemple , lorsqu'il ne peut plus rendre de grands services (3i).
Dès ce moment , libre des Hens qui l'attachaient a la ferre , il ne s'occupe plus que des sentimens augustes de la religion. Cette vertu , si capable de nous élever l'âme , si nécessaire pour fa consoler , avait accompagné d'Aguesseau dans tout le cours de sa vie (33). Chrétien sans ostentation et sans faiblesse, il voit la mort d'un œil serein , et l'attend avec confiance. \}n ancien dit en mourant : m O nature , je te rends un esprit plus parfait » que je ne l'avais reçu. Être étemel, j'ai ajouté k ton ouvrage. » D'Aguesseau , après quatre-vingts ans de vertus et de gloire , pouvait se rendre le même témoignage ; mais il eut une grandeur modeste à sa mort , comme pendant sa vie (33).
Tous ceux qui meurent sont honorés par des larmes. I/ami est pleuré par son ami, l'époux par l'épouse , le père de famille par ses enfans; un grand homme est pleuré par le genre humain. Lorsque la pompe funèbre de d'Aguesseau traversait Paris , l'admiration et la douleur étaient le sentiment général de tous les citojens. Le corps ou avait habité cette âme vertueuse , quoique froid et inanimé, imprimait encore le respect. Semblable à ces temples qui long-temps ont servi de demeure à la Divinité, la vue de leurs débris porte encore dans l'âme un sentiment involontaire de religion. Le vieillard disait k ses enfans : « Mes fils , l'homme juste » est mort ! » Le faible et le malheureux s'écriaient t « Nous n n'avons plus d'appui ! »
Des milliers d'hommes meurent et sont aussitôt remplacés ; mais la mort d'un grand homme laisse un vide dans l'univers , et la nature est des siècles k le remplir. Que du moins l'exemple de cet homme illustre, qui n'est plus y vive sans cesse parmi nous. Il n'est
pas donné à tout le monde d'être grand ; mais cbacan peut apprendre de lui à être juste.
M'est -il permis, eu finissant, de faire un vœu pour le bouheur de la patrie ? Je souhaiterais qu'au milieu du palais sacré qui sert de temple à la justice, on élevât la statue de ce grand honune ; ce serait parmi nous un monument étemel de religion , de simplicité et de vertu. Ce marbre muet exercerait sans cesse une censure utile sur les mœurs des magistrats ; et lorsque nous ne serions plus , il annoncerait encore la vertu à nos derniers neveux.
NOTES HISTORIQUES
Bagû 449. (I) Henri-François d^Aguesseau naquit à Limoges le v] novembre x668. Sa mère, Claude le Picard de Périgny, était fille d'un maître des requêtes. Du côté de son père, il descendait d^une ancienne famille qui a possédé des terres en Saintougc et dans Tile d^Oieron. L'histoire fait mention, en i495, d'un Jacques d*Agucsseau , gentilhomme de la reine Anne de Bretagne, femme de Charles YU. Antoine d'Aguesseau, aïeul du chancelier, fut successivement maître des recfuétes, président du grand conseil , conseiller au conseil d'Ëtat, intendant de Picardie , enfin premier président du parlement de Bordeaux. La réputation qu'il y a laissée s'est perpétuée jusqu'à présent. Son éloge est consacré dans l'histoire de Saintonge.
Page 449* (a) Henri d'Aguesseau, père du chancelier, fut d'abord conseiller au parieroent de Metz, ensuite maître des requêtes, présideiH du grand conseil , intendant de Limoges , de Bordeaux , de Languedoc , conseiller d'Etat , conseiller au conseil royal des finances , et enfin conseiller au conseil de régence. Il mourut âgé de plus de quatre-vingt-un ans , en 1715. Il avait tout le mérite que les grandes places supposent, mais qu'elles ne donnent pas. Juste, désintéressé, bienfaisant, ami des peuples, homme d'état, excellent père de famille ^ à tous ces titres il en joignait encore un, qui était commun à tous les grands magistrats, celui de savant.
Page 449* (3) On sait combien les places d'intendans de provinces sont difficiles & remplir j il faut soutenir les droits du prince , et ne point opprimer les sujets, être juste sans être dur. La ligne qui marque les limites du devoir est c[uelquefois imperceptible j un intendant marche sans cesse entre la haine des peuples et la crainte de la disgr&ce. Cette place si dinicile par elle-même , le devenait encore plus par les circonstances , dans un pays oh les peuples étaient révoltés par esprit de re« ligion. On connaît la sévérité des édits de Louis XIV contre l'hérésie ; il fallait les faire exécuter, et cependant ménager des sujets utiles; poursuivre des rebelles, et ramener ceux qui pouvaient l'être; joindre la fidélité que l'on doit aux ordres du prinee , avec la pitié que l'on doit
à des fanatiques : telle fut la conduite que tint le père du diancelier, aussi était-il adoré dans une place où c est beaucoup que de n'étrt point liai. A la première nouvelle de sa mort , toutes les provinces oii il avait été intendant firent célébrer un service en son honoeur ; cette marque de Pattacbement des peuples après sa mort, le loue mieux que toutes les oraisons funèbres. 11 avait beaucoup contribué à la construction du fameux canal de Languedoc , qu^on peut citer parmi le peut nombre d^ouvrages où l'utilité se joint à la grandeur.
Page 449* (4) ^* le cbancelier n^eut presque d^autre maître que soa père \ celui-ci s'appliquait à Tinstruire au milieu de ses pénibles occih pations. Son lils l'accompagnait dans tous ses voyages qui devenaient pour lui des espèces d'exercices littéraires. Il serait à souhaiter que tous les pères de famille qui sont éclairés, suivissent un pareil exemple, et qu'Us pensassent davantage qu'ils sont comptables de tout le bien que leurs enfans pourraient faii*e un jour.
Page 449* <^) ^- d'Àguesseau fit le premier essai de ses talens dam la charge d'avocat du roi au Chàtelet j il y entra à l'âge de vii^-un ans, le 39 avril 1690; il ne l'exerça que quelques mois. On créa aioi3 une troisième charge d'avocat-général au parlement ; M. d'^Agucsseaa le père la demanda pour son fils. Louis XiV la lui accorda , par préférence à un autre sujet, en disant quii connaissait assez U père, pc*a être assuré quii ne vourfrait pas le tromper^ nUme dans le témfoig»age qu'il avaii rendu de son fils, U fut reçu avocat - général , le la /anvier 1691 ; il y parut d'abord avec tant d'éclat, que ie c^èÈme DeDÎs Talon, alors président à mortier , dit qu^il voudrait finir comme ce jeune homme commençait.
Page 45o. (6) Après avoir exercé dix ans la placd d'aTOcai-fèn^nl , il fut nommé procureur-général, le 19 novembre 1700^ il succéda dans cette charge à M. de La Briffe. U était à la campagne , dans le temps des Ifecances , lorsqu'il en apprit la nouvellcj il n'avait que trente-deux ans. Louis XIV l'avait choisi pour remplir cette grande place , sur ce qoe le président de Harlay lui avait dit de son mérite. Cet illustre m^isti^t avait assez de lumières pour apprécier M. d'Aguesseau , et asses de vertu pour v^en être pas jaloux ^ U sut rendre justice à un hofone qui devait l'effacer un jour.
Page 45 1. (7) Dans cette place , l'étendue immense de ses fooctioD^ ne ralentit point l'activité de ses travaux. Un procureur -général esx l'homme du roi, de la patrie et de la religion; M. d'Aguesseau Teraplit tous ses devoirs avec autant de sagesse que de sbèle. Les afTaires du domaine fournirent un champ vaste à ses recherches \ il déterra un grasd nomhire d'an/ciens titres ensevelis jusqu'alors dans l'obscurité. U les &t valoir par des écrits solides , qu'on peut regaitler comme d'excel!en> morceaux d'histoire et d'érudition. Attentif a tout ce qui pouvait intéresser son zèle , dans toute l'étendue du ressort du parlenient, il réglait les juridictions , maintenait l'ordre des magistratures , entretenait h discipline dans les tribunaux, corrigeait les abus, prévenait TeiTet des passions, arrêtait les excès mém^ du. zèle. Ses réponses aux lettres des officiers qui le consultaient , formaient comme une suite de décistons sur la jurisprudence. Il fui l'auteur de plusieurs réglemens autorisés ptf
DE D'AGUESSËAtJ. 467
des arrêts, et chargé de la rédaction de plusieurs lois par ie chancelier Pont-Chartraia qui le consultait souvent, et lui prédit qu^il le remplacerait un jour. Desmarets , contrôleur-général , et le meilleur ministre des finances depuis Colbert , avait pour lui la plus grande estime, et lui demandait souvent ses avis. Dès sa jeunesse il était uni avec M. de Torci par la conformité des vues et des principes. Ainsi, sans chercher la faveur, sans empressement pour les afTaires, il avait souvent part aux résolutions qui étaient prises dans le conseil de Louis XIV. U fut plus d^une fols consulté par ce prince; et il composait alors sur les afTaires d'Etat des mémoires également profonds et bien écrits; c^était pour lui un nouveau genre de travail aussi utile que^caché. On pouvait* le comparer & ces sources dont les eaux conduites par de secrets canaux jusqu^aux lieux les plus élevés , sont ensuite versées par les fontaines publiques pour Tavantage des peuples. M. dAguesseau, dans la place de procureur-général , traita surtout d'une manière supérieure Pinstruction criminelle. Une partie publique qui poursuit les crimes au nom de l'Etat, est un des plus sages établissçmens de nos gouvernemens modernes ; par là FEtat peut se passer de la ressource vile et dangereuse des délateurs qui, dans les gouvememens anciens, trafiquaient de rhonneur et du sang de leurs concitoyens. Mais pour bien remplir cette fonction , il faut un magistrat qui sache ce que vaut la vie djun homme. M. d'Aguesseau regardait la condamnation d'un citoyen comme une calamité publique; on a remarqué que, pendant tout le temps qu'il fut procureur-général , les exécutions furent extrêmement rares. C'est l'éloge ou de sa vigilance, ou de son humanité.
Page 45 1. (8) De toutes les fonctions attachées à la charge de procureur-général , celle qui lui fut la plus chère , fut d'être par état le protecteur des faibles et des malheureux. H serait à souhaiter que ces noms ne fussent pas m^me connus parmi nous ; mais puisque l'imper • fection des lois , l'inégalité qui est la suite de notre nature et de nos vices , rend ce désordre nécessaire , nous devons du moins savoir gré aux magistrats qui réparent ce désordre autant qu'il est en eux , par la protection qu'ils donnent aux faibles. On couseillait un jour à M. d'Aguesseau de prendre du repos : Puù-je me reposer, répondait-il , tandis que je sais qu'il jr a des hommes qui souffrent ? Il descendait dans tous les détails qu'exige l'a4ministration des hôpitaux. Ces maisons » monumens de grandeur et de misère , qui accusent la constitution de VEi^t par le grand nombre de malheureux qu'elles renferment, mais qui font l'éloge de l'humanité p^ les secours qu'y reçoivent tous les besoins, étaient éclairées par sa vigilance, et soutenues par son zèle ; il en é^it le p;*otecteur, encore plus par inclination que par devoir.
Page 45 1. (9) Le fameux hiver de 1709 est une époqi^e que la nation n'oubliera jamais. On faisait une guen^e .malheureuse , les sources du commerce étaient taries, les finances épuisées, le crédit ané^ti,le peuple entier dan^ l'abattement. La famine vint encore se joindre à tant de maux; on n'exagère rien en disant que dans les campagnes iea hommes se. disputaient la pâture ies plus viis animaux, et que des familles entières mouraient dans le désespoir. M. d'Aguesseau fut un de ceux qui contribua le plus à sauver la France; il avait prévu le premier
içctte calamité sur des observations qu'il fit à sa campagne : 0 en aTait indiquée le remède en conseillant de faire venir des blés avant que U mal eût produit une alarme générale. On le vît alors paraître souvent à la cour pour solliciter des secours trop lents j il présentait Taflreu^ tableau de toutes les misères bumaines dans des lieux où lliabîtudc d'étre heureux ne rend que trop souvent les cœurs insensibles. Eln sollicitant des secours étrangers , il ne négligea point ceux qu^I pouvait trouver dans le scinde l^tat; il fit renouveler des lois utiles, il réveilla le zèle de tous les magistrats, il étendit sa vue dans toutes les provinces. Son activité et ses recherches découvrirent tous les amas de blés qu^avaît faits 1 avarice pour s'enrichir du malheur public.
Page 45i. (lo) Sur la fin du règne de Louis XIV, on crut M, d'Agnesseau menacé d'une disgrâce \ il refusa constamment de donner ses conclusions pour une déclaration qu'il regardait comme contraire aux libertés de l'église gallicane; et, pour servir le prince , il hasarda de lui déplaire. Cependant M. d'Aguesseau est mandé à la pour^ dans Paris on craignait pour lui plus qu'une disgrâce : il n*en est point ébranlé. Toutes les fois qu'il allait â Versailles, avant de partir, il avait coutume de dire adieu li son épouse ; ce jour il partit sans la voir, et elle de son côté évita ^a présence , de peur de s'attendrir mutuellement dans leurs adieux. Le public , qui aime toujours qu'il y ait un peu d'appareil à tout, et qui, dans les affaires qui font du bruit , veut ordinairement avoir un mot à citer, mit alors dans la bouche de madame d'Aguesseau. un mot plein de courage ; mais la vertu la plus^pur^ est celle qui a le moins de fsiste dans les paroles. Le mot put être pensé, mais ne lut point dit. M. d'Aguesseau pari en silence, arrive à la cour, parle à Louis XrV avec tout le respect d'un sujet, et toute la fermeté d'un magistrat, et revient tranquiUement à Paris où le public était plus alarmé pour lui, que lui-même. Louis XIV mourut peu de jours aprè*.
Pa/ftf 4^a. (Il) M. le chancelier Voisin mourut d'apoplexie la nuit .du a février 1717. Dès le matin , M. le régent envoya chercher M. d'Aguesseau ; il était sorti. Ce prince envoya chez lui de nouveau ^ Ton dit que M. d'Aguesseau était à l'église. On y alla ; M. d'Aguesseau répondit qu'il entendrait après la messe ce qu\>n ^vait à lui dire. Après la messe il monte en carrosse, arrive au Palais-Royal; M. le régent, en le voyant, lui donne le nom de chancelier : M. d'Aguesseau s'en défend, fait des représentations an prince , allègue son incapacité pour une si grande place. M. le régent, pour la première fois , refusa de le croire ; M. d'Aguesseau se vit enfin obligé de consentir à son élévation. £n revenant du Palais-Royal, il rencontra M. Joly de Fleury, qui était aussi mandé par M. le régent ^ il lui annonça qu'il était chaneelier; nuns ce qui me console , ajouta-t-il ,. c'est que voftj êtes procureur-f^énéral. Il prêta serment au roi le lendemain ; il n'avait que quarante-huit ans et quelques mois. Jamais choix ne fut plus approuvé ; tout le corps de l'Etat ressentit cette joie qu'un événement heureux et imprévu donne à luie nation sensible.
Page 457. (la) Il y a long-temps qu'on se plaint de la diversité dcfr lois en France , et du nombre prodigieux de coutumes qui la divisent. Un souhaiterait que la nation, unie sous un même prince, le fût.au&A
sous une même loi) mais c^est la une de ces entreprises qui frappent par leur grandeur, et qui étonnent par leurs dillicuités. M. d^Aguesseau y qui depuis iong-terops avait conçu de grandes vues sur la législation, songea enfin à les remplir. Son dessein était d^établir une entière coulbrmité dans Texécutiou des anciennes lois, sans en changer le fond , et d^y ajouter ce qui pouvait manquer à leur perfection. Pour bien exécuter son plan, il se proposa de travailler successivement à des lois qui se rapporteraient à trois objets principaux : les questions de droit y la forme de rinstructiôn judiciaire, et Tordre des tribunaux. M. d^Aguesseau, malgré Fétendue de ses connaissances , ne crut pas qu^il dût se contentei* de ses propres lumières ^ il avait trop de génie pour ne point avoir recours k celui des autres. D'abord, par une ictlre aussi éloquente que raisonnée, il annonce son plan de législaiion à toutes les cours souveraines ) il leur envoie ensuite la matière de chaque loi réduite en questions. Les mémoires envoyés par les cours étaient fondus et rédigés par les avocats les plus célèbres que M. % chancelier honorait de son choix. Le tout était ensuite discuté par les membres les plus savans du parlement de Paris, et le procureur^énéral faisait son rapporta M. le chancelier. La matière ainsi préparée, était de nouveau distribuée aux maîtres des requêtes , et la loi était tixée enfin dans un bureau de législation auquel M. d'Aguesseau présidait. C est ainsi qu'un seul homme répandait 1 émulation et le travail dans tout le coips de la magistrature. Chaque loi était l'ouvrage de tout ce qu'il y avait de plus savans hommes dans l'Etat.
Le premier fruit de ces travaux parut ea avril 1729. En révoquant le fameux édit de Saint-Maur , il rendit aux mères la succession de leurs enfans , succession que réclamait la nature , et dont cet édit les avait privées.
Le i5 janvier 1731 , une déclaration du roi concernant les curés primitifs et les vicaires perpétuels , les mit en état d'obtenir une justice prompte sur les dixmes destinées à leur subsistance.
Le 5 février 1731 , une déclaration du roi sur les cas prévâtaux et présidiaux , limita la juridiction des prévôts, des maréchaux et des présidiaux, étendue & un point qui devenait dangereux pour les citoyens.
En février 1751 • parut encore une ordonnance des donations, qui
prescrivit des règles simples sur cette manière de disposer de ses biens.
En août 1755, l'ordonnance des testamens établit un juste milieu
entre la liberté excessive de tester et un^ contrainte rigoureuse , et lit
cesser la diversité de jurisprudence sur une matière aussi importante.
En juillet 1757 , l'ordonnance du faux débrouilla le chaos de l'ancienne procédure sur cette matière , et y répandit une clarté inconnue jusqu'alors.
En août 1757 , Tordonnance des évocations et réglemens de juges .remédia aux abus qui avaient coutume de naître de ces procédures préliminaires, et diminua les frais et la longueur de l'instruction.
En 1 7!^8 , parut ce fameux règlement du conseil , qui substitua dans ce tribunal suprême une forme de procéder courte et facile à des procédures trop longues, et mit les parties en état de supporter la justice.
En août 17479 Fordonaaiice des subâUtutions leur donna le juste degré de faveur qu'elles doivent et qu'elles {Peuvent avoir y et Ût eesser les contestations éternelles sur ceUe matière , en mettant la clao-té des principes à la place de la suhtîKté des anciennes lois.
En août 1749, Tédit sur les gens de main-morte , en leur assurant les biens quHls ont déjà, leur défendit d'en acquérir de nouveaust , et rassura la France qui craignait que ces corps qui ne meurent point , n'engloutissent à la fin tous les biens du royaume.
Enfin , en aviil 1749 9 parut un édit pour réunir ensemble àiÊTérens sièges royaux établis dans les mêmes fittes', ^ diminuer par-lik le nombre des tribunaux subordonnés les uns a«ut autres.
Outre ces lois qui s'éteodaient à tous les temp» et à* tout le corps àc l'Etat , il en fît quelques autres qui n'étafenf pas môîn» dsffes , quoique d'une utilité plus bornée.
Le 6 février 1733 , parut une déclarations du roi portant défense de saisir Ja feuAe de mûrier } loi qui protège e» encourage Tindustrie dans les provinces méridionales de la France , oik l'insecte qui produit la soie forme un des principaux objets du commerce.
Le 39 octobre 1740, parut une* déclaration concenumt la police des grains ) loi importante pour mettre un frein à l'avarice , et prévenir les malheurs que h, disette des grains produit éâna un Etat.
Telles sont les lois que Bf . d'Agitesseau a données k ht France. Tfous osons dire que c'est le plu5 beau monument dé sa gloire.
Page 4^7- (i3) Le duc d'Orléans , au commencement de sa régence, tînt un conseil oit le système de Law fut proposé. Quoique M. d'Agnesseau ne fôt encore que procureur-général, il y fut appelé paf lepftnce^ il lut d'avis qu'on lejetât le système. Son esprit accoutumé à envisager les objets sous toutes les faces , vit d'un coup d'oeU tous les avantages, mais aussi tous les dangers de ce projet ^ il savait combien ha bornes qui séparent^ le bien du mal sont inoertatees, combien' il était aisé d'être emporté par le succès, dans une matière aussi glissAite, dans une Cour oii les principes étaient si arbitraires*. Le système fat en effet rejeté pour lors. Depuis les choses changèrent ; intérêt, soutenu par l'intrigue , remporta sur la prudence. On' vînt k bout de séduire le prince ; mais on désespéra de fléchir la résistance de M. d'Agnesseau qui était alors chaneelier. H Ait donc éloigné dé Itt edur ; il partit pour Fexil avec la même gaieté qu'ont ordinaireiiientceux qui en reviennent. On connaît les vers qu'il reçut alors du cardinal de Polignac , et ceux qu'il fit pour y répondre ; ce badinage de l'eâpi^t montre combien sa tête était libre , car lorsqu'on eàt profondément rempli d'une disgrâce , on n'a guère le loisir de faire des vers légers.
Page 457. (i4) En 1718, après la dï^ràee dé M. le chancelier, la banque que La w avait tenue d'abord en son nom , fut déclarée banqae du roi. Elle se chiirgtoa du commerce du Sénégal ; elle obtint le privilège de l'ancfenne compagnie des Indes fondée par Golbert , et depuis tombée en décadence ; enfin elle se chargea des fermes générales dn royaume. Toutes les finances de l'Etat dépendirent d'une compagnie de commerce ; ses actions augmentèrent vingt fois au-delà de leur première valeur. Law, emporté par l'ivresse publique, fabriqua un nombre
prodigieux de billets, et en 1719 la valeur chimérique des actions valait quatre-vingts fois tout Targent qui pouvait circuler dans le royaume j une dis^oportion aussi énorme épouvanta tous les gens sensés. On se hâta de réaliser; les anciens fmanciu>r$, ennemis du système, tirèrent sur la baûqut» royale des sommes considérables , et Tépuisèrent. Ce fut «o vain qu^on chercha à changer les effets en espèces ; le crédit tomba , et le mouvement de cette machine immense et rapide s^arrêta tout à coup : c'était en 1720. Le gouvernement chercha les moyens de rétablir la confiance; on rappela de lexil M. d'Aguesseau qui était Hdole de Paris. Law alla kti-méme à Fresne le chercher. Les sceaux , qui avaient passé entre ks mains de M. d'Argenson , lui furent rendus ; mais les maux de la France n'étaient plus susceptibles de remèdes ; il eut senlemenc la douleur de voir de plus près le bouleversement des familles et les malheurs de la nation.
Page 458. (i5) La seconde disgrâce de M. le chancelier arriva au mois de îlévrier 1 72^2 ; les sceaux lui furent dtés pour la seconde fois , et il retourna à Fresne. Il n'en fut appelé qu'au nioîs d'août 1727; l'Etat fut redevable de son retour au cardinal de Flcury. Dans le même temps , M. d'Armenonville i*emit les sceaux , mais ils ne furent point encore rendus à H. le chancelier. Le Parlement lui lit une députation avant d'enregistrer les lettres de M. Chauvelin ,- M. d'Aguesseau répondit qu'il voulait donner l'exemple de la soumission. Les scfeaux ne lui furent remis qu'en 1737.
PcLg€ 458. (t6) C'est une chose remarquable que ces quatre grands hommes aient été malheureux : Cicéron fut exilé par ses ennemis , pour avoir sauvé sa patrie ; Bacon , chancelier d'Angleterre , sous le roi Jacques I*'. , et le plus grand peut-être des philosophes , fut accusé de s'être laissé corrompre par argent, condamné à une amende de quatre cent mille livres , et à perdre sa dignité de chancelier et de pair j aujourd'hui les Anglais révèrent sa mémoire. Le chancelier de l'Hàpital qui avait été sans cesse occupé à réparer les ruines de l'Età t ébranlé par les guerres civiles, devint suspect à la reine Catherine de Nédîois, et prit le parti de se retirer de la cour. M. d'Aguesseau fut exilé deux fois. Il est bon de remarquer ces exemples , pour apprendre à se consoler lorsqu'on est malheureux.
F âge 458. (17) Les langues sont pour ainsi dire les avenues qui conduisent à l'empire des sciences. Pour parvenir à connaître les vérités , il fml commencer par connaître les signes. Cette étude ingrate qui a rempli la vie entière de tant de savans , n'était pour M. d'Aguesseau qu'ai» amisscmeiit , oomme il le disait lui-même ; il savait la langue française par princ^es, ;le latin , k grec, l'hébreu, l'arabe et d'autres langnes orientale»; l'italien, l'espagnol, l'anglais et le portugais. On pouvait dire de lui qu^il était ooiitemporain de tous les âges , et citoyen de tou» 1«B lieux ; ii n'était é^anger dans aucun pays , ni dans aucun siocie.
Paf(ê 45o^ ( 18) 11 avait étudié ^ fond la logique qui n'est autre chose que l'art de co«duire successivement l'esprit de ce qu'il connaît à cq qu'il ne eonttaft pas. On lui fit lire d'abord ces ouvrages prétendus philosophâqoes, <^ii (l'on d4»iUrtt, sous le nom d'Aristote, des sottises quQ
ce philosophe n^ayaît jamais dites. Un esprit tel que celui de M. d'Xguesscau n^était pas fait pour s^en contenter. Bientôt on lui mit Oe^ cartes entre les mains ^ il en sentit ausitôt la difl'érence. 11 admira k» avantages de cette méthode , q>M , en partant d^un point évident , conduit & une démonstration assurée. Dans la suite. Il en fit toujoun usage, soit pour s^iostruire lui-même, soit pour convaincre les autres.
Fage 459. (19^ Personne n^a plus approfondi que M. d*Aguesseaa U science des lois j son génie ardent l'entraînait à toutes les autres science», mais il s'appliquait k celle-ci par devoir. Il avait remonté aux principes du droit naturel , du droit des gens , du droit puMic : il avait lu et médité les lois romaines , les lois ecclésiastiques , les ordonnances de nos rois, les différentes coutumes de la France ; il en avait recherché la source dans les antiqui«.i8 du droit féodal , et s'était encore instruit de» lois de tous les pays étrangers.
Fage 459. (10) il avait un goût dominant pour les mathématiques , son génie Pavait conduit jusqu'à ce qu^il y a de plus abstrait d^sis ces sciences. On l'a vu souvent , lorsqu^il était fatigué des afiaires , prendre, pour se délasser, un livre de géométrie ou d'algèbre.
Page 460. (ai) Dans sa jeunesse, il était étroitement lié avec Racine et Boileau ; leur société faisait ses délices , et il ne s'en permettait poiat d'autres. Boileau , qui n'a été flatteur que pour Louis XIV, nom 10e M. d'Aguesseau avec honneur dans plusieurs endroits de ses ouvnncps.
Page 460. (23) La lecture des autres poëtes fut , seton son ejpnessîoo, une passion de aa jeuneeae. Un jour il lisait un poète gi«c arec Jf. Boivin , si connu par sa vaste érudition : Hâions^aew» , dit-il , «i momtuiiiofie mourir avant et avoir achevé ! 11 avait une mémoire prodigicnae \ il lui sufTisait, pour retenir, d'avoir lu une seule fois avec application. U n'avait point appris autrement les poëtes grecs, dont ii récitait souvent des vers et des morceaux entiers. A Tâge de quatre-vingt-un ans, un homme de lettres ayant cité peu exactement devant lui une épîçramrae de Martial , il lui eu récita les propres termes, en avouant quli n^'avait point lu cet auteur depuis Fàge de douze ans. Il retenait quelquefois ce qu'il avait seulement entendu lire. Boileau lui ayant un jour récité une de ses pièces qu'il venait de composer, M. d'Aguesseau lui dit tranquillement quïl la connaissait, et sur-le-champ la lui répéta toale entière. Le satirique , comme on s'en doute bien, commença par entrer en fureur , et finit par adn irer.
Page 460. (a3) M. d'Aguesseau faisait de très-beaux vers latins et français { il conserva ce talent jusqu'à ses dernières années. Ayant été menacé de perdre son épouse, il /omposa une très-belle pièce sur sa convalet Tence , e: «tf . Boivin traduisit en vers grecs cette pièce latine d'un ch«*ocelier de France. Le talent de la poésie est un trait de ressemblance qu'il a de plus avec ie chancelier de l'Hôpital.
Page 460. (a 4) 11 s'était fait, par son éloquence, la réputation h plus brillante : on disait de lui qu'U pensait en philosophe et parlait en Orateur. Son éloquence, pour se former, avait emprunté le secours de tous les a^ts et de toutes les sciences. La logique lui prêtait la méthode inventée par ce génie aussi hardi que sage, qui a été le fondateur de la philosophie moderne. La géométrie lui donnait Tordie et l'en-
chaînement des vérités; la morale, la connaissance da cœur humain ' et des passions. L^histoire lui fournissait l'exemple et Tautorité des grands hommes j la jurisprudeiice, les oracles de ses lois. La poésie enfin répandait sur ses discours le charme du coloris, la chaleur du style et Iliannonie du langage; aussi , dans M. d'Aguesseau, aucune science n^étaît oisive , toutes combattaient pour la vérité. On aurait cru que chacun de ses plaidoyers était le fruit dW long travail ; cependant il nVn écrivait ordinairement que le plan, et réservait les détaib et les soins dWe composition exacte pour les grandes causes, pour les réquisitoires , ou pour les mercuriales qu'il prononçait à la rentrée du parlement. H était pour lui-même le censeur le plus rigide de se§ ouvrages ; et Hdée qiril s'était fonnée du beau , était si parfaite , qu'il ne croyait jamais en avoir approché : c'est pourquoi il corrigeait sans cesse. Un jour il consulta M. d'Aguesseau son père sur un discours qu'il avait extrêmement travaillé, et qu'il voulait retoucher encore; son père lui répondit, avec autant de finesse que de goût : Le défaut de trotre diaeour* est d'être trop beau :il aérait moins beau êi voua le rê^ touchiez encore. Dans la mercuriale qu'il prononça après la mort de M. Le Nain , son ami et son successeur dans la plaça d'avocat-général, il plaça un portrait de ce magistrat ~qui fit une si forte impression sur lui-même et sur ses auditeurs, qu'il fut obligé de s'arrêter par sa propre douleur et par des applaudissemens qui s'élevèrent au même instant. Quel moment'pour un orateur! On en compte peu de pareib dans l'histoire de l'éloquence.
Page 461. (a5) Beaucoup d'étrangers, attirés par la grande réputation de M. d'Aguesseau, s empressaient de le voir. L'abbé Quirini, depuis cardinal et bibliothécaire du Vatican , passionné pour les arts et pour tous les genres de connaissances, fut curieux, dans un voyage qu'il fit en France en 171a, de voir et d'entendre M. d'Aguesseau. H alla le voir à Fresne , 011 il était alors. Né en Italie, et entrant chez un magistrat chargé de défendre les maximes de France : Me i^otci^ dit-il , dans le château où ton forge les foudres contre le Vatican.'-» Jlu con^ traire, reprit d'Aguesseau, ce sont les boucliers contra les foudres du Vatican, çui se forgent ici. Le savant Italien admira beaucoup la vaste érudition du chancelier français, et dans la suite entretint avec lui un commerce de lettres. M. d'Aguesseau était de même en correspondance avec la plupart des savans de l'Europe, qui le consultaient sur leurs ouvrages. Dans la dernière année de sa vie , il reçut un honneur trèsilatteur delà part de cette nation philosophe, qui porte dans le» sciences cet esprit de hauteur et d'indépendance, Fâme de sa politique, et nous dispute la gloire de l'esprit , comme celle des armes ; l'Angieterre consulta M. d'Aguesseau sur la réformation de son calendrier; M. le chancelier fit une réponse savante et pleine de réflexions utiles , que les Anglais suivirent.
Page£fii. (a6) M. d'Aguesseau ne connut jamais les plaisirs et ce
Su'on appelle amusemens; son principe était, qu^il n'est permis de sa élasser qu'en changeait d'occupations. Il ne faisait aucun voyage, même k Versailles , sans lire ou se faire lire en chemin quelque ouvrage de philosophie , aliistoire ou de critique. Ainsi la> durée , qui «tt si I. 3i
courte pour nous , s^éteudaîl pour lui, «t îl vivait plus que le reste des hommes.
^age 46x (37) H ne demanda, ne désira jamais aucune charge j les honneurs vinrent le cliercher. Au commencement de la régence, lors* qu^il n^était encore que procureur-général, il refusa de faire des démajcches pour son élévation, quoiqu'il fAt presque assuré du succès : A Dieu ne plaise ,- dit ^'û, que J'occupe jamais la place d'un hommu vivant.
F^e 4&2. (a8) Son désintéressement était tel qaW le représente ici. U n'aspirttit qu'à être utile ^ et pendant soixante ans passés dans Les premières charges de FEtat, il n>ut pas même la pensée quil pouvait s'enrichir : ii aurait cru que c'était vendre ses services. Loin que sa fortune augmentât, elle fut diminuée par la révolution du système 4 on ne Tentendit jamaLs s'en plaindre. H s'oublia lui-même pour ne s'occuper que des autres , et donna en tout l'exemple & la nation. Il n'a laissé d'autre fruit de ses épargnes que sa bibliothèque , encore n'y mettait-il qu'aune certaine somme par an. Son esprit, solide dans tous les goûts, n'aimait que les livres utiles ^ il méprisait ceux qui n'étaient que rares.
Page 463. (39) M. d'Aguesseau aimait son père , comme il aimait la vertu, par tendresse et par admiration j ces deux âmes , qui se connaissaient si bien, étaient étonnées Tune de l'autre, et s'insinuent mutuellement du respect.
Anne Lefebvre d'Ormesson , mariée à M. d'Aguesseau en 16^ , était digne de son époux et du nom qu'elle portait ; c'est à son sujet que M. de Coulanges, esprit aimable et facile de ce temps-là, ditquon avait vu pour la première fois les grâces et la vertu s'allier ensemble. Elle mourut à Auteuîl le i«' décembre lyâS. La douleur de M« d'Aguesseau égala sa tendresse pour elle. Cependant à peine eût-il essuyé ses larmes, qu'il se livra aux fonctions de sa place. Ou craignait que le poids des atfaires, joint à celui de l'aflliction, ne l'accablât. Je me dois au puôliCf disait-il, et il n'est pas juste qu'il souffre de mes malheurs domestiques,
.Je ne dirai rien des enfaus de M. d'Aguesseau j c'est au public qui les connaît à les louer : en ne rendant que justice, je craindrais de paraître flatteur, et c'est une tache que tout homme de lettres doit éviter. Page 463. (3o) M. d'Aguesseau appelait le temps de son séjour à Fresne , les beaux jours de sa vie. Il en employait une partie à l'étude des livres savans , sur lesquels il «fit des notes savantes , après avoir comparé les textes écrits en différentes langues j une autre partie à rédiger les vues qu'il avait conçue^ sur la législation ^ une autre à exercer lui-même ses enfans sur les belles-lettres et le droit , et à composer pour eu Y un plan d'études : tels étaient les trois objets de son travail- Les mathématiques , les belles-lettres et l'agriculture formaient ses délassemeus : le chancelier de France se plaisait quelquefois à bêcher la terre. Tous ceux qui excellaient dans les arts ou dans les sciences venaient en foule auprès de lui , pour pvoiiter de son loisir et de ses rétlexions. Il n'avait que de^ vues grandes et nobles , et ce goût de grandeur perçait jusque dans le plan qu'il fit pour embellir son parc. Page 464- (3i) M. le chancelier jouit jusqu'à plus de quatre vingt-un
ans d*une santé vigoureuse , conservée par la sobriété et par Tégalité d'*âme. Dans le cours de Tannée i ySo , des^^firmités douloureuses Toblîgèrent d'interrompre souvent son travail. Il résolut de quitter sa place, parce qu^il ne pouvait plus remplir qu^uYie partie de ses devoirs. U y avait près de trente-quatre ans qu^il était chancelier. Il écrivit au roi pour lui demander la permission de se démettre de sa charge. îï dicta lui-même sa démission ^ il en signa l'acte le jour même qu*il finissait sa quatre-vingt-deuxième année. D le remit le lendemain k M. le comt^^ de Saint-Florentin , secrétaire d'état , et ses deux iils allèrent avec c^^ ministre remettre les sceaux au roi , qui lui conserva les honneurs de chancelier de France , avec une pension de cent mille livres.
Page 464- (32) On peut assurer que M. d'Aguesseau était un véritable philosophe chrétien ; la religion était le fondement de toutes ses vertus* Jamais il ne passa un jour de sa vie sans lire l'écriture sainte. Il éprouvait ce qu'on a déjà dit de ce livre , qu'on ne pouvait le lire sans devenir plus vertueux. Convaincu des vérités de la religion , fidèle à tous les devoirs qu'elle impose » zélé pour l'honneur de Téglise , afQigé de ses malheurs , il répandit autour de lai et parmi tous ceux qui l'approchaient , cet esprit de religion dont il était animé.
Page^G^. (35) M. d'Aguesseau mourut le 9 février 1761. H porta même au-delà du tombeau l'horreur du luxe, et la simplicité qui fit son caractère. Il voulut que ses cendres fussent mêlées et confondues parmi celles des pauvres*, dans le cimetière de la paroisse d'Auteuil , où son épouse était enterrée. Leurs enfans ont fait élever une croix au pied de leur sépulture , dont les marbres ont été donnés par le roi. U est à remarquer que la France a perdu dans l'espace de deux mois le maréchal de Saxe et le chancelier d'Aguesseau , les deux {^us graods hommes qu'elle eût alors dans deux genres dilTérens.
DE RESÉ DESGARTES.
Ijorsque les cendres de Descartes, né en France et mort ea Suède, furent rapportées , seise ans après sa mort, de Stokholm a .Paris ; lorsque tons les savans rassemblés dans un temple rendaient à sa dépouille des honneurs qu'il n'obtint jamais pendant sa vie , et qu'un orateur se préparait à louer devant cette assemblée le grand homme qu'elle regrettait , tout à coup il vint un ordre qm défendit de prononcer cet éloge funèbre. Sans doute on pensait alors que les grands seuls ont droit aux éloges publics , et Ton craignit de donner à la nation l'exemple dangereux d'honorer no homme qui n'avait eu que le mérite et ia distinction du génie. Je viens , après cent ans , prononcer cet éloge ; puisse-t-îl être digne de celui à qui il est offert , et des sages qui vont l'entendre! Peut* être au siècle de Descartes on était encore trop près de lui pour le bien louer. Le temps seul juge les philosophes comme les rms. Le temps a détruit les opinions de Descartes , mais sa gloire subsiste. Il est semblable à ces rois détrônés , qui , sur les ruine» même de leur empire , paraisseqt nés pour commander aux hommes. Tant que la philosophie et la vérité seront quelque chose sur la terre , on honorera celui qui a jeté les fondemens de nos connaissances, et recréé, pour ainsi dire , l'entendement humain. On louera Descartes par admiration , par reconnaissance , par intérêt même ; car si la vérité est un bien , il faut encourager ceux qui la cherchent.
Ce serait aux pieds de la statue de Newton qu'il faudrait prononcer réloge de Descartes , ou plutôt ce serait à Newton à louer Descartes. Qui mieux que lui serait capable de mesurer la carrière parcourue avant lu! ? Aussi simple qu'il était grand , Newton nous découvrirait toutes les pensées que les pensées de Descartes lui ont fait naître. Il y a des vérités stériles , et pour ainsi dire mortes , qui n'avancent de riçn dans l'étude de la nature : il y a des erreurs de grands hommes , qui deviennent fécondes en vérités. Après DesCartes , on a été plus loin que lui ; mais Descartes a frayé la route. Louons Magellan d'avoir fait le tour du globe , mais rendons justice k Colomb , qui le premier a soupçonné , a cherché , a trouvé un nouveau monde.
Tout , dans cet ouvrage , sera consacré à la philosophie et à la vertu. Peut-être y a-t-il des honmaes dans ma nation qui ne me pardonneraient point l'éloge d'un philosophe vivant ; mais Descartes est mort , et depuis cent quinze ans il n'est plus ; je oc crains ni de blesser l'orgueil, ni d'irriter l'envie.
Pour juger Descartes , pour voir ce que l'esprit d'un seul homme a ajouté à l'esprit humain , il faut voir le point d'oii il est parti . Je peinidrai donc l'état de la philosophie et des sciences au moment oii naquit ce grand homme. Je ferai voir comment la nature le forma , et comment elle prépara cette névolution qui a eu tant d'influence. Ensuite je ferai l'histoire de ses pensées. Ses erreurs même auront je ne sais quoi de grand. On verra l'esprit humain , frappé d'une lumière nouvelle , se réveiller , s'agiter et marcher sur ses pas. Le mouvement philosophique se commnniniquera d'un bout de l'Europe a l'autre. Cq)endant , au milieu de ce mouvement général , nous reviendrons sur Descartes : nous contemplerons l'homme en lui ; nous chercherons si le génie donne des droits au bonheur , et nous finirons peut-être par ré-, pandre des lannes sur ceux qui , pour le bien de l'humanité et leur propre malheur, sont condamnés k être de grands hommes.
La philosophie (j ), née dans l'Egypte, dans l'Inde et dansia Perse, avait été, en naissant, presque aussi barbare que les hommes. Dans la Grèce, aussi féconde que hardie, elle avait créé tous ces systèmes qui expliquaient l'univers, ou par le principe des élémens, ou par l'harmonie des nombre^, ou par les idées éternelles, ou par les combinaisons de masses, de figures et de mouvemens , ou par l'activité de la forme qui vient s'unir à la matière. Dans Alexandrie, et à la cour des rois, elle avait perdu ce caractère original et ce principe de fécondité que lui avait donné un pays libre. A Rome , parixu des maîtres et des esclaves, elle avait été également stérile; elle s'y était occupée, ou à flatter la curiosité des princes, ou à lire dans les astres la chute des tyrans. Dans les premiers siècles 4e l'église, vouée aux enchanlem^nset aux mystères , elle avait cherché à lier commerce avec les puissances célestes ou infernales. Dans Constantinople , elle avait tourné autour des idées des anciens Grecs , comme autour des bornes du mond^. Chez les Arabes , ches ce peuple doublement esclave et par sa religion et par son gouvernement , elle avait eu ce même caractère d'esclavage , bornée à commenter un homme, au lieu d'étudier la nature. Dans les siècles barbares de l'Occident , elle n'avait été qu'un jargon absurde et ipsensé , que consacrait le fanatisme et qu'adorait la superstition. Enfin , à la renaissance des lettres , elle n'avait profité de quelques lumières , que pour se remettre par choix dans les chaînes d'Aristote. Ce philosophe , depuis plus de cinq siècles , combattu , proscrit , adoré, exconununié , et toujours vainqueur, dictait aux nations ce qu'elles devaient croire. Ses ouvrages étant plus connus , ses erreurs étaient plus respectées. On négligeait pour lui l'univers ; et les hommes , accoutumés depuis long-temps à se passer de l'évidence , croyaient tenir dans leurs mains les premiers principes
des choses , parce que leur ignorance hardie prononçait des mots ohscurs et vagues qu'ils croyaient entendre.
Voilà les progrès que l'esprit humain avait faits pendant trente siècles. On remarque , pendant cette longue révolution de temps , cinq ou six homfnes qui ont pensé et créé des idées ; et le reste du monde a travaillé sur ces pensées , comme l'artisan , dans sa forge, travaille sur les métaut que lui fournit la mine. Il j a eu plusieurs siècles de suite oii l'on n'a point avancé d'un pas vers la vérité ; il y a eu des nations qui n'ont pas contribué d'une idéeà lamas^ de» idées générales. Du siècle d'Aristote à celui de Descartes, j'aperooi* un vide de deux mille ans. Là , la pensée originale ^e perd , comme un fleuve qui meurt dans les sables , ou qui s'ensevelit sous terre, et qui ne reparaît qu'à mille Heues de là , sous de nouveaux cieux et sur une terre nouvelle. Quoi donc , y a-l-il pour l'esprit humain des temps de sommeil et de mort , comme il y en a de vie et d'activité ? Ou le don de penser par soi-même est-il réservé à on si petit nombre d'homme.^ ? ou les grandes combinaisons d'idées sont-elles bornéespar la nature et s'épuisent-elles avec rapidité? Dans cet état de l'esprit humain , dans cet engourdissement général , il fallait un homme qui remontât l'espèce humaine; qui ajoutât de nouveaux ressorts à l'entendement ; qui se ressaisît du don de penser ; qui vit ce qui était fait , ce qui restait à faire, et pourquoi les progrès avaient été suspendus tant de siècles ; un homme qui ei\t assez d'audace pour renverser , assez de génie pour reconstruire , assez de sagesse pour poser des fondemens sûrs, assez d'éclat pour éblouir son siècle et rompre l'enchantement des siècles passés ; un homme qui étonnât par la grandeur de ses vues ; un homme en état de rassembler tout ce que les sciences avaient imaginé , ou découvert dans tous les siècles , et de réunir toutes ces forces dispersées , pour en composer une seule force, avec laquelle îl remuât , pour ainsi dire , l'univers ; un homme d'un génie actif, entreprenant , qui sût voir oh personne ne voyait, qui désignât le but et qui traçât la route , qui seul et sans guide franchit, par-dessus le> précipices , un intervalle immense , et entraînât après lui le *genre humain : cet homme devait être Descartes. Ce serait sans doute un beau spectacle de voir comment la nature le prépara^de loin et le forma : mais qui peut suivre la nature dans sa marche? Il y a sans doute une chaîne des pensée» des hommes depuis l'origine du monde jusqu'à nous , chaîne qui n*est ni moins mystérieuse , ui moins grande que celle des êtres physiques. Les siècles ont influé sur les siècles , les nations snr ]e> nations, les vérités sur les erreurs, les erreurs sur les vérités. Tout se tient dans l'univers. Mais qui pourrait tracer la ligne ? On peut du moins entrevoir ce rapport général ; on peut dire que
>»aiis cette foule d'erreurs qui out inondé le monde ^ Descartes peut-être n'eût point trouve la route de la vérité. Ainsi , chaque philosophe , en s 'égarant , avançait le terme. Mais , laissant là les temps trop reculés , je veux chercher , dans le siècle même de Descartes, ou dans ceux qui ont immédiateme^g. précédé sa naissance , tout ce qui a pu servir à le former , en influant sur son génie.
Et d'ahord j'aperçois dans l'univers une espèce de fermentation*^ générale. La nature semhle être dans un de ces momens oii elle fait les plus grands efforts. Tout s'agite. On veut partout remuer les anoiennes homes ; on veut étendre la sphère humaine (2). Yasco de Gama découvre les Indes ; Colomh découvre l'Amérique ; Cortès et Pisarre subj uguent des contrées immenses et nouvelles; Magellan cherche les terres australes; Drack fait le tour du monde. L'esprit des découvertes anime toutes les nations. De grands changemens dans la politique et^ les religions ébranlent l'Europe , l'Asie et l'Afrique. Celte secousse se communique aux sciences. L'astronomie renaît dès le quinzième siècle. Copernic rétablit le système de Pythagore et le mouvement de la terre : pas immense fait dans la nature ! Tycho-Brahé ajoute aux observations de tous les siècles ; il corrige et perfectionne la théorie des planètes , détermine le lieu d'un grand nombre d'étoiles fixes , démontre la région que • les comètes occupent dans l'espace. Le nombre des phénomènes connus s'augmente. Le législateur des cieux parait ; Kepler confirme ce qui a été trouvé avant lui , et ouvre la route à des vérités nouvelles. Mais il fallait de plus grands secours. Les verres concaves et convexes , inventés par hasard au treizième siècle , sont réunis trois cents ans après , et forment le premier télescope. L'homme touche aux extrémités de la création. Galilée fait dans les cieux ce que les grands navigateurs faisaient sur les mers ; il aborde a de nouveaux mondes. Les satellites de Jqpiter sont connus. Le mou- .vement de la terre est confirmé par les phases de Vénus. La géo- Tnétrie est appliquée à la doctrine du mouvement. La force accélératrice dans la chute des corps est mesurée ; on découvre la pesanteur de l'air ; ou entrevoit son élasticité. Bacon fait le dénombrement des connaissances hupiaines , et les juge. Il annonce le besoin de refaire des idées nouvelles, et prédit quelque chose de grand pour les siècles à venir. Voilà ce que la nature avait fait pour Descartes avant sa naissance ; et comme par la boussole elle avait réuni les parties les plus éloignées du globe , par le télescope rapproché les dernières limites de^ deoK , par l'imprimerie elle avait établi la communication rapide du mouvement entre les esprits , d'un bout du monde à l'autre.
Tout était disposé pour une révolution ; déjà est né (3) celui
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qui doit faire ce grand changement ; il ne reste à la nature qne d'achever «on ouvrage , et de mûrir Descartes pour le genre hamain, comme elle a mûri le genre humain pour lui. Je ne m'ar* rête point sur son éducation (4) ; dès qu'il s'agit des âmes extraor* dînaires , il n'en«faut point parler. Il j a une éducation pour l'homme vulgaire ; il n'y en a point d'autre pour Thonmie de génie que celle qu'il se donne à lui-même ; elle consiste presque toujours à détruire la première. Descartes, par celle qu'il reçut, jugea son siècle ; déjà il voit au-delà ; déjà il imagine et pressent un nouvel ordre des sciences. Tel , de Madrid , ou de Gènes , Colomb pressentait l'Amérique.
La nature , qui travaillait sur cette âme et la disposait insen* siblement aux grandes choses , y avait mis d'abord une forte passion pour la vérité. Ce fut là peut-être son premier ressort. Elle y ajoute ce désir d'être utile aux hommes , qui s'étend à tous les siècles et à toutes les nations ; désir qu'on ne s'était point encore avisé de calomnier ; elle lui donne ensuite , pour le temp de sa jeunesse, une activité inquiète (5) , ces tourmens du génie , ce vide d'une âme que rien ne remplit encore , et qui se fatigue à chercher autour d'elle ce qui doit la fixer. Alors elle promène dans l'Europe entière et fait passer rapidement sous ses yeux les plus grands spectacles (6). Ellq lui présente , en Hollande, un peuple qui brise ses chaînes et devient libre, le fanatisme germant au sein de la liberté, les querelles de la religion changées en factions d'état; en Allemagne , le choc de la ligue protestante et de la ligne catholique , le commencement d'un carnage de trente années ; aux extrémités de la Pologne , dans le Brandebourg , la Poméranie et le Holstein , les contre-coups de cette guerre affreuse ; en Flandre , le contraste.de dix provinces opulentes reartées soumises à l'Espagne , tandis que sept provinces pauvres combattaient depuis cinquante ans pour leur liberté ; dans la Yalteline, les mouvemens de l'ambition espagnole , les précautions inquiètes de la cour de Savoie ; en Suisse, des lois et des mœurs, une pauvreté fière , une liberté sans orage ; à Gênes , toutes les factions des républiques , tout l'orgueil des monarchies ; k Venise , le pouvoir des nobles , l'esclavage du peuple , une liberté ty ranaique ; à Florence , les Médicis , lès arts et Galilée ; à Rome , tontes les nations rassemblées par la religion , spectacle qui vaut peut-être bien celui des statues et des tableaux ; en Angleterre , les droits des peuples luttant contre ceux des rois^ Charles I**^. sur le trône et ' Cromv^el encore dans la foule (7). L'âine de Dèscartes , à travers tous ces objets , s'élève et s'agrandit ; la religion , la politique , la liberté, la nature, la morale , tout contribue à étendre ses idées ; car on se trompe, si l'on croit que l'âme du philosophe doit se concentrer
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dans l'objet particulier qui l'occupe : il doit tout embrasser , tout voir. Il y a des points de réunion oii toutes les vérités se touchent, et la vérité universelle n'est elle-même que la chaîne de tous les rapports. Pour voir de plus près le genre bumain soi^s toutes lés faces, Descartes se mêle dans ces jeux sanglans des rois, oti le génie s'épuise à détruire , et oii des milliers d'hommes assemblés contre des milliers d'hommes , exercent le meurtre par art et par principes (8). Ainsi , Socrate porta les «armes dans sa jeunesse ; partout il étudie l'homme et le monde ; il analyse l'esprit humain ; il observe les opinions ^ suit leur progrès, examine leur influence, remonte à leur source. De ces opinions, les unes naissent du gouvernement , d'autres du climat , d'autres de la religion , d'autres de la forme des langues , quelques unes des mœurs , d'autres des lois , plusieurs de toutes ces causes réunies ; il y en a qui sortent du fond même de l'esprit humain et de la constitution de l'homme , et celles-là sont à peu près les mêmes chez tous les peuples ; il y en a d'autres qui sont bornées par les montagnes et par les fleuves ; car chaque pays a ses opinions comme ses plantes : toutes ensemble forment la raison du peuple. Quel spectacle pour un philosophe! Descartes en fut épouvanté. Yoilà donc, dit-il , la raison bumaine. Dès ce moment , il sentit s'ébranler tout l'édifice de ses connaissances ; il voulut y porter la main pour achever de le renverser ; , mais il n'avait pas encore assez de force , et il s'arrêta. Il poursuit ses observations , il étudie la nature physique ; tantôt il la considère dans toute son étendue, comme ne formant qu'un seul et immense ouvrage , tantôt il la suit dans ses détails. La natur^ vivante et la nature morte , l'être brut et l'être orga- ' nisé , les différentes classes de grandeurs et des formes , les destructions et les renouvellemens , les variétés et les rapports , rien ne lui échappe , comme rien ne l'étonné* J'aime à le voir debout sur la cime des Alpes, élevé par sa situation au-dessus de l'Europe entière , suivant de l'œil le cours du Pô, du Rhin, du Rhône et du Danube , et de là s'élevant par la pensée vers les cieux qu'il parait toucher , pénétrant dans les réservoirs destinés à fournir à l'Europe ces amas d'eaux immenses ; quelquefois observant à ses pieds les espèces innombrables de végétaux semés par la nature sur le penchant des précipices , ou entre les pointes des rochers ; quelquefois mesurant la hauteur de ces montagnes de glace , qui semblent jetées dans les vallons des Alpes pour les combler , ou méditant profondément à la lueur des orages (9). Ah ! c'est dans ces momens que l'âme du philosophe s'étend , devient immense et profonde comme la nature ; c'est alors que ses idées s'élèvent et parcourent l'univers. Insatiable de voir et de connaître , partout ou il passe , Descartes interroge la vérité ; il la demande à toua
lès Heux qu'il parcourt , il la poursuit de pays en pays : ^an< If villes prises d'assaut , ce sont les savans qu'il cherche. lVIaximi!»r: de Bavière Toit dans Prague , dont il s'est rendu maître , la capitale d'un royaume conquis ; Desc^rtes n*y voit que Fancxr séjour de Tycho-Brahé. Sa mémoire y était encore récente , iinterroge tous ceux qui l'ont connu ; il suit les traces de ses peursées ; il rassemble dans les conversations le génie d'un grrEw homme. Ainsi voyageaient autrefois les Pythafgore ^t les Platoc , lorsqu'ils allaient dans l'Orient étudier ces colonnes , archive> donations et monument des découvertes antiques; Descartes , à lew exemple , ramasse tout ce qui peut l'instruire ; mais tant d*id«>racquises dans ses voyages , ne lui auraient encoi^e servi de nea, s'il n'avait eu l'art de se les approprier par des méditations pn>fondes, art si nécessaire au philosophe , si inconnu an yiiJgaire. et peut-être si étranger à l'homme. En effet , qu'est-ce que mtditer? c'est ramener au cledans de nous notre existence répandue toute entière au dehors ; c'est nous retirer de l'univers poar habiter dans notre âme ; c'est anéantir toute l'activité des sens , pour augmenter celle de la pensée ; c'est rassembler en un point toote» les forces de l'esprit ; c'est mesurer le temps , non plus par le mouvement et par l'espace , mais par la succession lente on rapide des idées. Ces méditations , dans Descartes , avaient toanié en habitude (lo) ; elles le suivaient partout. Dans les voyages, dans les camps , dans les occupations les plus tumultueuses, il avait toujours un asile prêt où son âme se retirait au besoin ; c'était là qu'il appelait ses idées ; elles accouraient en foule ; la méditation les faisait naître ; l'esprit géométrique venait les enchaîner. Dè> sa jeunesse , il s'était avidement attaché aux mathématiques . comme au seul objet qui lui présentait l'évidence (i i) ; c'était là que son âme se reposait de l'inquiétude qui la tourmentait partoot ailleurs. Mais dégoûté bientôt des spéculations abstraites , le dédr de se rapprocher des hommes le rentrainait à l'étude de la nature; il se livrait à toutes les sciences ; il n'y trouvait pas la certitude de la géométrie, qu'elle ne doit qu'à la sim'plicité de son objet , mai> il y transportait du moins la méthode des géomètres; c'est d'eik qu'il apprenait à fixer toujours le sens des termes , et k n'eu abuser jamais , à décomposer l'objet de son étude , à lier le> conséquences aux principes , à remonter par l'analyse , k descendre par la synthèse. Ainsi , l'esprit géométrique afifermissait sa marche ; mais le courage et l'esprit d'indépendance brisaient devant lui les barrières pour lui frayer des routes. Il était né avec l'audace qui caractérise le génie , et sans doute les.événemens dont il avait été témoin , les grands spectacles de liberté qu'il avait vus en Allemagne , eu Hollande , dans la Hongrie et dans la
Boliéme , avaient contribué à développer encore en lui cette fierté d'esprit naturel. Il osa donc concevoir Tidée de s'élever contre les tyrans de la raison. Mais avant de détruire tous les préjugés qui étaient sur la terre , il fallait commencer par les détruire en- lui-même. Comment y parvenir ? comment anéantir des formes qui ne sont point notre ouvrage et qui sont le résultat nécessaire de mille combinaisons faites sans nous ? il fallait , pour ainsi dire , détruire son âme et la refaire. TanV de dif&cultes n'effrayèrent point Descartes. Je le vois pendant près de dix ans luttant contre lui-même pour secouer toutes les opinions. Il demande compte à ses sens de toutes les idées qu'ils ont portées dans son âme ; il examine tous les tableaux de son imagination, et les compare avec les objets réels ; il descend dans l'intérieur de «ies perceptions , qu'il analyse ; il parcourt le dépôt de sa mémoire et juge tout ce qui y est rassemblé ; partout il poursuit le préjugé ; il le cbasse de retraite en retraite ; son entendement , peuplé auparavant d'opinions et d'idées, devient un désert immense , mais oii désormais la vérité peut entrer (12).
Yoild donc la dévolution faite dans l'âme de Descartes; voilà ses idées anciennes détruites: i\ ne s'agit plus que d'en créer d'autres ; car , pour changer les nations , il ne suffit point d'abattre, il faut reconstruire. Dès ce moment. Descartes ne pense plus qu'à élever une philosophie nouvelle ; tout l'y invite ; les exhortations de ses amis , le désir de combler le vide qu'il avait fait dans ses idées , je ne sais quel instinct qui domine le grand «homme , et , plus que tout cela , l'ambition de faire des découvertes dans la nature , pour rendre les hommes moins misérables ou plus heureux ; mais pour exécuter un pareil dessein , il sentit qu'il fallait se cacher. Hommes du monde , si fiers de votre politesse et de vos avantages , souffrez que je vous dise la vérité ; ce n'est jamais parmi vou< que l'on fera , ni que l'on pensera de grandes choses ! vous polissez l'esprit , mais vous énervez le génie. Qu'a-t-il besoin de vos vains ornemens? sa grandeur fait sa beauté. C'est dans la solitude que l'homme .de génie est ce qu'il doit être; c'est là qu'il rassemble toutes les forces de son âme. Aurait-il besoin des hommes? n'a-t-il pas avec lui la nature? et il ne la voit point à travers les petites formes de la société, mais dans sa grandeur primitive , dans sa beauté originale et pure. Cest dans la solitude que toutes les heures laissent une trace , que tous les instans sont représentés par une pensée , que le temps est au sage , et le sage à lui-même. C'est dans la solitude surtout que l'âme a toute la vigueur de rindépendance (|3). Là , fiWt n'entend point le brAit des cha|pes que le despotisme et la
êuperstition secouent sur leurs esclaves ; elle est libre comme la pensée de rhoinmequi existerait seul. Cette indépendfnce , après la vérité, était la plus grande passion de Descartes ? Ne tous eo étonnes point, ces deux passions tiennent l'une à Tautre. La vérité est Vàliment d'une âme fiëre et libre , tandis que l'esclave n'ose même lever les yeux jusqu'à ell.e. C'est cet amour de la liberté qui engage Descartes à fuir tous les engagemens , à rompre tous les petits liens de société , à renoncer à ces emplois , qoi ne sont trop souvent que les cbaines de l'orgueil. H fallait qu'un homme comme lui ne fût qu'à la nature et au genre humain ; Descartes ne fut doue ni magistrat , ni militaire , ni homme de cour (i 4). U consentit à n'être qu'un philosophe, qu'un homme de génie , c'est-à-dire, rien aux yeux du peuple; il renonce même à son pays ; il choisit une retraite dans la Hollande ; c'est dans le séjour de la liberté qu'il va fonder une philosophie libre. Il dit adieu à ses parens ,.à ses amis , à sa patrie : il part (i5). L'amour de la vérité n'est plus dans son cœur un sentiment ordinaire , c'est un sentiment religieux qui élève et remplit son âme. Dieu , la nature , le» honunes ,\oi]à quels vont être , le reste de sa rie , les objets de ses pezxsées : il se consacre à cette occupation aux pieds des autels. O jour! ô moment remarquable dans l'histoire de l'esprit humain ! Je crois voir Descaries , avec le respect dont il était pénétré pour la divinité , entrer dans le temple et s'y prosterner; je crois l'entendre dire à Dieu : h O Dieu ! puist^ue t»\ m'as créé , je ne veux point mourir sans avoir médité sur tes ouvrages ; je vais chercher la vérité , si tu l'as mise sur la terre; je vais me pndre utile à l'homme , puisque je suis homme; m>utiens ma faiblesse , agrandis mon esprit , rends-le digne de la nature et de toi : si tu permets que j'ajoute à la perfection des hommes , je te rendrai grâce en mourant , et ne me repentirai point d'être né. »
Je m'arrête un moment ; l'ouvrage de la nature est achevé ; elle a préparé avant la naissance de Descartes tout ce qui devait influer sur lui ; elle lui a donné les prédécesseurs dont il avait besoin ; elle a jeté dans son sein les semences qui doivent y germer ; elle a établi entre son esprit et son âme les rapports nt'cessaires ; elle a fait passer sous ses yeux tous les grands spectacles et du monde physique et du monde moral ; elle a rassemblé autour de lui , ou dans lui , tous les ressorts ; elle a mis dans sa main tous lés instrumens; son travail est fmi ; ici commence celui de Descartes. Je vais faire l'histoire de ses pensées ; on verra une espèce de création ; elle embrassera tout ce qui est; elle présentera une uiachine immense , mue avec des ressorts ; on y trouvera
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le grand caractère de la simplicité , rencfaafneuient de toutes les parties , et souvent , comme dans la nature physique , un ordre réel caché sous un désordre apparent.
Je commence par oii il a conunencé lui-onéme (i6). Avant de mettre la main à^l'édiâce, il faut jeter les fondemens; il faut creuser jusqu'à la source de la vérité ; il faut établir l'évidence , et distinguer son caractère. Nous avons vu Descartes renverser toutes les fausses opinions qui étaient dans son âme ; il fait plus , il s'élève à un doute universel (17). Celui qui s'est trompé une fois , peut se tromper toujours. Aussitôt, les cieux , la terre , les figures , les sons , les couleurs , son corps même , et les sens avec lesquels il voyage dans l'univers , tout s'anéantit à ses yeux. Rien n'est assuré ; 'rien n'existe. Dans ce doute général , où trouver iin point d'appui? Quelle première yénté servira de base à toutes les vérités ? Pour Dieu , cette première vérité est partout ; Descartes la trouve dans son doute même : puisque je doute , je pense; puisque je pense, j'existe. Mais à quelle marque la .reconnaît-il ? A l'empreinte de l'évidence. Il établit donc pour principe de ne regarder comme vrai que ce qui est évident,' c'est-à-dire^ ce qui est clairement contenu dans l'idée de l'objet qu'il contemple. Tel est ce fameux doute philosophique de Descartes (18) ; tel est le premier pas qu'il fait pour en sortir , et la première règle qu'il établit. Cest cette règle qui a fait la révolution de l'esprit humain. Pour diriger l'entendement , il joint l'analyse au doute. Décomposer les questions et les diviser en plusieurs branches ; avancer par degrés des objets les plus simples aux plus composés , et des plus connus aux plus cachés ; combler l'intervalle qui est entre les idées éloignées , et le remplir par toutes les idées intermédiaires; mettre dans ces idées un tel enchaînement, que toutes se déduisent aisément les unes des autres , et que les énoncer , ce soit , pour ainsi dire , les démontrer ; voilà les autres règles qu'il a établies , et dont il a donné l'exemple (19). On entrevoit déjà toute la marche de sa philosophie. Puisqu'il faut commencer par ce qui est évident et simple, il établira des principes qui réunissent ce doubfe caractère. Pour raisonner sur la nature , il s'appuiera sur des axiomes , et déduira des causes générales tous les effets particuliers. Ne craignons pas de l'avouer ; Descartes a tracé un plan trop élevé pour l'homme. Ce génie hardi a eu l'ambition de connaître , comme Dieu même connaît, c'est-à-dire, par les principes; mais sa méthode n'en est pas moins la créatrice de la philosophie. Avant lui , il n'y avait qu'une logique de mots. Celle d'Aristote apprenait plus à définir et à diviser , qu'à connaître ; à tirer toutes les conséquences , qu'à découvrir les principes. Celle des scholastiques y absurdement
subtile , laissait les réalités , pour s^égarer clang dei abstractions barbares. .Celle de Raimond Lulle n'était qu'un assemblage de caractères magiques , pour interroger sans entendre , et répondre sans être entendu. C'est Descartés qui créa cette logique intérieure de rame, par laquelle l'entendement se rend compte à lui-même de tontes ses idées ; calcule sa marche, ne perd jamais de vae le point d'oii il part et le terme oii il peut arriver; esprit de raison plutôt que de raisonnement, .et qui s'applique à tous les arts comme à toutes les sciences.
Sa méthode est créée ; il a fait comme ces grands architectes , qui , concevant des ouvrages nouveaux , commencent par se faire de nouveaux instrumens et des machines nouvelles. Aidé de se^ cours , il entre dans la métaphysiqjue. Il y jette d'abord un re* gard ; qu'aperçoit-il ? une audace puérile de l'esprit humain , des êtres imaginaires , des rêveries profondes , des mots barbares ; car , dans tous- les temps , l'homme , quand il n'a pu connaître , a créé des signes pour représenter des idées qu'il n'avait pas , et il a pris ces signes pour des connaissances. Descartes vit d'un coup d'œil ce que devait être la métaphysique. Dieu , l'âme et les principes généraux des sciences, yoilà ses objets (20), Je m'élève avec lui jusqu'à la première cause. Newton U cherche dans les mondes : Descartes la cherche dans lui-même. Il s'était convaincu de l'existence de son âme ; . il avait senti en lui Vètre qui pense , c'est-à-dire , l'être qui doute , qui nie , qui affirme , qui conçoi4: , qui veut, qui a des erreurs , qui les combat. Cet être intelligent est donc sujet à des imperfections. Mais toute idée d'imperfection suppose l'idée d'un être plus parfait ; de l'idée du parfait naît l'idée de l'infini. D'où lui naît cette idée? Comment l'homtne , dont les facultés sont si bornées , l'homme qui passe sa vie à tourner dans l'intérieur d'un cercle étroit , comment xet être si faible a-t-il pu embrasser et concevoir l'infini ? Cette idée ne lui est-elle pas étrangère? Ne suppose-t-elle pas hors de lui un être qui en soit le modèle et le principe ? Cet être n'est-il pas Dieu ? Toutes les autres idées claires et distinctes que l'homme trouve en lui , ne renferment que l'existence possible de leur objet : l'idée seule de l'être parfait renferme une existence nécessaire. Cette idée est pour Descartes le commencement de la grande, chaîne. Si tous les êtres créés sont une émanation du premier être ; si toutes les lois qui font l'ordre physique et l'ordre moral , sont , ou des rapports nécessaires que Dieu a vus , ou des rapports qu'il a établis librement , en connaissant ce qui est le plus conforme à ses attributs , on connaîtra les lois primitives de la nature. Ainsi la connaissance de tous les êtres se trouve enchaînée à celle du premier. C'est elle aussi qui affermit la marche
cie Tesprit humain , et sert de hase à ]'éviden):e. C'est eUe qui , en m'apprenant que la vérité étemelle ne peut me tromper , m'ordonne de regarder comme vrai tout ce que ma raison me présentera comme évident.
Appuyé de ce principe , et sûr de sa marche , Descartes passe à l'analyse de son âme. U a remarqué que, dans son doute , l'étendue , la figure et le mouvement s'anéantissaient pour lui. Sa pensée seule demeurait; seule elle restait ijumuablement attachée à son être , sans qu'il lui fût possible de Ten séparer. Il peut donc concevoir diiïtinctement que sa pensée existe , sans que rien n'existe autour de lui. L'âme se conçoit donc dans le corps. De là naît la distinction de l'être pensant et de l'être matériel. Pour juger de la nature des deux substauces , Descartes cherche une propriété générale , dont toutes les autres dépendent. C'est l'étendue dans la matière ; dans l'âme , c'est la pensée. De l'étendue naissent la figure et le mouvement ; de la pensée naît la faculté de sentir , de vouloir , d'inuiginer. L'étendue est divisible de sa nature ; la pensée est simple et indivisible. Comment ce qui est simple appartiendrait-il à un èXve composé de parties ? comment des milliers d'élémens qui forment un corps j pourraient-ils former une perception ou^. un jugement unique? Cependant il existe une chaîne secrète entre l'âme et le corps. L'âme n'est«elle que semblable au pilote qui dirige le vaisseau ? Non , elle fait un tout avec le vaisseau qu'elle gouverne. C'est donc de l'étroite correspondance qui est entre les mouvemens de l'un et les sensations ou pensées de l'autre , que dépend la liaison de ces deux principes si divisés et si unis (21). C'est ainsi que Descartes tourne autour de son être , et examine tout ce qui le compose. Nourri d'idées intellectuelles, et détaché de ses sens, c'est son âme qui le frappe le plus. Voici une pensée faite pour étonner le peuple , mais que le philosophe concevra sans peine. Descartes est plus sûr de l'existence de son âme , que de celle de son corps.. En effet , que sont toutes les sensations , sinon un avertissement éternel pour l'âme , qu'elle existe? Peut-elle sortir hors d'elle-même y sans y rentrer à chaque instant par la pensée? Quand je parcours tous les objets de l'univers, ce n'est jamais que ma pensée que j'aperçois. Mais comment cette âme franchitelle l'inlervalle immense qui est entre elle et la matière? Ici Descartes reprend son analyse et le fil de sa méthode. Pour juger s'il existe des corps , il consulte d'abord ses idées. ïi trouve dans son Ame les idées générales d'étendue, de grandeur, de figure, de situation , de mouvement , et une foule de perceptions particulières. Ces idées lui apprennent bien l'existence de la matière , comme objet mathématique , mais ne lui disent rien de son exis«
teace physique et réelle. Il interroge ensuite son imagination ; elle lui offre une suite de tableaux où des corps sont représenté» : sans doute l'original de ces tableaux existe , mais ce n'est encorr qu'une probabilité. Il remonte jusqu'à ses sens. Ce sont enx qm font la communication de Tâme et de l'univers, ou plutôt ce sont eux qui créent l'univers pour l'âme. Us lui portent chaqne portion du monde en détail , par une métamorphose rapide ; la sensation devient idée.^ et l'âme voit dans cette idée, coname dans un miroir , le monde qui est hors d'elle. Les sens sont donc les messagers de l'âme ; mais quelle foi peut-elle ajouter à leur rapport? Souvent ce rapport la trompe. Descartes remonte alon jusqu'à Dieu. D'un coté, la véracité de l'Etre suprême; de l'autre, le penchant irrésistible de l'homme à rapporter ses sensations à des objets réels qui existent hors de lui ; voilà les motif» qui le déterminent , et il se ressaisit de Funivers physique qui lui échappait.
Ferai-je voir ce grand homme , malgré la circonspection de sa marche , s'égarant dans la métaphysique , et créant son système des idées innées? Mais cette erreur même tenait à son génie. Accoutumé â des méditations profondes , habitué à vivre Ichu des sens , à chercher dans son âme , ou dans l'essence de Dieu » i origine , l'ordre et le fil de ses connaissances , pouvait-îl soupçonner que l'âme fût entièrement dépendante des sens pour les idées ? I^'était-il pas trop avilissant pour elle, qu'elle ne fût occupée qu'à parcourir le monde physique , pour y ramasser les matériaux de ses connaissances , comme le botaniste qui cueille ses végétaux ; on à extraire des principes de ses sensations , comme le chimiste qui analyse les corps? Il était réservé à Locke de nous donner, sur les idées , le vrai système de la nature , en développant un principe connu par Aristote et saisi par Bacon , mais dont Locke n'est pas moins le créateur : car un principe n'est créé que lorsqu'il est démontré aux hommes. Qui nous démontrera de même ce que c'est que l'âme des bêtes ? quels sont ces êtres singuliers , si supérieurs aux végétaux par leurs organes , si inférieurs à lliomme par leurs facultés? quel est ce principe qui , sans leur donner b raison , produit en eux des sensations , du mouvement et de h vie? Quelque parti que l'on embrasse, la raison se trouble, U dignité de l'homme s'offense , ou la religion s'épouvante. Chaque système est voisin d'une erreur ; chaque route est sur le bord d'un précipice. Ici , Descartes est entraîné , par la force des conséquences et renchainement de ses idées , vers un système aussi singulier que hardi , et qui est digne au moins de la grandeur de Dieu. En effet, quelle idée plus sublime que de concevoir une multitude innombrable de machines , à qui l'organisation tient
lieu de* principe intelligent ; dont tous les Ressorts sont difiereus 1 selon les différentes espèces et les différens buts de la création ; oii tout est prévu , tout combiné pour la conservation et la repro* duction des êtres ; où toutes les opérations sont le résultat toujojurs sàr des 'lois du mouvement ; oii toutes les causes qui doivent produire d^s millions d'effets, sont arrangées jusqu'à la lin des siçcles , et ne dépendent que de la correspondance et de Tharmo» nie de quelque partie de matière? Avouons-le ; ce système donne la plus grande idée de l'art de l'éternel géomètre y comme l'appe* lait Platon. C'est ce même caractère de grandeur que l'on a trouvé depuis dans ^l'harmonie préétablie de Leibnitz; caractère plus propre que tout autre a séduire les hommes de génie , qui aiment mieux voir tout en un instant dans une grande idée , que de se traîner sur des détails d'observation^ et sur quelques vérités éparses et isolées.
Descartes s'est élevé à Dieu , est descendu dans son âme , a saisi sa pensée , l'a séparée de la matière y s'est assuré qu'il existait des corps hors de lui. Sûr de tous les principes de ses connaissances, il va maintenant s'élancer dans l'univers physique: U va le parcourir, l'embrassef, le connaître ; mais auparavant il per-* fectionne l'instrument de la géométrie dont il a besoin. C'est ici une des parties les plus solides de la gloire de Descartes ; c'est ici qu'il a tracé une route qui sera éternellement marquée dans l'his» toire de l'esprit humain. L'algèbre était créée depuis long-temps» Cette géométrie métaphysique , qui exprime tous les rapports par des signes universels , qui facilite le calcul en le généralisant , opère, sur les quantités inconnues, comme si elles étaient connues ; accélère la marche , et augmente l'étendue de l'esprit , en substituant un signe abrégé à des combinaisons nombreuses ; cette science , inventée par les Arabes , ou du moin^ transportée par eux en Elspagne , cultivée par les Italiens , avait été agrandie et perfectionnée par un Français ; mais, malgré les découvertes importantes de l'illustré Yiète , malgré un pas ou deux qu'on avait faits après lui en Angleterre , il restait encore beaucoup à découvrir. Tel était le sort de Descartes , qu'il ne pouvait approcher d'une science , sans qu'aussitôt elle ne prit une face nouvelle. D'abord il travaille sur les méthodes de l'analyse pure. Pour soulager l'imagination, il diminue le nombre des signes ; il représente, par des chiffres , les puissances des quantités , et simplifie , pour ainsi dire , le mécanisme algébrique. Il s'élève ensuite plus haut ; il trouve sa fameuse méthode des indéterminées, artifice plein d'adresse, oii l'art , conduit par le génie , surprend* la vérité , en paraissant s'éloignéi* d'elle ; il apprend à connaître le nombre et la nature des racines dans cj^f^c^ue équation , par la combinaison I. 3a
successive des signes ; règle aussi utile que simple , que la jalousie et l'ignorance ont attaquée , que la rivalité nationale a disputve à Descartes , et qui n'a été démontrée que depuis quelques années (a). C'est ainsi que les grands hommes découvrent , comme par inspiration , des vérités que les hommes ordinaires n'entendent quelquefois qu'au hout de cent ans de pratique et d'ëtnde ; et celui qtri déniontre ces vérités après eux , acquiert encore une gloire immortelle. L'algèbre ainsi perfectionnée, il restait un pa« plus difficile à faire. La méthode d'Apollonius et d'Archimède , qui fut celle de tous les anciens géomètres , exacte et rigoureuse pour les démonstrations , était peu utile pour les découverte». Semblable à ces machines qui dépensent une quantité prodigieuse de forces pour peu de mouvement , elle consumait l'esprit dans un détail d'opérations trop compliquées, et le traînait lentement d'une vérité à l'autre. 11 fallait une méthode plus rapide. Il fallait un instrument qui élevât le géomètre à une hauteur d'oii il put dominer sur toutes ces opérations , et, sans fatiguer sm vue , voir d'un coup d'oeil des espaces imoienses se resserrer comme en uif point. Cet instrument , c'est Descartes qui l'a créé ; c'est l'application de l'algèbre à la géométrie. Il commença donc par traduire les lignes , les surfaces et les solides , en cwitctères algébriques ; mais ce qui était l'effort du génie , c^ébit après îa résolution du problème , de traduire de nouveau les caractères algébriques en figures. Je n'entreprendrai point de détailler les admirables découvertes sur lesquelles est fondée cette analyse, créée par Descartes. Ces vérités abstraites et pures , faites pour être mesurées par le compas , échappent au pinceau de l'éloquence ; et j'affaiblirais l'éloge d'un grand honnne, en cherchant à peindre ce qui ne doit être que calculé. Contentonsnaous de remarquer ici que , par son analyse , Descartes fit faire plus de progrès à la géométrie , qu'elle n'en avait fait depuis la création du monde. 11 abrégea les travaux , il multiplia les forces , il donna une nouvelle marche à l'esprit humain. C'est l'analyse qui a été l'instrument de toutes les grandes découvertes des modernes. C'est l'analyse qui, dans les mains des Leibnits, des Newton et des fiernoulli , a produit cette géométrie nouvelle et sublime ', qui soumet l'infini au calcul. Voilà l'ouvrage de Descartes. Quel est donc cet homme extraordinaire, qui a laissé si loin de lui tous les siècles passés, qui a ouvert de nouvelles routes aux siècles à venir, et qui, dans. le sien , avait à peine trois hommes qui fussent en état de l'entendre ? Il est vrai qu'il avait répandu sur tonte sa géométrie une certaine obscurité } soit qu'accoutumé à franchir d'un saut des intervalles immenses , il ne s'aperçût pas seulement (a) Voyez les Mémoires de l'Académie des Sciences , année 1741.
de toutes les idées intermédiaires qu'il supprimait, et qui sont des points d'appui nécessaires à la faiblesse ; soit que son dessein fût de secouer l'esprit humain ^et de l'accoutumer aux grands elTorts; soit enfin que , tourmenté par des rivaux jaloux et faibles , il voulut les accabler de son génie , et les épouvanter de toute la distance qui était entre eux et lui (22).
Mais ce qui prouve le mieux toute l'étendue de l'esprit de Descartes , c'est qu'il est le premier qui ait conçu la grande idée de réunir toutes les sciences , et de les faire servir à la perfection l'une de l'autre. On a vu qu'il avait transporté dans sa logique la méthode des géomètres. Il se servit de l'analyse logique pour perfectionner l'algëjïire ; il appliqua ensuite l'algèbre à la géométrie ; la géométrie et l'algèbre à la mécanique ; et ces trois sciences combinées ensemble, à l'astronomie. C'est donc à lui qu'on doit les premiers essais de l'application de èa géométrie à la physique ; application qui a créé encore une science toute nouvelle. Armé de tant de forces réunies , Descartes marche à la nature ; il entreprend de déchirer ses voiles , et d'expliquer le système du inonde. Voici un nouvel ordre de choses : voici des tableaux jAus grands » peut-être , que ceux que présente l'histoire de toutes les nations et de tous les empires (28).
Qu'on me donne de la matière et du mouvement , dit Descartes, et \e vais créer un monde. D'abord il s'élève par la pensée , ve^s les cieux , et de là il embrasse l'univers d'un coup d'œil. Il voit le monde entier exhume une seule et immense machine , dont les roues et les ressorts ont été disposés au commencement, de la manière la plus simple, par une main éternelle. Parmi cette quantité eifroyable de corps et de mouvemens , il cherche la disposition des centres. Chaque corps a son centre particulier ; chaque système a son centre général. Sans doute aussi il y a un centre universel, autour duquel sont rangés tous les systèmes de la nature. Mais oh est-il? et dans quel point de l'espace? Descartes plaqp dans le soleil le centre du système auquel nous sommes attachés. Ce système est une des roues de la machine; le soleil est le point d'appui. Cette grande roue embrasse dix-huit cent millions de lieues dans sa circonférence , à ne compter que jusqu'à l'orbe de Saturne. Que serait-ce si on pouvait suivre la marche excentrique des comètes? Cette roue de l'univers doit communi* quer à une roue voisine, dont la circonférence est peut-être plus grande encore.' Celle-ci communique à une troisième , cette troisième à une autre, et ainsi de suite , dans une progression infinie, jusqu'à celles qui sont bornées par les dernières limites de l'espace. Toutes , par la communication du mouvement , se balancent et se contrebalancent; agissent et réagissent l'une sur
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l'autre, se servent muttiellement de poids et de contrepoids, d'où résulte l'équilibre de chaque système, et de chaque équîh'bre particulier, l'équilibre du monde. Telle est Tidée de cette grande machine , qui s'étend à plus de centaines de millions de lieues que l'imagination n'en peut concevoir , et dont toutes les roues sont des mondes combinés les uns avec les autres.
C'est cette machine que Descartes conçoit , et qu'il entreprend de créer avec trois lois de mécanique. Mais auparavant il établit les propriétés générales de l'espace , de la matière et du mouvement. D'abord , comme toutes les parties sont enchaînées , que nulle part le mécanisme n'est interrompu , et que la matière seule peut agir sur la matière, il faut que tout soit plein. Il admet donc un fluide immense et continu , qui circule entre les parties et l'univers ; ainsi le vide est proscrit de la nature. L'idée de l'espace est nécessairement liée à celle de l'étendue ; et Descartes confond l'idée de l'étendue avec celle de la matière ; car on peut dépouiller successivement les corps de toutes leurs qualités ; mais l'étendue y restera, sans qu'on puisse jamais l'en détacher. C'est donc l'étendue qui constitue la matière , et c'est la matière qui constitue l'espace. Mais oii sont les bornes de l'espace? Descartes ne les conçoit nulle part , parce que l'imagination peot toajours l'étendre au-delà. L'univers est donc illimité : il semble que l'ànae de ce' grand homme eût été trop resserrée par les bornes du monde; il n'ose point les fixer. Il examine ensuite les lois du mouvement : mais qu'est-ce que le mouvement? Cest le plus grand phénomène de la nature , et le plus inconnu. Jamais l'homme ne saura comment le mouvement d'un corps peut passer dans un autre. Il faut donc se borner à connaître par quelles lois générales il se distribue, se conserve , ou se détruit ; et c'est ce que personne n'avait chei^ ché avant Descartes: Cest lui qui , le premier, a généralisé tous les phénomènes, a comparé tous les résultats et tous les effets, pour en extraire ces lois primitives; et puisque dans les mers, sur la terre et dans les cieux , tout s'opère par le monveiftent , n'était-ce pas remettre aux hommes la clef de la nature ? 11 se trompa , je le sais ; mais , malgré son erreur , il n'en est pas moins l'auteur des lois du mouvement. Car , pendant trente siècles , les philosophes n'y avaient pas même pensé ; et dès qu'il en eut donné de fausses , on s'appliqua à chercher les véritables. Trois mathématiciens célèbres (a) les trouvèrent en même temps ; c'était l'effet de ses recherches , et de l|i secousse qu'il avait donnée aux esprits. Du mouvement- il passe à la matière , chose aussi incompréhensible pour l'homme. Il admet une matière primitive , unique , élémentaire , source et principe de tous les êtres , divisée (a) Hnyghens , .Wallis et Wren.
DE DESCARTES. > /{gS
eC ditisîMe à l'infini ; qui se modifie par le mouvement ; qui se compose et se décompose ; qui végète ou s'organise ; qui , par l'activité rapide de ses parties , devient fluide ; qui , par leur repos, demeure inactive et lente ; qui circule sans cesse dans des moules et des filières innombrables , et par l'assemblage des formes , constitue l'univers. C'est avec cette matière qu'il entreprend de créer un monde.
. . Je n'entrerai point dans le détail de cette création. Je ne peindrai point ces trois élémens si connus , formés par des millions de particules entassées , qui se heurtent , se froissent et se brisent ; ces élémens empoi*tés d'un mouvement rapide autour de divers centres , et marchant par tourbillons ; la force centrifuge qui naît du mouvement circulaire ; chaque élément qui se place à différentes distances , à raison de sa pesanteur ; la matière la plus déliée qui se précipite vers les centres et y va former des soleils ; la plus massive rejetée vers les circonférences ; les grands tourbillons qui engloutissent les tourbillons voisins trop faillies pour leur résister, et les emportent dans leur cours; tous ces tourbillons roulans dans l'espace immense , et chacun en équilibre , à raison de leur masse et de leur vitesse. C'est au physicien , plutôt qu'à l'orateur , à donner l'idée de ce système , que l'Europe adopta avec transport , qui a présidé si long-temps au mouvement des cieux , et qui est aujourd'hui tout-à-fait renversé. En vain les hommes les plus savans du siècle passé et du nôtre, en vain les Huyghens, les.Bulfinger, les Malebrancbe , les Leibnitz , les Kircher et les Bernoulli , ont travaillé à réparer ce grand édifice ; il menaçait ruine de toutes parts , et il a fallu l'abandonner. Gardons-nous, cependant de croire que ce système, tel qu'il est , ne soit pas l'ouvrage d'un génie extraordinaire. Personne encore n'avait conçu une machine aussi grande ni aussi vaste ; personne n'avait eu l'idée de rassembler toutes les observations faites dans tous Jes siècles , et d'en b^ir un système général du monde ; personne n'avait fait un usage aussi beau des lois de l'équilibre et du mouvement ; personne , d'un petit nombre de principes simples n'avait tiré une foule de conséquences si bien enchaînées. Dans un temps oii les lois du mécanisme étaient si peu connue^ , où les observations astronomiques étaient si imparfaites , il est beau oavoir même ébauché l'univers. D'ailleurs , tout semblait inviter l'homme a croire que c'était là le système de la nature ; du moins le mouvement rapide de toutes les sphères , leur rotation sur leur propre centre , leurs orbes plus ou moins réguliers autour d'un centre commun , les lois de l'impulsion établies et connues dans tous les corps qui nous entonnent ^ l'analogie de la terre avec les cieux , l'en-
cTiaînemenl de tous les corps de Tunivers, enchaînement qui doit être formé par des liens physiques et réels; tout semble nous dire que les sphères célestes commutiiquent ensemble , et sont entraînées par un fluide invisible et immense qui circule antoiir d'elles. Mais quel est ce fluide ? quelle est cette impulsion ? quelles sont les causes qui la modifient , qui l'altërent et qui la changent? comment toutes ces causes se combinent -elles ou se divisent-elles , pour produire les plus élonnans effets ? Cest ce qae De.>cartes ne nous apprend pas ; c'est ce que l'homme ne saura peut-être jamais bien ; car la géométrie , qui est le plus grand instrument dont on se serve aujourd'hui dans la physique , n*a de prise que sur les objets simples. Aussi Newton , tout grand qu'il était , a été obligé de simplifier l'univers pour le calculer. II a fait mouvoir tous les astres dans des espaces libres : dès lors plus de fluide, plus de résistance, plus de frottement; les liens qui unissent ensemble toutes les parties du monde , ne sont plus que des rapports de gravitation , des êtres purement malhéiuatiques. Il faut en convenir , un tel univers est bien plus aisé à calculer que celui de Descartes , oii toute action est fondée sur un mécanisme. Le Newtonien , tranquille dans son cabinet, calcule la marche des sphères , d'après un seul principe qui agit toujours d'une manière uniforme. Que la main dii génie , qui préside à l'univers , saisisse le géomètre , et le transporte tout à coup dans le monde de Descartes. Viens , monte , franchis Vintervalle qui te sépare des cieux , approche de Mercure , passe l'orbe de Vénus , laisse Mars derrière toi , viens te placer entre Jupiter et Saturne ; te voilà à quatre-vingt mille diamètres de ton globe. Regarde maintenant ; vois- tu ces grands corps, qui de loin te paraissent mus d'une manière uniforme ? Vois leurs agitations et leurs balancemens , semblables a ceux d'un vaisseau tonrmenté par la tempête , dans un fluide qui presse et qui bouillonne ; vois et talcule , si tu peux , ces mouvemens. Ainsi, quand le système de Descartes n'eût point été aussi défectueux , ni celui de Newton aussi admirable , les géomètres devaient , par préférence , embrasser le dernier ; et ils l'ont fait. Quelle main plus hardie, profitant des nouveaux phénomènes connus et des découvertes nouvelles ,«9sera^ reconstruire , avec plus d'audace et de solidité , ces tourbillons , que Descartes lui-même n'éleva que d'une main faible ? ou , rapprochant deux empires divisés , entreprendra de- réunir l'attraction avec l'impulsion , en découvrant la chaîne qui les joint; ou peut-être nous apportera une nouvelle loi de la nature inconnue jusqu'à ce jour , qui nous rendra compte également , et des phénomènes des cieux et de ceux de la terre ; mais l'exécution de ce projet est encore reculée.
Au siècle de Descartes , il n'était pas temps d'eicpliquer le sys-^ tëme du monde : ce temps n'est pas venu pour nous ; peut-être l'esprit humain n'est-il qu'à son enfance ? combien de siècles £audra-t-il .encore , pour que cetle^ grande entreprise vienne à sa maturité ? Combien de fois faudra-t-il que les comètes les plus éloignées se rapprochent de nous^ et descendent dans la partie intérieure de leurs orbites ? Combien faudra-t-il découvrir dans le mande planétaire , ou de satellites nouveaux , ou de nouveaux phénomènes de satellites déjà connus ? Combien de mouvemens irréguliers assignera leurs véritables causes? Combien perfectionner les moyens d'étendre notre vue aux plus grandes distances ou par la réfraction , ou par la réflexion de la lumière ? combien attendre de hasards qui serviront mieux la philosophie que des siècles d'observations? combien découvrir de chaînes et de fils imperceptibles , d'abord entre tous les êtres qui nous environnent , ensuite entre les êtres éloignés ? et peut-être , après ces collections immenses de faits , fruit de deux ou trois cents siècles , combien de bouleversemens et de révolutions ou physiques ou morales sur le globe suspendront encore , pendant des milliers d'années , les progrès de l'esprit humain dans cette étude de la nature ? Heureux si , après ces longues interruptions , le genre humain renoue le fil de ses connaissances au point où il arvait été ronypu ! C'est alors , peut-être , qu'il sera permis à l'homme de penser à faire un système du monde ; et qœ ce qui a été commencé dans l'Egypte et dans l'Inde , poursuivi dans la Grèce ^ repris et dév^ppé en Italie , en France , en Allemagne et en Angleterre , ^Tchevera peut-être , ou dans les pays intérieurs de l'Afrique , ou dans quelque endroit sauvage de l'Amérique septentrionale ou des terres australes , tandis que notre Europe savante ne sera plus qu'une solitude barbare , ou sera peut-être engloutie sous les flots de l'Océan, rejoint à la Méditerranée. i4.1ors on se souviendra de Descartes , et son nom sera prononcé , peut-être , dans des lieux oii aucun son ne s'est fait entendre depuis la naissance du monde.
Il poursuit sa création; des cieux,il "descend sur la terre; les mêmes mains qui ont arrangé et construit les corps célestes , travaillent à la composition du globe de la terre ; toutes les parties tendent vers le centre ; la pesanteur est l'effet de la force centrifuge du tourbillon. Ce fluide , qui tend à s'éloigner, pousse vers le centre tous les corps qui ont moins de force que lui pour s'échapper : ainsi , la matière n'a par elle-même aucun poids. Bientôt tout devait changer ; la pesanteur est devenue une qualité primitive et inhérente , qui s'étend à toutes les distances et à tons les mondes , qui fait graviter toutes les parties les unes vers les
auh-es , retient la lune dans son orbite , et fait tomber les corps sur k terre. On devait faire plus , on devait peser les astres , monument singulier de Taudaée de l'homme. Mais toutes ces grandes découvertes ne sont <fke des .calculs sur les effets ; De»— cartes, plus hardi, a osé chercher la cause. 11 continue sa marche ; l'air fluide léger , élastique et transparent se détache des parties terrestres plus épaisses , et se balance dans l'atmosphère ; le fea naît d'une agitation plus vive , et acquiert son activité brûlante ; l'eau devient un fluide , et ses gouttes s'arrondissent ; les montagnes s'élèvent et les abîmes des mers se creusent ; un balancement périodique soulève et abaisse tour à tour les flots et remue la masse de l'Océan , depuis la surface jusques aux plus grandes profondeurs; c'est le passage de la lune au-dessus du méridien, qui presse et resserre les torrens du fluide contenus entre la lune et l'Océan. L'intérieur du globe s'organise , une chaleur féconde part du centre de la terre et se distribue dans toutes ses parties ; les sels , les bitumes et les soufres se composent ; les minéraux naissent de plusieurs mélanges ; les veines métalliques s'étendent, les volcans s'allument , l'air dilaté dans les cavernes souterraines éclate et donne des secousses au globe. De plus grands prodiga s'opèrent ; la vertu magnétique se déploie , l'aimant attire et repousse , communique sa force et se dirige vers les pôles du monde ^ le fluide électrique circule dans les corps , et le frotlQ|^enl le rend actif. Tels sont les principaux phénomènes du globe que nous habitons , et que Descartes entreprend d'expliquer. Il soulève une partie du voile qui les couvre ; mais ce |^be est enveloppé d'une masse invisible et flottante, qui est entramée du même mouvement que la terre , presse sur sa face , y attache tous les corps : c'est l'atmosphère , océan élastique , et qui , comme le nôtre , est sujet à des altérations et à des tempêtes ; région détachée de l'homme , et qui , par son poids , a sur l'homme la plus grande influence ; lieu oii se rendent sans cesse les particukf échappées de tous les êtres ; assemblage des ruines de la nature, ou volatilisées par le feu , ou dissoutes par l'action de l'air, on pompées par le soleil ; laboratoire immense , 011 toutes ces parties isolées et extraites d'un million de corps diflerens, se réunissent de nouveau , fermentent , se compK>sent , produisent de nouvelles formes , et offrent aux yeux ces météores variés qui étonnent le peuple et que recherche le philosophe. Descartes, après avoir parcouru la terre , s'élève dans cette région (24). Déj4on commençait dans toute l'Europe à étudier la nature de l'air. Galilée le premier avait découvert sa pesanteur ; Toricelli avait mesuré la pression de Tatmosphère ; on l'avait trouvée égale à un cylindre d'eau de même base et de trente-deux pieds de hauteur , ou à ui^
colonne de vif- argent de vingt-neuf pouces. Ces expériences n'étonnent point Descartes : elles étaient conformes à ses principes ; il avait deviné la 'nature avant qu'on l'eût mesurée. C'est lui qui donne à Pascal l'idée^de sa fameuse expérience sur une haate montagne {a) ; expérience qui confirma toutes les autres , parce qu'on vit que la colonne du mercure baissait à proportion que la colonne d'air diminuait en hauteur. Pourquoi Pascal n'a-t-il point avoué qu'il devait cette idée à Descartes? n'étaient-ils pas tous deux assez grands pour que cet aveu pût l'honorer ?
Les propriétés de l'air , sa fluidité , sa pesanteur et son ressort le rendent un des agcns les plus universels de la nature : de son élasticité naissent les vents. Descartes les examine dans leur marche ; il les voit naître sous l'impression du soleil qui raréfie les vapeurs de l'atmosphère ; suivre entre les tropiques le cours de cet astre , d'Orient en Occident; changer de direction à trente degrés de l'équateur ; se charger de particules glacées, en traversant des montagnes couvertes de neiges ; devenir secs et brûlans en parcourant la zone torride ; obéir sur les rivages de l'Océan au mouvement du flux et du reflux; se combiner par mille causes différentes des lieux , des météores et des saisons ; former partout des courans ou lents ou rapides , plus réguliers sur l'espace immense et libre des mers , plus inégaux sur la terre , oii leur direction est continuellement changée par le choc des forêts, des villes et des montagnes qui les brisent et qui les réfléchissent. Il pénètre ensuite dans les ateliers secrets de la nature ; il voit la vapeur en équilibre se condenser en nuage; il analyse l'organisation des neiges et des grêles ; il décompose le tonnerre , et assigne l'origine des tempêtes qui bouleversent les mers, ou ensevelissent quelquefois l'Africain et l'Arabe sous des monceaux de sable.
Un spectacle plus riant vient s'offrir ; l'équilibre des eaux suspendues dans le nuage s'est rompu ; la verdure des campagnes est hymectée ; la nature rafraîchie se repose en silence ; le soleil brille , un arc paré de couleurs éclatantes se dessine dans l'air ; Descartes en cherche Is^ pause ; il la trouve dans l'action du soleil sur les gouttes d'eau qui composent la nue ; les rayons partis de cet astre tombent sur la surface de la goutte sphérique, se brisent à leur entrée , se réfléchissent dans l'intérieur , ressortent , se brisent de nouveau, et vont tomber sur le soleil qui les reçoit (25). Je ne cherche point à parer Descartes d'une gloire étrangère ; je sais qu'avant lui Antonio de Dominis avait expliqué l'arc-en-ciel par les réfractions de la lumière ; mais je sais que ce prélat célèbre avait mêlé plusieurs erreurs à ces vérités. Descartes expliqua ce phénomène d'une manière plus précise et plus vraie ; il découvrit (fl) Le Pay-de-DAme, en Aurergne.
le premier la cause de Tarc-en-cie) extérieur ; il fit voir qu'il dépendait de deux réfractions et de deux réflexions combinées. S*iî se trompa dans les raisons qu'il donne de l'arrangement àes couleurs , c'est que l'esprit humain ne m^che que pas à pas Ter» la vérité , c'est qu'on n'avait peint encore analysé la lumière , c'est qu'on ne savait point alors qu'elle est composée de sept rayons primitifs , que chaque rayon a uh degré de réframgibhlité qui lui est propre , et que c'est de la différence des angles , sous lesquels ces rayons se brisent , que dépend l'ordre des couleurs. Ces découvertes étaient réservées à Newton ; mais quoique Descartes ne connût pas bien la nature de la lumière , qucnqu'il la crût une matière homogène et globuleuse répandue dans l'espace , et qui , poussée par le soleil , communique en un instaot son impression jusqu'à nous; quoique la fameuse observation de Roëmer , sur les satellites de Jupiter , n'eût point encore appris aux hommes que la lumière emploie sept à huit minutes à parcourir les trente millions de lieues du soleil à la terre , Descartes n'en explique pas avec moins de précision et les propriétés générales de la lumière , et les lois qu'elle suit dans son mouvement et son action sur l'organe de l'homme ; il représente la vue coaune une espèce de toucher , mais un toucher d'une nature extraordinaire et plus parfaite , qui ne s'exerce point par le contact immédiat des corps , mais qui s'étend jnsqja'aux exlrémilés de l'espace , va saisir ce qui est hors de l'empire de tons les autres sens y et unit k l'existence de l'homme , l'existence des objets les plus éloignés. C'est par le moyen de la lumière que s'opère ce prodige ; elle est pour l'homme éclairé , ce que le bâton est poor l'aveugle. Par l'un , on voit , pour ainsi dire , avec ses mains ; par l'autre , on touche avec ses yeux : mais pour que la lumière agisse sur l'œil , il faut qu'elle traverse des espaces immenses ; ces espaces sont semés de corps innombrables , les uns opaques , les autres transparens ou fluides. Descartes suit la lumière dans sa route, et à travers tous ses chocs ; il la voit dans un milieu uniforme , se mouvoir en ligne droite ; il la voit se réfléchir sur la surface des corps solides , et toujours sous un angle égal à celui d'incidence ; il la voit enfin, lorsqu'elle traverse différens milieux, changer son cours , et se briser selon différentes lois.
La lumière , mue en ligne droite , ou réfléchie , ou brisée j parvient jusqu'à l'organe qui doit la recevoir. Quel est cet organe étonnant , prodige de la nature , oii tous les objets acquièrent tojur à tour une existence successive ; oii les espaces , les figures et les. mouvemens qui m'environnent j sont créés ; oii les astres qui existent à cent millions de lieues , deviennent comme partie 4b moi-même ; où, dans un demi-pouce de diamètre, est contenu
l'univers ? Quelles lois présid<pit à ce mécanisme? quelle harmonie fait concourir ati but tant de parlies différentes? Descartes analyse et des.^ÎDe toutes ces parties , et celles qui ont besoin d'un certain degré de convexité pour procurer la vue y et celles qui se rétrécissent on s'étendent à proportion du nombre de rayons qu'il faut recevoir , et ces humeurs d'une nature , comme d'une densité différente , oh la lumière souffre trois réfractions successives , et cette membrane si déliée, composée des filets du nerf optique, ou l'objet vient se peindre , et ces muscles si agiles , qui impriment à l'cnil tous les mouvemens dont il a besoin. Par le jeu rapide et simultané de tous ces ressorts , les rayons rassemblés viennent peindre sur la rétine l'image des objets, et les houppes nerveuses transmettent , par leur ébranlement , leur impression jusqu'au cerveau. Là , finissent les opérations mécaniques et commencent celles de l'âme. Cette peinture si admirable est encore imparfaite , et il faut en corriger les défauts ; il faut apprendre à voir. L'image peinte dans l'œil est renversée; il faut remettre les objets dans leur situation. L'image est double, il faut la simplifier; mais vous n'aurez point encore les idées de distatice ,. de figure et de grandeur : vous n'avez que des lignes et des angles mathématiques. L'âme s'assure d'abord de la distance , par le sens du toucher et le mouvement progressif; elle juge ensuite les grandeurs relatives par les distances , en comparant l'ouverture des angles formés au fond de l'œil : des distances et des grandeurs combinées résulte la connaissance des figures. Ainsi le sens de la vue se perfectionne et se forme par degrés; ainsi l'organe qui touche, prête ses secours à l'organe qui voit , et la vision est en même temps le résultat de l'image tracée dans l'œil , et d'une foule de jugemens rapides et imperceptibles , fruits de l'expérience. Dèscartes , sur tous ces objets ,. donne des règles que personne n'avait encore développées a^nt lui ; il guide la nature , et apprend à l'homme à se servir du plus noble de ses sens. Mais dans- un être aussi borné et aussi faible , tout s'altère ; cette organisation st étonnante est sujette à se déranger. Enfin , le genre humain est en droit d'accuser la nature, qui , l'ayant placé et comme suspendu entre deux infmis , celui de l'extrême grandeur et celui de l'extrcme petitesse , a également borné sa vue des deux cotés, et lui dérobe les deux extrémités de la chaîne. Grâces à l'industrie humaine appliquée aux productions de la nature , à l'aide du sable dissous par le feu , on a su faire de nouvelles routes à la lumière ,. rapprocher l'espace , et rendre visible ce qui ne l'est pas. Roger Bacon , dans un siècle barbare , prédit le premier ces effets étonnan.^ ; Alexandre Spina- découvrit les verres concaves et convexes ; Mëtius , artisan hollandais , forma le premier télescope ; Galilée
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en expliqua le mécanisme. Descartes s'empare de tous ces prodiges ; il développe et perfectionne la théorie ; il crée , pour ainâà dire , de nouveau , par le -calcul mathématique ; il y ajoute nue infinité de vues , soit pour accélérer la réunion des parties de la lumière , soit pour la retarder , soit pour déterminer les courbes les plus propres à la réfraction , soit pour combiner celles qui , réunies , feront le plus d'effet* Il descend même jusqu'à guider la main de l'artiste qui façonne les verres : et , le compas à la main, il lui trace des machines nouvelles pour perfectionner et faciliter ses travaux. Tels sont les objets et la marche de la dioptrique de Descartes (26) , un des plus beaux monumens de ce grand homme, qui suffirait seul pour l'immortaliser , et qui est le premier ouvrage où l'on ait appliqué, avec autant d'étendue que de succès, la géométrie à la physique. Dès l'âge de vingt^ans il avait jeté un coup d'œil rapide sur la théorie des sons, qui peut-être a tant d'analogie avec celle de la lumière (27). Il avait porté une géométrie profonde dans cet art , qui chez les anciens tenait aux mœurs , et faisait partie de la constitution des Etats , qui, chez les modernes , est à peine créé depuis un siède , qui , chez quelques nations , est encore à son berceau ; art étonnant et incrojable , qui peint par le son , et qui , par les vibrations de l'air, réreille toutes les passions de l'âme ; il applique de même les calculs mathéma— tiques à la science des mouvemens ; il détermine Veffet de ces machines , qui multiplient les bras de l'homme, et sont comme > de nouveaux muscles ajoutés k ceux qu'il tient de la nature. L'équilibre des forces , la résistance des poids , l'action des frotte-» mens , le rapport des vitesses et des masses , la combinaison des plus grands efièts par les plus petites puissances possibles ; tout est développé , ou indiqué dans quelques lignes que Descartes a jetées presque au hasard (28) ; mais comme , jusque dans ses plus petits ouvrages , sa marche est toujours grande et philosophique , c'est d'un seul principe qu'il deRit les propriétés différentes de toutes les machines qu'il explique.
Un plus grand objet vient se présenter à lui ; une machine plus étonnante, composée de parties innombrables, dont plusieurs sont d'une finesse qui les rend imperceptibles à l'œil même le plus perçant ; machine qui , par ses parties solides , représente des leviers , des cordes , des poulies , des poids et des contre-poids , et est assujétie aux lois de la statique ordinaire ; qui par ses fluides et les vaisseaux qui les contiennent , suit les règles de l'équilibre et du mouvement dés liqueurs ; qui , par des pompes qui aspirent l'air et qui le rendent, est asservie aux inégalités et a la pression de l'atmosphère ; qui , par des filets presque indivisibles , répandus àl^utes ses extrémités, a des rapports innombrables et rapides
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avec ce qui renvironne ; machine sur laquelle tous les objets de de l'univers viennent agir , et qui réagit sur eux ; qui , comme la plante, se nourrit, se développe et se reproduit, mais qui, à la vie végétale , joint le mouvement progressif; machine organisée, mécanique vivante , mais dont toiis les ressorts sont intérieurs et dérobés à Foeil , tandis qu'au dehors on ne voit qu'une décoration simple à la fois et magnifique , oii sont rassemblés et le charme des couleurs, et la beauté des formes , et l'élégance des contours, et rharmonie des proportions : c'est le corps humain. Descartes ose le considérer dans son ensemble et dans tous ses détails. Apres avoir parcouru l'univers et toutes les portions de la nature , il revient à lui-même. Il veut se rendre compte de sa vie , de ses mouvemens , de ses sens. Qui lui expliquera un nouvel univers plus incompréhensible que le premier? Ce n'est point dans les auteurs qui ont écrit qu'il va puiser ses connaissances , c'est dans la nature : c'est elle qui fait la raison d'un grand homme , et non point ce qu'on a pensé avant lui. On lui demande oii sont ses livres. Les voilà , dit-il , en montrant des animaux qu'il était prêt à disséquer. L'anatomie , créée par Hippocrate , cultivée par Aristote , réduite en art par lés travaux d'Hérophile et d'Érasistrate , rassemblée en corps par Galien , suspendue et presque anéantie pendant près de onze siècles , avait été ranimée tout à coup par Yésale. Depuis cent ans elle faisait des progrès en Europe , mais les faisait avec lenteur , comme toutes les connais«sances humaines qui sont filles du temps. Descartes eut aussi la gloire d'être un des premiers anatomistes de son siècle ; mais comme il était né encore plus pour lier des connaissances et les ordonner entre elles que pour faire des observations , il porta dans l'anatomie ce caractère qui le suivait partout. En découvrant l'effet , il remontait à la cause ; en analysant les parties , il examinait leurs rapports entre elles et leurs rapports avec le tout. Ne cherchez point à le fixer long-temps sur un petit objet; il veut voir l'ensemble de tout ce qu'il embrasse. Son esprit impatient et rapide court au*devant de l'observation. Il la précède plus qu'il ne la suit : il lui indique sa route ; elle marche ; il revient ensuite sur elle ; il généralise d'un coup d'œil et en un instant tout ce qu'elle lui rapporte ; souvent il a vu avant qu'elle ait parlé. Que doit-il résulter d'une pareille marche dans un homme de génie ? Quelques erreurs et de grandes idées ; des masses de lumière à travers des nuages. C'est aussi ce que l'on trouve dans le traite de Des* cartes sur l'homme (29) . Il le composa après quinze ans d'observations anatomiques. Il suppose d'abord une miachine entièrement semblable à la nôtre : quand il en sera temps il lui donnera une âme. Mais d'abord il yeut voir ce que le mécanisme seul peut
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produire dans un pareil ouvrage: il lui met seulement dans le cœur un £eu secret et actif, semblable à celui qui fait bouillonner les liqueurs nouvelles. Dès ce moment s'exécutent toutes les fonctioas qui août iadépendantes de Tâme. La Fespiration appelle et chasse Tair tour à tour; l'estomac devient un fourneau chimique, oii des liqueurs eu fermentation servent à la dissolution et à l'analyse des nourritures. Cei parties décomposées passent par difierens canaux, se rassemblent dans des réservoirs , s'épurent dans leur cours , se transforanent en sang , augmentent et développent la jm<>€ solide de la machine , et deviennent une portion d'elle-même. Le sang, comihe un torrent rapide , circule par des routes innombrables; il se sépare , il se réunit , porté par les artères aux extrémiiés de la machine , et ramené , par les veines, des extrémités vers le cœur. Le cœur est le centre de ce grand mouvement, et le fojr-er de la vie interne : c'est de là qu'elle se distribue. Au dehors tous les mouvemens s'eurent. Du cerveau partent des £aisceaux de nerfs , qui s'épanouissent et se développent aux extrémités , et vont former l'organe du sentiment. Les uns sont propres à réfléchir ]e> atomes imperceptibles de la lumière ; les autres , les vibrations des corps sonores ; ceux-<n ne seront Aranlés que par les particules odorantes ; ceux-là , par les esprits et les sels qui se détacheront des alimens et des liqueurs ; les derniers enfin , dispersés sur toute la surface de la machine , ne peuvent être heurtés que par le contact et les parties grossières des corps solides : ainsi se forment \e« sens. Chaque objet extérieur vient donner une secousse à l'organe qui lui est propre. Les nerfs qui le composent , ainsi qu'une corde tendue , portent cet ébranlement jusqu'au cerveau : là est le réservoir de ces esprits subtils et rapides , partie la plus déliée du sang , émanations aériennes ou enflammées , et invisibles comme impalpables. A l'impression que le cerveau reçoit, ces souffles volatils courent rapidement dans les nerfs ; ils passent dans les muscles. Ceux-ci sont des ressorts élastiques qui se tendent ou se détendent, des cordes qui s'allongent ou se raccourcissent, selon la quantité du fluide nerveux qui les remplit ou qui en soK. De cette compression ou dilatation des muscles , résultent tous les mouvemens. Les esprits animaux , principes moteurs , sont euxmêmes dans une étemelle agitation ; et, tandis que les uns achèvent de se former et se volatilisent dans le laboratoire , que les autres , au premier signal , s'élancent rapidement , une foule innombrable, dispersée déjà dans la machine , circule dans tous le» membres , suit les dernières ramifications des nerfs , va > vient , descend , remonte , et porte partout la vie , l'activité et la souplesse. Prenec maintenant une âme , et mettez^là dans cette machine ; aussitôt nait un ordre d'opérations nouvelles. Descartes
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place cette âme dans le cerveau , parce que c'est là que se porte le contre-coup de toutes les sensations; c'est de là que part le principe des niouvemens; c'est là qu'elle est aTertie, par des messagers rapides , de tout ce qui se passe aux extrémités de son empire ; c'est de là qu'elle distribue ses ordres. Les nerfs sont ses ministres et les exécuteurs de ses volontés. Le cerveau devient comme un sens intérieur , qui contient , pour ainsi dire , le résultat de tous les sens du dehors. Là se forme une image de chaque objet. L'âme voit f objet dans cette image, quand il e^ présent ; et c'est la perception. Elle la reproduit d'elle-même ^ quand l'objet est éloigné ; et c'est l'imagination. Elle en fait au besoin renaître l'idée, avec la conscience de l'avoir eue; et c'est la mémoire. A chacune de ces opérations de l'âme correspond une modification particulière dans les fibres du cer\'eau ou dans le cours des esprits ; et c'est la chaîne invisible des deux substances. Mais Tâme a deux facultés bien distinctes ; elle est à la fois intelligente et sensible. Dans quelques unes de ses fonctions, elle exerce et déploie un principe d'activité , elle veut , elle choisit , elle compare ; dans d'autres , elle est passive : ee sont des émotions qu'elle éprouve , mais qu'elle ne se donne pas , et qui lui arrivent des objets qui l'environnent. Telle est l'origine des passions , présent utile et funeste. Le philosophe , errant au pied du Vésuve ^ ou à travers les rochers noircis de l'Islande , ou sur les sommets sauvages des Cordiliëres , entraîné par le désir de connaître , approche de la bouche des volcans ; il en mesure de l'œil la profondeur ; il en observe les effets : assis sur un rocher , il calcule à loisir et médite profondément sur ce qui fait le ravage du monde. Ainsi Descartes observe et analyse les passions (3o). Avant lui on en avait développé le moral ; lui seul a tenté d'en expliquer le pfhjsique ; lui seul a fait voir jusqu'oii les lois du mécanisme influent sur elles , et oii ce mécanisme s'arrête. Il a marqué , dans chaque passion primitive , le degré de mouvement et l'impétuosité du sang, le cours des esprits, leur agitation, leur activité ou plus ou moins rapide , les altérations qu'elles produisent dans les organes intérieurs. Il les suit au dehors ; il rend compte de leurs effets sur la surface de la machine, quand l'œil devient un tableau rapide, tantôt doux et tantôt terrible; quand l'har^ monie des traits se dérange; quand les couleurs ou s'embellissent ou s'effacent; quand les muscles se tendent ou se relâchent ; quand le mouvement se ralentit ou se précipite ; quand le son inarticulé de la douleur ou de la joie se fait entendre, et sort par secousses du sein agité; quand les larmes <:oulent, les larmes, ces marques touchantes de la sensibilité^ ou ces marques terribles du désespoir impuissant ; quand l'excès du
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sentiment affaiblit par degrés , ou consume en un moment le> forces de la vie. Ainsi les passions influent sur l'organisation , et l'organisation influe sur elles : mais elles n'en sont pas moins a^r sujéties à l'empire de l'âme. < C'est l'âme qui les naodifîe , par le> jugemens qu'elle }bint à l'impression des objets. L'âme les gouverne et les dompte par l'exercice de sa volonté , en réprimant i son gré les mouvemens physiques, en donnant un nouveau coun aux esprits, en s'accoutumant à réveiller une idée plutôt qu^un^ autre , à la vue d'un objet qui vient la frapper. Mais cette Tolontr impérieuse ne suffit pas, il faut qu'elle soit éclairée. Il faut dooc connaître les vrais rapports de l'homme avec tout ce qui existe. C'est par l'étude de ces rapports qu'il saura quand il doit étendre son existence hors de lui par le sentiment, et qu^nd il doit la re^ serrer. Ainsi la morale est liée à une foule de connaissances qui l'agrandissent et la perfectionnent: ainsi toutes les sciences réagissent les unes sur les auitres. C'était là , comme nous avons vu , la grande idée de Descartes. Cette imagination vaste avait construit un système de science universelle , dont toutes les parties se tenaient, et qui toutes se raj^ortaient à l'homme. Il avait placé l'homme au milieu de cet univers ; c'était l'homme qui était ie centre de tous ces cercles tracés autour de lui , et qui passaient par tous les points de la nature. Descartes sentait bien foufe l'étendue d'un pareil plan, et il n'imaginait pas pouvoir le remplir seul ; mais, pressé par le temps , il se hâtait d'en exécuter quelques parties, et croyait que la postérité achèverait le reste. Il invitait les hommes de toutes les nations et de tous les siècles à s'unir ensemble ; et pour rassembler tant de forces dispersées , pour faciliter la correspondance rapide des esprits dans les lieux et les temps, il conçut l'idée d'une langue universelle , qui établirait des signes généraux pour toutes les pensées , de même qu'il y en a pour exprimer tous les nombres : projet que plusieurs philosophes célèbres ont renouvelé , qui sans doute a donné à Leibnits l'idée d'un alphabet dés pensées humaines ; et qui , s'il est ex^uté un jour, sera probablement l'époque d'une révolution dans l'esprit humain.
J'ai tâché de suivre Descartes dans tous ses ouvrages; j'ai parcouru presque toutes les idées de cet homme extraordinaire ; j'en ai développé quelques unes, j'en ai indiqué d'autresl 11 a été aisé de suivre la marche de sa philosophie et d'en saisir Ten* semble. On l'a vu commencer par tout abattre, afin de tout reconstruire ; on l'a vu jeter des fondemens profonds ; s'assurer de l'évidence et des moyens de la reconnaître ; descendre dans son âme pour s'élever à Dieu ; de Dieu redescendre à tous lei êtres créés ; attacher à cette cause tous les principes de ses con«
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naissances ; simplifier ces principes pour leur donner plus de fécondité et d'étendue; car c'est îa marche du génie comme de la nature ; appliquer ensuite ces principes à la théorie des planètes , aux mouvemens des cieux , aux phénomènes de la terre , à la nature, des élémens, aux prodiges des météores, aux effets et à la marche de la lumière , k l'organisation des corps bruts , à la vie active dépêtres animés; terminani enfin cette grande course par l'homme, qui était l'objet et le but de ses travaux ; développant partout des lois mécaniques qu'il a devinées le premier , descendant toujours des causes aux ^effets , enchaînant tout par des conséquences nécessaires,, joignant quelquefois l'expérience aux spéculations , mais alors même maîtrisant l'expérience par le génie ; éclairant la physique par la géométrie , la géométrie par l'algèbre , l'algèbre par la logique , li| médecine par l'anatomie 9 l'anatomie par les mécaniques ; sublime même dans ses fautes , méthodique dans ses égaremens (3i) , utile par ses erreurs , for;çant l'admiration et le respect , lors même qu'il ne peut forcer à penser comme lui.
Si on cherche les grands hommes modernes avec qui on peut le comparer, on en trouvera trois, Bacon, Leibnitz et Newton. Bacon parcourut toute la surface des connaissances humaines : il jugea les siècles passés, et alla au-devant des siècles à venir; mais il indiqua plus de grandes choses qu'il n'en exécuta; il construisit réchafaud d'un édifice immense , et laissa à d'autres le soin de construire l'édifice. Leibnitz fut tout ce qu'il voulut être; il porta dans la philosophie une grande hauteu» d'intelligence ; mais il ne traita la science de la nature que par lambeaux ; et ses sy^ tèmes métaphysiques semblent plus faits pour étonner et accabler l'homme, que pour l'éclairer. Newton a créé une optique nouvelle , et démontré les rapports de la gravitation dans les cieux. Je ne prétends point ici diminuer }0l gloire de ce grand homme ; mais je remarque seulement tM|& Jbs secours qu'il a eus pour ces grandes découvertes^ Je vois q^maJilée lui avait do^né la théorie de la pesanteur; Kepler, les lois des astres dans leurs révolutions; Huyghens , la combinaison et les rapports des Ibrces centrales et des forces centrifuges; Bacon , le grand principe de remonter des phénomènes vers les causes ; Descartes , sa méthode pour le raisonnement, son analyse pour la géométrie, une foule innombirable de connaissances pour la physique, et, plus que tout cela peut-être, la destruction de tous les préjugés. La gloire de Newton a donc été de profiter de tous ces avantages , de rassembler toutes ces forces étrangères , d'y joindre les siennes propres, qui étaient immenses , et de les enchaîner toutes par les calculs d'une géométrie aussi sublime que profonde. Si maintenant )e I. 33
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rapproche Descartes de ces trois hommes célèbres , )*oseraî clire qu'il avait des vues aussi nouvelles et bien plus étendues que^Bacon ; qu'il a eu l'éclat et l'immensité du génie de Leibnitz y mats bien plus de consistance et de réalité dans sa grandeur ; qu'enfin il a mérité d'être mis k côté de Newton , parce qu'il a créé une partie de Newton , et qu'il n'a été créé que par IttiHEuéme ; parc« que^ si l'un a découvert plus de vérités, l'autre a ouvert la route de' toutes les vérités ; géomètre aussi sublime,, quoiqu'il n'ait point fait un aussi grand usage de la géométrie ; plus original par soo génie ,. quoique ce génie l'ait souvent trompé ; plus universel dans ses connaissances , comme dans ses talens , quoique moins sage et moins assuré dans sa marche , ayant peut-être en étendue ce que Newton avait en profondeur ; fait pour concevoir en grand , mais peu fait pour .suivre les détails , tandis que Newton donnait aux plus petits détails l'empreinte du génie ; moins admirable sans doute pour la connaissance des deux , mais bien plus utile pour le genre humain , par sa grande influence sur 1m esprits et sor les siècles.
C'est ici le vrai triomphe de Descartes : c'est \k sa grandeur. U n'est plus , mais son esprit vit encore. Cet esprit est immortel ; il se répand de nation en nation , et de siècle en siècle, il respire k Paris , à Londres, à Berlin , à Leipsick , à Florence : il pénètre à Pétersbourg; il pénétrera un jour jusque dans ces c\imats, ou le genre humain est encore ignorant et avili ; peut-être il fera \etour de l'univers.
On a vu dans quel état étaient les sdences au moment oii Descartes parut ; comment l'autorité enchaînait la raison ; comment l'être qui penae avait renoncé au droit de penser. Il en est des esprits comme de la nature physique ; l'engourdissement en est la mort : il faut de l'agitation et des secousses. Il vaut mieux que les vents ébranlent l'air parties orages , que si tout demeurait dans un étemel repos. Desc^lMtfonna l'impulsion k cette masse immobile. Quel fut Fétonnemfln de l'Europe^ lorsqu'on vit paparaitre tout à coup cette philosophie si hardie et si nouveUe ! Peignez-vous des esclaves qui marchent courbés sous le poids de leurs fers : si tout à coup un d'entre eux brise sa chaîne , et fait retentir k leurs oreilles le nom de liberté, ils s'agitent, ils frémissent, et, des débris de leurs chaînes rompues, aocableA leurs tyrans. Tel est le mouvement qui se fit dans les esprits , d'un boot de l'Europe k l'autre. Cette masse nouvelle de connaissances, que Descartes jr avait jetée , se joignit à la fermentation de aoo esprit. Réveillé par de si grandes idées , et par un si grand exemple , chacun s'interroge, et juge ses pensées ; chacun discute ses opinions*. La raison de l'univers n'es^t plus celle d'un homme qui exis^
tait il y a quinze siècles , elle est dans rame de chacun ; elle est dans révidence et dans la clarté des idées. La pensée , esclave depuis deux mille aa$^s% relève avec la conscience de sa grandeur. De toutes parts on c^e des principes , et on les suit; on consulte la nature , et non plus les hommes. La France , l'Italie , T Alle~ magne et l'Angleterre , travaillent sur le même plan. La méthode même de Descartes apprend à connaître et à combattre ses erreur^ : tout se perfectionne , ou du moins tout avance. Les mathématiques deviennent plus fécondes , et les méthodes plus simple^. L'algèbre y portée si loin par Descartes , est perfectionnée par Halley, et le grand Newton y ajoute encore. L'analyse est a|^ pliquée au calcul de l'infini', et produit une nouvelle branche de géométrie sublime. Plusieurs hommes célèbres portent cet édifice k une hauteur immense ; l'Allemagne et l'Angleterre &e divisent sur cette découverte , comme l'Elspagne et le Portugal^ur la conquête des Indes. L'application de la géométrie à la physique devient plus étendue et plus vaste. Newton fait , sur les mouvemeiis des corps célestes , ce 'que Descartes avait fait sur la dioptrique, et sur quelques parties des météores. Les lois de Kepler sont démontrées par le calcul ; la marche elliptique des planètes est expliquée i la gravitation universelle étonne l'univers par la fécondité et la simplicité de son principe. Cette application de la géométrie s'étend à toutes les branches de la physique , depuis l'équilibre des liqueurs jusqu'aux derniers balancemens des. c0*mèies dans leurs routes les plus écartées. Ces astres erxans sont mieux connus ; Descartes les avait tirés pour jamais de la. classe des météores, en les fixant au nombre des planètes. Newton rend compte de l'excentricité de leurs orbites. Halley, 4'après quelques points donnés, détermine le cours, et fixe la marefae de- vingtquatre comèjtes : les inégalités de la lune sont calculées ; on découvre l'anneau et les satellites de Saturne; on fait, des satellites dbe Jupiter, l'usage le phis important pour la navigation ; les ^ieux sont connus comme la terre. La terre change de forme., son équateur s'élève, et ses pôles s'aplatissent; et la différence de ses deux diamètres est mesurée. Des observatoires s'élèvent auprès des digues de la Hollande , sous le ciel de JStockholm , et parmi les glaces de la Russie. Toutes les -sciences «uiveiit cette in>pnlsîon générale. La physique particulière , créée par le génie de Descartes , s'étend et affermit sa marche, par les expériences. H est vrai qu'il avait peu suivi cette route ; mais sa niéthode , plus puissante- que son exemple, devait y ramener. Les prodiges de l'électricité se multiplient. Les déclinaisons de l'aiguille aiman- Xigf s'observent selon la différence *des lient et des temps. Hallèy
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trace, dans tonte Fétendue du globe, une ligne qui sert de point fixe, où la. déclinaison commence, et qui, bien constatée peutêtre , pourrait tenir lieu des longitudes.^ L'optique devient une science nouTelle , par les découvertes sublimes sur les conlenrs. La dioptrique de Descartes n'est plus la borne de l'esprit humain } l'art d'agrandir la vue s'étend. On substitue, pour Ere dans les cieux, les métaux aux verres, et la réflexion de la lainière à la réfraction. La chimie , qui auparavant était presque isolée , s'unit aux autres sciences. On l'applique à la fois à la physique , à l'histoire naturelle et à la médecine. La circolatioB du sang , découverte par Harvej, embrassée et défendue par De»cartes, devient la source d'une foule de vérités; le 'mécanisme do corps humain est étudié avec plus de sele et de succès. On découvre des vaisseaux inconnus, et de nouveaux réservoirs. Borelli tente d'sssujétir an calcul géométrique les mouvemens des animaux* Leuwenhoek , le microscope à la main , surprend ces atomes vivans, qui semblent être les élémens de la vie de l'homme. Ruisch perfeclionne l'art de donner, par des injections, une nouvelle vie k ce qui est mort. Malpighi transporte l'anatomie aux plantes, et remplit un projet que Descartes n'avait ^p^is eo le temps d'exécuter. Son génie respire encore après lui dans h nïéî^phjr^ sîque. C'est lui qui, dans Malebranche, démêle les erreurs de l'imagination et des sens ; c'est lui qui , dans Locke, comibat et détruit les idées innées , fait l'analyse de l'esprit humain , et pose d'une main hardie les limites de la raison. C'est lui qui , de nos jours, a attaqué et renversé les Systèmes (32). Son influence ne s'est point bornée à la philosophie. Semblable à cette âme universelle des Stoïciens , l'esprit de Descartes est partout. On l'a appliqué aux lettres et aux arts , comme aux sciences. Si dans tous les genres on va saisir les premiers principes ; si la métaphysique des astres est créée ; si on a cherché dans des idées invariables les règles du goût pour tous les pays et pour tous les siècles ; si on a secoué cette superstition qui jugeait mal, parce qu'elle admirait trop, et donnait des entraves au génie , en resserrant trop sa sphère ; si on examine et discute toutes nos connaissances ; si l'esprit s'agite pour reculer toutes les bornes ; si on veut savoir sur tous les objets le degré de vérité qui appartient k l'homme , c'est là l'ouvrage de Descartes. L'astronome , le géomètre , le métaphysicien , le gkammairien , le moraliste , l'orateur, le politique, le poète , tous ont une portion de cet esprit qui les anime. Il a guidé également Pascal et Corneille , Locke et Bourdaloue , Newton et Montesquieu. Telle est la trace profonde, et remjAreinte marquée de i'hoa^me*de génie sur l'unifers. Il n'existe
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qa'a« moment ; mais cette existence est employée toute entière à quelque grande opération , qui change la direction des choses pour plusieurs siècles (33).
Arrêtons-nous maintenisint sur celui k qui le genre humain a eu tant d'obligations , et à qui la dernière postérité sera encore redevable. Quels honneurs lui a-t-H>n rendus de son vivant ? quelles statues lui furent élevées dans sa patrie? quels hommages a-t*il reçus des nations ?.... Que parlons-nous d'hommages, et de statues , et d'honneurs ? Oublions-nous qu'il s'agit d'un grand homme? oublions-nous qu'il a vécu parmi des hommes ? Parlons plutôt et des persécutions, et de la haine , et des tourmens de l'envie , et des noirceurs de la calomnie , et de tout ce qui a été et sera éternellement le partage de l'homme qyi aura le malheur de s'élever au-dessus de son siècle. Descartes 1 avait prévu ; il connaissait trop les hommes pour ne les pas craindre; il avait été averti par l'exemple de Galilée. Il avait vu, dans la personne de ce vieillard, la vérité en cheveux blancs , chargée de fers , et traînée indignement dans les prisons (34). La coupe de Socrate , les chaînes d'Anaxagore , la fuite et l'empoisonnement d'Aristote , les malheurs d'Heraclite , les calomnies insensées contre Gerbert , les gémissemens plaintifs de Roger Bacon sous les voûtes d'un cachot, l'orage excité contre Ramus / et les poignards qui l'assassinèrent (35) , les bûchers allumés en cent lieux , pour consumer des malheureux qui ne pensaient pas comme leurs concitoyens ; tant d'autres qui avaient été errans et proscrits sur la terre , sans asile et sans protecteurs , emportant avec eux , de pays en pays , la vérité fugitive et bannie du monde , tout l'avertissait du danger qui le menaçait ; tout lui criait que le dernier des crimes que Ton pardonne, est celui d'annoncer des vérités nouvelles. Mais la vérité n'est point à l'homme qui la conçoit, elle appartient à l'univers, et cherche à s'y répandre. Descartes crut même qu'il en devait compte au Dieu qui la lui donnait : il se dévoua donc (36); et , grâce aux passions humaines , il ne tarda point à recueillir les fruits de sa résolution.
11 y avait alors en Hollande un de ces hommes qui sont offusqués de tout ce qui est grand , qui , aux vues étroites de la mé- .diocrité, joignent toutes les hauteurs du despotisme, insultent k ce qu'ils ne comprennent pas , couvrent leur faiblesse par leur audace, et leur bassesse par leur orgueil ; intrigans fanatiques, pieux calomniateurs, qui prononcent sans cesse le mot de Dieu et l'outragent , n'affectent de la religion que pour nuire , ne font servir le glaive des lois qu'à assassiner , ont assez de crédit pour inspirer des fureurs subalternes , eipèces de monstres nés pour persécuter et pour haïr| comme le tigre est né pour dévorer. Ce
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fat un de ces hommes qui s'éleva contre Descartes (3^). II ne serait peut-être pas inutile à l'histoire de l'esprit humaia et des passions , de peindre toutes les intrigues et là marche de ce persécuteur ; de le voir , du momeàt qu'il conçut le dessein de perdre Descartes, travaillant d'abord sourdement et en silence, semant dans les esprits des idées et des soupçons vagues d'athéisme , nourrissant ces soupçons par des libelles et des noirceurs anonymes , suivant de l'oeil, et sans se découvrir , 1^ progrès de la fermentation générale ; au moment d'éclater, briguant la première place de son corps , afin de pouvoir joindre l'autorité à la haine ; alors marchant à découvert , armant contre Descartes et le peuple et les magistrats , et les fureurs sacrées des ministres ; le peignant à to«s tts yeux comme un athée , qui commençait par briser les autels , . et finirait par bouleverser l'Etat ; invoquant à grands cris la religion et les lois. 11 faudrait raconter comment ce grand homme fut cité au son de la cloche , et sur le point d'être traîné comme un vil criminel ; comment ensuite , pour lui ôter même la ressource de se justifier, on travailla à le condamner en silence et sans qu'il en pût être averti ; comment son affreux persécuteur, s'il ne pouvait le perdre tout-à-fâit , roulait du mojns le faire proscrire de la Hollande, voulait faire consumer dans les flammes ces livres d'un athée , oii l'athéisme est combattu ; comment il avait déjà transigé avec le bourreau d'Utrecht, pour qu'on allumât un feu d'une hauteur extraordinaire, afin de mieux frapper les yeux du peuple. Le barbare eût voulu que la flamme du bûcher pût être aperçue en même temps de tous les lieux de la Hollande , de la France , de lltalie et de l'Angleterre ; déjà même il se préparait à répandre dans toute l'Europe ce récit flétrissant , afin que chassé de sept provinces , Descartes fût banni du monde entier , et que partout x^ il arriverait , il se trouvât devancé par sa honte ; mais c'est à l'hiàtoire à entrer dans ces détails , c'est à elle à marquer d'une ignominie éternelle le front du calomniateur ; c'est à elle à flétrir ces magistrats qui , dupes d'un scélérat , servaient d'instrumens 4 la haine et combattaient poiir l'envie. Et que prétendaient-ils avec leurs flammes et leurs bûchers ? croyaient-ils , dans cet incendie , étouffer la voix de la vérité? croyaient-ils faire disparaître la gloire d'un grand homme? II dépend de l'envie et de l'audace injuste de forger des chaînes et de dresser des échafauds ; mais il ne dépend point d'elles d'anéantir la vérité et de tromper la justice des siècles.
Tel est le sort que Descartes éprouva en Hollande. Dans son pays je le vois presque inconnu, regardé avec indifférence par les uns j attaqué et combattu par les autres , recherché de quelques
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grands , comme un vain spectacle de curiosité y ignoré oo calomnie à la cour (38) ; je vois sa famille le traiter avec mépris ; je vois son frëre , dont tout le mérite peut-être était de partager son nom y parler avec dédain d'un frère qui , né gentilhomme , s'était abaissé jusqu'à se faire philosophe (3g) , et mettre au nombre des jours malheureux , celui ou Descartes naquit pour déshonorer sa race par un pareil métier. O préjugé ! 6 ridicule fierté des places et du rang ! il importe ie conserver ces traits à la postérité , pour apprendre , s'il se, peut , aux hommes à rougir. Oii sont aujour* d'hui ceux qui , à la vue de Descartes , souriaient dédaigneusement , et disaient^ avec hauteur : « C'est un homme qui écrit. » Ils ne sont plus. Ont-ils jamais été ? Mais l'homme de génie vivra éternellement ; son nom fait l'orgueil de ses compatriotes ; sa gloire est un dépôt que les siècles se transmettent , et qui est sous la garde de la justice et de la vérité. Il est vrai que le grand homme trouve quelquefois la considération de son vivant; mais il faut presque toujours qu'il la cherche k trois cents lieues de lui. De»cartes persécuté en Hollande et méconnu en France, comptait parmi ses admirateurs et ses disciples y la fameuse princesse palatine, princesse qui est du petit nombre de celles qui Ait placé la philosophie à c6té du trône (4o). Elle était digne d'interroger Descartes , et Descartes était digne de l'instruire. Leur commerce n'était point un trafic de flatterie et de mensonges de la part de Diescartes, de protection et de hauteur de la part d'Elizabeth. Dieu^ la nature , l'homme , ses malheurs et les moyens qu'il a d'être heureux , ses devoirs et ses faiblesses , la chaîne morale de tous ses rapports , voilà le sujet de leurà entretiens et de leurs lettres. C'est ainsi que lès philosophes doivent s'entretenir avec les grands. La nature avait destiné à Descartes un autre disciple encore plus célèbre ; c'était la fille de Gustave-Adolphe , c'était la fameuse Christine (4i). Elle était née avec une de ces âmei encore plus singulières que grandes, qui semblent jetées hors des routes ordinaires , et qui étonnent toujours , même lorsqu'on ne les admire pas. Enthousiaste du génie et des âmes fortes , le grand Condé , Descartes et Sobieski avaient droit dans son cœur aux mêmes senlimens. « Viens , dit-elle à Descartes, je suis reine » et tu es philosophe ; faisons un traité ensemble ; tu annonceras M la vérité , et je te défendrai contre tes ennemis ; les murs de » mon palais seront tes remparts. »'Cest donc l'espérance de trouver un abri contre la persécution , qui seule put attirer Descartes à Stockholm. Sans ce motif, aurait-il été se fixer auprès d'un trône? qu'est-ce qu'un homme tel que Descartes a de commun avec les rois? Leur Âme , leur caractère , leurs passions , leur langage , rien ne se ressemble ; ils ne sont pas même faits
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pour se rapprocher , leur grandeur se choque ^t se repousse ; msds s'il fut forcé par le malheur de se réfugier dans une cour , il eut du moins la gloire de n'y pas démentir sa conduite. Il Tecut tel qu'il avait vécu au fond de la Nort-HoUmde. Il osa j avoir des mœurs et de la vertu ; il ne fut ni vil , ni has , ni flatlenr ; il ne fut point le lâche complaisant des princes , ni des grands ; il ne crut point qu'il devait oublier la philosophie pour la fortune ; il ne brigua point ces places qui n'agrandissent jamais cenx qui sont petits, et rabaisseraient plutôt ceux qui sont grands. Et comment Descartes aurait-il pu avoir de telles pensées ? celui qui est sans cesse occupé à méditer sur l'éternité , sur le temps , sur l'espace, ne doit-il pas contracter une habitude de grandeur qui , de son esprit, passe à son âme? celui qui mesure la distance des astres et voit Dieu au-delà; celui qui se tran^orte dans le soleil ou dans Saturne pour j voir l'espace qu'occupe la terre , et qui cherche alors Tainement ce point égaré comme un sable à travers les mondes , reTÎen» dra-t-il sur ce grain de poussière , pour y flatter, pour j ramper , pour y disputer ou quelques honneurs , ou quelques richesses? non; il vit avec Dieu et avec la nature. Il abandonne aux hommes les objets de ^eurs passions , et poursuit le cours de ses pensées qui suivent le cours de l'univers ; il s'applique à mettre dans son Ame l'ordre qii'iX contemple , ou plutôt son âme se monte insensiblement an ton de cette grande harmonie. Je ne louerai donc point Descartes de n'avoir été ni intrigant, ni ambitieux ; je nele louerai point d'avoir été frugal , modéré , bienfaisant , pauvre à la fms et généreux, simple comme le sont tous les grands hommes, plein de respect , comme Newton , pour la divinité , comme lui fidèle à la religion , aimant à s'occuper dans la retraite , et avec ses amis, de l'idée de Dieu. Malheur à celui qui ne trouverait pas dans cette idée si grande et si consolante , les plus doux momens de sa vie ! D'ailleurs , toutes ces vertus ne distinguaient point un homme aux siècles de nos pères ; mais je remarquerai que , quoique sa fortune ne pût pas suffire à ses projets , jamais il n'accepta les secours qu'on lui offrit ; ce n'était pas qu'il fût effrayé de la reconnaissance, un pareil fardeau n'épouvante point une âme vertueuse ; mais le droit d'être le bienfaiteur d'un homme , est nn droit trop beau pour qu'il l'accorde avec indifférence ; peut-être faudrait-il choisir encore avec plus de soin ses bienfaiteurs que ses amis , si ces deux titres pouvaient se séparer : ainsi pensait Descartes (42). Avec ses sentimens , son génie et sa gloire , il dut trouver l'envie k Stockholm , comme il l'avait trouvée à Utrecht , à la Haye et dans Amsterdam. L'envie le suivait de ville en viUe et de climat en climat. Elle avait franchi les mers avec lui ; elle ne cessa de le poursuivre que lorsqu'elle vit entre elle et loi an
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tombeau (43) : alors elle sourit un moment sur sa tombe , et courut dans Paris , où la renommée lui dénonçait Corneille et Turenne.
Hommes de génie , de quelque pays que vous soyez , Toilk votre sort. Les malheurs, les persécutions, les injustices, le mépris des cours , Tindifférenee du peuple , les calomnies de vos rivaux , ou de ceux qui croiront Tétre , l'indigence, l'exil, et peut-être une mort obscure à cinq cemts lieues de votre patrie , voilà ce que je vous annonce. Faut-il que pour cela tous rendhciez à éclairer les hommçs ? Non , sans doute , et quand vous le voudriez , en êtes- vous les maîtres ? étes-vous les maîtres de dompter votre génie et de résister à cette impulsion rapide et terrible qu'il vous donne ? n'étes-vous pas nés pour penser, comme le soleil pour répandre sa lumière ? n'avez-vous pas reçu comme lui votre mouvement? Obéissez donc à la loi qui vous domine » et gardez-vous de vous croire infortunés. Que sont tous vos ennemis auprès de la vérité ? elle est éternelle , et le reste passe. La vérite fait votre récompense ; elle est l'aliment de votre génie ^ elle est le soutien de vos travaux. Des milliers d'hommes , ou insensés , ou indifférens , ou barbares , vous persécutent ou vous méprisent ; mais dans le temps il y a des inxes avec qui les vôtre» correspondent d'un bout de la terre à l'autre. Songez qu'elles souffrent et pensent avec vous ; songez que les Socrate et les Platon , morts il y a deux mille ans , sont vos amis ; songez que dans les siècles à venir, il y aura d'autres âmes qui vous entendront de même , et que leurs pensées seront les vôtres. Vous ne formez qu'un peuple et qu'une famille avec tous les grands hommes qui furent autrefois , ou qui seront un jour. Votre sort n'est pas d'exister dans un point de l'espace ou de la durée ; vivez pour tous les pays et pour tous les siècles ; étendez votre vie sur celle du genre humain; portez vos idées encore plus haut : ne voyezvous point le rapport qui est entre Dieu et votre âme? prenez devant lui cette assurance qui sied si bien à un ami de la vérité. Quoi ! Dieu vous voit , vous entend , vous approuve , et vou» seriez malheureux ! Enfin, s'il vous faut le témoignage des hommes , j'ose encore vous le promettre, non point faible et incertain , comme il l'est pendant ce rapide instant de la vie , mais universel et durable , pendant la vie des siècles. Voyez la postérité qui s'avance , et qui dit à chacun de vous : n Essuiç tes larmes ; je viens te rendre justice et finir tes maux ; c'est moi qui fais la vie des grands hommes ; c'est moi qui ai vengé Descartes de ceux qui l'outrageaient ; c'est moi qui , du milieu des rochers et des glaces , ai transporté ses cendres dans Paris ; c'est moi qui flétris les calomniateurs et anéantis les hommes qui abusent
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de leur pooToir ; c'est moi qui regarde avec mépris ces mausolées élevés dans plusieurs temples à des hommes qui n'ont été que puissans , et qui honore comme sacrée la pierre brute qui couvre la cendre de l'homme de génie. Souviens-toi que tou ime est immortelle et que tçn nom le sera. Le temps fuit, lei momens se succèdent, le songe de la vie s'écoule. Attends , et tu vas vivre, et tu pardonneras à ton siècle ses injustices , aux of^resseurs leur cruauté , à la nature de t*^oir choisi pour instruire et pour éclairer les hommes.
NOTES HISTORIQUES
Page 477. (1) CjOBOIE le but principal de ce discours est de faire connaître la marche de Tesprit humain dans les sciences et dans rétode de la nature , on a cru qu^il ne serait pas inutile de tracer ici on tableau court et rapide des opinion^ et des erreurs qui , avant Descartes , s'étaient élevées et étaient tombées successivement. On verra par quels eflbrts Tesprit humain parvient k quelques connatssanoesi OD verra combien il est sujet à s'égarer dans les sjrBlèmes; quelles sont les premières idées qui se sont présentées aux hommes ; conuneat •ces idées se sont perfectionnées peu à peu \ queb sont ies siècles dans lesqueb la philosophie a fait quelques pas ; qaeb sont ceux où elle s'est arrêtée. On sera même en état de mieux ioger Descartes. Pour le bien voir , il faut le placer entre tous les philosophes qui Tout précédé , et tous ceux qui l'ont suivi ; c'est le moyen de connaître ce qu'il tient des uns, et ce que les autres tiennent de lui. Ainsi on pourra mesurer le chemin qu'un seul homme a fait faire à tous les autres hommes.
La philosophie, née de nos besoins et de l'activité de ce principe qui nous tourmente et nous anime, est presque aussi ancienne que le monde. Dès que l'homme vit luire des astres sur sa tête, et sentit autour de lui la nature, il sortit de lui-même, il voulut voir et observer. Dès ce moment , des personnes choisies renoncèrent à toutes les passions pour celle de connaître. L'E^;7pte eut ses prêtres philoso-
Î)hes, la Perse ses mages, l'Inde et l'Ethiopie ses gymnosophistes, 'Assyrie ses chaldéens. Les Scythes vertueux et barbares , et les Cdtcs sauvages eurent , comme les Orientaux, des prêtres de la nature qui cherchaient la philosophie dans les forêts et sur les montagnes. Genx qui étaient nés sous un ciel serein , portèrent leurs regards vers les cieux.' Babylone et la Lybie eurent des observations astronomiques. Les disciples d'Atlas découvrent par les phases de la lune , le princme de sa lumière. On partage le temps et on règle l'année sur le cours da soleU. La géométrie naît sur les bords du Nil. L'Inde et la Perse deviennent le berceau des connaissances. L'homme porte ses r^ards autour de lui 'y il commence à distinguer les propriétés des corps , et jette les fondemens de l'histoire naturelle : mais, dans ces premiers âges, la philosophie est encore barbare. L'esprit humain, dans son «ifanoe.
n^ayant pas ea le temps de rassembler d^s forces , n^est qu^ambitîeux et faible; il s^élancie, il retolnl>e, et chaque efTort est suivi d'une chute.
Les hommes tirèrent leurs premières opinions de leurs sens. Ce qui existait avait dû éternellement exister. Rien de tout ce que Thomme voit ne lui donne Tidée ni de création , ni d'anéantissement. On n^admit donc qu'une seule substance étemelle et indéfinie, indivisible, quoique divisée , dont le fond était immuable , mais qui avait des modifications passagères. La partie la plus pure formait TÊtre suprême ; les corps célestes et les génies étaient la seconde émanation de cette essence : enfin la lie de la matière avait formé les corps et le globe que nous habitons. Tout se déploie dans la nature par un enchaînement nécessaire de «auses et d'effets. La terre ensevelie sous les eaux , masse informe et bourbeuse , pénétrée par le soleil , et agitée par les secousses de Pair , se découvre , devient féconde , développe ses germes', et produit des masses organiques \ mais la terre s'épube et se consume j die éprouve des révolutions et des embrasemens ; tout se déboite et redevient chaos. Là finit la grande année du monde , qui doit être suivie d'une renaissance générale de l'univers. Telle était la philosophie des Orientaux , adoptée en partie parles Egyptiens, gravée en hiéroglyphes sur des colonnes , ou déposée dans les temples , sous la garde des dieux.
Bientôt , par des voyages savans , elle est portée de l'Egypte dans la Grèce. Thaïes le premier « l'esprit de système , et rassemble en un corps toute les connaissances isolées. U avait lu dans les cieux , il avait perfectionné la géométrie , il osa entreprendre d'expliquer la nature ; époque & la fois de grandeur et de faiblesse dans l'esprit humain. Il commence par donner à la matière la force de s'arranger elle-même { il y répand une âme invisible et active qui organise ses moindres parties. U admet l'eau pour principe universel ; cet élément est la source de la/écondité , et la base de tous les corps.
La secte Ionique soutient , altère ou modifie les sentimens de son maître. L'univers est infini ; tout en vient et Août s'y replonge. Cet infini est immuable et tous les êtres créés n'agissent point. L'ordre étemel ne fait que se développer, et chaque être est èntrahié paiMe ^ mouvement général. L'eau, l'air, le feu , la terre sont tour à tour admis comme souverains de la nature , et quelquefois tous quatre ensemble. Sous Anaxagore, le philosophe entrevoit une intelligence suprême* Plus de hasard ni de fatalité aveugle. La matière est partagée par Dieu même en des millions de particules , élémens inaltérables des corps , et semblables aux corps même qu'ils doivent former. Cel parties similaires , mais divisées , tendent à se rejoindre pour former les difTérens êtres doiit elles sont les principes.
Tandis que Thaïes éclaire llonie , Pythagore porte dans l'Occident les lumières de l'Inde et de la Perse ; il enseigne le vrai système de l'univers. Les hommes, étonnés, apprennent que le soleil est immobile, que la terre tourne , que les étoiles fixes sont autant de soleils dispersés dans l'espace , et éclairant chacun un monde. Une harmonie étemelle préside au cours des -astres, et les règle par ses accords. La
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d«ctriae des nombres s*établlt , premiers fruits d*ane froMe a|^lflcstion de la géométrie à la physique ^ et Tesprit ^^nain , pendant <ies siècles , croit voir dans de Tains calculs arithmét^es, Tessence m^me de Dieu , et les mystères les plus profonds de la nature.
L'esprit Immain prend une nouvelle route à la suite d^un homme passionné pour la vérité , mais qui , désespérant de la trouTer dans les cieux, la cherche dans le cœur de Fhomme. On abandonne rétode de Tunivers pour la morale. Socnite est Fauteur de cette révolution , esprit supérieur à son siècle , comme Descartes j ennemi , comme lui , de la science des roots j comme lui , secouant les erreurs , bravant les opinions, cherchant Tévidence^ comme lui, créateur d'une méthode , et inventeur d^une philosophie nouvelle. ^ Mais lliomme trop ignorant et trop hajdi, ne pouvait' consentir long-temps à ne coniiahre que lui-même. On s^élance de nouveau dans Tunivers. Pythagore avait tout expliqué par les nombres ^ Platon explique tout par les idées. J^ai peine à le suivre dans sa métaphysique sublime , élevé au-dessus des sens et de la matière , dessinant un monde intelligible , image et production du premier être , son idée încréée , plan et modèle de tout ce qui existe et qui existera à jamais. Le monde sensible nVst que cette idée étemelle et manifestée au dehors. L*étFe ^ intellectuel est inaltérable et parfait. Létre matériel , incapable d'une stabilité d'essence, change, tombe, s'élève, natt, meurt , se détruit et se reproduit sans cesse. De ce mouvelhent continuel et rapide xuussent sans cesse de nouveaux rapports dans la matière. On ne peut donc ni la saisir , ni la connaître ; la vérité n'est que pour Dieu, la vraisemblance pour l'homme.
Dès ce moment , l'art de douter se réduit en principes. L'esprit bumain, comme une vague flottante, est sans cesse entraîné vers les extrémités opposées. Ici la matière est dans un mouvement étemel ^ ailleurs elle est dans une étemelle immobilité. Suivant la secte £léatique , toutes les parties de l'univers sont assoupies dans le repos. Le monde entier n'est qu'une masse ; rien ne croît , rien ne %it , rien ne meurt. Les sens et la raison sont donc éternellement trompés. Pynbon s^élève du milieu de cette secte , et il proscrit également toutes les vérités physiques ou morales.
Nouvelle révolution. Les mouvemens renaissent. Le vide est admis. Des atomes innombrables, jetés par millions, et errans dans le vide, se choquent et s'entrelacent. On entrevoit le grand principe, que tons les corps qui ont un mouvement circulaire , tendent à s éloigner da centre ; principe dont Descartes a fait un si grf nd usa^e. Tout s'opère par des combinaisons de masses et de mouvemens. De l'assemblage des atomes , résultent les corps ; de l'assemblage des corps , résultent les mondes. Ce système s'agrandit. On donne k chacune de ces parties élémentaires passives un principe actif et divin. La vie circule avec le mécanisme , et les mondes s^arrangent.
Cependant , tandis qu'Alexandre va fonder en Asie un emp^ qm doit s'élever et tomber avec lui , le précepteur d'Alexandre en fondait un autre qui devait subsister vingt siècles. Aristote paraît ^ tout change. La matière , la forme et la privation s'emparent de TuniTers. La matière ,
•ujel ëterael «t passif, tend.sans cesse au mouvement ; «Hé appelle la forme ^ principe actif» qui yient s'unir à elle , et constitue son essence. La privation n'est qu'un néant nécessaire pour que la matière devienne un corps plutôt qu'un autre. La nature , comme une force invisible , est répandue dans la masse universelle j elle la domine , elle Fagite , elle Tassujétit impérieusement à toutes les formes , elle se subdivise elle-même en une infinité de formes qui naissent et se détruisent tour & tour ; de là les changemens des corps. La terre se gouverne par un rapport caché avec les cieux. Mille vertus secrètes circulent dans toutes ses parties. Tel fut le dernier des grands systèmes que la Grèce créa sur l'univers.
Mille sectes rivales naissent de ces principales sectes ; elles se subdi^ visent comme de petits Etats formés d'une grande monarchie. Au mi-* lieu de tant d'opinions, la philosophie fit peu de progrès. U manquait une méthode pour apprendre. Au lieu crobserver , on cherchait la première essence des choses. Les hommes de génie, égarés par des idées métaphysiques , brillantes ,' déduisaient d'un principe arbitraire toute la constitution du monde. Loin de s'assujétir à la marche de la nature , ils commandaient k la nature de suivre la leur. La foule des disciples n'était que des troupeaux obéissans; on respectait un mattre qu'il eût fallu juger. Toutes les écoles se combattaient j de là les dis- . putes éternelles , les questions frivoles ou obscures , les argumens captieux , l'entêtement oes préjugés , la fureur des partis , l'orgueil de paraître savant plutôt que de l'être j tous 1^ obstacles invincibles à la découverte de la vérité. ^
Cependant Athènes, le séjour et le centre de la philosophie , dégénère^ son gouvernement se corrompt, les révolutions amènent l'esclavage. La philosophie se tait ou s'avilit ; la faveur des Ptolomée la rappelle en Egypte , mab elle n> invente plus rien. On écrit l'histoire des philosophes grecs ; on les explique, on les commente , sans aller audelà. Dans Rome , même stérilité ; la langtfe, formée par des orateurs et des conquérans , se refuse même aux idées abstraites. Les philo^ aophes, honorés, atilis, bannis et rappelés, égorgés ou placés sur le trône , au milieu de tant de révolutions et de sang , conservent le dépôt des connaissances sans l'augmenter : on a trouvé seulement une nouvelle méthode. Les Eclectiques naissent dans Alexandrie ; on choisit sans inventer , et il se forme une philosophie nouvelle du débris de toutes les anciennes.
La superstition s'étend avec l'eflroi qu'inspirent les tyrans. La philosophie théurgique s'élève ; on prodigue les enchantemens et les mystères ; on traîne des victimes humaines au fond des antres pour y découvrir l'avenir. La doctrine des génies , inventée par Platon , s'élend, et on .en abuse. La philosophie n'est plus que l'art d'interroger les cieux ou les enfers. Un platonisme plus pur s'insinue dans l'église naissante ; et les ouvrages du disciple de Socrate sont presque mis sur l'autel, à côté des livres sacrés. Bientôt après, l'empire se divise ; Rome tombe. L'Europe est en proie aux barbares. La philosophie s'anéantit dans l'Occident ^ elle se soutient encore dans l'empire de Byzancc : mais cet arbre , desséché depuis neuf ou dix siècles , ne produit plus de nou-
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veaux fraîU. Vts idées des pl^osophes grecs sont des borws qne raodace humaine n^ose franchir.
Les révolutions se succèdent , et les Arabes s^élèvent. Vainqueurs 6t Gibraltar aOK Indes , ils joignent la philosophie aux conquêtes. Alon la connaissanoe des cieux renaît, de nouvelles tables astronoviiqiiei sont dressées. Les mathématiques reparaissent. La chimie commenoe k analyser les corps. Pendant quatre siècles , quelque lumière perce à travers la barbarie du resle^du monde; mais la science de la naturr n'avance point. Une dépendance servile enchaînait les esprits. Platon avait soumis les premiers chrétiens j Aristote subjugue les Armho. Accoutumés a croire et àservir, ils se soumettent aux livres d'^Arîstole; comme ils s^étaient soumis à FALcoran ; ils adorent ce philosophe , comme ils adoraieut leurs califes. O avilissement de Tesprit humain * n s^nble que la liberté soit un poids qui Taccable. Aristote règne sur une partie de Punivers ; il domine à Samarcande et dans la Perse , comute en Afrique et dans TEspagne.
Vers le onzième siècle , la scbolastique s''étend surtout dans lt>ccident ; elle y prend naissance au milieu de la barbarie. Anstoie s'empare encore de ce nouvel empire ; mais on n*en sait pas même assez pour adoptée ses erreurs. Ses sentimens, défigurés par les Arabes, sont expliqués par l'ignorance. Un jargon barbare , et le mélange des plus méprisables subdlités , les obscurcit encore. Cet eut dura cinq siècles ; heureusement il se fit une révolution. Des Tartares , en précipitant les Gotfas sur TOçcident , y avaient étoufifé la phiJasflpfaie , d'autres Tartares , sous le nom de Turcs , la font reaaiire.
La chute de Coi|stantinople donne une secousse , et {ail rcÛner les Grecs vers Tltalie. La nature se réveille après mille ans y de nouvelles lumières se répandent. Chacun veut étudier , chacun veut coana^|re ^ mais , sous tant de ruines , la route de la venté s^cst perdue : on se tounnente pour la retrouver. On interroge les idées de Platon, les harmonies de Pythagore , les mystères de la cabale des Joîis , les hiéroglyphes des Égyptiens ; on cherche la nature partout ^ excepté dans eUe-n^éme. La domination d'Aristote s'alTermit de nouveau ^ et , en France , en Italie , en Angleterre , en Allemagne , on convient unanimement de le regarder comme le seul interprète de la nature. Yoilè quel fut Tétat de la philosophie jusqu'au commencement du dixseptième siècle , épocpie à peu près de la naissance de Descartes.
On voit que la connaissance générale du monde était très-peu avancée , si même elle était commencée. On avait cependant dâ connaissances certaiaes sor plusieurs objets ; de ce nombre étaient les observations astronomiques faites en Grèce , dans Alexandrie , et du temps des Arabes ; car, pour l'astronomie, il sufiit de bien voir et de cnkuilcr. Un eertain nombre de découvertes en géométrie; car cette ,jcieaoe s'était accrue de siècle en sièole par les travaux de plusieurs grands h(Mnmes ; ces vérités se trouvaient réunies duis £uclîde , Apollonios, Archimède , Pappus et Diopfaante. £n mécanique , plusieurs inventions admirables d' Archimède. £n médedui^ , les ouvrages d'El^pocrate , qui étonnent encore aujouiad'bui ceux même qui ont lé génie 4e cet art. £n anatpmie , un excellent traité ^ Gâtiôi » oh 1 avait
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rassemble toutes les observations anàtomiques faites ayant lui , et où il en avait ajouté quelques unes de nouvelles. Enfin » sur rbistoire naturelle, le livre de Pline, oii-sont les plus grandes vues sur la nature , mêlées à quelques erreurs de détail , et surtout le traité des animaux d^Aristote , ouvrage prodigieux , où il y a tant de connaissances réunies , que dix peut-être des plus savans hommes de TEurope auraient de la peine dans le cours de leur vie, à les vérifier toutes. Voilà , à ce que je crois, l'inventaire à peu près çxact de toutes les ricbesses philosophiques des anciens.
Page 479 • (s) & 7 a dans chaque Siècle un esprit général qui influe, sans qu'on s'en aperçoive, sur tous ceux qui vivent dans le même temps. Il est très-sûr que le seizième et le dix-septième furent marqués par de grands changemens et de grandes découvertes. Navigation, commerce , politique, sciences, belles-lettres, tout éprouva des révolutions. Jamais on ne vit plus de ces hommes entreprenans et actifs qui font des choses extraordinaires , qui veulent ouvrir des routes, et changer ou en bien ou en mal tout ce qui est établi. Découverte de l'Amérique par Christophe Colomb , en 1499 ; découverte des Indes par Yasco de Gama , en 1497 ; conquête du Mexique par Cortès, en i5i8j du Pérou par Pizarre» en iS^S; expédition de Magellan vers les terres australes, en iSigj, voyage autour du monde par Drak, en 1677 \ établissement du protestantisme dans la moitié de l'Europe , vers iSsS^ Copernic , né à Thom, en 1473, publia le vrai système du monde, en i543; mort la même année. Tycho-Brahé, gentilhomme danois , dépensa plus de cent mille écus à l'astronomie; mort à Prague, en 160 1. Kepler, astronome allemand, auteur des fameuses lois sur le coui^ des planètes, né eft 1571 , mort kRatisbonne, en i63o. Les verres concaves et convexes inventés en Italie, en lagS, par Alexandre Spina, religieux. Le premier télescope formé par Jacques Métius , Hollandais, en 1609. Galilée, auteur de plusieurs belles découvertes en astronomie, et de la théorie du mouvement dans la chute des corps , mort à Florence , en 164^. Le fameux Bacon, baron de Yérulam , né à Londres, en i56o, mort en 1626; on sait tout ce que les sciences lui doivent, et qudks vues il avait , principalement sur la physique expérimentale. U y a apparence que l'esprit général de ces temps-là , et les travaux de tous ces hommes célèbres , ont contrihué à former Descartes. Quelques auteurs 'cependant assurent qu'il n'avait point lu les ouvrages de Bacon , et il nous dit lui-même dans une de ses lettres, qu'il ne lut que fort tard les principaux ouvrages de Galilée. Si cela est, il faut convenir que la gloire de Descartes en est hien plus g^nde.
Fage 479. (3) René Descartes, teigneur du Perron, dont on fait ici l'éloge, naquit k la Haye en Touraine, le 3o mars 1596, de Jeanne Brpchard, fille du lieutenant-général de Poitiers, et de Joachim Descartes, conseiller au pariement dé Bretagne, dont il fut le troisième fils. Sa maison était une des plus anciennes de la Touraine. H avait eu dans sa famille un* archevêque de Tours , et plusieurs braves gentilhommes qui avaient servi avec distinction. Us étaient vraiment dignes d'être nobles, car dans le temps des guerres civiles ils avaient toujours été fidèles au roi et à l'Etat. Son père, soit par goût, soit par raison de
fortune, entra dam la robe, profession qui n^est mise an-dessous de celle des armes que par un préjugé barbare. Au reete , ce n^est pas poar louer Descartes que nous entrons dans tous oes détails, c'est pour honorer sa famille. Parmi nous, la noblesse dlnstitution desoend des pères aux enfans. NV a-t-il pas une noblesse de mérite dont la gloire doit remonter vers les ancêtres? Depuis que le père de Descartes se fût étaUi à Rennes , ses descendant y ont toujours demeuré. On en comple sîi qui ont occupé avec distinction des charges dans le parlement de Bretagne. Madame la présidente de Ghateaugiron , dernière de la famille. Tient de mourir. On dit qu*elle avait dans son caractère plusieurs traitî de ressemblance avec Descartes j il y a eu aussi une Catherine Descartes, nièce du philosophe, célèbre par son esprit et par son taknt pour les vera agréables. Elle est morte en 1706.
Page 4oo. (4) Descartes était né avec une complexion très-faifale , et les médecins ne manquèrent pas de dire qu'il mourrait très-)eune; cependant ilies trompa aumoins dWe quarantaine d'années. Ayant peidn sa mère presque en naissant , il fut très*redevable aux soins d^une nourrice qui suppléa à la nature par tous les soins delà tendresse. Descartes en fuK très-reconnaissant. Il lui fit une pension viagère qui lui fut payée exactement jusqu'à sa mort ; et comme il n'était ptos de ceux qui croient qne Faiigent acquitte de tout , il joignait encore à ces bienfaits les devoirs et Fattachement-d'un fils. Son père ne voulut point fatiguer des ozones encore faibles par des études prématurées ^ il lui donna le temps de croître et de se fortifier. Mais Tesprit de Descartes allait au-devant des instructions. U n'avait pas entore huit ans , déjà on L'appelait le philosopàe. U demandait les causes et les effets de tout, el savait ne pas entendre ce qui ne signifiait rien. En i6o4, il fut mis au collège de la Flèche. Son imagination vive et ardente fut la première faculté de son Ame qui se développa. U cultiva la poésie avec transport. U créait des images , en attendant qu'il pût créer des idées. Cette progression est dans la nature, et on l'a remarquée dans les nations comme dans les hommes. Ce goût de la poésie lui demeura toujours, et peu de temps avant sa mort , il fit des vers français à la cour de Suède. C'est une ressemblance qu'il eut avec Platon, et que Leibnitz eut avec loi. H aimait aussi beaucoup l'histoire , et passait les jours et les nuits à lire^ mais cette passion ne devait pas durer long-temps. On a une première avidité qu'on se hâte de satisfait; on veut connaître tons les faits, toutes les opinions, tout ce qu'on a su , tout ce qu'on a dit avant nous. Bientôt on se d^oûte , on laisse là les livres , on revient sur soi-même, et on n'étudie plus que la nature : telle a- été la marche de Descartes. Il était encore à la Flèche en 1610, lorsque le cœur du plus grand et du meilleur des rois, assassiné dans Paris, y fut porté pour être déposé dans la chapelle des jésuites. Il fut témoin de cette pompe cruelle, et nommé parmi les vingt-quatre gentilhommes qui allèrcni au-devant de ce triste dépôt. Il étudiait alors en philosophie. U y fit alors des progrès qui annoncèrent son génie ^ car, au lieu d'apprendre, il doutait. La logique de ses maîtres lui parut chargée d^ooe (ouïe de préceptes ou inutiles ou dangereux j il s'occupait à l'en séparer, CQmme b statuaire, dit -il lui-même, travaille à tirer une Mi-
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fttrve (tun bloc de marbre qui y est informée. Leur métaphysique 4é ré vol-» tait par la barbarie.de leurs mots et le vide des idées j leur physique pai^ robscurité du jargon , et par la fureur d'expliquer tout ce qu^elle n^zpliquatt pas. Les mathématiques seules le satisfirent -y il y trouva Tévidence qu'il cherchait partout. D s'y livra en homme qui avait besoin de connaître. Quelques auteurs prétendent qu'il iûventa , étant encore nu * collège , sa fameuse Analyee, Ce serait un prod^e bien plus étonnant que celui de Newton , qui à vingt-cjnq ans avait trouvé le calcul de Tinfini. Quoiqu'il en soit de cette particularité, Descartes finit ses études «n i6ia. Le fruit ordinaire de ces premières études est de s'imaginer savoir beaucoup. Descartes était déjk assez avancé pour voir qu'il ne savait rien. En se comparant avec tous ceux qu'on nommait savans , il {tpprit à mépriser ce nom. De là au mépris des sciences , il n'y a qu^uo pas. U oublia donc et les lettres , et les livres, et l'étude ; et celui qui devait créer la philosophie en Europe, renonça pendant quelque temps à toute espèce de connaissances. Yoilk à peu près tout ce que nous savons des premières années de Descartes. Aujourd'hui que Ton s'occupe beaucoup de l'éducation , et que l'esprit humain , après cinq mille ans > commence enfin k chercher les moyens de former des hommeâ , il né serait peut-être pas inutile de rassembler tout ce qu'on peut savoir sur l'éducation des hommu célèbres. Ce serait une ^pèce de physique expérimentale sur les âmes , qui aurait son utilité. Tous ces faits , réunis et comparés, pourraient conduire kdes principes; et peut-être à la fin pourrait- on former un système complet qui aurait ses règles générale^ et particulières , selon les gouvememens , les religions , les climats , la force ou la faiblesse des organes, la trempe des caractères et des esprits , Iss rangs des citoyens, et les différens buts de chaque éducation. Mai^ peut-être est-on encore aussi éloigné d'un pareil système , qu^on l'est du système général du monde. Tout ce qui tient à l'homme est presque aussi inconnu que tout ce qui tient à la nature.
Page 460. (5) U était impossible que Descartes demeurât dans l'inaction. Il faut un aliment pour les âmes ardentes. ]>ès qu'il eut renoncé aux livres, il s'abandonna aux plaisirs. En x6i4 il fit à Paris l'essai d^une liberté dangereuse \ mais son génie le ramena bientôt. Tout à coup il rompt avec ses amis et ses connaissances. U loue une petite maison dans un «uartier désert du faubourg Saint-Germain , s'y enferme avec un ou deux domestiques, n'avertit personne de sa retraite, et y passe les années 161 5 et 1616 appliqué à l'étude, «et inconnu & presqile toute la terre. Ce ne fut qu'au bout de plus deux ans qu'un ami le rencontra par hasard dans une rue écartée , s'obstina à le poursuivre jusque chez, fui et le rentra ina enfin dans le monde. On peut juger par ce seid twit du caractère de Descartes, et la passion que lui inspirait l'étude. Il est rare que ceux qui ne sont pas capables de choses extrêmes , fassent jamais
rien de grand.
Pa^ 480. <6) Les voyages de Descartes méritent « je crois , une atten* tion particulière dans son histoire. Tous les grands philosophes de l'an^ tiquité ont voyagé. Thaïes employa sa jeunesse à parcourir l'Asiç , et h. 5'inStriiire en Egypte. Solon recueillit des connaissances chez tous les peuples savans. Pythagorç étudia ^pus Phérécide et sousThalès, voyagea
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dans rCgyple, dans la Ghal<fée, dansllode, parcourut Délos, la CrèiP, tout le Péloponèse et les principales villes dltalie. Platon , après avoir vu plusieurs villes de la Grèce , fit uu voyage de Memphts , j séiouroa long- temps, observa une partie de FOrieiU, et revint par iltaiîe. Démocrite imita ces exemples, et rapporta de ses voyages dt:s connaissances innombrables. Parmi nous, il semble que les voyages soient moins nécessaires. Toutes les connaissances sont rassemblées dans les livres; et rimprimerie a répandu ces livres par toute la terre. Avec une une bibliothèque , on trouve Tunivers sans sortir de chez soi. fidLûs cet 'tiniverSy composé de la main des hommes, ressemblc*t-il asaex k Tunivers réel ? les idées acquises par une réflexion froide et lente, an fond d^un cabinet, sont-elles aussi vives et aussi fortes, que celles qui naîtraient du spectacle du monde? Thomme qui lit, croit sur parole; riiorame qui voit, juge par lui-même : il interroge la nature, et peut lui arracher des secrets qu^elle avait cachés jusqu^alors. DVilleurs, il en est des livres , par rapport & la nature, comme des copies par rappcnt aux grands tableaux. Les traits s'altèrent en passant par difTérentes mains. Pour bien peindre , il faut être près de son modèle. Ajoutex que chacun a sa manière de voir et de saisir les grands résultats; et la manière de Pun n'est presque* jamais celle de Pantre. Ce n'est mémo quen parcourant successivement une foule 4b grands objets, que Ton accoutume son âme à bien voir et à comparer. L'esprit s'étend avec l'espace qu'il veut embrasser. Enfin , tout honune qui écrit , donne à la nature les bornes de son génie : on ne la connais donc point, si on ne Pétudie dans elle-même. C'était \k la grande mazîrae de DescarteSw II n'avait , disait-il , d'autre livre que le monde. li serait à souhaiter que tous les philosophes et les hommes de génie enployassent au moins dix ans de leur vie à voyager. Bientôt tout 1t globe serait parfaitement connu. L'histoire naturelle , qui tient à toutes les sciences physiques , ferait des progrès immenses ; l'histoire de l'homme, d'où dépend toute la science morale, serait enfin commencée. De ces deux objets réunis, combien résulteraient de connaissances, soit pour les arts, qui ne sont t{ue l'imitation de la nature , soit pojuF le gouvernement et la législation , qui ne sont que l'art de diriger rhomme en société vers le bonheur! Mais sur cet objet comme sur beaucoup d'autres, on est réduit à faire des vœux. Pour cfu'o* pût voyager ainsi, il faudrait, ce qui n'arrivera presque jamais, on que les philosophes pusseut être riches, ou que ceux qui sont puis sans pussent être philosophes; il faudrait que tous les princes et tous les souverains conspirassent à «nç entreprise utile , et qui n'est que pour le bonheur des hommes.
Page 48o. (7) Descartes avait vingt-un ans lorsqu'il sortit de France pour la première fois. C'était en 161 7. Il alla d'abord en Hollande, oii U demenra deux ans. Ce dut être pour lui un spectacle curieux^ qu un pays o il tout commençait à naître, et oii tout était l'ouvrage M la Uj>erté. Mais s'il y vit un terrain nouveau créé , pour ainsi dire , et arraché À la mer, s'il vît lQ.spcctacle magnifique des canaux , des digues , du commerce et des villes de la Hollande, il Ait témoin des querslles S$ing1antesdflsGonixiri.steset des Armjpiens. On sait comment Tambition
du prince dX)raiige voulut faire servir ces guerres de religion à sa grandeur. Barnévelt, âgé de soixanle-seizë ans, fut condamné, et mourut sur Téchafaud , pour avoir voulu garantir son pays du despotisme. Ce fut là les premiers mémoires que l'Europe fournit à Descartes pour la connaissance de Tesprit humain. En 1619 il passa eu Allemagne. Quelques années plus tôt , il y aurait vu ce grand Rodolphe, qui conversait avecTydio-Brabé, au lieu de travailler avec, ses ministres, et faisait avec Kepler des tables astronomiques , tandb que les Turcs ravageaient ses Etats. Il vit couronner à Francfort Ferdinand H, et il paraît qu'il observa avec curiosité toutes ces cérémonies, ou politiques, ou sacrées, qui rendent plus imposant aux yeux des peuples , le maître qui doit les gouverner. Ce couronnement fut le signal d^ la fameuse guerre de trente ans. Desçartes passa les années 16 19 et i6qo en Bavière, dans la Souabc, dans PAulriche et dans la Bohême. En 1G21, il fut en Hongrie; il parcourut la Moravie , la Silésie, pénétra dans le nord de rAllcmagnCt alla en Poméranie par les extrémités de ia Pologne , visita toutçs le."» côtes de la mer Baltique , remonta de Stettin dans la Marche de Brandebourg , passa au duché de Mecklenbourg , et de là dans le Holstein , et cnliu s^embarqua sur TElbe , d'oii il retourna en Hollande. Il fut sur le point de périr dans ce trajet. Pour être plus libre, il avait pris h Embden un bateau pour lui seul et son valet. Les mariniers, a qui son air doux et tranquille , et sa petite taille n'en imposaient pas ap-' paremment beaucoup, formèrent le complot de le tuer, afin de profiter de ses dépouilles. Comme ils ne se doutaient pas qu'il entendît l^r , langage, ils curent Thcureuse imprudence de tenir conseil devant lui- Par bonheur Descartes savait l« hollandais. Il se lève tout à coup » change de contenance , tire l'épée avec fierté, et menace de percer le premier qui oserait approcher. Cette lieureuse audace les intimid^, et Ucscartes fut sauvée A quoi tiennent les plus grands événemens de ce monde! Quatre ou cinq mariniers de la VVest-Frise pensèrent disposer de celui <pii devait faire la révolution de l'esprit humain. Ccst ainsi qu'une vague de plus sur la petite barque qui transportait César , d'Êpire en Italie , aurait probablement donné une nouvelle face au monde* Descartes passa b fm de 16^1 et les premiers mois de «i^a à la Haye. Cest là qpi il vit cet électeur palatin, qui , pour avoir été couronné roi, était devenu le plus malheureux-aes nommes. Il passait sa vie à solliciter des secours, et à perdre des batailles. La prince^e Elizabeth , sa fille, que sa liaison avec Descartes rendit depuis si fameuse, avait alors tout au plus trois ou quatre ans. Elle était, errante avee sa mère, et partageait des -maux qu'elle ne sentait pas encore. La même année , Descartes traversa les Pays-Ba» espagnols, et s'arrdta à la cour de Bruxelles. La trèvoentre l'Espagne et la Ho)lande était rompue, Il y. vit l'irtfante Isabelle, qui, sous un Habit de reHgîeuse, gônvemait dix pro-
rgucil n'étonnaient peint En 16^3, il fit le voyage d'Italie : il traversa la Suisse, oii il observa f)lus la nature que les hommes; s'arrêta qiielque temps dans la Valtce) vit à Venise le mariage du doge, avec U mer Adinatîqiie , céré-
monîc bizarre et pompeuse , instituée pour le peuple dont il faut frapper les jeux, devenue nécessaire, parce qu''elle se trouve établie; et arriva enfin à Rome sur la fin de iè'2\. Il y fut témoin d^un jubilé qui attirait une quantité prodigieuse de peuples de tous les bouts de
I Europe. Ce mélange de tant de nàtious diiférentes était un spcrctacJe intéressant pour un philosophe. Descartes y donna toutcson attention. li comparait les caractères de tous- ces peuples réunis, comme un amateur habâe compare dans une belle galerie de tableaux , les manières de dîî^ férçntes écoles de peinture. En i&i5 il passa par la Toscane. Galilée était alors âgé de soixante ans ; et l'Inquisition ne s'^était pas encore flétrie par la condamnation de ce grand homme. En i65i , il fit le Toyage d^Angleterre , et en i634 celui de Danemarck. L'Espagne et le Portugal sont les seuls pays de l'Europe oii Descartes n*ait pas voyagé.
Page 481. (8) Descartes porta les armes dans sa jeunesse: d'abord en Hollande, sous le célèbre Maurice de Nassau, qui afiermit la liberté fondée par son père , et mérita de balancer la réputation de Famése ^ de là en Allemagne , sous Mnximilien de Bavière, au commencement de la guerre de trente ans. Il vit dans cette guerre le choc de deux reli» gions opposées , l'ambition des cbefs , le fanatisme des peuples , la fureur des partis , l'abus des succès , l'orgueil du pouvoir , et trente provinces dévastées parce qu'on se disputait à qui gouvemenil la Bohême.
II passa ensuite au service de l'empereur Ferdinand II , pour voir de plus près les troubles de la Hongrie. La mort du comte de Bucquoi , général de Tarméc impériale , qui fut tué dans une déroute , de trois coups de lance et de plus de trente coups de pistolet , le dégoûta du métier des armes. H avait servi environ quatre ans, et en avait aloi's v\ng;t-cinq. On croit pourtant qu'au siège de la Rochelle il combattit comme volon- IBM , dans une bataille contre la flotte anglaise. On se doute bien que l'ambition de Descartes n'était point de devenir un grand capitaine. Avide de connaître, il voulait étudier les hommes dans tous les états, et malheureusement la guerre eHdevenue un des grands spectacles de l'humanité. Il avait d'abord aimé cette profession , comme il l'avouait lui-même, sans doute parce qu'elle convenait k l'activité inquiète de son âme j mais dans la suite un coup d^œil plus philosophique ne lui laissa voir que le malheur des hommes. U regardait comme une infortune le funeste devoir de verser le sang de ses semblables , et ne savait quel nom donner à ces nations qui vont s'égorger en Haut, et plaisantent sur des champs de bataille. On a écrit de gros volumes sur la guerre j maïs l'humanité attend encore un homme qui s'élève avec courage contre ces horribles conventions qu'ont faites les peuples, (J'avoir le droit de se massacrer pouiT quelques arpens de terre, ou pour la pèche de quelques poissons.
Page 481. (9) Ce fut en i6a5 , au retour de son voyage d'Italie, que Descartes fit Ses observations sur la cime des Alpes. Il est peu d'âmes sensibles ou fortes à qui la vue de ces montagnes n'inspire de grandes idées. L'homme mélancolique y voit unç retraite délicieuse et sauvage j le guerrier s'y rappelle les armées qui les ont traversées, cl le philosophe s\ occupe des phénomènes de la nature. Descartes y composa une partie de son système sur les grêles , les neiges , les tonnerres et 1^ tourbillons de vents. On pourrait le comparer à ce peintre célèUx; qui ,
vut^mer, au milieu d'uue tempêlc , tenait son crayon , s^applaudissait en dessinant ces beautés terribles de la nature.
Page 48a. (10) Mes son enfance, Descartes avait l'habitude de mé-, diter. Lorsqu^il était à la Flèche, on lui permettait, à cause de la- faiblesse de sa santé, de passer une partie d«s matinées au lit. U employait ce temps à réfléchir profondément sur les objets de ses études, et il eu coutracta Thabitude pour le reste de sa vie. Ce temps , où le sommeil a réparé les forces, où Jes sens sont calmes, où Pombre et le demi-jour favorisent la rêverie , et où Fâme ne s^est point encore répandue sur les objets qui sont hors d'elle, lui paraissait le plus propre k la pensée« C'est dans ces matinées qu'il a fait la plupart de ses découvertes, et arrangé ses mondes. U porta k la guerre ce même esprit de méditation* En 161 9 , étant en quartier d'hiver sur les frontières de la Bavière, dans un lieu très-écarté, il y passa plusieurs mois dans une solitude profonde, uniquement t>cc^pé à méditer. Ilcheit;hait alors les moyens de créer une science nouvelle. Sa tête , fatiguée sans doute par la solitude ou par le travail, s'échauffa tellement, qu'il crut avoir des songes mystérieux. Il crut voir des fantômes 5 il entendit une voix qu! l'appelait à la recherche de la vérité. Il ne douta point, dit l'historien de sa vie, que ces songes ne vinssent du ciel, et il y mêla un sentiment de religion. Au reste , ces sortes de faiblesse ne doivent pas étonner , même dans un grand homme. Ne connaît-on pas le génie de Socrate, le spectre de Brutus , le fantôme qui apparut k César sur les bords du Hubicon , l'abime qui était sans cesse ouvert k côté de Pascal ? Ce sont les fruits d'une imagination ardente, échauffée par quelque grand intérêt, ou troublée par une grande passion. Il semblerait cependant qu'un philosophe devrait être un peu plus exempt qu'un autre dé «es sortes d'accès.
Page 48a. (i i)La première étude qui attacha véritablement DesMrtes fut celle des mathématiques. Dans son enfance , il les étudia avrc transport, et en particulier Talgèbre et l'analyse des anciens. A l'âge de dix-neuf ans, lorsqu'il renonça brusquement k tous les plaisirs, et qu*il passa deux ans dans la^ retraite , il employa tout ce temps k l'étude de la géométrie. En 1617,^ étant au service de la Hollande, un inconnu fit aflicher dans les rues de Bréda un problème k résoudre. Descartes vit un grand concours depas.<»ans qui s'arrêtaient pour lire. H s'approcha \ mais l'affiche était en flamand , qu'il n'entendait pas. H pria homme qui était à côté de lui de la lui expliquer. C'était un mathéiniticien nommé Beckman , principal du collège de Dordrecht. Ce prin pal, homme grave, voyant un petit ofBcier français en habit un forme , crut qu'un problème de géométrie n'était pas. fort intéressant pour lui ; et apparemment pour le plaisanter, il lui offrit de lui expliquer Taniche, à' condition qu'il -résoudrait le problème. Cetait une espèce de défi. Descartes l'accepta ^ le lendemain matin le problème était résolu. Beckman fut fort étoimé \ il entra en conversation avec le jeuife homme , et il se trouva que le militaire de vingt ans en savait beaucoup plus sur la géométrie que le vieux professeur de mathématiques. Deux ou trois ans après, étant à Ulm en Souabe,il eut une aventure i peu près pareille > avec Faulhaber, ma tbématiciea allemande
Celui-cî venait de donner un gros livre »ur Talgèbre , et 0 traitait Descartes assez lestement , comme un jeune ofBcier aimable , et qat ne paraissait pas tout-à-fait ignorant. Cependant un jour, à queiqui» questions qu^il lui fit y il se douta que Descartes pouvait bien avoir (quelque mérite. Bientôt , à U clarté et à la rapidité de ses réponses sur les questions les plus abstraites , il reconnut dans ce jeune bomme le pins puissant génie, et ne regarda plus qu'avec respect celui cfull croyait bonorer en le recevant chez lui. Descartes fut lié , ou du moins fat en commerce avec tous les plus savans géomètres de son siècle. Il ne se passait pas d^année qu*il ne donnât la solution d^un très-grand nombre de problèmes qu'on lui adressait dans sa retraite : car c'était alors la méthode entre les géomètres , à peu près comme les anciens sages , et même les rois de l'Orient , s'envoyaient des énigmes à deviner. Dcscartrs eut beaucoup de part à la fameuse question de la roulette ou de la cvcloïde. La cycloïde est une ligne décrite par le mouvement d'uu poûe de la circonférence d'un cercle , tandis que le cercle fait une révointion sur une ligne droite. Ainsi , quand utie roue de carrosse tourne , nn des clous de la circonférence décrit dans l'air une cycloïde. Cette ligne Ait découverte par le père Mersenne , expliquée parRoberval, examinée par Descartes , qui en découvrit la tangente j usurpée par Torricelli , qui s*en donna pour l'inventeur ^^ipprofondie par Pascal , qui contribua beaucoup k en démontrer la nature et les rapports. Depuis, les géomètres les plus célèbres , tels que Huyghens, Wallis, Wren, Leibaîta et les Bemoufli y travaillèrent encore. Avant de finir cet article, ti ne sera peut- être pas inutile de remarquer que Descartes» qui fui le plus grand géomètre de son siècle , parut toujours faire assez peu de cas de la géométrie. Il tenta au moins cinq ou six fois d'j renoncer, et y re* venait sans cesse. C'est ainsi que La Motbe passa sa vie k écrire contre les vers, et à en faire.
Page 485. (n) C'est un spectacle aussi curieux qite philosophique , de suivre toute la marche de l'esprit de Descartes» et de voir tous les degrés par oii il passa pour panenir k changer la face des sciences. Heureusement , en nous donnant ses découvertes, il nous a indiqué la route qui l'y avait ameiié. Il serait à souhaiter que tous les inventeurs eussent fait de même; mais la plupart nous ont caché leur marche, et nous n'avons quclc résultat de leurs travaux. Il semble qu'ils aient craint ou de trop instruire les hommes , ou de s'humilier à leurs yeux, en se montrant eux-mêmes luttant contre les diflicultés. Quoi qu^il en soit , voici la marche de Descartes. Dès l'âge de quinze ans , il commença à douter. H ne trouvait dans les leçons de ses maîtres que des opinions , et il cherchait des vérités. Ce qui le frappait le plus, c'est qu'il voyait qu'on disputait sur tout. A dix-sept ans , ayant fini ses études , il s^examina sur ce qu'il avait appris : il rougit de lui-même, et puisqu^il avait eu les plus habiles maîtres , il conclut que les hommes ne savaient rien, et qu'apparemment ils ne (>ouvaient rien savoir. Il renonça pour jamais aux sciences. A dix-neuf il se remit à l'étude des mathématiques qull avait toujours aimées. A vingt-un il se mit h voyager paur étudier 1rs hommes. En voyant chez tous les peuples mille choses extravagantes cl fort approuvées , il apprenait , dit-il , à se défier de l'esprit humain ,
et à ue point regarder Texemple , la coutume et roplnlon comme des autorités. A vingt- trois , se trouvant dans une solitude prolbnde, il employa trob ou quatre mois de suite à penser. Le premier pas qu il fit , lut d'observer que tous les oiuMiges composés par plusieurs mains , iont beaucoup moins parrai1||a{fiKeux qui ont été conçus , entrepris et achevés par un seul nomme : c*est ce qu'il est aisé de voir dans les ouvrages d'architecture, dans les statues, dans les tableaux , et même dans les plans de législation et de gouvernement. Son second pas fut d'appliquer cette idée aux sciences. 11 les vit comme formées dWe inii-^ •nité de pièces de rapport , grossies des opinions de chaque philosophe; tous d'un esprit et d'un caractère dtfTérent. Cet asseipblage , cette combinaison d'idées souvent mal liées et mal assorties , peut-elle autaut approcher de la vérité , que le feraient les raisonnemens justes et simples d'un seul homme ? Son troisième pas fUt d'appliquer cette même idée à la raison humaine. Comme nous- sommes enfans avant que d'être hommes, notre raison n'est que le composé d'une foule ^e jugement souvent contraires , qui nous ont été dictés par nos sens , par notre nourrice et par noft maîtres. Ces jugemens n'auraient- ils pas plus dé vérité et plus d'unité , si l'homme , sans {>asser par la falMesse de l'enfance y pouvait juger en naissant , et composer lui seul toutes ses idées? Parvenu jusque-là , Descartes résolut d ôter de son esprit toutes les opinions qui y étaient , pour j en substituer de nouvelles, ou y remettre les mêmes , après qu'il les aurait vériiiées , et ce fut son quatrième pas. 11 voulait, pour ainsi dire, recomposer sa raison, afin qu'elle fut a lui, et qu'il pût s'assurer, pour la suite, des fondemeus de ses connaissances, il ne pensait point encore à reformer Les sciences pour le public ; il regardait tout changement comme dangereux. Les établissemens une fois faits, disait-il, sont comme ces gran4s corps dc^t la chute ne peut être que très-rude , et qui sont encore plus diniciles à relever, quand ils sont abattus, qu'à retenir quand ils sont ébranlés. Mais comme il serait juste de blâmer un bomme qui entreprendrait de renverser toutes les maisons d'une ville , dans le seul dessein de les rebâtir sur un nouveau plan , il doit être permb à un particulier d'abattre la sienne , pour la reconstruire sur des fondemens plus solides. Il entreprit donc d'exécuter la première partie de ses desseins, qui consistait à détruire, et ce fut son cinquième pas. Mais il éprouva bientôt les plus grandes difHcultés. Je ni aperçus , dit-il, qu'il n'eat pas aussi aisé à Un homme de se défaire de ses préjugés , que de brûler {a maison» Il y travailla constamment plusieurs années de suite, et il crut à la itn en être venu à bout. Je ne sais si je me trompe, mais cette marche de l'esprit de Descartes me-paralt admirable. Continuons de le suivre. A Tâgc de vingt-quatre ans , il entendit parler en Allemagne d'une société d'hommes qui n'avait pour but que la recherche de la vérité ^ on l'appelait la confrérie des Rose-croix. Un de ses principaux statuts était de demeurer cachée. ËUe avait , à ce qu'on dit, pour fonda* teur un Allemand , né dans le quatorzième siècle. On raconte de ce^ bomme des choses merveilleuses. Il avait profondément étudié la magie » qui était alors une science fort importante. Il avait voyagé en Arabie, en Turquie , en Afrique , en Espagne, avait vu sur la terre des sages er
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des cabalistes , avait appris' plusieurs secrets de la iiature , et s'élaii retiré enfin en Allemagne , où il vécut solitaire dans une grotte jusqu'à l'âge de cent six ans. On se doute bien qu^ii lit des prodiges pendant sa vie , et après sa mort. Son histoire n&ressembla pas mal à celle d^ApoIlonius de Tyane. On imagiua un soJ|K^ans la grotte où il était enterré, et ce soleil n'avait d'autre fonctîou que* «elle d'éclairer son tonibeau. La confrérie fondée par cet homme extraordinaire , était , dit-on , chargée de réformer les sciences dans tout l'univers. £n attendant ^ elle ne paraissait pas; et Descartes, malgré toutes ses recherches , ne put trouver un seul homme qui en fût. U y a cependant apparence qu'elle existait , car on en parlait beaucoup dans toute rAllemague ^ on écrivait pour et contre ; et même en 1623 on fît l'honneur à ces philosophes de les jouer à Paris sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Descartes , déchu de l'espérance de trouver dans cette société quelques secours pouf ses desseins , résolut désormais de se passer des livres et des savaps. U ne voulait plus lire que dans ce qu'Q appelait le grand livre du mênde, et s'occupait & ramasser des expériences. A vingt-sept ans , il éprouva une secousse qui lui fît iatbandonoer les mathématiques et la physique j les unes lui paraissaient trop vides, l'autre trop incertaine. U voulut ne plus s'occuper que de la morale ^ mais a la première occasion il retournait à Fétude de la nature. Emporté comme malgré lui, il s'enfonça de nouveau dans les sciences abstraites. U les quitta encore pour revenir à l'homme. Il espérait trouver plus de secours pour cette science^ mais il reconnut bientôt qu'il s'était trompé. Il vit
Sue dans Paris, comme k Rome et dans Venise, il y avait encore moin» e gens qui étudiaient l'homme que fa géométrie. Il passa trois ans dans ces alternatives, dans ce flux et reflux dldées contraires , entraîné par son génie , tantôt vers un objet , tantôt vers un autre , inquiet et tourmenté , et combattant sans cesse avec lui-même. Ce ne fut quli trentiedeux ans que tous ces orages cessèrent. Alors il pensa sérieusement a refaire une 'philosophie nouvelle; mais il résolut de ne point embrasser de secte , et de travailler sur la nature, même. Voilà par quels degrés Descartes parvint à cette grande révolution : il y fut conduit par le doute et l'examen. Il serait à souhaiter que tous les hommes imitassent jion exemple. H ne dépend pas de nous de n'être pas trompés dans l'enfance , et de n'avoir pas reçu une foule d'opinions : mais tout pbilosbphe doit , au moins une fois dans sa vie , faire l'examen et la revue de ses idées, et juger tout ce qui est dans son âme. Cette méthode épargnerait bien des préjugés à la terre.
Page 435. (i3) L'indépendance dont il est ici question , est ce sentiment honnête et vertueux qui ne connaît d'autre assujélissement que celui des lois ; qui pratique tous les devoirs de citoyen et de sujet , qui ne peut sonfTrir d'autre chaîne j respecte le5*titres , mais n^'estime que le mérite j ne fait sa cour à personne , parce qu'il ne veut dépendre que de lui-même j se conforme aux usages établis, mais se réserve la liberté de ses pensées. Une telle indépendance, loin d'être criminelle, est le propre caractère de l'honnête homme ; car il n']f a point de vraie honnêteté sans élévation dans l'âme. Celui qui est trop soumis aux hommes ne sera pas long-temps soumis aux lois j et pour être vertueux , il faut
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^tre libre. Il n^y a rien peut-être de plus beaa dans Homère , que cette idée, que du moment qu'un homme perd sa liberté , il perd la moitié de son âme. On retrouve ce sentiment en mille endroits des ouvrages de Descartes. Je mets , dit-il dans une de ses lettres , ma liberté à si haui prix , que tous les rois du monde ne pourraient me facheter. Ce sentiment influa sur la conduite de toute sa ipe.
Page 484- (i4) Descartes fut très-long-temps incertain sur le genre de vie qu'il devait embrasser. D'abord il prit le parti des armes , comme on Ta vu , mais il s en dégoûta au bout de quatre ans. En i623 , dans le temps des troubles delà Yalteline, il eut quelque envie d'être intendant de l'armée ; mais ses sollicitations ne purent être assez vives pour qu'il réussît : il mettait trop peu de chaleur à tout ce qui n'intéressait que sa fortune. En i625, il fut sur le point d'acheter la charge de lieutenant-général de Châtellerault ; et comme il était persuadé que pour exercer une charge , il fallait être instruit , il manda à son père qu'il irait se mettre à Paris chez un procureur au Châtelet, pour y apprendre la pratique. U faut avouer que c'était là un singulier apprentissage pour un homme tel que Descartes : il avait alors vingt-neu f ans. Mais ce projet manqua comme l'autre. S'il avait réussi , il est à croire que Descaries aurait fait comme le président de Montesquieu, et qu'il ne fût pas long- temps resté juge. Enfin, après avoir passé dix ou douze ans k observer tous les états, il finit par n'en choisir aucun. Il résolut de garder son indépendance , et de s'occuper tout entier h la recherche de la vérité. Il pensait sans doute que c'était assez de remplir son devoir d'homme et de citoyen , de travailler à éclairer les hommes.
Fage 484- (i5) Ce fut en 1629, "^^^ la fin de mars, que Descartes partit pour aller s'établir en Hollande; il avait alors trente -trois ans. Comme sa résolution aurait paru extraordinaire , il n'en avertit ni ses parens , ni ses amis -y il se contenta de leur écrire avant son départ. On ne manqua point de murmurer : il n'y a que celui qui a pu concevoir un tel projet, qui soit capable de l'approuver ; mais son parti était pris. Il nous rend compte lui-même des motifs qui l'engagèrent k quitter la ïrance. Le premier fut la raison du climat. U craignait que la chaleur, en exaltant un peu trop son imagination , ne lui âtât une partie du sang-froid et du calme nécessaires pour les découvertes philosophiques. Le climat de la Hollande lui parut plus favorable à ses desseins ; mais son principal motif fut la passion qu'il avait pour la retraite , et le désir de vivre dans une solitude profonde. EnFrance, il eût été sans cesse détourné de l'étude par ses parens ou ses amis j il eût* été distrait par tous ces prétendus devoirs, qu'on s'est imposés pour remplir les \âdes du temps , et auxquels on ne devrait être assujéti que lorsqu'on ne peut faire mieux : au lieu qu'en Hollande il était sûr qu'on n'exigerait rien de lui. H espérait vivre absolument inconnu, solitaire au milieu d'un peuple actif qui s'occuperait de son commerce , tandis que lui s'occuperait à penser. Comme son grand but était la retraite , il prit toutes i^rtes de moyens pour ne pas être découvert : il ne confia sa demeure qu'à un seul ami chargé de sa correspondance. Jamais il ne datait ses lettres du lieu où il demeurait, mais de quelque grande ville où il était sûr qu'on ne le trouverait pas. Pendamt plus de vingt aoa qu'il demeura
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en IIollaDdé, il changea très-souvent de séjour, fuyant sa réputatloa partout otieUe le poursuÎYaît, et se dérobant aux importuns qui voclaient seulement Tavoir^ru. Il habitait quelquefois dans les grandes tîUcs. mais il préférait ordinairement les villages ou les bourgs , et le pla? souvent les maisons solitaires , tout-à-fait isolées dans la campagur. Quelquefois il allait s'établir dans une petite maison aux bords de la mer. On montre encore en plusieurs endroits les maisons qu*il a habitées, comme on voit à Saardam Tespèce de chaumière oii logeait le czar Pierre, dans le temps qu'il travaillait sur les chantiers de la Hollande : c'est ainsi que les hommes célèbres honorent tous les liCïux oti tJs oo; impdmé leurs pas. Le goût que Descartes avait pour la Hollaixie étaii si vif, qU*il cherchait à y attirer ceut de ses amis qui voulaient se redrejdu monde., Je vais traduire une lettre qu'il écrivit à Balzac ^nr ce sujet. on la verra peut-être avec plaisir. « Je ne suis point ëtontié, lui dit-^il. » qu'une âme grande et forte , telle que la vôtre, ne puisse se plier aa\ V usages ser viles de la cour. J'ose donc vous conseiller de venir à Am- » sterdam , et dé vous y r^irei*, plutôt que dans des chartreuses, ou » même dans les lieux les plus agréables de France outritalie. Je pré- 3) fère même son sé]our k cette solitude charmante oh vous étiez raonée » dernière. Quelque agréable que soit une maison de campagne , on y M manque de mille choses qu'on ne trouve que dans les villes. On n'y est » pas même aussi seul qu'on le voudrait. Peut-être y trou venez- vous » un ruisseau dont le murmure vous fera rêver délicieusement , ou un » vallon solitaire qui vous jetera dans Tenchantemeat; mais aussi vous u aurez à vous défendre d'une quantité de petits voisins qui yom asiêi> gcront sans cesse. Ici, comme tout le monde, excepté moî, est » occupé au commerce , U ne tient qu'à moi de vivre inconnu k tout le » monde. Je me promène tous les jours à travers un peuple immense , » presque aussi tranquillement que vous pouvez le faire dans vos allées. » Les hommes que je rencontre me font la même impression que si je » voyais les arbres de vos forêts , ou les troupeaux de tos campagnes ^ » le bruit même de ces commerçans ne me distrait pas plus que si jVn- » tendais le bruit d'un ruisseau. Si je m'amuse à considérer leurs moo- » vemens , j'éprouve le même plaisir que vous k considérer ceux qui >t cultivent vos terres ^ car je vois que le but de tons ces travaux est » d'embellir le lieu que j'habite , et de prévenir tous mes besoins. Si vous » avez du plaisir k voir les fruits croître dans vos vergers, et vous j* promettre Fabondance , pensez-vous que j''en aie moins k voir tous » les vaissscaux qui abordent sur mes côtes , m'apporter les prodne- » tions de TEurope et des Indes.? Dans quel lieu de l'univers trouverez- » vous plus aisément qu'ici tout ce qui peut ou intéresser la vanité , M ou (lalter le goût? Y a-t-il un pays dans le monde oh l'on soit plus • libre , oh le sommeil soit plus tranquille , oh il y ait moins de dangers » k craindre , où les lois veillent mieux sur le crime , oh les eropoison- » nemens, les trahisons , les calomnies soient moins connus , oh il reste » enfin plus de traces de l'heureuse et tranquille innocence de n(fs » pères? Je ne sais pourquoi vous êtes si amoureux de votre ciel d'Italie. » La peste se mêle avec Pair qu'on y respire; la chaleur du jour y est » insupportable ; les fraîcheurs du soir y sont malsaines 3 Tombre des
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» nuits y couvre des larcins et des meurtres. Que si tous craignez les » hivers du nord , comment h Rome , même avec des bosquets , des >' fontaines et des grottes, vtkus garanti rez-vous Aussi bien de la chaleur, » que vous pourrez ici avec un bon poêle ou une cheminée , vous ga- » rantir du froid? Je vous attends avec une petite provision d^idées » philosophiques qui vous feront peut-être quelque plaisir; et soit qu^ » vous veniez , soit que vous ne veniez pas , je n^eu serai pas moins » votre tendre et fidèle ami. » Cette lettre est très-intéressante : d'abord elle nous faîl voir le goût de Descaries pour la Hollande , et la manière dont il vivait; elle nous mbntre ensuite son imagination et le tour agréable qu^il donnait a ses idées. On a accusé la géométrie de dessécher IVsprit : je ne sais s'il y a rien dans Balzac oii il y ait autaiit d'esprit et d^agrémeQt. L'imagination de Descartes se décèle partout dans ses ouvrages ; et s'il n'avait voulu être ni géomètre , ni philosophe , il n 'jurait encore tenu qu'à lui d'être le plus bel esprit de son temps.
' Ptigfi 4B5. (16) On s'est attaché dans cette partie de Téloge de Descartes, à bien «faire connaître l'ordre et renchatnement qu'il a mis <ians ses idées , le plan et la méthode de sa philosophie , et surtout les rapports qu'il a établis entre tdutes les science^. U a donc fallu
{>arler de ses erreurs, comme des vérités qu'il a enseignées, san6 cela e fil eAt été interrompu j mais on a indiqué les erreurs , et on a rendu justice aux vérités. Pour ceux dul lisent en philosophes , il n'est pas moins Utile que ctuîeux de voir la manière dont un système universel d^ connaissances est enchaîné ; et poul* ceux qui tie veulent que satisfaire leur imagination , c'est encore un spectacle ititéressant que le tableau de l'esprit d'an grand homme.
Page 4^ (17)- ^ discours Sur là méthode parut le 8 juin 1639; il était à la tête de ses Bsaais de phiiasophie. Descartes y indique les moyens qu'il a sjLiivis pour tâcher de parvenir à la vérité , et ce qu'il faut iaire encore pour aller plus avant. On y trouva une profondeur de méditation inconnue jusqu'alors : c'est Ih qu'est Thistoii^ de son fameux doute. U a dcptiis répété cette histoire dans deux autres ouvrages , dans le premier livre de ses Principes et dsins la première de ses Méditations métaphysiques. Il fallait quil sentît bien vivement Timportance et la tiécessité dit doute , pour y revenir jusqu'à trois A>is , lui qui était si avare de paroles. Mais il i^ardait le doute comme la base de la philosophie , ejt le garant sûr des progrès qu'on pourrait y faire dans tous les siècles. U faut remarquer que Descartes commença par oh les anciens avaient fini. Ils s'étaient servi du doute pour renverser toutes les sciences ; Descartes s'en servit pour les reconstruire.
I*ai;eéfi5. (18) Il n'est pas nécessaire d'avertir que le doute philosophique de Descartes ne s'étendit jamais aux vérités révélées : on sait qu'il les respecta toute sa vie, comme il le deVait. H les regardait comme d'un ordre trop supérieur à la rfeiison , pour' vouloir les y assujétir. On voit partout dans ses ouvrages et dans ses lettres, qu'il distinguait le philosophe du chrétien ; et que s'il parlait avec audace sur tous les objets de la raison, il ne pariait qu'avec soumission Sur tous les objets de la foi. Cette remarque générale doit s'étendre à toutes les parties de ce discours , où il s'agit du doute de Descartes, dm
rexamen de ses opinions et de sa grande maxime , de ne regard.^ €Omme vrai que ce qui est évident.
Fage^%b. (19) Les règles de Tanalyse logique, qb^on peut regsrdfr comme la seconde partie, de sa méthode , sont indiquées dftos plusieori de ses ouvrages, et rassemblées en partie dans un manuscrit qoî s'a été imprimé qu'après sa mort. Uouvrage est intitule : Magies peur conduire son et^prit dans la recherche de la vérité. En voici h peu près k marche. Youlez-yous trouver la vérité ? formez votre esprit , et d'abord rendez-le capable de bien juger. Pour y parvenir, ne TapplîqiHx qu'à ce qu'il peut bien connaître par lui-même. Pour Lien connaîcrs . ne cherchez pas ce qu'on a écrit ou pensé avant vous , mais sAcbci vous en tenir à ce que vous reconnaissez vous-même pour évident Vous ne trouverez point la vérité sans méthode. La méthode ' consiâte dans Tordre ; Tordre consiste à réduire les propositions complexes é des propositions simples, et vous élever par degrés des unes aux autres. Pour vous perfectionner dans une science , parcourez-ea toute les questions et toutes les branches , enchaînant toujours vos pensée» les unes aux autres. Quand votre esprit ne conçoit pas , sachez vous arrêter. Examinez long-temps ks choses les plus faciles ^ vous vous accoutumerez ainsi à regarder fixement la vérité, et à la reconnaître. Voulez-vous aiguiser votre esprit, et le préparer à découvrir un jour par lui-même, exercez-le d'abord sur ce qui a été inventé par d'autre» \ suivez surtout les découvertes oîi il y a de l'ordre et on eocIiaÂDejneat d'idées. Quand il aura examiné beaucoup de propositions simples, qu'il essaie peu à peu à embrasser distinctement plusîeuis objets la la fois 'y bientôt il acqUerra de la force et de Tétendue. Enfin , mettez à profit tous les secours de l'entendement , de l'imagination , de la mémoire et des sens , pour comparer ce qui est cpnnu avec ce qui ne Test pas, et découvrir l'un par l'autre. Descartes divise tous les objet», de nos connaissances en propositions simples et en questions. Les questions sont de deux sortes : ou on les entend parfaitement , quoiqu^oa ignore la manière de les résoudre , ou la connaissance qu'on en a (^ imparfaite. Le plan de Descartes était de donner trente-six règles , c'est-âi-dire douze pour chacune de ces divisions ; il n'a exécuté que la moitié de l'ouvrage. Mais il est aisé de voir par cet essai, comment il portait l'esprit de système et d'analyse dans toutes ses re cherches j et avec quelle adresse il décomposjait, pour ainsi dire , tout le mécanisme du raisonnement.
Fage 486. (20) Les Méditations métaphysiques de Descartes parurent en i64x- C'était de tousses ouvrages celui qu'il estimait Te plus. Il le louait avec un enthousiasme de bonne foi ; car il croyait avoir trouvé le moyen de démontrer les vérités métaphysiques d'une manière plus évidente que les démonstrations de géométrie. Ce qui caractérise surtout cet ouvrage , c'est qu'il contient sa fameuse démonstration de Dieu par l'idée, démonstration si répétée depuis . adoptée par les uns et rejetée par les autres, et qu'il est le premier où la distinction de l'esprit et de la matière soit parfaitement développée : car avant Descartes on n'avait point encore bien approfondi les preuves philosophiques de la spiritualité de Tâme. Une chose remarquable ^
c^est que Descartes De donna cet ouvrage au public que par principe de conscience. Ennuyé des tracasseries qu'on lui suscitait depuis trois ans pour ses Essais de philosophie, il avait résolu de ne plus rien imprimer. « J'aurais, dit-il , une vingtaine d'approbateurs et des milliers d'ennemis, ne vaut- il pas mieux me taire, et m'instruire en silence ?» Il crut cependant qu'il ne devait pas supprimer un ouvrage qui pouvait fournir ou de nouvelles preuves de l'existence de Dieu , ou de nouvelles lumières sur la nature de l'âme. Mais , avant de le risquer , il le communiqua à tous les hommes sa vans de l'Europe , recueillit leurs objections et y répondit. Le célèbre Arnaud fut du nombre de ceux qu'il consulta j Arnaud n'avait alors que vingthuit ans. DescaAes fut étonné de la profondeur et de l'étendue de génie quil trouva dans ce jeune homme. H s'en fallait de beaucoup qu'il eût porté le même jugement des objections de Hobbes et de celles de Gassendi. Il fit imprimer Coûtes ces objections avec les réponses , à la suite des Méditations ; et pour leur donner encore plus de poids, le philosophe dédia son ouvrage à la Sorbonne. Je veux m appuyer de l'autorité, à\SB\\,-îl , puisque ia vérité est si peu de chose quand elle est seule. Il n'avait point encore pris asfez de précautions. Ce livre, approuvé par des docteurs, dbo^té par des sa vans, dédié à la Sorbonne, et où le génie s'épube à prouver l'existence de Dieu et de la spiritualité de l'âme, fut mis, vingt deux ans après, à l'index à Rome.
Pof^e 487. (21) On a été étonné. que, àvïis ses Méditations métaphy^ siques, Descarles n^'ait point parlé de l'immoftalité de 'l'âme. Ses ennemis avaient beau jeu , et ils n'ont pas manqué àm profiter de ce silence pour Faccuser de n'y pas croire. Mais il nous apprend luimême par une de ses lettres,, qu'ayant établi clairement dans cet ouvrage la distinction de l'âme et de la matière, il suivait nécessairement de cette distinction, que l'âme par sa nature ne pouvait périr avec le corps. Ce n'était donc pas seulement comme chrétien, mais même comme philosophe , qu'il croyait que l'âme est immortelle. Et comment se refuser à un dogme si consolant et si doux ? Peut-on croire à un preniier Être, juste et bienfaisant, sans croire qu'il récompensera l'homme vertueux qui tâche' de lui ressembler ? Cette espérance n'est-elle pas le soutien de l'homme dans le malheur, son appui dans sa faiblesse, son encouragement dans ses vertus ? Ah ! sans doute , il faut qu'il y ail un i]^onde tout différent , oh les inégalités cruelles de <5elui-ci soient réparées ^ oh l'homme juste soit remis à sa place ; où les oppression» cessent ; où les persécuteurs n'aient plus de pouvoir ^ où l'homme soit enfin l'égal de l'homme , sans ne pouvoir plus être ni tourmenté ni avili. Il .faut que celui qui a souffert, ou qui est mort jpour la vertu , puisse dire k Dieu : <c Être juste et bon , je ne me repens pas d'avoir été vertueux. » Comment donc peut-il y avoir des hommes qui renoncent volontairement à une si douce espérance ? Peur moi, si j'avaia le malheur de douter de ce dogme, je chercherais bien plutôt à me faire illusion. Je me garderais bien d'ôter cette consolation aux faibles . ce frein aux hommes puissans , cette ressource d'un avenir à tous les mdhcureux* Je ftie garderais bien de m'ayilir k mes propres yeux } car
plas rhomms aura une grandie idée de son être , plus 3 sera dû^xxsê ue rîen faire d''iDdigne de liû-méme.
F âge 491^» (92) La Géométrie de De^cartes parut en 1657, avcv < Traké de la Métbfidê, son Traité des Météore* et sa ^ioptrique. G quatre traités réunis ensemble formaient ses Besais de pkiLosvfhi Sa Géométrie était si fort au-dessus de son siècle , qu^îl n j stïréeliement que très-peu d'hommes en état de Ten tendre. C'e^i i^ qui arriva depuis à Newton, c'est ce qui arrive à prescme tous les ^vLliommes. Il faut que leur siècle coure après eux pour les atuiodr? Outre que sa géométrie était très-profonde et entièreoieot noufe^^ parce qu'il avait commencé oi& les autres avaient fiaî , il avoue liméme , dans une de ses lettres , qu'il n'avait pas été lâché d'hêtre un pi obscur, aiin de mortiiier un peu ces hommes qui sayeat tout. St 0° leût entendu trop aisément, on n'aurait pas manqué de dire qj^ n'avait rien écrit de nouveau, au lieu que la vanité humiiiée écr: forcée de lui rendre hommage. Dans une ai^tre lettre , on voit qui* calcule avec plaisir les géomètres en Europe qui sont en état de l'entendre. U en trouve trois ou quatre en France, deux en bot lande, et deux dans les Pajig-Biis espagnols. Il est diilicile qu'un pareil druou)hrement se fasse sans quelques petits mouvemens de vaniié. yLx\s Icrgueil qui anime ^ faire de grandes choses, est quelquefois à cùté de \i vanité qui aime à en parler. Dailleurs, il serait peut-^lre aussi ànxigereux qu'inutile , de vouloir ôter à Thomme de génie l'idée de sd supériorité. C'est peut-être un contre-poids nécessaire contre la cabale et 1 envie, toujours ^op occupées à le rabaisser. Une partie ui^trifé rejnarquablcy c>^$t que cette Géométrie si étonnante foi Caite k la Làtr. Descartes la composa dans le temps qu'on imprimait ses Météorts , c: il en inventa même une partie pendant ce temps-ià.
Poge 4ox> (t25) Presque toute la physique de Descartes est renfenm. dans son livre des Prùicip/ss. Cet ouvrage, qui parut en 1644* «^ divisé en quatre parties. La première est toute métaphysique, et coatient les principes des connaissances humaines. 'La seconde est n physique générale, et traite des premières lois de la nature, de» éfêuun> de la matière , des propriétés de l'espace et du mouvement. La troisième est l'explication particulière du système du monde et de i*arraagement des corps célestes. La quatrième contient tout ce qui conccnie la terre. Qn a tâché de présenter., avec autant de clarté qu'à csi possible dans un discours , le tableau général de $es idées sur tous <xï ' ^ands objets. Quoiqu'aujourd'hui il soit resté peu de ci 1 oses de sa physique, il y a peu de s^ erreurs oui n'aient iuflué sur les vcrïLc^ nouvelles , et dans les idées mêmes qui sont les plus abandonnées , on retrouve encore un génie inventeur, qui sert au moins à fak^ coanaltrr l'homme , s'il ne sert point k instruire le pliilosoyhe. Ce qui cwBCtérlse le plus Descartes dans sa physique, c'est d'avoir le premier «^îs^i^ l^univers commc.une grande machine, et d'avoir voulu tout expliquer •par les lois du mécanisme. Cette idée ne peut être que celle d'uA graad nomme , .et a donné ia clef de mille découvertes.
Page 496. (^4) Traité des Météores , imprimé en i637 , comme œ ra déjà dit. Ce (ut un des ouvrages de DescarteB qui^prouva le moiits
i de contradiction. Au reste , ce ne serait pas une manière tou)Durs si\re de louer un ouvrage philosophi<]ue) mais quelquefois aussi les hommes
i i'ont gr4ce à la vérité. Cest le premier morceau de physique que Des-
I cartes donna. On fut étonné de la manière nouvelle dont il expliquait les phénomènes, et Ton commença k croire qu^il pouvait y avoir autre chose que des mots dan^ la physique. Depuis ou a été beaucoup plus ioin , mais on ne doit pas moins honorer celui qui a fçiit les premiers
i pas dans la carrière.
page 497. C^5} Les anciens avaient eu Tidée d^eypliquer parla réfraction le mécanisme des couleurs dans Farc-en-ciei. Ou trouve , dans les Question* natureiies de Sénèqne , un morceau intéressant sur ce sujet 'y c'est un des monumens les plus curieux de la physique ancienne. En iSgo, Antonio de Dominis, évéque de ^alatro, en DaU initie , et chassé de son évéché par Finquisition , écrivit son petit , Traité sur l'ofc-en^ieL Jï développa cette idée des anciens , la conUrma par des expériences, et mit beaucoup de justesse et de sagacité dans. ' l'explication de la plupart des phénomènes. Descartes le suivit , le rectifia , le surpassa en plusieurs choses. Enfin , l^ewton a perfectionné Tcxplication de Descartes , et y a ajouté tout ce qui y manquait. CTest ainsi que chaque siècle lève une partie du voile qui couvre la vérité. L'intelligence de cc^ phénomène est aujourd'hui complète. Il est bien étonnant, dit un de nos jplus célèbres philosophes, que la nature de l'arc* en-ciel soit parfaitement connue , et qu'on ne sache pas pourquoi une pierre tombe.
Page 5oo> (a6) Traité du la Dioptriguç , imprimé aussi en tô^a , è la suite du discours sur la Méthode. Ost le plus bel ouvrage de Descartes après sa Géométrie. Il n'en a fait aucun oii il y ait si p«u d'erreurs et autant de vérités. Sur plusieurs des objets qu'il y traite, on n'a point encore été plus loin que lui. On peut donner deux raisons de la supériorité de cet ouvrage ; l'une est que partout il est obervateur, et qu'il ne s'y livre presque jamais à cet esprit de système qui l'a si souvent égaré j Tautre , qu'il n'abandonne presque point le fil de la géométrie , qu'il l'applique continuellement k la physique.
Page 5oo. (27) Traité de Muêique^ composétcpar Descartes, en 161 8 « dans le temps qu'il servait en Hollande. Il n'avait alors que vingt-deux ans. Cet ouvrage de sa jeunesse ne fut imprimé qu'après sa mort. Il fut commenté et traduit en plusieurs langues , mais il ne lit point de révolution. La théorie de ^ art ne devait être approfondie que longtemps après par un homme célèbre , dont le mérite est fort augmenté depuis qu'il est mort , et qu'on a justement appelé le Deacartes de U musique.
Page 5oo. (a8) Il s'en faut de beaucoup que le Traité de JVécaniqnê de D^artes soit complet. Descartes le composa & la hâte, en i636# pour faire plaisir ù un de ses amis , père du fameux Huyghens. C'était un présent que le génie offrait k l'amitié. H espérait dans la suite refondre cet ouvrage , et lui donner une juste étendue ; mais il n'en eut point le temps. On le fit imprimer après sa mort , par cette curiosité naturelle qu'on a de rassembler tout ce qui est sorti des mains d un grand homme. Ce petit traité parut pour la première fois <n x668.
Page 5oi. (29) Tout le inonde connaît Descartes comme mëtaphviîcîen , comme physicien et comme géomètre : mais pcii de cens saveoc •qu^il fut encore un très-grand anatomiste. Comme le but générai de ses travaux était Tutilité des hommes , au lieu de cette philosophie vaine et spéculative qui jusqu^alors avait régné dans les écoles , iJ voulait une piiilosophie pratique , où chaque connaissance se réalisât par un effet, et qui se rapportât toute entière au bonheur du genre humain. Les deux branches de cette philosophie devaient être la métitcine et la mécanique. Par Tune , il voulait aflermirla santé de Vhomxnt, diminuer ses maux , étendre son existence , et peut-être afFaiblir Hmpression de la vieillesse : par Fautre , faciliter ses travaux, niuliiplîer ses forets , et le mettre en état d'embellir son séjour. Descartes ëuit surtout épouvanté du passage rapide et presque instantané de l^honuK sur la terre. Il crut qu*il ne serait peut-être pas impossible dVn prolonger Texistence. Si c^est un songe, c'est du mdins un beau son^. et il est doux de s'en occuper. Il y a même un coin de grandeur dans celle idée ; et les moyens que Descartes proposa pour Pexécution de ce projet , n'étaient pas moias grands : c'était de saisir et dVmbrasser tous les rapports qu'il y a entre tous les élémens , l'eau , Tair , le feu , et l'homme ^ entre toutes les productions de la terre et rbomnac ; entre toutes les influences du soleÛ et des asti*es , et riiommc ^ entre Tbomnie enfin , et tous les points de l'univers les plus rapprochés de lui : idée ▼aste , qui accuse la faiblesse de Tesprit humain, et ne parait toucher Il des erreurs , que parce que , pour la réaliser , ou ^*al-^tre même pour^ bien concevoir, il faudrait une intelligence supérieure à Ta nôtre. On voit par là dans quelle vue il étudiait la physique. On peut aussi juger de quelle manière il pensait sur la médecine actuelle. En rendant justice aux travaux d'une infinité d'hommes célèbres qui se sont appliqués à cet art utile et dangereux , il pensait que ce qu^on savait jusqu'à présent n'était presque rien , en comparaison de ce qui restait à savoir. Il voulait donc que la médecine , c est- à-dire , la physique appliquée au corps humain , fût la grande étude de tous les philosophes. « Qu'ils se liguent tous ensemble , disait-il dans uu de ses » ouvrages ; que les uns commencent où les autres auront fini. En » joignant ainsi les vies de plusieurs hommes et les travaux de pla- 31 sieurs siècles , on foiTuera un vaste dépôt de connaissances , et Ton » assujétira enfm la nature à l'homme. >» Mais le premier pas était de bien connaître la structure du coi^s bumajp. Il commença donc Texé^ cution de son plan par l'étude de l'anatomie. Il y employa tout l'hfivr de 1629 - ^ continua cette étude pendant plus Qe douze ans, obserrant tout et expliquant tout par les. causes naturelles. Il ne lisait presque point , comme on Ta déjà dit plus d'une fois y c'était dans le corps qu*tl étudiait les corps. Il joignit à cette étude celle de la chimie , laissanl toujours les livres et regardant la nature. C*est d après cc^ travaux qu'il composa son Traité de Vhomme. Dès qu'il parut , on le mil an nombre de ses plus beaux ouvrages. U n'y en a peut-être même aucun dont la marche soit aussi hardie et aussi neuve. La manière 6oQi il explique tout le mécanisme et tout le jeu des ressorts , dut étomier le siècle deê qualités occuUfs et dt* formes subsiarttieiics. Avant lui oa
n^avalt point osé assîg&er les actions qui dépendent de PAme , et celles qui ne sont que le. résultat des mouyemens de la machine. H semble qu'il ait voulu poser les bornes entre lés deux empires. Cet ouvrage n'était point achevé quand Descartes mourut j il ne fut imprimé que dix ans après sa mort.
Page 5o5. (3o) Descartes composa son Traité des passions en 1646» pour Tusage particulier de la princesse Elizabeth. Il Tavait envoyé manuscrit à la reine de Suède , sur la fin de 1647- ^ ^^ ^^ imprimer à la sollicitation de ses amis, en i649- ^° dessein , dit-il, dans la composition de cet ouvrage, était d'essayer si la physique pourrait lui servir à établir des fondemens certains dans la morale ; aussi n'y Iraite-t-il guère les passions qu'en physicien. C'était encore un ouvrage nouveau et tout-à^fait original. On y voit , presque à chaque pas , l'âme et le corps agir et réagir l'un sur l'autre « et l'on croit , pour ainsi dire , toucher les liens qui les unissent.
Page 5o5. (3i) Après avoir parcouru le tableau général des découvertes et des pensées de Descartes sur toutes les sciences , il ne serait peut-être pas inutile d'indiquer en peu de mots quelle a été la source de ses erreurs , et comment un homme d'un génie si extraordinaire a pu s'égarer. On a vu qu'il avait commencé par douter de tout. Il était vivement frappé de cet amas d'erreurs qui composaient pour ainsi dire la raison des hommes. La plupart de ces préjugés lui paraissaient nés du rapport des sens \ et ce n'était que par des méditations profondes et des spéculations intellectuelles , qu'il était parvenu lui-même à s'en délivrer. Il commença par croire qae les sens étaient des guides trompeurs pour ly aison humaine , et que leur rapport ne pouvait assurer d'aucune venté. Ce fut Ik , si on ose le dire , la première erreur de ce grand homme , et celle qui le mena k toutes les autres. Un peu plus de réflexion lui aurait aisément fait voir que ce ne sont pas nos sens qui nous trompent , mais le jugement que nous portons de nos sensations ,. jugement tout-k-fait étranger aux sensations même. Descartes, persuadé que les sens ne pouvaient être un moyen de connaître , remonta plus haut. U crut qu'il y avait dans l'âme des principes fixes , auxqueb toutes les vérités étaient attachées , et d'après lesquels elle devait juger et rectifier tous les rapports de ses sens. L'âme n'avait pu se donner ces principes à elle-même ^ ils étaient donc l'ouvrage de Dieu. Parvenu ainsi aux idées innées , Descartes dut se tromper sur la nature des idées simples , et cette erreur était encore de la plus grande conséquence ; car, puisqu'il faut que l'esprit humain , dans ses opérations , aille toujours du plus simple au plus composé , il est trèsiipportant de savoir quelles sont ces idées simples par où il faut commencer. La vraie métaphysique nous apprend que les idées simples sont les premières qui résultent des sens et de la réflexion. Descartes , au contraire , devait croire , d'après son système , que c'étaient des notions abstraites , c'est-à-dire des principes. Dès lors il dut rejeter l'étude, des faits par les principes. Il dut commencer par les causes , au«. lieu de commencer par les elTets : aussi telle a été sa marche. Il commença la chaîne de sa philosophie par la première cause qui est Dieu. De ce sommet élev4i^'il crut embrasser tout^ les causes générales ^ I. '3$
et liant toujours ses idées les unes aux autres , il s^iiiagîna pouToir de quelques prîucipes déduire toutes les vérités possibles. Oeliiî qui avait d^abord douté de tout voulut alors tout expliquer. Le plaisir oisif de la méditation entraîna ce grand homme ^ et laissant a d''a aires le travail obscur et lent des observations , il ne s'occuppa plus qo a voir Punivers en grand ; mais malbeunUisement la vérité n'^est pour rhomme que le résultat d^une infinité de détails. Dès ce moment à est aisé de voir comment , de conséquence en conséquence , Descartes dui parvenir à des erreurs bien enchaînées. D'abord les grands principes de fa nature sont et seront peut-être éternellement cachés ît rhomme. Comment les deviner ? comment lier ensuite toutes les parties da sjstème de Tunivers , sans qu^il y ait jamais de vide ? Quand Descartes trouvait la chaîne interrompue , n^était-il pas obligé à*y suppléer par la conjecture ? Dès lors Tesprit de système prenait la place de la vérité. Enfin , suivant cette marche , il fallait commencer par définir pour connaître. Mais la notion générale n'étadt que la coUection des idées particulières , comment rassembler ces idées que parTétude des laiis? On voit donc qu'il était nécessaire que Descartes se trompât. Ccst Tabus des notions abstraites , c'est une fausse application de la métaphysique à Tétude de la nature, qui Ta égaré, comme elle avait égai« avant lui Pythagore , Artstote et Platon. Je ne finirai point cet arhde sans remarquer que Descartes est parti du même point que Bacon , da doute général , ou du renversement des idées anciennes. Mais toas deux ont pris des routes opposées; Tun celle des connaissances acquises par les sens ; l'autre , celle des ^culations intellectuelles. Newton est venu , qui , averti par la logique de Descartes , a repA la route de Bacon ; et cVst aujourdlmi celle que Ton suit eu Europe.
Page 5o8. (%t) On va donner une notice très-courte de tous les philosophes célèbres cités dans cet endroit , avec Tépoque de leur naissance et de leur mort. Les dates sont utiles en ce qu'elles serveet à fixer les idées.
Newton est trop connu pour qu'on en paa4e ; le nommer , c'est ea faire l'éloge. Il naquit en 1643 , huit ans auparavant la mort de Descartes. Il publia ses principes mathématiques , ou son système de l'attraction , en 1687 ] son optique , ou ses découvertes sur les couleim , en 1704- Il mourut en 1737 , âgé de quatre-vingt-cinq ans. 11 avait toujours été traité avec la plus grande distinction par la reîne Ajnne . qui le fit chevalier , et par le roi ucorges. U fut enterré ii Westminster, dans un lieu , dit M. de Fontenelle , qui avait été souvent refiisé à la plus haute noblesse. U avait joui pendant plus de trente ans d'une charge très-considérable , et laissa en mourant sept cent mille livres de biens.
Halley , célèbre astronome , né à Londres en \656 , six ans après la mort de Descartes , intime ami de Newton , et digne de l'être. Il perfectionna l'algèbre après Descartes, dressa des tables astronomiques, donna une théorie des comètes , entreprit \in très-grand noml^ de voyages sur jner pour faire de nouvelles découvertes , traça dans toute l'étendue du globe une ligne où commence la déclinaison de l'a^iiille. n mourut en 1 74^ , âgé de quatra-vingt-six ans.
DES DESCARTES. SSg
Lelbnitz, né à Leîpstck en ^6^6, homme d^une érudition immense , qui eut tous les goûts et toutes les espèces de génie. Il publia, en 1684, SOS règles pour le calcul de rinfini. L'Angleterre lui disputa l*honneur de cette iovention, quVUe attribuait à Newton; ce procès fixa longtemps les yeux de FËurope. On crpit , pour Phonneur de Tespril humain , que ces deux grands hommes étaient inventeurs chacun de leur côtéu Le génie de Leibnitz est assez connu ; voici un trait de son esprit : il allait un jour, par mer, de Venise à une ville voisine; è^était dans une petite barque oii il se trouvait seul et sans suite. Il s^éleva un^ furieuse tempête ; le pilote italien le prenant pour un hérétique , crut qull était cause de ce malheur ; en conséquence il proposa k ses camarades de le jeter dans la mer. Leibnitz, qui heureusement les entendît , tira de sa poche un chapelet', et le tourna entre ses mains d'un air dévot ; c'est ' ce qui le sauva. On a vu comment Descartes se tira d'alTaire dans une circonstance à peu près semblable. L'un dut la Vie k son chapelet, et Tautre à son courage. Leibnitz est mort en 1 7 16.
Huyghens, dont il est souvent parlé dans cet ouvrage, grand astronome et grand géomètre, fib d'un des plus' intimes amis de Descartes, né à la Haye, en 1629, attiré en France par M. de Colbeii. qui lui fit donner une forte pension. C'est lui qui le premier découvrit l'anneau de Saturne et le troisième satellite. Il appliqua aussi le premier le pendule aux horioges , et en rendit toutes les vibratiops égales par le moyen de la cycloïde. U perfectionna les télescopes, et fit plusieurs découvertes utiles. H moururk la Ha^e en 16^, âgé de soixante-six ans.
Harvey, célèbre médecin anglais, né en 1577, dix-neuf ans avant Descartes. On sait qu'il découvrit, ou du moins qu'il démontra le premier, la circulation du sang. Toute la vieille écfile de médecine se déchaîna, comme elle devait, contre cette nouveauté. Desçartes, qUe le mot de nouveauté n'oflrayait pas , s*en déclara hautement le défe^iseur, et en donna de nouvelles démonstrations. Harvey mourut en 1667, ^P^ ans après Descartes, âgé de quatre-vingts ans. Il avait été médecin du malheureux Charles I*'.
Borelli, célèbre professeur de philosophie et de mtthématiqu'ès, fté à Naples en 1608, mort à Rome en 1679. On a de lui un traité fameux sur le mouvement des animaux. Il est le premier qui ait appliqué la géométrie aux corps organisés.
Leuwenhoek, fameux observateur, passa pins de soixante ans à faire des microscopes et à s'en servit*. Il a fait plusieurs observations micros- I copiques sur le nerf optique , sur le sing , sur la sève des plantes, sur la I texture des arbres^ mais ce qui l'a rendu le plus célèbre, c'est la découverte des animaux speimatigues qui nagent en imc quantité prodi- I gieuse dans la liqueur destinée a (es porter. Il paraît que l'époque de cette découverte est Tan i677.Hartsoeker, beaucoup plus jeune que lui, et qui n'avait alors que vingt-un ans, la lui disputa, et prétendit Ta voir faite le premier, en 1674. Ce qu'il y a de s4r, c'est qu'il ne la publia point alors ; c'était un procès à peu près semblable à celui de Leibnitz et de Newton sur un sujet trèsntifTérent.
Ruysch, un des plus grands hommes de la Hollande, anatomiste, Riédecin et uaturaliatei U porta k la plus grande perfection Part d'ia*
54o . ÉLOGE
jecter^ qui avait été inventé par Graaf et par Swammerdam. PerfeUionner ainsi , c^est être soi-même inventeur, ba méthode n*a jamais été bien connue. Il eut un cabinet qui fut long-temps Tadmiration de tous les étrangers, et une des merveilles de la Hollande; ce cabinet était composé d^uue très-grande quantité de corps injectés et embanmés , dont les membres avaient toute leur mollesse, et qui conservaient un teint fleuri, sans dessèchement et sans rides. Les momies de M. Ruysch prolongeaient en quelque sorte la vie , dit M. de Fontenelle , au lieu que cçllei de Tancicnne Egypte ne prolongeaient que la mort. On eût dit que c^était des hommes endormis, prêts à parler à leur réveil. Pour embellir ce spectacle, il y avait mêlé plusieurs animaux curieux, avec des bouquets de plantes aussi injectées, et des coquillages très-rares, le tout orné d^inscriptions tirées des meilleurs poètes. Le czar Pierre , à son premier voyage en Hollande, ^n 1698, fut transporté de ce spectacle } il baisa avec tendresse le corps d^un petit enfant encore aimable, et qui semblait lui sourire. A son second voyage , en 1717 , il acheta le cabinet, et Venvoya. à Pétersbourg; c^était une conquête digne d'un souverain. Ruysch, qu^un de ses confrères appelait modestement ieplus misérable des anatomistes , et que TEurope appelait le plus grande était né k la Haye , en i658 , douze ans avant la mort de Descartes, et mourut à Amsterdam, en lySi , âgé de quatre-vingt-treize ans. / Malpighî, célèbre anatomiste italien, et professeur en médecine, né à Bologne en 1628, mort à Rome en 1694- ^^ àe ses plus beaux ouvrages est son Anatomie des Plantes. Descartes avait eu la même idée.
Blalebrancbe, un des plus grands philosophes de son siècle, et un des plus célèbres disciples de Descartes, né à Paris en t658. Jusqu^à vingt-six ans, il s'était appliqué à Tétude des langues et de Thistoire^ à cet âge, étant dans la boutique d'un libraii^, il lipmba par hasard sur le Traité de l^ Homme t de Descartes ; il le leuilleta , entreprit une science dont il n'avait point d'idée , et se sentit né pour elle. Il acheta le li\Te , le lut avec empressement, et même avec un tel transport , qu'il lui en prenait des battemens de cœur qui l'obligeaient quelquefois d'interrompre sa lecture. L'invisible et inutile vérité, dit M. de Fontenelle , n'est pas accoutumée à trouver tant de sensibilité parmi les hommes \ et les objets les plus ordinaires de leurs passions se tiendraient heureux d'y en trouver autant. Dès lors Makbranche abandonna toute autre étude pour la philosophie de Descartes. Au bout d« dixannées , il avait composé son livre de la Mecherche delà vérité. L'auteur y est cartésien , dit encore M. de Fontenelle ; mais il l'est comme Descartes. Il ne paraît pas l'avoir suivi, mais rencontré. H n^urut en 1715, âgé de soixantedix-huit ans.
Locke, un des hommes qui font le plus d'honneur à l'Angleterre, né en i63a, pendant les guerres civiles de Charles I^*^. Il fut élevé dans l'université d'Oxford , et sentit de bonne heure le vide de tout ce <|u'oa enseignait alors. Les premiers livres qui lui donnèrent du goût pour la philosophie fuient ceux de Descartes. Sa méthode surtout fit une forte impression sur lui, et 41 est vrai que c'est là qu'il apprit â le combattre. Comme il était souvent malade, il voyagea beaucoup pour sa Mnté. Il
DE DESCARTES. 5z{i
demeura assez long-temps à Montp^er. Il yint à Paris. Dans un séjour qu'il fit en Hollande , il lut accusé ov^ir fait quelques ouvrages contre le gouvernement d'Angleterre , et on lui ôta une place qu'il avait. Dans la suite on reconnut que les livres n'étaient pas de lui ; mais la place ne lui fut pas rendue. Sous le règne de Guillaume , prince d'Orange , on lui ofTrit des emplois considérables qu'il refusa. En 1695, il fut fait commis du commerce et des colonies anglaises, place qui lui rapportait environ vingt-trois mille livres de notre monnaie. Il s'en démit en 1700, à cause de la faiblesse de sa santé. Il mourut en 1704» âgé de soixantetreize ans.
Pofte 509. (33) En finissant ce tableau général de l'influence de Pesprit de Descartes sur la géométrie , sur la physique , sur les lettres , sur les arts et toutes les sciences, il doit être permis de faire des vœux pour qu'on applique enfin cet esprit k la législation et au gouvernement des États. L'art de procurer aux sociétés la plus grande somme de bonheur possible est une des branches de philosophie des plus intéressantes ; et peut-être dans toute PEurope est-elle moins avancée que n'était la physiquct à la naissance de Descartes. Il y a des préjugés non moins puissans à renverser; il y a d'anciens systèmes a détruire; il y a des opinions et des coutumes funestes , et qui n'ont cessé de paraître telles que par l'empire de Thabitude. Les hommes réfléchissent si peu , qu'un mal qui se fait depuis cent ans leur paraît presque un bien. Ce serait une grande entreprise d'appliquer le doute de Descartes à ces objets, de les examiner pièce k pièce comme il examina toutes ses idées, de faire une revue générale des coutumes, des usages et des lois , comme il ^t la revue des systèmes , et de ne juger de tout que d'après sa grande maxime de Vèvidence, Cette entreprise serait bien digne d'un gouvernement sage, et qui voudrait rendre le^ hommes heureux; mais seraitil permis de se flatter du succès? Les idées , une fois établies, ne sontelles pas trop en possession de gouverner les hommes ? Que de difficul^ tés pour seconder un usage même iodifl^érent I On dirait que les âmes sont sujettes à cette loi d'inertie qui retient éternellement les corps dans l'état oii ils se trouvent , si une force étrangère ne fait cesser leur mou* vement ou leur repos.
Page 609. (34) C'est en i633 que Galilée fut condamné par l'inquisition, pour avoir enseigné le mouvement de la terre. Il y avait déjà quatre ans que Descartes travaillait en Hollande. L'emprisonnement de Galilée fit une si forte impression sur lui , qu'il fut sur le point de brûler tous ses papiers ; alors les ouvrages de Descartes n'auraient jamais paru ; il n'eût point fait de révolution. Aucune impulsion aux esprits^ aucune méthode pour découvrir la vérité. La philosophie , ou n'eût pas été créée , ou l'eût été beaucoup plus tard ; et la nature , en donnant Descartes à l'humanité, lui eût fait un présent inutile. Voilà ce que l'inquisition a pensé coûter aux hommes.
Page 509. (j5) L'histoire de Socrate est tny connue , et il est inutile d'en parler; tout le monde sait qu^ fut l'apdtre et le martyr de la vérité. Anaxagore annonça le premier chez les Grecs une intelligence sa* préme qui avait donné Pordre, la vie et les proportions au monde. En conséquence il fut chai^gé de fers et traîné en prison. Sans l'éloquence de
Périclès qui défendit un sage opprimé , Anaxagore subissait le sur de Socrate. Aristote, accusé d«^a Athènes par un prêtre de Ccrè, s'enfuit k Chalcîs, où, futîgué des persécutions et des calomnies.^ s'eQipoboona. Heraclite , cruellement tourmenté dans sa patrie , se rtira^la campagne, pour rompre tout commerce avec les homae Gerbert, né en Auvergne, dans le dixième siècle, et Tun des plus grait génies cf usaient produits ces siècles barbares, fut accusé d''êire magickB ^ pafce quil était mécanicien , cbimiste et géomètre ^ il est vrai qoc pa: la suite il devint pape, soua le nom de Sylvestre IL Roger Bacoo anglais et moine, nomme encore plus supérieur à son siècle , et qui p^' eon génie devina plusieurs découvertes des siècles suivans , fut accusr d^étre sorcier comme Gerbert, è cause de ses inventions mécaniçiM^ Dans un voyage qu'il lit à Rome, son général le fit naettre au caciiot il y resta jusqu'à ce qu'il eût prouvé qu'il n'y a point de magie à saroir les mathématiques. U mourut en 1194. Ramus, un des boiDiaes le> plus savans du seizième siècle, fut dénoncé comme criminel d eut devant François !«' , parce qu'il combattait Arislote , et invitait tous W> favans k faire des découvertes nouvelle^. On le persécuta , on.k flêtni. on brûla ses livres r on lui défendit d'enseigner dans le royaume. Eufia . à la Saint-Barthélemi, ses ennemis profitèrent de cette maliieuraide occasipn pour le faire assassiner, il était très-aisé de grossir cette liste i mais tous les noms qu'on pourrait y ajouter n'apprendraient neu de plus.
Page 509. (36) Il est très-sûr que Descartes prévit toutes les persécutions qui l'attendaient. U avait souvent résolu de nenen faire imprimer, et il ne céda jamais qu'aux plus pressante^ sollicitations de ses amis. Souvent il regretta son loisir qui lui échappait pour un v»n fantôme de gloire. IVevrton, après lui, eut le même sentiment ; et au milieu des querelles philosophiques, il se reprocha plus d'une fois d'avoir perdu son repos. Ainsi les hommes qui ont le plus éclairé le genre kumaio j ont été forcés à s'en repentir. Au reste, Descaites ne fut jamais plus philosophe que lorsque ses ennemis l'étaient le moins. Il n'avait p<Hiit ce fanatisme ardent qui annonce avec bauteur des vérités nouvelles . comme nouvelles , et qui veut paraître le précepteur du genre humain L'enthousiasme peut échauffer quelques tètes, mais il avertit If^ hommes froids de se tenir sur leurs gardes. Descartes crut donc qall valait mieux roiuer insensiblement les barrières, que de les renveiser avec éclat. U voulut cacher la vérité comme on cache Terreur. Il ticba de persuader que ses principes étaient les mêmes que ceux d^Aristi»te. S^ns cesse il recommandait la modération à ses disciples; maii il sea fallait bien que ses disciples fussent aussi philosophes que lui. Ib ét4Ùent trop sensibles à la gloire de ne pas penser comme le reste des hommes; la persécution les animait encore, et ajoutait à Fenthooffiasme. Descartes eût consenti à être ignoré pour êtie utile ; mais ses disciples jouissaient avec oj|^eil des lumières de leur maître, et insul* taient k l'ignorance qu'ils avaient à c^Nubattre. Ce n'était pas le WÊiajtn d'avoir raison.
PagpSiOt'i?')) Gisbertyoétius,ftimeux théologien protestant,et auaistre dlJtrechti né 4» 1589, st mort en 1^; u vé^ut quatre-vingt-sept
ans y tandis que Descartes mourut à cinquante-quatre. H était tel qu^on le peint dans ce discours. On se reprocherait même de calomnier la mé* moire dVn méchant homme. Tout ce qvî'on raconte de ses persécutions contre Descartes, est exactement tiré de Phistoire. H commença ses hostilités en iGSg, parles thèses sur Fathéisme. Descartes n'y était point nommé ^ mais on avait eu soin d*y insérer toutes ses opinions , Gomme celles d'un athée. En i64o , seconde et troisième thèses, oii était renouvelée la même calomnie. Kégius, disciple de Descartes, et professeur dé médecine, soutenait la circulation du sang. Autre crimdl contre Descartes. On joignit cette accusation à celle de Fathéisme.^ Ordonnance des magistrats qui défendent d'introduire des nouveau lés dangereuses. En 164 1 » Yoétius se fait élire recteur de l'université d'CJtrechl. M 'osant point encore attaquer le maître, il veut d'abord faire condamner le disciple comme hérétique. Quatrième thèse publique contre Descartes. En 164^ » décret des magistrats pour défendre d'enseigner la philosophie nouvelle. Cependant les libelles pleuvaient de toutes parts, et le philosophe était tx^quille au milieu des orages, s'occupant en paiic de ses méditations. En j643, Yoétius eut recours à des troupes auxiliaires^ il alla les chercher dans l'université deGroningue , où un nommé Schoochius s'associa à ses fureurs. C'était un de ces méchans subalternes qui n'ont pas même l'audace du crime , et qui sont trop lâches pour attaquer par eux-mêmes, assez vils pour nuire sous les ordres d'un autre. U débuta par un gros livre contre Descartes, dont le but était de prouver que la nouvelle philosophie menait droit au scepticisme , à V athéisme et à la frénésie. Descartes crut enfin qu'il était temps de répondre. Il avait déjà écrit une petite lettre sur Yoétius ; et celui-ci n'avait pas manqué de la faire condamner *comme injurieuse et attentatoire à la religion réformée, dans la personue d'un de ses principaux pasteurs. Dans sa réponse contre le nouveau livre , Descartes se proposait trois choses : d^abord de se justifier luimême, car jusqu'alors il n'avait rien répondu à plus de douze libelles ; ensuite de justifier ses amis et ses disciples \ enfin de démasquer un homme aussi odieux que Yoétius, qui, par une ignorance hardie, et sous le masque de la religion , sédubait la pppulace , et aveuglait les magistrats j mais les esprits étaient trop échaufiTés : il ne réussit point. Sentence conti'e Descartes , oii ses lettres sur Yoétius sont dédaréeti libelles diffamatoires. Ce fut alors que les magistrats travaillèrent à lui faire son procès secrètement, et sans qu'il en fût averti. Leur intention était de le condamner comme athée et comme calomniate^r ; comme athée , parce qu'il avait donné de nouvelles preuves de l'existence de Dieu^ comme calomniateur, parce qu'il avait repoussé les calomnies de ses ennemis. Yoilà , dans de certains momens , quelle est la justice des hommes. 'Descartes apprit par une espèce de hasard qu'on lui faisait son procès \ il s'adressa à l'ambassadeur de Frapce , qui heiu^usement , par l'autorité du prince d'Orange, fit arrêter les procédures déjà trèsavancées, n sut alors toutes les noirceurs de ses enneinis \ il sut toutes les iiUrigues de Yoétius. Ce scélérat , pour Cure circuler le poison , avait répandu dans toutes les compagnies dlJtrecht des hommes chargés de le décrier. Il voulait qu'on ne prononçât son nom qu'avec
horreur. On le peignît aux catholiques comme un athée > aux protestans comme ami des jésuites. Il y avait dans tous les esprits une si grande fermentation , que personne n^osaît plus se déclarer son ami. Il est donc des temps oii Tinnocence même du grand homme est abandonnée, et où Ton n'a pas même le courage d'élever pour lui une Toix timide ! En lisant Thistoîre des persécutions qu'essuya Descaries , on pourrait demander s'il est du devoir du philosophe de sacrifier son repos pour enseigner la vérité aux hommes. Qui osera décider cette question? Qui, parmi nous, se croit assujéti à un devoir si noble? Un misanthrope demanderait : les hommes en valent-ils la peine ? Non sans doute , répondrait un autre , mais la vérité !
Page 5ii. (38) Depuis que Descartes se fut établi ^n Hollande, il fit trois voyages en France, en i644» 1^47 ^^ 164B ; dans le premier il vit très-peu de monde , et n'apprit qu'à se dégoûter de Paris. Ce qu'il y fit de mieux, fut la connaissance de M. de Chanut,. depui» ambassadeur en Suède., Comme leurs âmes se convenaient , leur amitic fut bientôt très-vive. M. de Chanut mêlait à l'admiration pour un grand homme, un sentiment plus tendre et plus fait pour rendre heureux. Il sollicita auprès du cardinal Mazarin , alors ministre , une pension pour Descartes. On ne sait pourquoi la pension lui fut refusée. En 1648, les historiens prétendent qu'il fut appelé en France par les ordres du roi. L'intention de la cour, disait-on, était de lui /aire vn établissement honorable et digne de son mérite ; on iiii fit mêioe expédier d'avance le brevet d'une pension , et il en reçut les iettrrs en parch<;min. Sur cette espérance, il arrive à Paris pi se présente à la cour. Tout était en feu : c'était le commencement de la guerre de la Fronde. Il trouva qu'on avait fait payer à un de ses parensl'expédition du brevet, et qu'il en devait l'argent. Il le paya en effet;' ce qui lui fît dire plaisamment que jamais il n'avait acheté parchemin plus cher. Voilà tout ce qu'il retira de son voyage. Ceux qui l'avaient appelé, furent curieux de le voir, non pour l'entendre et profiter de ses lumières, mais pour connaître sa figure, a Je m'aperçus, » dit-il dans une de ses lettres, qu'on voulait m'a voir en France, a» à peu près comme les grands seigneur veulent avoir dans leur mé- 9 nagerie un éléphant, ou un lion, ou quelques animaux rares. Ce v que je pus penser de mieux sur leur compte , ce fut de les regarder » comme des gens qui auraient été bien aises de m'avoir à dîner » €he2 eux j mais en arrivant , je trouvai leur cuisine en désordre % et leur marmite renversée. » Au reste, il ne faut point omettre ici le juste éloge dd au chancelier Séguier qui distingua Descartes comme il le devait , et le traita avec le respect dû à un homme qui honorait son siècle et sa nation.
Paf^e S\\. (^9) n s'en fallait de beaucoup que toute la famille de Descartes lui rendît justice, et seutîtl'honneurque Descartes lui faisait; il est vrai que son père l'aimait tendrement : il l'appelait toujours son cher philosophe. Mais le frère aîné de Descartes avait pour lui très-peu de considération. Se3 parens, dit l'historien de sa vie , semblaient le fiomp^er pour peu de chose dans sa famille ^ et ne le regardant plus gîte le titre iMieux de philosophe , tâchaient de Veffacer de leur mémoire
comme a*il eût été la honte de sa race. On lui donna une marque Jbien cruelle de cette indifTérence , à la mort de son père. Ce vieillard respectable, doyen du parlement de Bretagne, mourut en 1640, âgé de soixante-dix-huit ans ; on n'instruisit Descartes ni de sa maladie, ni de sa mort. Il y avait déjà près de quinze jours que ce bon vieillard était enterré, quand Descartes lui écrivit la lettre du monde la plus tendre. U se justifiait d^babiter dans un pays étranger, loin dW père qu'il aimait ; il lui marquait le désir qu'il avait de faire un voyage en France, pour le revoir, pour Fembrasser, pour recevoir encore une fois sa bénédiction ^ car alors les pèrts bénissaient encore lelu^ enfans , et cette cérémonie pure et sainte était pour les iils bien nés la plus chère partie de leur patrimoine. Quand la lettre de Descartes arriva , il y avait déjà un mois que son père était mort. On se souvint alors qu'il y avait dans les pays étrangers une autre personne de la famille , et on lui écrivit par bienséance. Descartes ne se consola point de n'avoir pas reçu les dernières paroles et les derniers embrassemens de son père. Il n'eut pas plus à se louer de son frère dans les arrangemens qu'il fit avec lui dans ses aifaires de famille, et les règlemensde succession. Ce frère était un homme intéressé et avide , et qpi savait bien tjue les philosophes n'aimaient point à plaider, en conséquence il tira tout le parti qu'il put de cette douceur philosophique. U faut convenir que les neveux de Descailes rendirent à la mémoire de leur oncle tout l'honneur qu'il méritait j mais le nom de Descartes était alors le premier nom de la France.
Pa^e 5ii. (4o) Elizabethde Bohême, princesse Palatine, fille de ce fameux électeur Palatin qui disputa à Ferdinand II les royaumes de Hongrie et de Bohême, nie en 1618. On sait qu'elle fut la première disciple de Descartes; elle eut encore un titre plus cher : elle fut son amie ; car l'amitié fait quelquefois ce que la philosophie même ne fait pas ; elle comble l'^intervalle qui est entre les rangs. Ëlizabeth avait été recherchée par Ladislas IV , roi de Pologne -, mais elle préféra le plaisir de cultiver son âme dans la retraite à l'honneur d'occuper un trône. Sa mère , dans son enfance , lui avait appris six langues. Elle possédait parfaitement les belles-lettres. Son génie la porta aux sciences profondes. Elle étudia la philosophie et les mathématiques ; mais dès que les premiers ouvrages de Descartes lui tombèrent entre les mains , elle crut n'avoir rien appris jusqu'alors. Elle le fit prier de la venir voir, pour qu'elle pût l'entendre luimême } Descartes lui trouva un esprit aussi facile que profond. En peu de temps eUe fut au niveau de sa géométrie et de sa métaphysique. Bientôt après , Descartes lui dédia ses Principes ; il la félicite d'avoir su réunir tant de connaissances dans un âge oîi la plupart des femmes ne savent que plaire. Cette dédicace n'est point un monument de flatterie ; l'homme qui loue y paraît toujours un philosophe qui pense. Comment , dit-il , à la tête iun ouvrage où je jette les fondemena de la périt é, oserais-je la trahir? Il continua jusqu'à la fin de sa vie un commerce de lettres avec elle. Souvent cette princesse fut malheureuse Descartes la consolait alors. Malheureux et tourmenté lui-même , il trouvait dans son propre cœur cette éloquence douce qui va chercher
Fâme des autres , et adoucir le sentiment de leurs peines. Après avoir été long -temps errante et presque sans asile» Ëiizabetb se retira èniîn dans une abbaye de la Westphalie, où elle fonda une espèce d'académie de pLilosopbes à laquelle elle présidait. Le nom de Descaites n*y était jamais prononcé qu'avec respect. Sa mémoire lui était trop chère pour Toublier. Elle lui survécut près de trente ans, et mourut en 1680.
JPage 5ii. (4i) C'est une chose remarouable que Descartes ait «u pour disciples les deux femmes les plus célèbres de son temps. On en a vu presque dans chaque siècle qui ont joint Tempire de l'esprit à celui de la beauté. Les grâces qui leur étaient naturelles n'empechaicni point qu'elles n'eussent de l'étendue et de la profondeur dans Tesprit. Si CCS exemples sont rares, c'est que les femmes ne sont presque jamaL» ce qu'elles pourraient être. Trop sûres de gouverner les hommes par U sentiment, la plupart dédaignent de les gouverner encore par ks lumières. Heureusement elles commencent à sentir un peu plus kur avantage. Si Descartes vivait dans ce siècle et parmi nous , il y a apparence]^qu'U ne regretterait ni Elisabeth , ni Christine. Il trouvenît encore des femmes capables de le juger et de l'entendre j il trouverait dans leur amitié ces charmas qui adoucissent les travaux et consolent de l'envie. Je ne m'étendrai point sur l'histoire de ChristiBe ; tout le monde la connaît. Ce fut. M. de Chanut qui le premier engagea cette reine à lire les- ouvrages de Descartes. En iS^y, elle luiiii écrire pour savoir de lui en quoi consistait ie souverain biem, La p/upart des princes, ou ne font pas ces questions-là , ou les font k des courtisans plutôt qu'à des philosophes j et alors la réponse est facile à deviner. Celle de Descartes fut un peu différente j il faisait consister le souverain bien dans la volonté toujours ferme d'être vertueux , et dans le charme de la conscience qui jouit de sa vertu. C'était une belle Icron de morale pour une reine ; Christine en fut si contente , qu'elle lui écrivit de sa main pour l'en remeit:ier. Peu de temps après , Descartes lui envoya son Traité dea passions. En 1649, '^ reme lui fit faire les plus vives instances pour l'engager à venir à Stockholm \ et déjà elle avait donné ordre à un de ses amiraux pour l'aller prendre et le con* duire en Suède. Le philosophe , avant de quitter sa retraite , hésita long-temps \ il est probable qu'il fut décidé par toutes les persécutions qu'U essuyait en Hollande. U partit enfin , et arriva au commencement d'octobre à Stockholm. La reine le reçut avec une distinction qu'on dut remarquer dans une cour. Elle commença par l'exempter de tous les assujétissemens des courtisans j elle sentait bien qu'ils n'étaient pas faits pour Descartes : elle convint ensuite avec lui d'une heure où elle pourrait Tentretenir tous les jours et recevoir ssa leçons. On sera assez étonné quand on saura que ce rendes-vous d'un philosophe et d'une reine était à cinq heures du matin , dans un hiver trèscruel. Christine, passionnée pour les sciences, s'était fait un plan de commenc^er la journée par ses éludes , afin de pouvoir donner le reste au gouvernement de ses États \ elle n'accordait au repos que le temps qu'elle ne pouvait lui refuser 9 et n'avait d'autre délasaement que la conversation de ceux qui pouvaient l'instruire. Elle fut si satisfaite de
la philosophie de Descartes, qu'elle résolut de le fixer dans ses Etats par toutes sortes de moyens. Son projet était de lui donner, Il titre de seigneurie , des teires considérables dans les provinces les plus méridionales de la Suède, pour lui et pour ses héritiers, à perpétuité. EUe espérait ainsi Fenchainer par ses bienfaits. Malgré les bontés de la reine , il parait que Descartes eut toujours un sentiment de préférence pour la princesse Palatine , soit que celle-ci ayant été sa première disciple , il dût être plus flatté de cet hommage, soit que les malheurs d^une jeune princesse la rendissent plus intéressante aux yeux d^on philosophe sensible. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il employa tout son crédit auprès de Christine pour servir Elizabeth j mais l'intérêt même qu'il parut y prendre , l'empêcha probablement de réussir 4 car la reine de Suède , assez grande pour aspirer à l'amitié de Descartes, ne l'était point assez pour consentir à partager ce sentiment avec un autre.
PageSii, (4i) Les qualité particulières de Descartes étaient telles qu'on les indique ici. On doit lui en savoir gré ; la vertu est peut-être plus rare que les talens , et le philosophe spéculatif n'est pas toujours philosophe pratique. Descartes fut l'un et l'autre. Dès sa jeunesse , il avait raisonné sa morale. En renversant ses opinions par le doute , il vit qu'il fallait garder des principes pour se conduire. Voici quels étaient les siens. i<*. D'obéir en tout temps aux lois et aux coutuiùes de son pays. 9". De n'enchaîner jamais sa liberté pour l'avenir. 3<*. De se 4èciaer toujours pour les opinions modérées, farce que , dans le moral , tout ce qui est extrêmç est presque toujours vicieux. 4^- De travailler à ae vaincre soi-même , plutôt que la fortune, parce que l'on change ses désirs plutôt que Tordre du monde, et que rien n'est en notre pouvoir que nos pensées. Ce fut Ik , pour ainsi dire , la base.de sa conduite. On voit que cet homme singulier s'était fait une méthode pour agir, comme il s'en fit une pour penser. U fut de bonne heure indifférât pour la fortune , qui de son côté ne fit rien pour lui. Son bien de pjitrimoine n'allait pas au-delà de six ou sept mille livres ^ c'était être pauvre pour un homme accoutumé dans son enfance à beaucoup de besoins et qui voulait étudier la nature ; car il y a une foule de connaissances qu'on n'a qu'à prix d'argent. Sa médiocrité ne lui coûta point un désir. Il avait sur les richesses un sentiment bien honnête, et que tous les cœurs ne sentiront pasj il estimait plus mille francs de patrimoine, qiie dix mille livres qui lui seraient venues d'ailleurs. Jamais il ne voulut accepter de secours d'aucun particulier. Le comte d'A^vaux lui envoya une somme considérable en Hollande } il la refusa. Plusieurs personnes de marque lui firent les. mêmes offres : il les remercia , et ae chaigea de la reconnaissance sans se charger du bienfait. Cest au public^ disait-il» a payer ce que je fai$ pour h public, U se faisait riche en diminuant sa dépense. Son habillement était très-philosophique , et sa table trèsfrugale. Du moment qu'il fut retiré en Hollande, il fut toujours vêtu d'un simple drap noir. A table, il préférait, comme le bon Ptutarque, les légumes et les fruits à la chair des animaux. Ses après^inées étaient partagées entre la conversation de s/as amis et la culture de son jardin» Occupé le matin du système du monde , il allait le soir cultiver ses fleurs. Sa santé était faible , mais il en prenait soin sans en être esclave»
On sait combien les passiont influent sur elle ; Deseartes en était vîtcment persuadé, et il s'appliquait sans cesse à les régler. C^est ainsi qae M. de Fontenelle est parvenu h vivre près d'un siècle. Il faut aToner que ce régime ne réussit pas si bien à Descartes j maù , écrivait-il un. jour, au lieu de trouver le moyen de conserver la vie ^ j'en ai trouf^ê uu autre bien plus sur, c'est celui de ne pas craindre la mort. Il cherchait la solitude, autant par goût que par système. Il avait pris pour devise ce vers d'Ovide : Benè qui latuit , benè vixit. Vivre caché , cest vivre heureux. Et ces autres de Sénèque : Illi mors gravis incubât, qui notus nimis omnibus t ignotus moritur sibi. Malheureux en mourant , qui y trop connu des autres , meurt sans se connaître lui-même. Il devait donc •voir une espèce d^indHTérence pour la gloire ; non pour la mériter, mais pour en jouir. Dans le monde , on met un prix à cette fumée , mais le solitaire a une autre manière de voir. Il apprécie l'opinion , et les discours des hommes ne sont presque plus un besoin pour lui. DescarteS irraignait la réputation , et s'y dérobait. Il la regardait surtout comme un obstacle à sa liberté et à son loisir, les deux plus grands biens d'un philosophe, disait -il. On se doute bien qu'il n'était pas grand parleur. Il n^eât pas brillé dans ces sociétés oii l'on dit d'un ton facile des choses légères, et oïl l'on parcourt vingt objets sans s'arrêter sur aucun. On pourrait dire de lui qu'il avait reçu son esprit en lingot , plus qu'en monnaie courante. D'ailleurs, la conversation est un art qu'il faut apprendre comme/ les autres. L'habitude de méditer et de vivre seul l'avait rendu taciturne^ mais ce qu'on ne croirait peut-être pas , c'est qu*elle ne lui avait rien ôté de son enjouement naturel. Il avait toujours de la gaieté , quoiqu'il n'ei\t pas toujours de la joie. La philosophie n'exempte pas des Sautes \ mais elle apprend k les connaître et à s'en corriger. Descartes avouait, ses erreurs, sans s'apercevoir même qu'il en fût plus grand. Cest avec la même franchise qu'il sentait son mérite et qu'il en convenait. On ne manquait point d'appeler cela vanité j mais s'il en avait eu, il aurait pris pliis de soin de ia d^uiser. Il n'avait point assez d'orgueil pour tâcher d'être modeste. Ce sentiment , tel qu'il fût , n'était point à chaîne aux autres. Il avait dans le commerce une politesse douce, et qui était encore plus dans les sentimens que dans les manières. Ce n'est point toujours la politesse du monde, mais c'est sûrement celle du philosophe. Il évitait les louanges comme un homme qui leur est supérieur. H les interdisait à l'amitié ^ il ne les pardonnait pas à la flatterie. Il n'eut jamais avec ses ennemis d'autre tort que celui de les humilier par sa modération ; et il eut ce tort très-souvent. La calomnie le blessait plus comme un outrage fait à la vérité , que comme une injure qui lui fût personnelle. Quand on me fait une offense, disait-îl, je tâche déUvtr mon âme si haut, que V offense ne parvienne pas jusqu'à moi. L'indignation était pour lui un sentiment pénible j et s'il eût fallu, il eût plutôt ouvert son âme au mépris. Au reste, ces deux sentimens lui étaient comme étrangers j et ce qui se trouvait naturellement dans son âme, c'étaient la douceur et la bonté. Cette âme forte et profonde était très-scnsîble. Nous avons déjà vu son tendre attachement pour sa nourrice. H traitait ses domestiques comme des amis malheureux qu'il était obligé de consoler. Sa maison était pour eux une école de mœurs , et elle devint
pour plusieurs une école de mathématiques e^de sciences. On rapporte qu'il les instruisait avec la bonté d'un père ; et quand ils n'avaient plus besoin de son secours, il les rendait à la société , où ils allaient jouir du rang qu'ils s'étaient fait par leur mérite. Un jour l'un d'eux voulut le i*emercier : Qw faites-vous , lui dit-il, vous êtes mon égal^ et j'acquitte une dette, Plusieurs qu'il avait ainsi formés , ont rempli avec distinction . des places honorables. J'ai déjà rapporté quelques traits qui font connaître sa vive tendresse pour son père. Je ne prétends pas le louer parla ; mais il est doux de s'arrêter sur les sentimens de la nature. On lui a reproché de s'ét^ livré aux faiblesses de l'amour, bien différent en cela de Newton, qui vécut plus de quatre-vingts ans dans la plus grande austérité de moeurs. Il y a apparence que Descartes, né avec une Âm« très-sensible , ne put se dé/endre des charmes de la beauté. Quelques auteurs ont prétendu qu'il était marié secrètement ; mais dans un de ses entretiens oii l'âme abandonnée k elle-même s'épanche librement au sein de l'amitié, Descartes , à ce qu'on dit, avoua lui-même le contraire. Quoi qu'il en soit , tout le monde sait qu'il eut une fille , nommée Francine. Elle naquit en Hollande, le i5 juillet i655, et fut baptisée sous son nom. Déjà il pensait à la faire transporter en France , pour y faire commencer son éducation ^ mais elle mourut tout à coup entre ses bras» le 7 septembre 1640; elle n'avait que cinq ans. Il fut inconsolable de cette mort : jamais , dit-il , il n'éprouva de plus grande douleur de sa vie. Depuis il aimait à s'en entretenir avec ses amis. Il prononçait souvent le nom de sa chère Francine; il en parlait avec la douleur la plu^ tendre, et il écrivit lui-même l'histoire de cet enfant, à la tête d'un ouvrage i|u'il comptait donner au public. Il semble que n'ayant pu la conserver , il voulait du moins conserver son nom* On a fait un crime à Cicéron d'avoir trop aimé et trop pleuré sa fille. Je ne sais si on fera le même reproche à Descartes j mais je plains ceux pour qui ces prétendues faiblesses d'un grand homme ne le rendraient pas plus intéressant. Avec ce naturel bon et tendre. Descartes dut avoir des amis; il en eut en effet un très-grand nombre. H en eut en France, en Hollande , en Angleterre, en Allemagne et jusqu'à Rome; il en eut dans tous les états et dans tousles rangs. Il ne pouvait point se faire que de tous ces amis, il n'y en eât plusieursqui ne lui fussent attachés par vanité. Ceux-là, il les payait avec sa gloire; mais il réservait aux autres cette amitié simple et pure, ces doux épanchemens de l'âme , ce commerce intime qui fait les dftlices d'une vie obscure, et que rien ne remplace dans les âmes sensibles. La ' plupart des hommes veulent que l'on soit reconnaissant de leurs bienfaits; <c Pour moi, 4i^ait Descartes, je crois devoir du retour à ceux » qui m'offrent l'occasion de les servir. » Ce beau sentiment, qu'on a tant répété depuis, et qui est presque devenu une formule, se trouve dans plusieurs de ses lettres. A l'égard de Dieu et de la religion , voici comme il pensait. Jamais philosophe ne fut plus respectueux pour la divinité. 11 prétendait que les vérités même qu'on ^pelle étemelles et mathématiques , ne sont telles que parce que Dieu l'a voulu. Ce sont des lois , disait-il , que Dieu a établies dans la nature , comme un roi fait des lois dans son royaume. H trouvait ridicule que l'homme osât prononcer sur ce que Dieu peut et ce qu'il ne peut pa^. Il n'était pas moins in-
digne qae ceux qui traitatent de Dieu dans leurs ouvrages , parlassent si souvent de Y infini , comme s'ils savaient ce que veut dire ce moi. Les catholiques Taccusèrent d*étre calviniste, les calvinistes d'être pélagien ^ sur son doute y on Faccusa d'être sceptique ^ plusieurs raccuaèrent d'être débte, et l'honnête Yoétius d'être athée. Voilàjies agc^isatioiis. Voici maintenant ce qu'il y a de vrai. Il épuisa son génie à trouver de nouvelles preuves de l'existence de Dieu , et à les présenter dans toute leur force. Dans tous ses ouvrages, il parla toujours avec respect de la religion révélée. Dans tous les pays qu'il habita, il fit toujours les fonctions de catholique. Dans son voyage dltalie , pour s'acquitter d'un vœu, il fit un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette. Dans ses Méditafions métaphysiques y et dans ses lettres, il donna deux explications difilérentes de la transsubstantiation. Dans son voyage en Suède, il ne manqua jamais une fois aux exercices sacrés qui se faisaient dans la chapelle de l'ambassadeur. Dans sa dernière maladie, il se confessa et communia de la main d'un religieux , en présence de l'ambassadeur et de toute sa famille. Est-^^e là un calviniste ? est -ce Ik un pélagien ? estce un sceptique, un déiste, un athée? Jusqu'à quand calomuiera-t-on les hommes célèbres^ jusqu'à quand ira-t-on chercher dans la religion des armes pour les perdre plus sûrement , et faire servir ce qu'il y a de plus sacré à ce qu'il y a de plus odieux , à la vengeance et à la haine? On ne saurait trop s'élever contre cet esprit de furenr. On ne saurait trop venger l'homme juste et religieux que la calomnie outrage. U est vrai que Descartes est enfin justifié , mais c'est après sa mort. J'ai tJebë de rassembler en peu de mots toutes wts qualités personnelles ^ il y a souvent des rapports entre l'homme et le philosophe, qu'on est nlen aise de saisir ^ et quand il n'y en aurait pas, les moindres détails sur un homme célèbre intéressent encore.
Page 5i3.^(43) Descartes fut attaqué, le a février i65o, de la maladie doùt il mourut. H n'y avait pas plus de quatre mob qu'il était à Stockholm. H y a grande apparence que sa maladie vint de la riguenr du froid , et du changement qu'il fit à son régime , pour se trouver tous les jours au palais à cinq heures du matin. Aihsi il fut victime de sa complaisance pour la reine j mais il n'en eut point du tout pour les médecins suédois qui voulaient le saigner. Messieurs, leur criait-il, dans l'ardeur de la fièvre , épargnez le sang français. Il se laissa saigner au bout de huit jours, mais il n'était plus temps ; l'inflammation était trop ' forte. Il eut du moins , pendant sa maladie , la consolation de voir le tendre intérêt qu'on prenait à sa santé. La reine envoyait savoir deux fois par jour de ses nouvelles. M. et Madame de Cbanut lui prodiguaient les soins les plus tendres et les plus oflicieux. Madanie de Chanut ne le quitta point depuis sa maladie. Elle était présente à tout \ elle le servait elle-même pendant le jour j elle le soignait durant les nuits. M. de Chanut , qui venait d'être malade , et encore a p^ine con* yalescent , se traînait souvent dans sa chambre , pour voir, pour consoler et pour soutenir son ami. Ah ! c'est dans ces momens où tout nous échappe -, c'est alors que les soins de l'amitié ont droit d'intéresser et d'attendrir. Deacartes mourant serrait par reconnaissance les maîn^ qui le servaient j mais ses forces s'épuisaient par degrés et ne pouvaient
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plus suffire au sentUnent. Le soir du neuvième , il eut une défaillance. Revenu un moment après , il sentit qull f^ait mourir. On courut chez M. de Chanut ; il vint pour recueillir le dernier soupir et les demières paroles d'un ami y mab il ne parlait plus. On le vit seiilement lever les yeux au ciel , comme un homme qui implorait Dieu pour la dernier^ lois. En efTet , il mourut la même nuit , le 1 1 février , à quatre heures du matin, âgé de près de cinquante-quatre ans. M. de Chanut , accablé de douleur» envoya aussitôt son secrétaire au palais , pour avertir la reine à son lever que Descartes était mort. Christine, en rapprenant, versa des larmes. Elle voulut le faire enterrer auprès tles rois , et lui élever un mausolée. Des vues de religion s'opposèrent à ce dessein. M. de Chanut demanda et obtint qu'il fût enterré avec simplicité dans un cimetière parmi des catholiques. Un prêtre' , quelques llambeauK, et quatre personnes de marque qui étaient aux quatre coins du cercueil , voilà quelle fut la pompe funèbre de Descartes. M. de Chanut , pour liouorer la mémoire de son ami et d'un grand homme-, iit élever sur son tombeau une pyramide carrée , avec des inscriptions. La Hollande, oii il avait été persécuté de son vivant , iit frapper en son honneur une médaille dès qu'il fut mort. Seize ans après , cest-&-dire en 1666, son corps fut transporté en France. On coucha ses ossemens sur les cendres qui restaient , et on les enferma dans un cercueil de cuivi^. Cest ainsi qu'ils arrivèrent à Paris , oh on le déposa dans l'église de Sainte-Geneviève. Le a4 jiii" i^7 1 o^ lui fit un service solennel avec la plus grande magnificence. On devait , après le service , prononcer son oraison funèbre ; mais il vint un ordre exprès de la cour , qui défendit qu'on la prononçât. On se contenta de lui dresser un monument de maii)re très-simple , contre la muraille , au-dessus de son tombeau , avec une épitaphe au bas de son buste. Il y a deux inscriptions , l'une latine » eu style lapidaire , et l'autre en vers français. Voilà les honneurs qui 1 ui furent rendus alors. Mais pour que son éloge fût prononcé , il a fallu qu'il œ soit écoulé près de cent ans , et que cet éloge ait été^ ordonné par une compagnie de gens de lettres.