‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 107 sur 141 · LA COMÉDIE DES NUÉES · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE DES NUÉES

On a beaucoup agité la question , quelle a été Tinfluence de la comédie des Nuéei sur Taccusation intentée plus tard It Socrate. Schleiermacher tire du Banquet et de la présence d'Aristophane dans la compagnie des amis intimes de Socrate, cette conclusion , qu'il n'y eut jamais de haine véritable entre le comique et le philosophe ; et en effet , quand on voit la citation tout à fait amicale que Platon fait dans le Banquet (i) d'un passage satirique des Nuées , on peut supposer qu'il ne lui restait nulle rancune des traits qu'Aristophane avait lancés contre son maître, comme le prouve encore le beau distique de Platon sur Aristophane (s). Je suis aussi très-convamcu que jamais Aristophane n'eut aucune mauvaise intention contre Socrate , et que dans les Nuées , qui furent jouées vingt-trois ans avant l'accusation , il ne songeait pas le moins du monde à préparer cette accusation. Si c'est là la seule induction que l'on veut tirer du Banquet, je l'accepte, et là-dessus je suis complètement de l'avis de Schleiermacher (s) , de Wolff (4) , d'Ast (s) , du Quarterly Beview (e), et de Prinsterer (7); mais si, abstraction faite des intentions d'Aristophane , on veut conclure du Banquet que la pièce des Nuées n'eut aucune influence sur le procès de Socrate et ne s'y rapporte d'aucune manière , j'avoue qu'il m'est impossible de partager cette opinion. Tout concourut dans la mort de Socrate , comme il arrive toujours dans les événements nécessaires. Les causes de celui-ci furent :

1^ Les ressentiments du peuple lettré et des beaux esprits du temps , que Socrate avait soulevés en démasquant leur ignorance ;

2® Les ombrages de la toute-puissance démocratique qu'irritait l'impassible équité de Socrate ;

(i) Voyez ma traduction, t. vi, p. 359. (s) Otympiodore, Fie de Platon dans U C(mmenlaire sur VAlcibiade :

Les Gricc* cherchant on lûle , RencoDtièrent l'espril J'Ari»lu|ihaoe.

3^ Le courroux longtemps contenu du pouvoir sacerdotal , qui , après avoir vu d'assez mauvais œil les premières études physiques et astronomiques de Socrate, fort suspectes de tendre plus ou moins directement à ruiner le paganisme (témoin l'affaire d'Anaxagore et de plusieurs autres physiciens) , éclata enfin lorsqu'il vit Socrate proclamer , à k place des divinités consacrées, une Providence, manifestée à la fois dans la nature par les causes finales auxquelles se rapportent en dernière analyse tous les phénomènes extérieurs , et dans l'homme , dans Socrate par exemple , par la voix intime de la conscience , organe immédiat et incorruptible de la, divinité (c'est le sens du mot ûiolfiav) , qui dispense de recourir à l'intermédiaire officiel de la religion établie et de ses ministres.

Telles furent les causes du procès de Socrate ; mais ce fut surtout l'accusation d'impiété qui l'accabla : la religion menacée rallia autour d'elle l'État compromis et l'art insulté. Or nous avons fait voir ailleurs que les réponses équivoques de VAj^loqie (s) ne sont rien moins que satisfaisantes sur l'article de l'impiété , et il y a quelque chose d'absurde aujourd'hui à vouloir défendre Socrate d'avoir été en effet peu orthodoxe de son temps , et le premier héraut delà révolution dont il fut le martyr , et à laquelle il a attaché son nom. Si Socrate avait pensé comme Eulhyphron , il serait mort dans son lit ; mais l'adorateur impie d'un dieu inconnu, le prophète d'une foi nouvelle devait finir comme il a fini. Disons-le nettement: en attaquant le paganisme, sur lequel reposait l'État dans l'antiquité, Socrate ébranlait l'État ; devant l'État il étaitcoupable. Or Aristophane , excellent citoyen , gardien et vengeur de l'État et de la religion, et qui du haut de son

(5) Platon*s fFerke, ii« p., t. u, p. 383. [à) Sympos., Einleit., p. 43.

(5) Plalon*s Leben und Schrifflen, p. 317. (o)N«42, sept. 1819, p. 271.

(7) Prosopographia platanica, p. 177.

(8) Traduct. Ue Platon, Argum. de V Apologie, U 1, p. 55.

NOUVEAUX FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

Uiéàtrecommed*une tribune combatuiitsans pitié, ayec les armes redoutables du ridicule, tout ce qui lui paraissait contraire aux intérêts de la patrie et à Tordre établi , Aristopbane , sentinelle vigilante , devait jeter un cri d'alarme à la nouvelle direction des études de la jeunesse athénienne , et à Tapparition d'oisifs novateurs occupés des cieux plus que de la patrie , et dans les cieux trouvant des astres à la place des dieux du pays. Socrate était au premier rang de ces novateurs ; Aristophane les persifla donc au nom de TÉtat dans la personne de Socrate. Dans Tan tiquité , la religion , rÉtat et Part se prêtaient une force mutuelle : la prenyère comédie avait une mission très-sérieuse , et les bouffonneries d'Aristophane couvrentdes pensées profondes. Assurément Aristophane n'eut pas l'intention de dresser l'acte d'accasation de Socrate, pas plus que Socrate n'eut l'intention de faire une révolution ; mais dans l'histoire , il ne s'agit pas des intentions des hommei( , il s'agit de leurs actes , de leur caractère général et de leurs effets incontestables. Socrate était l'organe d'innovations qui devaient triompher, mais dont le jour n'était pas venu ; Aristophane était le défenseur presque officiel de la cause attaquée par Socrate. Les deux personnes pouvaient se voir et même s'aimer ; les deux causes étaient ennemies , et la plus forte accabla l'autre. D'abord , la religion menacée se suscita pour vengeur un poète qui attaqua les innovations dans la personne de Socrate , seulement par le ridicule ; enfin le mal s'accroissant et le ridicule poétique étant impuissant, la religion appela l'État à son secours pour la délivrer de leur redoutable adversaire , sauf d'ailleur» à Aristophane et à Socrate , dans Tintervalle de la représentation des Nuées à l'accusation juridique , à souper ensemble chez Agathon.

C'est ainsi qu'il faut concilier le Banquet et le passage célèbre de V Apologie (i) : c Ce sont eux , Athéniens , qui, s'emparant de la plupart d'entre vous dès votre enfance , vous ont répété et vous ont fait accroire qu'il y a un certain Socrate , homme savant qui s'occupe de ce qui se passe dans le ciel et sous la terre. .. Voilà mes vrais accusateurs ; car en les entendant, on se persuade que les hommes livrés à de pareilles recherches ne croient pas qu'il y ait des dieux... Ce qu'il y a de bizarre, c'est qu'il ne m'est permis ni de connaître ni de nommer mes accusateurs, à l'exception d'un certain faiseur de comédies... Voilà l'accusation ; c'est ce que vous avez vu dans la comédie d'Aristophane... i Dans le Banquet, les individus seuls sont en présence et conversent ensemble amicalement; dans V Apologie, les causes mêmes sont aux prises, et, sous ce rapport, on peut placer très-justement Aristo-

(i) Traduct. de Platon, Argum. de VÀpologie, 1. 1, p. 64. (s) Ibid., p. 60.

phane parmi ceux qui ont amené le triste dénoûmenl qui s'apprête. En efifet , comment supposer que les Nuées n'aient pas préparé le peuple et le magistrat h voir dans Socrate un citoyen équivoque, un novateur dangereux , digne du sort d'Anaxagore et de Prodicus ? Les Nuées ne soulevèrent pas l'accusation contre Socrate, mais lui frayèrent la voie. Ce qui avait produit la comédie l'accrédita , et quand le temps fut venu , la convertit en accusation. La seule différence est celle du premier acte d'un drame à son dernier.

On insiste et on soutient que l'effet des Nuées dut être d'autant moindre, et se perdre d'autant plus aisément dans l'espace de vingt-trois années , que les traits d'Aristophane ne portaient évidemment pas sur Socrate , et que le Socrate des Nuées ne ressemblait en rien au Socrate réel. Et on répète avec une confiance parfaite les paroles de Socrate dans V Apologie , qu'on l'accuse à faux de s'occuper de physique et d'astronomie, qu'il n'en sait pas un mot. et n'y a jamais pensé, c Je ne me suis jamais mêlé de ces matières (s), et je puis en prendre à témoin la plupart d'entre vous, i Mais contre Y Apologie nous avons un témoignage sans réplique , le Phédon : Socrate y avoue que dans sa jeunesse (5) il était passionné pour les recherches de physique, c Pendant ma jeunesse , il est incroyable quel désir j'avais de connaître cette science qu'on appelle la physique. Je trouvais sublime de savoir la cause de chaque chose , ce qui la fait naître , ce qui la fait mourir , ce qui la fait être , et je me suis souvent tourmenté de mille manières, cherchant en moi-même si c'est du froid ou du chaud , dans l'état de corruption, comme quelques-uns le prétendent , que se forment les êtres animés ; si c'est le sang qui nous fait penser, ou l'air ou le feu , ou si ce n'est aucune de ces choses, mais seulement le cerveau qui produit en nous toutes nos sensations, celles de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, qui engendrent à leur tour h mémoire et l'imagination, lesquelles, reposées , engendrent enfin la science. Je réfléchissais aussi à la corruption de toutes ces choses, aux changements qui surviennent dans les deux et sur la terre. 1 Ce passage du Phédon est une défense véritable des Nuées. On voit que Socrate s'y donne pour avoir été à peu près tel que le grand comique le représente , avec l'exagération et la haute bouffonnerie qui sont propres à la première comédie. Plus tard , il est vrai , Socrate renonça à ses premières études et quitta les spéculations physiques et cosmologiques pour la philosophie morale jusqu'alors fort n^ligée. Lui-même nous raconte encore dans le Phédon (é) , comment l'étude des phénomènes extérieurs considérés en eux-mêmes ne le satisfil point, et coounent il

(s) Traduct. de Platon , Argum. de VÀpologie, 1. 1, p. 273. (4)/Wd.,p.28l.

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