LANGUE DE LÀ THÉORIE DES IDÉES
La dialectique est l'instrument de la philosophie de Platon , et la dialectique de Platon est tout entière dans la définition. Or la définition a deux procédés, la généralisation et la division. En effet, la définition est double ; elle se fait per gemu ou per differerUiam. Le propre de la définition per genus est d'établir dans toute discussion , en laissant là les exemples qui sont toujours des particularités , l'idée générale de la chose en question , idée générale qui doit dominer tous les exemples particuliers et les contenir tous dans ce qu'ils ont de commun entre eux ; cette définition a donc |K>ur principe la généralisation. Et réciproquement , la division ou la résolution de l'idée générale , non dans toutes les particularités indéfinies où elle peut se rencontrer , mais dans ses éléments essentiels , est le principe nécessaire delà définition perdifferentiam. Ces deux procédés constituât toute la définition , c'est-àdire la dialectique platonicienne. Le premier est la base du second , le second est le développement du premier.
Mais si la division repose sur la généralisation , sur quoi la généinadisation repose-trcUe? Évidemment sur la théorie des idées , laquelle est ainsi le principe fondamental , Tàme de toute la dialectique et de la philosophie de Platon. La langue dans laquelle cette théorie célèbre est expriakée mérite donc une attention particulière.
La langue de la théorie des idées s'est fiiée peu à pou , ainsi que celte théorie. De même que celle-ci est
encore un peu incertaine dans le Phèdre y c'est-à-dire dans le premier dialogue de Platon , quoiqu'elle y soit déjà , de même la langue qui l'exprime n'y est pas encore aussi arrêtée qu'elle l'est devenue depuis dans le Ménon, le ParmétUdey le Phédon et la République. Voici les différents termes qui, dans la langue et dans la théorie de Platon bien constituées , représentent les différents degrés de l'idée, avec la signification précise qu'il faut attacher à chacun d'eux.
D'abord , au faite de la théorie est l'idée en soi , etJbç aùtà %aJf aM , l'idée prise absolument , sans aucun rapport ni au monde de l'esprit ni à celui de la nature , l'idée considérée comme l'idéal invisible , la raison première et dernière , étemelle et absolue , de toutes les choses qui la réfféchissent ici-bas dans ce monde du relatif et de l'apparence , perpétuelle métamorphose de phénomènes qui se renouvellent et deviennent sans cesse, sans être jamais substantiellement , yévefftçy , rè fjtif GVy rà fi^ ôvra. Par opposition aux phénomènes , Vd^oq aura xaff aura , l'idée en soi est la vraie essence, îf oôjiay ro ov ôvvaq , et elle réside dans le Xoyoq ôûoç ou l'inteUigence absolue , par delà l'intelligence finie de l'homme et la région inférieure de ce monde.
Mais l'idée ne reste point et ne peut rester à l'état absolu dans le sein de l'étemelle intelligence. Comme elle est cause en même temps qu'elle est essence et attribut substantiel , elle entre , par sa propre force et
NOUVEAUX FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
rénergie dont elle est douée , dans TacUon et le moi»vement ^ et elle passe dans rhomaoité et dans la nature* Elle n'est plus alors eîJb^ aJr^ jutô' aùrS^ mais elle défient aJ»; dans Tesprit humain , et hf^a dans la nature; elle est là ce qu'il y a encore d'absolu mêlé au relatif. Dans l'esprit humain , âJo^; est l'idée générale, car c'est toujours une notion de généralité qu'il faut attacher à ce mot. Or , la généralité est précisément ce sans quoi il n'y a pas de yériiable connaissance possible. En effet , sans généralité , pas de définition ; car d'abord toute définition emporte l'idée de l'être , laquelle est essentiellement générale; ensuite toute définition se fait nécessairement per genus aussi bien que per differenliam , l'élément de la différence supposant toujours un élément général , qui seul classe , c'est-à-dire , définit l'mdividu à définir ; de sorte que tout individu et toute espèce doiyent se rapporter à un genre pour être définissables , c'est-à-dire pour être intelligibles; et que la pensée la plus particulière en apparence , pour être une pensée , implique une nolion quelconque de généralité , n âJbi. LeîJài est donc dans l'esprit humain le fondement de toute connaissance ; ce sont là les principes directeurs de l'entendement, les notions universelles et nécessaires, les lois de tout jugement et de toute conception , les universaux du péripatétisme. Voilà pourquoi VeUoi; est presque toujours développé dans Platon par le ko^ cXov ; par exemple, eï<hq riji; àpsrîjç ou ^^en^ xxé' ôAcu, Ménon, Bekk., p. 359 ; et partout ailleurs, de la même manière. Kav* &<hçj Kar ««% Kéysêv^ axoTrûVy veut dire conndérer les choses sous un point de vue général , comme, par exemple, le xar el<hf <ncor^v du Politique qu'explique parfaitement l'expression analogue du Sophiste, xarà yi^oç ^eupivetv. On trouve déjà cette expression technique dans le passage suivant du Phèdre : ^eîyàp avBpaxov ^uviéyai xar elJbç Xeyéfievov, en tgXXôôv Rv ata^tjiuy iiq h XoyKTfjup ^waipoùfisvw. Bekk., p. 45 et 46 : En effet, le propre de V homme eêt de comprendre le général, cest-àrdire ce qui , dans la diversité des sensations, peut être compris sous une unité rationnelle, K^r' aJbi Xejéfievov (suppléez rà avec Heindorf et Schleiermacher, soit en le sous-entendant, soit en l'insérant dans le texte) est proprement ici la catégorie de la généralité.
Nous avons vu que l'idée de la généralité enveloppe et domine dans l'esprit humain les idées les plus particulières, et que par conséquent ïeiihç est le fond même de l'esprit humain, qui par là se maintient dans un rapport constant avec l'intelligence absolue. Or la nature est la sœur de l'humanité ; elle est fille comme elle de l'éternelle intelligence; elle la réfléchit, elle la représente comme elle, mais d'une autre manière , d'une manière moins intellectuelle et par conséquent moins intelligible , claire pour les sens, obscure à b
pensée. VelJbç. à ce degré est Wa; ViNa est VdJbt tombé en ce monde, l'esprit devain nsatière, revéta d'un corps et passé à l'état d'image. Mais daas cet état même Vl^éa^ conserve son rapport et avec VelJo^ et avec Velihç aM xa$' aCrif et par conséquent elle im* plique toujours quelque gtoéralité , non plus dans bi forme intérieure de hi pensée, mais dans la forme de l'objet. Vidéa est la forme idéale de chaque chose ; c'est par elle que la nature aussi est idéale, intellectuelle et qu'elle a sa beauté. Sans doute la généralité que retient ViJéa est fort au-dessous de celle de VeJJbç^ comme les lois de la nature sont infiniment moins générales que celles de l'esprit ; cependant on ne peut pas nier que ce mot ne réveille encore indirectement quelque notion de généralité , en même temps qu'il s'applique directement à une image, à quelque chose d'extérieur et de visible.
Tel est le sens propre des mots f r<^ auto wS aôtcj el<hçf yéa^ et c'est dans ce sens que Platon les prend ordinairement. Hais il faut convenir que eJ^^ et iJia se permutent fréquemment , et il n'est pas rare de trouver lééa i^ur eîJo^^ Phèdre, Bekk., p. 25, 59, 78 et 79, comme on y trouve aussi quelquefois elJbç pour une espèce et non pour un genre ; ainsi dans le Phèdre, Bekk., p. 79, xccr et^ rifAuetv veut dire diviser l'idée générale dans ses éléments. Mais alors il ne faut pas entendre par n<^ toutes les particularités possibles , mais seulement les éléments essentiels d'une idée , les espèces, non les individus, ce qui implique encore quelque généralité, comme i<^éa, employé même pour eîifbiy implique presque toujours encore un regard au monde extérieur.
Les idées de Haton subsistent sous des noms différents dans la philosophie moderne. Ce sont les vérités éternelles de Leibnitz , dont le dernier fondementest cet esprit suprême et universel qui ne peut manquer d^ exister, dont (^entendement, à dire vrai, est la région des vérités étemelles... Ces vérités nécessaires contiennent la raison déterminante et le principe régulateur des existences mêmes, et, en un mot, les Uns de ^univers. Ainsi ces vérités étant antérieures aux existences des êtres contingents , il faut bien qu'elles soient fondées dans Vexistence ^une substance nécessaire, Cesi là oii je trouve Coriginal des idées et des vérités. Leibnitz, Nouveaux Essais sur Ventendement hmmain^ livre iV, ch. ii. Ce sont encore, à un degré inférieur, les lois de la constitution de hi nature humaine , les principes du sens commun de la philosophie écossaise; mais les Écossais se sont servis de leurs lois et de leurs prindpes sans approfondir leur nature , sans recon-* naître leur origine, sans embrasser toute leur portée, sans les compter ni les classer , sans tracer l'histoire de leur apparition et de leur développement dans la conscience, sans les suivre dans leurs conséquences ni
ANTÉCÉDENTS DU PHÈDRE
les rapporter à leur premier et dernier principe. Kant « été infiniment pkM loin dans la même route. Le schématisme rappelle Vi<féx^ les catégories VâJbç^ et les idés de la raison pore les. e7<hi aura ncté' aura. J'ose à peine ajouter qu'il y a dix ans, j'ai tenté, selon mes
forces, une théorie complète des rérités iabsolaes, dont on peut voir une esquisse imparfaite sons ce titre : Programme du leçonê doiméei à l'école normale pef^ dont le premier umeUre de 1818 ewr les vérités o^mlues. Fragments philosophiques , p. 99.
ANTÉCÉDENTS DU PHÈDRE
ou