ET DE LA LIBERTÉ
La loi morale ne peut commander qu'à une volonté libre. 1^ monde moral est celui de la liberté. Là où il y a libre détermination , acte voulu et délibéré , là est le monde spirituel. Or, nous ne vivons, nous ne subsistons que par des actes continuels de volonté et de liberté. Le monde spirituel est donc déjà pour nous sur cette terre. Nous vivons en quelque sorte sur les confins de deux empires séparés dont nous formons la . mystérieuse réunion. Pour pénétrer dans le ciel , il n'est pas besoin de percer les ombres du tombeau ; le ciel est déjà dans le cœur de l'homme libre : £l cœlum et virius, dit Lucain. Je suis citoyen du royaume invisible des intelligences actives et libres. Mais quelle est la détermination de ma volonté qui éclaire à mes yeux ce monde invisible ? Demandez-le à la conscience. Examinez-vous quand vous faites votre devoir, et le ciel vous apparaîtra au fond de votre cœur. Ce n'est pas par des raisonnement qu'on acquiert la conriction du monde spirituel : c'est par un acte libre de vertu , qui est toujours suivi d'un acte de foi à la beauté morale , et d'une vue intérieure de Dieu et du ciel.
Le monde sensible agit sur moi, et l'impression que je reç(MS est pour moi une occasion de vouloir. Ma volonté détermine à son tour un changement dans le monde sensible. C'est là l'ordinaire de la rie humaine, où le vouloir ne se manifeste qu'à la suite de mouvements sensibles et par des mouvements sensibles. Faites plus : contenez votre vouloir en luimême, qu'il agisse sans se manifester au dehors « que ses libres déterminations ne sortent pas du sanctuaire intérieur ; ne cherchez point à marquer votre volonté par des effets sensibles : et vous voilà tout à fait affranchis du monde matériel , votre ne est toute spirituelle , vous êtes parvenu à la source de la véritable actirité , vous êtes en possession du saint , du pur et du dirin ; vous avez une vue intérieure de la vie divine qui se révèle dans la vôtre. Se placer hors de toute condition sensible ; vouloir, sans ^ard aux suites de son vouloir ; vouloir, indépendamment de tout antécédent et de tout conséquent , replier ses déterminations sur elles-mêmes, c'est là la vraie liberté , le commencement de l'éternité. On peut parier de liberté, de sainteté , de pureté : mais on ne combine que des mots lorsqu'on ne s'est point affranchi soi-même. On n'obtient , dit le christianisme , le sens de la vie étemelle qu'en renonçant au monde et à ses fins. Alors la foi en l'Étemel entre dans l'àme. Enfin,
80 FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
selon les images de la doctrine chrétienne , il faat
mourir et être enfanté de nouveau pour entrer dans le royaume des cieux.
La philosophie n'est que la vue de Tàme généralisée. Si la volonté est attachée au monde sensible , comment peut-on croire à la sainteté et à une autre vie ? On traite Fétemilé de fable , ou on y croit par préjugé. Réformez la vie pour réformer la philosophie. Les lumières de Tesprit ne seraient que ténèbres sans la lumière de la vertu. Oh ! si Tâme du dernier des Brutus, si Fàme de saint Louis s'étaient racontées elles-mêmes , quelle belle psychologie morale nous aurions !
La volonté infinie et étemelle se révèle à nous dans la conscience morale, dans ce commandement suprême : Veux le bien; et la volonté humaine individuelle se mêle à la volonté infinie en obéissant librement à sa voix. Là est le grand mystère de Téternité se découvrant à Thumanité , et de Thumanité se revêtant librement de Tétemité. L'homme est tout entier dans ce mystère : donc la morale est la source de toute vérité, et la vraie lumière réside dans les profondeurs de l'activité volontaire et libre.
Voici un fait de conscience incontestable, et en même temps simple et indécomposable :
€ Fais le bien , sans égard aux conséquences ; c'est- € à-dire, veux le bien. »
Puisque ce commandement n'a pas d'objet terrestre, visible , matériel , applicable aux besoins de cette vie et de ce monde sensible, il suit que , ou il n'a pas de fin , de but, ou il a une fin, un but invisible, et qu'il regarde un monde différent du nôtre , où les mouvements externes qui résultent des volitions sont comptés pour rien , et où les volitions elles-mêmes sont tout.
S'il n'y a pas un monde invisible , où toutes nos bonnes volontés nous sont comptées , quel est donc sur la terre le but de la vertu ?
io Sert-elle au mécanisme de l'univers ?
2<> A-t-elle pour fin la civilisation du globe ?
5^ L'amélioration de la destinée humaine sous le rapport des commodités locales et physiques ?
4<* La paix du monde?
5® Le plus grand développement moral du genre humain , d'où sortirait sa plus grande perfection en général , avec son plus grand bonheur ?
Pour tout cela il n'était pas b^in de vertu. Dieu n'avait qu'à construire des machines sans liberté ; il aurait eu un aussi beau spectacle , s'il ne voulait que le spectacle du bonheur. Mais , dira-t-on , il le voulait produit par nous-mêmes. 11 ne l'aura jamais; le bonheur universel sur la terre est une chimère. Ensuite Dieu , pour arriver à ce but , pouvait se dispenser de nous donner la loi morale et la conscience ; il suffisait de l'égoisme. Remarquez que dans le monde sensible peu importe pourquoi un fait a lieu , pourvu
qu'il ait lieu. Donnez plus de lumière à mon égoîsroe, ou augmentez la force de ma sympathie naturelle , je ferai autant ou plus de bien aux autres que par le seul sentiment du devoir.
Il faudrait avoir toujours présentes à l'esprit les maximes suivantes :
1» Les conséquences d'une action, quelles qu'elles soient , ne la rendent ni bonne ni mauvaise moralement ; l'intention est tout. A parler rigoureusement , il n'y a pas d'action morale , il n'y a que des inten^ tions morales.
^ Pour qu'une intention soit bonne moralement , il faut qu'elle ne soit pas intéressée.
Z^ Sont regardées comme intéressées toutes inteations où il y a un retour personnel. Ainsi , faire une chose pour avoir des honneurs, de la gloire, des applaudissements, des plaisirs, soit sensuels, soit intellectuels, des plaisirs externes ou internes, pour entendre dire que l'on est généreux ou pour pouvoir se le dire à soi-même, pour avoir des récompenses sur la terre ou même dans le ciel , tout cela est également en dehors de la morale.
4o Sont regardées comme indîfiérentes les actions qui viennent de l'impulsion de l'organisation. Ainsi, l'homme qui , entraîné par un mouvement irrésistible de pitié et de sympathie , prodigue sa vie pour servir son semblable , n'est pas encore un être moral.
5® Est regardé comme être moral celui qui , après avoir pesé une action et l'avoir trouvée juste , la fait uniquement parce qu'il croit qu'il faut la faire , et par cette seule raison qu'elle est juste.