‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 117 sur 141 · FRAGMENT DU COMMENTAIRE INÉDIT DU GORGIAS · texte numérisé non relu

FRAGMENT DU COMMENTAIRE INÉDIT DU GORGIAS

Longin nous apprend (i) qu'Eubulus avait écrit un commentaire sur le Philèbe et le Gorgim; et il parait quHiéroclès avait aussi composé (s) un commentaire sur ce dernier dialogue. Ces commentaires ont péri avec beaucoup d'autres : le seul qui soit parvenu jusqu'à nous est celui d'Olympiodore. On le trouve dans la plupart des bibliothèques de l'Europe ; mais il est encore inédit , et totalement inconnu , à l'exception de l'introduction que Routh a publiée à la suite de son édition du Gorgias (3). Nous nous proposons de publier un jour un travail complet sur cet ouvrage d'Olympiodore, travail beaucoup trop étendu pour trouver ici sa place. Nous n'en donnerons qu'une partie , celle qui se rapporte au mythe célèbre du Gorgias. Nous avons vu que c'était presque un principe pour Platon, comme philosophe et comme artiste, de mêler un mythe à chacun de ses grands dialogues , et le Gorgias comme le Phédon est terminé par un mythe. Ce mythe a exercé les critiques modernes et les critiques anciens , et il est d'autant plus curieux d'interroger sur ce point Olympiodore , que ce philosophe du vi® siècle avait sous les yeux tous les commentaires antérieurs,

(i) Dans Porphyre, Fie de P(o(tfi. Long., p. 178, éd. Weiske. — (s) Damascius, Fiedlsiéare, dansPhotios,

et qu'on peut presque toujours regarder son opinion comme celle de l'école même à laquelle il appartient, et le dernier mot de la philosophie alexandrine. Or l'examen du mythe du Gorgias conduit naturenement à la question de la nature et de l'autorité des mythes en général , question qui en soulève beaucoup d'autres du plus haut intérêt : Quel était le fond de la foi des Alexandrins? Les Alexandrins croyaicnt-its ou ne croyaient-ils pas aux dieux du paganisme, et comment y croyaient-4ls? Les superstitions qu'ils défendaient étaient-elles dans ces subtils et profonds philosophes un reste naif et touchant de la vieille foi populaire , ou n'étaient-elles pour eux que l'enveloppe consentie d'une doctrine philosophique ? H n'y a point de questions plus importantes pour l'intelligence des premiers siècles de notre ère. Olympiodore , dans ta partie de son commentaire qui se rapporte au mythe du Gorgias, s'explique à cet égard avec une franchise et une netteté parfaite. Nous ne connaissons dans toute Tantiquité alexandrine aucun passage aussi clair et aussi décisif que celui-là. Ce passage même est si curieux que nous avons pris le parti de le donner tel qu'il est , presque

p. 338, éd. Bekker. — (s) Plaêonis Eulhydemus et Gorgias, éd. Routh, OxoQ., 1784. Àd calesm, p. 5614(75.

OLYMPIODORE.

nm aoean retrancbeneni et «ms ancme remarque , Monni mieux faire tabir au lecleur la manière làdie et diffuse d'Oijmpiodore , que d'altérer et d'affaiblir llmpretsion de rerigioal. Voici donc le dernier des Alexandrins nous exposant lui-même le système mythologique de Féoole néopktonidenne.

La base de notre tnnraîl est le manuscrit de la bibliothèque royale de Paris , n' 48^. Cest le même manuscrit dont Routh a tiré Tintroduction qu'il a publiée. U contient , a?eo le commentaire d'Olympiodore sur le Gargioê , les commentaires du même Olympiod<Nre sur VAlâbiade, le Pkédonei le PhUèbe. Ce manuscrit a été copié à Venise, en 4635, par Ange Vergèce , de Crète. U est même très-probable que l'original est le manuscrit célèbre de Venise, du X* siècle , contenant les conmientaires d'Olympiodore sur le Gargioi, VAlcU>Utd9 , le Phédon , et le Philèhe, ayant 337 feuilles , parchemin , in-4<^, et coté 496 dans Zanetti, p. 409. Le commentaire du Gorgias occupe dans le manuscrit de Paris 8â feuilles ; il est divisé , comme le commentaire sur VAleibiade , en leçons ou articles, plus ou moins longs, appelés wpét^etç^ et il se compose en tout de 50 articles. Le fragment qui suit embrasse les cinq derniers, savoir : les leçons 46 , 47, 48, 49 et 50.

LEÇON 4e«, FOL. 72 VERSO — 74 VERSO.

Puisque Platon raconte un mythe, cherchons i^ ce qui poru les anciens à l'invention des mythes; 2<* quelle est la différence entre les mythes philosophiques et les mythes poétiques ; 3« quel est le but de celui du Gorgias.

i^ Les mythes se rapp^nrtent d'un côté à la nature, de l'antre à notre àrae.

Le mythe est fondé sur la nature : les choses invisibles se concluent des choses visibles ; les incorporelles , des corporelles. Nous voyons les corps soumis à des lois, et nous concevons qu'une puissance incorporelle y préside. Nous voyons que maintenant notre corps se meut, et ensuite , après la mort , qu'il ne se meut plus ; nous comprenons par là qu'une puissance incorporelle était la cause de ses mouvements. Ainsi nous sommes conduits par les choses visibles et corporelles aux choses invisibles et incorporelles. Or les mythes ont été inventés pour que nous allions de ce qui est apparent à ce qui est obscur. Quand on nous parle , par exemple , des adultères, de la captivité, des blessures des> dieux , de la mutilation d'Uranus, etc., nous ne devons point nous arrêter à ces dehors, mais pénétrer jusqu'à la vérité qu'ils enveloppent.

Les mythes se rapportent aussi à notre âme. Dans notre enîance, nous vivons selon l'imagination; et rimagination se prend aux formes. L'emploi des mythes

est destiné à satisfaire cette faculté. Le mythe n'est autre chose qu'une fiction qui représente la vérité. Si donc le mythe est l'image de la vérité , et si l'àme est l'image de ce qui est au-dessus d'elle dans l'ordre des êtres , c'est avec raison que l'âme aime les mythes : c'est l'image qui appelle l'image.

S® Quelle est la différence entre les mythes philosophiques et les mythes poétiques?

Les uns et les autres sont réciproquement inférieurs sous un rapport, et supérieurs sous un autre. Le mythe poétique est supérieur en ce qu'on est comme forcé d'écarter l'enveloppe pour pénétrer jusqu'à la vérité qu'il contient : son absurdité empêche qu'on s'arrête à ce qui est apparent, et oblige à cherdier hi vérité cachée. D'autre part il est inférieur en ce qu'à la rigueur l'homme simple qui ne regarderait que l'apparence , et ne chercherait pas ce qui est caché an fond du mythe, pourrait être induit en erreur; le mythe poétique peut tromper une àme sans expérience. Aussi Platon a-t-il banni Homère de sa République, à cause de cette sorte de mythes. Les jeunes gens , dit-il , ne peuvent entendre sainement de telles fables : car les jeunes gens ne savent point distinguer ce qui est allégorique de ce qui ne l'est pas, et ce qu'ils ont une fois mis dans leur mémoire est ineffaçable. Platon veut donc qu'on leur enseigne d'autres mythes. Dans les mythes philosophiques, au contraire, même en s'arrêtant aux apparences, l'esprit n'éprouve rien de trèsfôcheux. En effet, ces mythes supposent sous la terre des supplices, des fleuves , etc. En admettant la lettre de ces récits, on ne tombe point dans une erreur nuisible. Mais l'infériorité de ces mythes consiste en ce que l'on se contente souvent de leurs dehors , parce qu'ils ne sont pas absurdes , et qu'on n'en cherche pas toujours le vrai sens.

Telles sont les différences des mythes. On les emploie encore pour ne pas divulguer ce qui ne pourrait être compris. Gomme dans les cérémonies religieuses on voile les instruments sacrés et les choses mystérieuses, afin de les dérober aux regards des hommes indignes, ainsi les mythes enveloppent la doctrine, afin qu elle ne soit pas livrée au premier venu. En outre, les mythes philosophiques se rapportent aux tro» puissances de l'àme. Si nous étions une pure intelligence sans imagination, l'esprit, uniquement occupé des choses intelligibles, n'aurait pas besoin de mythes. Si, au contraire, nous étions tout à fait privés d'intelligence, si notre vie était toute livrée à l'imagination, sans rien chercher au delà (i), les mythes suffiraient à tous nos besoins; mais nous avons en nous l'intelligence , l'opinion , l'imagination. Voulezvous vous conduire d'après l'intelligence ? Vous avez la

(l) Taûrqv /K^vev ic^o6»Àj^v fx«vTi«.

NOUVEAUX FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

^ie de la déoiODStiiition. Diaprés l'opinioD ? Vous avez odle du témoigiiage. Par rîmagination ? Voua avez les mythes. Ainsi tons les besoins sont satisfaits.

5*" Quel est le but du mythe du Gorgias?

Comme il faut avoir devant les yeux le monde, e*est-à-dire Tordre et non le désordre, de même il faut penser, non pas aux juges particuliers de cette vie , mais aux juges universels qui jugent Fâme après sa sortie du corps , et traitent chacun selon son mérite. La rhétorique nous défend devant les tribunaux hvroains , mais devant le tribunal des juges universels, celui qui a bien vécu gagnera sa cause , et la rhétorique est inutile, car ils sont incorruptibles. Telle est rintention immédiate du mythe du Gorgias,

Pbton rapporte des mythes en plusieurs endroits. On en trouve un dans le Politique, savoir, que jadis, dans Tàge d'or, le mouvement des corps célestes n'était pas tel qu'il est aujourd'hui ; que celui des planètes était contraire à eelui des étoiles fixes ; qu'il n'y avait ni été ni hiver. Il y a un mythe sur l'amour dans le Banquet ; il y en a un dans la République; un dans le Phédon ; un autre plut haut , dans le Gorgias ; enfin celui qui nous occupe.

Tout mythe ne se rapporte pas à l'autre vie et ne s'appelle pas vsxvIcl ; on n'appelle ainsi que les mythes oè il s'agit spécialement des destinées de l'âme. Celui du Politique n'est pas de ce genre : il parle seulement des corps célestes. Celui du Banquet n'en est pas non pbs. Trois seulement se rangent sous ce titre ; celui de la République, car le mythe de la République traite des âmes ; celui du Phédon et celui du Gorgias. Dans le Phédon , Platon parle des lieux où se subissent les châtiments ; dans la République , des âmes qui sont jugées; ici, des juges eux-mêmes. Mais, puisqu'il y a dans Platon trois mythes sur l'antre vie , pourquoi lamblique , dans l'une de ses Lettres , n*en cite-t-il que deux, celui du P^^on et celui de la République? Peut-être celui à qui est adressée la lettre ne l'avait-il consulté que sur ces deux derniers ; car un si grand philosophe ne pouvait ignorer le mythe du Gorgias,

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