‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 123 sur 141 · AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR

duit Helvétius el Saint-Lambert. Une critique générale de la métaphysique de Fécole sensualiste était donc néceâsaire. La réfutation des principes métaphysiques et moraux du sensualisme a perdu de son importance depuis que, sur les ruines de la philosophie de la sensation, s'est élevée une doctrine plus vraie et plus digne de la nature humaine. Vais quand M. (Cousin éleva la voix pour protester, cette triste morale de l'intérêt régnait encore exclusivement dans la science. Déjà sans doute avait commencé une réaction en faveur du spiritualisme ; mais M. Royer-Collard el M. Maine de Biran, qui eu furent les organes les plus puissants et les plus graves, ne touchèrent point à la question morale; en sorte que la doctrine de l'intérêt retenait sous son joug presque tous les moralistes qui ne puisaient pas leurs inspirations dans la religion ou dans le sens commun. L'énergique protestation de H. Cousin, faite au nom de la raison et de la science, arracha à la philosophie de la sensation toutes les âmes généreuses , et , grâce aux efforts du professeur, la doctrine du devoir hérita peu à peu de la popularité dont avait joui si longtemps la morale de l'intérêt

Mais ce n'était là qu'un résultat négatif: la loi du bien et du juste avait remplacé la règle de l'utile ; il restait à définir le principe du bien et de la justice. Or, où trouver ce principe? L'école sensualiste avait cherché dans l'homme même la règle de nos actions; elle avait découvert un principe simple, clair et accessible à tous, et c'est là ce qui explique sa grande popularité et son triomphe passager sur des doctrines bien supérieures. Mais ce principe était indigne d'un être moral. D'autres écoles avaient cherché un principe digne de Thommedans des spéculations mystiques ou théologiques; mais soit que le principe qu'elles avaient découvert fut trop élevé pour pouvoir descendre dans la pratique, soit qu'il fût dans une dépendance trop étroite de la religion, il n'avait point satisfait les habitudes scientifiques de l'esprit moderne. Le problème à résoudre était donc de trouver un principe qui fût simple et clair, mais qui en même temps pût être érigé en règle morale. Déjà le stoïcisme avait séparé la morale de la religion ; il avait dit : La loi de l'homme est de rester fidèle à sa nature ; or, il est essentiellement raisonnable; sa loi est donc d'obéir à la raison. Cela était vrai : la raison est le principe moral de toutes nos actions ; elle seule juge le bieq et le mal, mais elle juge sur des données que lui fournit la conscience. Livrée à elle-même, elle n'irait pas au delà de

cette maxime générale : Il faut faire ce qui est bien et ce qui est juste. Le principe des stoïciens ne suffit donc pas. Il faut obéir à la raison, répéta M. Cousin d'après les stoïciens; mais que dit la raison ? Que la nature de l'homme étant la liberté, sa destinée et par conséquent sa loi est de maintenir et de fortifier cette liberté vis-à-vis de la nature et de la société. Être libre, reste libre, tel est le principe de tous nos devoirs.

Quant à nos droits, j'ose dire que ce livre est le premier où l'origine en ait été clairement indiquée. L'expérience avait consacré trois principes de gouvernement, le droit divin, la souveraineté du nombre, ou l'empire de la force ; la science, loin de protester, n'avait vu rien de mieux à faire que d'en démontrer la légitimité. M. Cousin invoqua le premier la souveraineté de la raison. Rien de plus simple que sa théorie ; elle n'est qu'une application rigoureusedes principes posés ' dans sa morale. En eflet , la liberté se retrouvant identiquement dans tous les membres de la famille humaine, ils sont tous égaux ; s'ils sont égaux, ils jouissent tous des mêmes droits. Ces droits, qull faut appeler droits êociaux par opposition aux droits politiqties proprement dits, sont universels, immuables, imprescriptibles, et forment le code du droit naturel, dont toute grande constitution n'est qu'une formule plus ou moins complète. Ainsi, une constitution n'est légitime qu'à la condition de représenter les principes impérissables du droit naturel, qui est la plus haute révélation de la raison. La vraie origine du droit et du pouvoir, le principe unique des gouvernements , c'est la raison et la justice ; ehtendu autrement, le droit divin est chimérique; la force n'engendre pas plus le droit que la matière n'engendre l'esprit ; quant à la souveraineté de la volonté, soit individuelle, soit générale, soit même universelle, elle n'est pas moins illégitime.

Cette politique nouvelle fondait le gouvernement constitutionnel sur une base inébranlable ; elle était donc évidemment conservatrice, et elle devait avoir pour adversaires tous les ennemis de ce gouvernement. Ils lui vinrent en effet de toute part : attaquéeà la fois par l'esprit révolutionnaire et par le mauvais génie de la restauration , die sut résister et s'établir peu à peu dans le domaine de la science. Aujourd'hui » elle n^a plus guère d'ennemis que les passions et les préjugés; le jour où de la science elle aura passé dans la société» et y aura remplacé la croyance au droit divin et le principe de la souveraineté du nombre, les peuples n'auront plus à craindre le despotisme et l'anarchie.

COURS D'HISTOIRE

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