‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 130 sur 141 · FIN DE LA PEEMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

FIN DE LA PEEMIÈRE PARTIE

(toOLI iCOMilSl).

AVERTISSEMENT

Du moment que la philosophie morale en France secouail le joug de la doctrine de la sensation , elle n'avait que Tune de ces trois voies k suivre :

Ou chercher la loi morale dans la nature humaine et fonder celte loi sur le fait de liberté ; d'où la formule: Être libre, conserve et développe ta liberté. C'était rentrer dans la morale stoïcienne.

Ou bien sortir de la conscience et demander la règle de nos actions à un principe supérieur et étranger à la nature humaine; d'où la formule : Être créé, obéis à la volonté de ton Créateur. C'était revenir à la morale théologique.

Ou en6n , sans sortir de la conscience , s'adresser à un principe qui, tout en faisant son apparition dans l'homme, lui soit pourtant supérieur et puisse lui imposer des lois; d'où la formule : Être raisonnable, obéis à la raison.

La première formule est fausse et exclusive. Elle est fausse en ce qu'elle n'a point le caractère impératif d'une vraie loi : ma qualité d'être libre ne m'impose pas plus le devoir de conserver ma liberté que ma qualité d'être sensible ne m'oblige à travailler à mon bonheur. Elle est exclusive en ce qu'elle réduit tous les devoirs personnels à la tempérance, et tous les devoirs sociaux à la justice; elle ne comprend ni la loi de perfectionnement pour la morale individuelle, ni les lois de charité et de dévouement pour la morale sociale.

La seconde formule a le mérite d'être obligatoire et de comprendre tous nos devoirs; mais elle a tout au moins le malheur de ressembler à une hypothèse. Chercher en Dieu le principe de nos actions, n'est-ce pas soumettre la morale aux vicissitudes de la métaphysique?

La troisième est tout à la fois positive et impérative : positive, puisque la science n'est point allée la chercher par delà la conscience ; impéra-

tive, car la raison est évidemment supérieure à la volonté qu'elle est appelée à gouverner.

Or cette dernière formule est le principe des doctrines morales et politiques de M. Cousin. Il y est resté Gdèle dans tous ses livres ; il l'oppose à la morale sentimentale de Smith comme à la morale égoïste d'Helvétius. Si , dans la critique des doctrines sensualistes, il a paru fonder tout le système de nos devoirs et de nos droits sur cette autre formule: Être libre, conserve et développe ta liberté, c'est qu'il fallait avant tout rétablir l'existence du principe actif, volontaire et libre, ébranlée par la doctrine de la sensation ; s'il a parlé beaucoup plus de justice que de charité et de dévouement , c'est qu'il avait à cœur de restituer d'abord à l'homme ces droits imprescriptibles et inviolables qu'il lient de sa nature d'être libre, et que Hobbes, Rousseau et la plupart des publicistes du dernier siècle avaient tirés des prétendues nécessités de l'état social. Mais quand plus tard il se trouve en face d*une école qui n*a songé à nier ni la liberté de Thomme ni les droits qu'elle lui assure dans la société , mais qui d'un antre côté a méconnu ou alfaibli le rôledcs principes rationnels dans la morale comme dans la science , c'est alors qu'il faitsurloutvaloirlcsdroilsdela raison. Voilà ce qui explique pourquoi le principe de la liberté domine dans sa réfutation des sensualistes du dernier siècle , tandis que le principe de la raison est seul mis en avant dans sa critique des spiritualistes écossais ; il n'a pas changé de principe, mais seulement de tactique, selon les besoins du combat.

Mais, même à ne considérer que sa réfutation de la doctrine de la sensation , il n'est pas vrai dr dire qu'il a fondé toute sa morale sur le fait de liberté. Dans sa théorie, la formule : Respecte la liberté en toi et dans les autres , relève d'une formule supérieure qui exprime la soumission de la volonté à la raison. Si l'homme a le devoir de

AVERTISSEMENT

prendre soin de sa liberlé el de celle d'aulrui , c'eslque la raison a parlé : en vain la liberlé nous serail-elle altesléc par la conscience, elle resterait un simple fail, et par suite n'aurait point la vertu d'obliger, si la raison ne relevait à la hauteur d'un principe. G*est donc la raison et non la liberté qui est la base des doctrines morales et politiques développées par Tauteur à Toccasion de la critique de la philosophie de la sensation. Or, s*il est impossible d'imposer à Tagent moral au nom de la liberté seule la charité et le dé-

vouement comme devoirs rigoureux , on peut toujours le faire au nom de la raisou ; car la raison, en vertu de son caractère impersonnel et vraiment divin, fait sortir le moi des limites de sa nature, et le transporte dans un monde supérieur d'où la charité et le dévouement lui apparaissent comme obligatoires au même titre que le plus simple devoir de justice. Il n'y a donc pas lieu d'accuser, ainsi qu'on l'a fail, la théorie de M. Cousin de n'être que la reproduction de l'étroite et dure morale des stoïciens.

COURS D'HISTOIRE

PHILOSOPHIE MORALE

AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

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