‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 137 sur 141 · BEATTIE · texte numérisé non relu

BEATTIE

d^elles- mêmes, est appelée par Bealtie le sens commun. On enlend par là « cette faculté de l'esprit qui perçoit la vérité ou commande la croyance par une impulsion instantanée, instinctive, irrésistible, dérivée non de l'éducation ni de l'habitude , mais de la nature. > En tant que cette faculté agit indépendamment de notre volonté toutes les fois qu'elle est en présence de son objet et conformément à une loi de l'esprit, Beattie trouve qu'à proprement parler elle est un sens; en tant qu'elle agit de la même manière dans tous les hommes , il croit qu'elle peut s'appeler sens commun.

Beattie montre dans son second chapitre c qu'en fait tous les raisonnements s'arrêtent aux premiers principes ; et qu'en dernière analyse toute évidence est intuitive ou perçue par cette faculté de l'esprit qu'il nomme sens commun. > Il considère, dans des articles séparés, l'évidence des sciences mathématiques, l'évidence des sens externes, de la conscience et de la mémoire , l'évidence des raisonnements par lesquels nous remontons do l'effet à la cause, l'évidence des raisonnements probables et fondés sur l'analogie, et ûnalement celle espèce d'évidence qui nous détermine à croire au témoignage humain. Il arrive^ainsi par une large et compréhensive induction à la conclusion suivante : • que nous ne pouvons absolument rien croire , si nous ne croyons pas beaucoup de choses sans preuve ; que tout sage raisonnement doit en dernière analyse s'appuyer sur les priicipcs du sens commun^ c'est-à-dire sur des principes intuitivement certains ou intuitivement probables, et, conséquemment , que le sens commun est le juge en dernier ressort de la vérité , et que la raison doit continuellement lui être subordonnée. 1

Dans la seconde partie de son livre, Beattie justifie sa doctrine par des exemples tirés des mathématiques et de la physique. Il montre que dans la première de ces sciences, tout raisonnement repose sur l'évidence intuitive, et dans la seconde, sur l'évidence des sens... 11 analyse ensuite cette philosophie sceptique , dont la ruine était le grand but de ses travaux. II présente une esquisse historique des progrès de cette philosophie dans les temps modernes, depuis sa première apparition dans les œuvres de Descartes jusqu'à son développement le plus complet dans les écrits de Hume. Il montre qu'elle admet des principes directement contraires à ceux qui ont gouverné les recherches des mathématiciens et des physiciens, qu'elle substitue l'évidence du raisonnement à celle du sens commun, qu'elle aboutit à des conclusions qui contredisent les principes les plus légitimes et les plus universels de la croyance humaine.

Dans la troisième partie, en ayant l'air de répondre tux objections qu'il prévoit , le docteur Beattie poursuit avec une grande force son argumentation contre ce système de philosophie sceptique qu'il a précédemment analysé.

Les Éléments de science morale se divisent en quatre parties qui représentent les divisions mêmes du cours de Beattie : ce sont la psychologie, la théologie naturelle, la philosophie morale et la logique. Dans la première il traite des facultés perceptives et des facultés actives de l'homme; dans la seconde, il consacre deux chapitres à l'examen de l'existence de Dieu et de ses attributs. 11 y ajoute un appendice sur l'immatérialité et l'immortalité de l'âme. La troisième partie commence par V éthique, où il présente une esquisse générale de la vertu , ainsi que de la nature et du fondement des vertus particulières. Il

reconnaît trois espèces de devoirs , des devoirs envers Dieu , envers nos semblables et envers nous-mêmes. Vient en]{uite Véconomique, qui comprend les devoirs de l'homme dans ses rapports avec ses semblables. Dans cette partie , il s'étend beaucoup sur l'esclavage, et en particulier sur celui des nègres. Deux chapitres roulent sur la nature générale de la loi , et sur l'origine et la nature du gouTemement civil. Vient enfin la logique, qui embrasse la rhétorique et les belles- lettres.

Il est facile de reconnaître dans la manière dont BeatUo divise la morale proprement dite , et dans les sujets qu'il y fait entrer , quelques réminiscences des écrits de Hutcheson. Je vais ajouter à l'analyse de W. Forbes la citation d'un passage où Beattie fait avec beaucoup de discernement la part de la raison et celle de la sensibilité dans les phénomènes moraux : « Quelques philosophes ont soutenu que l'approbation morale est un sentiment agréable, el Hen de plus, et que d'autre part la désapprobation morale est purement et simplement une émotion pénible. La vérité est que l'approbation morale est un phénomène complexe, dont l'un des éléments est un sentiment agréable, et l'autre une décision du jugement ou de la raison. L'un de ces éléments suit l'autre, absolument comme l'effet suit la cause. Effectivement, la conduite d'autrui on la nôtre ne nous procurerait ni sentiment agréable ni émotion pénible, si d'abord nous ne la jugions juste ou injuste. (Éléments de science morale, chap. 2, de l*Éthique.)

Parmi les problèmes que Beattie tente de résoudre dans son Essai sur la poésie et la musique, il en est deux qui ontbeaucoup d'importance ; ce sont les suivants : i* Quel est le but de la poésie? ^* Quels sont les moyeis d'y arriver? Voici comment Beattie, dans son chapitre À^ résume lui-même la solution qu'il donne à ces deux questions : c II est plus que prouvé maintenant que le but de la poésie est de plaire, et que la poésie la plus parfaite doit être celle qui plaît le plus; que ce qui est contraire à la nature ne peut plaire , et conséquemment que la poésie doit être conforme à la nature ; qu'elle doit être conforme à la nature réelle , ou à la nature peu différente de la réalité. > Beattie continue en disant que la poésie approche plutôt de son but lorsqu'elle embellit la nature sans s'éloigner de la vraisemblance, que lorsqu'elle U copie servilement.

L'idée que je viens de donner des trois meilleurs ouvrages de Beattie aidera le lecteur à reconstruire les opinions de ce philosophe sur quelques-unes des questions les plus intéressantes de la psychologie, de la morale et de l'esthétique. Il m'est impossible, en terminant cette note, de ne pas faire remarquer une erreur de méthode commise par Beattie dans certains passages de ses livres , et dont son biographe le loue fort mal à propos : c Un mérite que je ne saurais trop vanter dans Beattie , dit W. Forbes en parlant des Éléments de science morale, c'est son heureuse habitude de fortifiera l'aide de la révélation les arguroentsqu'il emprunte à la religion naturellesur les points les plus importants. ( V. la Vie de Beattie, p. 391.) Je ne puis sur ce point m'associer aux éloges de W. Forbes. Ils sont en contradiction manifeste avec la notion très-nette et trèsexacte que tout le monde se fait du but de la philosophie. Quel est ce but? C'est d'obtenir par les seules forces de U raison , et sans recourir à la religion réyélée, la solution des grands problèmes qui intéressent le genre humain. Or , si c'est là ce que la philosophie se propose , il s'ensuit que rienn'estplus anlipbilosophique que la méthode dont

APPENDICE

W. Forbes tait tant de gré à BeaUie. Cette méthode, en effet, a non-seulement rinconvénientde réunir deax genres de preuves, dont Tun est rationnel et dont Tautre ne Test pas, dont Tun admet la discussion et dont l'autre la repousse, et qui par conséquent s'excluent mutuellement; mais encore, en appelant la révélation au secours de la raison, elle semble déclarer que les efforts quefaitrbomme pour atteindre la vérité par les lumières naturelles de Tintelligence sont impuissants, et que la philosophie est une vaine science. La manière de procéder de Beattie n'est donc rien moins que philosophique ; et si elle reparaissait plus souvent dans ses écrits , il faudrait, selon moi , avouer que Beattie n'était pas un vrai philosophe dan» réternelle et rigoureuse signification de ce mot.

Page 1