‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 38 sur 141 · SYSTÈME OBJECTIF MORAL · texte numérisé non relu

SYSTÈME OBJECTIF MORAL

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Logique transcendante.

L'absolu apparaît à ma conscience, mais il lui apparaît indépendant de la conscience et du moi, et c'est à ce titre qu'il oblige la personne morale, qui est en nous un fragment de la nature morale universelle.

L'absolu , n'étant pas relatif au moi , a une valeur légitime liors du moi qui l'aperçoit, mais qui ne le constitue pas.

Examen de la distinction de la raison spéculative et de la raison pratique. Unité de la raison et de l'absolu. L'absolu ne se divise que relativement à ses objets, soit mathématiques, soit métaphysiques, soit moraux.

Nulle considération pratique ne peut transformer le relatif en absolu. Réfutation de la doctrine de Kant.

En métaphysique , les principes absolus de causalité, d'intentionnalité , de substance et d'unité , nous ont conduit à la connaissance de Dieu comme cause inten*

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

lioDDelle , unique el substantielle ; quatre principes absolus nous ont donné Fétre absolu , Dieu.

En morale, nous avons reconnu deux principes absolus , le principe moral obligatoire , et le principe nécessaire du mérite et du démérite : or ces deux principes qui apparaissent à ma conscience comme absolus 9 ont une portée transcendante , et me révèlent des existences placées bors de moi. Rien de plus naturel et de plus légitime, puisqu'ils n'appartiennent pas au MOI. Or, comme on a admis en métaphysique la légitimité des principes absolus , il faut admettre de même en morale la légitimité de ces principes.

Examinons quelles sont les conséquences rigoureuses qui découlent des principes absolus de la morale ; voyons quelles existences nouvelles ils nous manifestent., ou quebt caractères nouveaux ils ajoutent à celles que nous avons déjà obtenues. Antérieurement k la morale, nous avons obtenu Dieu , cause unique, intentionnelle et substantielle, à Taide de quatre principes qui avaient leur fondement psychologique dans la causalité intentionnelle , Tunité et la substance de la personne. Mais non-seulement je suis une cause intentionnelle et substantielle, je suis encore un être moral , ce nouveau caractère , aperçu par moi, me force de transporter dans Tauteur suprême de mon être un nouveau caractère que je n'avais pu encore y découvrir. Dieu n'est plus seulement pour moi le créateur du monde physique , mais le père du monde moral. L'auteur d'un être juste ne peut être injuste; ce n'est donc pas la volonté divine qui révèle la loi du devoir, mais la loi du devoir qui me révèle la justice de la volonté divine.

Nouvelle application du principe de causalité, d'intentionalité et de substance. Dieu substance et raison de la justice , idéal de la sainteté , Saint des saints.

Retour sur l'univers. De l'univers sans la supposition antérieure d'un Dieu juste.

Quand détournant les yeux du spectacle de Punivers , je les reporte sur moi-même , la justice divine m'apparait dans le principe de justice au fond de ma conscience. Je me dis que Dieu, ayant fait le monde, a dû le faire d'après les lois de la justice suprême ; de sorte que le monde extérieur, fût-il encore plus obscur, et livré à plus de désordres apparents, dans celte nuit profonde , en présence même de ces désordres, le principe absolu de la justice, dirigé par celui de la causalité , me ferait dire encore avec confiance : Ce que je vois et ce que je ne vois pas, tout est non-seiflement pour le mieux , mais tout est bien , parfaitement bien , car tout est ordonné ou permis par une cause juste et toute-puissante.

Le principe de justice , transporté de moi à Dieu ,

fait luire la justice sur le monde extérieur ; le jugement du mérite et du démérite , transporté de moi à Dieu, me fournit de nouvelles lumières. Le jugement du mérite porté par la personne morale prononce que la vertu est digne du bonheur. Ce jugement, étant absolu , a une valeur absolue et transcendante. Or, une fois que Dieu est conçu par moi comme un être moral souverainement juste , je ne puis pas ne pas concevoir que le principe absolu du mérite et du démérite ne soumette Dieu lui-même à son empire ; car Dieu est une nature morale , et le jugement du mérite et du démérite att^t toutes les natures morales.

Le principe du mérite et du démérite ainsi transporté de moi au Dieu juste , j'impose à ce Dieu juste et tout-puissant l'obligation de rétablir l'harmonie légitime du bonheur et de la vertu , troublée ici-bas par la causalité externe. Dieu peut la rétablir s'il le veut , et il ne peut pas ne pas le vouloir, puisqu'il est souverainement juste , et que lui aussi juge absolument que la vertu mérite le bonheur. Conception de l'autre vie.

La conception de l'autre vie est aussi absolue que la conception de l'existence de Dieu , que celle de l'existence des objets externes, que celle de notre propre existence. Si l'absolu est absolu, il l'est dans tous les cas ; si on Taccepte pour une chose , il faut l'accepter pour toutes ; si nous croyons à notre propre existence , nous pouvons croire au même titre à la réalité d'une autre vie, à l'immortalité de l'âme.

Examen de l'opinion qui fonde l'immortalité de l'âme sur sa simplicité. — Simple ou non, Tàme pourrait être détruite par un acte spécial de Dieu. La simplicité n'est qu'une condition et une présomption d'immortalité. Le jugement du mérite et du démérite prononce seul, d'une manière absolue , que l'àme est immortelle.

Ainsi la loi du mérite et du démérite nous donne l'immortalité de Fàme, comme ie principe moral me donne la justice divine ; et de même que la conception de la justice de Dieu rétablit à nos yeux l'ordre et la lumière dans le monde externe, de même la conception d'une autre vie , et de la réalisation future de l'harmonie légitime de la vertu et du bonheur, me fait consentir sans murmure aux misères de cette vie. Je conçois que cet ordre de choses est un état passager, et que l'ordre étemel que me révèlent les principes absolus de la justice et du mérite sera rétabli dans un autre monde.

Examen de la question : Pourquoi y a-(-il tant de soufirances dans cette vie?

Réfutation de la solution de l'optimisme ordinaire tirée des lois générales du monde , et de l'impossibilité où Dieu était de faire mieux.

PROGRAMME SUR LES VÉRITÉS ABSOLUES

Vraie solution. La fin de rhomme et le but de Feiistence humaine n'étant pas seulement le bonheur, mais le bonheur dans la vertu et par la vertu , la vertu, en ce monde , est la condition du bonheur dans Tauire vie ; et la condition inévitable de la vertu , dans ce monde, est la souffrance. Otez la souffrance, plus de résignation, d'humanité, plus de vertus pénibles, plus de sublime moral. Nous sommes sensibles, c'està-dire soumis à la souffrance , parce que nous devons être vertueux , et parce que nous ne pouvons être vertueux que par le sacrifice de la sensibilité à la raison morale. S'il n'y avait pas de mal physique , il n'y aurait plus de dévouement moral , et ce monde serait mal adapté à la destination de l'homme. Les désordres accidentels du monde physique et les maux imprévus qui en résultent ne sont pas des désordres et des maux échappés à la puissance et à la bonté de Dieu. Dieu non- seulement les permet, mais il les veut. Il veut qu'il y ait dans le monde physique, pour l'homme , un grand nombre de sujets de peine , afin qu'il y ait pour lui des occasions de résignation et de courage.

Rapport des lois de la nature extérieure et de notre nature physique et passionnée , qui nous imposent la soufifrance , avec la loi morale qui nous impose le courage, dans le dessein général d'un Dieu moral qui a fait rhomme dans un but moral.

Règle générale : Tout ce qui tourne au profit de la vertu , tout ce qui donne à la liberté morale plus d'énergie , tout ce qui peut servir au plus grand développement moral de l'espèce humaine est bon. La souffrance n'est pas la pire condition de l'homme sur

la terre , la pire condition est l'abrutissement moral qu'engendrerait l'absence du mal physique. Fin des misères de la vie.

Le mal physique externe ou interne se rattache à l'objet de l'existence qui est d'accomplir ici-bas la loi morale, quelles que soient ses conséquences, avec la ferme.espérance que la récompense ne manquera pas dans une autre vie à la vertu malheureuse. La loi morale a sa sanction et sa raison en elle-même ; elle ne doit rien à celle du mérite et du démérite qui l'accompagne et ne la fonde point. Mais si le principe du mérite et du démérite n'est point un motif immédiat d'action , il est un motif de consolation et d'espérance. Part de la religion , part de la morale.

Qu'estrce que la morale? La connaissance du devoir en tant que devoir, quelles que soient les suites.

Qu'est-ce que la religion? La connaissance du devoir dans son harmonie nécessaire avec le bonheur, harmonie qui doit avoir sa réalisation dans une autre vie par la justice et la toute-puissance de Dieu.

La religion est de croyance ; la morale d*observation . La morale est psychologique ; la religion est transcendante ; la morale est d'aperception , la religion est de révélation. J'ai foi aux existences qui me sont révélées par les principes moraux, j'aperçois les principes eux-nlêmes.

La religion est aussi vraie que la morale : car une fois l'absolu moral admis, il faut en admettre les conséquences.

L'existence morale tout entière est dans ces deux mots harmoniques entre eux : devoir et espérance.

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