‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 49 sur 141 · ET DES ÉCOLES PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

ET DES ÉCOLES PHILOSOPHIQUES

Au lieu de se précipiter aveuglément, et d'égarer ses forces dans le dédale de ces milliers de questions particulières, dont l'infinie variété éblouit et déconcerte l'attention la plus ferme et la plus opiniâtre, peut-être faudrait4l essayer , par un premier effort , de ramener toutes ces questions qui s'enfuient et s'éparpiUent , pour ainsi dire , à un certain nombre de problèmes éminents , sur lesquels se porteraient les forces réunies de l'intelligence : la question préliminaire de toute philosophie est celle de k classification des questions philosophiques.

La première loi d'une classification est d'être complète , d'embrasser toutes les questions générales et

particulières, et celles qui se présentent d'elles-mêmes , et celles qu'il faut aller chercher dans les profondeurs de la science, toutes les questions connues et toutes les questions possibles.

La seconde loi d'une dassification est d'établir le rapport de toutes les questions qu'elle énumère , et de marquer avec précision l'ordre dans lequel chaque question doit être traitée.

Or quand je songe à toutes les questions qui ont occupé mon esprit , quand je les compare à celles qui ont occupé tous les philosophes, quand j'interroge et les livres et moi-même , surtout quand je consulte la nature de l'esprit humain , la raison comme Fexpé-

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

rience réduisent à mes yeux tous les problèmes philosophiques à un très-pelit nombre de problèmes généraux, dont le caractère est déterminé par Taspect général sous lequel se présente à moi la philosophie , et dans la philosophie la métaphysique , de laquelle il s'agit ici spécialement.

La philosophie n'est , à mes yeux , que la science de la nature humaine considérée dans les faits qu'elle livre à notre observation ; parmi ces faits , il y en a qui se rapportent plus spécialement à Tintelligence , et que , pour cette raison , on appelle communément métaphysiques. Les faits métaphysiques , les phénomènes par lesquels se produit Tintelligence humaine, ramenés à des formules générales, constituent les principes intellectuels ; la métaphysique n'est donc que l'étude de l'intelligence , dans celle de nos principes intellectuels.

Les principes intellectuels se présentent sous deux aspects : ou relativement à l'intelligence dans laquelle ils existent , au sujet qui les possède , à la conscience et à la réflexion qui les considère ; ou relativement à leurs objets , c'est4-dire non plus en eux-mêmes et en nous-mêmes, mais dans leurs conséquences et leurs applications externes. Qu'on y pense , tout principe intellectuel se rapporte à l'esprit humain ; et en même temps qu'il se rapporte à l'esprit humain , sujet de toute connaissance et de toute conscience , il regarde des objets placés en dehors de l'esprit qui les conçoit; et pour me servir d'expressions fameuses , si commodes par leur concision et leur énergie , tout principe intellectuel est ou subjectif ou objectif, ou subjectif et objectif h la fois. 11 n'y a aucun principe , aucune connaissance, aucune idée, aucune perception, aucune sensation que n'atteigne cette division générale, laquelle partage d'abord tous les problèmes philosophiques en deux grandes classes; problèmes relatifs au sujet, problèmes relatifs à Y objet.

Ouvrons cette division générale, et tirons-en les divisions particulières qu'elle contient; examinons d'abord les principes intellectuels, indépendamment des conséquences externes qu'on en peut déduire, développons la science du sujet.

Cette science est celle du monde intérieur ; c'est la science du mot , science entièrement distincte de celle de V objet, qui est , à proprement parler , la science du iwn^moù Et cette science du moi n'est point un roman sur la nature de l'âme , sur son origine et sur sa fin ; c'est l'histoire véritable de l'àme, écrite par la réflexion, sous la dictée de la conscience et de la mémoire ; c'est la pensée se repliant sur elle-même , et se donnant en spectacle à elle-même : elle -s'occupe uniquement de faits intérieurs, de phénomènes aperceptibles et appréciables par la conscience; je l'appelle psychologie, ou encore, phénoménologie, pour marquer la nature

de ses objets. Or , malgré les difficultés qu'elle oppose à la réflexion, toujours incertaine, d'un être jeté d'abord , et constamment retenu hors de lui-même par les besoins de sa sensibilité et de sa raison, cette science, toute subjective, n'est point au-dessus de l'homme ; elle est certaine , car elle est immédiate ; le MOI et ce dont il s'occupe y sont renfermés dans la même sphère , dans l'unité de conscience ; là , l'objet de la science est tout à fait intérieur, il est aperça intuitivement par le sujet; le sujet et l'objet y sont intimes l'un à l'autre. Tous les faits de conscience sont évidents par eux-mêmes , aussitôt que la conscience les atteint ; mais souvent ils se dérobent à ses prises par leux extrême délicatesse , ou sous les enveloppes étrangères qui les environnent : la psychologie donne la certitude la plus entière ; mais on ne trouve cette certitude qu'à des profondeurs où il n'appartient pas à tous les yeux de pénétrer : pour y parvenir , il faut se séparer de ce monde étendu et figuré dans lequel nous habitons depuis si longtemps, et dont les couleurs teignent aujourd'hui toutes nos pensées et toutes nos langues , sans lesquelles nous pensons si peu ; il faut se séparer de ce monde extérieur, tout autrement diflicile à écarter que le précédent , de ce monde que constitue toute notion d'être et d'absolu ; c'est-à-dire qu'il faut se séparer d'une partie intégrante de la pensée , car dans toute pensée il y a de l'être et de l'absolu ; et encore il faudrait séparer la pensée sans la mutiler , et dégager les phénomènes de conscience des notions ontologiques qui les enveloppent naturellement , et des formes logiques qui les étoufient aujourd'hui , sans tomber dans des abstractions. Enfin , après s'être établi dans ce monde de la conscience , si délicat et si glissant, il faut faire une revue vaste et profonde de tous les phénomènes qu'il comprend , car ici les phénomènes sont les éléments de la science ; il faut s'assurer de n'avoir omis aucun élément, sans quoi la science est incomplète ; il faut s'assurer qu'on n'a supposé aucun fait, qu'on n'a pas pris les fantômes de l'imagination pour des phénomènes de conscience ; il faut s'assurer que non seulement on n'a omis aucun élément réel; qu'on n'a introduit aucun élément étranger , mais encore qu'on a vu les éléments réels, et tous les éléments réels , sous leur vraie face , et sous toutes les faces qu'ils peuvent présenter. Quand ce travail préliminaire nous a mis en possession de tous les éléments de la science, il reste à composer la science en rapprochant tous ses éléments, et en les combinant entre eux de manière à les voir tous dans les classes diflërentes qu'afiectent leurs différents caractères, comme le natui'aliste aperçoit ses végétaux ou ses minéraux dans un certain nombre de divisions qui les comprennent tous.

Cela fait , tout n'est pas fait encore; la science du

Page 1