‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 50 sur 141 · DES QUESTIONS ET DES ÉCOLES PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

DES QUESTIONS ET DES ÉCOLES PHILOSOPHIQUES

ntfei est lob d'être épuisée ; les plus grandes difficultés ne sont pas vaincues. Nous avons reconnu le monde inlérieur, les phénomènes de conscience, tels que la conscience nous les présente aujourd'hui ; nous connaissons Thomme actuel ; nous ignorons encore Thomme primitif. Ce n'est point assez pour Thomme de contempler l'inventaire analytique de ses connaissances , rangées sous des (itres et pour ainsi dire sous des étiquettes méthodiques; l'infatigable curiosité humaine ne peut se reposer dans ces classifications circonspectes ; elle aspire à des problèmes supérieurs qui l'eflrayent et qui l'attirent, qui la charment et qui l'accablent. Il semble que nous ne possédions pas légitimement la réalité présente, tant que nous n'avons pas obtenu la vérité primitive , et nous remontons sans cesse à l'origine de nos connaissances , comme à la source de toute lumière. Or , la question de l'origine des connaissances en fait naître une nouvelle , aussi difficile, plus difficile peutrétre; c'est celle du rapport du primitif à l'actuel. Il ne suffit pas en effet de savoir où nous en sommes et d'où nous sommes partis ; il faut connaître tous les chemins par lesquels nous sommes arrivés au point où nous nous trouvons aujour d'hui. Cette troisième connaissance achève les deux autres ; ici finit foute question : la science du sujet est vraiment épuisée , car quand on possède les deux points extrêmes et les intermédiaires , il ne reste rien à demander.

Considérons maintenant les principes intellectuels , relativement à leurs objets externes.

Chose étrange ! un être sait et connaît hors de sa sphère ; il n'est que lui-même, et il connaît autre chose que lui ; son existence n'est pour lui que son individualité même , et du sein de ce monde individuel qu'il habite et qu'il constitue, il atteint un monde étranger au sien ; et cela par des forces qui , tout intérieures et personnelles qu'elles sont par leur rapport d'inhérence à leur sujet , s'étendent au delà de son enceinte , et loi découvrent des choses placées au delà de sa réflexion et de sa conscience. Que l'esprit de l'homme soit pourvu de ces forces merveilleuses , nul ne peut en douter ; mais leur portée est-elle légitime , et ce qu'elle révèle existe-t-il réellement? Les principes intellectuels qui ont une autorité incontestable dans le monde intérieur de leur sujet, sont-ils également valables relativement à leurs objets externes?

C'est là le problème objectif par excellence ; or, comme tout ce qui est placé au-dessus de la conscience est objectif, et comme toutes les existences réelles et substantielles sont extérieures à la conscience, laquelle ne s'exerce que sur des phénomènes internes , il s'ensuit que tout problème qui se rapporte à quelque être particulier , ou qui , en général , implique la question de l'existence, est un problème objectif. Enfin, comme

le problème de la légitimité des moyens que nous avons de connaître tout objectif, quel qu'il soit, est le problème de la légitimité des moyens que nous avons de connaître d'une manière absolue ( Vabsolu étant ce qui n'est pas relatif au moi , mais ce qui se rapporte à l'être), il s'ensuit que le problème de la légitimité de toute connaissance externe, objective, ontologique, est le problème de la connaissance absolue. Le problème de l'absolu constitue la haute logique.

Quand nous nous sommes assurés de la légitimité de nos moyens de connaître d'une manière absolue , nous appliquons ces moyens démontrés légitimes à quelque objet , c'est-à-dire à quelque être particulier ; et nous agitons la réalité de l'existence du moi substantiel , Vdme qui se conçoit et ne s'aperçoit pas : de cet être étendu et figuré que nous appelons matière , et de cet Être suprême, raison dernière de tous les êtres , de tous les objets extérieurs, et du sujet lui-même qui s'élève jusqu'à lui. Dieu.

Enfin après ces problèmes, relatifs à l'existence des divers objets particuliers , se rencontrent ceux des modes et des caractères de cette existence ; problèmes supérieurs à tous les autres , puisque , s'il est étrange que la personne intellectuelle sache qu'il y a des existences hors de sa sphère , il est bien autrement étrange qu'elle sache ce qui se passe dans ces sphères extérieures à la sienne.

Ces recherches spéciales constituent la haute métaphysique , la science de l'objectif, de l'être, de l'invisible ; car tout être, tout objectif est invisible à la conscience.

Résumons-nous : les problèmes objectifs se divisent en deux grands problèmes , l'un logique , l'autre métaphysique, savoir : !<> le problème de l'absolu, la question de la réalité de l'existence de tout objectif ; 2** la question de la réalité de l'existence des divei-s objets particuliers. Ajoutez à ces deux questions objectives les trois questions contenues dans la question générale du sujet , et vous avez toutes les questions métaphysiques ; il n'en est aucune qui ne rentre dans ces cadres généraux : nous avons donc satisfait à la première loi d'une classification ; tâchons de satisfaire à la seconde , et reconnaissons l'ordre dans lequel il convient d'examiner chaque question.

Examinons d'abord les deux problèmes qui contiennent tous les autres , celui du sujet et celui de l'objet.

Soit que l'objet existe ou qu'il n'existe pas, il est évident qu'il n'existe pour nous qu'autant qu'il nous est manifesté par le sujet; et quand on prétendrait que le sujet et l'objet , actuellement et primitivement, nous sont donnés l'un avec laulre , toujours faut-il admettre que, dans ce rapport naturel, le terme qui connaît doit être considéré, ainsi qu'il l'est véritablement,

liO FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES.

comnie Félément fondamental du rapport. C'est donc i se compose, il est aisé de voir qu'il faat traiter la par le sujet qu'il faut commencer; c'est d'abord nous- logique ayant la méuphysique, le problème de Tab-

mémes qu'il faut connaître , car nous ne connaissons rien que dans nous et par nous ; ce n'est pas nous qui tournons autour du monde extérieur ; c'est bien plutôt le monde extérieur qui tourne autour de nous; ou si ces deux spbères ont chacune des mouvements propres et individuels, et seulement corrélatifs, nous ne le savons que parce que l'une nous Tapprend : c'est toujours de celle-là qu'il nous faut tout apprendre, même l'existence de l'autre , et son existence indépendante.

Il faudra donc commencer par le sujet : par le moi , par la conscience.

Mais la question du sujet en renferme elle-même trois autres; par laquelle faudra-t-il commencer? D'abord , il en est une qui consiste à déterminer le rapport des deux autres, le rapport du primitif à l'actuel ; il est clair qu'on ne peut traiter celle-là qu'après avoir traité les deux autres ; reste à déterminer l'ordre de ces deux dernières. Or une méthode sévère n'hésitera point à placer l'actuel avant le primitif; car, en commençant par le primitif, on pourrait bien n'obtenir qu'un faux primitif, lequel ne rendrait, dans la déduction , qu'un actuel hypothétique dont le rapport au primitif ne serait que le rapport de deux hypothèses plus ou moins conséquentes. En commençant par le primitif, si l'on se trompe, tout est perdu ; la science du sujet est fausse , et alors que devient l'objet ? D'ail leurs, débuter par le primitif, c'est commencer par un des problèmes les plus embarrassants et les plus obscurs , sans guide et sans lumière ; au lieu qu'en commençant par l'actuel on commence par la question la plus facile , par celle qui sert d'introduction à toutes les autres. De toutes p^(s on célèbre l'expérience et les méthodes expérimentales comme la conquête du siècle et le génie de notre époque ; la méthode expérimentale en psychologie sera de commencer par l'actuel, de l'épuiser s'il est possible, et de tenir un compte sévère de tous les principes qui gouvernent aujourd'hui l'intelligence ; on n'admettra que ceux qui se présenteront , mais on n'en repoussera aucun ; on ne demandera à aucun d'eux ni d'où il vient ni où il va ; il est , cela suffit ; il doit avoir une place dans la science , puisqu'il en a une dans la nature : on n'exercera sur les faits aucune censure arbitraire, aucun contrôle systématique ; on se contentera de les enregistrer l'un avec l'autre ; on ne se hâtera pas non plus de les tourmenter pour leur arracher une théorie prématurée ; on attendra patiemment que, leur nombre s'augmentant, leurs rapports se dégagent, et que la théorie se présente d'elle-même.

Si nous passons maintenant du sujet à l'objet, et si nous cherchons l'ordre des deux questions dont l'objet

solu et de l'existence en général avant celui des existences particulières; car la solution, quelle qu'elle soit, du premier problème, est le principe du second.

Voilà donc les lois d'une classification satisfaites ; voilà les cadres philosophiques divisés et cmlonnés : maintenant qui les remplira ?

Et , d'abord , y a-t-il eu jusqu'ici un philosophe qui les ait remplis? Si cela était, il y aurait une science métaphysique , comme il y a une géométrie et une chimie. Les philosophes ont-ils du moins distingué ces différents cadres , s'ils n'ont pu les remplir? ontnlt dessiné les contours et les proportions de l'édifice , s'ils n'ont encore pu le réaliser ? Si cela était , il y aurait une science commencée, une route ouverte , une méthode arrêtée. Mais si les philosophes n'ont sa ni remplir les cadres philosophiques, ni même les apercevoir et les distinguer , qu'ont-ils donc fait ? Le voici en peu de mots.

Les premiers philosophes ont tout traité et tout résolu , mais confusément ; ils ont tout traité , mais sans méthode , ou avec des méthodes arbitraires et artificielles : il n'y a pas un problème métaphysique qui n'ait été agité en tout sens et analysé de mille manières par les philosophes de la Grèce, et par les métaphysiciens italiens du xvi* siècle ; cependant , ni les premiers avec leur vaste génie , ni les derniers avec toute leur sagacité , ne purent ni découvrir ni fixer les vraies limites de chaque problème , leurs rapports et leur portée. Nul philosophe avant Descartes n'avait posé nettement le premier problème philosophique , la distinction du sujet et de l'objet ; cette distinction n'avait guère été qu'une distinction scolastique el grammaticale , que les successeurs d'Aristote agitèrent vainement sans pouvoir en tirer autre chose que des conséquences de la même nature que leur principe, des conséquences granunaticales qui , passant de la grammaire dans la logique , et de là dans la métaphysique, corrompirent la science intellectuelle et k remplirent de vaines argumentations verbales. Descartes lui-même , malgré toute la vigueur de son esprit, ne pénétra point toute la portée de cette distinction ; sa gloire est de l'avoir faite et d'avoir placé le vrai point de départ des recherches philosophiques dans la pensée ou le moi; mais il ne fut pas frappé, conmie il devait l'être, de Tablme qui sépare le sujet de l'objet ; et après avoir posé le problème, ce grand homme le résolut trop facilement. Il éuit réservé au xviu* siède d'appliquer et de répandre l'esprit de la philosophie cartésienne, et de produire trois écoles qui, au lieu de s'égarer dans des recherches extérieures et objeo* tives , commencèrent par un examen plus ou moins

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