PAR M. DE GÉRANDO
L'ouvrage que nous annonçons est une preuve, entre plusieurs autres, des changements et des progrès qui se sont opérés depuis vingt ans dans l'état de la philosophie parmi nous. A Tépoque où Y Histoire comparée des systèmes de philosophie parut pour la première fois , dominait une doclrine qui , mesurant sur elle toutes les doctrines antérieures , ne leur laissait
guère que l'honneur assez médiocre d*avoir approché plus ou moins d'elle , d'avoir entrevu et préparé plus ou moins ce dernier terme des progrès et de la sagesse de l'humanité. La philosophie de Gondillac était alor^ comme le lit de Procuste , sur lequel le dogmatisme du jour étendait les plus nobles productions de l'esprit humain. Et conmie on n'est pas très-curieux de
FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
connaitre et d'étudier sérieusement ce qu*on dédaigne, et que tous les systèmes philosophiques , à commencer par celui de Platon et à finir par celui de Leibnilz , étaient bien peu de chose pour qui se trouvait en possession du système de la sensation transformée , on était peu tenté de s'enfoncer dans les recherches épineuses de rhistoire , pour n'en tirer que des rêveries stériles : l'érudition philosophique était presque abandonnée. VHistoire comparée des systèmes de philosophie fut donc , en i 804 , un ouvrage d'un genre nouveau, et qui se distingua honorablement de toutes les productions d'alors, parla nature même du sujet, l'étendue des recherches et la modération des jugements. Mais , tout en aimant à reconnaître le mérite de l'ouvrage de M. de Gérando , nous ne pouvons aller jusqu'à dire qu'il fut étranger au temps où il parut , et ne participa d'aucun de ses défauts. Vingt ans s'étant écoulés depuis cette époque , un autre livre était devenu nécessaire pour un autre temps ; l'estimable écrivain le sentit lui-même, et une édition nouvelle de VHistoire comparée des systèmes de philosophie vient satisfaire les besoins nouveaux. Ce n'est pas à tort qu'elle s'annonce comme augmentée , revue et corrigée. En effet, la première édition se bornait à trois volumes ; un volume et demi lui avait suffi pour embrasser Texposition complète de toutes les tentatives de l'esprit humain , depuis les plus faibles commencements de la philosophie jusqu'à la fin du xvni® siècle; le reste de l'ouvrage était consacré à les juger. La seconde édition a déjà quatre volumes , et n'est pas même arrivée à la moitié de la tâche que toutes les deux s'étaient imposée : l'exposition des systèmes n'y va point encore jusqu'au renouvellement des lettres et de la philosophie dans l'Europe moderne. Platon, qui avait obtenu à grand'peine quelques pages de l'historien de 1804, est aujourd'hui examiné avec l'étendue et le scrupule que réclame une pareille gloire. Les nouveaux platoniciens , mentionnés d'abord si légèrement, remplissent ici presque un volume. Les Pères de l'Église, dont plusieurs ont tant honoré la raison himiaine , sont vengés d'un oubli injuste , et des recherches ingénieuses et savantes ont fécondé et animé jusqu'aux déserts de la scolastique. M. de Gérando paraît s'être convaincu qu'à toutes les époques de son existence l'humanité ne s'est jamais manqué à elle-même. Enfin , la manière de présenter et d'apprécier les systèmes et les hommes a beaucoup gagné en impartialité et en élévation , et .un spiritualisme un peu vague encore a succédé au condillacisme indécis de la première édition.
Après nous être plu à faire à l'éloge une part méritée, nous sera-t-il permis d'en faire une aussi à une critique bienveillante ? Nous sera-t-il permis de regretter qu'au milieu des heureux changements qui
distinguent si avantageusement cette seconde édition , et pour le fond et pour la forme , le plan primitif de l'ouvrage et la méthode générale de la première soient restés les mêmes? Ce plan consiste à diviser Touvrage en deux parties , destinées l'une à exposer les faits , l'autre à les apprécier; celle-ci toute narrative, celle-là dogmatique et systématique. L'auteur ne s'est pas luimême entièrement dissimulé les inconvénients et les difficultés de cette division , la sécheresse à laquelle elle condamne chaque partie , si on traite sévèrement chaque partie dans le point de vue qui lui est propre, ou , pour peu que l'on fléchisse , comme il est presque inévitable , les répétitions et les doubles emplois que cette division entraîne. Nous avouerons qu'il nous eût paru plus naturel d'unir, avec tous les historiens de la philosophie , ce qui ne peut être séparé que par une sorte de violence faite à l'intelligence humaine , qui observe et qui juge par des opérations distinctes sans doute, mais simultanées. On ne divise point impunément l'expérience et la critique : isolées, elles languissent et deviennent stériles ; elles ne sont fécondes que l'une par l'autre et l'une avec l'autre.
Nous avouerons qu'il nous est encore impossible d'approuver la méthode d'exposition que l'auteur a suivie, ou du moins qu'il s'est proposé de suivre. Justement frappé de la confusion qui règne trop souvent dans l'exposition d'un système entier, pour éclairer ses lecteurs et laisser dans l'esprit un résultat net et précis , Fauteur s'est empressé de prendre pour sujet de ses recherches une seule question , mais une question principale dont la solution influât puissamment sur celle des autres questions et dominât le système entier, de telle sorte que la manière de résoudre cette question fondamentale servît à caractériser successivement tous les systèmes, toutes les écoles, toutes les époques , à rendre compte de leurs difl^érences et de leurs ressemblances, et à mesurer leur valeur relative ; et comme la question qui occupe une époque , lui paraît toujours la question fondamentale, et qu'en 1804 on s'occupait surtout de l'origine et du principe des connaissances humaines , c'est cette question particulière que M. de Gérando a choisie pour la question fondamentale sur laquelle roule l'histoire entière de la philosophie. Assurément l'idée est ingénieuse, et en apparence elle simplifie toute l'histoire ; mais nous doutons qu'en réalité elle tienne tout ce qu'elle promet. Sans rechercher ici s'il n'y a pas de question plus essentielle que celle du principe des connaissances humaines , sans rechercher si une note de quelques lignes (i) détermine avec assez de précision ce qu'il faut entendre par le moi principe, ni si , en traduisant, comme le fait M. de Gérando dans cette note , le mot
(i) Tome I*% Introduction, page 18.