‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 63 sur 141 · HISTOIRE COMPARÉE DES SYSTÈMES DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

HISTOIRE COMPARÉE DES SYSTÈMES DE PHILOSOPHIE

de principe en celui ûe principes , et celui-là en celui de vérités premières, la question ne change pas un peu de face et ne perd pas, en s'étendant , les avantages de simplicité qui la recommandaient d'abord ; en écartant toutes ces considérations sur lesquelles il serait possible d'insister, nous doutons encore que le choix d'une seule question prise pour mesure unique de tous les systèmes, soit une bonne méthode historique, c'est-à-dire une méthode qui reproduise les systèmes teb qu'ils ont été réellement, et les représente sous les couleurs et avec le caractère qu'ils ont eus dans l'esprit de leurs auteurs , dans leur époque et dans la marche générale de l'humanité. La question choisie par l'historien , qu'elle soit fondamentale ou non en réalité , n'ayant pu paraître telle à tous les philosophes de tous les siècles , et n'occupant pas toujours le premier plan d'un système, si vous voulez absolument lui faire la place que vous lui avez attribuée de votre propre autorité , il faut nécessairement que vous dérangiez les proportions et l'ordonnance réelle de ce système , pour y substituer une ordonnance factice qui présente les idées, non sous le point de vue de l'auteur, mais sous celui de l'historien. Étendez cette substitution à un certain nombre de systèmes et d'époques, vous bouleversez l'histoire, vous en dénaturez totalement la physionomie. Il n'est pas impossible qu'il en résulte quelque instruction philosophique, mais l'instruction historique périt tout entière , si la vraie instruction historique, comme l'art véritable de l'historien , consiste dans l'intelligence approfondie du passé , tel qu'il a plu à la Providence de le faire. D'ailleurs , cette décomposition et cette recomposition de l'histoire, cet arrangement artificiel là où règne un ordre admirable , cette espèce de gageure de la méthode contre les données réelles, est si difficile à soutenir, pour peu qu'elle dure , qu'on pourrait assurer d'avance que la méthode la plus obstinée la perdra , et que la force toute-puissante de la vérité, faisant oublier à l'historien son plan primitif, l'entraînera à une exposition plus naturelle , plus franche et plus lai^e.

C'est ce qui est arrivé à M. de Gérando. Après avoir établi très-méthodiquement que , sur chaque école, sur chaque système, il recherchera d'abord la solution proposée par ce système et par cette école à la question du principe des connaissances humaines, pour passer ensuite aux questions secondaires qui se rattachent à celle-là ; à pefne a-t-il ainsi parcouru une faible partie de sa carrière, il oublie l'allure étroite et gênée qu'il s'était imposée , pour prendre celle que les choses lui donnent. Nous citerons comme exemple l'exposition de la doctrine de Zenon, au troisième volume , et celle de la doctrine de saint Augustin , au quatrième : tableaux si peu faits sur le modèle indiqué

dans l'introduction , que nous oserions porter le défi, à quiconque les verrait indépendamment du reste , de deviner par là le plan et la méthode générale de l'auteur. Il y a bien d'autres systèmes dans l'exposition desquels se retrouve la même inconséquence , où la question du principe des connaissances humaines est confondue avec les autres questions , et quelquefois même négligée. Ces disparates sont très-fréquentes dans V Histoire comparée des systèmes de philosophie ; et, en vérité, nous serions tenté d'en féliciter l'auteur et le public ; car que l'on juge combien serait uniforme dans sa marche et fatigante dans son uniformité une histoire complète de la philosophie depuis l'origine du monde jusqu'à nos jours, où l'historien, faisant comparaître devant lui tous les systèmes , les interrogerait comme du haut d'un tribunal, et, au lieu de les laisser parler eux-mêmes avec vérité et indépendance, leur ferait toujours et à tous la même question , dans les mêmes termes , et les contraindrait à ne répondre que sur celle-là. Nous ne craignons donc pas de conclure qu'en général la méthode adoptée par M. de Gérando est trop artificielle pour être bonne , qu'il est à peu près impossible de la suivre à la rigueur pendant longtemps, que lui-même ne l'a pas suivie, et qu'on ne peut trop lui en faire un reproche.

Au reste, ce défaut, assez grave selon nous , est un des liens qui rattachent encore la seconde édition de V Histoire comparée des systèmes de philosophie à la première, à l'époque où celte première édition parut, et à la philosophie de cette époque. La philosophie de Condillac , qui , dans la théorie , mutilait l'esprit humain pour l'expliquer plus aisément , devait , en histoire, mutiler les systèmes pour en rendre compte; elle ne pouvait pas plus accepter l'histoire tout entière qu'elle n'avait accepté l'esprit humain tout entier; tout système exclusif est condamné à être artificiel. Heureusement, depuis 4804, une philosophie plus libre a commencé à émanciper l'histoire, et fraye chaque jour la route à une représentation du passé plus complète à la fois , plus naïve et plus grande. Depuis qu'on a rendu à Tàme humaine toutes ses facultés , elle est devenue ou deviendra capable d'entrer en rapport et de sympathiser avec tous les développements de l'àme humaine dans le cours des siècles , avec toutes les situations de l'humanité, avec tous les mouvements de l'histoire, soit philosophique, soit littéraire; car tous ces mouvements ne sont et ne peuvent être que des manifestations riches et variées de toutes les parties de la nature humaine. La gloire de la véritable philosophie est d'accepter la nature humaine telle qu'elle est , et de la recueillir tout entière ; celle de l'histoire est d'en reproduire les résultats, et tous les résultau, avec cette impartialité supérieure qui accompagne la force.

DE LA PHILOSOPHIE EN BELGIQUE

DISCOURS PRONONCÉ A L'OUVERTORB DU COURS DE L^HISTOIRE DE LA PBILOSOPBIE AU MUSÉE DES SCIENCES ET DES LETTRES, UL iS AVRIL 1827, PAR M. VAN DE WETER, PROFESSEUR DE l'IUSTOIRB DE LA PHILOSOPfllE, CONSERYATEUR DES MANUSCRITS DO ROI , ET DE LA BIBLIOTHÈQUE PUBUQUE DE BRUXELLES. BRUXELLES, I8Î7.

DE LA DIRECTION ACTUELLEMENT NÉCESSAIRE AUX ÉTUDES PHILOSOPHIQUES, PAR M. DE REIFFENBERG, PROFESSEUR DE PHILO- SOPHIE A LOUVAIN. LOUYAIN , 1828. — DE L*ÉCLECTISME , OU PREMIERS PRINCIPES DE PHILOSOPHIE GÉNÉRALE, PAR LE MÊME; 1^ PARTIE, DIVISÉE EN QUATRE SECTIONS, IN-8*. LOUVAIN, 1828-1829.

11 faut reconnaître que la philosophie a élé traitée avec une sorte de munificence en Belgique. Outre les trois chaires spéciales qu'elle obtint d'abord en 1817, dans Toi^nisation de Tinstruction publique aux universités de Liège , de Louvain et de Gand , un décret royal de 1827 lui accorda une chaire nouvelle dans la capitale de la Belgique , au Musée des sciences ei des lettres de Bruxelles. Et la bonne fortune de la philosophie, ou plutôt le zèle éclairé du gouvernement , voulut que la chaire nouvelle fût consacrée à rhistoire de la philosophie , étude moins périlleuse que celle de la philosophie spéculative, qui la suppose sans doute et ne peut se passer de ses lumières , mais qui lui rend avec usure ce qu'elle en reçoit, et lui imprime une direction salutaire en la soumettant au contrôle de Texpérience ; étude aussi d'un accès plus facile , qui exige des dons moins rares , et où d'honorables succès attendent toujours le travail dirigé par le bon sens. Enfin le professeur auquel fut confiée la chaire nouvelle, se trouva précisément l'homme le plus capable d'en tirer le meilleur parti, M. Sylvain van de Weyer, l'élève et l'ami de M. van Meenen (i), l'éditeur d'Hemsterhuis (i), dont le zèle connu et le talent remarquable d'élocution étaient tout à fait propres à inspirer et à répandre le goût de la philosophie Une circonstance particulière promettait un heureux avenir à l'institution nouvelle : un cours fait à Bruxelles ne pouvait l'être qu'en français, et le français donnait un public à la philosophie ; tandis que la langue latine, seule permise dans les trois universités belges , la renfermant dans le cercle de quelques écoliers , lui ôtait toute influence sur les esprits et la frappait de stérilité Tous les regards des amis du pays et des études sérieuses se tournèrent donc vers le Musée de Bruxelles, et un

(i) M. van Meenen est la première réputation du pays en philosophie. Il n*a malhenreusemeMt publié -que quel ques articles que Ton dit fort remarquables.

nombreux auditoire accourut aux leçons de M. van de Weyer. Le jeune professeur n'est pas resté au-dessous de lattente publique et de sa position ; le discours d'ouverture que nous avons sous les yeux en fait foi.

Dans ce discours , M. vàn de Weyer s'applique d'abord à justifier la philosophie des vagues accusations dont eHe est l'objet depuis son origine, sans que ces accusations aient jamais arrêté la philosophie qui , toujours accusée et toujours cultivée, a suivi l'esprit humain, dont elle est un produit nécessaire, dans son perpétuel développement. Toutes les plaisanteries de l'indifférence sur la vanité des systèmes philosophiques n'ont pas diminué le nombre des systèmes; tous les coups d'un zèle mal entendu sont tombés sur les philosophes, aucun sur la philosophie. Mais la vraie apologie de la philosophie est dans l'exposition de son caractère propre, de son but et de sa méthode. Or la philosophie que professe M. de Weyer n'est pas une spéculation ambitieuse , en dehors de la réalité , c'eslrà-dire de l'humanité , de ses lois et de ses croyances ; loin de là, elle n'est que l'expression des idées de tout le monde ; car c'est tout le monde qui a raison en philosophie comme en toutes choses. C'est donc sur le sens commun que doit s'appuyer la philosophie ; elle n'est que l'explication scientifique des vérités du sens commun, t L'humanité parle,

< dit M. de Weyer (p. 16), et la philosof^ie écoute ;

< les hommes agissent, et la philosophie observe; € elle reconnaît qu'il y a des vérités naturelles et prî-

< mitives déposées dans la conscience de l'humanité

< comme dans la conscience de tout homme... Elles € sont (p. 17 et 18) en quelque sorte la vie de l'huma-

< nité , l'air qu'elle respire. Sans elles , il n'y aorait

(2) Deux vol. in-18, avec une notice sur Hemsterhuis et sa philosophie, Bruxelles, 4825.

DE LA PHILOSOPHIE EN BELGIQUE

point de société hamaine possible. Le gouvernement , les inslilulions , les lois , les religions , les mœnrs et les usages des nations en sont profondément empreints, et en sont comme autant de manifestations. Elles se révèlent dans les actions, les pensées et les paroles de tout homme ; toutes les langues en portent le caractère ; car il y a dans les langues un fonds de philosophie et de raison auquel on ne fait peut-être pas assez d'attention. Elles sont aussi le fondement de tout système de philosophie ; car, sans elles , les philosophes n'eussent été intelligibles ni pour eux-mêmes ni pour les autres. . . Voilà (p. âO) les richesses que la philosophie possède , voilà le fonds sur lequel elle travaille et elle opère. L'existence et la perpétuité de ces vérités sont un grand fait, qui domine et embrasse tout, et que la philosophie doit constater et étudier. L'office propre de la philosophie est donc de reconnaître ces vérités , de les classer, de les expliquer, de les juger, et d'établir que , si elles sont la vie de l'humanité, elles sont aussi la lumière qui échdre tout homme venant au monde ; qu'elles brillent et se révèlent dans toute action raisonnable , dans toute pensée juste ; qu'en interrogeant le sens intérieur, guide de nos jugements et qui sert à reconnaître et à constater ces vérités, on apprend qu'on ne peut les rejeter sans se dépouiller de la qualité d'homme, qu'on les adopte et qu'on les met en pratique lors même qu'on les nie en théorie , c'est-à-dire que , quel que soit le système de philosophie que l'on suive , les vérités du sens commun sont toujours , dans le commerce de la vie , le guide de nos actions, la règle de nos jugements , la lumière de nos pensées, la vie de notre intelligence... Ces opinions (p. 25 et 26), à la fois théoriques et pratiques , qui , sous une forme explicite ou implicite , dirigent l'universalité des hommes. .., sont, par exemple , la conviction de notre existence propre, de l'existence de l'univers extérieur, du commerce réciproque de l'un et de l'autre , de la faculté de discerner le vrai , le beau , le bien ; de la liberté ; de la loi du devoir, du sentiment du juste et de l'injuste ; du jugement du mérite et du démérite de nos actions; de la dignité humaine ; de la morale ; de la croyance à la stabilité des lois de la nature ; de Dieu ; de la Providence ; de l'iomiortalité de l'âme ; d'une religi<Hi. Ces maximes sont le fond de la vie intellectuelle , sociale , morale et religieuse. > H. van de Weyer divise en trois ordres distincts

toutes les recherches dont lés vérités du sens commun

peuvent être le sujet.

i* Les constater et les étudier telles qu'elles sont

dans l'homme ay^int atteint le plein développement

de ses facultés ;

coDSUi. — Tom n.

^ Remonter à leur origine dans l'esprit de l'homme ; 5» Rechercher et établir leur légitimité. Et , sur ce dernier point, M. de Weyer remarque d'avance que c'est un fait qui rend leur vérité au plus haut degré présumable, que la foi constante et perpétuelle de tout le genre humain (p. 28).

C'est après avoir constaté les caractères actuels des vérités du sens commun, et recherché leur origine, que M. de Weyer se propose de les suivre à travers les systèmes philosophiques, f Ces vérités seront la pierre c de touche de tous ces systèmes (p. 50). Les méc connaissent-ils? ils sont faux. N'en admettent-ils c qu'un petit nombre? ils sont incomplets. Les offusc quentrils d'erreurs et de subtilités ? il les en faut c dégager. >

Tel est le principe de critique que M. de Weyer emprunte à la philosophie pour l'appliquer à son histoire. Ainsi étudiée , l'histoire de la philosophie cesse d'être un amas stérile d'extravagances et de contradictions, c II est à peu près certain , dit M. van de Weyer (p. i3 ) , que tout ce qu'il y a de vrai dans la nature a été observé , constaté ou entrevu par quelque philosophe... Les systèmes n'ont peut-être qu'une contradiction apparente... Vrais dans ce qu'ils admettent, faux dans ce qu'ils rejettent, c'est parce que chaque philosophe a eu un point de vue différent, c'est parce que, A'ayant observé qu'un côté de l'homme, il a raisonné comme s'il avait étudié l'homme tout entier, que leurs systèmes se combattent et s'entre-détruisent... Pénétrons-nous bien (p. 12) de cette idée qu'il n'y a point de grande et importante vérité que la philosophie n'ait proclamée , et c'est pour cela qu'elle s'est fait écouter des hommes; car si l'erreur peut un moment fasciner les yeux , jamais elle ne s'accrédite ni ne s'établit. C'est par ce que les systèmes de philosophie ont de vrai et de conforme à la nature de l'homme, qu'ils ont eu leurs sectateurs, leurs enthousiastes et leur durée d'existence ; c'est par ce qu'ils ont eu de faux ou d'incomplet qu'ils sont tombés et ont été remplacés par d'autres systèmes, qui , également exclusifs et absolus , s'écroulent à leur tour , laissant pour unique trace de leur passage quelques erreurs détruites ou quelques vérités mieux établies. > En résumé , le plan de M. van de Weyer est de partir des vérités du sens commun, d'en reconnaître les caractères actuels, d'en déterminer l'origine, d'en établir la légitimité ; voilà pour lui la philosophie proprement dite : puis de suivre ces vérités à travers les systèmes philosophiques qui les mutilent plus ou moins . sans les renier tout à fait ; de n'épouser aveuglément aucun de ces systèmes, puisque tout système est oi^ dinairement incomplet, et en même temps, de les

absoudre tons, parce que Ions contiennent et ne peuvent pas ne pas contenir, pins ou moins défigurées, mais non pas détruites, les étemelles vérités du sens commun ; voilà Thistoire de la philosophie. L'histoire de la philosophie et la philosophie elle-même se tiennent par là intimement , et constituent un seul et même corps de doctrine animé par le même esprit.

Nous ne pouvons qu'approuver un pareil plan à la fois très-simple dans ses principes et très-fécond dans ses conséquences. On pourrait désirer que M. van de Weyer Teût présenté dans un enchaînement plus rigoureux qui eût donné plus de précision à chaque point particulier , plus de lumière et de force à Fensemble , au lieu de se laisser entraîner au développement brillant de quelques parties ; mais il ne faut pas oublier que c'est ici un discours d'ouverture , moins austère que des leçons ordinaires, et qu'un nombreux auditoire exige la première fms, au moins « quelques ménagements. D'ailleurs, le style de ce discours, quoiqu'il ait de l'édat, est d'une correction parfaite. La chaleur y domine sans doute , mais non pas aux dépens de la lumière ; et M. de Weyer justifie (p. 54) l'enthousiasme qu'il montre sur l'impression naturelle des grandes vérités dont il se fait Tinterprète. 11 défend Tenthousiasme en lui-même et réclame pour la vraie philosophie l'honneur d'inspirer l'art, et d'être pour l'àme une source féconde de poésie. On reconnaît ici un éditeur d'Hemsterhuis ; et il est bien vrai , en effet, qu'il y a un riche fonds de poésie dans toute philosophie qui s'appuie sur les croyances éternelles de l'humanité. Mais la poésie doit être dans le fond , non dans la forme, ou si elle pénètre dans la forme, elle n'y doit être admise qu'avec une réserve et une sobriété extrêmes et sous la surveillance sévère du goût, qui n'est encore ici que le sens commun lui-même.

L'enseignement de M. de Weyer n'est pas resté stérile , et l'exemple d'écrire en français sur les matières philosophiques a eu bientôt des imitateurs. M. le baron de Reiffenberg , professeur de philosophie à Louvain , qui jusque-là ne s'était fait connaître que par des ouvrages étrangers à la philosophie , ouvrages parmi lesquels il faut distinguer une Vie de Juste Lipse(i) , entra dans la route que M. van de Weyer avait ouverte le premier en Belgique, et publia en 1828 une brochure sur la direction actuellement nécessaire aux études philosophiques. Cette brochure reproduit les principes que nous avons signalés dans le discours de M. de Weyer.

Nous avons vu que M. de Weyer distingue toutes les recherches philosophiques en trois classes, dont il détermine l'ordre : d'abord l'étude des caractères ac-

(i) De Justi LipsH Vità et scripUs Gommentarius. Bruxel lit, I8S3.

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

tuets des vérités générales, tdies qu'elles se trouvent aujourd'hui dans la conscience de tous les hommes ; puis la recherche de leur origine ; enfin , leur explication ou l'examen et la démonstration de leur Intimité. M. de Reiffenberg reproduit le principe de cette division et de cette classification sous des formes un peu différentes , qui ne nous paraissent pas avoir gagné en profondeur ce qu'elles ont perdu en simplicité et en darté. c II y a , dit M. de Reiflenbarg, un c double chemin à suivre en philosophie. Il fauts'as- < surer du comment ou de l'état des choses ; ensuite c de leur pourquoi ou de leur raison d'être. > Cette distinction établie, l'auteur montre fort bien qu'il fout commencer par reconnaître les choses telles qu'elles sont , avant de chercher leur raison d*être. < Le couiment , dit-il (p. 9) , sans le pourquoi n'est pas de la science, mais renferme les matériaux de la science. Ceci avertit de ne rien dédaigner , de ne refuser la coopération de personne. N'êtes-vous pas doué d'une tête forte , d*un coup d'oril d'aigle? Ne vous découragez pas, vous pouvez encore être utile; observez avec attention ; têt ou tard un homme dé génie se rencontrera , qui, s'emparant des phénomènes que vous aurez recueiffis, et dont vous aurez épié de nouvelles circonstances , les coordonnera pour les réduire à leur principe. Le comment tout seul n'est donc pas sans utilité ; sans lui , au contraire , le pourquoi n'est bon à rien ; il y a plus, il est dangereux. D'où naissent toutes les aberrations philosophiques, toutes les erreurs, n'importe dans quelle classe d'objets elles se manifestent? De ce que l'on construit le pourquoi en négligeant le romment ; de ce que l'on donne un (aux ponr^rnot à un comment qui n'était pas fait pour lui ; de ce que l'on s'obsdne à assigner un pourquoi kun commeni, qui n'en comporte pas jusquici ; enfin , de ce que l'on part d'un cowunent vicieux... Le rationalisme (p. iO et il ) le prétendrait en vain , il ne saurait se passer de l'empirisme; car que serait, je vous prie, une explication sans chose à expliquer? Que serait une connaissance quelconque, vide de faits , privée d'observation et d'expérience? Toutefois l'empirisme abandonné à lui-même ou le comment, nous l'avons déjà remarqué, n'est pas de la science; il en est seulement la base, le point d'appui. > Il faut donc négliger provisoirement la question ultérieure de la raison des choses, pour les étudier telles qu'elles sont ; or dans ces limites , on peut se borner à reconnaître leurs caractères actuels, ou rechercher les caractères qu'elles ont pu avoir à leur origine, avant d'être arrivées à leur plein développement ; c'est4-dire , pour parier avec M. de Reiffenberg, c le comment est ou actuel ou primitif, < et il (aut aller du premier au second (p. 8). > Enfin,

DE LA PHILOSOPHIE EN BELGIQUE

c le eommeni eU vicieux de deux manières (p. 11 ) ,

< par addition et par soustraction : par addition, en « insérant dans l'analyse de la pensée humaine un « élément qui ne lui appartient pas ; par soustraction,

< en y omettant un élément qui lui appartient. > Ces principes de méthode déterminent le point de

vue sous lequel M de Reifieid>erg considère l'histoire de la philosophie. Là , comme M. van de Weyer, il reconnaît (p. 13, 14, 15) c qu'aucune philosophie

< n*étant la philosophie tout entière , et un seul ohserc valeur, si expert qu'il soit, ne pouvant tout observer, € la connaissance de l'esprit humain ne se forme que

< pièce à pièce. Or aucun système n'est entièrement • faux, le mensonge ne devenant admissible que par « sa ressemblance avec le vrai ; de sorte que jusque c dans Terreur il y a manifesution de la vérité vers

< laquelle nous tendons de notre nature : donc c'est c en mettant tous les systèmes les uns au bout des « autres qn^on formera, après contr61e et réduction, « le système le plus complet... L'histoire de la phi-

< losophie nous mène du particulier à l'universel , de « l'intolérance à la tolérance , de l'exclusif à l'éclect tisme , par une pente douce et naturelle. Gardons- € nous d'être exclusifs , sous peine d'immobilité ; mais

< excusons les auteurs de l'avoir été. Que dis-je? les c premiers venusn'ontpasbesoind'excuse.'ilsdevaient 4 l'être, car ils n'avaient pas à opter, et étaient hors

< d'état de dépasser leur horizon. Les suivants se pric rent de passion pour l'opinion traditionnelle qu'ils « avaient choisie, ou que leur siècle leur indiquait, € ou pour celle qu'ils avaient trouvée ; mais en se

< renfermant dans une idée , ils la creusèrent peut- « être davantage , et en exprimèrent avec plus de

< force ce qu'elle contenait... Héritiers des résultats 4 de leurs efforts, ce dont nous avons besoin , c'est « une philosophie qui résume et achève toutes les 4 précédentes. •

Arrivant à l'objet particulier de sa brochure, M. de Reilienberg examine la situation de la Belgique , et ae demande de quel côté la Belgique , placée entre r Allemagne et la France, doit tourner les yeux en philosophie : il n'hésite pas à reconnaître et à déclarer que le centre littéraire et scientifique des Belges n'est

(f) Après rAllemagne, la fiollande est assuréinenl le pays de TEurope où Thistoire de la philosophie ancienne est le plus cultivée , surtout depuis Wyltenbach. Voyez à cet égard des détails curieux dans la belle préface des Initia pkHoiophiœ Plaloniem de M. van Heusde. Traj, ad Rhen., i827, pars prior, page 41. c Nunc in Academiis « nostris et Atbencis non tanlum lectiones habentur Pla- « tonicae, fréquentes discenlium numéro; sed jungunt c etiam suà sponlc juvenes sodalitia in quibus Plalonem ê legant secum invicem et interpretentur. Edunlur idenc tldem specimina lilteraria, cum alia de antiquis script toribus et bistoris philosophie» argumenlis» tum Fia-

I3tl

pas du celé du Rhin , mais à Paris ; il va même jusqu'à affirmer que ce n'est qu'en passant par le territoira français que l'Allemagne pourrait s'ouvrir l'entrée de la Belgique; et tout patriotisme à part, nous ne pouvons nous empêcher de partager l'opinion de l'auteur. Nous croyons que nul bon esprit ne sera tenté de k contester en considérant l'immense disproportion de la culture philosophique en Belgique et en Allemagne, disproportion qui n'est pas accidentelle , et qui a ses raisons générales si évidentes qu'il est inutile de les rappeler. Vouloir transporter brusquement la philosophie allemande en Belgique , c'est vouloir un effet sans cause ; c'est entreprendre de se passer du temps ; c'est agir contre la loi de gradation , qui n'est jamais impunément violée ; c'est étouffer les semences naturelles qié commencent à germer, dans une impuissance invincible de faire venir autre chose. On n'improvise point la philosophie d'un peuple. On ne la inet pas plus en serre chaude que ses mœurs et sa religion. En un mot, si par sa position géographique , par ses habitudes religieuses et politiques, par son génie et par toute son histoire , la Hollande regarde rAllemagne ; par ces mêmes motifs la Belgique regarde ki France. Nous sommes encore de l'avis de M. de Reiffenberg lorsqu'on repoussant l'importation de la philosophie allemande en Belgique, il s'élève aussi avec force contre le matérialisme et le scepticisme qui découlent de kl philosophie française d'un siècle qui n'est plus, n termine 4>ar exprimer le vœu que les études philosophiques dans les universités belges soient surtout dirigées vers l'histoire de la philosophie , et de préférence vers l'histoire de la philosophie ancienne, comme on le fait dans les universités de Hollande , qui ont produit tant de travaux distingués en ce genre. C'est là une imitation de l'Allemagne et de ki Hollande (i), qui nous parait sans aucun danger et pleine d'avantages pour la Belgique. Ici encore nous appuyons de toutes nos forces le vœu de M.de Reiffenberg ; et ce n'est pas seulement en Belgique, c'est en France que nous désirons vivement que l'histoire de la philosophie ancienne soit cultivée ; car cette culture serait singulièrement propre à développer l'esprit de critique , qui se lie si intimement à l'esprit philosophique.

t tonica, qus conscripta à tyronibus veteranis haud c yidentur indigna; auctorcs autem habeot discipulos c eorum qui ipsi fuerunt Wyttenbachii discipuli. > Toul le inonde connaît les savantes dissertations de MM. van Heusde, Bake, Mahne, van Lyndea, Niewland, Winpersse, Martini, Hoogoliet, Peerlkamp, Prinsterer, Posthumas, Geer, Geel, van Limbourg, Thorbeke, etc., etc. En Belgique, on cite déjà quelques dissertations du même genre; par exemple, celle de Baguet de Louvain de Chrysippo, i822, une autre insérée dans les Mémoires de Tacadémie de Gand, 1824-1825, de Cameade, par Roulez; une autre df HeriMUmo, par Dentzinger de Liège, 1825.

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

Nous aurions bien quelques observations à faire sur cette brochure , mais elles s'appliquent mieux encore à Touvrage plus étendu dont il nous reste à rendre compte , savoir : Lhclectùmef ou premiers fvincif es de philosophie générale.

Cet ouvrage est un manuel destiné à servir de texte aux leçons du professeur, et de guide à ceux qui viennent Tentendre. L'auteur déclare qu'il ne Fa pas écrit dans la langue académique , parce qu'il n'est pas fôché de rendre compte de son enseignement , quel qu'il soit , à tout le monde , et qu'il regarde même cette publicité comme un devoir ; et si tout y est abrégé, il rappelle que ses explications de vive voix doivent être le commentaire et le complément de son livre.

Il commence, dans des préliminaires, par. diviser la philosophie en quatre parties. La philosophie traite : i^ de la sensibilité, de la génération des facultés de l'entendement et de la volonté (psychologie) ; ^ des produits de l'entendement ou idées (métaphysique) ; 5** des produits de la volonté ou actes moraux (éthique) ; 4® des formes rationnelles et méthodes à l'aide desquelles on peut augmenter les forces de l'esprit en rendant ses opérations plus faciles , plus promptes et plus sâres (logique). La théorie du beau dans les arts (esthétique) est, selon l'auteur, une dépendance directe de la morale. De ces quatre parties , il ne donne ici que la première, la psychologie, qui est le fondement des trois autres. •

Il annonce, dans ces mêmes préliminaires, qu'il appliquera à ce nouveau travail les principes de sa brochure de iSStS. Il prendra la vérité partout où il la trouvera , f avec empressement et sans rougir de c ses emprunts, felix doclrinm prœdo, comme dit c Bacon ( i ) . Le vice des philosophes est moins d'avoir c mal vu que de n'avoir pas tout vu ; vouloir refaire c ce qu'ils ont bien fait est une vanité téméraire et c absurde... c'est éteindre la lumière qu'on n'a point c soi-même allumée. Ne méprisons pas l'héritage de c la sagesse des siècles, mais choisissons parmi ces c richesses , auxquelles se mêle tant d'alliage , et véric fions leur valeur, en ne renonçant point à juger par € nous-mêmes, (pag. 10). » Telle est la pensée fondamenule de l'ouvrage de M. de Reiffenberg. De là le titre de cet ouvrage et la manière de l'auteur : elle consiste à présenter d'abord , sous une forme concise et presque aphoristique , les vérités relatives nu sujet qu'il traite ; ensuite à citer, sous le nom de lectures, \e% différents auteurs dont il a fait usage et auxquels il renvoie les élèves.

Cette première partie de l'ouvrage entier, la psycho-

(i) De Angment. scient., III, 4.

logie, ou traité des facultés de l'entendement et de la volonté, considérées dans leur origine, est divisée en cinq sections qui forment quatre livraisons, lesquelles ont paru successivement.

La première section renferme huit chapitres. Le premier établit le point de départ de la psychologie dans l'analyse des phénomènes de la conscience, abstraction faite de la nature de l'être pensant , soit spirituel, soit matériel, méthode qui tient à la fois de celle de Descartes et de celle de Bacon ; et M. de Reiffenberg cite à cet ^rd un passage curieux et peu connu de Spinosa , où ce disciple immédiat de Descartes ne croit pas abandonner la méthode de son maître , en recommandant de commencer par une histoire de l'àme , non dans sa nature, mais dans ses phénomènes ou perceptions, d'après la méthode tracée par Bacon pour les sciences naturelles : t Non est € opus naturam mentis et primam ejus causam coc gnoscere, sed sufficit mentis sive perceplionum c historiolam concinnare modo illo quo Yerulamius c docet (i). > Le chapitre suivant traite de l'existence des lois à priori; de l'unité comme loi fondamentale du MOI ; de la passiveté et de l'activité de l'être pensant ou de l'âme ; des diverses hypothèses pour expliquer l'influence réciproque du corps sur l'àme , et de l'àme sur le corps ; si le cerveau ne jouirait pas de la faculté dépenser, etc... Chacun de ces chapitres est suivi d'un tableau de lectures correspondantes, et la section entière est terminée par des questions sur ce qui précède, questions dont le but est de s'assurer si les élèves ont bien compris tous les points traités directement ou indirectement dans les différentes leçons que représentent les chapitres antérieurs. *

La deuxième section entre dans l'analyse des facultés de l'entendement. Voici les titres deê chapitres dont elle se compose : La sensibilité. ~ Faut-il s'attacher à découvrir une faculté élémentaire et dont toutes les antres ne soient que des transformations? — La conscience. — L'attention. — La mémoire. — La comparaison et le jugement. — L'imagination. — La raison. — Chaque chapitre est accompagné de lectures , et le tout terminé par des questions sur ce qui précède.

Troisième section : De la volonté on faculté morale. — La liberté. — Objections contre la liberté ou le libre arbitre. — De quelques lois de la volonté , des principes d'action qui influent sur elle. — L'habitude. — L'imitation et la sympathie. — Toujours avec des lectures et des questions.

Quatrième section : Digression sur le magnétisme animal à propos de la volonté. — Des espriu autres

(i) Spinozae opéra quae sopersunt , edit. Paul., tom. I, pag. 600, cpisl. 42.

DE LÀ PHILOSOPHIE EN BELGIQUE

que Tàme hamaine , et du démon de Socrate. — Apparition , vidon. — Presaentiment , seconde vue. — Sommeil t songe, sonmambulisme. — Le sentiment est41 contenu dans Tàme? — Comment Tàme est unie au coqM. — Si tous les hommes ont originairement une égale intelligence. — Lectures et questions.

La cinquième section , anneiée k la quatrième dans la même livraison , ne contient , au moins dans notre exemplaire, qu'un seul chapitre sur la séparation des deux principes constitutifs de Thomme, ou de la mort, sans lectures ni questions.

Maintenant, si Ton examine le fond de tous ces chapitres , on trouve que Tauteur y reste assez fidèle à son principe général de consulter toutes les écoles , sans épouser les préjugés d'aucune. Ainsi, partout il se prononce contre la direction exclusive de cette école qui prétend tirer de la sensibilité toutes nos facultés, celles de Tentendement et celles de la volonté , ainsi que toutes les idées qui dérivent de Texercice de Tun et de Tautre, et toutes les règles qui doivent les diriger. Au chapitre Y de la première section , il distingue avec toute Fécole spiritualiste , avec le genre humain et les langues, l'activité et la passiveté ; il éublit que Tàme est douée d'une énergie propre et de la puissance de se modifier elle-même. Au chapitre YIl de la même section , il s'élève contre cette classe de philosophes, Priestley et autres , qui attribuent au cerveau la faculté de penser. Au chapitre XIV de la seconde section , il distingue contre Condillac la mémoire de la sensation continuée, la mémoire étant souvent le rappel de sensations ou de modifications qui ont disparu complètement. Dans la section cent onzième , il se prononce pour la liberté de la volonté contre la doctrine de la nécessité des motifs. D'un autre côté , il reconnaît hautement que la sensibilité est la condition de tout développement intellectuel et moral; et dans la section quatrième, chapitre XXIX, sur hi question délicate de savoir si l'àme pense continuellement, il garde une sage circonspection entre l'opinion de Locke , qui soutient que l'àme ne pense pas toujours, et celle des cartésiens et de M. Royer- Collard (i) , qui défendent la continuité de la pensée , et il conclut comme 'S Gravesande (t) par laisser la question indécise, f Autre chose, dit-il avec raison, c est de se tenir à l'entrée des difficultés par paresse c ou incapacité , autre chose de séparer les vérités « des simples conjectures. L'ignorance ainsi motivée c est de la science pour l'homme (p. 149). > Dans la digression sur le magnétisme animal , à propos de la volonté , il convient de la puissance de la volonté

(i) œuvres de Reid , t. 4, p. 436.

sur l'organisation , puissance qui produit une foule de phénomènes qui ne sont pas toujours des fables ou des fraudes, sans adopter légèrement ni tous les phénomènes que rapportent les partisans du magnétisme , ni surtout l'explication qu'ils en donnent. Il garde la même réserve sur les pressentiments (ch. XXVII), sur les songes et le somnambulisme (ch. XXVIII). Nulle part on ne rencontre , dans l'écrit de M. de Reifienberg , aucune de ces hypothèses ultra-psychologiques qui égarent souvent l'école spiritualiste , ni , malgré son antipathie pour le scepticisme, aucune trace de mysticisme. Enfin de nombreuses citations non-seulement de philosophes , mais d'auteurs de toute espèce , de tous pays et de langues très-différentes , montrent une assez grande variété de connaissances et de lectures. Voilà la part du bien ; et nous l'avons faite d'autant plus volontiers aussi étendue , que celle de la critique ne peut être moins considérable. En effet, tout en approuvant l'idée fondamentale de l'ouvrage de M. de Reiffenberg et sa direction générale, nous sommes forcé d'avouer que l'exécution est loin d'être satisfaisante. L'ouvrage entier, dans son ensemble comme dans chacune de ses parties, est dominé et comme pénétré par un défaut grave , très-fôcheux sans doute dans toute espèce de livre, mais bien plus encore dans un livre élémentaire , et qui malheureusement se reproduit ici partout : nous voulons dire le désordre et la confusion. Nous signalerons successivement les points principaux où se montre ce défaut général dans l'écrit de M. de Reiffenberg.

1<> Il y a quelque confusion dans le choix des matières. Puisque cet écrit n'étant que l'introduction d'un cours entier de philosophie, était uniquement consacré , comme le voulait la méthode , à la psycho* logie; la méthode voulait aussi qu'il n'y fût inséré et agité aucun problème dont l'observation psychologique ne fournit |a solution. Or, par exemple, le chapitre xxv de la quatrième section , qui traite des esprits autre» que l'être humain , appartient évidemment à l'ontologie , et même aux questions les plus délicates de l'ontologie. Non eralhic locus.

S<> Il y a confusion dans la distribution des matières psychologiques elles-mêmes , dans l'ordre des sections dont ce traité de psychologie est composé. Ainsi, la première section renferme bien des chapitres qui eussent été beaucoup mieux placés dans la seconde ou dans la troisième, ou même rejetés dans la quatrième. Cette première section commence et devait en effet commencer par déterminer le point de départ de la psychologie, c'est-à-dire l'ordre des phénomènes dont s'occupe la psychologie, et la méthode qu'elle y

(4) 'S Grav., Introduct. ad philos. XV. Inler Incerto relioquendum utrom mens semper cogitet, nec-ne.

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

applique. Il était naturel de procéder ensuite k Tanalyse des phénomènes qui se rapportent à la psychologie, à l'analyse des faculté» de TÀme , de rentendement et de la volonté. Or cette analyse ne se trouve que beaucoup plus loin chez M. de Reiffenberg , dans la deuxième et dans la troisièmesection . Entre le premier chapitre de la première section et les deuxième et troisième sections , où vient enfin l'analyse des facultés de Fàme , se trouvent plusieurs chapitres qui , n'étant précédés ni de l'analyse de l'entendement ni de celle de la volonté , manquent tout à fait de lumière , et contiennent des questions méthodiquement insolu* blés, faute d'antécédents convenables. Le chapitre qui traite du point de départ de la psychologie est suivi immédiatement d'un chapitre sur l'existence des lois à priori; mais ces lois doivent être attachées à l'exercice de nos facultés , des facultés de l'entendement ou des facultés de la volonté ; elles ne peuvent se développer qu'avec ces facultés ; c'est donc dans l'analyse de ces facultés qu'on peut les observer et les recueillir : parler des lois qui présidente l'action de nos facultés, avant d'avoir parlé de ces facultés, est un vice d'exposition qui ne va pas à moins qu'à donner à des lois réelles l'apparence de pures hypothèses. Qu'est-ce que l'unité comme loi fradamentale du moi , pour qui ne sait encore ce que c'est que le moi, qui ne connaît encore ni la conscience ni la mémoire , facultés sans lesquelles on ne saurait jamais, ni que le moi existe, ni qu'il est un , ni bien moins encore qu'après avoir été découverte et puisée dans le moi, l'unité est transportée k toutes ses conceptions ultérieures î'Comment savoir si l'âme est passive ou active , quand on ne connaît aucun des phénomènes , aucune des facultés par lesquelles l'&me se manifeste, et dont le caractère actif ou passif peut éclairer sur la passivité ou l'activité de leur principe ? Conunent traîner les élèves dans les obscurités des différentes hypothèses qui ont été imaginées pour expliquer Tinfluence réciproque du corps sur Fâme et de l'àme sur le corps, avant de leur avoir expliqué ce que c'est que l'âme , et si elle est distincte du corps? Gomment agiter la question si le cerveau ne jouirait pas de la faculté de penser, quand on n'a point dit encore ce que c'est que la faculté de penser qu'il s'agit d'attribuer ou de ne pas attribuer au cerveau? 11 est évident que toutes ces questions exigent , pour être résolues avec méthode, une analyse approfondie de nos facultés.

5® Non-seulement l'ordre des sections et des chapitres est défectueux ; mais il s'en faut que , dans chaque chapitre , celui des différents paragraphes soit irréprochable. Au lieu de procéder du connu à l'inconnu et de répandre ainsi sur les divers paragraphes de chaque chapitre une lumière croissante, l'auteur semble jeter au hasard des paragraphes scrupuleiisement numéro-

tés , mais dont les uns ne coeduisent point aux autres , de sorte que, faute de gradation, l'ensemble est obscur. Fallait-il, dans le premier chapitre, sur le point de départ de la psychologie, présenter d'abord les problèmes les plus déciles sous leurs formes les plus ardues, et dans la phraséologie scientifique la plus raffinée, antérieurement à toute analyse? Je lis au paragraphe 20 les phrases suivantes : c Le moi se c pose .et se fixe lui-même, mais toute affirmation < supposant une négation et réciproquement , il ne € le peut qu'en se distinguant du non -moi (parac graphe 25)... Le moi est ou spontané on réfléchi ; c pour qu'il soit à ses propres y^x, il faut qu'il c agisse. Son action est la condition nécessaire de c son aperceptîon : mais cette action est ou spontanée, c c'est4-dire qu'elle s'accomplit d'abord sans que le € moi prévoie son résultat et y consente , ou elle est f réfléchie, c'est-àhdire qu'elle s'accomplit parce que c le MOI y consent, et qu'il en connaît les conséc quences. » Suivent des jugements sur le eogito ergô sum de Descartes et le principe analogue de Fichte. Ges phrases nous Wùi très-connues; elles peuvent être vraies, et même daires avec leurs antécédents et leurs conséquenU ; mais tirées violemment de leur place, et transportées de toutes pièces à l'entrée d'un livre élémentaire , elles y sont profondément inintelligibles ; car l'élève ne sait ni ce que c'est que le MOI , ni ce que c'est que la sponlanéité et la réflexion ; et pour peu qu'il ait de sens , il doit être fort embarrassé de se trouver, au début de ses études , entre Descartes et Fichte. Il y a peu de chapitres sur lesquels on ne puisse faire la même critique.

4<> Même confusion dans l'érudition de M. de Reiffenberg. Il y a un grand luxe de citations; on pour^ rait dire que le texte en est composé tout entier. Le mal n'est pas là ; il est dans l'inexactitude de quelquesunes , et dans le désordre de toutes. Il n'est pas impossible de faire un très-bon chapitre avec des emprunts ; mais des phrases d'emprunt mises au bout les unes des autres ne font pas toujours un bon diapitre. Quant aux lectures , assurément il était utile de renvoyer les élèves aux sources où ils peuvent puiser une instruction plus abondante , mais il fallait déterminer les points sur lesquels on les renvoie aux auteurs désignés ; autrement ce n'est plus qu'une liste d'indications bibliographiques sansaucune utilité philosophique. Nous regrettons vivement que M. de Reiffenberg n'ait pas marqué sur quels points précis on doit consulter les livres dont il donne les titres et les dates. Nous regrettons encore qu'il ait , dans ses lectures, tellement mêlé les auteurs les plus difficiles à comprendre à côté des plus élémentaires, les plus rares avec les plus usuels , les étrangers avec les nationaux , les modernes avec les anciens, qu'en vérité il est extrêmement

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difficile, surtout à des âèfes, de s^orienter dans un pareil dédale.

5^ Enfin, comme il arrive d'ordinaire, le yice du fond passe jusque dans la forme , et la critique la plus indulgente ne peut s'empécker de reprocher à récrit de M. de Reiffenberg un style souvent inégal et négligé. Les tons les plus divers y sont mêlés ensemble , mais non pas fondus. Des anecdotes ou des détails bibliographiques s'y rencontrent brusquement à côté des réflexions de Tordre le plus élevé. Ainsi, à propos de la liberté de la volonté au milieu des plus pressants motifs d'agir, section 5*, après le paragraphe 158, d'une gravité et d'une sécheresse toute métaphysique , vient le paragraphe suivant n^ 1 59 : c Mais l'àne de Buridan ?. . . c Qu'est-ce que l'àne de Buridan? C'est un conte c puéril qu'il faut pourtant connaître pour n'être pas c dépaysé dans l'ancienne philosophie scolastique. « Suit l'eiplication de Bayle avec cette remarque que c Spinosa ne parle point de l'àne mais de l'ànesse de c Buridan. » Nous doutons fort que ce ton léger, trop familier à l'auteur, et dont nous pourrions multiplier les exemples , soit de très-bon goût dans un livre de philosophie élémentaire.

En résumé , l'ouvrage que nous annonçons nous parait recommandable par l'esprit général qui l'a dicté et la variété des connaissances et des lectures qu'il atteste ; mais l'estime même que nous en faisons nous permettait à la fois et nous faisait un devoir de ne pas dissimuler les défauts qui le déparent. Les idées et l'érudition n'y sont point assez digérées , et il ne porte peint l'empreinte d'une méditation préalable suffisante et d'un assez grand travail dans l'exécution. Noustei^ minerons par quelques observations que nous soumettons à l'auteur, et dont nous serions heureux qu'il voulût bien profiter dans la suite de son ouvrage. Nous persistons à considérer comme utile et féconde l'opinion qui commence à se répandre aujourd'hui que toute école exclusive est condamnée à l'erreur, quoiqu'elte contienne nécessairement quelque élément de vérité. De là l'idée très-philosophique, selon nous, d^eraprunter à chaque école sans en excepter aucune. Cette impartialité supérieure qui étu<fie tout, ne méprise rien , et dioisit partout , avec un disceraement sévère , les vérités partielles que l'observation et le sens commun ont presque toujours introduites dans les systèmes les plus défectueux , est ce qu'on est convenu d'appeler d'un nom en lui-même aussi bon qu'un autre, écleetUme. Le mot n'est rien, la chose est tout. Or il n'y a rien qui n'ait ses mauvais et ses bons côtés, ses périls comme ses séductions. La séduction est ici dans l'étendue et la richesse des matériaux , qui se présentent en foule aussitôt qu'on ne repousse aucun- système en totalité et qu'on les admet tous pour quelque chose dans la composition

de son propre édi6ce. Encore une fois, là est la séduction , mais là est aussi le danger. Les matériaux sont abondants sans doute, car Thumanité n'est pas d'hier. La philosophie compte déjà bien des siècles, et les génies qui ne sont plus nous ont légué mille vérités. Mais ces vérités sont enfouies dans des systèmes où elles sont liées à de spécieuses erreurs. Il faut donc savoir discerner ces vérités des erreurs qui les entourent; il faut savoir reconnaitre que ces vérités sont des vérités et non pas des erreurs ; et on ne peut le faire , si l'on n'a pas une mesure d'appréciation , un principe de critique , si on ne sait pas ce qui est vrai , ce qui est faux en soi; et on ne peut le savoir qu'autant qu'on a fait soi-même une étude suffisante des problèmes philosophiques, de la nature humaine, de ses facultés et de leurs lois. C'est quand une analyse scientifique , patiente et profonde , nous a mis en possession des éléments réels , et de tous les éléments réels de l'humanité , que nous adressant aux systèmes des philosophes et les étudiant avec le même soin que nous arions mis à l'étude des questions philosophiques, nous pouvons reconnaître ce que ces systèmes possèdent et ce qui leur manque, discerner en eux le vrai et le faux , négliger l'un , nous approprier l'autre, et agrandir et étendre nos propres pensées par d'habiles et judicieux emprunts. Alors seulement vient le tour de l'analyse historique, qui doit être poussée extrêmement loin pour arriver jusqu'aux entrailles mêmes des systèmes qu'elle étudie et en saisir les éléments constitutifs. L'analyse historique des systèmes n'a- 1- elle pas été précédée de l'analyse scientifique des matières en elles-mêmes? Elle manque de guide et de flambeau , et elle se perd dans les ténèbres ; ou bien a-t-elle été précédée par l'analyse scientifique, mais manquei-elle elle-même de profondeur et s'arrêie-t-elle à la surface des systèmes? L'objet même qu'elle s'était proposé lui échappe. Ainsi deux conditions de l'écleclisme bien entendu : i^ l'analyse scientifique ; ^ l'analyse historique , c'est-à-dire l'esprit philosophique et une érudition aussi sévère qu'étendue. Voilà l'idéal qu'il faut encore se proposer quand même on désespère de l'atteindre ; voilà le but dont il faut approcher plus ou moins. Sur cette route bien tracée , il est des degrés divers où chacun peut arriver dans la mesure de ses forces, avec quelque utilité pour la science et non sans honneur pour soi-même. Mais supposez que l'analyse scientifique soit vague et superficielle, et que l'analyse historique ne le soit pas moins , et jugez ce qui pourra sortir d'un travail aussi léger. Au lieu de ht combinaison rédle des éléments organiques des divers systèmes , vous n'aurez que la juxtaposition ari)itraire de quelques phrases extraites çà et là des écrivains philosophiques : quelque impartialité sans doute y

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sera , mais Timpartialité de la faiblesse et de Timpaissance ; nulle précision dans les détails , nulle lumière dans Tensemble, en un mot le syncrétisme au lieu de Téclectisme. Mais même alors il ne faudrait pas oublier que tout commencement est faible , toute direction naissante nécessairement un peu vague ; que rien ne peut se passer du temps, et que la philosophie, comme toute autre science, est progressive et vit de tâtonnements. Depuis quelques années , en France et

ailleurs, plus d*nn esprit distingué est entré dans la route que nous venons de signaler et que nous croyons bonne. En Belgique , MM. van de Weyer et de Reifienbei^ ont transporté Féclectisme dans leur enseignement, et le répandent par leurs écrits. Nous ne pouvons qu'applaudir à leur entreprise et encourager leurs essais, mais en les invitant à redoubler d'efforts et à ne point s'arrêter dans leur honorable carrière.

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