‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 65 sur 141 · PRÉFACE DE LA TRADUCTION DE TENNEMANN · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA TRADUCTION DE TENNEMANN

ont si profondément et 8Î diversement agité la société et la pensée humaine, sans avoir pu remplir encore rinquiète espérance de ceui qui veulent semer et récolter en un jour, Tappel an moyen âge et à la foi aveugle pouvait séduire des esprits fatigués par Tappàt de la nouveauté et le faux semblant d'une conséquence parfaite. De là ces abjurations philosophiques , nées du découragement et du désespoir, et qui , à des jeux mal exercés , semblaient le signal de la défaite de la philosophie et du retour de Tancienne autorité. Mais aujourd'hui le secret est divulgué ; la paix et l'innocence du moyen âge sont bien connues, et Tappel à la foi aveugle contre la raison par la raison même est c<Mivaincu de n'être qu'un paralogisme pusillanime, et cette seule vérité, rendue manifeste , protège désormais la philosophie et arrêtera les déserteurs.

D'un autre côté, lakser la philosophie dans l'état où le xix« siècle l'a reçue des siècles précédents , c'est faire de la raison un usage très-peu raisonnable ; c'est consentir au décri de la philosophie par elle-même ; c'est prêter à ses ennemis et à la théocratie qui l'observe leurs armes les plus redoutables ; ce n'est pas combattre l'esprit du temps , mais c'est rester au-dessous. En effet , la qualité qui nous distingue , que nous recherchons le plus , et dont nous sommes le plus fiers, c'est l'étendue. De toutes parts, en politique, dans les arts , en littérature , on aspire au complet. On refusedese laisseréblouir par une seule face des choses, si brillante qu'dlesoit ; on veut les regarder toutes suceetsivement pour se faire de la chose en question une idée complète et fidèle. Voilà le bien ; le mal est dans Taffiftiblissement ou l'absence de l'enthousiasme et de la ^nmde originalité ; je dis la grande, car pour la petite, •lie surabonde. Dans cette disposition générale des esprits, quelle peut être la séduction de systèmes viâilis que la philosophie moderne produisit à sa naissamce, et qu'elle a reproduits cent fois depuis deux siècles , sans qu'aucun d'eux ait pu se soutenir? 11 est évident que chacun des systèmes que nous ont légués le XYU* et le xvm« siècle, n'est pas absolument faux, puisqu'il a pu être ; mais il est de toute évidence aussi que nul de ces systèmes n'est absolument vrai, puisqu'il a cessé d'être , à rencontre de la vérité absolue, qui, si elle paraissait, éclairerait, ralfierait , soumettrait toutes les intdligences. 11 n'y a pas un de ces systèmes sur lequel n'ait passé une polémique accablante, n n'y en a pas un qui ne soit percé à jour en quelque sorte , atteint et convaincu de contenir d'in- Idérables extravagances. Qu'il se présente quelqu'un de ces principes qui , dans le temps , ont séduit tant de bons esprits ; il n'y a personne aujourd'hui qui , à rinstant même, n'impose à ce principe la longue diaine des conséquences qu'il a successivement pro-

d'explîquer l'intelligence parle principe célèbre delà sensation , qui naguère , entre les mains de Locke et de Condillac, exerçait sur les esprits un charme irrésistible? Aujourd'hui, sans grands frais de sagacité et de dialectique , il suffit d'un peu de lecture pour voir à découvert derrière l'attrayant principe ses terribles conséquences ; à côté de Locke , Mandeville et Collins ; à côté de Condillac , d'Holbach et La Métrie, et toutes lessatumales du matérialisme etde l'athéisme. Proposez-vous d'expliquer toutes les connaissances humaines par la seule force de l'àme, de la pensée et de ses lois, ce qui paraît assez naturel? Ce noble spiritualisme a contre lui la réputation équivoque des sublimes et chimériques abstractions auxquelles, si sage à son point de départ , il a fini par conduire plus d'une illustre école. Essayez-vous du doute? Le fantôme du scepticisme est là. Étcfr-vous tenté de vous réfugier dans le sentiment? Mais qui ne vous signale d'avance la pente qui déjà vous précipite vers le mysticisme? Ainsi , principes et conséquences , H n'y a plus rien d'imprévu , par conséquent rien qui puisse faire illusion ; car, il ne faut pas s'y tromper, la raison comme l'imagination ne s'élance guère qu'après l'inconnu et l'infini. Or, quel système possède encore aujourd'hui ce charme ? C'est l'honneur de la raison humaine de ne se rendre , je ne & pas qu'à la vérité absolue , mais qu'à ce qu'elle croit la vérité absolue. Aujourd'hui , il n'y a pas un esprit un peu bien fait qui ne sache de reste que tous les systèmes que pr^ente la philosophie moderne « ne sont, en dernière analyse , que des systèmes particuliers , qui peuvent bien renfermer plus ou moins de vérité , mais qu'il serait ridicule de donner et de prendre pour la vérité tout entière.

Reste donc le troirième parti. A défaut du fanatisme pour tel ou tel système particulier, que le penchant à l'enthousiasme et une vue incomplète des choses produiraient peut-être, et dont il faut à peu près désespérer avec nos qualités comme avec nos défauts, je ne vois pas d'autres ressources à la philosophie, si elle ne veut pas passer sous le joug de la théocratie, que l'équité , la modération , l'impartialité^ la sagesse. C'est, j'en conviens, une ressource un peu désespérée, mais , pour moi , je n'en vois pas d'autre. Il serait bizarre qu'il n'y eût plus que le sens commun qui pAt faire quelque effet sur l'imagination des hommes. Mais il est certain que tout autre prestige parait bien usé. Tous les rôles fanatiques en philosophie, tous les rôles à la fois d'injustice et de sottise ^ c'est-à-dhre encore tous les rôles inférieurs, ont été dérobés au xix* siècle par les siècles précédents ; il est comme condanmé à un rôle nouveau, le plus humble en apparence, mais en réalité le meilleur et

duites ^ et qui l'ont trahi et décrié. Proposez-vous | le plus grand , celui d'être juste envers tou» les sys-

CODSUf. — TOME II. iO

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES-

tèmes , sans être dupe d'aucun d'eux ; de les étudier tous , et au lieu de se mettre à la suite de Tun d'eux , quel qu'il soit , de les enrôler tous sous sa bannière , et de marcher ainsi à leur tète, à la recherche et à la conquête de la vérité. Cette prétention de ne repousser aucun système , et de n'en accepter aucun en entier, de négliger ceci, de prendre cela, de choisir dans tout ce qui parait vrai et bon, et par conséquent durable , d'un seul mot , c'est l'éclectisme.

L'éclectisme ! je n'ignore pas que ce nom seul soulève toutes les doctrines exclusives ; mais faut-il s'étonner qu'une opinion qui parait un peu nouvelle, rencontre une vive résistance , surtout une opinion comme l'éclectisme? Proposez donc aux partis , je vous prie, de déposer leurs prétentions tyranniques dans le service de la commune patrie? Tous les partis vous accuseront d'être un mauvais citoyen. Les doctrines exclusives sont dans la philosophie ce que les partis sont dans l'État. L'éclectisme tend à substituer à leur action violente et irrégtflière une direction ferme et mpdérée qui emploie toutes les forces, n'en n^ige aucune, mais ne sacrifie à aucune l'ordre et l'intérêt général. Supposez encore que , parmi ces opinions , qui toutes aspirent à la domination exclusive, il y en ait une qui , depuis plus d'un demi-siècle , soit en possession d'une autorité universelle et incontestée , habituée à ne recevoir que des hommages , traitée presque comme une religion. Avisez-vous de contester la souveraineté de l'altière idole ; proposez-lui, le plus poliment du monde , de descendre de son trône , de paraître dans la mêlée , d'y faire valoir ses droits à la sueur de son front , de n'être enfin qu'une opinion tout comme une autre , ayant comme une autre du vrai et du faux , acceptée par ceux-ci , repoussée par ceux-là ; en un mot , propose^t-lui de consentir au droit d'examen , et vous verrez éclater un bel orage. J'avais donc compté sur une polémique ardente, mais je l'avais espérée sérieuse. Au lieu d'objections , je n'ai rencontré que des déclamations , des calomnies. En vérité , j'avais cru l'école sensualiste plus forte. Loin de l'affaiblir , s'il était en mon pouvoir , je la fortifierais au contraire ; je lui donnerais un représentant sérieux et digne d'elle; car elle renferme de grandes vérités, elle doit tenir un rang élevé dans la science, et je regarde, en conscience, comme un véritable malheur l'état déplorable oh elle est tombée parmi nous. Je regrette bien sincèrement que M. de Tracy , désarmé par l'âge, ne puisse entrer dans la lice avec la philosophie nouvelle. €e n'est point à l'arsenal du jésuitisme qu'un pareil adversaire demanderait des armes. Il les trouverait dans l'élude approfondie des matières philosophiques, dans le talent d'analyse et la logique sévère dont il a donné tant de preuves, et alors pourrait s'établir une polémique loyale et Bcîentîfique. Nous sommes les premiers à la solli-

citer. En attendant, ni mes amis ni moi , nous n*avons pas le cœur assez faible pour nous laisser arrêter par les obstacles que l'on sème autour de nous. Nous ne sommes pas entrés dans la routé où nous sommes pour y recueillir des applaudissements frivoles , mais pour y servir la philosophie. Pour moi , il y a déjà longtemps qu'après avoir étudié et traversé plus d'une école, essayant de me rendre compte de l'attrait que chacune avait tour à tour pour moi , et du crédit de systèmes très-différents, de celui de Gondillac et de celui de Reid par exemple, auprès des meilleurs esprits et des hommes distingués dont j'avais reçu les leçons , M. La Romiguière et M. Royer-Collard, je m'aperçus que l'autorité de ces différents systèmes venait de ce que tous ont en effet quelque chose de vrai et de bon ; je soupçonnai que tous n'étaient pas au fond aussi radicalement ennemis les uns des autres qu'ils le prétendent ; je m'assurai peu à peu que tous pouvaient très-bien aller les uns avec les autres à certaines conditions , et je leur proposai un traité de paix sur la base de concessions réciproques. Je prononçai dès lors le mot à' éclectisme ; s'il effarouche , je le retire bien volontiers, pourvu qu'on me cède la chose. Ce mol pourtant , exact en lui-même , déjà employé par ceux qui , dans le cours des siècles , ont eu à peu près la même idée, généralement accepté dans la langue de l'histoire de la philosophie , me parait tout aussi bon qu'une étiquette peut l'être , et je ne vois aucune raison pour l'abandonner. Quant au fond de l'entreprise, la réflexion et l'étude m'y attachent plus que jamais. La vue même du fanatisAie auquel peut conduire une opinion exclusive , recommande plus que jamais à mes yeux la modération et la sagesse; et c'est mon vœa bien réfléchi, sinon mon espérance , que Téclectisme serve de guide à la philosophie française du xix^ siècle. Si cette philosophie doit être éclectique , elle doit s'appuyer sur l'histoire de la philosophie. En effet , il est évident que toute philosophie éclectique a nécessairement pour base une connaissance profonde de tous les systèmes dont elle prétend combiner les éléments essentiels et vrais. Qu'est-ce d'ailleurs que l'histoire de la philosophie, sinon une leçon perpétuelle d'éclectisme ? Qu'enseigne l'histoire de la philosophie , sinon que tous les systèmes sont aussi vieux qu'elle et inhérents à l'esprit humain lui-même qui les produit au premier jour et les reproduit sans cesse ; que vouloir établir la domination d'un seul est une tentative vaine , qui, si eUe réussissait, serait le tombeau de la philosophie ; que , par conséquent, il n'y a rien à faire qu'à honorer l'esprit humain, à respecter sa liberté, à constater les lois qui la règlent et les systèmes fondamentaux qui émanent de ces lois , à perfectionner sans cesse ces divers systèmes l'un par l'autre, sans tenter d'en détruire aucun , en recherchant et en dégageant

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