‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 66 sur 141 · PRÉFACE DE LA TRADUCTION DE TENNEMANN · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA TRADUCTION DE TENNEMANN

la portioo immortelle de vérité que châcvn d'eux renferme ^ et par laquelle chacun d'eux est frère de tous les autres et fils légit'me de Tesprit humain. L'histoire de la philosophie eût suffi toute seule pour enfanter réclectisme , c'est-à-dire la tolérance philosophique , et, aussitôt que cette tolérance se fait jour, après le long règne du fanatisme , elle amèi^e nécessairement le besoin et le goût de l'étude approfondie de tous les systèmes.

Telle est la raison de l'importance que j'attache à l'histoire de la philosophie ; c'est là ce qui m'a engagé et soutenu dans tous les travaux que j'ai entrepris pour connaître moi-même et faire connaître aux autres certaines époques, certains systèmes, certains hommes. C'est encore là ce qui m'a déterminé, l'hiver dernier, avant d'entrer dans l'exposition et la discussion détaillée de toutes les écoles du xviii* siècle, à présenter à mes auditeurs, dans un cadre resserré, le tableau de toutes les écoles antérieures, modernes et anciennes, y compris noéme celles de l'Orient ; et je serais heureux si cette eourte introduction (i) pouvait éclairer l'obscur labyrinthe des systèmes et fournir à la philosophie coolemporaine quelques directions utiles. Mais je ne me dissimule pas que ce n'est point là une base suffisante à l'étude de l'histoire de la philosophie. Je me suis donc décidé à demander à l'Allemagne , si riche en travaux de ce genre, un ouvrage qui pût remplir mes mes et satisfaire les besoins de mon auditoire ; or, je n'en pouvais trouver un qui, tout compensé, jouit d'une réputation plus générale et plus méritée que celui de Tennemann.

Brucker est le père de l'histoire de la (^osophie; Tennemann est le véritable successeur de Brucker ; comme lui , il a consacré sa vie entière à l'histoire de la philosophie , et il a préludé à la composition de son grand ouvrage par «ne foule de dissertations spéciales, qui attestent ces études détaillées dans lesquelles seules peut se former l'esprit critique et se fonder l'alliance féconde de la philologie et de la philosophie. Comme Brucker, Tennemann a donné une histoire complète de la philosophie qu'il a conduite jusqu'à son temps ; comme lui encore , il a fait de ce long ouvrage un abrégé plein et substantiel qui le reproduit dans ce qu'il a de plus excellent , avec cet avantage de ne point accabler l'intelligence sous un Irop grand nombre de détails, tout en lui fournissant des données solides sur lesquelles elle peut s'appuyer avec confiance. C'est cet abrégé que je présente au public français.

Je me suis déjà expliqué ailleurs (%) sur Tennenaann, sur ses mérites et ses défauts. En résumé , ses

(t) Leçons de 1839.

mérites sont : 1^. l'érudition, la connaissance des sources , des monuments originaux où sont déposés les systèmes, et des travaux de tous les temps et de tous les pays auxquels ces systèmes ont donné lieu ; ^ la critique , l'emploi raisonné des matériaux amassés par l'érudition , le discernement des sources pures et de celles qui le sont moins , la prudence qui ne s'appuie que sur des textes certains , bien examinés et bien constitués ; 5^ l'intelligence philosophique arrivée assez haut dans la science ellemême pour voir clair dans son histoire. Tennemann est assez fort pour être impartial : il veut l'être et il l'est généralement; toutefois son impartialité historique pourrait être plus grande encore ; car sa philosophie pourrait être plus élevée. Tennemann est un élève de Kant ; et l'école de Kant est une grande école sans doute , mais ce n'est enfin qu'une école particulière, trop étroite encore pour comprendre et dominer tous les systèmes philosophiques. Ce n'est guère, comme je crois l'avoir déjà dit, que l'école écossaise élevée à sa plus haute puissance. Ce qui caractérise la philosophie de Kant est d'avoir séparé fortement l'ontologie et la psychologie , dVoir placé le fondement de toute spéculation philosophique dans l'étude préalable de la faculté de connaître et de ses lois* Voilà bien en effet le point de départ de la philosophie, mais son point de départ seulement et non pas sa fin. Il faudrait aller du point de départ à Ui fin, de la critique de la raison aux objets de la raison, aux êtres ; mais Kant s'est si bien établi dans le point de départ, dans la psychologie, qu'il reste en route et n'arrive que par des détotu^ et plus ou moins légitimement à une ontologie incertaine. Antîsensualiste en psychologie, il est presque sceptique en ontologie, et dans la théodicée il est si loin du mysticisme qu'il est presque injuste à son égard et ne le comprend pas. Tel est aussi à peu près Tennemann. 11 s'arme d'une sévérité excessive toutes les fois qu'il arrive à des systèmes auxquels sa mesure psydiologique s'applique moins aisément, et qui lui présentent des parties ontologiques dont il ne se rend pas bien compte, un mysticisme réel ou même la seule apparence du mysticisme. Il eût été désirable que cet habile homme eût vu et jugé de plus haut les systèmes philosophiques ; mais il s'en faut qu'il tombe jamais dans la partialité et rinjustice, et il est difficile de reproduire avec plus de fidélité et de précision les vrais caractères des systèmes et leurs tendances générales. D'ailleurs, je l'avoue, j'aime mieux que Tennemann pèche par un excès de sévérité psychologique que par le défaut contraire , la trop grande facilité à s'engager sans criti-

(I) Leçons de 1828. Introduction à Tbistoire de la philosophie, leçon 12*.

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

que daoft les voies périlleuses de Tontologie. La psychologie n'est pas la philosophie tout entière, mais c'en est le commencement légitime ; de même Touvrage de Tennemann n'est pas le dernier terme de l'histoire de la philosophie, mais c'en est une base excellente. Tel qu'il est, il me parait parfaitement couTcnir à l'état de la philosophie parmi nous , et pouvoir concourir efficacement, par ses qualités et par le défaut môme que je viens de signaler, à la régénération des études philosophiques, régénération dont la condition première est une forte culture de la psychologie, l'importance de la psychologie dans la science et dans l'histoire dût-elle être d'abord un peu exagérée.

Comme l'esprit philosophique de l'ouvrage de Tennemann rappelle trop l'école à laquelle l'auteur appartient , de même les formes de cet ouvrage rappellent trop aussi les formes, la terminologie et la langue de la philosophie kantienne. Or, si je suis loin d'approuver de tout point la langue de cette philosophie prise en elle-même , je l'approuve bien moins encore transportée dans l'histoire. Elle n'est point assez simple et assez générale pour traduire tous les systèmes ; mais enfin elle est précise , et par conséquent suffisamment claire. Il ne faut pas oublier non plus que ce livre est un manuel fah-pour être étudié, et non pour être parcouru légèrement ; il est partout substantiel , concis, sévère; il repousse ki curiosité superficielle ; il ne peut profiter qu'entre les mains du travail et de la patience.

Le succès de ce manuel a été tel en Allemagne , que , publié pour la première fois en 181â , Tauteur fut obligé d'en donner une seconde édition dès 1815, déjà fort améliorée ; et il en préparait une troisième lorsque la mort vint interrompre ses travaux. Heureusement les matériaux qu'il avait rassemblés furent confiés à un homme très-capable de les bien employer, M. Am. Wendt, alors professeur à Leipsig , aujoui^

d'hui professeur à GcetUngoe, qui rendit cette troisième édition de i8â0 supérieure à la précédente. Ces améliorations se sont encore considérablement accrues dans la quatrième édition qui parut en i 825. Les notes laissées par Tennemann étendaient déjà l'exposition de quelques systèmes , par exemple celle des systèmes allemands qui sont venus après celui de Kant. M. Wendt a lui-même ajouté quelques articles sur plusieurs phi* losophes de son pays qui vivent encore. J'ai gardé de ces articles la partie Ûbliographique , pour donner à la France une idée de la philosophie allemande contemporaine ; mais j'ai supprimé l'exposition des doctrines, comme beaucoup trop courte pour être intelligible ailleurs qu'en Allemagne , et comme sujette k erreur et à«changement , les doctrines de ces philosophes se modifiant et se développant sans cesse. C'est la mort qui fait entrer un hoDune dans le domaine de l'histoire ; on ne peut bien le juger que quand il a fait toute son œuvre. Je n'ai excepté que M. Sehelling, une grande renommée ayantà peu près les droits de Ui mort«

C'est sur la quatrième et dernière édition que cette traduction a été faite. Je saisis cette occasion pour remercier publiquement mon ami et ancien coUègue à l'école normale, M. Yiguier, qui a bien voulu m'aider dans cette tâche ingrate. Il n'y a que les personnes qui connaissent l'original qui pourront se faire une idée de la peine que nous a coûté cette traduction, tout imparfaite qu'elle est encore.

Je t€|mine en ofirant ce manuel à la jeunesse qui fréquente mes leçons. Puisse-t-il nourrir en elle l'amour de la vraie philosophie, le goût de la réflexion et de l'étude, et ces habitudes laborieuses et viriles qui seules en tout genre assurent les véritables succès , et seules peuvent préparer Ui génération nouvelle à remplacer dignement , sur la scène du monde , la forte génération qui l'a précédée , qui a fait ou qui a vu de si grandes choses»

INTRODUCTION

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