‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 67 sur 141 · MARS · texte numérisé non relu

MARS

Quelques mois après la mort de H. Haine de Biran , H. Laine, l'ami le plus intime et rexécuteur testamentaire de l'honorable défunt, voulut bien me char^

ger de reconnaître et d'examiner tous les papiers déposés entre ses mains. Voici la note dans laquelle je consignai les résultats de ce scrupuleux inventaire :

INTRODUCTION AUX OEUVRES POSTHUMES DE M. MAINE DE BIUAN

c Dans un premier travail, qui a été fait chez M. Laioé par le secrétaire de M. de Biran et par moi, nous avons séparé tous les papiers placés sous nos yeux en trois classes: la première renfermant les écrits politiques de M. de Biran, c'est-à-dire les brouillons de discours prononcés à la tribune de la chambre des députés , dei projets de rapport au conseil d'État, et des notes sur divers sujets d'adminisiration et de politique ; la deuxième , ses écrits philosophiques ; la troisième , des cahiers de souvenirs.

€ Tous les papiers de la seconde classe m ayant été remis, un examen attentif m'a fait reconnaître les ouvrages suivants :

c 1^ Le manuscrit du mémoire couronné par la classe des sciences morales et politiques de l'Institut sur V Influence de l'habiiude, mémoire qui est imprimé.

c 2<* Le manuscrit du mémoire couronné par la même classe sur la Décomposition de la pensée. Ce manuscrit, en assez bon état , compléterait aisément l'impression de ce mémoire qui avait été commencée, (Miis abandonnée.

c 3^ Le manuscrit du mémoire adressé à l'Académie de Berlin sur cette question : Y a^-il une aperception immédiate inleme ? En quoi diffère^*elle de la sensation? Ce manuscrit est entier, et l'écriture assez belle; mais M. de Biran a couvert les marges d'additions difficiles à déchiffrer, et qui , s'étendant souvent jusque dans le texte, le défigurent. Si i'op voulait imprimer ce mémoire , il serait sage de négliger les remarques marginales , et de s'attacher au texte primitif, que l'on ferait bien de collationner sur une copie qu'il faudrait faire prendre à Berlin du manuscrit original, déposé probablement dans les archives de l'Académie.

c 4<* Le manuscrit du mémoire couronné à l'Académie de Copenhague sur Ui question des Rapports du physique et du moral de Vhomme. Ce manuscrit est la minute de l'auteur , et il y en a une copie en assez mauvais état. Pour imprimer ce mémoire , il faudrait aussi se procurer une copie du manuscrit de Copenhague. L'ouvrage est long et de la plus grande importance.

5^ Plusieurs petits écrits de dates différentes; un discours inédit , tenu à l'Académie de Bei^erac, sans date; quelques notes, également inédites, destinées à une société philosophique qui s'était formée en iSH ; le brouillon de V Examen des leçons de M. Laromiguière , celui de l'article Leibnitz de la Biographie universelle ; des extraits en français du premier volume de mon édition de Proclus , avec un certain nombre de feuilles tout à fait en désordre et sans suite.

I 6^ Quelques morceaux qui ne sont point de

M. de Biran , et qui lui auront été communiqués ; rien d'important.

c 7^ Le travail dont s'occupait M. de Biran , dans les dernières années de sa vie , était la refonte de ses deux mémoires de Berlin et de Copenhague , dans un ouvrage dont il reste deux longs fragments parfaitement copiés : l'un sous le titre de Recherches sur une division des faits physiologiques et philosophiques, morceau complet; l'autre sans titre , ne commençant qu'à la seizième page, mais appartenant évidemment au même ouvrage dont M. de Biran m'a souvent entretenu.

€ 8® Un manuscrit intitulé : Considérations sur les rapports du physique et du moral, pour servir à un cours sur VaUénalion mentale , écrit composé à ma connaissance entre i82i et 1822, divisé en deux parties avec une table des matières et un avant-propos ; le lout fort bien copié et prêt pour l'impression. Cet ouvrage est , à mon sens , la meilleure pièce de Fauteur et la dernière expression de sa pensée. L'avantpropos très-bien fait contient une espèce d'histoire de ses travaux.

c Tel est le résultat de l'examen des papiers qui m^ont été remis par M. Laine. Ces divers manuscrits pourraient et devraient servir à une édition complète des OEuvres philosophiques de M. de Biran. Voici quelles seraient mes idées à cet égard :

c Cette édition pourrait avoir quatre volumes ; le premier contiendrait, avec une introduction sur la personne et les travaux de M. de Biran, les deux mémoires couronnés à l'Institut de France , dont l'un a été imprimé en totalité , et l'autre aux trois quarts ; le second volume , les deux mémoires de Beriin et de Copenhague , tels qu'ils ont été composés d'abord ; le troisième , les deux morceaux dont il a été parié à l'article 7, comme fragments importants d'un tout inachevé; le quatrième, le traité des Rapports du physique et du moral , avec les meilleurs des petits écrits mentionnés dans l'article 5.

c S'il y avait quelque obstacle à cette édition complète , on pourrait au moins imprimer immédiatement le dernier ouvrage de M. de Biran , savoir : les Considérations sur les rapports du moral et du physique. Il est certain que l'intention de M. de Biran était de publier cet ouvrage le plus tôt possible ; le manuscrit, comme je l'ai dit , est visiblement préparé pour l'impression ; sa publication serait un véritable service rendu à la philosophie et une pierre d'attente au monument que méritent les travaux de M. de Biran. Paris, 15 août i 824. >

Ni l'une ni l'autre de ces deux propositions souvent renouvelées ne fut acceptée , et je dus rendre les papiers qui m'avaient été confiés , excepté le manuscrit des Rapports du physique et du moral que

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

M. Lamé voulut bien me permettre de garder, et qui me paraissait pouvoir suffire , à tout événement, avec VExatnen des leçons de M. Laramiguière et l'article sur Leibnitx , à sauver du naufrage la mémoire de M. de Biran. C'est cet écrit que je me hasarde à publier aujourd'hui. Je le considère comme le résumé de tous les ouvrages de Tauteur. Non-seulement il en renferme toutes les idées fondamentales , mais il en reproduit même les meilleurs chapitres intégralement ou en abrégé. 11 est dégagé de ces tâtonnements laborieux qui , dans les premiers mémoires , attestent la fermentation un peu confuse d'un esprit qui invente et l'embarras d'un penseur qui cherche sa route et ne l'a point trouvée. Ici M. de Biran , arrivé à son entier développement , pose son but plus nettement , et y marche d'un pas plus ferme. C'est son dernier mot sur le sujet constant des méditations de toute sa vie. J'y ai joint VExamen des leçons de M. Laramiguière et l'article Leibnitz , où la main d'un maître est si sensiblement empreinte , ainsi qu'une Réponse à des objections qui lui avaient été faites par notre savant ami M. Stapfer. Cette Réponse suppose une théorie parfaitement arrêtée. Je ne crains donc pas d'affirmer que ce volume renferme M. de Biran presque tout entier. Le voilà tel que je l'ai connu ; et à défaut d'une édition complète de tous ses ouvrages , qui eût été si désirable, cette publication le présente à l'Europe philosophique à peu près tel qu'il aurait pu s'y présenter lui-même.

Puisque je lui sers d'introducteur, il me semble que je ne puis me dispenser de placer ici quelques mots qui aident le lecteur à s'orienter dans ce volume et dans une doctrine compliquée et obscure en apparence, et pourtant très-simple dans son principe et son caractère général.

Le premier mérite de cette doctrine est son incontestable originalité. De tous mes maîtres de France (i), M. de Biran, s'il n'est pas le plus grand peut-être, est assurément le plus original. M. Laromiguière , tout en modifiant Condillac sur quelques points , le continue. M. Royer-Collard vient de la philosophie écossaise, qu'avec la rigueur et la puissance naturelle de sa raison il eût infailliblement surpassée , s'il eût suivi des travaux qui ne sont pas la moins solide partie de sa gloire. Pour moi , je viens à la fois et de la philosophie écossaise et de la philosophie allemande. M. de Biran seul ne rient que de lui-même et de ses propres méditations.

Disciple de la philosophie de son temps , engagé dans la célèbre société d'Auleuil , produit par elle

(i) Voyez la 2« préface des Fragments philosophiques.

{%) Il fut nommé d'abord sous-préfet à Bergerac, dans le département de la Dordogne, son pays; puis membre du corps législatif, où il fit partie de la fameuse commis-

dans le monde et les affaires (t) ^ après avoir débuté sous cet auspices par un succès brillant en phik)sophie , il s'en écarte peu à peu sans aucune influence étrangère ; de jour en jour il s'en sépare davantage , et il arrive enfin à une doctrine diamétralement opposée à celle à laquelle il avait dû ses premiers succès.

En l'an viii (1800) , la classe des sciences morales et politiques de l'Institut où régnait l'école de Condillac, mit au concours, pour prix de philosophie, VInfluence de Vhabilude sur la faculté de penser. Maine de Biran traita ce sujet dans la doctrine qui dominait , mais avec la finesse d'observation qui déjà le caractérise. Son mémoire fut couronné en 1802. C'est le livre de VHabitude qui fit à cette époque la réputation de l'auteur.

Voilà , ce me semble , un homme bien engagé dans un système et par l'amour-propre et par la reconnaissance.

Dans Tan xi (1805) , la même classe proposa pour sujet de prix la question suivante : c Comment on doit décomposer la faculté de penser et quelles sont les facultés élémentaires qu'on doit y reconnaître. » Maine de Biran concourut encore. Les mêmes juges attendaient du même concurrent les mêmes principes. Loin de là, Maine de Biran fit à cette question une réponse qui trahissait une direction nouvelle.

Que s'éuit-il passé dans l'esprit du jeune lauréat? Quelle lumière lui était venue, et de quel c6té de l'horizon philosophique? Elle n'avait pu lui venir ni de l'Ecosse ni de l'Allemagne ; il ne savait ni l'anglais ni l'allemand. Nul homme, nul écrit contMnporain n'avait pu modifier sa pensée ; elle s'était modifiée elle-même par sa propre sagacité. A force de méditer la doctrine du jour, le disciple de Cabanis et de Tracy avait fini par en entrevoir l'insuffisance , par sentir le besoin et reconnaître la réalité d'un élément essentiellement distinct de la sensation. C'était une sorte de défection; et ce qui honore singulièrement les juges et témoigne en eux d'un sincère amour de la vérité , c'est qu'ils couronnèrent en 1805 le nouveau mémoire qui , sous les formes les plus polies , leur annonçait un adversaire. Ce fait m'a paru trop honorable à la philosophie pour ne pas être mentionné.

Le germe contenu dans ce mémoire. Haine de Biran a passé sa vie entière à le développer.

Dans ce mémoire il n'y a qu'une seule idée , et Maine de Biran n'a jamais eu que celle-là. Cette idée , confuse encore et timidement avancée dans le mémoire de i 805 , il la reproduit déjà plus dégagée et plus pré-

sion, que composaient avec lui MM. Laine, Raynouard , Galiois et Flaugergues. Sous la restauration , il fut député et conseiller d'Éut. U éuit correspondant de l'Institut de France et de TAcadémie de Berlin.

INTRODUCTION AUX OEUVRES POSTHUMES DE M. MAINE DE BIRAN

cîse dans le mémoire côurooDé en i807 à VAcadémie de Berlin (i); sur raperception immédiate interne, comme distincte de la sensation ; il la reproduit , de plos en pins nette et vive , dans le mémoire couronné pins tard à TÂcadémie de Copenhague , sur les rapports du physique et du moral. Depuis , tous ses écrits n'ont été que des remaniements de ces trois mémoires. Quelle est donc Fidée qui a suffi à toute cette vie , à toute une destinée philosophique !

Cette idée n'est pas autre chose que la réintégration de rélément actif avec le cortège entier de ses conséquences.

La philosophie régnante engendrait successivement tontes nos facultés, comme toutes nos idées, de la sensation, qu'elle expliquait par l'excitation du cerveau produite parles impressions faites sur les organes. L'homme n'était plus qu'un résultat de l'oi^anisation, et toute la science de l'homme un appendice de la physiologie. Maine de Biran a successivement démontré que ce n'était là qu'un amas d'hypothèses , et qu'en revenant à l'observation et à rexpérience , on trouvait parmi les faits réels qui doivent composer une vraie science de l'homme, un fait tout aussi réel que les antres, qui se mêle sans doiite à la sensation, mais qni n'est point explicable par elle, qui a des conditions organiques, mais qui est distinct et même indépendant de l'organisme, à savoir, l'activité; et cette activité , il l'a discernée de tout ce qui n'est pas elle ; il a remonté à sa source ; il Ta suivie dans tous ses développements ; il lui a restitué son rang dans la vie intellectuelle ; et de cet ensemble d'idée et de vues est sortie une théorie plus ou moins étendue, mais profonde , très-vraie en elle-même , indestructible dans ses bases , et qu'une philosophie complète doit recueillir et mettre à sa place.

Voici la série des vérités expérimentales dans lesquelles on peut renfermer cette théorie. Je suis forcé d^xprimer ici ces vérités dépouillées des observations qui les expliquent, et que l'on trouve abondamment dans les écrits de M. de Biran :

i» La vraie activité est dans la volonté ;

2* La volonté c'est la personnalité et toute la personnalité , le MOI lui-même ;

3^ Vouloir c'est causer , et le moi est la première cause qui nous est donnée.

Ces trois points sont le fond de la théorie de M. de Biran; ils sont contenus dans un seul et même fait, que chac\]ui de nous peut répéter à tous les instants, l'effort musculaire.

(i) A parler rigoureasement, le mémoire de M. de Biran eut seulement ^accessit ; mais I*Académie exprima ses regrets que, le mémoire qui lui avait été envoyé étant anonyme, cette circonstance rempêch&t d'accorder an prix à ranteur. Le prix fut décerné à M. Suabedissen, qui de-

Dans tout effort musculaire il y a : i<> une sensation musculaire plus ou moins vive , agréable ou pénible ; ^^ l'effort qui la produit. La sensation musculaire ne vient pas seulement à la suite de l'effort ; la conscience atteste qu'elle est produite par l'effort , et que le rapport qui les lie n'est pas un rapport de simple succession , mais un rapport de la cause à l'effet. Et il n'y a besoin ici ni du raisonnement , ni même du langage : pour apercevoir l'effort musculaire, il suffit de le produire. Nous pouvons bien ignorer comment l'effort produit la sensation , mais nous ne pouvons pas douter qu'il ne la produise ; et quand même nous saurions comment il la produit , nous ne saurions pas avec plus de certitude qu'il la produit : notre conviction n'en serait pas même augmentée. Mais nul ne fait effort qui ne veut le faire, et il n'y a pas d'effort involontaire. La volonté est donc le fond de l'effort, et la cause est ici une cause volontaire. D'autre part, c'est nous qui faisons l'effort ; nous nous l'imputons certainement à nous-mêmes , et la volonté qui en est la cause est notre volonté propre. La personne , la volonté , la cause , sont donc identiques entre elles. Le moi nous est donné dans la cause et la cause dans le vouloir. Otez le vouloir, c'est-à-dire l'effort , il n'y a plus rien , et le fait entier disparaît.

Ce fait profondémont étudié et amené à une évidence irrésistible, est le principe de la théorie de M. de Biran. Cette théorie éclaire de toutes parts et la philosophie et l'histoire de la philosophie.

D'abord, sans sortir du fait même de l'effort musculaire , déjà on y puise de vives lumières. Le moi y étant sous le type de la volonté , et la liberté étant le caractère même de la volonté, la liberté du moi est identique à son existence et immédiatement aperçue par la conscience. La voilà donc placée au-dessus de tous les sophismes , puisqu'elle est soustraite au raisonnement.

Il en est de même de la spiritualité du moi. Au lieu de tant de raisonnements qui ne valent guère mieux pour que contre, la spiritualité du moi nous apparaît ici dans son unité et son identité, unité et identité qui sont encore des aperceptions immédiates de conscience. Dans la continuité de l'effort, lé moi se sent toujours vouloir ot toujours agir ; et il se sent la même volonté et la même cause , alors même que les effets voulus et produits varient. Ce moi identique et un , distinct de ses effets variables , ne tombe ni sous les sens ni sous l'imagination; il s'aperçoit lui-même directement dans la continuité de son activité qui est

puis s'est fait connaître honorablement en philosophie. Voyez les Mémoires de l'Académie de Berlin , i804- iSif , page 8. L'année où le prix fut décerné est 1807 et non pas 1809, comme le dit M. de Biran dans sa préface, page 5.

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

pour lui la continuité même de son existence ; il existe donc incontestablement pour lui-même d'une existence qui échappe à Fimagination et aux sens : c'est h Texistence spirituelle. Nul raisonnement ne peut procurer cette certitude « comme aussi nul raisonnement ne peut ni la détruire ni Tébranler.

Voilà donc le spiritualisme rétabli dans la philosophie sur la base même de Texpérience ; mais ce n'est pas un spiritualisme extravagant et sans rapport avec le monde que nous habitons ;> car Fesprit que nous somme^, le moi nous est donné dans un rapport dont il forme le premier terme, mais dont le second terme est une sensation, et une sensation qui se localise dans tel ou tel point du corps. Ainsi, Fesprit nous est donné avec son contraire, le dehors avec le dedans, la nature en même temps que Fbomme.

Condillac et ses disciples expliquent toutes nos facultés par la sensation, c'est-à^ire par Félément passif. Pour eux, Fattention est la sensation devenue exclusive ; la mémoire , une sensation prolongée ; Fidée, une sensation éclaircie. Mais qui éclaircit la sensation pour la convertir en idée? Qui retient ou rappelle la sensation pour en faire un ressouvenir? Qui considère isolément la sensation pour la rendre exclusive? Si la sensibilité a sa part dans nos facultés, la volonté y a la sienne aussi. Une sensation devenue exclusive par sa vivacité propre n'est pas Fattention qui s'y applique, et sans laquelle plus la sensation serait exclusive et moins elle serait aperçue. La sen» sation sollicite souvent la volonté ; mais loin de la constituer, elle Fétouffe, quand elle prédomine. Il y a sans doute des souvenirs qui ne sont que des échos de la sensation , des images qui reviennent involontairement sous les yeux de l'imagination ; c'est là la mémoire animale en quelque swte ; mais il y a une autre mémoire où la volonté intervient. Souvent nous allons chercher dans le passé tel souvenir qui nous échappe, nous le ranimons à moitié évanoui, nous lui donnons de la précision et de la consistance, et il y a une mémoire volontaire comme il y a une mémoire passive. La conscience elle-même, qui semble ce qu'il y a de plus involontaire, la conscience a pour condition un degré quelconque d'attention ; or l'attention c'est la volonté. Dans le berceau même de la vie intellectuelle, nous trouvons donc la volonté; nous la trouvons partout où nous sommes, partout où est déjà la personne humaine, le moi.

Si la volonté explique presque toutes nos facultés , elle doit expliquer presque toutes nos idées. La plus féconde de toutes , celle sur laquelle repose la meta physique, est assurément Fidée de cause : ici ce n'est plus une hypothèse , c'est Fidée la plus certaine recueillie dans un fait primitif, évident par lui-même, la volition. Par là le faux dogmatisme est frappé à sa

racine aussi bien que le scepticisme , et la lumière la plus haute se trouve empruntée à la source la plus pure, celle de l'expérience intérieure.

Dès que la volonté est bien conçue comme la personnalité elle-même, une foule de questions curieuses et obscures , sur lesquelles on dispute depuis longtemps, s'échircissent. On cherche encore l'explication du sommeil et de la veille, qui souvent se ressemblent si fort. Le somnambulisme est devenu un des problèmes de notre époque. La controverse dure encore sur la nature des animaux , et plusieurs écrits célèbres (i) sont loin d'avoir terminé le débat du vrai caractère de la folie. Toutes ces questions se résolvent d'elles-mêmes dans la théorie de M. de Bîran. La veille, c'est le temps de la vie pendant lequel s'exerce plus ou moins la volonté ; le sommefl, dans ses degrés divers, est l'affaiblissement de l'état volontaire; le sommeil absoki en serait FaboMtion complète. Le sonn nambulisme est un état où la Tolonté ne tient phis les rênes, et où toutes nos facultés, surtout l'imagination et les sens, ont encore leur exercice, mais leur exercice déréglé, sans liberté, sans conscience, et, par conséquent, sans mémoire. Pour concevoir Fanimal ^ il suflit à Fhomme de faire abstraction de sa volonté et de se réduire à la sensibilité et à Fimagination. Tout ce qui n'est pas volontaire en nous est animal , et l'homme retombe à l'éUt d'animalité toutes les fois qu'il abdique l'empire de lui-même. Comme beaucoup d'hommes sommeillent pendant la veille ordinabre, ainsi nous sommes des animaux pendant une très-grande partie de notre vie. Enfin , qu'une cause quelconque, morale ou physique, détruise notre liberté, cette liberté étant précisément notre vraie personnalité, le même coup qui frappe la liberté en nous, emporte l'homme , et ne kïsse qu'un automate où s'exécutent encore les fonctions organiques et même intellectuelles, mais sans que nous y participions, sans que nous en ayons ni la conscience ni la responsabilité. Nous devenons comme étrangers à nous-mêmes : nous sommes hors de nous; c'est là l'aliénation {alienui à ie),\tiL démence {amens, àmenie), la folie dont les divers degrés sont les degrés mêmes de la perte de la liberté.

Que d'absurdités n'a-t-on pas enUssées sur la question du langage et des signes? L'école théologique, pour abaisser l'esprit humain , prétend que Dieu seul a pu inventer le langage! Mais la difficulté n'est pas d'avoir des signes : les sons, les gestes , notre visage, tout notre corps, expriment nos sentiments instinctivement et souvent même à notre insu : voilà les données primitives du langage , les signes naturels que Dieu n'a faits que comme il a fait toutes choses. Main-

(i) Voyei les Traités de Pinel et de M. Broussais.

INTRODUCTION AUX OEUVRES POSTHUMES DE M. MAINE DE BIRAN

tenant, pour conYertir ces signes naturels en yéritables signes et instituer le langage, il faut une autre condition : il faut qu'au lieu de faire de nouveau tel geste, de pousser tel son instinctivement comme la première fois, ayant remarqué nous-mêmes que d'ordinaire ces mouvements extérieurs accompagnent tel ou tel mouvement de Tàme, nous les répétions volontairement, avec rintention de leur faire exprimer le même sentiment. I^ répétition volontaire d'un geste ou d'un son produit d'abord par instinct et sans intention, telle est l'institution du signe proprement dit, du langage. Cette répétition volontaire est la convention primitive sans laquelle toute convention ultérieure avec les autres hommes est impossible ; or il est absurde d'employer Dieu pour faire celte convention première à notre place : il est évident que nous seuls pouvons faire celle-là. L'institution du langage par Dieu recule donc et déplace la difficulté et ne la résout pas. Des signes inventés par Dieu , seraient pour nous non des signes , mais des choses qu'il s'agirait ensuite pour nous d'élever à l'état de signes , en y attachant telle ou telle signification. Le langage est une institution de la volonté, travaillant sur l'instinct et la nature. Mais ôtez la volonté, il n'y a plus de répétition libre possible d'aucun signe naturel , il n'y a pins de vrais signes possibles, et la sensibilité toute seule n'explique pas plus le langage que l'intervention de Dieu. Enfin ôtez la volonté, c'est-à-dire le sentiment de la personnalité , la racine du je est enlevée ; il n'y a plus de sujet, ni par conséquent d'attribut; il n'y a plus de verbe, expression de l'action et de l'existence : il n'est pas plus au pouvoir de Dieu qu'il n'appartient aux sens et à l'imagination , de nous en suggérer la moindre idée.

La théorie de M. de Biran touche à tout, renouvelle tout, jusqu'à l'histoire des systèmes philosophipbes; j'entends l'histoire des systèmes modernes, les seuls dont s'occupât la philosophie française à cette époque.

M. de Biran est le premier en France qui ait réhabilité la gloire de Descartes , presque supprimée par le xvHi*' siècle , et qui ait osé regarder en face celle de Bacon. Le précepte fondamental de Bacon est de faire abstraction des causes et de s'en tenir à la recherche des faits et à l'induction des lois ; et cela suffit ou peut suffire jusqu'à un certain point dans les sciences physiques; mais, en philosophie , né^iger les causes, c'est, négliger les êtres; c'est, par exemple, dans l'étude de l'homme, faire abstraction du fond même de la nature humaine , de la racine de toute réalité , du MOI, sujet propre de toutes les facultés qu'il s'agit de reconnaître , parce qu'il est la cause de tous les actes dont ces facultés ne sont que la généralisation. C'est Bacon qui , en détournant la philosophie de la

recherche des causes, l'a séparée de la réalité , et Ta condamnée à des observations sans profondeur et à des classifications artificielles. Locke , qui admettait deux sources d'idées, la sensation et la réflexion , eût pu , s'il eût été fidèle à sa théorie , trouver dans la réflexion toute la vie intellectuelle et morale de l'homme ; mais il emprunte beaucoup moins à la réflexion qu'à la sensation. Bientôt, entre les mains de Condillac, la réflexion devient une simple modification de la sensation , et l'homme de la sensation sans activité véritable , sans volonté , sans puissance propre , sans personnalité , n'est plus qu'un fantôme hypothétique , une abstraction , un signe. De là le nominalisme de M. de Tracy, ou bien encore cette physiologie systématique qui , poursuivant dans l'organisation les classifications à moitié verbales d'une idéologie arbitraire , n'aboutit qu'à fonder des hypothèses sur des hypothèses. M. de Biran a été le premier et le plus solide adversaire de toute l'école sensualiste et physiologiste , dont il a mis à nu la fausse méthode et les chimériques prétentions.

Descartes est pour lui le créateur de la vraie philosophie. En effet : Je pense ^ donc je suis, est et sera toujours le point de départ de toute saine recherche philosophique. La pensée, le cogito de Descartes, est la conscience dans notre moderne langage. Descartes a très-bien vu que la conscience seule éclaire à nos yeux l'existence et nous révèle notre personnalité. Son tort est de n'avoir pas recherché et de n'avoir pas su reconnaître la condition de toute vraie pensée , de toute conscience , et à quel ordre de phénomènes est attaché le sentiment de la personnalité. Si au lieu de dire vaguement : Je pense, donc je «uû. Descartes eût dit : Je veux , donc je suis , il eût posé d'abord un moi , cause de ses actes , au lieu d'une àme substance de ses modes , une personnalité , non-seulement distincte comme la pensée de l'étendue, mais douée d^e énergie capable de suffire à l'explication de toutes ses opérations et de toutes ses idées, sans qu'on ait besoin de recourir à l'intervention divine ; et il eût arrêté peut-être l'école cartésienne sur la pente glissante qui entraine tout spiritualisme au mysticisme. Mais une fois la nature propre du moi et sa puissance causatrice méconnues, il était assez naturel que Malebranche appelât à son secours l'efficace divine pour expliquer des opérations inexplicables par la seule pensée , et que Spinosa rapportât à une substance étrangère, ainsi que l'étendue , une pensée sans volonté , puissance , sans individualité réelle.

Le point de vue de M. de Biran l'élevait naturellement à l'intelligence de celui de Leibnitz. Aussi s'est- il complu à remettre en honneur ce grand nom. Pour la première fois en France, depuis un siècle, ce nom qui ne semblait plus appartenir qu'aux sciences

mathématiqaes, reparut avec éclat dans la philosophie ; et la monadologie, jusque-là reléguée parmi des hypothèses surannées par Fécole la plus hypothétique qui fut jamais f de nouveau examinée à la lumière de la vraie méthode , fut déclarée contenir plus de vérités d'expérience que toute la philosophie du xvm® siècle. Il est curieux de voir M. de Biran retrouver toutes ses idées dans quelques phrases de Leibnitz. En voici une, par exemple , que M. de Biran a plusieurs fois citée , et qu'en effet la plus longue méditation épuiserait difficilement :

c Pour éclaircir Tidée de substance, il faut remonter f à celle de force ou d'énergie... La force active ou f agissante n'est pas la puissance nue de l'école ; il ne 1 faut pas l'entendre en effet , ainsi que les scolasti- 4 ques, comme une simple faculté ou possibilité d'agir,

< qui , pour être effectuée ou réduite à l'acte, aurait

< besoin d'une excitation venue du dehors , et comme c d'un slimului étranger. La véritable force active c renferme l'action en elle-même; elle est entéléc chie, pouvoir moyen entre la simple faculté d'agir

< et l'acte déterminé ou effectué : cette énergie con- € lient ou enveloppe l'effort (conalum involvil).

Cette phrase si riche et si pleine est cachée dans le coin d'un petit écrit , où Leibnitz ne se proposait pas moins que de réformer toute la philosophie en réformant la notion de substance , c'est-à-dire en donnant pour caractéristique à cette notion celle de cause, que, par des raisons (différentes. Descartes et Locke avaient presque également négligée ou méconnue (i)

Voici un autre passage d'un caractère moins absolu et moins élevé, qui semble appartenir à M. de Biran lui-même (s) : c La force peut être conçue très-distinctement (distinclè inUUigi) ; mais elle ne peut être expliquée par aucune image (non eœplicari maginabililer), i

4eibnitz distingue partout la pure impression orga nique, qui relève de la physique générale, la sensation proprement dite, qui constitue la vie animale et l'aperception de conscience , qui cmistitue la vie intellectuelle. Il caractérise parfaitement cette apercepiion de conscience , ou c connaissance réflexive de notre état intérieur, connaissance qui n'est point donnée à toutes les âmes , ni toujours à la même âme (s). > Il parle ailleurs i d'actes réfléchis, en vertu desquels nous pensons l'être qui s'appelle moi... En nous pensant nous-mêmes, nous pensons en même temps l'être, la substance , l'esprit et Dieu lui-même , en concevant comme infini ce qui est fini en nous (*). »

(0 Opéra Leibn., éd. Diitens, tom. 2, pag. 18. De primae pbilosophise emeDdatione et notione snbstantise.

(i) Ib., 2« partie, p. 49. Dcips&natarâsWede vi insitâ, § 7.

(3) Ibid., I'* partie, p. 53. Principes de la nature et de la grâce.

Ainsi l'aperception de conscience nous donne la connaissance du moi , substance et cause tout ensemble , force simple, monade, qui se développe par l'activité, activité qui se manifeste par l'effort. C'est bien là la théorie de M. de Biran ; mais ce n'est encore que le commencement du système de Leibnitz; et ce système est , selon moi , bien plus solide qu'il i^e semble au premier coup d'œil. Ma conviction est que la psychologie la plus sévère, en partant de l'aperception de conscience, de la cause personnelle , de la monade MOI, peut arriver très-légitimement à un non-moi, dont la seule notion serait celle de cause impersonnelle , de force encore et par conséquent de monade , pour s'élever jusqu'à la cause des causes , la monade, première , de manière à justifier non-seulement le fondement de la monadologie , mais la monadologie tout entière , et peut-être aussi l'harmonie préétablie bien comprise. En effet , selon Ui monadologie , toutes les monades agissent et influent les unes sur les autres ; mais quelle est la nature de cette action ? Cest ici qu'il faut bien entendre Leibnitz. L'action d'une monade sur une autre ne peut pas aller jusqu'à changer la nature de cette monade , c'est-à-dire , dans le système donné, son activité propre, ce qu'elle devrait faire pour être la cause de ses déterminations. Elle n^est pas la cause de ses déterminations , mais seulement de ses perceptions , et , comme nous dirions aujourd'hui , de ses sensations. Les détermmations d'un être qui est une cause véritable, n'appartiennent qu'à lui; mais il n'en est pas ainsi de ses sensations : celles-ci lui viennent du dehors , et sont l'effet de l'action des autres êtres ou causes extérieures. Une saine philosophie peut très-bien maintenir tout cela. L'univers en agissant sur moi n'y produit aucune opération, aucune volition ; l'univers entier ne m'atteint qu'à travers l'organisme ; il ne peut donc me donner que des seasa^ tiens , lesquelles limitent mes opérations et ne les constituent pas , mais à l'occasion desquelles il arrive aussi que ma puissance personnelle entre en exercké et se développe , sans que jamais le monde extérieur puisse être appelé la cause de ce développement. Ici s'applique encore la grande maxime : Nihil e$t in inlelleetu quod non priiu fueril in sensu, nisi ipsê inlellectus : le moi, la cause personnelle et libre agit par sa propre vertu et obéit à ses propres lois. Il en est de même de la cause impersonnelle , du non-moi, de la nature extérieure qui a ses forces et ses lois aussi, que toute mon action ne peut pas changer. Je puis, il est vrai, modifier l'action des corps comme la leur

(4) ... Jclus réflexes,., quorfêm vi islud eogHamus quod ego appeUatur.,., nosmelipsos cogilanles de ente, subflanlid,., de immcUeriali el ipso Deo eogilamus,,, Principia philosopliiae, si^e thèses in gratiam principis Eugenii. Opéra Leibn., tom. 2, l'* partie, p. 2i.

INTRODUCTION AUX OEUVRES POSTHUMES DE M. MAINE DE BIRAN

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modifie la mîeiine ; mais ces modifications mêmes s'accomplisseBt en yertu des lois qai gouvernent les corps. Tons les êtres, toutes les forces agissent donc les unes sur les autres , mais dans certaines limites. Comme tontes les forces se ressemblent, leurs lois sont plus semblables aussi qu'on ne le pense, et parce qu'elles se ressemblent , elles s'accordent. Cette concordance, établie d'abord par celui qui a tout fait avec poids et mesure , est l^armonie préétablie. Ainsi entendue , rbarmonie préétablie est une conséquence de la monadologie ; tandis qu'autrement , si on suppose qu'elle exclut toute influence réciproque des monades , eue est en contradiction manifeste avec la monadologie , dont le principe est l'action perpétuelle des monades ; or cette action apparemment ne se dissipe point , et dans ses ^lets , elle forme nécessairement les perceptions des diverses monades, lesqudles perceptions sont leurs représentations et réflédiissent pour chacune d'elles l'univers entier. Il n'y a donc aucune contradiction , comme on l'a prétendu et comme l'a trop répété H. de Biran ; il y a au contraire une liaison intime entre la monadologie et l'harmonie préétablie. Peutêtre cette liaison n'est-elle pas assez marquée dans les ouvrages de Leibnitz , qui ne sont que des fragments ; mais elle ne pouvait pas ne pas exister dans cette vaste imtellîgence où la variété la plus riche s'alliait à la plus paissante unité. Les disciples n'ont jamais pu venir à bout de bien expliquer la pensée du maître , et ils ont fini presque par l'abandonner. On y revient aujourd'hui de toutes parts. Schelling , en décrivant rbarmonie des lois de l'esprit humain et des lois de la nature , ne se doutait pas qu'il ne faisait autre chose que développer une idée de Leibnitz ; et l'auteur de cet écrit , après avoir lu Leibnitz comme tout le monde, ne l'a compris qu'après être arrivé de son côté à peu près aux mêmes résultats par une autre méthode (i). Nous n'entendons guère que nos propres pensées. J'avoue encore qu'il m'a fallu l'éclectisme pour reconnaître et goûter la direction éclectique répandue dans tous les ouvrages de Leibnitz. A mesure que j'avance , ou crob avancer en philosophie , il me semble que je vois plus clair dans la pensée de ce grand homme , et tout mon progrès consiste à le mieux comprendre. M. de Biran , au point où il s'est arrêté , n'a bien saisi du système entier de Leibnitz que la partie qu'éclairait à ses yeux sa propre théorie ; mais cette partie est la clef de toutes les autres , et ceux qui pénétreront un jour plus avant dans le sanctuaire , ne devront point oublier que c'est M. de Biran qui les y a introduits , et qui a donné le flambeau qui illumine tout l'édifice. Mais s'il y a dans le dogmatisme de Leibnitz des

(0 Voyez le 8ytlèaie développé dans les Fragmenté philosophiques, t. I«% l'* el 2* préfaces, et dans le cours de philosophie de 1828.

hauteurs moins accessibles à la psychologie de H. de Biran , elle était singulièrement faite pour se mesurer avec avantage contre le scepticisme de Home et lui enlever son dernier retranchement, en réfutant d^une manière victorieuse le fameux Essai sur Vidée de pou- «otr(s). On sait que Locke, après avoir affirmé dans un chapitre sur Vidée de cause et d^ effet que cette idée nous est donnée par la sensation, s'avise, dans un chapitre différent sur la puissance, d'une tout autre origine, bien qu'il s'agisse au fond de la même idée ; il trouve cette origine nouvelle dans la réflexion appliquée à la volonté, et il prend pour exemple la volonté de remuer certaines parties de notre corps, volonté qui produit effectivement le mouvement et nous su^ère l'idée de pouvoir. Cette théorie de Locke est le germe de la théorie de M. de Biran ; j'en ai fait voir ailleurs les rapports et les différences (s). Hume n'était pas homme à accepter la première explication, et il a parfaitement établi que l'idée de cause ne peut pas venir de la sensation ; sur ce point il est accablant ; il a condamné à jamais le sensualisme au scepticisme. Examinant ensuite la seconde explication de Locke, il essaye d*en v^ir à bout comme de la première par une suite d'arguments très-spécieux , contre lesquels Reid s'est contenté de protester au nom du sens commun et de la croyance générale de l'humanité. Mais cette protestation ne pouvait être qu'une sorte d'acte conservatoire, en attendant un examen plus approfondi. Ces! cet examen qu'a institué M. de Biran. Il lutte corps à corps avec le redoutable sceptique , le poursuit dans tous ses replis , et lui oppose une analyse tout aussi déliée , mais plus solide que la sienne. Selon nous , cette alimentation ne laisse rien à désirer ni rien à répliquer. On ne peut pas mieux exposer la vanité de l'argumei/t fondamental de Hume qui a fait une si grande fortune , savoir , que pour être certain que notre volonté est la cause de tel ou tel mouvement des muscles , il faudrait connaître comment ce mouvement est produit , la nature de l'àme qui veut et qui cause , la nature du corps où l'effet volontaire a lieu , et le rapport de ces deux natures entre elles. M. de Biran montre à merveille quelle absurdité il y aurait de subordonner ainsi la certitude irrécusable des faits, et des faits les plus évidents de tous, ceux de conscience , à une certitude d'un tout autre ordre, qui probablement ne pourra jamais être obtenue, et qui, le fût-elle , ne pourrait rien ajouter à la promit ; car, quand je saurais comment je meus mon bras, je ne serais pas plus sûr que je le meus réellement. Mais celte polémique est trop serrée pour qu'il soit possible d'en détacher quelques anneaux ; il faut en em-

(s) Hume, Essais sur Ventendement, Essai septième, (s) Cours de 1829, tome 1, leçoD i9«.

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