‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 76 sur 141 · L'IMMORTALITÉ DE L*AME · texte numérisé non relu

L'IMMORTALITÉ DE L*AME

Mridtmmdie est avec Spînoea' le plus grand disciple de Descartes. Comme lui il a tiré des principes de leur commun maître les conséquences que ces principes renfermaient. Malebranche esta la lettre Spinosa chrétien. Voir tout en Dieu et considérer Dieu comme la cause première do tous nos mouvements, ou bien prendre Dieu comme le seul et unique être véritable dont tous les autres êtres ne sont que des accidents, n'est-ce pas au fond à peu près la même chose , et sinon la mtoe doctrine , du moins le même esprit? Comme Spinosa aussi, Malebranche a passé sa vie humble et souffirant dans une cellule , loin du monde et des affaires, occupé de Dieu seul , tout entier à Tétude, à la méditation, à la prière. On a donc de lui très-peu de lettres, et c'est ce qui donnera peut-être quelque prix à celle que nous allons faire connaître et qui se trouve à la bibliothèque du roi parmi les papiers de rOratoire , sans être cotée ni porter aucun numéro. Elle est adressée à un M. de Torssac qui nous est inconnu, sous la date du 21 mars 1695; elle roule d'ailleurs sur un sujet de la plus haute importance , l'immortalité de Tàme.

Userait assez curieux de comparer cette lettre avec le résumé du Phédon pour mesurer le progrès qu'a pu fiiire en deux mille'ans la solution de ce redoutable prohibe et les différences qui séparent, au milieu de tant de ressemblances, le Platon du paganisme et celui de l'Europe chrétienne. Mais bornons-nous à la pièce inédite que nous publions.

Voici les motifs donnés par Malebranche à celui qui le consulte pour croire à Timmortalité de l'âme.

I® Argument métaphysique : Le passage de l'être au néant est aussi incompréhensible que celui du néant à l'être.

^ Argument tiré de la révélation : Si la raison ne comprend pas l'anéantissement d'une substance, la foi atteste que Dieu veut que les àmcs subsistent : il nous Ta révélé.

5<* Allument moral , tiré de la justice de Dieu et du malheur des gens de bien en ce monde.

A" Nouvel argument métaphysique : 11 faut subsister éternellement pour comprendre Dieu qui est infini , sous la raison même de l'infini.

5<* Autre argument du même genre tiré de la nature même de Dieu et de sa providence qui n'aurait plus un objet infini et un caractère d'immutabilité , si l'âme n'était pas étemelle.

&* Dernier ai|;ument tiré du mystère de l'incamalion.

Voici la lettre elle-même :

A monsieur de Torssae.

21 mars 1093.

Je ne mérite point, monsieur, les manières obligeantes dont vous me traistez dans vêtre lettre , et je ne les regarde que comme des marques de vôtre honesteté et de vêtre bonté à mon égard. Je ne me crois point en état d'instruire les autres et surtout une personne aussi éclairée que je reconnois par vôtre lettre que vous estes. Hais je veux bien soumettre à vôtre jugement ce que je pense sur la question que vous me proposez.

Puisque le passage du néant à l'être est incompréhensible à l'esprit humain , on a suffisamment démontré l'immortalité de l'âme aux philosophes , lorsqu'on a prouvé que l'âme est une substance distinguée du corps; car naturellement il n'y a que les manières des êtres qui périssent. Mais lorsqu'on vient à reconnoltre par la foy que le monde a été tiré du néant, on en doit conclure que les substances y peuvent rentrer. Et cela est aussi très vrai , car il n'y a que Dieu qui soit nécessairement immortel et indépendant. Mais puisqu'on croit que le monde a été créé de rien par la volonté de Dieu, à cause que cette volonté nous a été révélée, il

faut croire aussi que Tàmc est immortelle parce que Dieu nous a révélé sur cela sa volonté.

f Puisque tout dépend de Dieu et que le monde n^cst point une émanation nécessaire de la Divinité , on ne peut donner de démonstration mathématique qu'il subsistera éternellement ; car les effets arbitraires n'ont pas avec leurs causes une liaison nécessaire comme les vérités avec leurs principes. Le monde dépend de la volonté de Dieu : il n'y a donc que Dieu dont on puisse sçavoir s'il veut qu'il dureélernellement. Il nous l'a révélé ; nous devons donc sur cela être contents. Que si on ne veut pas croire la révélation, qu'on se tienne donc à la raison qui trouve le passage de l'être au néant tout à fait incompréhensible. Ainsi de quelque c6té qu'on considère cette question, on la trouve résolue. Mais quoiqu'on ne puisse démontrer en rigueur l'immortalité de l'âme , ou que Dieu ne cessera jamais de vouloir que les âmes subsistent, on ))eut en donner de bonnes preuves. En voici quelquesunes qui me sont venues dans l'esprit. Vous en trouverez apparemment encore de meilleures :

i Dieu est juste, et les gens de bien sont plus malheureux en ce monde que les méchants. Donc il faut que nous subsistions après la mort afin que chacun reçoive selon ses œuvres. Oui , direz-vous , mais ce sera peut-être pour 20 ou 50 ans , après quoi Dieu nous anéantira. Je répons que Dieu agit toujours en Dieu , et qu'afin de récompenser et de punir en Dieu , il faut que nous soyons éternellement. Car nous sommes finis et nous ne pouvons recevoir une récompense infinie , digne de la grandeur et de la libéralité infinie de Dieu , que par la durée infinie de notre bonheur.

^^ Dieu ne peut nous avoir faits que pour lui , pour le connoltre par exemple. Or notre esprit est fini et Dieu est infini. Il faut donc que nous subsistions éternellement pour contempler les perfections divines; car à un esprit fini , il faut un temps infini pour voir un être infini.

5o La conduite de Dieu doit porter le caractère de ses attributs : car Dieu ne peut agir que selon ce qu'il est. La règle de ses volontés est dans sa propre substance; c'est l'ordre immuable de ses perfections. Or Dieu est sage et prévoit tout, il est immuable et constant ; mais si nous n'étions que pour un temps, sa conduite porteroit moins le caractère de son immutabilité et de sa prévoyance que si nous sommes pour toujours. Donc, etc. Enfin du côté de Dieu et de ses attributs, qui sont sa règle ou sa loi inviolable, je ne découvre rien qui le puisse pousser à vouloir que nous soyons pour un temps, car il ne faut pas juger de Dieu par nous-mêmes. Nous trouvons en nous des raisons de vouloir qu'on ne trouve pas en Dieu. Nous voulons selon ce que nous sommes , et Dieu selon ce qu'il est. Pour découvrir ces effets ou la conduite d'un agent ,

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES-

il faut consulter Pidée de cet agent et non pas nous consulter nous-mêmes; car naturellement nous humanisons, pour ainsi dire, toutes les causes, nous en jugeons par nous-mêmes.

Mais le grand dénoûment de la difficulté se tire de ce que le véritable dessein de Dieu c'est l'incarnation de son Fils. Car le monde comparé à Dieu n'est rien sans Jésus-Christ. Dieu n'a donc pu le vouloir créer qu'à cause que Jésus-Christ le sanctifie et le rend digne de sa majesté infinie. Mais Dieu trouve que rÉglise de Jésus-Christ a un tel rapport avec sa divinité, qu'il s'y complaît; et s'il s'y complaît, il ne cessera jamais d'aimer cette Église ; mais Dieu étant infini il conte (i) le monde par rapport à lui , et il ne peut s'y complaire. Tout cela , monsieur, demanderoit plus de discours que ne le permet une lettre , et j'en ai parlé amplement dans les ouvrages que je crois que vous avez lus, comme dans les Enireliens sur la Métaphysique , neuvième et dernier entretien , et ailleurs. C'est une chose fort ennuyeuse que de philosopher par lettres : on y perd beaucoup de temps et on n'avance guère. Apparemment, monsieur, vous avez pensé tout ce que je vous écris icy, et c'est plutôt pour vous donner une marque de soumission à vos ordres , que dans la pensée de vous apprendre quelque chose , que je vous ai écrit cette courte lettre , sur un sujet qui demanderoit un volume entier. Je suis avec bien du respect ,

c Votre très humble et très obéissant serviteur ,

c Malebranchc ,

€ Prêtre de V Oratoire. >

Par occasion , je reproduis ici une autre lettre de Malebranche qui appartient aussi à la bibliothèque du roi et qui a déjà été imprimée dans l'Isographie. Elle n'a ni date ni suscription. Mais on y annonce le livre du P. Lami contre Spinosa comme devant paraître; ce livre étant de 4696, la lettre doit être à peu près de cette époque , et par conséquent postérieure à celle que nous venons de transcrire.

A Paru, le II* Juillet.

< Je crois, mon révérend père, vous devoir donner avis que M. le marquis de L'Hôpital m'a envoyé son livre pour vous le faire tenir, et que je l'ai fait porter au messager il y a deux jours. Vous y trouverez de quoi vous occuper ces vacances , et je pense que vous en serez parfaitement content. Quand vous le remercierez, son adresse est à la rue de la Perle au Marais; car je serai apparemment aux champs quand vous le remercierez. Il me semble qu'il n'y a pas de nouvelles

(\) Sic.

DE LA PERSÉCUTION DU CARTÉSIANISME EN FRANCE

de littérature : mais on dit que la paix de Savoye est faite. Il ya parottre un livre du P. Lami, bénédictin , contre Spinosa. Le père de Bezunce (i) , qui est dans ma chambre, vous fait ses compliments. Aimez-moi toujours, mon R. P., autant que je vous honore.

I Malebranche, P. D. l'O. >

Je termine en avertissant les admirateurs de Malebranche qu'ils trouveront à la bibliothèque du roi , dans le fonds de TOratoire , aun<> 217, Touvrage imprimé et bien connu du marquis de L'Hôpital intitulé : Analyse des infinimenl peiiis , avec un bon nombre de remarques inédites de Malebranche, soit aux marges, soit sur des feuilles séparées. Parmi ces feuilles se trouve un extrait de vingt-quatre pages des réponses

de Varignon en 1700 et 1701 aux objection^que Rolle avait faites contre le calcul différentiel. Je n'oserais affirmer, mais pourtant j'incline à croire que cet extrait est de Malebranche lui-même qui était habile mathématicien , membre de l'Académie des sciences , et lié avec L'Hôpital et Varignon. Les réponses de ce dernier aux objections de Rolle sont-elles connues autrement que par cet extrait, et n'est-ce pas cet extrait lui-même que Montucla avait sous les yeux lorsqu'il parle de la réponse manuscrite de Varignon , sans indiquer la source où il a puisé ce document {Hisioire des mathémaiiques , t. lil, p., 5)? En tout cas, l'extrait de Malebranche est bien autrement étendu que celui de Montucla , et j'y renvoie ceux qui seraient curieux d'approfondir l'histoire de l'introduction du calcul différentiel en France.

Page 1