DE LA PERSÉCUTION
DU
CARTESIANISME EN FRANCE.
RAPPORT SUR DEDX PlkCES INÉDITES DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE DE PARIS, RELATIVES A L*BIST01RE DC CARTÉSIANISME, LD, LE t DÉCEMBRE 1857 , A L^ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POUTIQUES (S).
Messieurs ,
Je viens présenter à l'Académie deux pièces relatives au cart^ianisme , que j'ai découvertes à la bibliothèque royale de Paris. L'une est une simple feuille qui se trouvait éparse parmi d'autres papiers ; l'autre , un des nombreux morceaux du même genre et de la même époque que renferme le manuscrit n^ 599 du fonds de Saint-Germain des Prés. Il m'a paru , et j'espère que vous penserez avec moi , que rien de ce qui se
(I) Sic.
(s) Ce rapport était à peine achevé et lu à l'Académie , que de nouvelles recherches m*ont fait retrouver les deux pièces que je croyais inédites, la première dans V Avertissement de Saint-Marc au sujet de Varrét burlesque de Boileau, OEiivresde Boileau, édil. de Saint-Marc, 1747, I. III, p. 108, et la seconde dans une brochure estrémemement rare intitulée : Journal ou Relation fidèle de
rapporte à l'histoire de cette grande philosophie , que l'esprit humain doit à la France , ne peut être indifférent à la section de philosophie d'une académie française.
Ce ne sont ici que des détails, il est vrai , mais des détails inconnus et qui éclairent le fait important et resté très-obscur de la persécution dont le cartésianisme a été l'objet , après la mort de Descartes.
Quoi qu'on en ait dit. Descartes lui-même n'a jamais été persécuté. Il consommait une révolution , il ne la
tout ce qui s'est passé dans Vuniversité d* Angers au sujet de la philosophie de Descartes, en exécution des ordres du roi pendant les années 1675, 1676, 1677, 1678 et 1679. Cependant j*ai cru pouvoir publier ce rapport, parce qu*il réunit deux pièces Irès-rares même séparées, qu'il renferme plusieurs autres pièces réellement inédites, relatives au même sujet, et qu'il présente Taffairc entière dans son ensemble depuis le commencement jusqu'à la fin.
eommençldt pas. Cevx qui la commenoèrenl réellement lui payèrent la rançon fatale de faotes et de malheurs, imposée à tous ceux qui commencent. Descartes , qui , sans s'en douter, continuait Tœuvre de Bruno et de Ramus, comparé à ses devanciers, fut wn modèle de sagesse et d'esprit de conduite. Trouvant déjà une révolution philosophique à accomplir une entreprise assez difficile, il ne la mêla point aux autres révolutions qui troublaient alors le monde. Réformateur en philosophie , il ne le fut ni en religion , ni en politique. Gentilhomme et fort à son aise, il put éviter Técueil de renseignement public , et, quoique passionné pour la gloire , il passa sa vie dans la solitude ou en perpétuels voyages. 11 dédia ses Médilatians à la Sorbonne, fit des avances aux jésuites, retint prudemment sa démonstration mathématique du mouvement de la terre , après le procès de Galilée, reçut , sans ravoir demandé, il est vrai, et sans en avoir jamais profité, le brevet d'une assez forte pension du cardinal de Richelieu , et finit par donner des leçons de philosophie à une reine. Son premier écrit , le Ditcours delaMéthode, est de 4657; il mourut en 4650; et , en ces douze ou treize années , la révolution philosophique, à laquelle son nom est attaché, était consommée. Descartes était dès lors le philosophe de tout ce qui pensait en Europe et en France. MM. de Port- Royal étaient cartésiens; Bossuet Tétait aussi, en même temps que Fénélon. Les congrégations enseignantes, et particulièrement celle de l'Oratoire, avaient embrassé et répandaient les nouveaux principes. Les jésuites chez qui Descartes avait été élevé , et qu'il avait toujours ménagés, ne comprenant guère la portée de ce qui se faisait , laissaient faire et laissaient passer. Mais, après la mort de Descartes, tout changea bientôt de face. Peu à peu , ses disciples le compromirent en le développant. L'apparition du livre de Spinosa (i), où l'auteur déclarait n'avoir fait que réduire à une forme plus rigoureuse les principes de son maître, réveilla partout l'autorité; et l'avant-garde de l'autorité de cette époque , les jésuites prirent décidément parti contre la philosophie nouveUe , et lui firent une guerre qui se termina par une pa'sécution véritable.
Voici le progrès de cette persécution : En 4665, selon Baillet, qui cite les décrets originaux, et en 4662 , selon une pièce du manuscrit de Saint-Germain , au centre de l'autorité ecclésiastique à Rome , les jésuites poussèrent la sacrée congrégation de l'index à défendre la lecture des ouvrages de Descaries, il est vrai, avec cet adoucissement : donee eorri" gatUur; mais Descartes mort ne pouvant corriger ses ouvrages , rinterdfction était réellement perpétuellCc
(1) Amsterdam, 1665.
FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
La même année 4662, toujours selon la pièce déjà citée de notre manuscrit de Sainl-Germain , un cardinal romain écrivait à un docteur en théologie de Levain une lettre dans laquelle il disait , en passant : c Je m'étonne comment les erreurs de la philosophie c cartésienne s'étendent dans Louvain. i Et, quelques mois après , le nonce apostolique en Belgique , Jérôme Vecchio, dénonçait officiellement à l'université de Louvain la philosophie de Descartes c comme pemic cieuse à la jeunesse chrétienne. > La lettre même du nonce est textueUement rapportée dans notre manuscrit ; j'en citerai seulement les demik^ lignes. Il s'agissait d'une thèse de médecine qui devaH être soutenue dans les principes cartésiens : c Étant donc c nécessaire d'apporter remède à un mal qui gagne c peu à peu , je vous recommande bien fort que voos c consultiez les docteurs en théologie et autres p^ c sonnes prudentes , pour la discussion de cette thèse ; c et que si on y trouve quelques propositions qui c ressentent les erreurs de Descartes , vous fassiez c défense de soutenir la thèse , ou que vous ordonniez c au moins que les propositions qui contiennent les c nouveautés de Descartes, soient rayées (eœpungai^ i tur). Vous ferez en cela, monsieur (parlant au c recteur), et toute l'université, une chose fort c agréable à Sa Sainteté , qui s'informera de votre c vigilance, i Tonte cette aflEùre finit par le décret connu de l'université de Louvain contre k philosophie de Descartes. Ge décret est du 29 août 4662 : Veneranda faeultas arUum sludii generaUs oppidi Lœvanieruiê mature considerans quarUum boni publia intersit , etc.
En France, en 4667, quand les restes mortels de Descartes , arrivés enfin de Suède , étaient transportés solennellement à l'église Sainto<}eneviève du Mont; quand le chancelier de l'université de Paris allait prononcer l'oraison funèbre de l'illustre défunt, à travers tout cet appareil arrive un ordre de la cour portant défense de prononcer publiquement l'élogede Descartes.
Encore quelques années , et cette même Sorbonne à laquelle Descartes avait dédié ses Méditations, et qui, par l'organe de son plus jeune, mais de son plus illustre docteur, Antoine Âmauld, avait paru trouver ces Méditations innocentes et même utiles à la gloire de la religion ; la Sorbonne , mise en mouvement par les jésuites, remue à son tour l'université, et le parlement lui-même est sur le point de prendre en main l'affaire, de se mêler encore une fois aux querelles philosophiques , d'interdire l'enseignement de la philosophie cartésienne, et de maintenir l'exclusif enseignement de celle d'Aristote. On connaît l'arrêt burlesque de Boileau, et on suppose, d'après Boileau lui-même, que c cette plaisanterie obligea l'uni versîlé ( à supprimer la requête qu'elle allait présenter au
DE LA PERSÉCUTION DU CARTÉSIANISME EN FRANCE
« parlement (i). i Tout cela n'ett attesté que par Boileau » dans le discours prélioiinaire de VOde $ur ts prise de Namur ; et Tarrèt burlesque est à la date 1671-1675. Nous n'ayioas jusqu*ici, sur cette affidre, que des auecdotes incertaines , et nulle vraie lumière. Mais une des pièces que je Tais communiquer à TAcadémie prouve incontestablement que la chose était sérieuse, et qu'il fut réellement question en Sorbonne de solliciter un arrêt contre la philosophie de Descartes, ou du moins de réclamer contre elle Fapplication du fameux arrêt de 1634. En effet, je trouve dans le manuscrit de Saint-Germain un véritable mémoire au parlement , intitulé : Plusieurs raisons pour empêcher la censure ou la condamnali&n de la philosophie de Descaries. Ce mémoire expose les antécédents de l'affaire et les intrigues des jésuites auprès de la Sorbonne, de Tuniversité et du parlement ; et î! démontre , par Thistoire et par le raisonnement , qu'il n'y a que du danger à mêler l'autorité civile aux querelles philosophiques , et à interdire des opinions, quand ces opinions ne sont pas manifestement contraires à la morale et à la paix publique. Malheureusement , ce mémoire , dans notre manuscrit, ne porte aucune date ni aucun nom d'auteur. Pour la date , on peut la tirer d'un passage où l'auteur dit : c 11 y a environ « trente ans que M. Descartes publia sa philosophie , c et entre autres choses, sa Méêaphysique. > Or, la Métaphysique de Descartes est de 1640 , ce qui met ce mémoireà peu près en 1670, ou 1671, c'est4-dire à une des deux dates de l'arrêt burlesque de Boileau. Quant au nom de l'auteur, rien ne le détermine. Estrce l'ouvrage d'un des disciples de Descartes : Rohault , Régis ou Clerselier, qui étaient alors tous les trois à Paris ? Il est permis d'en douter, à la parfaite modération de ce mémoire , où rien ne trahit aucune opinon systématique ni aucun sentiment personnel. Un parent et un ami de Descartes , comme Clerselier, et des disdples passionnés comme Régis et Rohault , n'auraient pas écrit sur ce ton et de ce style. 11 est encore fort vraisemblable que ce mémoire n'est point d'un ecclésiastique ; car si des autorités ecclésiastiques y sont fréquemment citées , c'était alors la coutume du parlement lui-même , et la nature de la matière et de l'accusation l'exigeait. 11 règne dans tout cet écrit , je ne dirai pas une indifférence, mais une équité ferme et élevée, et, comme on dirait aujourd'hui, un
(i) Œuvres complètes de Boileau Despréaux, édit^de M. DauDoa, t. II, p 76.
(s) Saint -Marc exprime cette opinion, mais sansTappnyer sar ancun témoignage.
(3) Saint-Marc donne un autre titre : « Mémoire sur les sollicitations que fait M. Morel et quelques autres docteurs pour obtenir un arrêt qui condamne toute autre philosophie que celle d'Aristote. »
esprit politique qui n'appartenait guère, à cette époque , qu'à la magistrature. Et comme nous savons par BaiUet qu'aux obsèques de Descartes , en 1667, et au repas qui les suivit, assistaient, avec Clerselier, Rohault et beaucoup d'autres cartésiens, plusieurs membres du conseil d'État de Louis XIV, et plusieurs avocats, par exemple, M. de Cordemoi, avocat, M. de Fleury , alors avocat , depuis le célèbre abbé de Fleury, sous-précepteur de monseigneur le duc de Boui^ogne, auteur de V Histoire ecclésiastique, et MM. de Montmor, d'Ormesson, de Guédreville et d'Amboile , tous les quatre maîtres des requêtes ; il n'est pas impossible qu'un de ces messieurs soit l'auteur de notre mémoire. 11 serait possible encore qu'il fût l'ouvrage de quelqu'un de MM. de Port^Royal qui avaient embrassé et défendaient les principes de Descartes (i). Au reste, le voici tel qu'il est dans le manuscrit de Saint-Germain.
Plusieurs raisons pour empêcher la censure ou la condamnation de la philosoj^Ue de Descartes (s).
Il y a bien des raisons qui semblent faire voir manifestement qu'il ne serait pas à propos de donner un tel arrêt, surtout dans les conjonctures présentes.
1 . Il y a tout lieu de croire que ceux qui le poursuivent ne le font que pour avoir quelque sujet de renouveler les brouilleries; et le dessein parait assez par l'union de diverses choses qui y conspirent et qui viennent toutes de personnes qu'on sait n'être guère affectionnées à la conservation de hi paix que le feu pape et le roi ont si heureusement établie («). On dit que le général des jésuites a écrit une lettre circulaire à toutes les maisons de la société , pour obliger les jésuites d'écrire partout contre la philosophie de M. Descartes ; cela ressent la cabale. En même temps, le père Rapin, qu'on assure avoir fait exprès un voyage à Rome pour troubler la paix, a écrit, d'une manière très-aigre et très-emportée, contre ce qu'il appelle les philosophies modernes , • supposant , sans preuves , qu'elles sont préjudiciables aux bonnes mœurs et à la religion. Et M. Morel ^s), dont on connaît assez les sentiments, fait toutes sortes de poursuites pour obtenir quelque chose , soit à la faculté de théologie , soit à l'université, soit au parlement, pour faire condamner toute autre philosophie que celle d'Aristote (e).
(4) En 1668.
(s) M. Morel, doyen de la faculté de théologie, connu par son zèle antijanséniste.
(6) Saint-Marc expose le détail des intrigues qui se passèrent entre la Sorbonne, c*est-à-dire la faculté de tliéologie, et Tarchevêque M. de Harlai, sans que les autres facultés, et en particulier la faculté des arts, y aient pris part.
FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
S. Quand ceux qui sollicitent cette affaire n'auraient pas le dessein de brouiller, il serait impossible qu'un arrêt sur ce sujet ne causât des brouilleries ; car il ne faut pas s'imaginer que tout d'un coup cet arrêt changeât les opinions des hommes , et qu'il fît embrasser la philosophie d'Âristote à ceux qui n'y trouveraient pas de solidité. Les esprits ne sont pas si flexibles en des choses que chacun croit avoir la liberté de penser, et d'en croire ce qui lui platt, n'y ayant que les choses de foi où l'on se croit être obligé de soumettre son jugement à l'autorité. 11 semble, au contraire, que plus on veut asservir lès hommes à certaines opinions que Dieu n'a point déterminées par sa parole , et plus ils se révoltent contre cette contrainte, et se portent avec plus d'ardeur à ce qu'on leur défend : Punilis ingeniis gliscii aucloriias. De plus, cet arrêt ne pourra être que général, n'étant pas croyable que le parlement veuille entrer dans la discussion des opinions particulières qu'il sera permis ou défendu d'enseigner. Or ces défenses générales ne peuvent que faire naître des contestations et des disputes sans fin, parce que chacun les interprète comme il lui plaît et les applique à ce qu'il veut , de sorte que ceux qui veulent brouiller et qui ont plus d'intrigue et de cabale , s'en servent pour vexer et pour tourmenter ceux qui n'ont pour eux que la raison.
5. Tout ce qui s'est fait jusqu'ici pour obliger les hommes à tenir ou ne pas tenir une certaine manière de philosophie , fait voir qu'il n'est pas possible d'y réussir , et qu'on ne fait , quand on le tente , que commettre l'autorité de l'Église et des magistrats. Le livre de M. de Launoy (i). De varia ArûtouUs forCuna, nous en fournit des preuves bien convaincantes. On en marquera quelques points en peu de mots : 1** En iS09, les livres d'Aristote furent condamnés et brûlés à Paris, par un concile de Sens , et il fut fait défense de les lire et de les garder sous peine d'excommunication. S» Ce même jugement fut confirmé en 1215, par un cardinal légat du saintrsiége , si ce n'est que les livres de la Dialectique de ce philosophe furent exceptés. 5<> En 1251 , le pape Grégoire IX défendit encore les livres de la Physique d'Aristote et les autres qui avaient été défendus par le concile de Sens jusqu'à ce qu'ils fussent examinés et purgés de tout soupçon d'erreur. 4® Nonobstant tout cela, Albert et saint Thomas ne laissèrent pas , quelque temps après, d'enseigner et de commenter ces mêmes livres qui avaient été condamnés par le concile de Sens; tant ces décrets , touchant des doctrines philosophiques , ont peu de force pour arrêter les esprits même les plus religieux , qui croient avoir satisfait à tout ce que
(i) Docteur de Navarre, né en 4603, mort en 1678. (s) Saint-Marc ne donne pas ces mots : c Nommé Vil-
l'Église désire sur ce sujet, pourvu qu'ils n'enseignent rien qui blesse la foi. 5<» En 1264 , un l^at du siège apostolique, nommé Simon, défendit de nouveau la lecture des livres d'Aristote, de la Métaphysique et de la Physique, 6^ Mais , deux ans après , deux cardinaux délégués par Urbain V , pour réformer l'université , ordonnent qu'on interrogera ceux qui voudront prendre des degrés sur tous les livres d'Aristote , dont la lecture avait été auparavant interdite. Peut-on rien s'imsh giner de plus inconstant ? 7® Du temps de François P*^, Ramus ayant fait des remarques sur la logique d'Aristote, où il lui reprochait beaucoupde fautes, fut accusé, pour ce sujet, par Antoine de Govea. Le roi voulut que cette affaire fût terminée par une manière d'arbitrage , ayant permis à l'accusé de choisir deux arbitres pour se défendre , et à l'accusateur autant , s'élant réservé de choisir le sur-arbitre , qui futde Salignac , docteur en théologie. Mais les arbitres de Ramus s'étant retirés , parce qu'ils prétendaient qu'on les traitait avec injustice , et les trois autres ayant été contraires à Ramus , le roi condamna par un arrêt les remarques de Ramus et sa Dialectique, et il lui fut interdit de plus enseigner aucune partie de la philosophie. 8® Mais quelque temps après, le cardinal de Lorraine étant fort puissant à la cour, Ramus s'adressa à lui; et lui ayant représenté l'iniquité du jugement qui avait été rendu contre lui, il porta ce cardinal à le faire révoquer, comme nous l'apprenons d'Omer Talon, dans un discours qu'il fit à ce cardinal , qui explique toute cette histoire. Ainsi Ramus eut tout le p<mvoir d'enseigner la philosophie , comme il avait fait auparavant , et on ne l'empêcha plus de censurer Aristote ; mais ce qu'on a fait depuis contre lui, aussi bien que sa mort funeste, n'a eu pour fondement ou pour prétexte que la religion prétendue réformée, dont il était soupçonné. 9^ En 1624, il y eut une censure de Sorbonne et un arrêt contre quelques opinions contraires à Aristote , qui étaient enseignées par des Claves, chimiste, et un soldat , nommé Villon (i), professeur en philosophie, qu'on appelait philosophus miles. Sur quoi on peut remarquer que c'étaient des gens sans nom, suspects de libertinage , et de plus , qu'il n'y avait qu'une seule proposition qui ait eu du rapport à la philosophie qu'on voudrait faire flétrir , qui est que : i Hors l'àme raisonnable, il n'y a point de formes substantielles. > Mais il y avait un mot dans cette thèse , qui a pu donner lieu à la qualification de hœresi proxima , c'est qu'il y était dit qu'en étant la matière du composé, il fallait de nécessité que les formes au moins matiérielles en fussent Atées : Materia enkn naturali camposito suUatQf et formas saltem materiales tolli necesse est.
Ion >, et en note il cite la thèse même où on lit : Jntoniui deBiUon.
DE LA PERSÉCUTION DU CARTÉSIANISME EN FRANCE
Il y avait du venin dan« ce stUiem , parce que c'était assurer que les formes matérielles ne pouvaient subsister sans la matière , et laisser en doute si les non matérielles ne périssaient point aussi avec elles ; c'est ce que signifie le mot sallem , de sorte qu'on pouvait les soupçonner de n'avoir mis que par forme l'exception de l'àme raisonnable, i 0® Mais cet arrêt, qui défendait, sous peine de la vie, d'enseigner aucune maxime contre les anciens auteurs et approuvés, et qu'on prétend aujourd'hui se rapporter à Aristote, n'empêcha pas qu'en la même ann^ 46^, M. Gassendi ne fit un livre très-fort contre la philosophie d'Aristote, intitulé: Eœercilationum paradoxiearum advenus Ariêtoteleoi libri septem, dont il ne fit imprimer que le premier livre, qui s'est depuis vendu à Paris avec toute sorte de liberté, avec tous ses autres ouvrages qui contiennent une infinité de choses contraires aux principaux points de la doctrine de ce philosophe, i 1 <> Il y a environ trente ans que M. Descartes publia sa philosophie, et entre autres choses sa Métaphysique: et il avait si peu dessein d'enseigner des choses qu'on pût croire préjudiciables à la religion , qu'il l'a dédiée î la Sorbonne, pour avoir son jugement. Le silence qu'elle a gardé depuis ce temps-là sur un livre qui ne peut lui avoir été inconnu , lui ayant été présenté de la part de son auteur, fait assez voir que ce n'est que par quelque dessein secret de brouiller qu'on y veut maintenant trouver des choses contraires à la foi, puisqu'on n'y en a point trouvé pendant tant de temps; et ce qui est considérable est que ce livre contient sa réponse à la difficulté qu'on lui avait faite sur l'eucharistie, et qu'il y satinait d'une manière qui alors ne choquait personne.
4. Il y a encore un exemple très-remarquable qui montre qu'on ne peut guère , sans commettre l'autorité des puissances supérieures , les engager à prendre parti dans des opinions philosophiques , et à suivre le zèle aveugle de ceux qui veulent faire passer des bagatelles de collège pour des choses importantes à toute la religion. On s'échauffa fort sur la question des universaux du temps de Louis XI , et les deux partis , dont on nommait , les uns nominaux et les antres réaux, se poussèrent avec tant de chaleur que les réaux , ayant plus de crédit à la cour, obtinrent un édit aussi sanglant contre les nominaux, leurs adversaires , que s'il se fût agi du renversement de la religion et de l'Eut. Cet édit (i), qui est latin , est rapporté tout entier par M. Naudé dans une Addition aux Mémoires de l'histoire de Louis XI («). On ne saurait maintenant lire cette pièce qu'on ne la trouve ridicule, et qu'on ne la regarde comme une aussi grande preuve de la petitesse de l'esprit humain , que
(i) Dslë de Senlis, i*' mars 1473.
(«) Paris, 1630.
les décrets qui ont été faits pour régler la grandeur des capuchons des cordeliers, ou pour déterminer s'ils n'avaient que l'usage et non le domaine du pain qu'ils mangeaient. 11 n'est sans doute guère convenable ni à un siècle si éclairé que le nôtre , ni à la réputation de sagesse de tant de grands magistrats , ni à la gloire d'un aussi grand roi que Dieu nous a donné , que l'on s'expose au danger de faire que la postérité porte le même jugement de ce que l'on ferait en ce temps-ci.
5. Tant s'en faut que ce que l'on prétend faire puisse être utile à la religion , qu'il ne saurait que lui être préjudiciable ; car quel avantage peut tirer TÉglise de faire croire qu'une doctrine très-répandue dans le monde , et embrassée par une infinité de catholiques , ruine le mystère de l'eucharistie ? N'est-ce pas donner des armes aux calvinistes pour la combattre , ou pour répandre parmi ceux de leur parti ce bruit malin qu'il y a un grand nombre de gens dans l'Église qui ne croient point à la transsubstantiation non plus qu'eux ? Puisqu'il est constant qu'il y en a beaucoup qui sont attachés à une philosophie que les catholiques mêmes ont jugé, par des actes solennels, ne se pouvoir accorder avec ce que l'Église romaine enseigne sur ce sujet.
6. On dira peut-être que cette considération ne doit pas empêcher qu'on ne condamne une nouvelle philosophie qui effectivement ne pourrait s'accorder avec le mystère de l'eucharistie. Mais il y a de l'équivoque dans cette proposition. Car quelque philosophie que ce soit que l'on considère demeurant dans les bornes de la raison et des connaissances naturelles, il est impossible qu'on n'y trouve des difficultés qui semblent choquer la foi de nos mystères , parce qu'ils sont au-dessus de la raison ; et la philosophie d'Aristote n'est pas plus exempte que les autres de cette difficulté , surtout si on la regarde dans sa pureté , et selon qu^eile a été enseignée par Aristote , comme le veut le père Rapin (s) , qui ne déclame pas avec moins de chaleur contre ceux qui ont gâté par leurs interprétations et leurs commentaires la doctrine de cet auteur, que contre ceux qu'il appelle les philosophes modernes. Car, qui persuaderait-on que dans les principes d'Aristote , tels qu'ils se trouvent dans ses livres, un corps puisse être en plusieurs lieux? 11 faut avouer de bonne foi que jamais Aristote n'a cru que rien de cela fût possible. Quel est donc le moyen qu'on a trouvé d'accorder la philosophie d'Aristote avec la foi ? En ne s'y arrêtant pas , c'est-à-dire en demeurant d'accord que la raison naturelle ne peut rien faire concevoir de toutes ces choses , et qu'elles nous paraîtraient impossibles, si nous en demeurions là; mais que quand nous considérons, d'une
(x) Jésuite , né en 1621, mort en Id87.
FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
part, la puUsance infinie de Dieu, et de Tautre, la
faiblesse de notre raison , le bon sens doit nous faire
juger qu'il n'est pas étrange que Dieu puisse faire ce
que notre raison ne saurait comprendre; puisque
Ton voit sans peine qu'il est de la nature de Tinfini
de ne pouvoir être compris par ce qui est fini. Sans
ce principe, nulle philosophie ne se peut accorder
avec la foi , et celle d'Aristote se trouvera y avoir pour
le moins autant de répugnance que les autres ; et avec
ce principe , il n'y en a point de raisonnable qui ne
s'y puisse accorder, pourvu qu'on ne soit pas assez
téméraire pour vouloir soumettre la lumière de la foi
à celle de la raison , ce qui a de tout temps conduit
à l'erreur ou au libertinage ceux qui ont voulu suivre
cette dangereuse voie , quelque sorte de philosophie
qu'ils fissent profession d'embrasser. On en peut juger
par ce que dit Mélchiot Canus (i) , dans son livre
de Locii theologicit, lib. 1 , c. 5. Cumplerique nune
ab AriiMele non alUer alque ab oraculo pendere
videanlur, seeureque omnia illius opéra légère , wd-
nuenda est heBC opinio , ne ab hujue philoêophi placitis
dûsenlire piaculi loeo eit. Audivimue enim Itahs quo$-
dam qui tuis et ArUloleli ei Averroi ianlvm temporû
dont, quantum in êoeris litteriê ii qui maxime sacra dçc-
trina deleetanlur, tantum vero fidei quantum et Evan-
geliis ii qui maxime eunt in Chrisli doclrinam reUgiosi,
Es quo nota eunt in Italia peetifera illa dogwuUa
de mortalilate animi , et divina circa ret humanae
improvidenlia ^ si verum est quod dieitur; nihil enim
prœter auditum habeo ; eum homines ArieloleHê inflati
opinUnMue turpitersibi blandiantm, et inde in nuudmo
versantur errore.
7. Les plus sages théologiens ne recommandent rien tant que d'éviter, dans h théologie , des questions purement philosophiques , et d*en faire dépendre la foi que nous avons à vm mystères ; car, comme dit fort bien Antoninut Bemardue Mirandului f Caeertm epiicopus, lib. XXVII : Everwme singularis eertaminie , sect. 6 , il arrive souvent que ce que la raison naturelle nous fait conclure des principes naturels , parait opposé à ce que nous croyons par la loi : ce qui n'empèehe pas que nous ne soyons prêts de mourir pour les vérités de la foi que nous ne pouvons comprendre par notre raison. Nos qui Chriitia^ni eumus, non negamue rationem naturalem aliquando coneludere aUud ab alio quod ipei ereàimus; etenim nemo est ex nobis, qui Christi redemptoris ac salvatoris nostri reUgionem ae pietatem vere profitemur, qui nesciat ex prineipiis naturaUbus fieri non poue ut ex eo quod non est simpUeiter àliquid fiât , et fieri non posseut Verbumfiatcaro,ettamenfirmternoncredat mmnium umversum a Deo optimo maximo ex eo quod
(1) Gano, Espagnol et dominicain , professeur à Salamanque, mort à Tolède en 1560.
non erat simpUeiter creatum fuisse , et Verbum factum esse eamem, proque his tuendis et defendendis vitam libentissime , si opus esset , non profunderet.
Mais rien n'est plus remarquable que ce que dit Melehior Canus, lib. XIX , cap. vu; car il ne secontente pas de parler très-fortement en général contre les théologiens qui s'amusent à ces disputes de philivsophie ; mais , entre les questions qu'il juge tout à fait inutiles , et qu'il prétend qu'on devrait retrancher de la théologie , il met celle de U distinction de la quantité de la substance dont il semble qu'on voiulrait aujourd'hui faire dépendre la foi du mystère de l'eucharistie : AUerum est vitium (dit le savant théobgien) quod quidam nimis magnum studium multamque operam in res obscuras atque difficiles conferunt easdemque non necessarias : quo in génère multos etiam e nostris peccasse video, Nostri emm theologi importunis vel locis longa de Ms oratione disserunt, quœ nec juvenes portare possunt , née senes ferre, Qui$ enim ferre possit disputationes illas de universalibus , de nonUnum analogia , de primo cognito, de principio individuationis , sic enim inseribunt; de distinctions quantitatis a re quanta, de maximo et minimo^ de infinito , de intentione et remissions, de proportùmibus et gradibus , deque aliis hujusmodi sentesuiis qum ego eêiam, cum née essem ingenio nimis tardo née his inUlligendis parvm temporis et dUigenties adhibuMssem, animo vel informare non potei*am; puderet «m dieere non intelUgere , si ipsi inteUigerent qui hese tractarunt,
8. 11 y a longtemps que les minist^ n'ont été si fortement poussés sur l'eucharistie qu'ils le sont présentement. Il y aurait donc de l'imprudence de leur donner quelque moyen d'échapper et de brouiller la dispute, en la rejetant sur les questions philosophiques , dans lesquelles tous les controversites judicieux , comme les cardinaux du Perron et de Richelieu , ont toujours évité de s'engager, en se contentant d'établir hi substance du mystère , qui consiste dans la présence réelle et la transsubstantiation. Les calvinistes ne demanderaient pas mieux que devoir quelque prétexte de jeter leurs adversaires dans ces disputes de philosophie, et ils ne manqueraient pas de le prendre, si M. Morel réussissait dans son dessein , puisqu'ils ont déjà tâché de le faire en voulant tirer cet avantage d'un méchant libelle intitulé : Discours contenant plusieurs réflexions sur la Philosophie de Descartes, G'ea donc mal servir l'Église , que d'engager les magistrats à parler sur ce sujet.
Hoe lîaXuM veUt, et magnê mereentwr Atriitt (2) .