On a déjà remarqué qu'il n'y a, dans Tarrél
(s) ^ndd., lib. Il, v. 104.
DE LA PERSÉCUTION DU CARTÉSIANISME EN FRANCE
de 1624, que Tarticle des formes substantielles qui puisse avoir du rapport avec la philosophie de M. Deseartes, et c'est aussi ce qui fait davantage crier M. Morel , et ce qui lui fait presser avec plus d*bstance le reDOuvellement de cet arrêt. Cependant , ce qu'on enseignait communément des formes substantielles , non spirituelles , comme est Tâme raisonnable , a si peu de vraisemblance , que le père Rapin met réduction des formes substantielles de la matière entre les opinions qu'on a mal à propos imputées à Aristote , ce qui n'aurait point de sens raisonnable , si les formes matérielles étaient telles qu'on se les figure communément, c'est-à-dire des entités absolues, réellement distinctes de l'arrangement et de la configuration des parties des corps naturels ; car s'il y avait de telles entités , il faudrait nécessairement qu'elles fussent ou Urées de la matière, ou créées de Dieu. Or le père Rapin dit que cette éduction des formes matérielles de la matière est une nouvelle invention de l'imagination des philosophes de ce temps , qui n'est jamais venue dans la pensée d' Aristote. 11 faudrait donc qu'il crût qu'elles sont créées de Dieu , et qu'en chaque moment Dieu crée de nouveau et anéantit aussitôt après une infinité de ces formes : ce qu'il n'y a point d'apparence que le père Rapin croie ; et par conséquent , U faut que ce qu'il tient de ces formes substantielles soit contraire à ce qu'on voudrait établir pour le renouvellement de cet arrêt. Mais le père Fabry, de la même compagnie, combat encore plus expressément la doctrine commune des formes substantielles, dans le livre intitulé : De Plantiê et de Generatione antma^tum , imprimé k Paris , chez F. Moguet , 1666 , et dédié au général des jésuites. Dans le premier traité , qui est des plantes, liv. I*% propos. 28, il dit que h forme des plantes n'est point une entité absolue , mais seulement respective, c'est-à-dire un simple rapport qui naît de la diverse disposition des parties de la matière : Forma planim, dit-il , nUUl abeoUuum est, $ed reiultat ex uUi pleœu, diepoiilione, organisatione. Et il déclare généralement que toute forme , hors l'àme raisonnable , n'est qu'un rapport : Omnts forma prmier aninuim rationalem est aUqmd respeetivuim. Et s'étant objecté que la forme des plantes est une âme végétative , il répond : Vnam durUaœat animam raliotuUem esse enlttalim vere absolutam , seeus vero vegetativam e$ sentiiivam. Et sur une deuxième objection que l'ftme de k plante est vraiment produite , il répond : Non produci per veram aelionem sed resulêare tel relaiiones» Cest pourquoi il soutient que la forme de la plante ne peut jamais être séparée de la matière» non pas même par la puissance de Dieu : Forma plantm etiam divinilus extra plantam extare non potest. U n'en dit pas
(I) Né k Toulouse en 1601, mort en 1676.
moins de l'ftme des bêtes , dans le livre V«, de Oeneratione animalium, propos. 66 : Illa forma sentiens non est aliqua entitas absol^a. Ce qu'ayant montré par beaucoup de preuves, il dit que les réponses que l'on y apporte dans l'école ne sont que des paroles sans aucun sens. Crede mihi , lieet mtdta reponere possis , si tamen ea paulo diligenlius ac minime prœoccupato animo discutias , mera verha esse reperies , et sincère dico nihil eorum a me intelligi posse quœ super hac re ascholasticisvulgodicunlur, Igitur,ne agnoseereUlam formam videar quam ne animo quidem concipere valeo, illam sane admittendam esse non pulo , id est enlitatem absolutam; respectivam enim, ut dixi, admitto. Il avoue bien que l'âme d'une brute a une entité absolue; mais il soudent en même temps que l'entité absolue à laquelle l'àme sensitive a rapport, n'est point distinguée des éléments. Illa entitas absoluta qum forma sen-tiens dicitur, non est quid distinetum ab elementis.
c Le père Haignan (i), minime , qui a été professeur en philosophie et en théologie , au couvent de la Trinité, k Rome , n'a pas rejeté moins clairement U doctrine commune des formes substantielles, dans son Ck)urs de philosophie, imprimé à Toulouse, en 4655, approuvé par les supérieurs de son ordre , et par un grand nombre de docteurs en théologie de cette université. Ces philosophes ont pour eux l'autorité de saint Augustiû, au regard de l'àme des bêtes, pour ce qui est du moins d'en tenir ce que l'on veut et de ne point reconnaître dans les bêtes d'autre âme que leur sang. Car ce père déclare qu'il ne se faut pas mettrejen peine qu'on dise cela des bêtes, pourvu qu'on ne le dise pas de l'homme. C'est dans les questions sur le Lévitique, en expliquant ces paroles : Anima omnis eamis sanguis ejus est. — St quisquam puUU animam peeoris esse sanguinem , non est in ista quœs^ tione laborandum; tantum ne anima hominis ques eamem humanam vivifieat et est rationalis, sanguis putetur, vàlde eamendum est; hic error modis omnibw refutandus. Il ne semble donc pas à propos de renouveler un arrêt dont on n'a dessein d'abuser que pour décrier des opinions très-innocentes d'ellesmêmes, et qui sont d'ailleurs soutenues par des théologiens célèbres, contre qui personne n'a parlé jusqu'ici, quoique leurs livres soient très-publics.
iO. La dernière taison, et qui peut être la plus convaincante , est qu'il n'y a nul inconvénient à laisser les choses eomme elles sont depuis tant d'années , sans qu'on ait aucun sujet de s'en plaindre , et qu'il y en a toujours davantage à remuer les sujets de contestations et de disputes , et à donner occasion à ceux qui veulent brouiller.
J'arrive maintenant à la seconde pièce que je veux faire connaître 5 l'Académie.
FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
Le judicieux méiooire que je viens de transcrire arrêta le parlement de Paris , et lui épargna une nou- YcUe faute envers la philosophie et la saine politique. Mais les jésuites ne se tinrent pas pour battus : ils étaient puissants à la cour; ils s^adressèrent au roi, et ils obtinrent de lui qu'il évoquât l'affaire à son conseH d'État. 11 intervint en effet un arrêt de ce conseil, que je n'ai pu retrouver (i), et dont la date précise ne m'est pas connue , mais qui doit avoir interdit expressément l'enseignement de la philosophie de Descartes dans l'université de Paris ; car cette interdiction est rappelée dans la pièce tombée entre nos mains. Une fois maltresse de la capitale, la persécution s'étendit rapidement et gagna peu à peu toutes les universités du royaume. Voici un des épisodes les plus curieux de cette persécution.
Comme je l'ai déjà dit , de toutes les congrégations enseignantes, celle qui avait embrassé avec le plus d'ardeur la nouvelle philosophie, était l'Oratoire, et de tous les collèges de l'Omtoire nul n'y était plus attaché que celui d'Angers. Ce fut donc particulièrement sur l'université d'Angers que tombèrent les coups de l'autorité égarée. Le 30 janvier 1675 , le roi fit défense à cette université de continuer à y faire des leçons sur les opinions de Descartes , et une lettre de cachet donna ordre au recteur de tenir la main à l'exécution de cette défense. En conséquence, le recteur et les principaux s'assemblèrent le 1 1 février suivant , et apr^ en avoir délibéré , conclurent que l'ordre royal serait enregistré dans les registres de l'université, et qu'il y aurait une convocation générale de tous les principaux , supérieurs et professeurs de philosophie des collèges et maisons religieuses d'Angers, pour leur donner connaissance de l'intention de Sa Majesté, et leur enjoindre de présenter à la censure préalable d'une commission toutes les thèses et tous les écrits. Cette convocation générale eut lieu le 18 de février, et tout le monde fit ses soumissions , excepté un père supérieur de l'Oratoire, principal du collège d'Anjou. Cet honmie courageux refusa d'adhérer à la conclusion ci-dessus mentionnée, et seul avec plusieurs particuliers, dit notre manuscrit , il osa se porter opposant , et en appeler au parlement de Paris. Probablement il déclinait, au nom de son ordre, qui avait ses statuts à part , la juridiction universitaire, et, par conséquent, l'application de l'ordre royal , qui semblait se rapporter seulement à l'université d'Angers. Quoi qu'il en soit , l'appel est certain , et ce qui n'est pas moins certain, quoique plus étonnant encore, c'est que le parlement de Paris, qui avait pensé interdire le cartésianisme, fit droit à l'appel de Tintrépide oratorien,
(f ) Il n'existe point dans la collection des arrêts du conseil d'État , qui se conserve aux archives du royaume.
et rendit un arrêt qui défendait de mettre à exécution la conclusion du recteur et des principaux, et, en même temps , assignait à la barre du parlement l'université d'Angers. Grandes difficultés, grave conflit, que le roi Louis XIY termina, à sa manière, par un nouvel arrêt qui cassa celui du parlement , déchargea l'université d'Angers de l'assignation , mit au néant l'opposition du père de l'Oratoire, enjoignit à ce père et à tous autres de souscrire à la conclusion et délibération des 11 et 14 février, ordonna au recteur d'empêcher qu'il ne fût enseigné et soutenu aucune opinion fondée sur les principes de Descartes : le tout à la diligence du conseiller d'État, commissaire royal dans la généralité de Tours. Cet arrêt est du 2 du mois d'août 1675.
Arresl («) du conseil d Estai du roy , qui confirme la condamnation du cartésianisme , et qui ordonne aux pères de V Oratoire de se soumettre aux conclusions de runiversilé é^ Angers , en conséquence de Vordre du roy.
Le roy ayant esté cy devant informé que dans l'université d'Angers Ton y enseignoit les opinions el les sentiments de Descartes, et considéré que dans la suitte cela pouvoit causer dans ce royaume quelque désordre qu'il estoit bon de prévenir. Sa Majesté auroit , par sa lettre de cachet du trentiesme de janvier dernier, donné ordre au recteur de ladite université d'empêcher et faire deffense de la part de Sadite Majesté aux professeurs de ladite université , de continuer à faire leurs leçons sur lesdites opinions et sentiments de Descartes, en quelque sorte et manière que ce soit, tout ainsi qu'il avoit esté fait en l'Université de Paris. En conséquence duquel ordre ledit recteur de celle d'Angers et les principaux de ladite université s'estant assemblés le xi* febvrier ensuivant, ils auroient conclud que ledit ordre seroit enregistré dans les registres de ladite université , et que les principaux, supérieurs et professeurs en philosophie des collèges et maisons relieuses d'Angers seroient convoqués pour leur donner connoissance de l'intention de Sa Majesté , et en outre qu'il leur seroit enjoint de présenter à ladite université toutes leurs thèses avant que de les exposer en public, affîn d'y être examinées par le doyen de la faculté des arts et les autres députiez de ladite Université, et d'apporter pareillement chaque année leurs escrits pour estre aussy leur doctrine examinée à fonds. Ensuitte de quoy l'assemblée desdits dénommés ayant esté faicte le xviii« dudil mois de febvrier, et ledit recteur leur ayant fait entendre tout ce que dessus , ilz y auroient souscrit chacun en son
(s) Aux archives du royaume, dans la collection générale des arrêts du conseil d'Ëtat ; portefeuille E, f 781.
DE LA PERSÉCUTION DU CARTÉSIANISME EN FRANCE
rang sur le registre de ladite UDiverûCé, à Texceplion du père supérieur de FOraloire , principal du collée, lequel, après avoir souscrit audit ordre du roy, tant pour luy que pour les autres professeurs dudit collège , auroit fait difficulté de se soubzmettre à ladite conclusion , s'estaift ensuitte rendu opposant à icelle avec plusieurs particuliers, et porté pour appelant au parlement de Paris , où ils auroient obtenu arrest de deifence de mettre ladite conclusion à exécution , ce qui est une conduitte qui doit estre d'autant moins soufferte à Tesgard dudit collège d'Anjou , que par leurs lettres patentes d'aggrégation à ladite université enregistrées où besoin a esté , ilz sont obligés d'obsarver et exécuter ponctuellement les conclusions et deslibérations qui seroient prises par le recteur et professeurs de ladite université. A quoy Sa Majesté voulant pourvoir pour plusieurs considérations importantes à son service : Yen ladite lettre de cachet du XXX* dudit mois de janvier dernier, Tacte des conclusions et deslibérations de ladite université du xi® et XIV* febvrier dernier, Pacte d'opposition sur icelle par ledit supérieur et principal du collège d'Anjou , ensemble l'arrest par luy obtenu audit parlement de Paris, et autres pièces de ce qui s'en est ensuivy ; ouy le rapport et tout considéré , le Roy estant en son conseil, sans s'arrester à l'opposition faite à ladite conclusion des XI* et xrv« febvrier, appel et arrest que Sa Majesté a cassé et casse, ensemble tout ce qui s'en est ensuivy, a deschargé et descharge ledit recteur de la dite université d'Angers et tous autres de l'assignation à eux donnée audit parlement de Paris , en conséquence du dit arrest ; ce faisant Sadite Majesté a ordonné et ordonne que dans quinzaine du jour de la signification qui sera faicte du présent arrest , tant au supérieur et principal du collège d'Anjou qu'à tous autres que besoing sera , ilz seront tenus de souscrire à ladite conclusion et deslibèration desdito jours xi* et xiv* febvrier, pour estre exécuttée selon sa forme et teneur, dont le recteur de ladite université certiffiera Sadite Majesté, laquelle luy ordonne d'abondant d'empescher qu'il ne soit enseigné et soutenu aucunes opinions fondées sur les principes de Descartes, et fait trèsexpresses deffences audit parlement de Paris de passer outre sur ledit appel , à peine de nullité et cassation des procédures, enjoint au sieur Tubeuf, conseiller de Sa Majesté en ses conseils , maistre des requestes ordinaire de son hostel et commissaire desparty en la généralité de Tours , de tenir la main à l'exécution du présent arrest et icelluy faire enregistrer ez registres de ladite université affin que personne n'en prétende cause d'ignorance. Du ij« août 1675, à Versailles.
(I) Les mois : Signé Daligre, Le roy a commandé Vexpédilion de cel arrest >, sont empruntés à Foriginal
Signé Daligre . — Le roy a commandé l'expédition de cet ajTest(i). Signé Philippeaux , et scellé de cire jaune.
Cet arrêt, si tristement curieux, fut un triomphe décisif pour les jésuites, et le coup de grâce du cartésianisme. 11 est très-vraisemblable que si l'Oratoire eût poussé plus loin la résistance , il était perdu , et il aurait eu le sort de Port-Royal. Il fléchit donc ; et quoiqu'il renfermât dans son sein des hommes pleins de courage, qui auraient su braver une persécution , l'Oratoire, comme corps, eut la sagesse d'attendre des temps meilleurs , et de conserver à la France et à la science la congrégation enseignante la plus illustre et la plus utile dans la décadence de l'université de Paris et des autres universités. Déjà , pour prévenir la défense du 50 janvier 1675 et la lettre de cachet qui l'accompagnait, l'Oratoire avait, le 25 janvier, invité le supérieur du collège d'Anjou de s'abstenir de l'enseignement de toute doctrine qui rappelât celle de Descartes. Cette lettre, que nous trouvons aux archives du royaume , congrégation de l'Oratoire , DéUbéralions , 1675-1 680 , M. 464, est précieuse en ce qu'elle nous apprend que ce supérieur du collège d'Anjou , cet homme courageux qui résista longtemps à l'ordre même du roi Louis XIV, se nommait Coquery, et que le célèbre Bernard Lamy était le professeur de philosophie du collège d'Anjou , qui soulevait cet orage par son enseignement cartésien.
LeUre des RR. PP. assistanU au père Coquery, supérieur du collège é^ Angers,
25janvler 1675.
€ Mon révérend père ,
I La grâce de Jésus , etc. Vous savez le bruit que l'on fait courir à Angers, que l'on enseigne la philosophie de Descartes en votre collège; qu'on l'a mandé ici à un des grands vicaires de monseigneur notre archevesque. Vous savez aussi que nos assemblées ordonnent aux professeurs de philosophie d'enseigner la doctrine de saint Thomas autant que faire se pourra, et leur défend d'enseigner les opinions nouvelles. Notre R. père général en prenant congé du roy l'assura qu'il tiendroit la main à cela ; de quoi Sa Majesté lui témoigna que l'on lui fesoit grand plaisir, et qu'il savoitdéjà le bon ordre qu'il y avoit donné, voulant lui donner à entendre qu'il avoit appris l'ordre qu'il avoit donné qu'on n'imprim&t rien sans son approbation. Et nonobstant tout cela le père Lamy nous a envoyé des thèses contenant la pure doctrine de Descartes ; et comme je lui ai écrit pour le prier de ne
déposé aux archives, et manquent dans la copie de la Bibliolbèque royale.
FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
point enseigner cette doctrine « et beaucoup moins de rimprimer dans ses thèses, au iieu de suivre nos avis qui sont ceux de tout le conseil , il m'a fait un reproche qui ne nous fait parottre que son opini&treté dans ses sentiments , et me mande qu*il est préparé pour les soutenir. Nous voyons par là que son entêtement le porte à toutes les extrémités , et que contre la soumission et le respect qu^il doit à nos assemblées générales et à notre R. père général et à tout son conseil , il faut qu'il fasse à sa tète. S'il n'y alloit que de son honneur et de son repos , on pourroit prendre patience ; mais il y va de celui de toute notre congrégation que nous sommes obligés de conserver selon tout notre pouvoir ; et pour y travailler de la bonne manière, nous vous supplions de ne point souffrir qu'il enseigne les opinions de Descartes, quelque expHcatîon qu'il prétende y donner, ni qu'il fasse imprimer des thèses qui ne soient approuvées de notre R. père général et de son conseil. Nous aimons mieux voir sa classe tout à fait abandonnée de maître et d'écoliers que de souffrir que toute notre congrégation soit humiliée dans toute la France par l'opiniâtreté et rébellion d'un particulier. Vous savez bien la peine qu'il a déjà faite à Saumur à notre révérend père général, et les protestations qu'il lui fit de ne plus enseigner ces opinions de Descartes ; à présent il croit que c'est assez de les qualifier du nom d'aristotéliciennes pour les débiter comme auparavant , et qu'ainsi il se jouera du règlement de nos assemblées et de l'autorité de notre R. P. général ; c'est ce que nous ne devons point souffrir ; et vous prions nous trois qui composons le conseil d'y tenir la main et de l'empêcher, et pour cet effet nous avons signé la présente lettre. Signé Pineau , Saumaise et de Saillant.
c Do Sausey, secrétaire. »
Après l'arrêt du 30 janvier et les conclusions du 1 1 février, l'Oratoire avait , le 4 mars , étendu à tous ses collèges l'ordre particulier au collège d'Anjou. Nous tirons encore cette pièce des archives.
(4 mars W5, )
Ordre pour nos collèges.
Suivant les statuts de nos assemblées générales et des ordres expédiés et envoyés à nos collèges dès l'année 1670, 1671 et 1674 portant deffense d'enseigner aucune doctrine nouvelle ou suspecte; nous avons d'abondant renouvelle lesdits ordres, ensuite desquels nous chargeons les supérieurs de nos dits collèges de veiller soigneusement et tenir la main à ce
(t) Journal ou relation fidèle, etc., p. 47 53.
que La doctrine de Descartes ni autre nouvelle doctrine n'y soit enseignée, les rendant eux-mêmes responsables de tout ce qui pourroit arriver sur cela de contraire aux ordres nouvellement donnés par le roy , le 30 janvier 1675, lequel deffend expressément d'enseigner la doctrine de Descartes , laquelle dans la suite pourroit causer quelque désordre en son royaume , qu'il veut prévenir pour le bien de son service et du public. Enjoignons aux professeurs de nos collées de déférer et de se soumettre aux avis qui leur seront donnés par leurs supérieurs sur peine de désobéissance. Renouvelions encore la deffense qui a été faite à nos professeurs de philosophie de rien insérer dans . leurs ibèses concernant la théologie , et que lesdits professeurs tant de philosophie que de théologie , mettront leurs thèses entre les mains de leurs supérieurs qui les verront , et nous les envoyèrent avec leur sentiment en copie double, signées du professeur pour avoir notre permission par écrit avant que de les imprimer.
Enfin, après l'arrêt royal du 2 août 1678, Bernard Lamy ayant continué , comme par le passé , à enseigner la philosophie de Descartes avec un caractère assez évident de jansénisme , et même avec quelques applications politiques (i), les députés de l'université d'Angers assembla en conséquence de la décision du 11 février, prirent connaissance denses cahiers ainsi que de ceux de son collègue Cyprien Villacroze , et les condamnèrent comme conformes à la doctrine de Descartes, le 4 de novembre; et les pères de l'Oratoire , pour désarmer le courroux du roi et prévenir une sentence plus sérieuse, révoquèrent le père Lamy, et l'envoyèrent à Grenoble, comme il parait dans l'ordre ci-dessous du S décembre 1675, également tiré des archives : c Le père Lamy se rendra d'Angers à Saint-Martin, proche de Grenoble, pour y résider, sans qu'il puisse être employé à la régence ni à la prédication. >
Un petit livre imprimé à Amsterdam (s) par les soins de Bayle donne l'acte général de soumission de l'Oratoire, à savoir : une lettre écrite au roi et signée par Sainte-Marthe, au nom de l'assemblée de l'ordre ; cette lettre est du mois de septembre 1678. Nous nous contenterons d'en citer les passages suivants :
I Dans la physique l'on ne doit point s'éloigner de < la physique ni des principes de physique d'Aris- I tote , communément reçus dans les collèges , pour c s'attacher à la doctrine nouvelle de M. Descartes, c que le roi a défendu qu'on enseignât, pour de c bonnes raisons.
(S) Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie de M. Descarlet, in-13. Amsterdam, 1684.
CORRESPONDANCE DE LEIBNITZ ET DE L ABBÉ NICAISE
* L*on doit enseigner, i^ que Textension actuelle c el extérieure n'est pas de Tessence de la matière ; f â^ qu'en chaque corps naturel il y a une forme f substantielle, réellement distinguée de la matière ; t 3^ qu'il y a des accidents réels et absolus, inhérents € à leurs sujets, réellement distingués de toute autre t substance, et qui peuvent surnaturellement être < sans aucun sujet ; Â^ que Tàme est réellement préc sente et unie à tout le corps et à toutes les parties c du corps ; 5^ que la pensée et la connaissance ne € sont pas de l'essence de l'âme raisonnable ; 6^ qu'il c n'y aucune répugnance que Dieu puisse produire € plusieurs mondes en même temps ; 7<» que le vide € n'est pas impossible, t
Enfin, en i680, le père Valois, jésuite, sous le faux nom de L. Delaville (i), déféra à l'assemblée des archevêques et évêques de France la doctrine de Descartes. Voici le début et quelques morceaux de cette titation : c Messeigneurs, je cite devant vous M. Des- 4 cartes et ses plus fameux sectateurs ; je les accuse t d'être d'accord avec Calvin et les calvinistes sur 4 des principes de philosophie contraires à la docc trine de l'Église : c'est à vous, messeigneurs, à en c juger. I
Pub, rappelant ce qu'ont déjà fait le roi et le saintsiége , il ajoute : c Vous ne hasarderez rien à vous
• servir de votre autorité , le saint-si^ approuvera c tout ce que vous ferez , et j'ose dire que le roi a c déjà assez fait connaître , non-seulement ce qu'il c attend de vous , mais encore ce que vous pouvei 4 attendre de lui... Si Sa Majesté a tant fait de son « propre mouvement , que ne fera-t-elle point en la t considération de tous les prélats de son royaume ?. . . 4 Prononcez donc, messeigneurs... Je puis ajouter 4 que c'est le vœu commun de toute la France, qui 4 sans cela ne peut qu'elle n'appréhende le désordre c dont le roi même juge qu'elle est menacée. »
On ne peut concevoir un plus grand appareil déployé contre une doctrine philosophique. Toutes les forces de l'État sont liguées contre elle ; les universités l'interdisent ; l'Église la dénonce au Roi ; le n la frappe. Vers 1 780 elle semble abattue et à peu près morte. Mais quand tous les pouvoirs la combattent ou l'abandonnent, il lui reste celui de la portion de vérité qui est en elle ; il lui reste sa méthode et l'esprit nou* veau qu'elle représente ; et cette puissance suffit bientôt pour la relever, l'affermir, la répandre dans les esprits, où elle s'établit si bien avec tout son cortège de vérités et d'erreurs , qu'elle y forme à son tour des obstacles presque invincibles aux nouvelles doctrines qu'enfantent le progrès du temps et l'immortelle fécondité de l'esprit humain.