‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 79 sur 141 · LEIBNITZ ET DE L'ABBE INICAISE · texte numérisé non relu

LEIBNITZ ET DE L'ABBE INICAISE

L'abbé Nicaise, chanoine de la Sainte-Chapelle de Dijon, était un homme curieux et instruit du xvu* siècle, qui entretenait un commerce de lettres avec la plupart des savants de l'Europe. Il donnait à chacun des nouvelles des autres, et se rendait ainsi agréable et utile à tous. La liste de ses correspondante 4U)ntient les noms les plus illustres : en France, Arnaud, Nicole, l'abbé de Saint-Cyran, le cardinal de ReU , Bossuet , Fénélon , Huet, Ducange , Mabillon, Ménage, Saumaise; à l'étranger: Cuper, Grœvius, Kircher,

(I) Sentiments de Descartes, touchant l'essence et les propriétés du corps, opposés & la doctrine de TÉglise et

Spanheim , Bayle , LeibniU, Jean de Witt. La collection de ces lettres ne forme pas moins de cinq gros volumes in-4<^. Elles commencentà peu près vers 1680, et s'étendent jusque vers la mort de Micaise , en 1701 . Elles embrassent une vingtaine des années les plus remplies et les plus fécondes du grand siècle ; et elles traitent de tout, depuis les détails les plus minutieux de la numismatique jusqu'aux plus hautes spéculations de philosophie et de théologie.

Dès que j'appris que cette préoieise coUectioB était

conformes aux erreurs de Calvin; par Loals DelaviHe. Paris» 1680.

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

à la Ubliothèque royale de Paris , on conçoit avec quel empressement j'y recherchai tout ce qui pouvait s'y rapportera Fhistoire de la philosophie du xvu*> siècle . La correspondance de Leibnitz attira particulièrement mon attention. Dutens s'était procuré quelques fragments de cette correspondance, et ces fragments avaient déjà paru bien précieux. J'eus l'extrême plaisir de rencontrer dans le manuscrit de la bibliothèque royale les autographes de ces lettres, au nombre de six , écrites pour la plupart de la main même de Leibnitz, ou corrigées et signées par lui. Mais une étude un peu attentive me fit aisément reconnaître qu'il devait manquer un bon nombre de lettres. Gela se voit particulièrement par la correspondance de Huet , où le savant évêque d'Avranches remercie son ami de Dijon de lui envoyer des extraits de lettres de Leibnitz , lesquelles ne se retrouvent pas dans notre manuscrit. Que sont-elles devenues? Ont-elles péri ou n'ont-elles fait que s'égarer entre des mains qui les retiennent au détriment du public? Un de mes amis de Bourgogne termina mes doutes et mon embarras en m'apportant une revue de son pays , intitulée Revue des deux Bourgognes , année i 856, où sont imprimées et les six lettres de Leibnitz du manuscrit de Paris et celles dont je déplorais la perte, en tout dix-huit lettres parfaitement authentiques , adressées à l'abbé Nicaise par l'auteur de la Théodicée.

Voici quelle avait été la fortune de cette correspondance. Tombée des mains des derniers héritiers de l'abé Nicaise dans la b*d)liothèque publique de Dijon , à la révolution , la centralisation s'en empara , et en 1806 elle fut déclarée appartenir à la grande bibliothèque de Paris. Mais en même temps qu'elle était acquise à cette bibliothèque , elle fut prêtée et resta dehors vingt-cinq années, jusqu'à la fin de 1851. Pendant tout ce temps , elle voyagea en France , et il parait qu'elle s'arrêta à Lyon , car la bibliothèque de Lyon possède aujourd'hui les originaux de douze de ces lettres , ainsi qu'une copie des six autres restituées, avec le reste de la collection, à la bibliothèque de Paris. C'est une copie de ces six copies et des douze lettres autographes que la Revue des deux Bourgognes a imprimée. Je dois ajouter que l'homme de mérite qui s'est chargé de cette impression y a joint des notes d'une érudition exacte et étendue.

Je me suis décidé à reproduire ces dix-huit lettres , en mettant même à profit le travail de l'éditeur de Dijon. Le motif qui m'a déterminé , c'est que la Revue des deux Bourgognes n'a pas une très^rande publicité, et qu'on ne saurait trop répandre dix-huit lettres de Leibnitz. D'autres raisons se joignent à celle-là.

(i) Cette lettre appartient au manuscrit de la bibliothèque de Paris, et elle est corrigée, surchargée et signée par LeibnilK. La Revue des deux Bourgognes n'a connu que

D'abord un long et admirable morceau de l^eibnitz, sur la grande question de l'amour de Dieu pur et désintéressé, avait échappé à tous les yeux; et retrouvé par nous dans le manuscrit de Paris, au milieu de pièces étrangères, il mérite d'être pubUé, et ne peut l'être sans les lettres auxquelles il se rattache. Ensuite, en travaillant sur les cinq volumes dont se compose toute la collection , j'en ai pu tirer un certain nombre de morceaux de différentes mains , qui se lient aux lettres de Leibnitz, et accroissent les documents précieux qu'elles contiennent. J'avais aussi à publier une lettre inédite de Leibnitz, qui me vient d'un autre côté, et qui se rapporte à la correspondance de Leibnitz et de Nicaise. Enfin, M. Feuillet, des affaires étrangères, a bien voulu me laisser parcourir un extrait d'une autre correspondance de la même époque, celle de Huet , dans laquelle j'ai trouvé toutes les lettres où Nicaise rendait compte à l'évêque d'Avranches de celles qu'il recevait de Leibnitz sur des sujets qui pouvaient l'mtéresser ; de telle sorte que j'ai pu vérifier si la correspondance de Leibnitz avec Nicaise était véritablement complète ; et je me suis démontré qu'elle ne l'était point, et qu'il y manque au moins deux lettres, que remplacent à peu près l'espèce de duplicata envoyé par Nicaise à Huet , et la réponse de ce dernier. Pour être sincère , je conviendrai que j'ai un peu trop cédé dans ce petit travail au prestige qu'exerçaient sur moi ces correspondances manuscrites , et que j'ai pu surcharger outre mesure les dix-huit lettres de Leibnitz de fragments étrangers, qui , trop multipliés et entassés les uns sur les autres , produisent peut-être plus de confusion qu'ils ne renferment d'instruction et d'intérêt. Yoici mon excuse : tout cela est inédit , et tout cela introduit plus profondément dans la connaissance de la littérature philosophique de la fin du xvu* siècle. Si maintenant on me demande quelle est la valeur intrinsèque de cette correspondance de Leibnitz , je répondrai qu'elle mérite à mes yeux d'être consultée et étudiée sur trois points de la plus haute importance, qui se détachent avec éclat du milieu de la multitude d'objets que parcourt l'incomparable polygraphe : 1^* l'ethnographie et la linguistique; ^ la grande querelle de Bossuet et de Fénélon sur la vraie nature de l'amour ; 5^ l'histoire du cartésianisme.

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