L*ÉLOGE DE M. FOURIER
Ud
pagne de Gizéh. De toute la puissance du mameluk, il ne lui restait plus que quelques centaines d'hommes fugitifs et découragés ; mais ce qu'il regrettait pardessus tout, c'était sa femme, cette Sitty-Nefiçah, pour laquelle il avait bravé autrefois les hasards de la révolte et des combats. Il parait que Fourier le devina, et ce fut par Sitty qu'il arriva jusqu'à son cœur. Le fier mameluk consentit à recevoir le titre de gouverneur de la haute Egypte , au nom des Français. Avant la bataille d'Héliopolis , il fut assez sage pour répondre à ceux qui voulaient l'attirer dans la révolte : < Je suis actuellement un sultan français ; les Français et moi ne sommes qu'un. > Aussi le trouve-t-on dans VAnntMtre de l'an ix , comme gouverneur du Saîd pour la république française. Après avoir été notre ennemi le plus obstiné, il fut notre allié le plus constant : il ne nous abandonna qu'avec la fortune. Avoir désarmé un si rude adversaire qui nous inquiétait sans cesse, et nous forçait d'entretenir de nombreuses garnisons à Syène et à Ëléphantine , était un service de la plus haute importance. On le dut principalement à la sagacité de Fourier, et à l'amabilité de ses manières.
Il ne reste plus qu'à dire un mot de la dernière et triste mission qu'il eut à remplir aux funérailles de Kléber et à celles de Desaix. Il avait été l'ami et le ministre de l'un , et il avait eu occasion d'apprécier l'autre dans l'expédition de la haute Egypte , dont il avait fait partie. Il était donc naturel qu'il fût chargé de leur éloge funèbre. L'éloquence de Fourier y consiste dans la noblesse et l'élévation des sentiments et dans l'expression simple d'une douleur vraie. Le style en est d'une élégance achevée, qui nuit peut-être à la rapidité et à l'énergie. Ce sont deux morceaux extrêmement distingués , et qui méritent d'être conservés ; j'ai cru qu'on ne me saurait pas mauvais gré de les rapporter ici.
Extrait du Moniteur, du i9 fructidor an vui.
Ce fut le 28 prairial au matin qu'eurent lieu les obsèques du général Kléber. Le convoi arriva à onze heures sur l'esplanade du fort de l'Institut, et s'avança ensuite dans l'enceinte. On déposa le corps du général sur un socle entouré de candélabres de forme antique. L^étatr-major général mit pied à terre pour saluer les restes du général. Des militaires de toutes les armes et de tous les grades s'avancèrent spontanément en foule, et jetèrent sur le tombeau des couronnes de cyprès et de laurier, en accompagnant ce dernier hommage des accents vrais et flatteurs de leurs regrets.
Alors le citoyen Fourier, commissaire français près du divan , chargé par le général en chef d'exprimer
FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES
dans ce jour la donleor commune ^ alla te placer, environné de Fétatr-major général et des grands officiers civils et militaires du Caire , sur un bastion qui dominait Tannée rangée en bataille , et, d'une voix émue par la sensibilité , il prononça le discours suivant :
t Français f
c Au milieu de ces apprêts funéraires , témoignages fugitifs mais sincères de la douleur publique , je viens rappeler un nom qui vous est cher, et que Thistoire a déjà placé dans ses fastes. Trois jours ne se sont point encore écoulés depuis que vous avez perdu Kléber, général en chef de Tannée française en Orient. Cet homme que la mort a tant de fois respecté dans les combats , dont les faits militaires ont retenti sur les rives du Rhin , du Jourdain et du Nil , vient de périr sans défense sous les coups d'un assassin.
c Lorsque vous jetterez désormais les yeux sur cette place dont les flammes ont presque entièrement dévoré Tenceinte , et qu'au milieu de ces décombres qui attesteront longtemps les ravages d'une guerre terrible et nécessaire, vous apercevrez cette maison isolée où cent Français ont soutenu, pendant deux jours entiers, tous les eflbrts d'une capitale révoltée , ceux des mameluks et des Ottomans , vos regards s'arrêteront , malgré vous, sur le lieu fatal où le poignard a tranché les jours du vainqueur de Maestricht et d'Héliopolis. Vous direz : C'est là qu'a succombé notre chef et notre ami. Sa voix tout à coup anéantie n'a pu nous appeler à son secours. Oh I combien de bras , en effet , se seraient levés pour sa défense I Combien de vous eussent aspiré à l'honneur de se jeter entre lui et son assassin ! Je vous prends à témoin , intrépide cavalerie qui accourûtes pour le sauver sur les hauteurs de Koraîm , et dissipâtes en un instant la multitude d'en nemis qui l'avaient enveloppé. Cette vie qu'il devait à votre courage, il vient de la perdre par une confiance excessive qui le portait à éloigner ses gardes et à déposer ses armes.
c Après qu'il eut expulsé de TÉgypte les troupes de Youseph-JPacha , grand vizir de la Porte , il vit fuir on tomber à ses jneds les séditieux, les traîtres ou les ingrats. C'est alors que , détestant les cruautés qui signalent les victoires de TOrient, il jura d'honorer par [sl clémence le nom français qu'il venait d'illustrer par les armes ; il observa religieusement cette promesse , et ne connut point de coupables. Aucun d'eux n'a péri , le vainqueur seul expire au milieu de ses trophées. Ni la fidélité de ses gardes , ni cette contenance noble et martiale , ni le zèle sincère de tant de soldats qui le chérissaient, n'ont pu le garantir de cette mort déplorable : voilà donc le terme d'une si belle et
si honorable carrière ! C'est là qu'aboutissent tant de travaux, de dangers et de services éclatants.
c Un homme agité par la sombre fureur du fanatisme est désigné dans la Syrie par les chefs de Tarmée vaincue pour commettre l'assassinat du général français ; il traverse rapidement le désert ; il suit sa victime pendant un mois ; l'occasion fatale se prés^te , et le crime est consommé I
c Négociateurs sans foi , généraux sans courage ! ce crime vous appartient : il sera aussi connu que votre défaite. Les Français vous ont livré leurs places sur la foi des traités; vous touchiez aux portes de la capitale, lorsque les Anglais ont refusé d'ouvrir la mer. Alors vous avez exigé des Français qu'ils exécutassent un traité que vos alliés avaient rompu ; vous leur avez offert le désert pour asile.
c L^honneur, le péril , Tindignation ont enflammé tous les courages ; en trois jours vos armées ont été dissipées et détniites ; vous avez perdu trois camps et plus de soixante pièces de canon ; vous avez été forcés d'abandonner toutes les villes et les forts depuis Da* miette jusqu'au Said : la seule modération du général français a prolongé le siège du Caire, ville malheureuse où vous avez laissé répandre le sang des lumimes désarmés. Vous avez vu se disperser ou expirer dans les déserts cette multitude de soldats rassemblés du fond de l'Asie ; alors vous avez confié votre vengeance à un assassin.
c Mais quels secours , citoyens , nos ennemis attendent4ls de ce forfait? En frappant ce général victorieux, ontriU cru dissiper les soldats qui lui obéissent? Et si une main abjecte suffit pour faire verser tant de pleurs , pourra-t-elle empêcher que Tarmée française ne soit commandée par un chef digne d'elle? Non , sans doute , et s'il faut dans ces circonstances plus que des vertus ordinaires , si pour recevoir le fardeau de cette mémorable entreprise , il faut un esprit élevé qu'aucun préjugé ne peut atteindre , un dévouement sans réserve à la gloire de sa nation , citoyens , vous trouverez ces qualités réunies dans son successeur. Il possédait l'estime de Bonaparte et de Kléber : il leur succède aujourd'hui. Ainsi , il n'y aura aucune interruption ni dans les honorables espérances des Français ni dans le désespoir de leurs ennemis.
< Armée, quiTéunissez les noms de l'Italie, du Rhin et de TÉgypte , le sort vous a placée dans des circonstances extraordinaires ; il vous donne en spectacle au monde entier, et, ce qui est plus encore , la patrie admire votre sublime courage, elle consacrera vos triomphes par sa reconnaissance. N'oubliez pas que vous êtes ici même sous les yeux de ce grand homme que la fortune de b France a choisi pour fixer la destinée de l'État ébranlé par les malheurs puMies : son génie n'est point borné par les mers qui nous
NOTES ADDITIONNELLES A L^ÉLOGE DE M. FOURIER
séparent de notre patrie; il subsiste encore au milieu de vous ; il vous anime , il yous excite à la valeor , à la confiance en tos chefs sans laquelle la valeur est inutile « à toutes les vertus guerrières dont il vous a laissé tant et de si glorieux exemples. Puissent les douceurs d'un gouvernement prospère couronner les efforts des Français ! C'est alors, guerriers estimables, que vous jouirez des honneurs dus aux vrais citoyens ; vous vous entretiendrez de cette contrée lointaine que vous avez deux fois conquise , et des armées innombrables que vous avez détruites , soit que la prévoyante audace de Bonaparte aille les chercher jusque dans la Syrie, soit que l'invincible courage de Kléber les dissipe dans le coeur même de TÉgypte. Que de glorieux et touchants souvenirs vous aurez à reporter dans le sein de vos familles ! Puissent-elles jouir d'un bonheur qui adoucisse l'amerlume de vos regrets ! Yous mêlerez souvent à vos récits le nom chéri de Kléber ; vous ne le prononcerez jamais sans être attendris, el vous direz : Il était l'ami et le compagnon des soldats, il ménageait leur sang, il diminuait leurs souffrances.
c U est vrai qu'il s'entretenait chaque jour des peines de l'armée et ne songeait qu'aux moyens de les faire cesser. Combien n'a4-il pas été tourmenté par les retards alors inévitables de la solde miliuire I Indépendamment des contributions extraordinaires, objet des seuls ordres sévères qu'il ait jamais donnés , il s'est appliqué à régler les finances , et vous connaissiez les succès de ses soins. Il en a confié la gestion à des mains pures et désignées par l'estime publique. Il méditait une organisation générale qui embrassât toutes les parties du gouvernement. La mort Ta interrompu brusquement au milieu de cet utile projet. 11 laisse une mémoire chère à tous les gens de bien : personne ne désirait plus et ne méritait mieux d'être aimé. 11 s'attachait de plus en plus à ses anciens amis, parce qu'ils lui offraient des qualités semblables aux siennes. Leur juste douleur trouvera du moins quelque consolation dans l'estime de l'armée et l'unanimité de nos r^rets.
c Réunissez donc tous vos hommages, car vous ne composez qu'une seule famille, guerriers que votre pays a appelés à sa défense ; vous tous , Français , qu'un sort commun rassemble sur cette terre étrangère, vos hommages s'adressent aussi, dans cette journée , aux braves qui dans les champs de la Syrie , d'Aboukir et d'Héliopolis , ont tourné vers la France leurs derniers regards et leurs dernières pensées.
c Soyez honoré dans ces obsèques, vous qu'une amitié particulière unissait à Kléber, 6 Caffarelli, modèle de désintéressement et de vertus , si compatissant pour les autres , si stoîque pour vous-même.
c Et vous, Kléber, objet illustre et dirai-je infortuné de cette cérémonie qui n'est suivie d'aucune
antre , reposez en paix , ombre magnanime et chérie , au milieu des monuments de la gloire et des arts ! Habitez une terre si longtemps célèbre ; que votre nom s'unisse à ceux de Germanicus , de Titus , de Pompée et de tant de grands capitaines et de sages qui ont laissé , ainsi que vous , dans cette contrée d^immortels souvenirs, i
Un recueillement religieux succéda un instant aux émotions vives et profondes qu'avait produites l'orateur.
Courrier de T Egypte.
Le 11 brumaire an ix eut lieu la cérémonie funèbre en l'honneur du général Desaix. Les troupes prirent les armes et se rendirent dans la plaine de la Qaubbéh « où elles furent placées par des oflficiers de Tétat-major sur le terrain qu'elles devaient occuper.
Les o£Bciers supérieurs se rendirent ensuite avec le général en chef vers le cénotaphe qu'on avait élevé à l'est du dôme de la Qaubbéh , et ce fut au pied de ce cénotaphe que fut prononcé l'éloge funèbre suivant par le citoyen Fourier, secrétaire perpétuel de Unstitut.
c Français,
c La voix de la patrie éplorée vient encore une fois se faire entendre; elle prononce, au milieu de ce deuil triomphal , le nom de Desaix y général de division dans les armées de la république. U parut tout à coup en Italie dans l'un des plus grands événements de la guerre, où il semblait qu'il vint représenter l'armée d'Egypte ; il eut l'honneur de conunencer la victoire , et aussitôt après il expira sur le champ de bataille.
< La vertu n'eut jamais de titres plus évidents à l'admiration et aux regrets. Desaix fut grand dans un temps fertile en actions extraordinaires, où l'intrépidité est une qualité nationale qui ne distingue personne. Il servit souvent de modèle , et eut plutôt des imitateurs que des rivaux. Comme sa modestie lui réconciliait sur-le-champ ceux que sa supériorité pouvait offenser, il n'excita jamais l'envie; bonheur rare, dont peu de grands hommes ont joui , et que la fortune accorde à quelques-uns comme une prérogative naturelle.
c On est porté à croire que, puisqu'il était homme, il ne fut point exempt de défauto ; mais s'il en eut , ils échapperont à l'impartialité de l'histoire. On n'a connu de lui que des qualités estimables et de nobles sentiments. La simplicité et la bonté étaient ses habitudes naturelles. 11 ne se montrait extraordinaire que dans les grandes circonstances ; on le voyait intrépÛe à la tête des avant-gardes, infatigable et opiniâtre dans les marches , terrible dans la déroute de Tcnnemi . Le reste de sa vie coulait uniformément, et il ne
coDsenrait de sa grandeur qae Félévation des vaea el du caractère.
c II s'appliquait , daos les loisirs que lui laissait la guerre , à devenir utile pendant la paix : c'est dans ces temps plus calmes qu'il s'exerçait aux vertus civiles , s'efforçaqt pour ainsi dire de se confondre dans la foule des gens de bien.
c La science du gouvernement était l'objet ordinaire de ses études ; mais une pente naturelle le ramenait au récit des faits militaires. Qui fut plus sensible que lui à l'honneur du nom français? Quel tribut d'admiration ne payerait-il point aujourd'hui à l'armée d'Egypte dont l'héroïque constance répond à l'attente de la patrie ^ sous les yeux du monde entier? 11 fut heureux du moins en ce qu'il n'a connu que les triomphes de cette armée ; il n'a point eu la douleur d'apprendre le crime qui lui a enlevé un chef illustre et chéri.
c Desaix connaissait les moindres détails de toutes les actions d'éclat ; et lorsque la fortune lui avait refusé de participer à une victoire , il fallait du moins qu'il vit le champ de bataille; il semblait qu'il devait concourir k tout ce qui se faisait de grand et d'utile. 11 eût envié de pouvoir, dans le même temps, porter nos armes au delà du Rhin , disperser les Ottomans à Héliopolis , et vaincre à Marengo ; il aurait voulu être le contemporain de tous les héros.
c L'admiration , l'amitié et le désir d'obtenir , en l'imitant, une gloire immortelle, l'unissaient au premier général de l'armée d'Orient, qui lui accorda l'honneur de conquérir le Saîd. Desaix fit jouir de la paix la plus profonde le pays où il porta nos armes. Homme sensible et guerrier philosophe, il regardait le bonheur de civiliser comme le seul prix digne de la victoire ; il pensait que l'on doit des respects à tous les peuples , de quelque manière qu'on arrive sur leur territoire. Il avait repoussé les mameluks au delà des déserts et des rochers de Syène. Dès ce moment, il n'y eut plus de conquérant dans la haute Egypte , et il eût été difficile de reconnaître s'il était le vainqueur, ou s'il n'était point un ancien ami à qui les habitants donnaient une honorable hospitalité.
f Les lettres , qui ne perdent jamais le souvenir de ce qu'on a fait pour elles , ne laisseront point effacer sa mémoire; il les aimait, il les a servies, elles lui doivent cette sécurité inaccoutumée avec laquelle on a observé les monuments de Tancienne Egypte, dans les lieux où jusques avant lui l'àme était partagée entre l'admiration et le sentiment du péril de hi vie.
c Je ne rapporterai pas les traitements injustes qu'il éprouva de la part des ennemis , lors de son passage en Europe ; il n'est pas toujours donné aux âmes
<i) Je dois les élémenls de celte note à robligeance de M. Augustin Perler, qui» après avoir suivi les cours de
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communes de pouvoir offenser un grand homme , et leurs injures ne l'ont pas atteint.
c Les triomphes des armées françaises étaient tous présents à sa mémoire ; et l'àme remplie de tant de souvenirs, il pensait que Ton distinguerait difficilement ses propres actions parmi cette multitude de faits éclatants qui se trouvent accumulés et pressés dans le court intervalle de quelques années ; il craignait de nV voir point assez fait pour vivre dans la postérité : ses regrets sont un hommage rendu à h gloire militaire de son siècle et surtout au héros qu'il avait choisi pour modèle. Desaix pensa qne toutes les places de l'immortalité étaient occupées par ses contemporains, et n'osa reconnaître la sienne. Mais l'histoire ne manquera point à %es vertus. Son nom a retenti sur les rives dn Rhin ; il a été porté jusqu'aux rochers de la Nubie qui marquent les anciennes limites de l'empire romain ; il est écrit en leures immortelles sur la terre de Marengo ; il est consacré par la douleur de la patrie et la reconnaissance empressée de tous les bons citoyens, c Si Desaix venait à paraître au milieu de vous avec cet extérieur simple et modeste qui convenait si bien à celte àme extraordinaire, il vous dirait : c 0 mes amis et mes compagnons d'armes, j'ai conc temple votre gloire, et j'ai craint d'être oublié, c Reprenez tous ces lauriers que vous venez de poser c sur ma tombe ; ils vous appartiennent , et c'est vous c que ces inscriptions honorent. Je vous reconnais, c guerriers qui illustrâtes la retraite de la Bavière , et vous qui concourûtes à la défense de Kehl ; vainqueurs d'Italie, j'ai vu sans regret couler mon sang dans une contrée remplie de vos souvenirs ; et vous qui marchâtes avec moi dans le Saîd , tous les succès que vous m'attribuez sont le prix de vos travaux et de votre courage, i
f Tels furent, citoyens , les vrais sentiments de ce grand homme de guerre ; il pensait avec raison que les monuments qui perpétuent la mémoire des généraux sont des titres de gloire pour les soldats. C'est ainsi que la patrie élève des autels à beaucoup de vertus ignorées. Elle n'honore point un seul homme lorsqu'elle assemble les trophées d'un guerrier illustre; elle célèbre moins son nom que ses grandes actions , et les mêmes hommages s'adressent à tous ceux qui ont concouru aux services éclatants qu'il a rendus. »
NOTE TROISIÈME (i).
Fourier, préfet de l'Isère. 1802 à 1815.
Au retour d'Egypte , Fourier voulait rester à Paris pour se livrer à ses travaux, et il demandait à être
Fourier à Técole polytechnique, avait formé avec lui à Grenoble des relations Intimes qui ont doré Jusqu'à sa mort.
NOTES ADDITIONNELLES A L'ÉLOGE DE M, FOURIER
employé dans IHiMtrucUon publique qu'on organisait alors. Le premier eonsul lui fit offrir par BerlhoUet la préfecture de Tlsére. Cette offre était un ordre, et, le â janTier an xi, il fut nommé à cette place qu'il occupa jusqu'en 1815. En 1808, Tempereur le nomma baron avec dotation.
Le grand travail auquel Fourier a attaché son nom pendant sa préfecture de Flsère est le dessèchement des marais de Bourgoin. Imaginez d'immenses marécages qui s'étendent jusque dans trente-sept communes et forment des terrains vagues, dangereux par l'air Infect qu'ils exhalent, et à peu près inutiles à tous les riverains. Depuis Louis XIV , le gouvernement avait plusieurs fois entrepris d'assainir ces terrains et de les rendre à l'agriculture. A diverses époques , cette opération avait été reprise sans pouvoir être terminée , à cause des prétentions contraires de toutes iescommunes riveraines, et du conflit des intérêts opposés. 11 ne s'agissait pas moins que d'amener toutes ces communes à des sacrifices communs dont elles ne voyaient pas l'avantage immédiat, et qu'elles se rejetaient les unes sur les autres. Fourier fut obligé de négocier avec chaque commune et presque avec chaque famille, et ce ne fut qu'à force de raison, de tact, de bonté, surtout au moyen d'une patience à toute épreuve , et que le seul amour du bien public pouvait donner, qu'il parvint à obtenir le concert nécessaire pour une pareille opération. M. Aug. Rérier, qui était sur les lieux, et qui connaît particulièrement cette affaire, m'a paru, en 1851 , encore tout pénétré d'admiration pour le talent déployé par Fourier dans cette négociation.
Il fallut faire régler à la fois la quotité de terrain qui serait remise aux communes après le dessèchement en compensation de leurs droits , et toutes les conditions accessoires que réclamait cette opération. Ce traité eut lieu le 7 août 1807.
•Trente-sept conseils municipaux reconnaissant en même temps le bienfait de l'intervention paternelle de l'administration , adoptant les mêmes bases pour le règlement de leurs intérêts, trente-sept maires comparaissant à la fois et parfaitement d'accord pour souscrire une transaction en 28 articles, qui touche aux intérêts les plus importants, attestent la sage influence de l'administrateur, exercée dans l'utilité réelle de cette nombreuse population.
Cette sage influence se montra dans toute la suite de cette opération; mais elle fut surtout remarquable dans les longs débato qui s'élevèrent devant le conseil d'État entre les particuliers qui possédaient dans les marais des propriétés privées , et la compagnie chargée du dessèchement. Cette dernière réclamait les six dixièmes de ces terrains , en assimilant ces propriétaires aux communes qui avaient des droits
d'usage et qui étaient intervenues dans la transaction de 1807. Ces propriétaires soutenaient au contraire qu'ils ne devaient que les quatre cinquièmes de la plus value que leurs propriétés auraient acquise par l'effet du dessèchement. Fourier coopéra puissamment au succès de la cause des propriétaires , qui fut consacrée par un arrêt du conseil d'État, de décembre 1812.
Le dessèchement des marab de Bourgoin , terminé en 1812, a livré des terrains immenses à l'agriculture , créé de riches pâturages , et mis de riches moissons à la place de semences de mort. Franklin eût envié un pareil résultat, et pour l'obtenir il ne fallait pas moins qu'une grande réputation de lumières et de justice , nne patience , une adresse et , pour ainsi dire, une séduction de bienveillance dignes du sage Américain.
Un travail moins important , mais encore fort utile, est la route nouvelle que traça Fourier pour aller directement de Grenoble à Turin , par le Lantaret et le mont Genèvre, et qui devait , en formant une communication facile entre Lyon et Turin , rapprocher la France et l'Italie. L'ancienne route était beaucoup plus longue , mais elle enrichissait des pays que l'entreprise de la route nouvelle alarmait, et qui avaient auprès du gouvernement un zélé défenseur dans la personne du ministre de l'inlérieur, M. Crétet, qui était lui-même de ces pays. Après s'être inutilement adressé au ministre, Fourier prit le parti de faire présenter un mémoire à l'empereur par unedéputation de risère ; mais il se garda bien de rédiger un long mémoire ; il savait qu'il ne fallait pas demander beaucoup d'instants à celui qui avait l'Europe à gouverner, et il savait aussi qu'on pouvait se fier à sa pénétration merveilleuse. La note , présentée par quelques notables de l'Isère, n'avait pas plus d'une page; elle contenait, nettement indiqués, les avantages de la route nouvelle et les moyens de l'exécuter : une petite carte y était jointe. Deux jours après la présentation de celte requête, elle était accordée. L'empereur avait vu, il avait compris; à l'instant même toutes les résistances du ministre de l'intérieur avaient été vaincues , et Tordre de procéder à l'exécution de la nouvelle route envoyé au préfet de l'Isère.
Le département de l'Isère avait consacré près de deux millions à cette belle entreprise, que les événements de 1814 sont venus interrompre. Le Piémont se refusa naturellement à ouvrir ses frontières de ce côté ; mais du moins l'Isère espère que le gouvernement français n'oubliera pas ses sacrifices, et rendra la route complètement praticable aux voilures jusqu'à Briaoçon. Cette route, suspendue pendant l'espace d'une lieue sur le flanc d'une montagne où la main du
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mineur ponrait seule la traeer , s^enfonce dans le sein des rochers , sons deux immenses galeries qu'éclairent de distance en distance des ouverinres latérales pratiquées dans répaisseur du roc. Le pays voit avec douleur ce superbe travaQ s'altérer chaque jour faute des réparations nécessaires.
Indépendamment du dessèchement des marais de Bourgoin et de Tonverture de la route du mont Genèvre, qui suffiraient pour recommander son administration, Fourier sut faire exécuter des travaux trèsutiles et très-considérables pour les chemins vicinaux; travaux qui , dans Tabsence d'une législation précise, étaient presque entièrement dus à Faction personnelle de l'administrateur en chef.
Tels sont les services effectifs et matériels qui marqueront longtemps le passage de Fourier dans l'Isère. Mais il est un travail d'une tout autre nature, qui exigeait au plus haut d^é et qui signala toutes les ressources de son esprit, les nobles et aimables qualités de son coeur. Napoléon avait le principe opposé à celui de Goblentz et des jacobins. Au lieu de se faire un parti en France et encore de l'épurer toujours et de le réduire , il voulait fondre tous les partis dans le commun attachement à son gouvernement , et peu à peu à sa personne. Fourier était fait tout exprès pour être l'instrument d'un pareil plan. La tâche était digne de lui, mais elle n'était pas facile dans l'Isère. Le Dauphiué, pays de parlement, avait des habitudes de liberté qui lui firent embrasser avec ardeur la révolution française ; on se rappelle et l'assemblée de Vizillc, et la conduite d'une partie considérable de la noblesse dauphinoise, et Mounier, et Duport, et Bamave. Mais en même temps l'habitude de la liberté sauva le Dauphiné de l'enivrement révolutionnaire , et on a remarqué que cette province si libérale avait été très-modérée. On avait résisté aux folies gigantesques de la république , et on résistait à celles de l'empire. En général il n'y a pas d'enthousiasme dans le Dauphiné , et c'est surtout la liberté pratique et de détail que l'on aime. Chacun y Uent à ses opinions et veut qu'on les respecte. Fourier trouva là bien des rép^icains qui voyaient l'empire de mauvais œil , et bien des nobles qui , retirés dans leurs châteaux , entravaient sourdement la marche du gouvernement. L'art de Fourier fut de les rattacher tous , peu à peu , par des liens différents, mais également sûrs, à la cause de l'empereur , qui était alors celle de la France. Ce n'était point du tout un administrateur dans le sens ordinaire , bureaucrate et paperassier : il écrivait trè»peu , mais il voyait beaucoup de monde , parlait à chacwL le langage de sa position et de son intérêt.
(i) Je tiens ce mot de M. Béreoger, alors avocat général â la cour royale de Grenoble , aujourd'hui membre de la cour de cassation et député de la DrAme.
Homme nouveau , il lui était aisé id s'attacher le parti populaire; homme aimable , il séduisait le parti aristocratique ; et, sans descendre à des feintes indignes de lui , il trouva , dans une tolérance sincère et d'habiles ménagements, le secret de gagner le clei^« Bientôt les partis , qui jusqu'alors avaient vécu dans cet éloignement fâcheux les uns des autres où les préjugés et les inimitiés se nourrissent de l'ignorance , attirés à la préfecture, apprirent à se connaître , et finirent par déposer leurs ressentiments sous la main d'une autorité éclairée. Fourier, en obligeant tout le monde, attacha tout le monde au gouvememait nouveau. L'empereur étonné , lui demandant un jour comment il s'y prenait pour conduire ainsi des esprits si difficiles : t Rien de plus simple, répondit Fourier : c je prends l'épi dans son sens , au lieu de le prendre c à rebours (i). >
Il vivait beaucoup avec la noblesse. Cétait son devoir, car il fallait clore la révolution et unir tous les membres de la grande famille française. 11 rendit souvent à des émigrés d'importanU services qu'il était quelquefois forcé de déguiser pour ne pas trop effaroucher le parti contraire. Un jour , on allait vendre , sur la mise à prix de 40,000 francs , un bien d'émigré qui en valait le triple. L'émigré , nouvellement rentré , alla voir le préfet et lui confia qu'à la rigueur il pourrait bien se procurer les 40,000 francs, mais que l'enchère irait beaucoup plus haut , el qu'il allait perdre la seule occasion de recouvrer â bon marché son ancienne propriété. 1^ vente sur enchère devait se faire le lendemain à huit heures ; il y avait toujours une heure ou deux de grâce pour laisser arriver le monde et s'accroître le nombre des acheteurs. Fourier s'y transporta à huit heures précises , et là , au bout d'un quart d'heure , sous prétexte de faire exécuter la loi , et en feignant beaucoup de mauvaise humeur contre les acheteurs en retard, il ordonna â l'huissier de commencer la vente, quand il n'y avait â peu près personne dans la salle . L'émigré eut doncaisément son bien pour 40,000 francs. D'ailleurs Fourier s'était assuré que cela ne serait pas mal vu du public, cet émigré jouissant de l'estime et de l'affection générale (9).
Souvent , malgré le plan conciliateur du maître, il arrivait du bureau du ministre des ordres sévères ; Fourier les recevait et ne les exécutait pas. Il laissait le ministre écrire lettre sur lettre , et sans rien contester , il ne faisait que ce qui lui paraissait convenable. Ainsi , à l'époque où la levée des gardes d'honneur menaçait toutes les anciennes familles nobles d'être violemment privées de tous les jeunes gens
(s) Ceci me vient de M. Milion et de sa fille, proches parents de Fourier.
NOTES ADDITIONNELLES A L*ÉLOGE DE H. FOURIER
qn^dles n'aTaient pas deslinés à la carrière militaire , il tut éluder avec adresse rexécution des ordres rigoureux qu'il avait reçus , et satisfaire au cootingeut demandé en y faisant concourir, par des sacrifices pécuniaires , ceux que leur situation sociale et leurs opinions politiques faisaient trop répugner au seryce personnel. U eut le talent de composer le contingent du département de Tisère de volontaires pris dans des conditions convenables , et qui furent équipés par des subventions spontanément confiées à l'administration; en définitive , il y eut des gardes d'honneur qui satisfirent au besoin de l'État , sans épuiser les familles.
Quand il voulait une chose, il savait y intéresser tout le monde et prendre chacun par où il était prenable. 11 s'adressait à l'amour-propre de celui-ci , à la bonté de celui-Ui , aux défauts et aux bonnes qualités de tous ceux dont il avait besoin, et sans violences comme sans écritures , il vous conduisait si bien qu'on avait l'air d'agir ou plutôt qu'on agissait avec la sincérité et la vivacité de zèle qu'on aurait mise à ses propres affaires. M. Augustin Périer m'en a cité plusieurs exemples , entre autres celui d'un bal que la ville de Grenoble donna à Monsieur, depuis Charles X. Personne , d'abord , dans le parti libéral , ne voulait aller à ce bal , et toute la ville finit par s'y rendre et même par s'y amuser.
Non-seulement Fourier avait la confiance absolue de l'Isère pour tout ce qui regardait les afifoires publiques, mais chacun s'empressait de le consulter sur ses affaires privées. Le bon Fourier admettait toutes les confidences et prodiguait à tout le monde, avec une bonté inépuisable , les trésors de sa longue expérience des hommes et des choses. En un mot , avec des lumières , de l'esprit et de la bonté, il résolut le problème de l'administration : beaucoup faire sans se donner un grand mouvement.
Cependant les occupations du préfet n'empêchaient pas les méditations du savant ; et après avoir terminé rapidement toutes les affaires , retiré dans son cabinet solitaire , Fourier mettait en ordre ses papiers sur l'Egypte , poursuivait le développement de ses Méthodes analytiques, et jetait les fondements de la Théorie de k chaleur. Il trouva à Grenoble les deux frères Champollion auxquels il donna le goût des études ^ptiennes. C'est peut-être à Fourier que nous devons Giampollion qui précisément était destiné à porter le coup mortel à l'antiquité du zodiaque de Denderah. Mais ses travaux d'archéologie et de mathématiques ne peuvent pas même être effleurés ici. Il suffît de rappeler que c'est dans une campagne , près de Grenoble, qu'il écrivit son introduction au grand ouvrage sur l'Egypte, au sujet de laquelle M. de Fontanes lui écrivit qu't7 avait $u réunir les grâces cC Athènes à la sagesse de VÉgypte, Je termine cette note , exclusive-
ment consacrée à la conduite de Fourier dans l'Isère, en assurant qu'en traversant ce département en 1820, j'y trouvai sa mémoire vénérée. Il avait su, pendant la longue durée de son administration , se concilier l'estime et l'affection des hommes de toutes les classes et de toutes les opinions, dans un pays qui ne se montre pas facile à accorder ces sentiments, mais qui sait y rester fidèle quand on y a de justes droits. Aussi depuis quinze ans qu'il était éloigné de l'Isère , Fourier n'avait pas cessé de recevoir , dans les situations diverses où il s'était trouvé, les témoignages empressés de la reconnaissance et du profond intérêt que lui conservaient ses anciens administrés , et sa mort prématurée a excité parmi eux des regrets universels. La famille Périer est toute pleiue de sa mémoire, et M. Aug. Périer ne m'a jamais parlé de son illustre et excellent ami sans une véritable émotion. M. Bérenger, ancien avocat général k la cour de Grenoble, a consacré à l'éloge de Fourier , comme préfet de l'Isère , une page remarquable dans son ouvrage sur VÀdmnistration de la justice criminelle,