‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 2)Chapitre 98 sur 141 · L*ÉLOGE DE M. FOURIER · texte numérisé non relu

L*ÉLOGE DE M. FOURIER

Elle n'avait donc perdu , pendant trois années entières, que neuf mille hommes morts aux hôpitaux ou sur le champ de bataille.

L'Egypte , au rapport des historiens arabes , avait lors de la conquête d'Hamrou vingt millions d'habitants , sans doute en y comprenant les oasis. Lors de l'expédition des Français , elle en avait un peu moins de trois millions.

Elle nourrissait Rome et nourrit encore aujourd'hui Constantinople. Elle sert d'intermédiaire à l'Afrique et à l'Asie. Il vient au Caire des caravanes de l'Abyssinie , de l'intérieur de l'Afrique et de lieux en com* munîcation directe avec le cap de Bonne-Espérance et le Sénégal. Il en arrive de Maroc, de Fetz, de Tunis, d'Alger, de Tripoli, qui vont à la Mecque. Il en arrive enfin de l'Arabie et de la Syrie, qui mettent FÉgypte en communication avec la Perse et l'Inde. La mer Rouge est comme un canal entre l'Egypte et l'Inde. L'Egypte, qui a toujours servi d'entrepêt pour le commerce de l'Inde avec l'Europe, pourrait tuer le commerce de l'Inde par l'Océan. La possibilité de la reconstruction du canal de Suez étant résolue , Kosséir» Suez et Alexandrie deviendront des villes de premier ordre. Le port d'Alexandrie est admirable.

Il y a trois populations en Egypte , les Mameluks , les Ottomans , les Arabes. Les Arabes , qui sont les plus nombreux , ne sont rien. Il faudrait écraser les Mameluks, ménager les Ottomans et relever les Arabes.

Tout conquérant doit adopter la religion du pays. Depuis Montesquieu on comprend enfin l'admirable conduite d'Alexandre en Egypte ; mais les rapports du paganisme grec et du paganisme égyptien permettaient à Alexandre d'adorer Ammon sans abjurer. En Perse , il ne trouva pas Jupiter- Ammon , et il fut presque réduit à abjurer ; ce qui le rendit cher à la Perse , mais mécontenta nécessairement les Macédoniens, dont peu à peu il parvenait à se passer. A la fin du xviii* siècle , il y avait dans tous les esprits un système de naturalisme avec un Dieu abstrait par-dessus , ce qui est tout à fait le mahométisme. Bonaparte, qui se respectait et songeait à la France, n'abjura pas ; mais il professait la plus profonde vénération pour le prophète. Si Abdallah-Menou eût été Alexandre, son abjuration , qui ne fut que ridicule , aurait pu lui assurer un grand empire. Au reste , la civilisation par la conquête est toujours inférieure à celle que produit l'apparition d'un grand homme national comme Mahomet ou Confucius; il faudrait à l'Egypte un homme de génie , de race arabe et musulman ; un réformateur qui se prétendrait orthodoxe, et par là ne soulèverait point les masses contre lui , et qui en même temps innoverait assez pour soulager leurs besoins, souvent en contradiction avec leurs croyances. Il n'y a qu'un homme de l'Orient qui puisse agir sur l'Orient; il

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

n'y a qu'un Arabe qui puisse recréer la nation arabe , i caractère qui n*a rien à voir avec celui de Part et de

si toutefois les nations sortent du tombeau , et si d*an ciens acteurs peuvent reparaître sur la scène du monde. Mais à défaut de cet homme ou en Tattendant , une expédition française en Egypte n'était nullement un rêve, et Fourier, et après lui Napoléon, ont parfaitement établi, avec la possibilité du succès, les solides avantages qui y étaient attachés.

Je me suis trop arrêté sur la préface de la Description de l'Egypte pour qu'il ne me soit pas permis d'ajouter quelques mots sur l'ouvrage même auquel elle se lie intimement.

On peut distinguer ce grand ouvrage en deux parties , l'une descriptive , l'autre systématique. La première est au-dessus de tout éloge, et, malgré quelques défauts inévitables, nés de la précipitation et du premier enthousiasme, on peut dire que c'est un monument immortel qui restera k jamais la base de tous les travaux ultérieurs sur TÉgypte ancienne et moderne. Quant à la partie systématique, elle est fort inférieure à la première, et telle que devait la faire la mauvaise philosophie et la mauvaise archéologie du temps.

La philosophie du temps était athée, panthéiste , matérialiste. Or, la religion égyptienne est engrande partie fondée sur des phénomènes physiques et astronomiques. De là l'enthousiasme pour cette religion proclamée la religion par excellence , la religion primitive.

De là encore les monuments égyptiens placés à une antiquité infinie, et tous les récits de la Genèse ébranlés.

M. L. . . m'a assuré tenir de la bouche de M. Mongez que Mooge , avec lequel il était très-lié , débarquant avec Bonaparte à Fréjus au retour d'Egypte, lui écrivit de Fréjus même un billet de quelques lignes , où , au lieu de lui donner des nouvelles de toutes les personnes de l'expédition qui lui étaient chères, il lui mandait qu'ils avaient trouvé en Egypte des zodiaques auxquels Fourier donnait plus de quinze mille ans d'antiquité.

Ce qui charmait surtout nos philosophes, c'est l'analogie trompeuse de la religion de l'Egypte avec la religion juive et la religion chrétienne.

Plus tard la critique a démontré : i^ que le théisme juif est précisément lopposé du panthéisme égyptien , que par conséquent le christianisme est absolument étranger à ce dernier, et que tous ces rapprochements des douze signes du zodiaque et des douze apôtres , d'Osiris, d'Isis et d'Orus avec Dieu, la Vierge et le Christ sont des folies au-dessous des légendes les plus absurdes, etc.; 2® que la ressemblance même de la mythologie égyptienne et de la mythologie grecque, est plus apparente que réelle, que la mythologie grecque peut bien avoir été égyptienne dans quelques-uns de ses éléments, mais dans quelques-uns seulement, et que le développement même de ces éléments porte un

la religion des Égyptiens ; 5» que si la Grèce a en effet emprunté quelque chose à l'Egypte , elle le lui a rendu depuis avec usure, et qu'il y a beaucoup de grec et même du grec des Ptolémées dans plusieurs des prétendues antiquités de l'Egypte; A^ que le zodiaque do Dendérah, ce chef-d'œuvre si vanté de l'antique astronomie égyptienne, est une puérilité assez moderne ; 5^ qu'enfin l'Egypte est si peu le berceau du genre humain qu'elle est presque récente, comparée à l'Iode dont la civilisation , la reUgion , les arts présentent un bien auli'e caractère d'antiquité, et qui est infiniment plus riche et plus avancée dans les sciences et dans les lettres. J'ajoute que les prétendues conquêtes des Égyptiens et de Sésostris en Asie Mineure et en Perse, sont jusqu'ici des hypothèses, et que l'histoire réelle nous montre l'Egypte fréquemment conquise depuis les héros persans jusqu'à nos jours. 11 me semble enfin que l'Egypte a sans doute été un puissant empire, mais un empire exclusivement africain.

En général l'Institut d'Egypte était composé de savants très-habiles en mathématiques , en chimie, en physique, mais il ne possédait pas d'érudit véritable. Tout le monde improvisa de l'archéologie sur les riches données qui se présentaient de toutes parts ; el au lieu de se borner à recueillir des faits , sans prétendre les expliquer, on se mit à b&tir à la hâte des systèmes. Il faudrait qu'un homme courageux etéclairét M. Letronne par exemple, osftt donner une nouvelle édition de l'ouvrage sur l'Egypte , laquelle ne contiendrait pour l'antiquité que les descriptions des monuments et les faits , et retrancherait impitoyable^ ment les hypothèses arbitraires. Au reste , malgré toutes ses imperfections, la Description de V Egypte, n'en est pas moins un immense travail et un admirable monument. Ce qui rachète, ce qui domine tout, c'est l'enthousiasme sincère pour cet ancien monde qu'on vient en quelque sorte de retrouver ; c'est la patience passionnée qui amasse au prix du sang d'innombrables matériaux; c'est cette ardeur généreuse qui, ayant conquis si chèrement des trésors d'un grand prix , s'en exagère la valeur, et les admire trop pour être capable de s'en bien rendre compte. La Description de V Egypte et la préface de Fourier , qui en représente les qualités et les défauts , forment donc assurément un fort bel ouvrage , mais tel qu'on pouvait le faire à la fin du xvHi* siècle,

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