AVIS D£S ÉDITEURS
époques aniérieures de Fhislotre de la philosophie, il a pu appliquer ses principes sur une plus grande échelle, lesrectiGer et les étendre, les élever à la hauteur d'une véritable théorie. \ussi celte année a-l-il fait précéder Texaroen détaillé des quatre grandes écoles qui selon lui coroposcnl la philosophie du xviii® siècle, d*une
revue de tous les anlécédenls de ces qualrt écoles; ce qui a donné lieu à une esquisse dt rhistoire entière de la philosophie depuis TOriff. jusqu*au xviii* siècle. Cette esquisse npik aussi remarquable par la précision des déu]^ que par la richesse des vues générales, comp(h: à peu près les douze préau ières leçons.
COURS
DE
L'HISTOffiE DE LA PHILOSOPHIE.
PREMIÈRE LEÇON
SOMMAIRE
Sujel du cours : Histoire de la philosophie en Europe peoaani ht tviii« siècle. — Rappel du principe que la philosophie d*uti siècle sort de tous les éléments dont ce siècle se compose ; «l*ota la Décessiié de chercher la philosophie du xviiie siècle dans Thisloire générale de ce sièele. — Siyei de celle première leçon : Revue du i? m" siècle. — Mission générale du iviii' siècle: en finir avec le moyen âge; de là leideui grands earacières du xviit« siècle, la généralisation et la diffusion du principe de llberlé.— Politique. — Religion. — llceors.— Littérature. — Arts. — Sciences mathématiques, physiques et naturelles. — Sciences morales.— Travail de tous ces éléments pendant le dernier quart du xviiie siècle. Nécessité d'une eiplosion. — Où devait^elle éclater 7— Révolution française. Ses caraetères.— Le bien; le mal. Impuissance de Texiravagance et du crime. — La charie, comme résultat du travail légitime de la révolution et du xviiie siècle. — Conclusion : différence de la mission du XTiii" siècle et de celle do xix«.
MEseieuRS ,
Je vous ai précenté l'année dernière une introduction à rhittoîre de la philocophie : j'ai voulu avant tout que vous reconnussiez celui que vous aviez écoulé autrefois avec quelque indulgence; j'ai voulu vous
signaler d'abord ma méthode et mon but , Tensemble de mes idées et Tesprit général qui doit présider à mon enseignement. Mais si les généralités sont Tàme de la science , je n'ignore pas que la science ne prend un corps en quelque sorte , ne se fonde et ne s'organise que dans la réalité des détails et le travail des applications positives. Je viens donc éclaircir, étendre , affermir les principes historiques que je vous ai exposés Tété dernier, en les appliquant à une époque particulière , à quelque grand siècle de l'histoire de la philosophie. J'avais pensé à vous conduire en Grèce : je in'étais proposé de vous faire connaître cette époque célèbre de la philosophie ancienne à laquelle ont attaché leur nom deux hommes, divers plutôt qu'opposés, é^u^ en génie comme en gloire , et qui » quatre siècles avani notre ère, ont à jamais fixé dans l'Occident, l'un les idées fondamentales sur lesquelles roule la philosophie, l'autre la méthode qui lui convient et qu'elle a gardée* Aristote et Platon-ne sont pas seulement de grands hommes : ce sont des systèmes , et des systèmes qui ont des racines si profondes dans hi nature de l'esprit humain et dans celle des choses , que le temps qui change tout n'a pu changer que leurs formes , et qu'on peut dire avec une rigueur parfaite que la pensée humaine n'a depuis fait autre chose que d'aller tour à tour de l'un à l'autre, en les modifiant et en les perfectionnant sans cesse. Ce sont là^ vous le savez , mes études habituelles ; il m'eût été commode à moi-même de les
COURS DE LWSTOIRE
porter k cette chaire : j'aurais aimé à passer avec tous cette année entre Aristote et Platon , entre Sophocle et Phidias , entre Périclès et Alexandre. Mais de graves motifs m'ont détourné de ce dessein. L'histoire , messieurs , n'est pas faite seulement pour satisfaire une curiosité savante ou pour fournir des tableaux à l'imagination de Tartiste ; elle est surtout une leçon pour l'avenir : un homme sérieux ne s'engage point dans rétude pénible du passé pour y apprendre seulement ce qui fut , mais pour en tirer ce qui doit être ; et une histoire de la philosophie qui veut être véritablement philosophique , doit aboutir à des conclusions positives sur les destinées ultérieures de la philosophie. Tel est aussi mon but : de quelque siècle de l'histoire de la philosophie que je vous entretienne , c'est toujours à vous qoe je m'adresse : j'ai toujours devant les yeux la France , et b France du xix* siècle. Or il m'a paru que je m'éloignais un peu de notre France , en reculant jusqu'à Aristote et jusqu'à Platon. Sans doute le système de Platon et celui d' Aristote renferment des éléments immortels qui appartiennent à l'esprit humain et qui conviennent par conséquent à tous les pays et à tous les siècles; mais la combinaison de ces éléments , mais la forme même de cette combinaison est toute grecque ; elle a deux mille ans , et pour discerner et retrouver sous cette forme vieillie les problèmes étemels de la philosophie , il faut de ces problèmes une habitude à laquelle toute la sagacité du monde ne peut suppléer. D'ailleurs , pour vous dire toute ma pensée , j'ai considéré les circonstances particulières dans lesquelles se trouve parmi nous la philosophie , et j'ai jugé que , dans ces circonstances , sortir de la lice des discussions contemporaines et m'enfoncer dans l'antiquité , c'était déserter mon poste et la cause de la vraie philosophie. Voilà pourquoi je me suis décidé à rester quelque temps encore dans les régions de la philosophie moderne ; et comme dans les temps modernes je ne connais pas de siècle plus voisin du nôtre que le xvni* , j'ai pris celui-là pour le texte de mes leçons. Je ne me dissimule pas les difficultés qui m'attendent ; mais ce n'est pas plus mon habitude de fuir les difficultés que de les chercher. Tout siècle en se reitrant de la scène du monde , et plus qu'aucun autre le xvni*, rempli de si grands événements , laisse après loi un long héritage d'intérêts contraires. Le xvui* siècle a donc nécessairement parmi nous des admirateurs et des adversaires ardents et ombrageux : dans ce débat des passions opposées , l'indépendance philosophique serait mal à Taise, si elle ne trouvait en elle-même sa force comme sa récompense.
Messieurs, c*est un des principes que je vous ai développés l'an passé avec le plus de soin et d'étendue , que la philosophie d'un siècle sort de tous les
éléments dont ce siècle se compose , et que pour lia comprendre la philosophie de toute époque , 3 Us l'étudier d'abord dans la civilisation générale qui fi produite ; d'où il suit que , pour vous donner une ièe exacte et complète de la philosophie du xvm* âèè non-seulement en France , mais dans toute \lmft pour vous en faire saisir la nature et le caractère prdfR. je dois commencer par voas entretenir du iTm^sàk et de son histoire , indépendamment de sa philoiopyt Et comme je suppose que l'histoire de ce siècle rai est présente, il me suffira de vous en rappeler leitisi principux et caractéristiques : ce sera le sujet deeefi première leçon.
Qu'est-ce que le xviii* siècle? Quels sont $« i» ports avec les siècles qui le précèdent? En qioi In ressemble-t-il? En quoi en diflere-t-il? MenieonJ leur ressemble en ce qu'il continue leur acttOD;ils diffère en ce qu'il la développe sur une plm gn^è échelle. Et quelle est celte action? Ce n'est pas dm» que l'enfantement de l'histoire moderne, la n^ des temps nouveaux avec les temps anciens, avec» moyen âge.
Que le moyen âge ait été une des plus grasdcscf^ ques de l'histoire de l'humanité , qu'il ait éi« i ^ place, qu'il ait été nécessaire et utile, qu'il ait œè* été un progrès relativement aux époques quileprtwdaient , c'est une vérité évidente dans Tétat préieii de la science historique ; mais il n'est pas in«i»«^ dent que ce qui avait été un progrès était dc?eBB • obsucle , et que le moyen âge, après avoir reoipw^ l'antiquité classique, avait fait son temps et devaiicéiiff la place à une ère nouvelle : tout ceci n'a pas œ^ besoin d'être rappelé. Mais je vous prie de ne |W» oublier une distinction importante : autre chose esi moyen âge, autre chose est le christianisme, aa* doute le christianisme était dans le moyen âge, et . a fait tout ce qui s'y est fait de bon et de grand ; «** il y était sous les conditions du temps, sous sa p raière forme , non sous sa forme unique ni «a («^ dernière. Le moyen âge est le berceau du cww^ nisme ; il n'en est pas la borne. Le christiam'sine» fond même de la civilisation moderne ; ils col la i»*^ destinée ; ils pssent par les mêmes fortooef ; ^ fallait que lui-même sortit des ténèbres et de«li«»« ' moyep âge pour se développer et porter loas kê t qui lui appartiennent. Quand donc je vous p^^^ du moyen âge et de la puissance formidable el «^ qui y domine , songez bien qu'il ne s'agit pas du c tianispie et de la puissance immortelle qo' ^^[ ' donnée sur le monde ; il ne s'agit que de la poi^*^ ecclésiastique devenue puissance temporellef ^^^ telle soumise aux chances et aux vicissitudes de les pouvoirs de la terre. . ^
] Fils légitime du christianisme , l'esprit nouvea» a ^
DE LA PHILOSOPHIE
son apparition dans le monde Ters le xvi* siècle : son but final est de substituer su moyen âge une société noiiTeUe ; donc , ses premiers efforts devaient se diriger contre la puissance qui domina le moyen âge; de lâk , la nécessité que la première réyolulion moderne fût une révolution religieuse. Sans doute cette révolution a eu ses antécédents et ses préparations , comme loua les grands événements , d^abord dans la tentative d^une réforme légale au concile de Bàle , puis dans Taflaire des bussites ; mais c'est le xvi* siècle , c'est FAllemagne, c'est Luther, qui l'ont véritablement produite et qui lui ont donné leur nom. Un peu trop accoutumés à ne regarder que la France , nous croyons assez volontiers que le xvn* siècle est un siècle de stabilité et de repos. Il n'y a pas de plus grande illusion ; et le xvu" siècle est encore plus agité et plus révolationnaire que le xvi*. En effet , que voyez-vous dans la première partie do xvn* siècle? La continuation de la lutte du pouvoir spirituel absolu et de Teaprit de réformalion. Cette lutte opiniâtre qui remue tout l'empire germanique ne finit qu'au traité de Westphalie , lequel reconnaît que l'esprit nouveau est arrivé âi un état de force qu'il est impossible de détruire ni de nier. Et qu'y a-t-il dans la seconde moitié du xvn* siècle? Encore une révolution; une révolution qui continue la première , et lui donne une face nouvelle , une face politique. La révolution anglaise est le grand événement de la fin du xvn® siècle, et la source des guerres ardentes que le chef de ceue révolution , Guillaume , suscita à Louis XIV. Héritier des siècles qui l'avaient précédé, le xvni^ siècle est venu accomplir leur ouvrage. Le xvi* et le xvii* siècle avaient miné , ébranlé le moyen âge ; h mission du xvni* était de le renverser et d'en finir avec lui* Delà les caractères du xvin* siècle.
Deux révolutions, l'une politique, l'autre religieuse, remplissent le ivi* et le xvii* siècle, mais ce n'étaient là que des révolutions partielles. La révolution religieuse ne semblait pas renfermer la révolution politique ; personne alors ne songeait à ce rapport aujoutdliui si manifeste ; et il fallut que le temps se chargeât de le faire paraître : il fallut que la révolution anglaise sortit du protestantisme, pour que Ton aperçût la portée de la première révolution. On vit bien que cette première révolution n'était pas exclusivement religieuse , puisque son principe venait de produire une révolution politique ; et il fallait bien reconnaître que le principe de la seconde n'était pas exclusivement politique , puisqu'il avait déjà produit une révo- IniioD religieuse. C'est la logique de l'histoire qui , des deux expériences du xvi« et du xvn* siècle, ajoutées Tune à l'autre et combinées entre elles , tira cette hardie généralisation , c'estrà-dire celle du principe de liberté , laquelle est le caractère éminent du
xvni« siècle. Or celui-là en entraîne nécessairement un second. Tout ce qui est partiel est local : aussi la révolution protestante et la révolution anglaise n'ont-elles point dépassé les positions fortes mais bornées qu'elles occupaient il y a plus d'un siècle , parce que leur principe propre manque de généralité. On peut bien les rattacher à une idée générale , mais elles ne sont pas cette idée générale elle-même : or , il n'y a que ce qui est général qui convienne à tout , et qui , par conséquent , puisse s'appliquer à tout et se répandre partout. La généralisation des idées a pour effet inévitable leur propagation et leur diffusion. Ce sont là les deux grands caractères du \ym^ siècle. Examinez-le bien; vous le voyez rappeler tout à l'examen, se rendre compte de tout, aspirer sans cesse en toutes choses aux éléments les plus simples, c'est-à-dire à la plus haute généralisation ; et en même temps vous le voyez appliquer sans cesse à tout et partout les principes qu'il a une fois généralisés. De là dans un seul et même pays la fusion de toutes les classes, principecaché delà future égalité ; et la fusion de tous les pays de l'Eu-* rope , principe caché de la future unité européenne. Déjà ce rapprochement des classes et des pays parait au xvtii* siècle ; il s'y forme déjà une unité dans laquelle se rencontre et se reconnaît toute l'Europe civilisée. Mais cette unité nouvelle est purement morale , et elle a en face d'elle les débris de la vieille unité du moyen âge, les lois, les coutumes, les institutions des temps anciens , qui doivent la détruire ou être détruites par elle. Or, jusqu'ici , messieurs , la civilisation n'a jamais été vaincue : elle ne Ta pas été au xviii* siècle. Le moyen âge a donc succombé ; le xvni* siècle en a fini avec lui et l'a relégué dans l'histoire : c'était là la mission du siècle qui succédait au xvn* et au xvi*; et celte mission a déterminé l'esprit du xvni* siècle, avec les deux caractères que je viens de vous signaler.
Suivons rapidement l'esprit du xvui* siècle dans toutes ses grandes manifestations, politiques, reli* gieuses , morales , littéraires , scientifiques ; car c'est de tous ces éléments que doit sortir la philosophie que nous cherchons.
Voici les grands phénomènes politiques du xvin* siècle : Ce n'est pas moi qui parle, c'est l'histoire. i<> Affaiblissement de toutes les puissances qui avaient joué le principal rôle dans le moyen âge ; ^ avènement sur la scène du monde de puissances nouvelles, inconnues au moyen âge; affaiblissement de toutes les puissances méridionales , création de puissances septentrionales. L'Italie s'enfonce de plus en plus dans sa nullité politique ; VEspague et le Portugal y gravitent peu à peu. Qu'est devenue la marine portugaise ? Où sont les guerriers et les navigateurs portugais? Le Portugal n'est plus qu'une colonie anglaise. Où sont les vieilles bandes espagnoles qui avaient mis la main
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dans loat les grands évéoemenU des siècles précédeois, qui avaient fait les destinées de TEurope? Elles soot mortes à Rocroy. N*ainiei-TOttS |mis b guerre comme mesure de la puissance des peuples? Prenez une mesure plus pacifique , au moins en apparence : prenez les grands hommes , ces vives images de Inhumanité en chaque siècle; montrcMnoi les grands hommes que produit alors le midi de TEurope. En cherchant bien , je trouve trois hommes qui n'ont pas manqué de talent ni de caractère , et qui apprtiennent presque à l'histoire. Les deux premiers, animés de Tesprit nouveau, mais ne sachant pas à quel peuple ils ont affaire, tentent sur ces peuples , et avec ces peuples , d'impraticables entreprises ; il leur faut donc employer la violence , et la violence se résout en impuissance : de là , les tentatives malheureuses de Joseph II et du marquis de Pombal. Le troisième , formé k une autre école , appartenant à Tesprit ancien et appuyé sur une nation de Tancienne Europe, le cardinal Alberoni , regarde en face Tesprit nouveau et s'oppose à ses progrès ; il essaye de l'étouffer en replaçant le prétendant sur le trône d'Angleterre, et en renversant chez nous le régent; mais déjà le passé était plus faible que les temps nouveaui , et le cardinal Alberoni a succombe et avec lui toute chance de contre-révolution. Au contraire, regardez dans le Nord ; un homme y met au monde un empire : le czar Pierre amène sur la scène de l'Europe la Russie , la Russie hétérodoxe. Sorti des guerres de la réforme, le petit duché de Brandebourg s'agrandit et se développe en une monarchie protestante et guerrière. Un jour cette monarchie tombe entre les mains d'un homme de génie qui, avec elle, atuque rAuttiche et démembre l'Empire. Plus tard vient Témancipation des colonies américaines, qui ajoute encore à la dissolution générale. Je ne vous parle pas de la révolution française , parce qu'elle n'est pas un des événements du xviii* siècle , mais l'événemoit par excellence de ce siècle, ce siècle tout entier, son dernier mot, sa crise ; j'en parlerai plus tard.
Considérons l'état religieux de l'Europe. Tout le monde convient , tout le monde proclame, amis et ennemis, que le caractère religieux de ce temps est l'affaiblissement de la puissance ecclésiastique. Non-seulement de toutes parts le clergé européen perd de son autorité sur les esprits, mais il semble que lui-même abdique : il est moins savant , il est moins grave ; loin de s'opposer à la dissolution qui le cerne et le menace, il va au-devant d'elle et l'encourage. C'est à un pape qu'a été dédié Mahomet, Clément XIV , ou n'a pas compris cet ironique horomage, ou s'y est prêté de bonne grâce : il en a fait ses remercimenls. Je ne puis pas oublier non plus que c'est au milieu du xvni*' siècle qu'a été licenciée la dernière milice du moyen âge , roltc société qui a fait tant de bien et tant de mal ,
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et qui pendaM desx aîèeles , avec une Ofinii» dont le secret néme «st sa aonplesse infiaie, ^kà partout le moyen âge et le pouvoir absolu , spiriisifi temporel, par son savoir et par ses intrigues, pare vertus et par ses vices. C^est an milieu duxvni'tr/ que cette célèbre société est morte ; et elle Dja» péri violemment , penaez-y bien , elle est morUM^ rellement ; elle a été mise an tombeau par les na mêmes de la puissance qu'elle servait et qoi lia instituée , et il n'en peut plus revenir qa'on îmà impuissant qui disparaîtrait nu premier signe up! I sévère de la civilisation noavelle.
I Dans réut moral, mêmes symptômes, mèioesa» tères. Avec l'ancien ordre de choses s'affaibii«eit I déclinent les vieilles mœurs, les vieilles veni»,aMi isi la vertu aussi changeait avec le temps. e( ai condamnée aux métamorphoses de l'histoire, la vieilles vertus s'en vont, par exemple, respritcko^ leresque, qui ne subsiste plus que dans queiqooiv d'élite, dignes de tous iioe respects A b pfi(^^ anciennes vertus, grâce k Dieu, en vienneoideo» velles, par exemple, l'humanité, mot presque noflwt ou dont l'emploi plus fréquent marque rexteosiisc la chose ou du moins de l'idée. L'humâoilé noéei^^ sa racine dans la charité chrétienne; je le recoos bien volontiers, mais c'est la gloire du lyivf^éèàtit l'en avoir tirée. L'humanité dans les actes, cefit bienfaisance ; dans les sentiments , c'est \» ^^ lance; et comme ce xvm* siècle qui géoéniisÉ'^ en même temps applique tout, il applique le pn»^ même de l'humanité aux relations les plss Bsoci» de là la politesse, laquelle se répand dans unn^'" classes et dans tous les pays. Mais, messieorsjlB^'' fait pas impunément un vide dans la société et v>i Tàme humaine; dans ce vide ne glissent aise&ea scepticisme moral , la mollesse ^ la licence : ^ ^ relâchement général des mœurs dans toute i£>nip au xviu« siècle. Ainsi le mal et beaucoup de i8> * trouve à côté du bien. Je vous signale une fois F toutes ce triste et inévitable mélange, et j^"^^ dispensé d'y revenir sans cesse ; je me ûe à wcre ligence, et un peu aussi à mes intentions cono"^ Suivons dans la littérature l'esprit du x¥ih'«<^ Si le xvrn® siècle est un siècle de dissolutioD* ^ sera pas un siècle de poésie , car la poésie ^*'*^^ sion, la voix harmonieuse, et, pour aiasi dir^fU d'un état de choses fixe et arrêté ; cette Oear n^?^ vait venir au milieu d'une crise ; or le i^'* . n'est que cela , et ne pouvait être que cela. Ab*" France il reste tout au plus un grand poêle, Vol En Angleterre, Dryden, Pope et Addtsson sont eoff la monnaie de Milton. Llulie a deux ^^^^ ^ talent qui ne demandent pas mieux qa& d'eue poètes; mais ni Tun avec sa belle liannon»^
DE LA PHILOSOPHIE
pensées Tirilef , ni Taotre avec son énergie convulsive ei maniérée, n'amTeni k la yraie poésie. Selon moi, TÂUemagne est Tasile de la poésie an xtui* siècle. Poorquoi» messieurs? Cesiqoe TAUemagne, natarel* lemenl irès-poéiique , s'élait assise depuis assez longtemps dans la réforme et la civilisation qui lui convient pour en tirer des chants poétiques ; de là trois grands poêles , Klopstock , Schiller, Gœlhe : Tun tout protestant, l'autre tout libéral, Tautre tout philosophe Gœihe est avec Voltaire le poète du xvin^ siècle. Il semble que Gcetbe ait paru dans le monde, et Dieu fasse qu^il y reste longtemps encore, pour prouver que Tesprit le plus philosophique, la réflexion la plus libre, peuvent avoir aussi leur poésie.
Si le xvni" siècle n'est pas précisément le siècle de la poésie, c'est celui de ki prose : la France, à la fois si méthodique et si vive, est le pajs de la belle prose. De là nos grands prosateurs du xvii* siècle , que continuent dignement ceux du xvni*. C'en est fait de Téloquenee sacrée que soutient encore un moment , mais très-aifaiblie , Télégant Hassilion ; mais à la place de celte éloquence s'en élève une autre, qui, se dressant en France une chaire nouvelle, parle à l'Europe entière de rhomme , de sa nature , de son histoire , de ses droits et de ses intérêts de toute espèce, lui peint les scènes agitées de la vie morale , ou les scènes tranquilles et majestueuses de la nature. On peut dire que l'Europe entière a été au xvm* siècle l'auditoire de l;i France , l'auditoire de Montesquieu, de Rousseau, de Buffon. L'Eorope a été attentive, elle a applaudi même aux plaisanteries de Voltaire, parce que, sous cesplainntenes, que je suis loin de vouloir entièrement absoudre , elle sentait qu'il s'agissait encore de sa cause , c'est-à-dire de celle de rhumanité.
Le xvui* siècle n'est pas celui des arts. D'abord , pour la sculpture, il n'en a pas. Au reste, le xvi^ei le xm* n'en ont guère davantage. Michel-Ange n'a fait que prouver, à force de génie, l'impossibilité d'une sculptore moderne. La sculpture est exclusivement antique, car elle est avant toutes choses la représentation de la beauté de la forme ; et le soin comme l'adoration de la beauté de la forme appartiennent au paganisme. An contraire , la peinture est tout entière dans l'expression, c'est-à-dire dans la représentation, non de la forme extérieure, mais des sentiments et de rame, non de la beauté physique, mais de la beauté morale. La peinture est donc éminemment moderne et chrétienne ; mais elle appartient au moyen âge ; elle ne pouvait fleurir au xvm* siècle. Elle y cesse comme art; elle se prolonge et s'exerce comme métier. Boncher et VanderWerf la prostituent à des scènes de boudoir; rbonnéte Greuze se retranche dans la peinture de genre, et voilà l'art de van Eyck et de Raphaël employé à peindre des courtisanes pour les grands
seigneurs, et des intérieurs, des anticliambres cl des cuisines , pour la bourgeoisie. Plus tard , lasse eile^ même de la dégradation ou elle est tombée, elle essaye d'une fausse grandeur, et sautant par-dessus le moyen âge qui est sa place, elle remonte à l'antiquité qui est celle de la sculpture; et alors elle fait des statues au lieu de tableaux, presque en même temps que la sculpture , par l'effet même de son impuissance , sort aussi de ses limites, et tourmentant le marbre, le colorant presque , fait des tableaux au lieu de statues. D'ailleurs, personne plus que moi n'admire Canova et David ; on n'a pas plus d'esprit ; on n'a pas plus de savoir-faire : ce sont de très-habiles artistes, peut-être mêçie un grand statuaire et un grand peintre , mais dans un siècle où il ne pouvait y avoir ni peinture ni sculpture.
Le xvm* siècle a été plus heureux en musique. La musique est l'art de réveiller dans le fond de l'àme un certain nombre de sentiments simples par des sons combinés entre eux ; or le son est tout ce qu'il y a de plus profond à la fois et de plus vague : de là le caractère essentiellement général de la musique. La musique ne répugne donc à aucune forme de civilisation : elle pouvait donc fleurir au xvui® siècle; mais le xvui* siècle n'admettait pas, vous savez pourquoi, la musique sacrée ; il la remplace par une autre miuique qui n'a presque pas d'antécédents dans l'Europe moderne, et qui porte le caractère du siècle qui l'a créée , siècle de vie, de mouvement, d'individualité : je veux parler de la musique dramatique. C'est au xvni« siècle qu'elle produit toutes ses merveilles ; et comme ce siècle est celui de la diffusion de toutes choses, les grandes compositions dramatiques qui naissent à Naples, à Vienne ou à Paris, se répandent partout à l'instant même, pénètrent partout, descendent même dans les conditions et les asiles les plus modestes, et versent ainsi des torrents de sentiment musical à travers l'Europe entière.
11 me reste à vous entretenir des sciences. Les négliger serait oublier, avec la principale gloire du xviii* siècle, ce qui porte plus particulièrement l'empreinte de son génie. Mais le temps qui me presse m'avertit de me borner à une esquisse rapide : je tâcherai du moins qu'elle vous présente les traits fondamentaux de la culture scientiflque au xvni® siècle.
Je distingue la culture scientifique du xvin* siècle en deux parties : ici , les sciences que le xviu« siècle a agrandies, développées, renouvelées; là, celles qu'il a créées ; c'est surtout dans ces dernières que se marque son caractère.
Le XVI® et le xvn® siècle ont pour ainsi dire inventé une seconde fois les mathématiques, et les ont portées à cette hauteur dont les noms de Descartes, de Newton, de Leibnitz mesurent les divers degrés. I^ xvin* siècle
CX)URS DE L HISTOIRE
a été plus loin encore : indépendammeni de rioconlestabie supériorité des résultats, il y a égalité de génie ; et aux noms que je viens de vous rappeler, on peut fort bien opposer, je crois , sans parler de Bernouitti , de Miiclaurin , de Glairaut , de d'Alerabert , de Condorcet , et d'autres , les grands noms d'Euler, de Lagrange et de Laplace. Sans doute Toumefort avait devancé Linné et Jussieu ; mais ceux-ci ont tellement renouvelé la botanique, qu'on pourrait dire, sans être accusé d'exagération , qu'ils l'ont créée. Il en est de même de la physiologie : elle existait avant le xvin^ siècle , mais dans quel état ! et quel développement immense n'a-t-elle pas pris entre les mains de Haller et de Bichat! Le xvui^ siècle ne pouvait être ni le xvii^, ni le xvi®. Ainsi , en géographie, il ne pouvait découvrir l'Amérique , les lies de l'Archipel du sud , les côtes méridionales de l'Afrique ; mais je vous demande si ce ne sont pas aussi de grands navigateurs que Cook, Bougainville , d'Entrecasteaux? N'étaitH^e ps aussi un marin intrépide que notre infortuné La Peyrouse? Le nom de Vancouver dit tout. Ftinders a été visiter la terre de Diémen , et reconnaître les côtes de la Nouvelle-Hollande. Souvenez-vous du voyage de Maupertuis et de La Condamine. C'est au xvui^ siècle qu'appartiennent la société africaine et Mungo-Park. Enfin , sur les limites du xviii® siècle et du nôtre , un homme , qui appartient à la fois à l'Allemagne et à la France , s'est chargé tout seul d'une entreprise à laquelle un gouvernement aurait eu peine à suffire : M. de Humboldt, accompagné d'un Français, M. de Bonpland , s'est enfoncé dans le vaste continent de TAmérique méridionale ; il en a rapporté six mille plantes nouvelles ; il a déterminé la position de deux cents points astronomiques ; il a fait une multitude d'expériences qui ont confirmé les découvertes de l'Europe ; il a mesuré la hauteur du Chimboraço. La géographie savante compte Buache et Dan ville. L'astronomie a suivi les mathématiques; mais c'est moins dans l'astronomie mathématique que dans les observations astronomiques qu'est surtout la gloire du xvni« siècle. Je dois me borner à quelques résultats , ou plutôt à quelques noms, par exemple, Herschel et Piazzil Pensez -y : depuis 1789 jusqu'à 1805, dix-sept comètes découvertes , avec toutes leurs orbites calculées ; les inégalités des planètes développées, évaluées, et tout cet immense mouvement expérimental aboutissant au Système du monde de I^place! La physique expérimentale n'est pas restée au-<les80us de l'observation astronomique : ici les grandes découvertes et les grands noms s'accumulent tellement qu'il faut choisir ; je ne citerai qu'une seule découverte , qu'un seul nom , mais celuilà est peut-être le plus grand de toute la physique moderne. Par une bonne fortune , qui n'arrive pas à tout le monde , Galvani trouve , sans presque l'avoir cher-
chée , l'action d'un métal sur rélectricilé déposée ^j l'économie animale : à l'instant un homme de fa refait les expériences de Galvani , renoaveUe u àecm verte par la précision qu'il lui doone et la richesK » conséquences qu'il en tire , et ioTente un insmaû qui se joue pour ainsi dire de Télectricité et es m| mente la force presque indéfiniment; tandis que Fra> tin atteint au sein de la nue cette même électrictr et l'y maîtrise. On t'a dit, la pile de Volta, Téleârt» teur est pour la décomposition des coips , c'es>i-u-i pour la partie la plus profonde de la physique expérae taie, ce que le microscope est pour Thiatoire nataràr
Encore on peut dire qu'en physique expérime^aî le xvin® siècle avait eu des précédents; en effet, ii côté Galilée et Torricelli , de l'autre Newton ar». devancé Yolta ; la décomposition de la lumière rt i détermination de la pesanteur de l'air honorent xvu* siècle et préparaient le xviii*. Mais , menes^ au xvu« siècle , au xvi<^, dans toute Tantiquité , os es la chimie? Il n'y a pas ici d'autre précédent, daat chose comme dans le nom, que l'alchimie quioyr^ semble guère. La chimie est unecréationdu xvœ'sieef. une création de la France. Ce n'est pas la France, cor l'Europe entière qui a appelé chimie française le ■» vement qui a imprimé à cette belle science ane ispil^ sion si forte et une direction si sage ; c'est à Fex^* et sur les traces de Lavoisier, de Guyton , de Foc croy, de Bertholet, de Vauquelin , que se sont ^ mes et que marchent encore les grands chiIi0i^ étrangers , ici Prietsley et Davy, là Klaprolh et Ber»lius. Dans la minéralogie , si enrichie et si dévekff«!^ au xvHi® siècle, on voit se former une science lâi^ neuve , la cristallographie , la science qui recooifiiiH décrit les figures régulières des crisuux. , et les UÀèt leur formation. Le même âge , le même auteur, s*:' M. Cuvier , ont vu naître la science et l'ont coimIi^ à son terme. Cet homme est un Français, c'est M) Le siècle qui avait créé la cristallographie et k à.mie , et développé immensément la physique expenmentale , devait créer la géologie ; aussi la géok^ appartient au xym' siècle : elle est due aux travaux <i(i Pallas , des Deluc , des Saussure , des Dolomieu. n nous ne citons pas d'autres noms , c'est pour ne ^ trop nous approcher de notre siècle. De ces sciac» combinées est sortie la géographie physique. Teib sont, messieurs, les grandes créations scieutiàqie< du xviu« siècle.
Il n*a pas moins marqué sa trace dans les sciescfi morales par la création de plusieurs et par le déTekif pement de toutes. Je ne puis encore que vous pniieS' ter ici les résultats les plus généraux.
L'histoire , ce flambeau des sciences morales , ^'^ presque tout au xvni*' siècle. Si l'érudition s'est aflaibl»^ en France, elle s'est accrue et enrichie ailleurs;^
DE LA PHILOSOPHIE
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xTiii* tiècle a ouTert à Térudition un monde nouveau : WHIkm Jones et Ânquetil-Duperron ont révélé rorient à l'Europe. Enfin , le xtiu* siècle a imprimé à rhistoire an nouveau caractère, en loi demandant avant tout la peinture et le progrès de rhumanité. La science de la législation a commencé en Europe avec la réforme et la révolution anglaise ; mais que sont tous les pnbKcistes antérieurs comparés à Montesquieu? Comme le chef de Técole historique do xvni* siècle est Voltaire, lechef de Técole politique dece siècle est Montesquieu : foute rfiuropc éclairée s'est rangée sous sa bannière.
Mais voici , messieurs , des créations tout à fait origioales : jugez-en Timportance. Jusque-là des particoliers , des gouvernements, des peuples s'étaient enrichis ; ils rayaient fait de leur mieux et le plus possible , mais sans aucune règle fi;Ke et sans se rendre compte des procédés qu'inévitablement ils ne pouvaient pas ne pas suivre à leur insu. Au xvm* siècle , non-seulement la richesse générale augmente, mais l'esprit réflexif et analytique du xvni* siècle recherche les causes de la richesse , les procédés qui la produisent et ceux qui la distribuent, ceux qui relèvent, ceux qui l'abaissent. De là l'économie politique , science entièrement nouvelle.
iosqae-là l'esprit humain avait senti la beauté , sans s'en rendre compte ; il l'avait admirée dans les ouvrages de la nature ; il l'avait admirée dans ses propres ouvrages , mais sans réduire en système les causes de son émotion en présence de la beauté et les caractères de cette beauté. Ce n'est pas le xvin* siècle , sans doute, qui s'est fait le premier cette question : Qu'est-ce que le beau? mais c'est lui qui, en la divisant et la subdivisant, en a tiré une science régulière qui a ses principes, sa cultare à part, et ses progrès. C'est le xvm* siècle qui a mis an monde la haute critique , l'esthétique, comme dit l'Allemagne, qui après l'avoir inventée, l'a portée si loin.
Jusque-là les familles et aussi les institutions publiques avaient élevé de leur mieux les générations naissantes ; mais on n'avait jamais songé à porter de ce côté la réflexion et la méthode ; et l'éducation était abandonnée à la routine. Le xvni* siècle, qui a tout soumis à l'examen , a fait de l'éducation d'abord un problème, puis une science , puis un art ; de là la pédagogie : le mot est peut-être un peu ridicule ; la chose est sacrée.
Tel esl à peu près l'inventaire du xvni* siècle. Si vous étudiez attentivement ce siècle , vous reconnaîtrez dans tout ce qu'il a créé , comme dans tous les développements nouveaux qu'il a ajoutés à ce que lui léguaient les siècles précédents , Tempreinte du même caractère. I/esprit du xviii^ siècle se demande compte de tout, pénètre jusqu'aux éléments les plus intimes des choses, des êtres, des questions et des faits ; il ne se repose que quand il est arrivé aux éléments les plus sim pies, à des éléments qu'il trouve indécomposables : il s'arrête là, parce que là est la limite de sa force. Or
CODSI?!. — TOME I.
expérimenter ainsi, décomposer, analyser, c'est dissoudre. Ce n'est pas une ressemblance de mot , messieurs ; l'identité est dans la chose ; et cette identité ressort de toutes parts de l'examen comparé des sciences , des arts, de la littérature , de la morale , de la religion et de la politique dans le siècle entier.
Il ne me reste 4>lus qu'à tirer de tous ces antécédents les conséquences qu'ils renferment, ou plutôt à vous rappeler comment l'histoire s'est elle-même chargée de les tirer.
Il faut distinguer dans le xvni^ siècle la première moitié où le travail du siècle se fait, mais sourdement» d^une manière occulte et inaperçue; la seconde moitié où ce travail éclate. Le dernier quart du xviu® siècle a été si fécond et si riche en productions de toute espèce que l'on peut dire que non-setdement chaque année, mais chaque mois enfantait sa découverte, c'està-dire ajoutait encore à la fécondité et à la puissance de l'esprit nouveau. Quand on suit attentivement en toutes choses les progrès de cet esprit vers i 789, on est frappé àe l'impossibilité qu'un travail si ardent et si vaste, s'accroissant toujours par ses effets mêmes, ne produise enfin une explosion. De là la nécessité d'un grand événement dans lequel devait se résoudre le xvine siècle. Mais où devait éclater ce grand événement? Ce ne pouvait être en Angleterre ; car, d'abord l'Angleterre avait payé sa dette à l'esprit des révolutions ; puis, il s'agissait d'en finir avec le moyen âge en généralisant le principe de l'esprit nouveau, et l'Angleterre ne généralise guère; enfin TAngleterre est une ile qui a sa part dans les destinées du monde, mais qui certes ne joue pas sur le continent européen le principal rôle. L'Allemagne y était plus propre par sa puissance de généralisation ; mais elle avait fait la révolution à laquelle elle était propre, la révolution dans le monde intérieur, dans la religion. D'ailleurs si l'Allemagne est continentale, elle n'est pas assez centrale. Sa tangue était à peine connue à cette époque ; elle n'avait aucune puissance littéraire, aucune autorité en civilisation, et, il faut le dire, les Allemands, il y a cinquante ans , nous faisaient encore un peu l'efTet des barbares. Messieurs, il y avait un peuple qui, placé au centre du continent européen , touche tous les autres peuples , et peut , de ses bras puissants , atteindre rapidement à toutes les extrémités de TEurope ; un peuple doué au plus haut degré de l'esprit de généralisation , et qui , à cette rare faculté de tout généraliser, joint le besoin de tout appliquer; un peuple qui, par la sociabilité, j'allais presque dire avec tout le monde, l'amabilité de son caractère et de son commerce , par l'universalité de sa langue et la puissance de sa littérature, pouvait se charger de faire avec succès les affaires de l'esprit nouveau , un peuple enfin qui, au besoin, pouvait le défendre avec son épée.
COURS DE L'HISTOIRE
Par toates ces raiiotM, U fmure réTolution lonbtil en partage à la France. N* oubliez pas que la France nVaii pas encore servi en grand la cause de la ciTiUsation nouvelle ; le seul râle qui lui convenait était Paccomplissement du dernier acte de ce grand drame. Ajoutez que te peuple français est le peuple historique du xvui« siècle ; son caractère est précisément celui de ce siècle; il le représentait alors en Europe comme il le représentera dans riiistoire. C'est de la France qu'étaient parties toutes les voiz qui avaient ému l'Europe ; c'est en France que s'était fait principalement le grand travail scientifique et littéraire du siècle ; car, ou la France a produit elleHoaême la plus grande partie des créations du xvni« siècle, ou elle se les est appropriées en les naturalisant prompteroent diez elle ; et elles ont dû passer par la France pour iaire le tour de l'Europe. Le peuple capable de produire Tévénement inévitable était donc donné, et c'esi en France que devait avoir lieu et qu'a en lieu ce grand événement que d'un bout du monde à l'autre on appelle la révolution française. Oui, sans doute, elle est. française, mais elle est européenne aussi : tous les peuples civilisés de l'Europe y ont mis la main ; car tous l'ont préparée par leur participation au travail général qui l'enfania, et tous y ont applaudi.
Quels sont les caractères de cette révolution ? Au premier abord on croit que c'est seulement une révolution politique; mais c'est aussi évidemment une révolution religieuse. Et n'est^e qu'une révolution religieuse et politique? Ce n'eût été alors qu'une révolution du xvn' et du xvi* siècle; mais ce devait être une révolution du xviii* siècle , c'est-à-dire une révolution générale. Si elle n'eût pas été générale, elle eût manqué sa mission, car toutes les révolutions partielles étaient faites ; et toutes les révolutions partielles con sommées poussaient à une révolution générale : c'était là son caractère nécessaire. Or, comme la généralisation est l'élément même de propagation et de diffusion, la révolution française en généralisant le principe de liberté , l'a porté partout : elle l'a porté dans les différentes classes de la société française qu'elle a rapprochées ; de là l'égalité ; car il y a égalité où il y a liberté pour tous, et la liberté n'est pas générale si elle n'est pour tous ; elle l'a porté chez tous les peuples de l'Europe par mille moyens ; et de ces moyens, le plus ef&cace après l'imprimerie a été la guerre, selon ce que je vous disais l'an passé ; l'épée française a frayé la route en Europe à la liberté et à l'égalité française Messieurs, cette révolution a été générale ; sur les ruines du passé elle a implanté partout ses principes, et en France et en Europe. Mais a-telle échappé à la loi de tous les grands bouleversements? A-t-elle renouvelé le monde sans violence? A-t-elleété violente sans extravagance? A-t-elle été extravagante sans être cri
minelle? Non, messieiirs; nulle tènAmixoa n'a fi échapper à ce triste cortège. Quand on coDnaltn ha les détails de la réforme protestante, on Terra que ra détails sont loin d'être beaux. Vous eonmissez h horribles excès, les attentats jusqu'alom inooisqui m ensanglanté et souillé la révolution angbine. La rém^ lution française qui venait accomplir rœavTe des mw | lutions précédentes et portait dans ses flancs lesorap I accumulés depuis deux siècles, qui devail être si ^ raie et si radicale qu'elle rendit dans noire 4ge tan nouvelle révolution impossible, la révolulion fraiifsv devait surpasser en violence les révoiutioos pitftdentés comme elle les surpassait en graadeor, ei v charger en quelque sorte de toute la férocité d^ rr» lutions qu'elle anticipait et qu'elle préTennil.
L'histoire ne dit pas seulement le ïÂea, elle dit an» le mal ; elle le doit ; mais elle ne doit pns étoofierit bien sous la peinture du mal ; je renvoie donc les en» vagances aux extravagants , les crimes anx crinîadi, et je détourne les yeux de ce sang el de cette bne. Cependant j'en veux tirer une leçon , que la mstiÈt emprunte à l'histoire. Messieurs, au bien seul ont à données la constance, la perpétuité, la dnrée; le mi n'est qu'une négation , une négation qni lente à'èm en quelque sorte sans arriver jamais à une fènalà existence : à peine consommé, il se dissipe à riutm dans l'extravagance même, du désordre. Parmi la châtiments du crime, qui ne lui manquent jama».! côté de celui que lui inflige la conscience , IliistsîR lui en inflige un autre encore , éclatant et manifaie, savoir : Timpuissance. Confondant ce qo^il fallait ^ tinguer, ils ont, dans leur délire, porté une main sacrilège sur les bases mêmes de la société moderne, k christianisme et la royauté. Qu'est-il résulté de cet extravagances et de ces crimes? Quelques annéai peine écoulées, le christianisme et la royauté se M relevés plus purs, plus puissants, plus révérés.
Je pourrais dire aux partisans aveugles du xvuf et cle : Choisissez entre quelques-unes de vos théorie!, quelques-uns de vos actes , et l'évidence irrésistilile des faits, l'autorité sans réplique d'événements ^sa nombreux , assez prolongés , pour qu'on puisse y v»r la force même et la nature des choses, la loi de 11»toire, c'est-à-dire le jugement de la Providence. Toii n'était donc pas si légitime el si saint dans vos thésiies et dans vos actes, puisque de plusieurs de vos théories et de vos actes il n'est resté qu'un souvenir horrible. D'un autre côté, aux aveugles adversaires du xYin^nécle et du grand événement qui s'offre à eux sous de « affreuses couleurs, je pourrais proposer ce dilemmeqsî renferme le résumé de cette leçon : Laisses là, lesr dirais-je, les excès qui vous révoltent et qui me révoUeoi autant que vous : considérez dans la révolution françaiie ses principes et ses résultats, et alors, ou absolvez «o
MS LÀ PHlLOSOnilE.
la iéfolnti#D fraBçaise, on eoMbunei toai le sîèele qv*€Ue repréMnte ; ou abtoWez le xriii* siècle, ou emndaflinei le xvu*, car le xTm* n'est que la conii- DnatMMS da xvii*; on absolTex ce xyii* siècle, ou goddamoex le xvi* qui le préparait; enfin, ou absolvez ce XVI* siècle, ou aliacliez-vous au mojfen âge, condamnez la marche et le progrès de la civilisation moderne , défendez rimmobUité absolue, opposez-vous è rhistoîre, opposez-vous aux desseins de la Providence.
D^ailîeurs, une autorité supérieure a tranché h <|iiestion ; celui qui a fait la charte a porté un jugelaeot pécemptoire sur le xviu* siècle : il a fait la part dtt bieii et celle du mal ; il a condamné ce qui élait condamnable, il a légitimé ce qui était légitime. Toute charte , toute constitution n'est qu'un résumé historiqae; c'est la reconnaissance de tous les éléments esseatiek d'une époque ; or la charte, parmi les élélaents réels de notre époque, a reconnu et replacé au premier rang le christianisme et la royauté, qui aujourd'hui , grâce à Dieu , prennent chaque jour de noavelks forces, de nouveaux accroissemenu; et par là la charte a confondu plus d'une vaine théorie, plus d'nne entreprise criminelle. Mais en même temps, messieiirs, la charte a absous les principes et les résakats généraux de la révolution française et do xvm* siècle. Non-seulement elle a absous le xviu* siècle, noais en absolvant celui-là, elle a absous les deux aiècleaqui l'avaient précédé et préparé. La révolution du xTi* siècle est reconnue et agrandie dans la charte par rartide qui consacre la liberté des cultes ; la révo- Ivtiofi politiqoe du xvii* est reconnue également par rinliodnction des chambres dans le gouvernement du roî, et la participation du pays aux affaires du pays. Les formes et ki langue même du gouvernement repréaenUtif de l'Angleterre de 1688 ont passé dans la charte française de 4814. Voilà pour les XVI* et xvu* siècles : quant au xvin* , l'égalité qu'y avait engendrée la diffusion du principe général de la liberté a été cmisacrée par l'article qui reconnaît Taccessibilité de to«s les Français à tous les emplcHs, et qui établit la vraie égalité, la seule égalité possible et légitime , régalité devant la loi ; enfin le principe général de la liberté est consacré par la liberté de la presse. Qu'est-ce en effet que la liberté de la presse, sinon la liberté illiaiiée du raisonnement, le droit d'examen dans toute sa portée, c'eslpà-dire le principe de la liberté dans sa plus faaote généralité, c'est-à-dire encore tout le xvm* siècle? Ainsi la charte elle-même a adopté les réformes lel^penses et pdiUquerdu xvi* et du xvn* siècle, et la grande révolotion du xvm*. Dernier résultat des conqaètes progressives de l'humanité, elle les représente «t les protège. C'est derrière cette autorité que je place et Des vœax poor l'avenir et mon opinion sur le passé, et tout mon enseignement.
En dernière analyse, tout examiné et pesé, la part du bien et la part du mal équitablement faite , il me semble, et je n'hésite pas à conclure, avec mes deux honorables collègues et amis M. Gnizot et M .Villematn, que le xviii* siècle en masse est un des plus grands siècles qui aient paru dans le monde. La mission que lui imposait l'histoire était d'en finir avec le moyen âge; il a rempli cette tragique mission ; il n'a rempli que celle-là : un siècle, un seul siècle n'est guère chargé de deux missions à la fois; il a détruit, il n'a rien élevé : il ne pouvait faire davantage. Sur l'abîme de l'immense révolution qu'il a ouverte et qu'il a fermée, le xviu* siècle n'a guère laissé que des abstractions ; mais ces abstractions sont des vérités immortelles qui contiennent l'avenir. Le xix* siècle les a recueillies ; sa mission est de les réaliser en leur imprimant une organisation vigoureuse. Cette oi^anisation naissante est la charte, que l'Europe doit à la France, que h France doit à la noble dynastie qui marche à sa tête. C'est sur la charte et autour de la charte que doit être le travail du xix* siècle. Plus heureux que nos pères, nés parmi des orages qui sont déjà loin de nous, n*adorons pas en aveugles, n'outrageons pas en ingrats le grand siècle qui vient de finir, et qui de son sang et de ses larmes nous a frayé la route à la liberté paisible dont nous jouissons. Étudions-le avec discernement et équité pour en tirer des leçons salutaires; honorons-le, ne le continuons pas. Ne l'imitons, messieurs, qu'en servant comme lui , mais par des voies différentes, la même civilimtion.
DEUXIÈME LEÇON
SOMBIJlIRE.
Sujst de C61U leçon: Caraotère de la phitotophie da XTiii* siècle.— Du caraclère qui coostitue la philosophie «a géoéral. Spontauéi té et réflexion : religion el philosophie; Tune t^appuyant sur Pautorité, Pautre indépendaole. Leurs rapports; leur ordre de déToloppemeol. — Histoire : que dans rhîsloire toute dlatincUoo est opposition.— Orient.^ Grèce. — Moyen âge. Scolaslique. — xvi« siècle : renaissaoce de Piodépendanco de la raison , révolution qui pro^ duit la philosophie moderne. — xrii- siècle : assoit la réfolution : Bacon, Descaries.— x?iii« siècle: !• régularité la réfoluUoo philosophique; 9* la répand ; S* fait de la philosophie une puissance propre el indépendante. — Le mal : le bien. — Conclusion : différence de la mission philosophique du xviii* siècle el de celle du itx:
Messieurs , Vous connaisses maintenant le caractère général du xviii^ siècle : novs l'avons considéré dans tous les élé-
iU
GOURS DE LWSTOiRE
lueoU religieux, inoraui, politi^Mes, mililaireSt litiéraires el scientifiques dont ce siècle se compose , la philosophie exceptée. C'est cette philosophie qn'il s'agit aujoartPhui de reconnaître : c'est son caractère général que je me propose de vous signaler. Or, tout siècle est un , et la philosophie du xvin* siècle ne peut que réfléchir Tesprit du siècle auquel elle appartient, ^insi même mission , même caractère , même destinée ; et celte seconde leçon ne peut être qu'une contreépreuve de la première.
Qu'est-ce que la philosophie du xtui* siècle ? Quels sont les rapports de la philosophie du xtiii* siècle avec celle du xvii® et du xvi^ ? En quoi lui ressembleirclle? En quoi en difTère-t-elle? Elle lui ressemble en ce qu'elle la continue ; elle en diffère en ce qu'elle la développe sur une plus grande échelle. Maintenant, quel est ce mouvement philosophique qui , parti du XVI* siècle, remplit et mesure de ses progrès le xvn* et le xvm*? Quelle est sa mission? Quelle est sa fin? Ce n'est pas moins , messieurs, que l'enfantement de la philosophie moderne proprement dite et la dissolution du moyen âge en philosophie. Sans doute ce mouvement avait ses causes immédiates dans celui de l'affranchissement général de la civilisation moderne au XVI* siècle ; mais il avait aussi des racines tout autrement profondes dans la nature même de l'esprit humain et dans les lois qui président à son développement , lois nécessaires , qui déjà , dana le cours des siècles , avaient produit des phénomènes analogues, et qui les ont renouvelés , au xvi* siècle , avec le retour des mêmes circonstances , agrandis de toute la supériorité des temps nouveaux sur les temps anciens. Quelles sont donc ces lois , quels sont les mouvements philosophiques qu'elles ont produits tour à tour, et qui sont venus aboutir au grand mouvement qui embrasse les trois derniers siècles ? C'est là ce que je dois commencer par établir.
Messieurs , il y a , dans la pensée humaine , deux moments réels, aussi réels l'un que l'autre, qui sont distincts l'on de l'autre , et qui se succèdent nécessairement l'un à l'autre. Quaud l'intelligence humaine s'éveille avec les puissances qui lui sont propres , elle atteint d'abord à toutes les grandes vérités , à toutes les vérités essentielles qu'elle aperçoit confusément sans doute , mais d'autant plus vivement. Il ne peut être ici question de raisonnements ; car nous ne débutons pas par le raisonnement , et il est trop évident que le raisonnement est une opération ultérieure qui en présuppose plusieurs autres. C'est la raison, faculté primordiale , qui entre d'abord en exercice , et se développe immédiatement et spontanément. L'action spontanée de la raison dans sa plus grande énergie , c'est l'inspiration ; or , quel est le caractère de l'inspiration? L'inspiration, fille de l'àme et du
ciel, pwle d^en hast avee ase aotorité alMo1iK;è ne demande pas l'atteDlion , elle commande h fi aussi ne parle-t-elle pas ane langue terrestre : tflUs ses paroles sont des hymnes , et l'inspiratioft proéi naturellement la poésie. Mais l'inspiratioDiienfa toute seule ; l'exercice de la raisoD est nécetniraKi accompagné de celai des sens, de Timaipsatioi è cœur, qui se mêlent aox mluiûons prinitivei, » illuminations immédiates de la raison , et les lapa de leurs couleurs. De là un résolut complexe rà donnent les grandes vérités révélées par l'inspiralioB,» sons ces formes pleines de naivetè , de grasdesrdè charme qae les sens et l'imagination emprtiDienin nature extérieure pour en revêtir la raison. Tdesti; premier développement de l'intelligence. Mais e«« le dernier ? Après que la raison s'est développéedw manière toute spontanée , sans se connaître, eo se* temps que l'imagination et la sensibilité, c'est no ûi messieurs, qu'un jour elle revient snr elteHnéoe.fi se distingue de toutes les antres facultés auxçieib elle avait d'abord été mêlée. Or, en s'en diatis^ elle se connaît : dans le ublean complexe eicttit de l'opération primitive, elle discerne les witt«l« lui sont propres, et elle s'aperçoit que tout ce g» il J a de vrai dans ce tableau lui appartient. Ëllesqiit>^ ainsi peu à peu de la confiance en eUe-mtee, eis lieu de se laisser dominer et envelopper par lesirti^* facultés, elle s'en sépare de plus en plus, ellew juge, les soumet à sa surveillance et à soncooU» Puis s'interrogeant plus profondément encore, vkit demande quelle elle est , quelle est sa natare,qi»" sont ses lois, quelle est la portée de ces lois, 9^ sont leurs limites , quelles sont leurs applieatiiMiiKf*' tiroes? Telle est l'œuvre de la réflexion. El qaele* son caractère? L'inspiration ne se prémédite |i«i^ primitivement la raison s'applique sans avoir ^ s'appliquer, par la force suprême qui est en eiK< mais, dans la réflexion intervient la volonté; nol>^ réfléchit qui ne veut réfléchir ; et la réflexioo, i«* volontaire, est toute personnelle. Or voici ce f suit de cette différence. Comme dans Vioiuiwfatf^ tanée de la raison il n'y a rien de volontaire i»r conséquent de personnel, comme les férO^ ^^ raison nous découvre ne viennent pa« ^^ ^^' semble qu'on peut se croire jusqu'à un c«riaw P^ le droit de les imposer aux autres, poisqu^^^ sont pas notre ouvrage et que nous-mèm^ '^ inclinons devant elles , comme venant d'en ^^^ lieu que la réflexion étant toute personnelle fi'*^ trop évidemment inique et absurde d'impoter><^ très le fruit d'opérations qui nous sont prof^' \ ne réfléchit pour un autre , et alors mémeq^^^ flexion d'un homme adopte les résultaU de la f^'^
d'un autre homme , elle ne les adopte qn'a[vr6t
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DE LA PHILOSOPHIE
éife apiiropriés el les aToîr rendus siens. Ainsi le caractère éminent de Tinspiration , savoir Timpersonnaliié , renferme le principe de rautorité, et le caractère de la réfleiion , la personnalité, renrerme le prîn* cipe de Tindépendance.
Ce nom là, messieurs, comme je Taî fait voir bien soovent atUenrs , les deux moments fondamentaux de la pensée et de son développement; ce sont lii ses denx formes essentielles. Nous avons reconnu les caractères de chacune déciles. Maintenant, quel nom leur domie-t-on ordinairement ? Quel est le nom populaire de la spontanéité et de la réflexion? Messieurs , on les appelle la religion et la philosophie.
La religion et la philosophie sont donc les deux grands £iits de la pensée humaine. Ces deux faits soiU : i* réels et incontestables , Tun autant que Tautre ; ^ îk sont distincts Tun de Tautre; 3<> ils se succèdent Tun à l'autre dans Tordre que j*ai assigné : la religion précède, vient ensuite la philosophie. Comme b rélexioB a pour base Tintuition spontanée, de même b i^lonophie a pour base la religion; mais sur cette base elle se développe d'une manière originale. Considérez rkistoire , cette image vivante de la pensée : partout Tovs verrez des religions et des philosophies : partout Toos les verrez distinctes : partout vous les verrez se produire dans un ordre invariable : partout la religion pandt avec les sociétés naissantes, et partant, à nnesure que les sociétés se développent , de la religion sort la philosophie.
Mais, messieurs, comment la philosophie sort-elle de la religion? Puisque la religion et la philosophie représentent dans Thistoire deux moments distincts et successifs de la même pensée , il semble qu'elles pourraient se distinguer Tune de Tautre et se succéder luoe à Fautre dans Thistoire aussi paisiblement que dans la pensée. Par exemple , il semble que la religion, eonsme une bonne mère, devrait consentir de bonne grâce à Témancipation de la philosophie, quand ceUe-ci a atteint TAge de la majorité; et que de son cété la philosophie, en fille reconnaissante, tout en revendiquant ses droits et en en faisant usage , devrait être , pour ainsi dire , en recherche de vénération et de défiérence envers la religion. Non , messieurs , il n*en va point ainsi. Que dit Thistoire? L'histoire atteste que tout ce qui est distinct dans la pensée se nanifeate, sur ce théâiire du temps et du mouvement , par une opposition qui elle-même éclate par des déchiremento. Ce n'est pas moi , messieurs , qui ai fait cette loi , je la recueille de toutes les expériences de l'histoire. Et, en effet , partout vous voyez la religion essayer de prolonger l'enfance de la philosophie , et de b retenir en tutelle ; et partent aussi vous voyez la philosophie se mettre en révolte .contre la religion, et déchirer le sein qui Ta nourrie. Dans Tàme du vrai
philosophe, la reKgîon et b philosophie se lient intimement , coexistent sans se confondre , et se distinguent lans s'exclure , comme les deux moments de b même pensée. Mais dans l'histoire tout est combat , tout est guerre : rien ne naît , rien ne commence à paraître qu'au milieu des orages, du sang, et des larmes. Toujours la religion enfante la philosophie , mais elle ne l'enfante que dans la douleur ; toujours la philosophie succède à la religion , mais elle lui succède dans une crise , plus ou moins longue , plus ou moins violente , de laquelle les lois éternelles dn développement de la pensée ont voulu que la philosophie sortit constamment victorieuse.
Regardez l'Orient : l'Orient est la patrie des religions ; oui , sans doute , mais ou les lois de l'intellîgence auront été suspendues dans l'Orient , ou dans cette patrie de la religion , b réflexion aussi aura eu ses droits , et b philosophie sa pbce. L'histoire de rOrient est profondément obscure ; cependant à travers ses traditions incertaines , on entend le bruit de grandes guerres qui ont eu lieu , ici , en Egypte et en Perse , entre les prêtres et les rois; là , dans l'Inde , entre les Schatrias et les brahmanes, la race des guerriers et la race sacerdotale. A côté de ces grands résultats qui ressortent de tontes parts du sein des nuages qui environnent l'Orient , vous trouvez cet autre fait également incontestable , savoir que d'abord, dans rinde , Tautorilé des Védas est absolue , puisque les Védas conduisent à une explication, religieuse encore , et déjà philosophique , savoir la philosophie védania, c'est-à-dire qui se fonde sur tes Védas, mais les interprète. Et ce n'est pas encore b le dernier mot de la philosophie dans l'Inde. Lisez Colebrooke , et vous verrez qu'à des époques , il est vrai indéterminées, car il n'y a pas de chronologie dans l'Inde, après la philosophie védanta ont paru un grand nombre de philosophies diverses , entre autres b philosophie sankhya , dont l'auteur est Kapila ; philosophie dont le caractère avoué et le premier précepte est le rejet de l'autorité des Védas. Ce précepte est partout dans les extraits de Colebrooke ; et il y est même sous des formes altières, singulièrement remarquables. Comment ces philosophies indépendantes, comment b philosophie sankhya a-t-elle succédé à b doctrine vé« danta ? Comment celle-ci est-elle sortie des Védas? Ce passage s'est-il fait paisiblement , ou a-t-il été ac* compagne d'orages et de troubles? Colebrooke n'en dit rien. C'est un fait incontestable, mais encore couvert d'épaisses ténèbres, dont l'éclaircissement est réservé à l'avenir.
L'expérience de l'Orient , quoique obscure dans ses circonstances , n'est cependant pas douteuse quant au point fondamental , savoir , la distinction de deux moments différents dans b peuséc , et leur représenta-
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COURS DE L'HISTOIRE
tioo dans la religien et dans une pUiosophie iodé* pendante , phîloaopbie qui soccède à la religion , et qni a antai ton ère et son empire. Mais la seconde expérienee de Thistoire est bien aulrement positive ; elle est anisi claire dans ses moindres détails que décisive dans ses résultats : je veux parler de Texpérience grecque, s'il est permis de s'exprimer ainsi, car rbistoire est un recueil d'expériences dans lesquelles on peut étudier les lois de la pensée humaine. Que voyez-vous dans le berceau de la Grèce ? Des religions venues de l'Orient , qui se répandent sur le territoire, le vivifient, président à la formation des villes, des arts , des gouvernements , et remplissent les siècles fabuleux et béroiques de la Grèce. Bientôt le besoin d'un peu de réflexion s'éveille , et il se fait une espèce de compromis entre l'autorité des cultes populaires et le besoin naissant de la réflexion ; de là les mystères Les mystères sont le passage de la religion à la philosophie : bientôt ce passage est franchi ; les initiations , que l'on peut bien supposeravoir été rares , discrètes, soumises à des conditions sévères, ne suffisent plus, et à la place de quelques initiés s'élève une race d'hommes nouveaux qui s'appellent philosophes. Philosophes! c'est le génie de la Grèce qui a mis ce mot dans le monde. Que veut-il dire? Philosophes , c'est-àdire des hommes qui ne se croient pas des sages , mais qui aimeraient à l'être ; des hommes qui ne se disent pas en possession de toutes les lumières , mais qui se font honneur de les aimer toutes; des hommes qui ne prétendent pas avoir trouvé la vérité , mais qui font profession de la chercher, et de la chercher selon leurs forées : ce sont de libres chercheurs de la vérité , et rien autre chose. Cette prétention était modeste : a*t-elle été acceptée ? et quel a été en Grèce le sort de ces libres chercheurs de la vérité ? Pour qu'on ne paisse alléguer la barbarie des temps , je vous conduirai tout d'abord à Athènes , et à Athènes dans le temps de sa plus haute liberté démocratique et de sa plus florissante civilisation , entre Périclès et Alexandre. Là, messieurs, quel a été le sort de la philosophie? Vous le savez , et je serai court, il a fallu les larmes, les larmes publiques de Périclès, du dictateur d'Athènes , du vainqueur de l'Eubée , de celui qui avait décidé tant de fois de la paix et de la guerre, pour sauver une faible femme, Aspasie, suspecte de philosophie. Mais toute l'éloquence de Périclès ne put sauver son maître et son ami , Anaxagoras ; Anaxagoras fut condamné à une prison qu'il n'échangea, dans ses vieux jours, que pour un exil perpétuel. Qu'enseignait donc cet Anaxagoras? Messieurs, il enseignait; et le premier, sinon dans le genre humain qui devance la philosophie , au moins dans l'école et parmi les savants, il découvrit et établit régulièrement qu'an-dessus des phénomènes visibles de ce monde , et au-dessus des
lois qui préaident à ces phénonènes , il y a «ne cause première , bien mieux , une cause iateHigenle , uue intelligence toute-puissante qui possède en soi la vertu et l'initiative du mouvement. Vous connaissez bi destinée de Socrate. Je ne vous la rappellerat pas ; je vous prie seulement de ne point oublier que le dévouement de Socrate est d'autant plus sublime , que Socrate savait qu'il allait à une mort certaine. Mais ce que vous savez peut-être moins bien, c'est qu'après la mort d'Alexandre, Aristote lui-même, le père de l'histoire naturelle , le père de la logique et de la asétaphysique régulière , Aristote , chargé d*ans et de gloire , eut toutes les peines du monde à sauver sa tête : Postieo' evoêit, dit Cicéron ; il n'eut que le temps de s'enfuir par une porte dérobée , et il se réfugia à Ghalcis, pour épargner aux Athéniens, disait-il, on nouveau crime contre la philosophie. El encore comment a4-it fini ? Je ne veux pas prendre parti moimême dans cette question obscure, mais enfin un des critiques les plus sages et les plus circoiispecu , le savant Tennemann, penche à croire que oe grand homme , vieux et las de persécutions, s'empmsonna lui-même à Ghalcis. Pour Platon, il n'eut que des aventures politiques; mais il fut jeté deux fois en prison, et une fois vendu conmie esclave. C'est à ce prix, messieurs, que la philosophie a été fondée en Grèce , et qu'elle a conquis dans la civilisation nne place indépendante. Mais il est temps d'arriver an moyen âge.
Messieurs, le christianisme, la dernière religion qui ait paru sur la terre, est aussi et de beaucoup la plus parfaite. Le christianisme est le complément de toutes les religions antérieures , le dernier réaukat des mouvements religieux du monde ; il en est la fia , et avec le christianisme toute rehgion est consommée. En effet, le christianisme si peu étudié , si peu compris^ n'est pas moins que le résumé des deux grands systèmes religieux qui ont régné tour à tour dans l'Orient et dans la Grèce. 11 réunit eu lui tout ce qu'il y a de vrai , de saint et de sage , dans le théisme de l'Orient , et dans rhérolsme et le naturalisme mythologique de la Grèce et de Rome. La religion d'un Dieu fait homme est une religion qui, d'une part , élève TAme vers le ciel , vers son principe absobi , vers un autre monde , et qui, en même temps , lui enseigne que son œuvre et ses devoirs sont en ce monde et sur c^te terre. La religion de VEimme-Dim donne ua prix infini à l'humanité. L'humanité est donc quelque chose de bien grand, puisqu'elle a été ainsi choisie pour être le réceptacle et l'image d'un dieu. De là, dans le christianisme, la dignité de Thumanité confondue avec la sainteté de la religion , et partout répandue avec elle. Aussi le christianisme est-il une religion éminemment humaine , éminemment socide. En to»-
DE LA PHILOSOPHIB.
icÊrfùmê kl prevve 1 Qo'ett-il sorti da cbmlianUme et de la •oriélé chrélienne? La liberté moderne, les gonverDcmenU représentatifs* Tournez les yeux en dehors ot an delà dn christianisme : qn'ont produit depuis vingt siècles toutes les autres religions? La religion brahmanique, la religion musulmane, et tontes les autres religions qui régnent encore aujourd'hui ear la terre, que produisent-elles? Ici une dégradation profonde , là une tyrannie sans bornes. Au contraire, TEinrope chrétienne est le berceau de k liberté ; et si c'était ici le lieu et le temps , je vous démontrerais que le christianisme , qui de fait a produit les gouvernements représentatifs , pouvait seul porter cette forme admirable de gouvernement qui identifie Tordre et la liberté. C'est aussi le christianisme qui , après avoir conservé le dép6t des arts , des lettres , des sciences , leur a donné une impulsion paissante. Le christianisme est la racine de la philosophie ODodeme. En effet, toute époque est une ; il y a un rapport nécessaire entre la philosophie générale d'un tempe et la religion de ce temps. Ainsi b philo« Sophie aankhya, tout en se séparant des Védas, s'y rattache encore ; la philosophie grecque , la philosophie d^Aristote et celle de Platon , est au fond une philosophie païenne , et la philosophie moderne est essentiellement la fille d'une société chrétienne. Je fais donc profession de croire que les grandes vérités qu'a déjà développées, et que pourra développer encore la philosophie moderne sous les formes qui lui sont propres , sont si loin d'être opposées aux vérités que contient le christianisme, qu'au contraire, selon moi, tonte vraie philosophie est en germe dans les mystères chrétiens. Mais le christianisme est une religion , ce n'est point une philosophie. Or, messieurs, je le répèle, on les lois de l'esprit humain devaient être suspendnes , ou il fallait que sur la base même du christianisme s'élev&t une philosophie qui , quel que fât le fond de ses principes , eût une parfaite indépendance. Le christianisme devait enfanter la philosophie ; naais an moyen âge comme avant le moyen âge, la religion n'a enfanté la philosophie que dans la donleor. De là b révolution philosophique qui a commencé avec le xvi« siècle , et qui embrasse le xvn* et le xvin*. Pour bien comprendre celte révolution , il faut en avoir présentes les circonstances principales.
Messieurs , l'enseignement ecclésiastique du moyen âge fut d'abord, et devait être rare , irrcgulier, et se ressentir de la barbarie des temps; peu à peu il s'étendit, s'affermit, se régularisa. Mais pour arriver àcette régularité qui seule pouvait maintenir et répandre avec Tooité de la foi la domination ecclésiastique , il iattait que l'enseignement théologique acquit une mé' thode, one forme fixe. Or, quelle forme pouvait
prendre renseignement théologique do moyen âge? D'abord , Platoa était peu connu ; on ne possédait aucun de ses Dialogues ; ou n'en connaissait qoelqoe chose que par quelques citations de Denis l'Aréopagite, qui avaient passé dans Soot Érigène , et je ne crois pas qu'il y eût alors répandue en Europe une phrase , une seule phrase ciMnplète bien authentique de Phiton. On ne pouvait donc pas appliquer à l'enseignement théologiqne la forme d'une philosophie qui n'était pas connue ; et si elle l'eût été , elle n'eût pas été adoptée. En effet , qu'est-ce que la méthode platonicienne t Ce n'est pas moins que la méthode d'induction. Socrate prétend que chacun sait même ce qu'il ne croit pas savoir; il se charge de faire aller l'esprit du point oà il est au point où il n'est pas encore ; il le fait passer du connu à l'inconnu , du particulier au général , par la force d'une analogie qui n'est d'abord qu'une vraisemblance , puis qui devient une probabilité ; et qui enfin se résout en certitude. La /zcuturmif, l'art d'accoucher les esprits, n'est pas autre chose que l'induction. L'induction n'est pas une méthode nouvelle ; ce n'est pas à Bacon qu'elle appartient ; ce n'est pas même à Platon ; c'est à l'esprit humain lui-même, dont Platon comme Bacon a été un des grands interprètes. Or le propre de l'induction , c'est de remettre tout en problème , de bien examiner le point d'où elle part, la vérité, si petite fût-elle , qu'on lui accorde , afin d'en tirer h vérité qu'on ne lui accorde pas et que la première recèle. La méthode d'induction est essentiellement vivifiante; c'est au plus haut degré une méthode d'examen. Ajoutons que c'est bien plutôt une méthode de découverte qu'une méthode d'exposition , et qu'elle se prête assez peu à l'enseignement. L'autorité d'alors ne rejeta pas cette méthode , car elle ne la connaissait pas ; mais il est dans la nature de toute chose d'aspirer à la forme qui lui est propre , et la forme inductive n'était pas celle qui convenait à l'enseignement théologique du moyen âge. Or Aristote était beaucoup plus connu que Platon : on ne connaissait point le véritable Aristote , l'auteur de l'histoire naturelle et de la métaphysique ; mais on connaissait celui de VOrganmm. Et qu'est-ce que l'Organum ? Un recueil de règles qui enseignent à tirer d'un principe quel qu'il soit ses 000séquences , d'après un mode donné. L'objet de l'Organum est la régularité de la déduction. L'induction platonicienne engendre la dialectique; la déduction péripatéticienne engendre la logique proprement dite ; et le principe de toute logique est de ne pas disputer des principes. De plus, la logique est la forme ki plus commode à renseignement : tout professeur y tend; et même les derniers platoniciens, par cela seul qu'ils étaient professeurs , ont dû employer et ont employé en effet la déduction péripatéticienne. C'était là précisément la forme qu'il fallait à l'enseignement théolo*
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gique du moyen âge. Autti, la forme péripatéticienne, qoi commence à être appliquée à renseignement religieux vers le xii^ siècle « a-ireUe régné pendant quatre siècles entiers. C'est la scoUslique , messieurs. Je suis loin de mépriser la scolastique; j'en fais même grand cas , à Texemple de Leibnitz , qui disait y avoir trouvé de Tor. 11 est impossible d'avoir plus d'esprit que les scolastiques , de déployer plus de finesse , plus d'babileté , plus de ressources dans l'argumentation , plus de cette analyse ingénieuse qui divise et subdivise, plus de cette synthèse puissante qui classe et ordonne. Peu de noms méritent d'élre prononcés avec plus de respect que celui de Fange de l'école , de ce saint Thomas-d'Acquin , dont l'ouvrage , la célèbre Somme , est pour la forme un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Mais, messieurs, quel est le caractère de ce chef-d'œuvre et -des autres ouvrages qu'a produits la scolastique? Quel est le caractère de la scolastique en elle-même ? D'être renfermée dans un cercle , de se mouvoir , il est vrai , de s'agiter même dans ce cercle , mais sans pouvoir le dépasser. L'autorité vous imposait les principes et elle surveillait les conséquences , sauf à vous à aller comme vous vouliez du principe à la conséquence. Telle est la scolastique. Or ce n'était pas là assurément la vraie représentation du second moment nécessaire de la pensée , savoir, la réflexion libre; et si ce moment de la pensée était vraiment nécessaire , il devait avoir tôt ou tard sa représentation dans notre moderne Europe. La scolastique avait été , comme les initiations païennes , un compromis utile entre le principe d'autorité et la forme philosophique ; elle avait été d'abord une satisfaction accordée à Tesprit de réflexion; puis elle lui était devenue une barrière : il fallait donc qu'à la scolastique succédât une philosophie indépendante. Elle commence avec le xvi* siècle , grandit avec le XVII*, et triomphe avec le xvni*. Le xvi* siècle est le commencement de la révolution philosophique , faible à la fois ardente et aveugle , comme tout ce qui commence ; le xvu* l'assoit et la régularise , le xvui« la généralise et la répand. Tels sont les trois périodes de la révolution qui a enfanté la philosophie moderne. Nous allons les parcourir rapidement.
Jugez bien , messieurs , la position de l'esprit nouveau , au xvr siècle. Au fond , c'était un esprit d'indépendance ; par conséquent , il avait pour adversaire l'esprit opposé , le principe de l'autorité : et entendezmoi bien , je parle du principe de l'autorité , non dans les matières de la foi et dans le domaine de la théologie, où l'autorité a sa place légitime , mais dans le domaine de la philosophie où doit régner la libre réflexion. L'autorité et la liberté, tels sont les deux véritables adversaires qui entrent en lutte au xvi* siècle ; mais entre ces deux adversaires se trouvait le péripatétisme. Le péripatétisme était la forme du principe de l'auto-
rité , et le principe de liberté ne pouTiîs aller an pi cipe de l'autorité qu'à travers le péripalélisme. \i^ pourquoi au xvi* siècle tous les coups tombent ssrj péripatétisme et la scolastique. C^esl an fiût inea^^ table qui sort de l'histoire entière da xTr- siècle, m tous les penseurs distingués de ce siècle ont été a> péripatéticiens et 'plus ou moins platODÎcîeiis. Le ^ tonisme , qu'on veut aujourd'hui nous doooer emy une philosophie rétrograde, a été rinnlrnmesc é^ réformateurs de la philosophie au xvi* siècle. k\. dit, toute révolution naissante est nécessaire»! faible, et elle augmente encore cette faiblesse par» ardeur inconsidérée , sa fougue , ses excès. 11 nt àt donc pas s'attendre à ce que tout ail été pur «bus b re.* lution philosophique du xvi* siècle. Il semble qœ Ffprit humain avait alors des représailles à exercer, ^ la révolte était pour lui comme un essai de ses hm et qu'il ne se croyait sûr de son indépendanee ^ quand il l'avait poussée jusqu'à l'extravagaoce. Cess pas seulement Platon que l'esprit nouTeau oppw* Aristote ; certes les deux adversaires se fusscst y-valu; non , messieuis, contre Aristote il demaaiky. hasard des armes à tous les anciens systèmes de la ^ losophie grecque , que les Grecs chassés de ConsiJKnople commençaient à ressusciter en Europe; 23&| parmi les réformateurs, Tun embrasse répicuréisee. ! l'autre un pyihagorisme extravagant , la plupart ofipbtonisme sans critique. Trois hommes me panitts représenter en bien comme en mal la révoluiioo pàil^ sophique du xvi« siècle. Certes, on m^acensen pn d'épicuréisme , et je ne viens pas défendre les ùçism de Vanini. Je suppose même qu'avec un peu dinde!gence , on ne m'accusera point , sans que j^en sobbia sûr toutefois , de pythagorisme ; je ne suis donc ftsn partisan de Jordano Bruno. Enfin , qnoicfue bon pbi»nicien, je suis un admirateur déclaré d'Aristote: n comme la scolastique est aujourd'hui abauue , jeeo» prends encore , mais je ne partage guère la maoraie humeur antipéripatéticienne de Ramus. Gepeadast, il faut le dire, ces trois hommes, dans différentes psû de l'Europe , ont été les pères, les promoteurs eoiingeux et malheureux de la révolution philosophique. Vous savez quel a été leur sort. Ramus, c'esi4^ Pierre La Ramée , a été massacré dans la nuit de h Saint-Barthélémy; Vanini a été brûlé à Âvignoo: Bruno, à Rome. Encore une fois, je ne défends pas leurs opinions; je blâme leurs excès; mais leur cai»f est celle de l'indépendance philosophique, jajmHe qu'ils sont très-bien morts. Vous savez les deroièfa paroles de Bruno : c Le jugement que vous venez de f porter vous trouble plus qu'il ne me trouble moimême. > Quant à Vanini , il essaya d'abord de se défendre; on l'accusait d'être aihée. Était-ce à tort?Êtaiice à raison ? Je ne sais ; car j'avone que je n'ai j.iinâ>
DE LA PHILOSOPHIE
lu Vanini : »mi je suis de la plus parOii te impartialité sur ses doctrines. Mats ses ennemis, et, messieurs, les victimes n^ont d^abord pour historiens que leurs ennemis , ses ennemis mêmes ont rapporté plusieurs passages de sa défense, qui se trouvent dans toutes les biographies , et qui ne semblent pas d'un athée. L'avocat général qui Taccosait d'athéisme croyait devoir lui donner en même temps une leçon de théodicée, et Faccablait sous des preuves de Texistence de Dieu qui passaient alors pour rigoureuses ; car tout siècle a ses preuves , son évidence , sa rigueur conventionnelle. Par parenthèse, ces preuves contenaient d'anciens paradoxes qui étaient devenus des préjugés, et M. l'avocat général d'Avignon ne se doutait guère que le même Aristoie , au nom duquel il portait la parole , avait aussi dans son tempe été accusé d'athéisme. Las de cette polémique seolastique, hérissée de formules péripatéticiennes , Vanini se baissa , prit un brin de paille et dit : c Si je n'avais d'autres raisons de croire à Texis^
< tence de Dieu que celles que vous me donnez , je « mériterais peut-être l'accusation que vous portez
< contre moi ; mais voici un brin de paille , ce brin de « paille ne s'est pas fait lui-même, donc Dieu existe. » Il fut brûlé.
Le XVI® siècle , messieurs , a été à la révolution philosophique ce que le xv* a été à la réforme religieuse; un siècle de préparations nécessaires, mais infructueuses : Vanini et Bruno sont comme leshussites de la philosophie. Le mouvement philosophique du x\^ siècle n'avait été qu'une attaque aveugle contre le principe de Fantorité sons la forme de la scolastique ; et le ZV1* siècle avait succombé. Le xvii* siècle renouvela la lutte , mais il la régularisa; et grftce au progrès des temps et des choses , il l'emporta , et détruisit si bien b scolastique , que depuis il n'en a plus été question.
Les deux hommes qui sont à la tête de ce second mouvement régulier de la révolution philosophique sont Bacon et Descartes. Il ne faut pas s'arrêter à la dtllérence de leurs systèmes , ni même à la différence de leurs méthodes : il ne s'agit ici que de la guerre qnlls ont faite Fun et l'autre à la scolastique , et de leur commun appel i l'esprit d'indépendance. Or, sous ce rapport » il y a unité parfaite entre Bacon et Descartes. Mais Bacon ne jeta pas d'abord nn grand éclat en Europe ; sa gloire et son influence ne sortirent pas de FAngleterre. D'ailleurs, Bacon ne fit aucune découverte positive qui sollicitikt l'attention des savants : il ne lit guère que mettre en règles, admirables de grandenr et de concision , la pratique de Galilée. C'est m siècle plus tard que le nom et les écrits de Bacon sont derenns européens. Le véritable héros philosophique du xvn* siècle , c'est notre Descartes. Descartes renouvela la lutte du xvi® siècle ; il y porta avec une lermefé inébranlable , une sagesse et nn bon sens qui
COrSIN. — TOME I.
préservèrent k nouvelle philosophie de cette apparence d'extravagance , qui avait décrié toutes les tentatives désordonnées et irrégulières du xvi® siècle. Ensuite , Vanini , Ramus et Bruno , encore bien mmns que Bacon , n'avaient fait aucune découverte qui eût été de quelque utilité à l'humanité et qui eût pris rang dans la science; mais Descaries était incontestablement le premier géomètre de son siècle , et c'était un très« grand physicien , même devant Galilée. De là , entre autres causes, l'éclat desa philosophie et de sa méthode, qu'autorisaient merveilleusement les grands et certains résultats sur lesquels elles s'appuyaient. Mais ce qui est bien au-dessus de sa philosophie , au-dessus même de sa méthode , c'est le caractère même de sa méthode et de sa philosophie , savoir , une indépendance sans bornes. Descartes, messieurs, revendiqua l'indépendance de la philosophie avec une audace qui est assez célèbre , et dont j'ai parlé plus d'une fois ; je veux aujourd'hui vous entretenir d'une autre qualité de Descartes qui est uu peu moins célèbre , je veux dire sa prudence. Descartes comprit que la révolution naissante du XVI* siècle , qu'il continuait , avait échoué , d'abord par le défaut de génie et de bon sens de ceux qui la soutenaient , et puis, parce que , dans leur zèle aveugle , les novateurs avaient mêlé à la question de Findépendance philosophique beaucoup de questions étrangères , et par là avaient soulevé des orages qui les avaient accabla. Descartes joignait beaucoup d'esprit à beaucoup de génie; il avait été homme du monde ; il connaissait son siècle et les hommes de ce siècle ; il comprit donc la nécessité d'une parfaite sagesse et d'une grande circonspection : lisez ses lettres , il recommande à tous ses amis , à tous ses élèves la modération et la prudence. Lui-même , après que son premier et immortel ouvrage écrit en français ,* De la Méthode, eut produit un immense effet, et de toutes parts éveillé, avec la curiosité, la malveillance et des scrupules puissants , sagement il dédia ses Médiiaiiom à la Sorbonne. Voulez-vous une autre preuve très-forte et assez peu connue de la prudence de Des^ cartes? Il était, comme vous savez , contemporain de Galilée ; il en faisait le plus grand cas, à cela près qu'il ne le trouvait pas assez géomètre. H pensait comme Galilée sur le mouvement de la terre ; il croyait même l'avoir démontré péremptoirement ; mais à la nouvelle de la condamnation de G.tlilée, il n'hésita pas h supprimer cette opinion et l'ouvrage entier qui la contenait. C'est ainsi que Descartes échappa aux persécutions; mais, avec toute sa prudence il n'échappa pas aux tracasseries. Après avoir beaucoup couru le monde, ' et étudié les hommes en mille occasions, sur les champs de bataille et dans les cours , il avait conclu de toutes ses expériences qu'il faut vivre solitaire : il s'était fait ermite en Hollande. Eh bien ! là même il trouva des
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tracasseries; et de quelle part? De la part des prêtestaots , de la pari d^un théologien protestant qui faisait de la liberté contre Rome et de la tyrannie eoTors la philosophie.
Pour beaucoup de causes qu'il serait trop long de ▼ous développer, le résulutde la révolution cartésienne fut la destruction radicale de la forme péripatéticienne et de la scolastique. Descartes pénétra dans la célèbre société de Port-Royal et dans le clergé savant. Arnaud et Pascal , Fénélon et Bossuet , étaient cartésiens , comme Malebranche. Henri Morus introduisit le cartésiinismeen Angleterre, Spinosa enHollande,Leibnilz en Allemagne. L'Italie et TEspagne ne jouent alors aucun rôle en philosophie. La littérature française du XYii* siècle , si puissante en Europe , y propagea Tesprit cartésien , et vers 1700 cet esprit était dominant dans rélite de TEurope pensante. La scolastique ne se défendait même plus ; vous n'avez qu'à ouvrir tous les ouvrages de philosophie qui ont paru au commeneement du xviit® siècle , il n'y est presque plus question de ht scolastique ; à peine trouve-t-on encore quelque écho affaibli des colères ou des arguments du ivi« et du ivii* siècle contre elle ; en6n on peut dire qu'au commencement du xviii*, le second pas, le second mouvement de la révolution philosophique est accompli.
Voyons ce qu'a fait pour cette révolution le xviii* siècle. Sa mission était plus grande encore que celle du xvu*. Il devait continuer l'action du siècle précédent , mais la développer sur un plan plus vaste. Il Ta fait , messieurs ; le xvin* siècle a fait en philosophie ce qu'il a fait dans tout le reste. La scolastique étant battue , le principe du cartésianisme , savoir , l'esprit d'indépendance , se trouvait face à face avec le principe d'autorité. De là, la luttenécessaire du principe général de la liberté contre le principe général de l'autorité , sans aucun intermédiaire ; telle était la mission , telle a été l'œuvre du xvni* siècle. En effet , il a généralisé le principe de la révolution cartésienne, et l'a élevé à toute sa hauteur ; de plus , il a propagé et répandu ce principe , d'abord dans toutes les classes de la société, puis dans tous les pays de TEurope.
Pour reconnaître la généralisation du principe de l'indépendance philosophique au xvui® siècle , il suffit d'ouvrir tous les ouvrages philosophiques que ce siècle a produits. Si un homme d'un autre monde lisait ces ouvrages , il y verrait tellement le triomphe du principe de l'indépendance philosophique , qu'il lui serait impossible de deviner l'existence d'une autorité opposée. Lisez Condillac , Reid, Kant. Différents par les systèmes,différeuts même par la méthode ou par l'application de la méthode , ils sont uns dans Tunité de leur siècle; ils sont uns dans la même indépendance. Condillac était abbé ; je vous demande si vous en voyez aucune
trace dans tes écrits. Reid était un minislre di sd Évangile : excepté quelques lignes qui trahimeot eaeofi l'Écossais et le presbytérien, il est leliement halî^M aux principes de la liberté , qu'il n'en parle pas m^ mais il en use largement. Kant, c'est Descartes \m un siècle plus tard : même liberté d'esprii , moi» à vigueur peut-être et d'écUt dans le génie , mais p^ d'étendue et de profondeur dans les desseins. K^ venu après Descartes , s'entend mieux que Descart& parce qu'il généralise davantage. U commeoce par :i le cartésianisme aurait dû finir, par la sép»3U! sévère et précise de la théologie ; et il n^a jamak ik infidèle à cette distinction. Peut-être même , avec tm siècle , a-t-il eu trop peur et de la théologie et k mysticisme; peut-être sa philosophie s^est-elkinf résolue en une pure critique un peu trop Dégative , y dirais presque uu peu trop sceptique. Ainsi parlostai xviu^ siècle , ou on attaque ou on néglige , ce qui es pis ou mieux encore , le principe de raaiorité ; tm pour la généralisation de l'esprit d'indépeadance.QBBS à sa diffusion , je puis , je crois , me dispenser k l'établir pour la France ; voyez et jugez. Tout ce ^ écrit, depuis Voltaire jusqu'au plus mince littérat^. écrit pour la philosophie. Lisez Marmontel, ha Thomas, lisez Ghampfort, lisez La Harpe : toute h menue littérature du xvni* siècle est Téelio , V'mamment de la révolution philosophique; elle la repaie partout , même à tort et k travers. Et il en a été ajai plus ou moins dans tous les pays de l'Europe. En tàu partout au xviii® siècle , la philosophie dépoaiUaot h derniers restes de ta scolastique , n'a plus "voulu d^snizc langue que celle de tout le monde, la lai^e vulgaiiVt comme avait déjà fait le cartésianisme^ et aoeert comme le cartésianisme , elle est sortie des écde» pour entrer dans le monde ; elle a fait sa route sor h place publique; et par là , eljié est descendue davantif^ dans les divers rangs de la société. Cette difiusioo ée l'indépendance philosophique dans tontes les clasfe représente la diffusion de la liberté en politique, c'eità-dire l'égalité. De là , peu à peu il s'est formé àm les différents pays de l'Europe une grande unité pbiksophique ; je ne dis pas une unité de système , non pu même une unité de méthode , mais une unité de cam^ tère et d'esprit. Quand les ennemis de la philosopte triomphent de la diversité infinie des systèmes, conia« destructive de toute unité , ils triomphent bien à faui; car la diversité est si peu opposée à l'unité qu'elle ea est pour ainsi dire la vie. Que serait-ce, en effet, qu'ose unité morte , une unité classique , en quelque sorte vide d'action et de mouvement? Or le mouvanesi c'est la variété. Et un mouvement comme celui de b philosophie moderne, dont le caractère fondamental cft la liberté , doit ou du moins peut très-bien aboutir î des systèmes différents et à des méthodes différent»,
DE LA PBlLOSOPiOE.
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perdre seo unité , et mtaiè par Teifet de son unité « pmiqQe cette unité est une unité de liberté « et que celle-là » loin de périr dans la diversité des systèiaea et des méthodes , y triomphe au contraire » la domine et la constitue. L'unité philosophique , mise dans le monde par le xTin* siècle , est donc et devait être une unité dans Tesprit philosophique , non dans la naéthode ni dans les systèmes.
De la philosophie ainsi généralisée , ainsi répandue, le xvui* siècle a fait une puissance , et une puissance d^action. La philosophie suit ordinairement les mouvements de la société et ne les précède pas ; rien n'est plus vrai, surtout au commencement de chaque époque ; mais à la fin y quand elle s'est longtemps développée , qu'elle a été et très-généralisée et trè»-répandue , que par là die a acquis la conscience d'elle-même , de sa nature et de sa force , elle forme un petit monde , un monde à part qui a son influence sur le reste du monde ; elle devient une puissance, elle intervient dans les événements, y met sa main et y laisse sa trace. Ainsi on ne peut nier qoe dans tous les pays de l'Europe, au xviil* siècle, la pbilosof^e n'ait été une puissance véritable, qu'elle n'ait ea son action, une action analogue à la mission générale do siècle. Or la mission générale du xvm* siècle, je voue l'ai développé dans ma première leçon , était d'en fioir avec le moyen âge en toutes choses. La mission philoaophique do xvui« siècle a donc été d'en finir avec le moyen âge en philosophie. De là le caractère général de la philosophie du xvm* siècle ; de là son action et les résultats de cette action.
Qo'élait-ce , messieurs , qu'en finir avec le moyen Ige en philosophie ? C'était détruire , en matière philoeophiqoe , le principe de l'autorité et resserrer la théologie dans son domaine propre. Or ce n'était pas là une oeuvre simple et facile ; c'était une œuvre laborieuse et compliquée , mêlée de mal comme de bien. On ne revendique guère l'indépendance sans entrer quelque peu dans la révolte ; sans doute on ne sort bien de la servitude que par la vertu ; mais on en sort aussi par la licence ; il y a donc eu dans la philosophie du xvui^ siècle beaucoup de licence , je le sais ; mais je viens protester, au nom du dernier siècle , centre un préjugé que l'on voudrait accréditer, savoir, qu'il n'y a eu qoe licence dans la philosophie de ce siècle. Rien de plus faux. Non , messieurs , il n'est pas vrai que les d'Holbach et les Lamétrie soient les seuls philosophes do xTiii* siècle. Ils ont fait quelque bruit dans lessalons ; nais qo'oot-ils laissé dans la science? A peine si l'histoire de la philosophie prend connaissance de leurs personnes et de leurs noms. 11 s'agissait de renfermer l'autorité i^ligieuse dans les limites de la théologie , et ils ont attaqué et la théologie, et la religion, et toute autorité légitime. Ce sont des fous, je l'accorde; et même d'assez mauvais fous ; mais en philosophie comme en
politique, je renvoie les crimes et la folie à quidedroit. Que l'oubli ou le mépris soit le partage des hommes qui ont déshonoré, par leurs excès , la noble cause de l'indépendance philosophique; mais il ne faut pasdiie, il ne faut pas croire que ces hommes soient les seuls philosophes du ivni* siècle. A côté de quelques noms décriés , comptez les noms respectables que présente le xvni« siècle en philosophie t En France, en face de d'Holbach et de Lamétrie , n'avez-vous pas Rousseau et Turgot? Y a-t-il eu des hommes plus irréprocha* blés, plus éloignés de toute exagération que les dignes professeurs qui se sont succédé pendant trois quarts de siècle dans les chaires de Saint- André, de Glaseow, d'Edimbourg ? Connaissez-vous des esprits mieux faits, de plus nobles caractères qu'un Fergusson, un Smith, un Reid , un Dugald Stewart ? Aussi haut que l'on remonte, où trouver un homme plus pur, i^ns chaste dans sa vie comme dans ses pensées , une vertu plus accomplie , un esprit plus solide , une tète à la fois plus saine et plus vaste que l'illustre philosophe de Kœnigsberg ? Nous donnera-t-on la philosophie écossaise et la philosophie de Kant comme des philosophies immorales et impies? et cependant ne sont-elles pas du xvni* siècle ? Un caractère profondément libéral ne les anime4-il pas ?
Concluons, messieurs, que tous les philosophes du xviii* siècle ont mis la main dans la révolution de l'indépendance philosophique que le xvni<^ siècle a généralisée , répandue , consommée. Ce siècle s'est appelé le siècle de la philosophie, et après tout la postérité ratifiera ce titre ; car c'est un fait incontestable que c'est du xvm* siècle que date l'avènement de la philosophie dans le monde sous son nom propre , avec les caractères qui lui appartiennent, tandis qu'auparavant elle était réduite à se cacher sous le manteau de la théologie , ou de quelque autre science , et n'osait pas se montrer à visage découvert. C'est dans le xvui* siècle que la philosophie a acquis un état public , pour ainsi dire , qu'elle est devenue une chose constituée , qui a ses droits et ses titres incontestés : tel est le legs sacré que le xvni* siècle a fait au xix*.
Aujourd'hui, messieurs, les révolutions qui ont rempli les trois derniers siècles , et qui , dans leurs féconds orages , ont enfanté les sciences , les mœurs , les lois, la philosophie, la civilisation de l'Europe moderne , ces révolutions sont accomplies ; leur œuvre est consommée. La cause de l'indépendance , en tous genres, et entre autres la cause de rindépendance philosophique, est gagnée. Tout se rassoit dans l'ordre légitime , tout rentre et doit rentrer dans ses limites naturelles. D'une part, la religion reprend sur les âmes son bienfaisant empire; elle fortifie son autorité sainte, en la resserrant dans les matières de la foi et dans la théologie proprement dite ; et elle se contente de
COURS DE
foiiniir àh vraie phikNophîe des iDspiralioiit Técondes. D'uB antre côté , la pliilosopbie du xix« siècle n'est plus cette esclave révcÂtée qui , par ses eicès même, altesuit s^ longue servitude; c'est une noble affranchie à laquelle sied bien le langage calme et modéré de la liberté. Encore révolutionnaire , parce qu'elle était encore inquiète , la philosophie du xvin^ siècle , tout occupée du combat , songeait plus à vaincre qu'à bien user de la victoire. La philosophie du six* est une puissance victorieuse et légitime , qui doit s'épurer et s'organiser. Je serais heureux, messieurs, que ces leçons , en maintenant toujours avec une fermeté respectueuse mais inébranlable Tindépendance de la philosophie française, pussent contribuer à lui imprimer cette direction pacifique, la seule qui convienne à ses destinées , ei qui s'accorde avec Tesprit général de notre époque : ce seraii le plos cher succès de tous mes efforts.
TROISIÈME LEÇON
SOMMAIRE
Sujet de cette leçon : Méthode de la philosophie du xviii* siècle. — De la méihode en général. Analyse et synthèse. Leurs rapports. — Histoire. Orient. — Grèce. — Seolastique. — Philosophie moderne. Bacon et Descaries. — ivii* siècle. Début de la méihode.— xTiii'siècle.Triomphe de la méthode dans son principe, savoir, Tanalyse. — Le zviii« siècle : !• la général ise et Pélèvé à toute sa rigaeiir. Résultat : pas une hypothèse au xviii* siècle, — S* La répand partout. Condillac. Reid. Kaot. Même méthode. -* 3» En fait une puissance. Méthode chimique. — Le bien. Le mal. — Conclusion : différence de la position' du xvin* siècle et du xu«.
Messieurs ,
J'ai dû commencer par mettre sous vos yeux le xvin* siècle avec tous ses éléments essentiels , et vous faire saisir son caractère le plus général. De là^ j'ai pu déduire le caractère général de la philosophie du xviu*' siècle ; et comme d'abord le xvni^ siècle ne nous avait paru autre chose que la dernière lutte de Tesprit nouveau, c'est-ânlire de l'esprit de la liberté contre l'esprit du moyen âge, en arrivant à la philosophie du xviii® siècle, nous avons reconnu qu'elle n'est pas non plus autre chose que la victoire définitive de l'esprit de liberté sur le principe de l'autorité qui constituait la philosophie du moyen 4ge. La plus haute indépendance de la raison humaine , tel est donc le caractère général de la philosophie du xviii* siècle, (elle est l'unité de cette philosophie. Maintenant, il
LUSTOIRE
s'agirait de deaeeodre de celle «nké à la wmèc qu'elle contient , aux écoles et aux sysièiBeft qa^mbraase le xtiii* siècle. Hais avant d'entrer dans tau recherche , il en est une autre encore, il est un pKK intermédiaire sur lequel je dois appeler voire attenta On ne connaît bien un ensemble de systèmes, m un système particulier , qu'après Tavoir étudié sw trois rapports différents, après l'avoir soanais à tfw épreuves. Ce qu'il faut, avant tout, denutoderà od ih> tème, c'est son caractère général, s'il est oa s^il n*eflpa un système philosophique, à savoir, s^îl apparûeet « s'il n'appartient pas à la libre réflexion qui, pouvaetic rejeter ou l'admettre, l'a admis par ce seul eiotif fii lui a plu de l'admettre, sur k foi de la vérité qui état ou qui paraissait en lui , et pr la seule autorîté ëe b raison. Voilà d'abord ce qu'il faut demander à m système ; c'est aussi ce que nous avons demandé âb philosophie du xviu* siècle: nous avons cmamsatt par rechercher le caractère général de cette ^kà- Sophie. Enfin, il est trop clair qu'on ne couiatt pis ■ système si on ne connaît pas les solutions spédab que ce système présente des problèmes phitosopliiqs& si on ne connaît pas les différentes parties ikMit â« compose, si on ne connaît pas sa logiqoe, sa bmiaphysique, sa morale» etc.; c'est là la matière ment à toute histoire de la philosophie, et ce sera ceBe è ce cours sur la philosophie du xvui* siècle. Ji». messieurs , s'il importe de connaître lessokitioasëei problèmes philosophiques qu'un système présente, i n'importe pas moins de savoir comment et par qoefle route l'auteur de ce système est arrivé à ces sofauioss, quelle direction ont dû prendre ses pensées poor k cooiluire à ces résultats, et non pas à d'autres. Es ■ mot, autre chose est le caractère général d'un syslène. autre chose est sa méthode. Es effet, l'esprit géaénl d'une époque étant le même , l'indépendance pUesophique étant h même , et précisément parce fK l'indépendance est la même , il suit que les méthoda doivent ou peuvent être différentes. D'ailleurs» qo*atce qu'un système ? Une méthode en définitive , ont méthode en action, une méthode appliquée, dévciofpée. On peut toujours, étant donné an systèflM, remonter à la méthode qui a dà y conduire ; ou , aae méthode étant donnée, prédire le système qui sortin de 8on application rigoureuse. Le vrai secret dm système est dans sa méthode. Mettez une méthode dans le monde, vous y mettez un système que l'aveair se chargera de développer. Entre un système etn méthode, il y a presque la relation de l'eifet à la casse. c'est donc à cette cause qu'il faut s'élever pour dominer tout le système. Voilà pourquoi , après vous avoir exposé le caractère général de la philosophie do xvui* siècle, et avant d'entrer dans l'examen des diven systèmes qu'elle renferme, il est nécessaire de rectw-
DE LA PHILOSOPHIE
otlcre la nétliodeoii les niéUiodes qu'il a employées , ei qui wùwl les priaeipes inéiiies des tyslèmes que dous aoFOiw à examiner un joor. La méthode philosophique qui a régné au xvin* siècle, tel sera donc et tel doit être le sujet de cette leçon.
Qu*est-ce que la méthode philosophique du xtui' siècle? Quels sont les rapports de cette méthode à celle du siècle précédent? Ea quoi lui resseroble-t-elle , en quoi en dîfiere-t-elle? fiiessieurs, elle lui ressemble en ce qo^elle la continue, elle en diffère en ce qu'elle la développe sur une plus grande échelle. Maintenant, qnelle est cette méthode qui remplit et mesure de ses progrès le xtii* et le xynifi siècle , c'est-à-dire toute la philosophie moderne? Vient-elle de la philosophie moderne, ou loi est-elle antérieure ? N*a-l-elle pas ses précédents dans les annales de la philosophie ? N'a-t^lle pas des racines profondes dans la nature même de la philosophie? N'estroUe pas née avec elle, ne s'est-elle pas développée avec elle, ne Ta-t-elle pas accompagnée dans toutes ses vicissitades , et nVt-elle pas perpétuellement participé de sa marche , de ses progrès, de son perfectionnement? C'est là ce qu'il s'agit de reconnaître. Ainsi, vous le vojez, comme la seconde leçon n*était qu'nne contre-épreuve de la première, de même cette troisième leçon ne sera qu'un développement de la seconde : même caractère, même marche , même condosion.
Noos avons distingué, dans le développement nécessaire de Li pensée,deux moments,deox modes essentiels, deux formes fondamentales ; la spontanéité et la ré* ilexioB.Soivons et développonscette distinction féconde
Tooles'nos facultés entrent d'abord en action spontanément , par la vertu qui est en elles, et non par notre volonté propre ; or le caractère de leur exercice primitif et spontané est que toutes s'exercent simultanéflwnt . Il ne faut pas croire , on en est peu tenté d'ailleurs, que la raison prenne l'initiative, et atteigne seule et absiractivement le vrai , le juste , le beau en soi. Non ; la sensikulité accompagne la raison et introduit dans Tàme avec les sensations les formes mêmes du monde extérieur. Bientôt l'imagination se met de la partie, prolonge, et même vivifie encore ce tableau par la pnissaoce qui lui est propre ; le cœur aussi entre en jeu, ajoute au tableau primitif de nouveaux traits et on caractère moral qui le modifie et en nuance l'aspect. Tout cela se fait en même temps , ou à peu près en ménie temps. Mais , si tout se passe d'abord simultanément et sans la participation de notre volonté, rien ne se fait à notre insu ; et l'action simultanée de toutes nos facultés aboutit à un fait complexe, savoir la oonseience. Messieurs , nous ne sentons pas seulement, mais nous savons que nous sentons; nous n'agissons pas seulement , mais nous savons que nous agissons ; nous ne pensons pas seulement , mais nous
savons que nous pensons ; jusque-là que penser sans savoir qu'on pense , c'est comme si on ne pensait pas, et que la qualité propre , l'attribut fondamental de la pensée est d'avoir connaissance d'elle-même. La conscience est cette lumière intérieure qui éclaire tout ce qui se passe dans Tâme ; la conscience est l'accompagnement de toutes nos facultés, et pour ainsi dire leur redoublement sur elles-mêmes. D'où il soit que tout ce qui est vrai de Texercice primitif de nos facultés , est vrai de la conscience , puisque la conscience n'est pas autre chose que le contre-coup de l'action de toutes ces facultés : or , comme toutes nos facultés sont simultanées dans leur exercice, leur résultat est nécessairement complexe ; donc il est confus, donc le caractère de la conscience est d'être confuse. Telle est l'enfance de l'individu , telle est celle des peuples. Cette enfance est souvent bien longue, mais n'oubKez pas qu'elle est riche ; n'oubliei pas que toutes les idées essentielles que l'homme peut avoir, il les possède dès le premier jour , car dès le premier jour toutes nos facultés se développent. Toutes les vérités sont dans les conceptions primitives, seulement elles y sont sous la forme de sentiments et d'imageS' Quand je dis que tontes nos facultés sont dans le premier développement de l'intelligence , je me trompe , messieurs ; j'en oublie une qui pourtant est la plus élevée de toutes , ou du moins qui est la plus inhérente à la personnalité humaine, j'entends la réflexion dont le caractère propre est la liberté. La réflexion ne crée rien , et ne peut rien créer ; tout préexiste à la réflexion dans la conscience , mais tout y préexiste confusément et obscurément ; c'est l'œuvre de Ja réflexion , en s'ajoutanl à la conscience , d'éclaircir ce qui était obscur, de développer ce qui était enveloppé. La réflexion est à la conscience ceqoe le microscope et le télescope sont à la simple vue ; ni l'un ni l'autre de ces instruments ne fait et ne change les objets ; mais en les examinant sous toutes leurs faces, en les pénétrant dans leurs profondeurs, ilsles éclairent, et nous découvrent leurs caractères et leurs lois. Il en est de même de la réflexion. La réflexion peut n'avoird'autre but, en s'appliquant à la conscience, que d'en éclairer asseï le tableau pour détruire on pour affaiblir les illusions que pourraient nous causer et les erreurs od pourraient nous entraîner les images et les formes qui, dans la conscience , sont toujours mêlées à la vérité : elle peut ne se proposer pour résultat qu'une cerlaine sagesse pratique. Biais quand la réflexion trouve assez d'intérêt dans le spectacle de la conscience, pour s'y attacher comme simple spectacle , quand elle se propose de l'étudier régulièrement, de se rendre compte successivement de tous les phénomènes qu'elle contient pour en recomposer un tableau nouveau , aussi complet que le tableau primitif de la conscience, mais
€ODRS DE LWSTOIRE
éclatant de lamîère; alors la réflexion c*e8t la philosophie. La philosophie , nous Tayons tu Tannée éernière, n'estpas antre chose que la réflexion en grand, la réflexion en eUe-mème et pour elle-même , sans autre dessein que celui de connaître.
Telle est , messieurs , Forigine et la nature de la philosophie. Or quels sont les instruments nécessaires de la philosophie? Quelle route prend-elle pour arriver à son but, c'est-à-dire, pour parler grec, quelle est la méthode de la philosophie? La nature de la méthode de la philosophie est dans celle de la philosophie elle-même. La philosophie, c'est la réflexion. Maintenant , comment réfléchit-on? Quelle est la condition delà réflexion? Quel est le but de la réflexion ? Quelle est la matière de la réflexion ? La matière de ki réflexion est cette totalité primitive, obscure et confuse, qui est la conscience primitive. Et quel est le but de la réflexion? C'est de substituer à la totalité primitive , obscure et confuse, une totalité nouvelle aussi étendue que la première, et plus lucide. Or d'où vient cette obscurité ? De la confusion ; et d'où vient la confusion? De la simultanéité de toutes les parties du tableau. Donc, pour opérer la clarté et la lumière , il faut substituer la division à la simultanéité, il faut décomposer ce qui est complexe. Décomposer , en grec , se dit analyser : l'analyse est donc la condition de la méthode. La réflexion analyse , mais pourquoi? Pour mieux voir, pour mieux voir ce qui est , pour bien observer ; l'analyse se résout donc dans l'observation. Mais le propre des phénomènes dont se compose la conscience est de s'arrêter et de cesser aussitôt que la réflexion , l'analyse , l'observation s'y appliquent. Ainsi le précepte d'observer est bon ; mais n'observe pas qui veut longtemps et à son aise , des phénomènes aussi fugitifs , aussi instantanés que ceux de la conscience , des sentiments , des images , des idées qui s'évanouissent et qui meurent sous l'œil même qui les observe. Observer ne suffit donc pas; il faut expérimenter. La réflexion est une puissance volontaire et libre ; il faut qu'elle reproduise autant qu'il est en elle ces mêmes phénomènes que le jeu spontané de nos facultés amène dans la conscience et qui disparaissent si rapidement. Et quelquefois la réflexion le peut ; mais quelquefois aussi la puissance de reproduction de la réflexion ne s'éiend pas jusqu'à certains phénomènes ; alors c'est à la réflexion à rechercher les circonstances dans lesquelles se sont passés ces phénomènes , à s'y replacer habilement , et à faire revivre ainsi ces phénomènes pour les observer encore, \-t-elle observé un phénomène dans une circonstance; il faut qu'elle varie la circonstance, afin de revoir ce phénomène sous de nouvelles faces , jusqu'à ce qu'enfin, d'observations en observations et d'expériences en expériences , elle soit arrivée à connaître le phénomène en question, sous toutes ses faces,
par tous ses eêlés. Voilà donc une portion do tMetm primitif connue ; mais il reste encore beancoop d'antres parties à connaître et à étudier de la même iftanièfe.
Supposez que vous les ayez ainsi toutes étudiées ei connues ; tous les éléments de la conscience sont connus , mais il reste à connaître les rapports de tous ces éléments , le lien de toutes les parties du tableau; car c'est ce lien des parties qui constitue le tout. Donc , ou la réflexion consent à rester en route et à ignorer la tolalité primitive, ou, après avoir reconnu les diverseï parties de cette totalité, elle arrive à rechercher les rapports qui les lient entre elles ; et de ces rapports coordonnés, elle reconstruit la totalité primitive. Rapports, totalité, unité, voilà ce que doit maintenant chercher la réflexion ; et la recomposition du tout doit suivre u décomposition , si la réflexion veut comprendre letont, et non pas seulement quelquesmnes de ses parties. Or, comme décomposition se dit en grec analyse, récoUeotion et recomposition des parties se dit en grec synthèse.
Voyez si Tune et l'autre de ces deux opérations ne sont pas nécessaires pour constituer hi méthode, c'està-dire pour aller au but de la réflexion et de la philosophie. Encore une fois, ce bot, c'est de substituer à un tout obscur un tout parfaitement clair : il faut donc décomposer le tout primitif , c'est l'œuvre de l'analyse; et il faut le recomposer , c'est l'œuvre de la synthèse. Ainsi , ou la philosophie se résigne à connaître par* tiellemenl, et alors elle se borne à l'analyse, ou elle veut connaître auUnt qu'elle peut connaître , et alors elle joint la synthèse à l'analyse. Ce sont là les deux opérations vitales de la méthode; elles sont réelles toutes deux ; elles se succèdent l'une à l'autre ; elles sont nécessaires l'une à l'autre ; elles sont la condition réciproque de la connaissance totale. Il ne peut y avoir une troisième opération ; mais l'une on l'autre des deux manquant , le but est manqué. Quant à leur valeur relative , il est clair que la synthèse ne vaut que ce que vaut l'analyse. Car comment connaître les rapporU et l'ensemble de phénomènes que l'on n'a pas étudiés isolément ? On est réduit alors à les supposer , et toute synthèse qui n'a pas débuté par une analyse complète , aboutit à un résultat qu'en grec encore on appelle hypothèse ; au lieu que si la synthèse a été précédée d'une suffisante analyse , la synthèse fondée sur l'analyse conduit à un résultat qu'en grec, messieurs, on appelle système. La légitimité de toute synthèse est en raison directe de celle de l'analyse ; tout système qui n'est qu'une hypothèse est un système vain ; toute synthèse qui n'a pas été précédée par l'analyse est une pure imagination; mais en voème temps, toute analyse qui n'aspire pas à une synthèse qui lui soit égale et adéquate, est une analyse qui reste en route. D'une part , spthèse sans analyse , science fausse; de l'autre part, analyse sans synthèse, science
DU LA PHILOSOPHIE
incoiDplèle. Mieux wii eenl {bk une science incomflèle qo^ane science faune ; mais ni une science fausse, ni one acienee incomplète ne sont encore Tidcal de ia science. L'idéal de la science , Tidéal de la philosophie ne peut être réalisé que par une méthode qui renferme les deux procédés que nous avons décrits , liés ensemble et comme les deux parties d'un même tout , savoir , Tanalyse et la synthèse.
Ces deux opérations sont nécessaires Tane à l'autre ; mais si on pouvait distinguer dans ce qui est également essentiel , ce serait à l'analyse qu'il faudrait donner la pins haute importance. Car enfin , messieurs , toute analyse un jour ou un autre trouvera bien sa synthèse ; Undis que si prématurément vous débutez par la synthèse , tout est perdu , il n'y a pas d'issue , et vous ne poQvez revenir à l'analyse qu'en détruisant tout votre travail précédent , et cette brillante synthèse dont les sédneiions vous avaient donné le change sur ses difficoliés et ses inconvénients. Aussi qu'est-ce que l'histoire de la philosophie? Pas autre chose que Thistoire de la méthode philosophique ; car la philosophie est ce que la méiliode philosophique la fait être ; mais comme des deux opérations de la méthode la fondamentale esl Tanalyse , et la secondaire est la synthèse, l'histoire de b méthode^ c'est-à-dire de la philosophie , est l'histoire même de l'analyse , que suit pas à pas la synthèse, légitime ou illégitime , sage et réelle, ou extravagante H hypothétique , selon ce que l'a fait l'analyse.
Suivons rapidement, messieurs, l'histoire de la méthode philosophique jusqu'au xvui* siècle, pour savoir dans quel état le xvm« siècle a trouvé cette méthode, et ce qu'il en a fait.
L'analyse d'abord , puis la synthèse ; tels sont les deux procédés de toute méthode , c'est-à-dire de toute réflexion, c'est-à-dire encore de toute philosophie. Par conséquent , messieurs , partout où il y a de la philosophie il y a de la réflexion , par conséquent une méthode réflexive, par conséquent de l'analyse, et évidemnient aussi de la synthèse, dans tel ou tel degré, dans telle ou telle relation. Dès le premier jour de la réflexion a commencé la philosophie; de ce jour-là a aussi commencé la méthode , une application telle quelle de lanalyse, et une application telle quelle de la synthèse.
L'Orient est sans doute le pays de la spontanéité et de la théologie , mais il n'a pas manqué de réflexion et de i^losophie ; il n'a donc pas tout à fait manqué de métliode. Je vous parlais dernièrement de la philosophie samkhya , dont le premier précepte, ou plutôt dont le principe fondamental est le rejet de l'autorité tbéologique des Védas. Cette même philosophie sankhya contient, selon Colebrooke, des facultés humaines et de leurs opérations une exposition qui sans doute est bien loin d'être parfaite , mais qui montre déjà un développement régulier de la réflexion et de l'analyse.
La chose est plus évidente encore dans une des philosophies de l'Inde qu'on appelle la philosophie Niaya , laquelle n'est pas moins qu'une logique moderne où se trouvent soumises à une décomposition et à une analyse ingénieuse etpénétrante les difiërentes lois qui président au raisonnement. La doctrine Niaya esl, dans les annales de la philosophie , la préparation , l'antécédent de la logique d'Âristote.Mais, si dans l'Orient était déjà l'analyse, c'était l'analyse naissante , et l'analyse naissante était faible comme tout ce qui commence ; et encore, comme tout ce qui commence, elle devait être téméraire, et bientôt se résoudre en une synthèse vaste et brillante, mais hypothétique. Ce qui domine dans le monde de l'Orient , c'est l'unité. L'Orient ne décompose guère ; tout y est et tout y reste dans tout, comme au premier jour de la création et de la pensée, et la philosophie orientale est éminemment synthétique.
A prendre les choses en grand, la Grèce est le parfait contraste de l'Orient. Si l'Orient est le pays de l'unité , la Grèce est celui de la diversité. L'Orient est immo« bile , la Grèce est pleine de mouvement et de vie et passe par mille vicissitudes ; l'Orient est le siège du despotisme , image de l'unité absolue , dans la société ; la Grèce , au contraire , réfléchit dans ses lois et dans sa société l'idée même de la variété, elle est démocratique. L'Orient sépare , il est vrai , la philosophie de la théologie ; mais en général la philosophie orientale présente un aspect plusou moins théologique. En Grèce, d'assez bonne heure, la division s'opère, et du sein de la théologie sort péniblement mais rapidement une philosophie indépendante. De même , en fait de méthode , on peut dire qu'en grand la philosophie grecque, dans son contraste avec celle de l'Orient, est essentiellement analytique. Mais le monde grec , qui embrasse le monde ancien tout entier , est vaste , et la philosophie grecque a des époques bien différentes. Sans parler de son enfance et de l'époque où la philosophie , bien jeune encore , à peine après avoir fait quelques observations superficielles, se perd d'un cêté dans une synthèse empirique, de l'autre dans une synthèse idéaliste, depuis Socrate, et avec Socrate, commence dans la philosophie grecque un mouvement régulier qu'on peut diviser en deux parties ^ dont la première appartient plus spécialement à l'analyse et la seconde à la synthèse. Depuis Socrate jusqu'aux néoplatoniciens, ce qui domine dans la philosophie grecque est l'analyse ; dans l'école d'Alexandrie, ce qui domine est la synthèse.
C'est Socrate qui a mis l'analyse dans la philosophie grecque, mais sans en bannir entièrement la synthèse ; car la synthèse est en germe dans l'induction , mais l'analyse et l'observation intérieure sont déjà , plus ou moins développées, dans le Tihâêi ffseunèv auquel Socrate en appelait sans cesse. Socrate avait pour
COURS DE LWSTOHtE
habitude de prendre telle oo telle hypothèse que loi léguaient les écoles antérieures de la philosophie grecque , ou Técole ionienne ou Técole pythagoricienne ; il avait Tair de l'accepter d'abord , séduit par l'apparente vérité que présente toujours la synthèse ; puis il décomposait cetle hypothèse . et en la décomposant il la réduisait en poussière , et à sa place il substituait une vérité expérimentale qu'il empruntait à la conscience et à l'analyse , et qui devenait entre ses mains la base d'une induction circonspecte , par laquelle il essayait, mais avec des précautions infinies, d'arriver , je ne dirai pas à un système , mais à des conclusions d'une certaine portée. Socrate n'a point laissé de système; il a laissé des directions fécondes. Les écoles grecques qui vont jusqu'au i*' siècle de notre ère, sont toutes des écoles socratiques; et toutes elles ont un caractère analytique. Chacune de ces écoles a fait son œuvre , a éclairé telle ou telle partie de la conscience. La gloire de Platon est d'avoir porté le flambeau de l'analyse dans la région la plus obscure et la plus intime ; il a recherché quelle est, dans cette totalité que forme |a conscience , la part de la raison, ce qui vient d'elle et non de l'imagination et des sens, du dedans et non du dehors. L'analyse de la raison et des idées qui lui appartiennent, comme l'unité , l'inûni , le nécessaire , le beau , le juste , le saint , etc. , c'est là ce qui distingue éminemment la philosophie platonicienne. Âristote a été plus loin en suivant les mêmes traces. Ces mêmes idées que Platon avait si bien discernées, et arrachées à la sensation, mais sans les compter ni les énuroérer toutes , et en les envisageant dans ce qu'elles ont de commun , Aristote les a étudiées séparément , successivement épuisées , et réduites à leurs éléments les plus simples. Épicure et Zenon ont encore servi la philosophie expérimentale par des analyses fmes et détaillées des vertus et des vices, des désirs, des passions, des besoins , de tous nos principes actifs et moraux. Ces analyses sont prises dans un monde, il est vrai, inférieur , mais qui fait aussi partie du monde total de la conscience, et qui ne doit pas être négligé. Le scepticisme, Pyrrhon, iËnésidème et Sextus ont porté une vive lumière sur nos diverses facultés ; en en contestant le légitime exercice, ils ont forcé leurs adversaires de se rendre un compte plus exact des conditions et des lois auxqnelles ces facultés sont soumises, de la portée de ces lois et de leurs limites.
Avec l'école d'Alexandrie, commence dans la philosophie grecque une époque nouvelle. Réunir , c'était là en toutes choses le grand but de l'école d'Alexandrie. Placée géographiquement entre la Grèce et l'Asie, elle tenta d'allier an génie de la Grèce le génie asiatique, la religion à la philosopliie , la synthèse à l'analyse. De là, messieurs , le système néoplatonicien.
dont le dernier grand représentant est Pnda système est le résului du long travail des écola» tiques. C'est un édifice éleyé par la syothèieiKc matériaux que Fanalyse ayait recueillis, é|inii accumulés depuis Socrate jusqu'à Plotin. Mais si vaut l'analyse , autant vaot la «ynthèse ; et tam premier âge de la philosophie grecque n'était p dernier mot de l'analyse, il est clair que la piiiioioi d'Alexandrie ne pouvait être le dernier mot de bv table synthèse ; et , à mon sens , l'analyse zùtot s'est résolue beaucoup trop vite dans h m alexandrine. Par exemple , cette synthèse eo^ le système entier des êtres, par conséquent le ffit du monde. Or quel pouvait être le système (ios« dans l'école d'Alexandrie? Voaspoorrezvootefib une idée quand je vous rappellerai que diosTaflif il n'y avait ni géologie, ni chimie, ni mêmedeph^ii un peu régulière. L'astrononaie seule avec les «d matiques avaient pris les devants. Cependant lia nomie avait été si peu loin , qu' Aristote , pesM bien , ce même Aristote qui a mis au monde l'teu naturelle et la logique , sur la foi de je ne taisf}td apparences , ou cédant peutrétre à l'autorité de ni tiens pythagoriciennes , prétendait que la bM du soleil est incorruptible. C'était une pore ^ thèse; elle a duré plus de quinze siècles. Voilivi sieurs, ce q «'il en coûte pour sauter pa wlesiiiir«'?^ et s'enfoncer d'abord dans la synthèse. Aiiti^ sans avoir fait aucune expérience , affirme ^ ' matière du soleil est incorruptible. On ne fait>^ expérience ; il n'y a donc aucune raison po* t^ l'hypothèse d' Aristote. On pouvait la nier iwi*^ aisément qu'il l'avait avancée. Maïs comiDC An»* était un homme de génie , et qu'il est encore plm»" de répéter que de contredire, on a répété «ai»*^ pourquoi, jusqu'au xvi* et même jusqu'au xvii*»* que la matière du soleil est incorruptible. K« J* ment renverse-t-on la mauvaise synthèse? rv\ lyse. Aussi, qu'a fait Galilée? On loi Bràt«^ gné , et longtemps il crut peut-être, sur 1» W d** tote, que la matière du soleil est inc<»Tupii^'^' jour il invente , ou , si vous voulez , il perfecuwt*^ télescope et il l'applique au soleil. Il y voitdef i'^ De là le renversement de l'hypothèse d'KrîAt^' encore après bien des résistances. Ainsi i vont ^r longeant et se perpétuant les hypothèses i toQi^ fois qu'elles ne sont pas fortement contredrteip l'observation ; et elles sont inévitables m^»^ que la synthèse n'a point été précédée pw*'*"*-^ Le télescope et Galilée nous condoiseni i(^^^^ rellenient au milieu de l'Europe moderne, ^'^f A faut passer par-dessus ki scohistique, qatod"^^!^ méthode et d'analyse. La scobstiqse eisi^f^^, lautonte ses principes et ses conséquence»-
DE LA PHILOSOPHIE
iZl
aysiit donc lien à aucune eipérience ; à aaciiDe vraie analyse qui eûi pu affecter ou tes conséquences ou les principes. 11 n'y avait pas lieu davantage à Tinvention syntb^ique et à Thypothèse ; car Tinvention synlhétique et le génie de rbypolhèse eussent pu conduire à des innovations. A la rigueur, la scolastique n'appartient pas à la philosophie proprement dite. Cependant, comme Tesprit humain, si enchaîné qu'il soit, conserve lonjours quelque liberté , il y a dans la scolastiqne , malgré sa nature et son caractère général , des lueurs de philosophie , et par conséquent de l'analyse et de la synthèse ; il y a une analyse ingénieuse et subtile, mais verbale ; il y a une ordonnance habile des différentes matières de l'enseignement , une synthèse puissante, mais stérile , tout extérieure et artificielle. Le xvi« siècle , vous le savez , n'est qu'une sorte d'insarrection de l'esprit nouveau contre la scolaslique. n répugne donc qu'il pût y avoir aucune méthode. La révolution philosophique qui nous a donné la philosophie moderne , ne s'est assise qu'au xv« siècle, et elle ne pouvait s'asseoir et prendre de la consistance que dans la méthode. C'est donc au xvn* siècle , que reparaît la méthode ; et ici , messieurs , se présente un phénomène remarquable qui avait manqué k l'âge le plus réOéchi de la philosophie grecque. Sans doute , Socrate recommande sans cesse la modestie, le bon sens, la circonspection ;il recommande de chercher à se connaître soi-même , avant de chercher à connaître toute antre chose. Connais-toi toi-même , était un précepte sage , et déjà même une méthode , mais une méthode naissante ; elle n'occupe guère que les premières pages des dialogues les plus socratiques de Platon ; et de lii les prompts écarts de l'esprit systématique ; mais an xvn* siècle la question de la méthode est la ques lion fondamentale. Averti par une longue expérience, le premier soin de l'esprit humain est alors d'élever de toutes parte des barrières contre sa propre impétuosité. De tontes parts on est en quête de la méthode. La plupart des ouvrages qui honorent la fin du xvi* siècle et le commencement du xvn* portent tous sur la méthode. Dès son début, la philosophie moderne trahit la réflexion profonde et la circonspection qui la caractérisent. Au lieu de marcher en avant au hasard à la poursuite de la vérité , elle revient sur elle-même, et se demande par où et comment elle doit marcher. On cherche de tous côtés quelle est la meilleure méthode , et comme toute philosophie , c'est-à-dire tonte réflexion a toujours pour procédés nécessaires la synthèse et l'analyse, toutes les recherches aboutissent
(t) Ea demum e^t vers philofopbia quœ mundi iptiiis voces qoàm ftdeHtriinè reddil , et veluti dictante mundo conscripta e>t..., Dcc qoidquam de proprio addit, sed lanl&m itérât el r<*»(Miat.
cousi^r. — TOME 1.
encore à ces deux procédés qui , sous d'autres noms , deviennent la méthode du x¥u* siècle.
Deux hommes, vous le savez , sont les pères de la révolution philosophique du x¥H« siècle. Bacon et Descartes. Eh bien , ces deux hommes sont surtout célèbres parleurs traités sur la méthode. En effet, les deux grands ouvrages de Bacon s'appellent, l'un : /nslauratio magna, ieu de augmentis scienliarum ; l'autre : Novum arganum. Et en quoi consiste cette méthode tant recommandée par Bacon , cette méthode qui doit renouveler la science et servir d'instrument à la philosophie moderne? Elle consiste dans l'analyse et dans la synthèse ; car évidemment l'observation et l'induction de Bacon ne sont pas autre chose.
La révolution philosophique du xvne siècle n'était pas encore une révolution générale ; c'était une révo • lution dirigée immédiatement contre la scolastique. Aussi la méthode de Bacon attaqua surtout le formalisme de la méthode péripatéticienne , la logique de déduction , qui divisait et classait sans doute , mais qui alors divisait et classait des mots , non des choses. Bacon appelle ses contemporains à une philosophie plus réelle ; il les exhorte à sortir des écoles , à philosopher en présence du monde , en face de l'àme humaine. Il veut que la philosophie ne soit autre chose que l'observation et l'induction de la réalité. Je ne puis m'empêcher de vous citer une phrase admirable de rinstauratio magna y n (i) : c La vraie philosophie c est celle qui est l'écho fidèle de la voix du monde , € qui est écrite en quelque sorte sous la dictée des c choses , qui n'ajoute rien d'elle-même , mais qui c n'est que le retentissement, le reflet de la réalité, i C'est ainsi que Bacon excite l'homme à prendre possession du monde , à étendre son pouvoir sur la nature entière (<). Or le pouvoir de l'homme sur la nature est à cette condition , que l'homme lui surprendra ses secrets ; et il ne le peut qu'en se conformant à une sage méthode , en étant esclave de l'observation la plus scrupuleuse : comme le dit Bacon , on n'apprend à commandera la nature qu'en lui obéissant (s). La grandeur des résultats est en raison même de la sagesse des procédés. Et observer pour Bacon n'est pas seulement profiter des bonnes fortunes que le hasard nous donne ; l'observation baconienne est plus que cela : c'est l'expérimentation. Bacon recommande sans cesse une observation qui interroge la nature, au lieu d'en être une écolière passive, une observation qui divise , et , pour me servir de ses expressions énergiques , qui dissèque et anntomise la
(3) Humani generis ipsiu» poleDliam et iiQperium in rcmm uoiversitaiem instaurare el ampliflcare. Nov. Organ,, lib. Il, Aphor. 139.
(3) Naturn imperare parendo. Nov, Organ* >« Jphor. 19U«
COURS DE LIflSTOIRE
naiare («). Voilà pour Tobservation. Et qu'estr^e que rîDduction ? C'esl le procédé par lequel Tesprit s*éiève du parûculier au général, du connu à rinconno, des phénomènes à leurs lois ; à ces lois, soil de la nature, soit de rintelligcnce , qui sont comme des tours élevées auxquelles on ne peut arriver que par tous les degrés de Tobservation et de Tinduction, mais du haut desquelles ensuite on domine un vaste horizon.
C'est par cette méthode que Bacon entreprit de renouveler la philosophie. Elle est applicable à tout , aux sciences morales comme aux sciences physiques , et elle conlient deux procédés qu'elle recommande également. Mais comme la parfaite sagesse n'appartient à personne , bientôt dans Bacon la méthode , au lieu de s'appliquer à la philosophie tout entière , ne s'appliqua plus qu'à une partie de la philosophie , à la philosophie naturelle , à la physique. Je l'ai dit ailleurs , elle est de Bacon cette plu'ase : c Quand l'observation s'applique à la nature, elle en tire une science réelle, comme la nature ; quand elle s'applique à l'âme, elle n'aboutit qu'à des rêveries frivoles (s), i Et comme une aberration en amène toujours une autre , au lieu d'allier sévèrement et fortement l'observation et l'induction , c'estrà-dire l'analyse et la synthèse , bientôt la méthode de Bacon devint exclusive ; elle négligea , sans la bannir, l'induction et la synthèse, ou du moins elle n'en tint pas assez de compte , et elle porta tous ses efforts sur l'observation et sur l'analyse. De là, messieurs, une école purement expérimentale et nullement synthétique ; de là une grande école de physiciens, et nulle école métaphysique , ou une école de métaphysique sensualiste , c'est-à-dire Newton et Locke.
Voyons maintenant ce qu'a fait notre Descartes. 11 a précisément établi en France la même méthode que l'Angleterre a voulu attribuer exclusivement à Bacon ; et il l'a établie avec moins d^ grandeur d'imagination dans le style , mais avec la supériorité de précision qui caractérisera toujours celui qui ne se contente pas de tracer des règles , mais qui les met lui-même en pratique et donne l'exemple avec le précepte. La méthode positive de Descartes se compose de quatre règles; les voici :
i^ Ne se fier qu'à l'évidence. — C'est précisément exhorter la philosophie à sortir de la tradition , de l'autorité, du formalisme des écoles, et à devenir réelle et vivante.
i? Diviser les objets autant que faire se peut. — C'est précisément l'analyse ; et cette division est la dissection et l'anatomie de Bacon.
(1) Iptius mundi disiectione aique aaalomiâ diligeolissimâ. iVov. Organ,, Jphor, 194. — ^aturam secare deb^t. Jbid,, Aphor, 105.
(9) Meoi hamaDd li agat in materiaoi , naturam rerum ac opéra D«i conlemplaodo, pro modo naturœ operatur alque ab
3® Faire des dénombrements aussi mmbreax, xi étendus, aussi variés, que faire se pourra. — Ca recommander à l'analyse d'être complète, et à^è^mm l'observation avant de tirer aucune codcIusmb , :ùl importante et fort sage , mais plus focik à recM mander qu'à suivre.
Jusqu'ici les règles de Descartes sont {Miremeet » lytiques. La quatrième est le côté synlhétiqae de b a^i thode cartésienne. La qualnème règle e»t l'ordre^ F'w chainement régulier, cet art qui, de toutes les -fom divisées et successivement examinées et épniséa |U l'analyse , reconstruit et forme un tout , un vmfsv
Descartes n'est pas seulement , vous le savex . u grand métaphysicien, un grand géomètre : c'est aM un grand physicien , et même un très-grand p^ui logiste pour son temps. C'est à Descartes surtout fi J faut rapporter le principe vivifiant de la pln^f« moderne , c'est-à-dire la destruction des causes isiH en physique. Bacon , sans doute , avait donné k pi cepte ; Descaries ne l'a pas répété ; car il la \xm^ de son côté ; mais encore une fois il a fait mieux i^ promulguer la règle , il l'a établie en la pratiquasi :fli méthode et son exemple ont beaucoup contriboê à ai création de la physique moderne. Mais , il faut leé?r, de même que la méthode de Bacon était bientôt advenue exclusive et s'était réduite à Tanaijse physfif* de même la méthode cartésienne inclina sarleoi kbi l'analyse intérieure, vers l'analyse de Tàrae, t^ à-dire , pour parler grec, vers l'analyse psveliolo^i|Bt Descartes est le fondateur de la psychologie modene. Le grand , le vrai antécédent de la psychologiecai^ sienne, est l'école socratique, et le rvâdft 9csl<» est la préparation au Co^tto , er^o sum. liais ce eutnier précepte est tout autrement riche , étende ^ positif que le premier. Je pense , donc je suis, c^câtâdire non-seulement toute existence exiéHeure , cei>i de Dieu, celle du monde, mais même ma prapn existence ne m'est attestée que par la pensée, ci^ à-dire par la conscience. Si donc vous ne faites 0fl étude approfondie du cogito , de la pensée , de la e»* science , vous n'arrivez à la connaissance lépmii d'aucune existence , pas même de la vôtre ; d'os i suit que toute spéculation ontologique doit être prf cédée de recherches psychologiques , et que la radtf de la philosophie est dans la psychd<^ie. L'école à Descartes devait donc être , et elle a été surtout oii école métaphysique et idéaliste. De là Spinosa , Ualr branche et autres. C'est précisément , comme viH voyez , la tendance contraire à celle de Bacon. Bacoi
eâdem determioatur ; si ipsa in se vertatur, tanquàm araî^ti texens (elam , (um demùm iodetermioala est, ei parii ir:iJ quasd.im doctrine teuaitate ftti opertsque mirabiles, K^ qooad iisum frivolas et inanes.
DE LA PHILOSOPHIE
el Detcartet MNit eomme k% deux p61e8 opposés da jrap aiècle : leur rapport , leur point de réunion est dans la méthode qui leur est commune.
Bacon et Descartes ont mis dans le monde la véritable méthode. On ne saurait prendre plus de précautions que ces devx grands hommes contre Tesprit dliypoihèse ; on ne saurait élever contre Thypothèse des barrières plus fermes et en apparence plus insurmontables. Mais telle est la Êiiblesse deTesprit humain, telle est la puissance du mouvement de généralisation qni nous porte vere la synthèse , et par là trop souvent vert l'hypothèse , que la méthode de Descaries et de ISacon , après avoir renvereé la scolastique , est venue écbooerdie-mème contre les séductions d'une synthèse prématurée qui bientôt aboutit k des hypothèses illégitimes. Le xvn* siècle débute par des traités sur la méthode , et il finit par des hypothèses. Bacon n*a pas fait grand' chose en physique; il n'a pas fait davantage en métaphysique ; toutefois , il en reste quelques tentatives , mais telles , en vérité , que je les passerai sous silence par respect pour la mémoire de ee grand homme et pour les règles qu'il a promulguées. Descartes a été beaucoup plus sage ; mais Descaries lui-même, le père de la psychologie , à peine a-t-il fait quelques pas dans l'analyse de la conscience, que bientôt il chancelle , trébuche et tombe dans la synthèse et l'hypothèse. Par exemple , Descartes , en prenant son point de départ dans la conscience , a le premier reconnu et démontré que la plupart des quahiés qne nous imputons aux objets extérieurs ne leur appartiennent pas , et appartiennent seulement à notre manière d*étre, à nos propres perceptions. Ainsi Todeor , la saveur et toutes les qualités secondaires des corps , ne sont point dans les objets ; ce sont des modifications de l'àme et du sujet qui perçoit. Bien de mieux. Descartes a fait plus ; il a montré que quand on fait venir toutes nos connaissances de la sensation, on en parle fort à son aise; car il n'est pas du tout facile de tirer de la sensation la simple connaissance do monde extérieur. En effet , qu'est-ce que la sensation ? C'est une perception de l'àme, c'est-à-dire c'est l'àme percevant , c'est donc toujours l'àme ; quand donc nous concluons de la sensation aux objets extérieure , an fond , nous concluons d'une modification de l'àme à l'existence du monde. Or , bien examinée , cette conclusion ne vaut rien« Vous sentez , donc vous êtes , car vous pensez , si vous sentez. Sentir , dans le sens de recevoir une impression organique , et penser étaient fort distincts dans la philosophie et la langue de Descartes ; mais il appelait déjà pensée non pas l'impression , mais la perception on connaissance de cette impression , c'est-à-dire la sensation ; car sentir, pour Descartes, c'est savoir qu'on sent , et savoir qu'on sent c'est penser ; donc toute perception, toute sen-
sation est pensée. Ainsi vous sentez , donc vous pensez, donc vous êtes , donc vous êtes d'une certaine façon ; voilà tout ce que vous pouvez conclure d'une sensation. Or il n'y a là rien d'externe et d'objectif ; vous ne sortez pas du sujet et de vous-mêmes. Comment dono faire? Nous sommes pourtant fort tentés de croire que le monde existe. Cette tentation nous prend de bonne heure , et il y a longtemps que nous y succombons. C'est une crédulité qui nous est fort naturelle. Or l'auteur de nos facultés serait un véritable imposteur, s'il nous avait donné cette crédulité comme un appât et un piège. Cette disposition à croire vient de lui, comme toute notre nature intellectuelle ; or Dieu n'est pas un imposteur; donc la véracité divine est l'autorité certaine et inébranlable , en vertu de laquelle nous pouvons nous laisser aller à cette pente qui nous porte à croire que le monde existe. En d'autres termes, selon Descartes , la croyance à la réalité extérieure repose sur la véracité divine. Mais d'abord c'est un paralogisme. Dieu est vérace. Qui vous le dit? Comment connaissez-vous la véracité divine? Vous la connaissez, en dernière analyse , parce que vous avez la faculté générale de connaître , de connaître la véracité de Dieu comme toute autre chose. Or cette faculté générale de connaître estrclle légitime , est-elle véridique ? N'allez pas dire qu'elle est légitime et véridique parce qu'elle vient de Dieu ; car cela même vous ne le savez qu'en vertu de la faculté générale de connaître. En un mot, quiconque ne croit pas à la véracité de ses facultés et à la légitimité des résultats qne leur emploi régulier nous donne , n'a le droit de croire à quoi que ce soit, et à la véracité de Dieu plus qu'à toute autre chose. Loin donc que l'autorité de nos facultés se résolve dans la véracité divine , c'est , au contraire , la connaissance de la véracité divine qui se fonde sur l'autorité et sur la véracité de nos facultés. Le raisonnement de Descartes était donc un paralogisme ; et puis ce paralogisme renfermait une hypothèse ; car qu'est-ce qu'en appeler, en matière de philosophie, à la véracité divine? Enfin, cette hypothèse porte un caractère semi-théologique , et voilà encore dans la philosophie le Deus ex machina. Ce n'était pas la peine de commencer par rejeter toute la science des écoles , par rejeter l'existence de Dieu , par rejeter l'existence du monde , par n'admettre sa propre existence que sur la seule autorité de sa pensée , pour douter nn instant après de l'autorité de cette même pensée et en appeler à la véracité divine. Ainsi , dès le premier pas , l'analyse psychologique sort de son propre terrain et se résout en une hypothèse , et en une hypothèse qui rappelle la nature et le caractère des hypothèses et du dogmatisme du moyen âge.
Je ne poursuivrai point cet examen ; mais jugez le maître par les élèves, une école par ses résultats.
COURS DE LHISTOffiE
Qa*e8t-il sorti du cartésianisme » de cette école qui avait taot recommandé de ne croire qu'à Tévidence , de douter longtemps et de ne se fier qu'à Paulorilé de la pensée ? Le voici : i® Comme conséquence forcée , le spinosisme ; 2^ la vision en Dieu , de Malebranchc ; 5^ ridéalisme de Berkeley ; 4® si la véracité divine , comme machine philosophique , n'est pas précisément la mère de l'harmonie préétablie de Leibnitz , il faut reconnaître que ces deux hypothèses portent la même couleur et appartiennent à la même école. Et il ne faut pas se laisser imposer par Tapparence de la rigueur mathématique. Je l'ai remarqué ailleurs ; le cartésianisme est mathématique. Les noms de Descartes et de Leibnitz disent tout ; et c'était aussi d'excellents géomètres que Spinosa , Malebranche , Berkeley , Boscovich et Wolff. Mais la vraie rigueur n'est pas dans telle ou telle forme ; et on a beau jeter le manteau de la géométrie sur des hypothèses , on les dissimule peutêtre, mais on ne les rend pas plus solides. C'est le jugement de Leibnitz sur Descartes , jugement qu'on peut étendre à l'école tout entière , et à Leibnitz luimême (i).
Telle est encore une fois la faiblesse de l'esprit humain : on débute par la méthode , et on finit par des hypothèses. C'est dans cet eut que le xvnt' siècle a reçu la philosophie et la méthode. Que pouvait^il faire? Il devait ou déserter le xvn* siècle , et reculer dans la civilisation et la philosophie , ou prendre sa méthode ; or s'il prenait sa méthode , il fallait renoncer à ses hypothèses , car sa mélhode était en contradiction avec ses hypothèses. Le xviiie siècle a donc pris la méthode du xvn* siècle; et la tournant contre les hypothèses cartésiennes , il les a détruites et renversées. De plus, en voyant cette mélhode cartésienne, si complète et si sûre , se perdre dès les premiers pas dans une synthèse hypothétique , le xviu* siècle a été si frappé du danger et de la facilité des hypothèses , qu'il a pris en crainte toute synthèse , et coupant en deux la méthode cartésienne , il a ou négligé ou proscrit la synthèse, et n'a gardé que l'analyse. Sans doute le procédé est violent et irrégulier , car la méthode philosophique consiste dans deux opérations , dont l'une est aussi nécessaire que l'autre ; mais l'opération fondamentale étant l'analyse , puisque l'analyse est la condition même de toute bonne synthèse, après tout , il n'y a pas tant à blâmer le xvui" siècle d'avoir ajourné la synthèse, et de s'être renfermé dans Topération vitale de la méthode. Le monde est vaste , le temps immense ; il y a place pour tout dans le temps
(1) Carlesium in ditsertattone de Melhodo et io Meditalionihut metaphysicis atlullsse plura egregia negari nequil , el reciè iroprlmls Platonis studium revocatae abducendi mcntem à scDsibus, uliliter quoque duhitatiooei veterum Academtcoi-um rcTocasse ; «ed roox eumdem in coostaoliA quàdam et
et dans le monde ; et dans la distribvUon da InvaO des siècles, je ne vois pas poorquoi on nècle ne se chargerait pas exclusivement d'une opéralion leile pour la mieux faire , et de la tâche importanie de léguer au siècle suivant des résultats purement aulytiques , que ce siècle pourrait ensuite élever à une synthèse légitime. L'adoption de l'analyse, comne méthode unique , a eu pour résultat la victoire défiaitive de l'analyse , la destruction radicale de l'esprit d'hypothèse. C'est là , messieurs , le caractère philosophique du xvm* siècle. Le xviii* siècle a emprunté au xvn* Topération méthodique qui avait fait tout ce qui s'y était fait de bien , l'opération qui est le principe même de la révolution philosophique du xvii* siècle ; et en développant ce principe , il a développé la révolution qu'il avait produite , il l'a étendue , achevée , consommée.
Le xviii*. siècle a fait pour la méthode analytique ce qu'il avait fait pour Tesprit d'indépendance philosophique : il l'a 1® généralisée ; â*" il l'a propagée ; 5® il en a fait une puissance d'action.
Le xvni* siècle a généralisé l'analyse. En effet, tout comme au xvu* siècle on débuta par des traités sorb méthode , de même au xvui", la philosophie, devenue plus scrupuleuse encore par les faux pas du cartésianisme , s'est empressée de toutes parts de redoubler de précaution et de circonspection , et d'ajouter à la rigueur de la méthode. Toutes les écoles qui remplissent le xviu* siècle , les écoles d'ailleurs les pins opposées ont ce caractère commun de commencer par un traité ex ^ofesio sur la méthode. Et en quoi consiste ce traité sur la méthode? En une seule chose, savoir, la proscription de l'hypothèse, et, par contrecoup , de la synthèse elle-même, et la consécration et pour ainsi dire Tapothéose de l'analyse. L'analyse est comme le remède universel contre toutes les erreurs passées, présentes et futures. C'est la méthode unique qui peut et qui doit conduire enfin à toutes les vérités. Ainsi Condillac a fait un traité spécial contre les systèmes abstraits, c'est-à-dire contre la synthèse ; et nonseulement il a fait un livre ad hoc, mais il n'y a pas un seul de ses ouvrages dans lequel il ne s'élève plus on moins contre la synthèse ; c'est en quelque sorte Talloque obligée, le début nécessaire de tous les ouvrages de Condillac et de son école. Et que fait la philosophie écossaise ? Précisément la même chose. Le premier livre, le premier essai de l'ouvrage le plus important de Reid est consacré à un traité sur la méthode, il y a un long chapitre contre les hypothèses. L'hypothèse
affirmaDdi licentiâ scopo exciditte nec iocertum à certo distinxisse, hocque non aliiindè magis apparere quàm ex tcriplo ipflius in quo, borlaote Mersenno, hypothèses suas matbeinatico babitu restire voluerat. — Lettre à Bierliog. RecueH de Corthold, t. IV, p. 14.
DE LA PHILOSOPHIE
Ui
est en quelqae sorte répooyaDtail de la philosophie du xYin® siècle. Elle a effrayé Kant lui-même. Dans les prolégomènes qui précèdent tous les ouvrages de ce grand homme, il fait ce qu'on avait fait en France et en Ecosse : il attribue tous les maux de la philosophie k remploi prématuré de la synthèse, et il ne reconnaît d'antre remède que l'analyse, Fanalyse de la pensée et de ses lois, de nos facultés et de leurs limites. Chacun de ses grands ouvrages est appelé une critique, et sa philosophie le eriticisme.
Non-seulement le xvm* siècle a recommandé l'analyse, il a mieux fait ; il Ta suivie et pratiquée. Voici , par exemple, un résultat immense du xvui" siècle. Je mets en avant que dans aucun siècle connu de l'histoire de la philosophie, jamais il ne s'est fait autant de livres, autant de recherches, jamais il n'y a eu un aussi grand mouvement philosophique ; et en même temps, je ne crains pas d'affirmer que jamais il n'y a eu moins d'hypothèses; je pourrais presque dire qu'il n'y a pas en une seule hypothèse dans tout le cours du xvni*' siècle. Reid et les Écossais ont bien laissé à eux tous une vingtaine de volumes ; examinez-les , vous y pourrez regretter une plus grande force systématique , mais vous n'aurez pas non plus à y déplorer les égarements de l'esprit de système. Il n'y a pas une partie de la philosophie sur laquelle Kant n'ait laissé de longs travaux. Eh bien ! messieurs, il n'y a pas une hypothèse. Cherchez au xvm* siècle quelque chose qui ressemble à l'intuition en Dieu de Malebranche , à l'harmonie préétablie de Leibnitz, à la véracité divine de Descartes ; plus de Deus ex machina , plus d'hypothèse théologique, plus une ombre du moyen âge. C'est là la gloire de la philosophie du xvui" siècle. Il reste , grâce à Dieu, beaucoup à ajouter à cette philosophie , mais il y a peu à retrancher ; il y a des lacunes à combler, il n'y a plus d'hypothèses à détruire. Ni Reid ni Kant n'ont mis dans le monde une seule hypothèse qui fasse obstacle au xix" siècle. La seule école qui ait été un peu hypothétique est précisément celle qui s'est le plus attribué l'honneur d'avoir mis l'analyse sur le trône, l'école de la sensation. Condillac donne un Traité contre les systèmes, et quelque temps après le Traité des sensations. Allons-nous trouver dans le second de ces ouvrages l'application de la sage analyse tant recommandée dans le premier? Non, messieurs ; nous y trouvons une hypothèse imitée de Bonnet , et depnis très-souvent reproduite ; l'hypothèse de l'homme statue qui a frayé la route à l'homme machine , à Vhomme plante. Condillac suppose un homme dont tons les sens sont recouverts d'une enveloppe de marbre, qui n'a encore qu'un seul sens, savoir, l'odorat ; et il analyse avec un sein minutieux et une sorte de profondeur, ce qui résulte de cette hypothèse; ^près avoir accordé à l'homme statue on sens , Con-
dillac lui en accorde un second , puis un troisième, puis un quatrième ; puis enfin il les accorde tous, il soulève le marbre qui couvrait l'humanité, et il la présente telle qu'elle est aujourd'hui. Je me trompe ; je devrais dire, l'humanité telle que l'a faite l'hypothèse de Condillac. Car c'est une humanité dans laquelle je ne retrouve pas du tout la mienne ; je n'y trouve ni toutes les facultés qui sont en moi , ni toutes les lois qui gouvernent l'action de mes facultés. Il y a un grand luxe d'analyse dans le Traité des sensations, qui est, sans comparaison , le chef-d'œuvre de Condillac, mais cette analyse repose sur une hypothèse. Or qu'est-ce qu'analyser une hypothèse ? C'est s'amuser à la poursuivre dans ses détails ; c'est s'y enfoncer, c'est déduire des conséquences hypothétiques de principes hypothétiques. Ce n'est point là la vraie analyse. La vraie analyse consiste à prendre l'humanité comme elle est, sans hypothèse, sans aucun préjuge systématique, à se placer devant elle , et , comme le voulait Bacon , à ne faire autre chose que la reproduire, à écrire sous la dictée même et sous le spectacle de la nature humaine. J'accuse , en général , l'école de la sensation d'avoir été presque la seule école hypothétique au xviu® siècle. Mais il n'en est pas moins vrai que, même dans rhypothèse, elle a transporté l'analyse, se montrant fidèle encore à la méthode qu'elle professait et qu'elle trahissait : de telle sorte qu'il n'est besoin pour la confondre que de lui appliquer sa propre méthode. C'est ce que je ferai plus tard. Miais il serait injuste de juger toute la philosophie du xvin" siècle sur une seule école, et de juger toute cette école par quelques aberrations. H faut reconnaître que l'école de la sen* sation a donné des analyses très-fines de la seule partie qu'elle ait laissée à l'humanité ; et par là , messieurs, elle a rempli honorablement son rôle au xvm*' siècle : elle a rendu de vrais services à la philosophie. L'école écossaise a porté l'analyse dans des parties plus délicates de la nature humaine, négligées par l'école sensualiste. Enfin Kant , tout aiuwi prudent , mais tout autrement profond que les Écossais, a créé un mouvement analytique d'une sagesse extrême et d'une immense portée. Selon Kant , rien n'est plus incontestable que la partie sensible de la connaissance humaine ; mais la connaissance humaine est une chose trèscomplexe, où il trouve aussi une partie qui n'appartient pas en propre à la sensation, mais à l'intelligence, à la raison, une partie rationnelle , parfaitement réelle, qu'il faut dégager du sein du tout pour l'étudier en elle-même. C'est l'étude de cette partie rationnelle de nos connaissances , prise à part , c'est-à-dire l'étude de la raison pure, en toutes matières, qui fait le caractère de la philosophie de Kant. Il a fait cette étude analytique, cette critique de la raison pure en matière de métaphysique, en matière de morale , en matière
COURS DE L'HISTOIRE
d^esthétique, en matière de légîdatioo , en matière de jurisprudence. La langue de Kant est plus ou moins agréable ; Fidée est toujours précise et profonde. Kant aussi , comme Âristote , son véritable modèle et son véritable antécédent , a laissé un examen analytique des caractères généraux et des lois du monde extérieur, une physique philosophique , et ne croyez pas que ce soit un assemblage d^hypolhèses. Je vous le répète, il n'y en a pas une, et je m'empresse de vous rappeler que Kant , ami de Lambert et d'Etiler, n'est pas seulement un psychologiste du premier ordre, mais qu'il a été de son temps un géomètre , un astronome, et un physicien distingué ; il a été encore ou le créateur on le promoteur le plus remarquable de la géographie physique.
Ainsi, messieurs, généraliser l'analyse, la séparer de la synthèse , la prendre comme méthode exclusive, et lui donner toutes les sciences à refaire, tel est le caractère fondamental du xviii® siècle en fait de méthode. Il a aussi propagé l'analyse. D'un bout de l'Europe à l'autre un cri s'élève contre la synthèse ; la littérature répète h voix de la philosophie et la répète en longs échos ; et comme elle propagea l'esprit d'indépendance, elle s'est aussi chargée de propager l'esprit d'analyse. De là, avec l'unité de l'esprit d'indépendance, l'unité de l'esprit d'analyse, comme nouveau trait et nouvel attribut de l'unité philosophique du xvni® siècle. Ajoutons que la philosophie du xvnr siècle , après avoir généralisé l'esprit d'analyse et l'avoir propagé dans toutes les parties de la société et dans tous les pays civilisés de l'Europe, en a fait une vraie puissance. Sans doute bien des sciences, au xvin* siècle, ont devancé la philosophie, et ont appliqué l'esprit général du siècle h leurs objets propres, même sans se rendre compte de ce qu'elles faisaient ; mais il n'est pas moins vrai que la philosophie pénétrant dans ces sciences, finit par leur appliquer sa méthode, sous son nom propre , avec une rigueur et une précision supérieure , et que par là elle a donné à toutes ces sciences une impulsion nouvelle. Lisez l'ouvrage du créateur de la chimie française, et vous verrez que le but de Lavoisier est de transporter dans la chimie la méthode analytique. L'analyse philosophique est , il faut le dire, la mère de la chimie moderne ; c'esl déjà un assez grand service. N'est-ce pas encore l'analyse philosophique qui a produit la physiologie de Bichat ? L'analyse a aussi été portée dans les sciences morales, dans la critique, dans la grammaire. Je n'insisterai pas sur ces résultats.
Il est incontestable que le caractère de la méthode philosophique, au xvin* siècle , est d'avoir été exclusivement analytique. Le bien et le mal de cette culture exclusive sont évidents. Le bien, vous l'avez vu, c'est la destruction définitive de l'hypothèse et de la mau-
vaise synthèse , et un vaste recueil d'expériences et d'observations bien faites. Le mal est d'âvorr trop décrié la synthèse, et par là le passé qui avait été nécessairement plus synthétique qu'analytique. H eût été sage de revendiquer les droits de l'analyse et de l'expérience sans négliger la synthèse légitime. Il eât été sage d'abattre les hypothèses cartésiennes , et de rendre justice an génie du cartésianisme. Tout en plaçant le xvui« siècle au faite de tous les siècles précédents, il eût fallu rendre justice à tous les grands mouvements philosophiques qui avaient amené ce dernier résultat; il eût fallu rendre justice à l'Orient , à la Grèce, au moyen âge, au xvii" siècle, qui avait préparé et enfanté le xviii*. Mais c'est chose admirable, au xvui® siècle, que l'ignorance et le dédain du passé, même dans les plus grands hommes. Je n'excepte pas Kant lui-même. Kant , et je prends encore le pins savant, ignore l'histoire de la philosophie dans ses époques nn peu reculées ; il ne connaît bien que la philosophie qui l'a précédé, savoir, le cartésianisme, et en g'néral il est sévère sur ses devanciers. C'est à la fois une grande injustice et une grande inconséquence. Décrier le passé et ses devanciers, c'est décrier l'histoire de la science que Ton cultive , c^est décrier soi-même ses propres travaux , on c'est prétendre que jusqu'ici tous les siècles se sont trompés, il est vrai, mais que le siècle est enfin venu auquel il est réservé de découvrir ta vérité , et de lever le voile qui la cachait à tous les yeux. Présomption et folie : ce qu'un homme n'a pas entrevu restera éternellement inaccessible aux regards de tout autre homme.
Reconnaissons, messieurs, l'état présent des choses; rendons-nous compte de ce qu'a fait le xviii® siècle, et de ce qui nous reste à faire à nous-mêmes. La mission politique du xviit® siècle était d'en finir avec le moyen âge ; sa mission générale en philosophie était d'en finir avec l'autorité ; sa mission plus spéciale, en fait de méthode, était d'en finir avec l'hypothèse. Telle était la mission du xvm® siècle; il l'a accomplie dans In méthode comme dans tout le reste. Aujourd'hui la liberté politique est assez forte pour n'avoir plus besoin de détruire : elle commence à organiser. Aujourd'hui Tindépendance philosophique est assez assurée pour qu'il soit temps de cesser d'inutiles et imprudentes hostilités , et la philosophie doit enfin donner la main à la religion, avec respect comme avec indépendance. De même, l'analyse que le xvni^ siècle a léguée au xix® doit être assez puissante, assez sûre d'elle-même pour regarder en face la synthèse et ne s'en plus laisser effrayer. Abandonner l'analyse, ce ne serait pas moins que trahir le xvnt® siècle et reculer dans l'ordre des temps ; mais se borner à l'analyse, ce ne serait pas moins non plus que se résigner à une opération vraie en elle-même , mais incomplète , es-
DE LA PHILOSOPHIE
clasive , insuffisante , convaincue de ne pouvoir conduire qu'à une science imparfaite; ce ne serait pas reculer sans doute , mais ce ne serait pas avancer. Avançons, messieurs; n'abandonnons pas l'analyse, mais n'ayons plus si peur de la synthèse. Comme le xvai^ siècle a fait son œuvre, que le xix® fasse la sienne. Avançons, mais avec des précautions infinies; ne reculons pas devant la synthèse , mais n'y entrons qu'avec le flambeau et par hi route de l'analyse.
QUATRIÈME LEÇON
Sujei (le cette leçon : Dei «ystèines qui remplissent la pliloiophie du XVIII* siècle. — Que ces systèmes sont antérieurs à la philosophie du xviiie siècle ; qu*ils se rencontrent à toutes les grandes époques de Thistoire de ta philosophie, et qu'ils ont leurs racines dans Pesprit humain. Origine de ces systèmes. — 1* Sensualisme. Le bien : le mal. — 2» Idéalisme. Le bien : le mal. — 3o Scepticisme. Le bien : le mal. ~ 4o Mysticisme. Le bien : le mal. —Tels sont les systèmes élémentaires de Phisloire de la philosophie. Leur ordre de développement. ^ Leur utilité relative. — Leur mérite intrinsèque.
Messieurs ,
Nous connaissons le caractère général du siècle dont nous nous proposons d'étudier la philosophie ; nous connaissons le caractère général de cette philosophie ; nous connaissons celui de la méthode qu'elle a surtout employée ; il ne nous reste donc plus à connaître que les divers systèmes particuliers qu'elle embrasse ; et d abord , messieurs » nous avons à rechercher soigneusement leurs traits distinctifs, à déterminer leur nombre , à leur assigner leur place relative, avant d'entrer dans l'examen approfondi et détaillé de chacun d'eux.
On dispute en sens contraire sur la philosophie du ivni** siècle. Ici on la vante comme ayant renouvelé la philosophie , comme ayant rabattu les anciens systèmes et les ayant remplacés par des systèmes tout nouveaux ; surtout on lui fait honneur d'un système célèbre , regardé par ses partisans comme le dernier mol de la civilisation et de la philosophie. Ailleurs on accuse la philosophie du xvui* siècle d'avoir produit très-peu de systèmes ; on tourne même contre elle le système célèbre que je ne veux pas nommer, et on soutient qu'un preil système n'a pu régner que sur les
on ne considère pas seulement tel ou tel pays, mais. l'Europe entière , ce qu'il faut bien faire , puisqu'au xvui^' siècle , comme nous l'avons vu , un des caractères éminents du temps est la formation d'une unité européenne; quand, dis-je, on donne l'Europe entière pour théâtre à la philosophie, là , messieurs, on trouve que nul système particulier n'a régné , n'a obtenu une domination exclusive. Quels sont donc les différents systèmes qui se disputent , sans l'obtenir, la domination philosophique au xvnie siècle ? Quels sont les rapports de ces systèmes à ceux des siècles précédents ? En quoi leur ressemblent-ils? En quoi en diffèrent-ils ? Les systèmes philosophiques du xviii" siècle ressemblent singulièrement , messieurs, à ceux du xvii* et du XVI* ; car ce sont précisément les mêmes systèmes. Il n'y en a pas un de moins , et il n'y en a pas un de plus : voilà la ressembance ; voici maintenant toute la différence. La philosophie du xviii* siècle continue bien , il est vrai , les systèmes antérieurs du xvii* et du xvi% mais en les continuant elle les développe dana de plus grandes proportions et sur une échelle tout autrement vaste. Ce n'est pas tout : ces systèmes qui remplissent et mesurent de leur progrès toute la phikh Sophie moderne , ont-ils ou n'ont-ils pas d'antécédents dans l'histoire de la philosophie? Sont-ils nés avec la philosophie moderne , ou la précèdent-ils? Ils la précèdent , messieurs ; vous les trouvez déjà au moyen âge ; vous les trouvez en Grèce , vous les trouvez même dans le vieil Orient. Qu'est-ce ceci , messieurs? C'est évidemment que ces systèmes ont leurs racines dans la nature même de l'esprit humain, qu'ils appartiennent à l'esprit humain lui-même , et non pas à tel pays ou à tel siècle. Et en effet , pensez-y, je vous prie : quel peut être le vrai père de tous les systèmes philosophiques, sinon l'esprit humain , qui est à la fois le sujet et l'instrument nécessaire de la philosophie? L'esprit humain est comme l'original dont la philosophie est la représentation plus ou moins exacte , plus ou moins complète. Chercher dans l'esprit humain les racines des système philosophiques , ce n'est donc pas faire une hypothèse , comme on le répète à tort et à travers, c'est chercher tout simplement les effets dans leurs causes ; c'est dériver l'histoire de la philosophie de sa source la plus élevée et la plus certaine. C'est donc à l'esprit humain que nous demanderons l'origine et l'explication de ces différents systèmes qui , nés avec la philosophie. Tout suivie dans toutes ses vicissitudes, ont participé perpétuellement de sa marche , de ses progrès , de ses perfectionnements , et qui , partis du fond de l'Orient , après avoir traversé le monde , sont venus aboutir et se sont en quelque sorte donné rendez-vous en Europe , au milieu du xvui* siècle. Ce sera
ruines de tous les autres , et dans la stérilité générale
de l'esprit philosophique. Messieurs, des deux côtés,
égale erreur, égalé ignorance des faiu et de la richesse 1 là le sujet de cette leçon.
(les systèmes philosophiques du xvui^' siècle. Quand I J'espère avoir établi cette importante vérité, que la
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religion est le berceau de la philosophie. Dans toute époque du monde la religion est , si on peut le dire, le cadre, le fond moral de ce(te époque ; c'est la religion qui en fait les croyances générales , et par là les mœurs, et par là encore, jusqu'à un certain point, les institutions. La religion renferme aussi la philosophie; mais ou elle la retient en elle et une foi immobile enchaîne la réflexion, et alors il n'y a pas de philosophie ^ou la réflexion se développe, mais seulement dans la mesure nécessaire pour régulariser et ordonner les croyances religieuses, et présider à leur exposition et à leur enseignement, et alors il y a de la théologie; ou enGn la réflexion s'émancipe entièrement, sort des liens de toute autorité, et cherche la vérité en ne s'appuyant que sur elle-même ; et alors, mais alors seulement, natt la philosophie. Et où la philosophie cherche-t-elle la vérité , c'esl-à-dire à quoi s'applique la réflexion ? Nous J'avons vu , toutes les vérités nous sont primitivement données; la philosophie n'en invenle aucune ; sa seule tâche est de s'en rendre compte , de les consuter et de les éclaircir. Car le caractère du tableau primitif auquel s'applique la réflexion, vous le savez, c'est la confusion. Et d'où vient cette confusion? de la simulunéité des parties du tableau. Et quel est ce tableau? la conscience. Nous ne sentons, nous n'agissons, nous ne pensons véritablement qu'à cette condition, que nous le sachions La conscience est tout un monde en petit , Tunivers en abrégé ; car par les sens , la nature extérieure s'introduit et se réfléchit dans la conscience. De plus , à la suite de tout acte volontaire et libre, l'idée de la liberté, celle du bien et du mal , de h vertu et du vice, tout le cortège de la personnalité humaine, le monde moral enfin, apparaît dans la conscience. Et encore, la pensée avec ses profondeurs et les lois qui la gouvernent, avec les rapports qu'elle soutient à son éternel principe , tout le monde intelligible se développe dans les premiers actes intellectuels , et par ces actes intervient dans la conscience. En résumé , toutes nos facultés sont comme si elles n'étaient pas, ou toutes, avec leur» développements et les notions qu'elles tirent de leur application à leurs objets, ont leur contre-coup dans la conscience. Il est donc vrai, à la rigueur, que la conscience est l'univers en abrégé , l'univers dans les limites de la perception humaine. C'est là le tableau auquel s'applique la réflexion. Il est très-riche, mais nécessairement confus. Comment la réflexion peut-elle l'éclairer? en substituant la division à la simultanéité. L'instrument nécessaire de la réflexion est donc l'analyse; et l'analyse a pour but la synthèse ; elle se propose, après avoir épuisé Ui division , de recomposer ce qu'elle a d'abord décomposé. La synthèse est le dernier mot de l'analyse, comme l'analyse est la condition de toute bonne synthèse. Reste donc à savoir par où commen-
cera l'analyse et la réflexion. La réflexion, en se repliant sur la conscience, y trouve un très-^rand nombre de phénomènes; quels sont ceux auxquels eUe s'applique d'abord? telle est la question. Or, messieurs, la réflexion est faible encore, puisqu'elle en est à son premier pas; il est donc nécessaire que les phénomènes auxquels elle s'applique d'abord soient , 1^ les phénomènes qui brillent avec le plus d'éclat sur le théâtre de la conscience, et qui sollicitent davantai;e son attention ; 2^ les phénomènes dont elle peut le plus aisément se rendre compte. Maintenant, quels sont les phénomènes qui réunissent ces deux caractères?
Quand nous rentrons dans notre conscience, nous y trouvons un certain nombre de phénomènes marqués de ce caractère particulier que nous ne pouvons ni les faire naître ni les détruire , ni les retenir ni les renvoyer, ni les augmenter ni les affaiblir à notre gré, par exemple les émotions de toute espèce, les désirs, les passions, les appétits, les besoins, le plaisir, la peine, etc., tous phénomènes qui ne s'inlroduisenl point dans l'àme par sa volonté , mais en dépii d*eHe par le seul fait d'une impression extérieure, reçue el aperçue, c'est-à-dire d'une sensation. Cet ordre de phénomènes est incontestable, et il est fort étendu ; il compose un grand nombre de nos motifs d'aclÂon ; il fait une grande partie de notre conduite. De plus, n'est-il pas vrai que parmi nos connaissances les plus générales, il en est qui, lorsqu'on les examine de près, se résolvent en connaissances moins générales , lesquelles, de décompositions en décompositions, se résolvent en idées sensibles? Si quelqu'un ne trouve dans sa conscience que des idées indécomposables en éléments sensibles, ou des déterminations pores et libres , celui-là n'est pas de ce monde. C'est un fait incontestable qu'il y a dans la conscience une foole de phénomènes réductibles à la sensation. Or ces phénomènes sensitifs, précisément parce qu'ils sont les plus extérieurs à l'àme, sont les moins profonds et les moins intimes , et par conséquent les plus apparents sur la scène de la conscience ; ils provoquent invinciblement l'attention , et sont le plus facilement observables. Faible et mal assurée, la réflexion s'applique donc en premier lieu aux phénomènes sensitifs, comme aux plus superficiels de tous ; et elle trouve dans leur étude un exercice utile, à la fois sûr et facile, qui la fortifie, lui plaît et l'attache. L'analyse ne s'arrête pas seulement aux phénomènes de la conscience; elle rapporte la sensation à l'impression faite sur l'organe, et celle-ci aux objets extérieurs, qui deviennent alors la racine de nos sensations, et par là de nos idées. De là l'importance de l'étude de la nature, le besoin et le talent d'observer ses phénomènes et d'en reconnaître les lois. Développez, agrandissez, multipliez ces résultats à l'aide des siècles, vous obtiendrez avec les
DE LA PHILOSOPHIE
sciences phjsiqaes une ceriaîne science de rhumanité, une philosophie qui a sa vérité, son utililé, sa grandeur.
Si cette philosophie prétendait seulement expliquer par la sensation on grand nombre de nos idées et des phénomènes de la conscience, cette explication serait fort admissible; celte synthèse serait légitime, car elle serait adéquate à son analyse : le système ne contiendrait aucune erreur. Mais, messieurs, il n'en va point ainsi ; la réflexion est contrainte de diviser ce qu'elle vent étudier, et, pour bien voir, de ne regarder qu'une seule chose à la fois. Or, faible comme elle est à sa naissance , il est naturel qu'elle s'arrête à la partie qu'elle étudie, la prenne pour la réalité totale, et qu'après avoir discerné un ordre très-réel de phénomènes, préoccupée de leur vérité, de leur éclat, de leur nombre, de leur importance, elle s'y enfonce exclusivement, et le considère comme le seul ordre de phénomènes qui soit dans la conscience. Après avoir dit : Telles et telles de nos connaissances, et, 8i l'on veut , beaucoup de nos connaissances dérivent de la sensation, donc la sensation constitue et explique un ordre considérable de phénomènes ; la réflexion dans sa faiblesse dit : Toutes nos connaissances, toutes les idées dérivent de la sensation, et il n'y a pas dans la conscience un seul phénomène qui ne soit réductible à cette origine. De là ce système qui , au lieu de faire une large part à la sensibilité, ne reconnaît qu'elle, et a reçu de son exagération même le nom mérité de t^iuualtfme, c'est-à-dire philosophie qui s'appuie exclusivement sur les sens.
Le sensualisme , la philosophie de la sensation ne peut être vraie qu'à la condition qu'il n'y aura pas dans la conscience un seul élément qui ne soit explicable par la sensation ; comptons donc , mais rapidement. N'y a-t-il pas dans la conscience des déterminations libres? N*est-il pas certain que souvent nous résistons à la passion et au désir? Or, ce qui combat la passion et le désir, est-ce le désir et la passion? Est-ce la sensation ? Si la sensation est le principe unique de tous les phénomènes de l'activité, comme le caractère inhérent à la sensation et par conséquent à tout ce qui vient d'elle, est la passivité, c'en est fait de l'activité ▼olontaire et libre ; et voilà déjà la philosophie de la sensation, le sensualisme poussé au fatalisme. De plus, messieurs, la sensation n'a pas seulement le caractère d'être fatale, elle a encore cet autre caractère d'être diverse, multiple, variable indéflniment. Comme il n'y s pas deux feuilles d'arbres qui se ressemblent , de même le phénomène sensitif le plus constant à luimême n'a pas deux moments identiques : sensations, émotions, passions, désirs, tous phénomènes qui s*altèrent sans cesse dans une métamorphose perpétuelle. Cette perpétuelle métamorphose époise-t-elle la réalité intérieure? Ne croyez-vous pas que vous êtes un être
COCSIN. — TOME I.
un et identique à lui-même, un être qui était hier le même qu'il est aujourd'hui , et qui demain sera le même qu'il est aujourd'hui et qu'il était hier? L'identité de la personnalité, l'unité de votre être, l'unité de votre moi n'est-elle pas un fait éminent de la conscience, on, pour mieux dire, n'est-ce pas le fond même de toute conscience ? Or comment tirer l'identité de la variété? Comment tirer l'unité de la conscience et du moi, de la variété des phénomènes sensitifs? Ainsi « dans la philosophie de la sensation , pas d'unité pour rapprocher et combiner les variétés de la sensation, les comparer et les juger. Tout à l'heure cette philosophie détruisait la liberté, elle détruit maintenant la personnalité même, le moi identique et un que nous sommes, et réduit notre existence à un reflet pâle et mobile de l'existence extérieure, diverse et variable, c'est-à-dire à un résultat de l'existence physique et matérielle : la philosophie de la sensation aboutit donc nécessairement au matérialisme. EnGn, comme Tàme de l'homme n'est dans le système de la sensation que le résultat et la collection de nos sensations, ainsi Dieu n'est pas autre chose que le résultat possible , la collection , hi généralisation dernière de tous les phénomènes de la nature : c'est une sorte d'âme du monde, qui est relativement au monde ce que l'àme que nous laisse le sensualisme est relativement au corps. L'àme humaine du sensualisme est une idée abstraite , générale , collective, qui représente en dernière analyse la diversité de nos sensations ; le dieu du monde du sensualisme est une abstraction du même genre, qui se résout, snecessivement décomposée, dans les diverses parties de ce monde, seul en possession de h réalité et de l'existence. Ce n'est pas là le dieu du genre humain, ce n'est pas là un dieu distinct du monde ; or, messieurs , la négation d'un dieu distinct du monde a un nom très-connu dans les Unpes humaines et dans la philosophie.
La philosophie de la sensation est contemporaine de la philosophie ; et dès le premier jour, elle a porté ces conséquences ; elle les a portées, et elle en a été accablée. Il y a plus de trois mille ans que ce système existe; il y a plus de trois mille ans qu'on lui fait les mêmes objections ; il y a trois mille ans qu'il n'y peut répondre ; mais je me hâte d'ajouter qu'il y a trois mille ans aussi qu'il rend les plus précieux services an genre humain , en étudiant on ordre de faits qui sans doute n'est pas le seul dans la conscience, mais qui y est incontestablement, et qui, analysé et approfondi, rapporté à ses objets et rattaché à leurs lois, devient la source de sciences réelles et certaines, utiles et admirables. Mais enfin ce système , puisqu'il ne peut pas rendre compte de tous les phénomènes de Ui conscience, ne peut être que le dernier mot de la philosophie.
IM
œimS DE L'HISTOIRE
Pmsom à nn antre ordre dèphénoiDèBeede la eoBscience, par conséquent à un autre système, à une autre philosophie.
La réfiexion a reconnu un ordre réel de phénomènes, Tordre le phis apparent, le plus facile à Tobser- ▼atîon. Il fallait qu'elle débutât ainsi; mais elle ne s'arrête point là. Plus ferme et plus exercée , elle descend plus ayant dans la conscience, et y trouve les phénomènes que je viens de vous signaler fort grossièrement, le phénomène de la liberté, la personnalité humaine, l'identité du moi, et beaucoup d'autres notions qu'elle a beau analyser, et qu'elle ne peut réduire à des éléments purement sensibles. Ainsi elle remarque qu'elle est contrainte de concevoir tous les accidents qui surviennent, toutes les sensations, toutes les pensées, toutes les actions de Tâme, ainsi que les événements du monde extérieur, dans un certain temps. Elle remarque que, cette partie du temps, elle la place nécessairement dans un temps plus considérable encore; et toujours de même, de telle sorte que t<ras les accidents se succèdent dans le temps et le mesurent, mais ne Tépuisent pas, puisque étant donnés autant d'accidents qu'elle en peut concevoir, elle est toujours forcée de supposer que tous ces accidents, si nombreux qu ils soient, ont lieu dans le temps, dans un temps qui est là pour tous ceux qui ne sont pas même encore, pour tous ceux que la nature pourra jamais produire et Timagination inventer. Certes, ce n'est point à la sensation fugitive, limitée, finie, qu'a pu être empruntée la notion du temps infini et illimité. De plus, elle remarque que tous les objets extérieurs des sensations, elle les place dans un certain espace, et qu'elle distingue cet espace des objets euxmêmes ; que cet espace elle le place encore dans un plus grand , et toujours de même à l'infini , de telle sorte que des mondes innombrables additionnés ensemble mesurent l'espace et ne l'épuisent pas. Là encore est une notion d'infini que la sensation n'a pu donner. Mais il est une autre idée qui plus évidemment encore ne peut venir de la sensation : la réflexion a'aperçoit que tout acte de la pensée se résout en jugements, lesquels s'expriment en propositions; elle s'aperçoit que U forme nécessaire de tout jugement, de toute proposition, est une certaine unité. En effet, toute proposition est une et non pas une autre. D'où vient cette unité de proposition? Vient-elle des différents termes renfermés dans cette proposition ? Vientelle de ces termes que, dans le système de la sensation, nous devons supposer dérivés de la sensation ? Ils sont, comme la sensation, marqués du caractère de variété et de multiplicité ; ils peuvent donc être les matériaux d'une proposition, mais ne sufiisent pas pour constituer cette proposition, puisque ce qui constitue essentiellement toute proposition c'est l'unité de proposition.
D'où vient donc cette unité de proponiion ? Qnrile ett cette force qui , s'ajoatant aux maténaux variés qm fournit la sensation, les rassemble et les nail d'abord dans l'unité de pensée et de jugement, puis dans Tunité de proposition? La réflexion arrive done à retirer l'unité à la sensation, comme elle lui a retiré Tespaee, le temps, la personnalité, la liberté, et beanoonp d'autres idées; et elle rapporte à la pensée eUenoiéme cette unité sans laquelle il n'y a nulle pensée, boI jugement, nulle proposition. Elle sort du monde de h sensation, et elle entre dans celui de la pennée, dans ce monde intime et obscur où sont pourtant des phénomènes très-réels^ et si réels, que si vous en l^ies abstraction, vous détruisez, je ne dis pas seulement un grand nombre de nos connaissances, mais la possibilité d'une seule connaissance, d'une seule pennée, d'us seul jugement, d'une seule proposition. La réflexisn aborde donc ces nouveaux phénomènes ; elle les élodie; elle en fait un compte exact, une liste consplète; elfe examine leurs relations. Jusque-là, toutest à merveîHe. Je vous ai dit le bien ; maintenant veiei le mal. La réflexion est si frappée de la vérité de ces nouveaux phénomènes et de leur distinction d'avec les phénomènes sensibles, que, dans sa préoccupation, elle né^e ceux-ci, les perd de vue, les nie, et il en résahe un nouveau système exclusif qui, prenant uniquement son point de départ dans les idées inhérentes à la pensée même, s'appelle idéalisme, en opposkion au sensualisme» qui prend uniquement son point de départ dans les idées qui viennent de la sensation.
Voici à peu près, en peu de mots, la naaiche de l'idéalisme. D'abord il néglige les rapports qui lient les phénomènes rationnels aux phénomènes seositifs, et passe de leur distinction qui est réelle à la supposition de leur indépendance; ils sont distincts, donc ils sont séparés. La conclusion dépasse les prémisses, la synthèse dépasse l'analyse. En fait, ils ne sont pas séparés; les uns coexistent avec les autres dans la conscience. Les résultats du développement de l'inielligence y sont avec les résultats du développement de la sensibilité ; car l'intelligence ne s'est développée qu'avec la sensibilité; tout vous était donné dans une complexité profonde ; vous avez distingué ce qui devait être distingué; fort bien ; mais il ne faut pas séparer ce qui ne doit pas être séparé. Tel est le premier pas hors de l'observation, la première erreur de l'idéalisme. Après avoir distingué, il sépare; non-seul^ ment il sépare , il va plus loin ; puisque certaines idées sont indépendantes des sensations, elles peuvent leur être antérieures; elles peuvent l'être, donc elles le sont. Elles sont alors ou la dot que l'intelligence apporte avec elle ; elles lui sont innées ; ou bien l'intelligence les reçoit de son principe; mais si elle les tient de son principe , ce principe les possède donc en lui-
DE LA raiLOSOPHIE.
même; d'où il suit ou peut Miyre qu'autrefois, dans H» autre monde, quand Fàme qui est immortelle, et qui par conséquent a pu préexister à son existence actuelle , était encore arec son principe étemel , elle en participait déjà , et que les idées en ce monde ne sont pas autre chose que des ressouvenirs de connaissances antérieures. Ce n'est point k Fanalyse que sont empruntés de pareils résultats : l'analyse montre que certaines idées sont en ellesHnémes distinctes des idées sensibles ; mais indépendantes, mais antérieures, mais préexistantes dans un autre monde , elle n'en dit pas un mol ; et voilà Tidéalisme parti d'une distinction ▼raie , qai se précipite dans la route de l'abstraction et de rhypothèse. Or, dans cette route , on ne s'arrête guère. Savez-vous quel en est le termes Savez-vous quelle est la dernière conséquence de l'idéalisme? La voici : l'idéalisme a reprocbé au sensualisme de ne pouvoir donner et expliquer l'idée de l'unité; et vraiment , de la variété on ne peut tirer l'unité d'aucune manière; cela est évident, et confond le sensualisme Mais la réciproque est vraie : comme on ne tire pas l'unité de la variété , on ne tire pas non plus la va rtété de l'unité; et l'idéalisme une fois parvenu à l'unité s'y enfonce et n'en peut plus sortir. Embarrassé par la variété, il la néglige s'il est faible et timide, il la nie s'il est fort et conséquent. Après avoir rejeté avec raison le sensualisme , c'est-à-dire la sensation comme principe unique de connaissance, il prétend qu'il ne vient de la sensation aucune connaissance ; après avoir rejeté avec raison le matérialisme , c'està-dire l'existence exclusive de la matière, il en vient à nier rexietence même de la matière ; et l'idéalisme se perd dans la folie du spiritualisme.
Voilà donc deux emplois de la réflexion , de l'ana lyse , qui ont tous deux abouti à une synthèse précipitée , à des hypothèses. Et remarquez que ces hypothèses ne doutent pas d'elles-mêmes; elles sont profondément dogmatiques. Le sensualisme ne croit qn'à l'autorité des sens et à l'existence de la matière , mais il y croit fermement ; l'idéalisme ne croit qu'à l'existence de l'esprit et n'admet que l'autorité des idées qui sont en lui : mais enfin il croit à cette existence , il admet cette autorité ; ce sont deux dogmatismes opposés , mais également impérieux , également sûrs d'eux-mêmes. Savez-vous pourquoi? c'est que l'an et l'autre sont fondés sur une donnée également vraie. C'est cette donnée vraie , quoique incomplète , qui fait leur force ; et ils s'y retranchent toutes les fois qu'on les attaque. Le sensualisme en appelle au témoigi^age des sens , l'idéalisme à celui de la raison et à la vertu de certaines idées , inexplicables par la sensation seule. C'est là que le sensualisme et l'idéalisme *ont forts ; mais quand d'une donnée vraie , mais incomplète, ils tirent un système exclusif, là est leur
commune faiblesse. Le sensuriisme et l'idéalisme sont deux dogmatismes, également vrais par un cêté, également faux par un autre , et qui aboutissent à peu près à d'égales extravagances.
Est-ce là le dernier mot de la réflexion et de la phi-» losophie? Non, messieurs; ces deux dogmatismes, étant opposés , ne peuvent paraître sur la scène de la philosophie sians se choquer, sans se faire la guerre. Le premier a raison contre le second, et le second n'a pa^ tortcontrele premier. Le résultat de cette lulteestque la réflexion , après s'être un moment identifiée avec l'un, puis avec l'autre , aperçoit le creux de l'un et de l'autre , se retire de l'un et de l'autre, reprend son indér pendance , et examine , avec les seules lumières dq sens commun , les bases de ces deux systèmes , les procédés qu'ils emploient , les conclusions auxquelles ils arrivent. Entouré d'hypothèses , contre leurs séduor tiens le bon sens s'arme de la critique , et d'une critique impitoyable; par peur des extravagances dq dogmatisme , il se jette à l'autre extrémité et tombe dans le scepticisme. Le scepticisme est la première forme, la première apparition du sens commun sur la scène de la philosophie. {Quelques applaudiaemenit.) Patience, messieurs : vous voyez par où le scepticisme commence ; vous verrez tout à l'heure par où il finit^
Le scepticisme examine d'abord les bases du sensualisme, c'est-è-dire le témoignage des sens, leur témoignage exclusif, et le réfute facilement. L'argumentation est connue. Toute sensation par ellennême est-elle infaillible? Oui ou non? Il faut bien convenir qu'elle est faillible. Or, deux sensations sonuelles plus infaillibles qu'une seule? Non ; et trois et quatre ne sont pas plus infaillibles que deux. Si elles peuvent se rectifier l'une par l'autre , elles peuvent aussi ne pas le faire ; donc ni séparées ni réunies elles n'ont en ellesmêmes un critérium infaillible. Mais si les sensations peuvent se tromper, la raison les vérifie et les rectifie. J'en conviens; la raison, le raisonnement, le jugement, la comparaison , l'attention , toutes ces difierentes fa* cultes interviennent dans l'observation sensible, la confirment ou la redressent. Mais l'attention , la comparaison , le jugement , le raisonnement , la raison , sontK^e des facultés qui viennent de la sensation? Oui ou non ? Si elles en viennent , elles ont le même caractère de failUbilité qu'elle. N'en viennent*elles pas, vous sortez du système. Que la sensation se vérifie ellemême par la sensation ou par la raison qui en dérive, même chance d'erreur; et si l'opération de l'esprit qui intervient dans la sensation est différente d'elle , il peut en efiet la rectifier, mais à la condition qu'elle ait une autorité qui lui soit inhérente , et alors c'en est fait du sensualisme : dans l'un et l'autre cas , sa base s'écroule sous celte première attaque du scepticisme. Le scepticisme dit encore au sensualisme : Quel est l'instru-
COURS DE LWSTOIRE
ment de tout votre «ystème ? Pentez-y, c^est la rela* tlon de la cause à Teffet. Votre système est une génération perpétuelle. Vous engendrez toutes les idées des idées sensibles , celles-ci des sensations , les sensations de Timpression faite sur les sens, Timpression de Taction immédiate des objets extérieurs ; en nn mot , vous bâtissez tout sur Tidée de la cause et de Teffet. Or, dans votre monde des sensations , je n'aperçois pas de cause. Ne sortez pas de votre système. D'après ce système , que trouvez- vous en vous et hors de vous? Des phénomènes divers qui se succèdent dans une certaine conjonction accidentelle : vous trouvez une bille qui est ici après avoir été là , une antre qui est là après avoir été ici ; mais la raison de ce fait , mais la connexion qui donne à chacun de ses termes le caractère d'un antécédent et d'un conséquent, comment pouvez- vous l'emprunter à la sensation? Il implique que la sensation, c'est-à-dire un simple fait , donne autre chose que lui-même. Vous faites tout ce que vous faites avec le rapport de leflet à la cause , et jamais vous n'expliquez et ne justifiez ce rapport : vous ne le pouvez. Enfin votre système vons est cher comme expliquant tout, comme étant nn tout , une unité ? mais l'idée d'unité ne vient pas des sens. Ainsi le scepticisme bat en ruine les bases , les procédés, les conclusions du sensualisme; cela fait, il se retourne vers l'idéalisme , et ne lui fait pas moins forte guerre.
Il en examine les bases , les procédés , les résultats. I^s bases de l'idéalisme sont les idées que la sensation ne peut expliquer. Contre ces idées , le scepticisme soulève le redoutable problème de leur origine ; et par là , sans qu'il soit besoin dMnsister, il dissipe aisément la chimère d'idées préexistantes à leur apparition en ce monde dans la conscience de l'homme , celle des idées innées , celle même d'idées tout à fait indépendantes de la sensation. L'instrument de l'idéalisme est en dernière analyse la raison humaine : le scepticisme examine cet instrument, sa valeur, sa portée, ses limites ; il démontre que l'idéalisme s'en sert souvent au hasard et en méconnaît les lois ; pour rompre le prestige de ses sublimes hypothèses, il lui suffit de leur opposer une critique sévère de nos facultés. Enfin , le scepticisme pousse l'idéalisme à ses dernières conséquences ; il lui retranche toute idée venue des sens , puisque l'idéalisme infirme leur autorité , et il lui enlève le monde extérieur tout entier : il ne lui laisse qu'une liberté qui est à elle-même son théâtre et sa matière, un esprit qui n'agit que sur lui-même, et s'épuise dans la contemplation solitaire de ses forces et de ses lois ; au dehors un Dieu sans monde , une existence absolue , vide de diversité , de changement et de mouvement , qui , concentrée dans les profondeurs de Tunité, ressemble fort au néant de l'existence.
Maintenant voyons oà aboutit le scepticisme « et quelles sont à lui-même ses conclusions. Sa seule conclusion légitime serait que dans le sensualisme et dans l'idéalisme il y a beaucoup d'erreurs. Voilà la seole conclusion qui sort du travail légitime de l'analyse appliquée à ces deux systèmes. Étendez-la , elle dépasse les prémisses ; la synthèse dépasse l'analyse, et l'analyse va se résoudre encore dans une hypothèse. Or, la réfiexion exagère dans ce troisième cas , comme elle a fait dans les deux premiers , parce qu^elle est encore, parce qu'elle est toujours faible; et an lieu de dire : il y a du faux dans les deux systèmes de l'idéalisme et du sensualisme, le scepticisaie dit : tout est faux dans ces deux systèmes. Et non-seulement il dit : tout est faux dans ces deux systèmes , mais il ajoute : tout système est faux; nouvelle conclusion encore plus loin de la légitime analyse que la précédente. Non-seulement il dit, tout système est faux, mais encore , il n'y a aucune vérité saisissable pour l'homme. Et nous voici tombés dans on abime d'exagérations tout aussi extravagantes que celles da sensualisme et de l'idéalisme ; il y a même ici de plus une contradiction intolérable. Car mettez sons sa forme la plus simple cette dernière conclusion du ecepiicisme , qui constitue véritablement le scepticisme. U n'y a aucune vérité , aucune certitude; traduisez : Il est vrai , il est certain qu'il ne peut y avoir aucune vérité, aucune ccrtitnde. Il est vrai , il est cerUin qu'il ne peut y avoir... ; c'est un dogmatisme évident. Il est vrai , il est certain.... Qu'en savez-vons, vous qui n'admettez aucune vérité, aucune certitude? Ainsi le scepticisme aboutit lui-même au dogmatisme , et la négation de toute philosophie se résout dans une prétention philosophique qui elle-même est un système de philosophie , tout aussi exclusif et extravagant , et même plus exclusif et plus extravagant qu'aucun autre. (Applaudissements unanimes. )
Il faut convenir, messieurs, que voilà l'esprit humain bien embarrassé. Consenlira-t-il au scepticisme ? mais le scepticisme est une contradiction. Consentirat-il au sensualisme ou à l'idéalisme? mais le sensualisme ou l'idéalisme ont été poussés légitimement àrextravagance , et par là au scepticisme. Comment donc faire? Je ne vois plus que deux expédients. D'abord on peut renoncer à la réflexion , à l'indépendance , à la philosophie, et rentrer dans le cercle de la théologie. C'est ce qui arrive quelquefois; à la bonne heure; bien que l'inconséquence soit visible ; car il implique que les objections du scepticisme, qui portent contre tout système , ne soient pas aussi valables contre un système religieux que contre un système philosophique. Ce point est délicat , je le sais , et d'une extrême importance : c'est un des champs de bataille du siècle ; j'y reviendrai plus d'nne fois. Aujourd'hui je me contcn-
DE LA PHO^OSOPHIE.
terai d'une seule remarque. U y a un vrai et un faux ccepticitme; il y a un scepticisme qui est respectable, parce qu'il est sincère ; il y a un scepticisme qui n'est qu'une ieinte, un jeu joué, qui ayant pris parti d'avance contre la raison et la philosophie , en exagère à dessein la faiblesse et les fautes pour en décourager les hommes et les ramener sous le joug de l'autorité. Ce n'est pas là le vrai scepticisme, c'est-à-dire l'impossibilité loyalement reconnue et avouée de se rendre compte d'aucune vérité ; c'est la haine déguisée de la raison et de la philosophie. Ce faux scepticisme a paru déjà plusieurs fois dans l'histoire de la philosophie : il a l'air de triompher aujourd'hui ; mais je le connais , je connais ses desseins , et lui 6terai son masque. Lasse des contradictions du scepticisme, la philosophie peut donc , par une contradiction nouvelle , retourner à la théologie ; ou bien il ne lui reste à tenter qu'une seule voie. La réflexion , en s'engageant dans une des parties de la conscience , la partie sensible , s'il est permis de s'exprimer ainsi , est arrivée au sensualisme ; en s'engageant dans la partie intellectuelle et les idées qui appartiennent à la raison, elle est arrivée à l'idéalisme; en revenant sur elle-même, sur ses forces et leur emploi légitime , et sur les deux systèmes qu'elle avait déjà produits, elle est arrivée au scepticisme. Mais il y a quelque chose encore dans la conscience qu'elle n a pas songé à aborder. C'est , messieurs , le fait que je vous ai souvent signalé , savoir, le fait de la spontanéité. Nous ne débutons pas par la réflexion. Antérieurement à la réflexion, toutes nos facultés, dans leur vertu spontanée, entrent en exercice, la raison avec les sens , les sens avec la raison, l'activité libre avec la raison et avec les sens; et leur action primitive et simultanée nous donne les grands résultats que je vous ai signalés dans les précédentes leçons. Le fait de la spontanéité avait jusqu'ici échappé à la réflexion par sa profondeur et son intimité ; et cependant , remarquez bien que la spontanéité est précisément la base delà réflexion. La spontanéité, nous l'avons vu , est le phénomène qui donne naissance immédiatement à la religion , et qui , indirectement par la réflexion qui s'appuie sur elle , contient et engendre la philosophie. Ainsi, en abordant la spontanéité , la réflexion se place à la source même, et sur la limite de la religion et de la philosophie ; par là , elle opère donc une sorte de compromis entre la religion et la philosophie. Ce compromis, d'un seul mot c'est le mysticisme.
Le sensualisme ne rendait pas compte de la spontanéité et de l'inspiration primitive ; il la détruisait en la résolvant dans une sensation dominante. L'idéalisme n'en rendait pas compte davantage ; car s'il en eût rendu compte , c'est dans l'inspiration qu'il eût trouvé la source vive et profonde de toutes les vérités qu'il avait bien su distinguer des sens, mais que plus tard
il avait comme étouffées sous des abstractions et des hypothèses. Enfin le scepticisme était loin d'atteindre à l'analyse de la spontanéité , car le scepticisme s'était borné à renverser ce qui était debout , savoir, le sensualisme et l'idéalisme ; il n'avait pas besoin de rechercher le fait sur lequel ces deux systèmes reposent , il est vrai , mais que ces deux systèmes négligent. La réflexion s'empare de ce fait jusqu'ici inaperçu , fait spécial , tout aussi réel , tout aussi incontestable que les autres , et qui seulement , par sa profondeur et sa fugitivité, exige une analyse plus attentive et plus délicate. Le caractère de l'inspiration est : l^ d'être primitive, antérieure à toute opération réfléchie ; ^ d'être accompagnée d'une foi vive , d'où résulte une autorité supérieure ; 3^ l'inspiration est vivifiante , sanctifiante, et elle répand dans l'àme un sentiment d'amour pour l'auteur même de toute inspiration. Or, l'auteur de toute inspiration , c'est sans doute immédiatement la raison humaine, mais la raison humaine rattachée à son principe , parlant pour ainsi dire au nom de ce principe ; c'est ce principe lui-même faisant son appa« rition dans la raison de Thomme. Certes, ce n'était pas là un fait à négliger : c'est ce fait admirable sur lequel travaille le mysticisme. Il le décrit , le dégage , l'éclaircit , et en tire les trésors de vérité et de moralité qu'il renferme. Rien de mieux, et tout commence toujours bien. Voici maintenant à quoi aboutit le mys* ticisme , et à quoi il aboutit nécessairement.
L'inspiration n'a lieu que dans le silence des opérations ultérieures. Le raisonnement tue l'inspiration ; l'attention qu'on lui prête l'allanguit et l'amortit. Il faut donc , pour retrouver l'inspiration primitive , et l'enthousiasme , la foi , l'amour qui l'accompgnent , il faut suspendre autant qu'il est en nous l'action des autres facultés. Tournez ceci en principe et en habitude , et bientôt vous arrivez au dédain et à la dégradation des plus excellentes facultés de la nature humaine. On fait alors assez peu de cas de ces sens grossiers qui empêchent ou obscurcissent l'inspiration ; on fait peu de cas de l'activité et de la liberté humaine , qui par les combats douteux qu'elle rend contre la passion, répand dans l'àme les chagrins et les troubles, triste berceau de la vertu. Agir, c'est lutter ; lutter, c'est commencer par se déchirer le cœur, et quelquefois encore pour finir par succomber. Le sentier de l'action est semé d'amertumes. Fuir l'action parait plus sûr au mysticisme. I>e plus, la science avec son allure méthodique, son analyse et sa synthèse régulières, et le rigide appareil de ses formes didactiques , ne paraît guère qu'une vanité laborieuse à qui puise sans effort et directement la vérité à sa source la plus élevée. Voilà donc le mysticisme qui néglige le monde , la vertu , la science , pour le recueillement intérieur, la contemplation , la foi , l'amour ; de là le quiétisme. Nous voilà bien loin
ISO
COURS DE L'HISTOIRE
da but de la vie , meMÎeurt , el poarUnl nous ne sommes pas encore au terme des égarements du mysticisme.
On veut de Tenthouaîasme , des inspirations , des contemplations : soit ; mais on n'en peut avoir tous les jours, à toutes les heures; les âmes douces attendent en silence Tinspiration , les 4mes énergiques rappellent. On veut entendre la voix de Tesprit ; il tarde ; on rinvoque , et ^bientôt on l'évoque, il vient , messieurs , et Ton passe de la révélation rationnelle aux révélations directes et personnelles. On appelle , on écoute, et on croit entendre; oq a des visions, et on en procure anx autres. On lit sans yeux , on entend sans oreilles; on commande aux éléments, sans connaître leurs lois ;, les sens et Timaginalion , qu'on croit avoir enchaînés , se mettent de la partie , et des folies tranquilles et innocentes du quiétisme on tombe dans les délires souvent criminels de la théurgie. Je n'inveote pas , messieurs , je lire d'un principe ses conséquences nécessaires ; j'ai l'air de conjecturer, et je ne fais que raconter. Vous avez vu comment avaient coBunencé el comment ont fuii le sensualisme et l'idéalisme. Vous avez vu par où a fini le scepticisme et son bon sens apparent : voilà par où finit le mysticisme. Donnez-vous ici , messieurs , le spectacle de l'esprit humain , le spectacle des meilleurs systèmes et de leurs égarements nécessaires.
Tels sont ni plus ni moins les emplois les plus généraux de la réflexion : développés par le temps et les siècles , ils engendrent quatre systèmes élémentaires qui représentent et renferment l'histoire entière de la philosophie. Sans doute ces systèmes se combinent et se mêlent plus ou moins ensemble ; tout se complique dans la réalité ; mais l'analyse retrouve aisément sous toutes ces combinaisons leurs éléments simples et irréductibles. Maintenant dans quel ordre ces systèmes se succèdent-ils les uns aux autres sur la scène de l'histoire ? Est-ce dans l'ordre dans lequel je vous les ai moi-même présentés? Peut-être, messieurs ; peut-être en effet les premiers systèmes sont-ils plutôt sensnalistes qu'idéalistes. Mais ce qu'il y a de certain , c'est que les deux systèmes qui se développent d'abord sont le sensualisme et l'idéalisme ; ce sont là les deux dogmatismes qui remplissent le premier plan de toute grande époque philosophique. Il est clair que le scepticisme ne peut venir qu'après ; et il est tout aussi clair que le mysticisme, j'entends comme système indépendant et exclusif , vient nécessairement le dernier ; car le mysticisme n'est pas autre chose qu'un acte de désespoir de la raison humaine , qui , forcée de renoncer au dogmatisme , et ne pouvant se résigner au scepticisme , ne voulant pas non plus abjurer son indépendance , tente une sorte de compromis entre l'inspiration religieuse et la philosophie.
Quels sont les mérites de ces quatre synèmet? Quelle est leur utilité ? Messieurs , leur utiUlé esl immense. Je ne sais si , après cette leçon , je pnratcrai on homme fort entêté d'aucun de ces quatre systènes , mais toujours est-il que je ne voudrais pour rien au monde , quand je le pourrais , en retrancher an seul ; car ils sont tous et presque également utiles. Supposes qu'un de ces systèmes périsse , selon moi , c'en est fait de la philosophie tout entière. Aussi, je veux réduire le sensualisme; je ne veux pas le détruire. Détraisezrle, vous êtes le système qui seul peut inspirer et nourrir le goût ardent des recherches physiques et réoeipe passionnée qui fait faire des conquêtes sur la nature , comme la seule réalité évidente et digne de rattenlion et du travail de l'homme ; et encore , ce qui est de b plus haute importance , vous êtez à l'idéalisme la contradiction qui l'éclairé , le contre-poids salutaire qui le retient sur la pente glissante de Thypothèse. Otez l'idéalisme , même avec ses chimères, et soyez sûrs que l'étude et la connaissance spéciale de la pensée humaine et de ses lois en souffrira. Et pois le sensualisme aura trop beau jeu , et lui-même se perdra dans des hypothèses insupportables. Si vous ne voolex pas que la philosophie se réduise bientôt au fatalisme, au matérialisme et à l'athéisme , gardez-vous de retrancher l'idéalisme qui fait la guerre à ces trois conséquences du sensualisme , les surveille et les empêche de triompher. D'un autre côté, gardez-vous bien de ruiner le scepticisme ; car le scepticisme est pour tout dogmatisme un adversaire indispensable. S'il n'y avait pas dans l'humanité des gens qui font profession de critiquer tout , même ce qui est bien , qui cherchent le côté faible des plus belles choses , et résistent à toute théorie , bonne ou mauvaise , on aurait bientôt plus de mauvaises théories que de bonnes ; les soupçons seraient donnés pour des certitudes , et les rêveries d'un jour pour l'expression de l'étemelle vérité. Il est bon , messieurs , qu'on soit toujours forcé de prendre garde à soi ; il est bon que nous sachions, nous autres faiseurs de systèmes, que nous travaillons sous l'œil et sous le contrôle du scepticisme , qui nous demandera compte des bases, des procédés , des résuluts de notre travail , et qui d'un souflle renversera tout notre édifice , s'il n'est pas appuyé sur la réalité et sur une méthode sévère. L'utilité du mysticisme n'est pas moins évidente. IjC sensualisme s'enfonce par la sensation dans le monde sensible; son instrument est lobservation ; il n'admet que ce qu'il a senti , vu , touché. L'idéalisme s'enfonce dans le monde des idées, dans la raison pure ; son instrument est l'abstraction ; le scepticisme avec sa dialectique acérée réduit en poussière les sensations comme les idées , et pousse à l'indifférence et à la moquerie universelle. Il faut donc que le mysticisme soit là pour revendiquer les droits
DE LA PHILOSOPHIE
sacrés de rinspiralion y de Tenlhousiasme , de la foi , et des Térités primilhres que ne donnent ni la sensation , ni l^abstraction , ni le raisonnement ; et entendonsHious bien , messieurs , je parle de la foi libre , sans aucune autre autorité que eelle de la nature humaine; nous ne sommes pas ici en théologie, mais en philosophie. 11 est de la plus haute importance que le mysticisme soit là, toujours là, pour rappeler à rhomme que les sciences physiques et morales , avec leurs méthodes et leurs classifications , leurs divisions et leurs subdiTÎsions , et leurs arrangements un peu artificiels, sont très-belles sans doute, mais que souvent la vie manque à ces chefs-d*œuvre d'analyse , et que la vie a été surtout donnée aux vérités éternelles , et à Topération primitive et spontanée qui les révèle à rignorant comme au savant ; opération rapide et sûre qui fournit k la science ses fondements, et que la science néglige ou détruit , qui se dissipe et périt sous Tabstraction de l'idéalisme comme sous le scalpel du sensualisme , comme dans le mouvement aride de la dialectique , dans les disputes de Técole comme dans les distractions du monde , et qui ne se retrouve , ne se conserve et ne s'alimente que dans le sanctuaire de Tàroe , au foyer de la méditation religieuse.
Voilà rutÛité de ces quatre systèmes ; quant à leur mérite intrinsèque , messieurs , accoutumes-vous à ce principe : ils ont été , donc ils ont en leur raison d'être , donc ils sont vrais ou en totalité ou en partie. L'erreur est la loi de notre nature , nous y sommes condamnés; et dans toutes nos opinions, dans toutes nos paroles, il y a toujours à faire une large part à l'erreur, et même à l'absurde. Mais Tabsurdité complète n'entre pas dans Pesprit de l'homme ; c'est la vertu de la pensée de n'admettre rien que sous la condition d'un peu de vérité , et l'erreur absolue est inintelligible. Ainsi imaginez, cherchez l'idéal de l'erreur et de l'absurdité. Ce pourrait bien être , par exemple , le retranchement de l'idée d'unité dans nos pensées et dans nos paroles. Essayez d'^^ter de quelque pensée , de quelque proposition que ce soit , l'idée d'unité ; ce n'est plus une pensée , une proposition ; elle ne peut entrer dans l'esprit , elle ne fait pas une phrase , et l'on prononce des mots qui n'ont pas de sens. L'erreur absolue est inintelligible ; donc elle est inadmissible , donc elle est impossible. Les quatre systèmes que j'ai fait passer sous vos yeux ont été; donc ils ont du vrai ; mais ils ne sont pas uniquement vrais ; ils sont vrais par un cMé et faux par un autre ; et ce que je vous propose , c'est de n'en pas rejeter un seul , et de n'être dupe d'aucun d'eux.
Moitié vrais, moitié faux, ces quatre systèmes sont les éléments fondamentaux de toute philosophie , et par conséquent de l'histoire de la philosophie. L'histoire de la philosophie ne crée pas les systèmes philosophiques;
elle les constate et les explique. Sa tâche est de n'oublier aucun des grands systèmes que l'esprit humain a produits , et de les comprendre en les rapportant à leur principe, savoir : l'esprit humain, cet esprit que chacun de nous porte tout entier en lui-même , que chacun de nous peut donc étudier et consulter en lui-même , afin de le comprendre dans les autres , de comprendre tout ce qu'il y a produit et peut y produire. Telle est cette méthode qu'il platt à certaines personnes d'attaquer comme une méthode hypothétique ; c'est tout simplement , messieurs , l'observation appliquée d'abord à la nature humaine , puis transportée dans l'histoire. Concevez-vous en effet qu'on puisse rien comprendre à l'histoire , sinon à la condition de comprendre un peu l'esprit humain dont l'histoire est la manifestation ? Or, la connaissance de l'esprit humain, c'est la philosophie. Il est donc impossible de s'orienter dans l'histoire de la philosophie , si on n'est pas plus ou moins philosophe , et la philosophie est la vraie lumière de l'histoire de la philosophie. D'autre part , que fait celle-ci? Elle nous montre la philosophie, c'est-à-dire les quatre systèmes qui , selon nous, la représentent, se développant à travers les siècles, tantôt isolés, tantôt combinés entre eux , faibles d'abord , pauvres en observations et en arguments , puis avec le temps s'enrichissant et se fortifiant , et par là développant sans cesse la connaissance de tous les éléments , de tous les points de vue de l'esprit humain , c'est-à-dire encore la philosophie elle-même. L'histoire de la philosophie n'est donc pas moins à son tour que la philosophie elle-même en action , se réalisant dans un progrès perpétuel, dont le terme recule sans cesse devant nous comme celui de la civilisation elle-même. Le résultat de tout ceci est le principe que je vous ai signalé dans l'introduction de l'année dernière , et qui est , vous le savez , le but dernier de tous mes efforts , l'àme de mes écrits et de tout mon enseignement, savoir : l'identité de la ))hilosophie et de son histoire , l'organisation de la philosof^ie , ici par la science pure , là par l'histoire même de la philosophie.
11 semble , messieurs , que nous sommes bien loin de la philosophie du xvni« siècle. Nullement; car je viens d'en jeter les bases. Oui, messieurs, ces quatre systèmes que je viens de vous signaler et de tirer de l'analyse même de l'esprit humain , sont et ne peuvent pas ne pas être les quatre grands systèmes élémentaires qui , nés dans le vieil Orient , après s'être développés avec éclat sur la scène brillante de la philosophie grecque , et avoir traversé , obscurcis sans doute, mais non pas éteints , la longue nuit du moyen âge , reparaissent au xvi* et au xvii^ siècle , dans la philosophie moderne , et , aboutissant enfin au xviii* siècle , y présentent dans leur lutte féconde , leur quadruple action et leur développement immense , le spectacle
COURS DE
le plu8 grand et le plus instructif qu'aient jamais offert les annales de la philosophie.
CINQUIÈME LEÇON
S01HMA.IRE.
Sujet de cette leçon : Antécédents des quatre systèmes Indiqués dans la leçon précédente. •— Philosophie orientale. Sa réduction dans Tétat de nos connaissances à la philosophie indienne. — Vue générale des systèmes indiens. — Du sensualisme dans rinde. École Sankhya, de Kapila. Ses bases, ses procédés, set conclusions. Matérialisme, fatalisme, athéisme indien.
Messieurs ,
J'ai déterminé, dans la dernière leçon , les quatre points de vue qui servent de base à tous les systèmes, qui sont les éléments nécessaires de toute philosophie et par conséquent de l'histoire de la philosophie , qui remplissent de leurs divisions et de leurs combinaisons toute grande époque philosophique et par conséquent le xviii® siècle. Je dois maintenant suivre ces quatre systèmes élémentaires dans leur développement et leur progrès jusqu'au xvni« siècle , afin de reconnaître dans quel état ce siècle les a reçus , et d'apprécier ce qu'il en a fait. Je dois procédera l'égard des systèmes dont se compose la philosophie du xvm« siècle, comme je l'ai fait à l'égard de la méthode qu'elle a employée, et à l'égard de l'esprit général qui la caractérise. Ici même un peu moins de rapidité est convenable et nécessaire, puisqu'il s'agit des fondements historiques, des antécédents des systèmes qui doivent être pour nous le sujet d'une longue élude, antécédents mal connus , et dont la connaissance exacte est cependant nécessaire pour avoir une intelligence pleine et entière du grand spectacle philosophique que présente le xvm« siècle. Entrons en matière.
L'Orient est le berceau de la civilisation et de la philosophie ; l'histoire remonte jusque-là , et pas plus haut. Nous venons des Romains, les Romains des Grecs , et les Grecs ont reçu de l'Orient leur langue , leurs arts , leur religion , tous les éléments primitifs de leur développement ultérieur. Mais l'Orient , d'où vient-il? Quelles sont les racines de l'antique civilisation de l'Egypte, de la Perse, de la Chine et de l'Inde? L'histoire n'en dit rien. Gomme dans le raisonnement il faut toujours arriver à des principes qui ne sont point explicables par des principes antérieurs, de même en histoire il faut bien , de toute nécessité, que