‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 3)Chapitre 14 sur 71 · VJ · texte numérisé non relu

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Gela, inetneun, avait suffi k Démocrite^ mais u'a pas suffi à Épicure ; et ici est un progrès que je veux vous signaler. Épicure , en faisant le compte des atomes avec lesquels on peut expliquer FÂme, n'en trouve pas d'antres que ceux que je viens de vous nommer, mais il avoue que ces atomes ne suffisent pas pour rendre raison de la sensation . Il avoue que pour expliquer la sensation, il faut un autre élément encore, un élément qui n'est pas le feu , qui n'est pas Tair, qui n'est pas la lumière, qui n'est pas non plus un pur esprit ; car un pur esprit est une absurdité ; qui est pourtant quelque chose, un je ne sais quoi sans nom (i). Est-ce encore ici , messieurs , celte àme que nous avons déjà trouvée dans le Sankhya de Kapila, et que Colebrooke avait très-bien définie une sorte de compromis entre une àme matérielle et une àme immatérielle? Ou bien est-ce le je ne sais quoi de quelques matérialistes modernes, ce je ne sais quoi, qui, franchement proposé el bien compris , suffirait à un spiritualisme* éclairé qui n'a pas la prétention de connaître la i^ature même de l'àroe ? Je crains que ce ne soit pas autre chose qu'un élément matériel mal analysé , et par conséquent encore sans nom dans la physiologie d'Êpicure, comme, par exemple, les esprits animaux du xvn® siècle ou le fluide nerveux du xvni^. Même dans ce cas ce serait déjà un progrès dans la physique antique. — De tout cela il suit évidemment que si Tàme est matérielle, elle est mortelle.Elle est un composé qui se dissout à la mort ; les atomes se séparent, et tout finit là (i).

Voyons à quelle morale conduiront une pareille canonique et une pareille physique. Reprenons-la à •on point de départ, savoir, les sensations en tant qu'agréables ou désagréables, rà iriôti. S'il n'y a pas d*autres phénomènes moraux primitifs quç ceux-là, quelle règle appliquer à des sentiments agréables ou désagréables, sinon la recherche des uns et la fuite des autres, oT^^/ç, fùyif ? Et à quoi peut-on arriver en /oyant les sensations pénibles et en recherchant les sensations agréables? au plaisir, et en général au bonheur, ^Jbvif, Mais les plaisirs sont fort différents entre eux ; il y a les plaisirs du corps, el il y a les plaisirs de l'esprit; le plaisir en tant que plaisir est égal à lui-même ; il n'y a pas de plaisir qui ait en soi plus de valeur qu'un autre ; mais si tous sont égaux en dignilé, ô^/a, ils ne sont point égaux en intensité ; ils ne sont point égaux en durée ; ils ne sont point égaux quant à leurs suites. Et ces différents caractères sont loin d'aHer toujours les uns avec les autres. Première distinction qui conduit Épicure à une dis-

(1) Sioh.^Eciog, P/^i,, 1,789. TéJc ixaratyo/ucarov r^y h ^flXv i/uneccty aXvBiiva' jy Mwl ykp tAv oyo/KaÇo/uivwy

tinction plus générale et dans laquelle réside l'originalité de sa philosophie.

Le plaisir le plus vif est celui qui suppose le plus grand développement de l'aclivité physique ou morale ; c'est là ce qu'Épicure appelle ifJtivif èv Ktvijost, le plaisir du mouvement. Or la condition de ce plaisir est d'être mélangé de plaisir et de peine. C'est le bonheur de la passion dontHa jouissance est inquiète et les conséquences souvent amères. Aristippe n'avait pas été plus loin que ce bonheur ; mais Épicure a très-bien vu que c'était là un bonheur secondaire et accessoire qu'il faut saisir quand on le rencontre sur sa route , mais dont il faut user avec une extrême sobriété , et qu'il faut toujours subordonner au bonheur véritable , lequel résulte du repos de l'àmc, le bonheur de la paix ijJàv^ xATùUfnifaiTii^. En effet, où celui-là n'est pas , y a-t-il quelque bonheur possible ? Quand l'àme n'est pas en paix, il n'y a pas de bonheur, il n'y a que du plaisir. Ne repoussez pas le plaisir ûv Ktyijait, mais prenez-le sous la condition de ne pas mettre en péril la paix de l'àme, le bonheur xtfrdurriyyuarixif. 11 faut donc opposer aux attraits des plaisirs la raison qui calcule non-seulement leur intensité, mais leur durée, mais leurs suites. L'application de la raison aux passions est la morale ; de là la vertu, et la vertu suprême, la sagesse, fpsytj^i^. Sans vertu, sans sagesse, plaisirs agités, féconds en tristes conséquences ; avec la sagesse, avec la vertu, moins de plaisirs agités , mais repos et bonheur de l'àme. Épicure n'a donc jamais songé à se passer de la vertu , el en ceci je le défends et le distingue d'Àristippe ; mais il n'a jamais pensé non plus à donner à la vertu une excellence qui lui soit propre : il n'en a fait qu'un moyen de bonheur, il l'a considérée uniquement par ses conséquences.

Vous ne pouvez vous passer de vertu, sans quoi les contradictions et les misères du plaisir vous attendent ; le soin de votre utilité personnelle vous impose donc la vertu. La morale sociale comme la morale privée n'est aussi fondée que sur Tulilité. 1^ société est un contrat : elle ne se soutient que parce que les deux parties contractantes observent le contrat. Et poui^ quoi l'observent- elles? Parce qu'elles ont intérêt à l'observer. Telle est, selon Épicure, la base unique du droit (s). Objecteriez-^ous à Épicure que dans beaucoup de cas une des parties contractantes a intérêt à ne pas observer le contrat ? Épicure répondrait que si l'une des parties contractantes ne considère que le plaisir du moment, l'avantage immédiat, elle violera le contrat; mais que si elle considère l'avenir, elle verra qu'elle a besoin d'observer le contrat dans beaucoup

(3) Diog. l.., l25;Luc., Ill>94.

(3) Diog. L., X, 150.

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plusdecasqa^ellen'abeaoîode le vîoier, et que, |Mir conséqiienl, elle s'impose un sacrifice momenlané dans son întéréi même, de sorle que rutiliié personnelle enseignerait encore la vertu. Bien répondu, mais pas encore assez bien , messieurs. Oui , quand il y a de ravenir et des chances ultérieures; mais quand il n*j a pas d'avenir , quand il s'agit de violer le contrat ou de périr? Placez qui vous voudrez entre un devoir et la mort : quel est ici l'avenir, quelles sont les chances réservées, quelle est la base du calcul de riniérèt personnel? Songez qu'il n'y a pas d'autre vie. Point d'autre vie , et la mort à l'heure même ; nul avenir d'aucun genre , ni dans ce monde ni dans l'autre : il s'agit ou de violer le contrat ou de se perdre sans retour. Si donc pour observer ou violer le contrat vous n'avez d^autre règle que votre utilité, soit dans le présent, soit dans l'avenir, il est clair qu'alors vous violerez légiiimemeni le contrat. Tel est le droit naturel, telle est la morale sociale d'Épicure. Nonseulement elle renverse par là la société, qu'elle met à la merci d'un mauvais calcul, mais elle la détruit encore par un autre c6té. Êpicure place beaucoup moins le bonheur dans la jouissance agitée des plaisirs positifs, que dans la possession de ce plaisir presque négatif qui est la tranquillité de Tàme. Or , en se mêlant à la vie pratique, en contractant des liens de famille , en étant époux et père , on court bien des risques, on compromet singulièrement VliJbint xaraaâtffMTutij ; on la compromet bien davanUge si on veut être citoyen, magistrat, guerrier, si on entre dans les affaires publiques. Êpicure conclut qu'il faut bien se garder d'introduire le trouble dans son àme , en y faisant place aux affections domestiques , ou au patriotisme plus dangereux encore ; et l'épicurisme se résout en un parfait égoîsme décoré du beau nom d'impassibilité, àrapa^ia. Parti de la sensation comme base unique, il arrive d'abord au matérialisme et à l'aihéisme, enfin en morale à l'égoîsme absolu, privé et public ; égoîsme qui , s'il est conséquent et si Tàme a de l'énergie, pousserait légitimement, comme nous l'avons vu, à l'iniquité et au crime , mais qui se borne ordinairement à la pure indifférence pour les autres, lorsqu'il est tempéré par cette bonne dose d'inconséquence que l'homme, grâce à Dieu, impose presque toujours au philosophe.

Tel est l'épicurisme. Vous voyez que c'est le dernier développement du sensualisme grec ; il relève sur la scène de l'histoire générale de la philosophie le sensualisme indien de Kapila, et je n'ai pas besoin de

(1j Les stoïciens compii-eot la philosophie à un jardiD : la logique est Tenclos, la physiologie la (eri'e ot les arbres, la morale le fruit. Diog. L. VII, 40.

(2j Noct. JU,,\\Xy 1.

vous faire remarquer combien il le surpasse an étendue , en rigueur et en clarté.

Je passe maintenant au stoïcisme.

Messieurs , le stoicisme est précisément le pendant de l'épicurisme , avec lequel il forme en même temps un parfait contraste. La morale est pour le stoScisne, comme pour l'épicurisme , la philosophie par excellence (f); tout y est dirigé vers la morale; et ainsi que l'épicurisme encore , le stoicisme admet eorame introduction k la morale deux parties, savoir , In phy* siologie et la logique ; c'est la physique et la canonique de l'épicurisme ; les noms seals sont un peo dmngés. Voici quelle est la logiqne des stoïciens.

Tout commence dans l'àme par le phénomène de la sensation , ak««^9C€ ; celle-ci produit dans Tànie nne image qui correspond i son objet extérieur et le représente, «ayràff/Mt. Yoilà hi partie empirique de la connaissance humaine. A c6té de celle-là le ntoicîaine admet la pensée , essentiellement indépendante de la sensibilité , quoiqu'elle n'en soit pas séparée. La pensée est la faculté des idées générales qui , liées aux idées particulières, complètent et constituent la connaisannee humaine. Si l'expression citée par Anln-Gelle («), ffvyxaraôt'aeiç y laissait quelque doute à cet égard, et n'indiquait que les idées générales collectives ; on ne peut pas méconnaître un degré plus élevé de la connaissance dans cette phrase de Chrysippe : « L'anticipation est la conception naturelle (s) du général. » L'anticipation du stoïcisme est ce qu'on appell^^it chez les modernes la conception à priori. Enfin , je vous rappellerai que dans tous les stoïciens, il est sans cesse question, en opposition à la sensibilité, de Vcpôo^ A9>oç, de rd kayumnév^ rà IfyefioimSvy la droite raison , comme faculté suprême et directrice de h nature humaine.

De même que dans la connaissance il y a deux éléments , de même dans le monde des stoficîens il y a deux éléments aussi, savoir, un élément passif, la matière , la matière primitive, uAïf «-^rv, et un élément actif, intelligent , Dieu. Le dieu des stoïciens n*a pas créé la matière , il l'a formée et organisée ; il a fait l'ordre du monde , s'il n'en constitue pas la substance. Dieu a fait le monde avec^sa puissance et smi intelligence ; l'intelligence de Dieu appliquée à la matière y a mis les lois qui la gouvernent , et que le stoïcisme appelle les raisons primitives des choses , xha ffnpfiartxPi ; donc le monde est un reflet, non dans son fond , mais dans sa forme, de Tintelligence divine ; et Dieu est la raison du monde , tw irdvro^ r^ kâjw. îjcg

(3) Diog. L., Vni, 47. Kpir/ipt» rjiv ottvmttv xal fCfféXnfjftr iart 9k 4i itpàXtifiç èwoia fxtvtxii toC kkBSXw. ^vvaài signifis naturei/e, spontanée, ti irallement matérieile et p\n:iç^'^t ce qui n'aurait pas de seos.

DE LA PHIEjOSOPHIE.

lois du monde toni uéeeMBiires comme la nii(on éternelle dont elles émanent ; de là le destin des st^Mciens (i) , mais ce destin n'est que l'application de Dieu au monde ; il suppose au-dessus de lui une providence qu'il représente. Le vrai stoicisme est providentiel, et non fataliste ; loin d'être panthéiste , il est dualiste ; -il la prédominance du théisme l'a conduit à un optimisme, insuffisant encore , mais déjà remarquable. Si Dieu est , et s'il est dans le monde par les lois qu'il y a mises , ce monde , au moins dans sa forme et dans son ordonnance , est bien fait, il est beau , il est immortel , il est raisonnable , et il faut se conformer à «es lois comme à celles de la raison et de Dieu.

Puisque la raison est le fond de l'humanité , de la nature , de Dieu même , il suit , comme conséquence morale, que la loi pratique par eicellence est de vivre conformément à la raison. On trouve souvent dans les auteurs, vivre e<mf armement à la nolure. Mais de deux cboses l'une : ou il s'agit de la nature du monde , qui est rationnelle, ou de la nature de l'homme, qui est la raison, et tout revient encore à la raison, Ç^v cMoXoyovfAéVQiç XSjq>. C'est là l'axiome fondamental de la morale stoique. Voici maintenant la série des conséquences qui dérivent de cette maxime. Si la règle unique des actions est d'être conforme à la raison , il suit que toutes les actions, quelles qu'elles soient, se divisent en deux classes seulement ; les unes qui sont conformes à la raison , les antres qui n'y sont pas conformes, NoAfxoyra, rapà tô x^kov. 11 suit encore que •i la raison est le tout de Thomme , c'est la conformité de nos actions à la raison qui est la fin unique et dernière de toutes nos actions , la fin unique de l'homme : là est donc le souverain bien pour l'homme ; car le souverain bien d'un être est ce qui est conforme à la loi et à la fin de cet être , c'estrà-dire à sa nature. Ainsi le souverain bien , €vJbuf£ei4a^ est la conformité des actions de l'homme à la raison ; le mal est la non conformité des actions avec ki raison : là est le mal , il n'y en a pas d*autre. La douleur et le plaisir, n'étant ni conformes ni non conformes à la raison , ne sont ni bons ni mauvais ; il n'y a en eux ni bien ni mal , et les conséquences pliysiques des actions sont comme si elles n'étaient pas. Ceci devait conduire et a conduit le stoïcisme à une jurisprudence entièrement opposée à la jurisprudence épicurienne. Si nous devons faire ce qui est bien , c'est-à-dire ce qui est raisonnable , sans prendre garde aux conséquences, la justice commandée par la raison doit être pratiquée pour ellemême , et non pour ses conséquences ; ce n'est pas pour l'utilité qui en résulte ou qui n'en résulte pas , que la justice doit être pratiquée , mais seulement pour

(I) *£tTi ik ti/utpfKhn tAv $Xtn uirlm tipuiftimi ^ X^ec tmê'h» hx99/iiH êa^àynmt. INos* L.,yiJ. 149. (3) #6911 ov v6/uf.

l'excellenoe qui est en elle : la justice est bonne, non par la loi des hommes , mais par sa nature (s). Voilà, messieurs, b belle partie du stoicisme. H nous reste maintenant à le suivre d'égarements en égarements.

Première aberration. Toutes les actions sont con* foi*mes ou non conformes à la raison ; toutes les actions qui sont conformes à la raison , ont cela de commun d'être conformes à la raison ; elles sont donc égales l'une à l'autre dans celle abstraction de la conformité à la raison : de là l'égalité de toutes les bonnes actions. Toutes les mauvaises actions ont cela de commun aussi d'être non conformes à ki raison; elles sont donc égales entre elles dans l'abstraction de la non-oonfopmiié à b raison : de là dans quelques stoïciens , et surtout dans les stoïciens romains qui ont gâté , exa* géré et rapetissé le stoicisme , ce paradoxe ridicBle , que toutes les mauvaises actions sont égales entre elles; qu'ainsi ne pas dire la vérité ou tuer est aussi mal l'un que l'autre , puisqu'il y a mal également des deux côtés.

Autre aberration. La raison est le tout de Thomme ; la conformité à la raison est la règle unique des actions, et le caractère moral des actions est la mesure unique du bien et du mal. Donc l'homme vertueux a le plus grand bien, le plus grand bonheur; donc il est le plus heureux : or si dans le bonheur on comprend la liberté, la beauté, k richesse, etc., il faut avou^ que celui qui se conforme à la raison est libre, beau , riche, etc.

Autre aberration qui tient à ce qu'il y a de plus grand dans le stoïcisme. Qui empêche l'homme de se conformer toujours à la raison? La passion. La passion, voilà donc l'ennemi qu'il s'agit de combattre. A merveille. De là , le courage , l'énergie morale , la magnanimité , la constance , si bien exprimées dans l'école stoique par le mâle précepte àvexfiSi , nuHne, supporte, supporte les chagrins qui s'engendrent de la lutte amère contre tes passions , compte pour rien la révolte intérieure de tes plus chers sentiments , et tous les maux que la fortune t'enverra , la calomnie , la trahison , la pauvreté , l'exil , les fers , la mort même. C'est là , messieurs , le fond de toute morale ; et on ne peut trop rendre hommage , trop applaudir à une pareille maxime. Mais il faudrait que celte maxime : Supporte , fût suivie de celle^i : Agis , sois utile à tes semblables ; ne combats pas seulement les passions personnelles, mais combau aussi les passions des autres , qui sont un obstacle à l'établissement de la raison en ce monde , et qui troublent l'ordre moral des sociétés humaines. Mais dans cette lutte on peut faillir de plus d'une manière ; et aller au-devant du péril , c'est compromettre non-seulement la paix de son àme , mais sa pureté intérieure ; et à la maxime admirable «yc%«;, supporte, le stoïcisme ajoute la

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maxime arexoî^, ab$tieiis-tot , excellenla encore dans certaines limites « déplorable, quand elle est trop étendue. Le stoïcisme Ta poussée jusqu^à Tapathie. Ce n'est pas la lutte contre les passions , c'est leur entière destruction qu'il recommande , oubliant qu'en éteignant la flamme on consume aussi le foyer , c'està-dire le principe d'action , le principe de toute énergie morale , le principe qui seul peut mettre l'homme en conformité avec la raison et en rapport avec Dieu. La morale stoïcienne , à parler rigoureusement , n'est au fond qu^une morale d'esclave, eicellente dans Épictète, inutile au monde dans Marc-Aurèle. Le stoïcisme est essentiellement solitaire : c'est le soin exclusif de son àme , sans regard à celle des autres ; et , comme la seule chose importante est la pureté de l'àme , quand cette pureté est trop en péril , quand on désespère d'être victorieux dans la lutte , on peut la terminer comme l'a terminée Caton , aùrcxeipifL Ainsi la philosophie n'est plus qu'un apprentissage de la mort et non de la vie; elle tend à la mort par son image, l'apathie et l'ataraxie, iroBeia kaI àrApa^ia^ et se résout définitivement en un égoîsme sublime. Vous voyez que c'est précisément la contre-partie de l'épicnrisme. Comme celui-ci représente le sensualisme, grec dans sa dernière expression , la morale ; ainsi le stoïcisme représente l'idéalisme de Pylhagore et de Platon poussé dans la pratique k leurs dernières conséquences de grandeur et d'extravagance.

L'épicnrisme et le stoïcisme nés à peu près (i) ensemble , se sont développés l'un avec l'autre et l'un par l'autre. Ils ont remplacé le péripatétisme et le platonisme dans la philosophie grecque , et leur lutte ardente et leur développement relatif ne s'arrêtent qu'un siècle à peu près avant l'ère chrétienne. C'est dans cet état que la philosophie grecque a passé à Rome , où , cultivée sans aucune originalité spéculative, mais poussée à toutes ses extrémités dans ki pratique par ces Âmes énergiques , elle n'a produit que le sensualisme grossier qui a déshonoré la décadence de l'empire, avec quelques saillies de vertu outrée et stérile. Je demande s'il était possible que l'esprit humain s'ar-

(1) épfcure, né SS7 ans avant. J.-C; Zenon, 540. La philo- •ophie d*épicure se conserva longlemps, au moyen d*une e«pèce de code qu*ii avait laissé , xvplat ià^at. Celle école n*a rien fait d'Important. Il en est tout autrement des stoïciens

Liste des épicuriens et des stoïciens.

Métrodore.

Timocrale.

Colotès.

Polyscnns.

Hermachns, R. 970.

Polyatrate.

Dionysins.

Basil ides. Apollodore.

Zenon de Sidon.

Diogène de Tarse.

Diofène de Séleucie.

rétàt à l'une ou k l'autre de ces deux doelrines , je demande s'il était possible que do sein de la latte qu'elles ont produite ne sortit pas le seepiîdsae? Oui , messieurs, il en est sorti , et de tootes paru. 1) est d'abord sorti de l'idéalisme; de là la nouvette a^^adémie.

La nouvelle académie est en effet acepliqne; nnii comment l'est-elle ? Ce scepticisme a bien Tair de couvrir des intentions dogmatiques. L'école de Pbloa w put voir sans quelque ombrage s'élever Técole épicarienne et l'école stoïque; et pour les combattre , eOe eut recours à l'ironie de Socrate et à la dialectique de Platon , dont elle abusa : c'est ainsi que se fonna dan l'académie ce nouveau caractère que représente h nouvelle académie. Elle commença donc , tons Arcésilas , à attaquer les deux dc^matismes excessifs de Zenon et d'Ëpicure , et surtout celui de Zénc» ; n»i comme au fond , dans la pensée de la nouvelle académie , était encore le dogmatisme , elle se garda bica d'aller jusqu'à la dernière extrémité do soepticisae, ce qui eût ruiné jusqu'au platonisme. Aussi Arcésibi se contente de combattre vivement le dogmatisme des stoïciens ; il combat, par exemple, la maxime stoiqae, que l'image ^eundafM , qui naît de la sensation est conforme à son objet ; polémique depuis bien souveat renouvelée , d'abord par Caméade , qui en fit une dei bases du scepticisme académique , puis dans la scolastique par Occam, puis plus tard par Arnaud, plss urd enfin par Berkeley , Hume et l'école écossaise. Il recommande le doute, à la manière de Socrate« eomme principe de toute philosophie (s). Caméade , un des hommes les plus habiles de la nouvelle académie, s'épuisa dans un combat contre Chrysippe. Il a dit lui-même : < Si Chrysippe n'était pas né , il n^y aurait pas eu de Caméade. > Son scepticisme se réduit a« probabilisme , rd wlravw^ c'est-à-dire à un dogmatisme affaibli. Aussi , quelques années après loi , Phi- Ion de Larisse fait un compromis avec l'école opposée, et démasque le dogmatisme caché de l'académie. Il dit assez ingénieusement que le vrai académicien ressemble à un sage médecin qui , appelé piès d'nn malade (et ce malade, messieurs, c'est ici le paavre

Phèdre et Philodème de

Gadara.

Cléanthe, II. 904 ans avant

Chrysippe, mort en 308.

Zenon de Tarse, fl. 312.

Aniipater, 140.

Panœtius, fl. 1 15.

Possidonius, m. 50.

Sénèque, mort 56 aos après

Cornntus et Mntooias, eii-

lés, 66.

épictète, fl. 90.

Arien, fl. 134.

Marc-Aurèle, 161 .

(3) Cicéron, De Flnlb., Il, 1 . Àrcesîlaus moremsocratkym revocavU InslHultque ut H gui se audlre veiient, nom de se quœrerentf sed Ipsl diceremtçukl senîiant; Ule autem contra.

DE LA PHILOSOPHIE

esprit baniaîn ), commence parlai parler avec vivacité de 8a maladie « du danger qu'il court (c'est-à-dire de la faiblesse de Tesprit humain , de Tincertilude des opinions), et qui ensuite combat à outrance Tavis de ses confrères les médecins avec lesquels il consulte (la polémique contre Tépicurisme et le stoïcisme), mais qui , eo6n , conclut par un avis dogmatique sans doute , mais sagement dogmatique (i).

Mais il était réservé au sensualisme de produire le véritable scepticisme; et il est à remarquer qu'en général nous avons vu jusqu'ici le scepticisme sortir de celte école , et se rattacher toujours directement ou indirectement à l'empirisme. Un. siècle avant lere chrétienne, d\me école de physiciens et de médecins, et de médecins empiriques, est sorti uii nouveau scepticisme avec JSnésîdème ; et cependant le dogmatisme est tellement enraciné dans l'esprit de l'homme, qu'iËnésidème luî-mème , si on en croit son plus illustre disciple (i) , ne mettait en avant le scepticisme que dans une intention dogmatique, comme avait fait Ârcésilas ; mais ce n'était pas l'idéalisme qu'il voulait favoriser , c'était la morale d'Épicure (3) et la physique d'Heraclite. On ne peut nier toutefois qu'iEnésidème, quel qu'ait été le secret et le dernier but de son scepticisme , ne l'ait développé bien plus largement qu'Arcéstlas , et avec une méthode et une rigueur qui lui assignent un rang élevé dans Thistoirede la philosophie scepliqne. JSnésidème a vraiment constitué le scepticisme; il en a fait une école qui depuis a eu ses principes fixes , sa méthode et même ses antécédents. Il avait composé un commentaire , malheureusement perdu, sur la tradition sceptique , et en particulier sur Pyrrhon. Il avait réduit tous les arguments du scepticisme à dix. Vous pensez bien que dans cette polémique il n'avait pas ménagé le principe de causalité, la notion de cause , but perpétuel des attaques du scepticisme, et son ordinaire écueil. Je regrette beaucoup que Photius , qui , dans sa bibliothèque, nous a donné un extrait de l'oovrage d'i£né8idème{4),ait8i fort abrégé cette argumentation , et je regrette que le temps me force de l'abréger encore, ^nésidème prétend que lorsqu on parle de la reblion de la cause à l'effet , on parle d'une chimère , car on ne peut en déterminer le

(1) Slob., Eclog EUw:., p. 40.

liste des pMlosophes de la nauveile académie:

Arcé»ilat,né 310 avant J.-C; mort 939.

Lacfdea.

Êvandre et Taieclès de Phocide.

Hégésinua de Pergame.

Carnéade de Cyrène, né vers SI 5; mort 199.

Clitonachiia de Canhage, fl. 199.

PhitoD de Urisae, II. vers 106.

▲nlioehua d*Aacaloii, mort 09.

mode. La cause produit leflet ; mais comment le pro* duit-eie? Quel est le comment de ce rapport? On l'ignore ; donc le rapport n'existe pas. L'argument n'est pas d'une sage philosophie , et pourtant nous verrons plus tard que c'est le fond de toute l'argumentation de Hume. L'école sceptique n'est pas, messieurs, un épisode fugitif dans l'histoire de la philosophie grecque , elle a duré longtemps , elle a produit une suite de philosophes remarquables. Un des plus distingués est le médecin Agrippa , qui a réduit les dix arguments du scepticisme à cinq qui représentent tous les autres. Voici ces arguments : i<> la discordance des opinions ; 2^ la nécessité indéfinie pour toute preuve d'être elle-même prouvée ; 3* le caractère relatif de toutes nos idées; A^ le caractère hypothétique de tous les systèmes; 5*^ le cercle vicieux auqpel est presque ordinairement condamnée la démonstration philosophique. Mais le sceptique par excellence est Sextus, médecin empirique (de là appelé Sextus Empiricus), et c'est une bonne fortune que le monument qu'il avait élevé au scepticisme ait échappé au temps. Nous le possédons tout entier. Là est on système de scepticisme universel et conséquent. Sextus combat le sensualisme comme l'idéalisme, et par leur opposition les brise l'un contre l'autre. Le procédé fondamental du scepticisme, selon lui , consiste à mettre aux prises les idées sensibles et les conceptions de l'esprit, afin d'arriver par cette contradiction au but de tout scepticisme , savoir , la suspension absolue de tout jugement. Mais ce n'est là que le but théorique du scepticisme : son but pratique est l'ataraxie, l'impassibilité; et la maxime favorite de Sextus était : Ni ceci ni cela , pas plus l'un que l'autre , Mèv fidXkw (5).

Ainsi , deux siècles après notre ère, le résolut de tout ce grand mouvement de la philosophie grecque avait été la destruction de tout dogmatisme , et la substitution d'une école sceptique, sur la scène de la philosophie, à toutes les écoles qui l'avaient jusqu'alors occupée. Après tant d'agitations le scepticisme condamnait l'esprit humain à l'ataraxie , à la suspension absolue de tout jugement , à l'immobilité. Je demande encore si l'esprit humain pouvait s'y résigner. C'était lui proposer la non-existence, car exister pour l'esprit

(9) Sext., advers. Mathem,, IX, 337; X, 910, 233.

(3) Eu«èbe, Prœp, év„ XiV, 15; Diog. L. IX, 78.

(4) No 319.

(5) Suite des sceptiques de Picote empirique:

Anésidèine de Crèle, 80 aDt avaot J.-C.

Farorinua d^Arlea en Gaule.

Agripi>a.

NéDodote de Nicomédie.

Sf itut de Mitylèoe, deux tièdet aprèa J.*€.

COURS DE L HISTOIRE

c'est agir, c'est juger, c'est penser, et psr conséquent c'est croire. Le besoin de penser et de croire subsistait donc dans l'esprit humain ; seulement il demandait une Bouvelle forme. Or quelle forme poovait*il affecter? Ce n'était pas le sensualisme, car le stoïcisme l'avait décrié, ce n'était pas l'idéalisme pratique, le stoïcisme, car l'épicurisme l'avait décrié à son tour, et le scepticisme les avait ruinés l'un et l'autre, et en même temps il s'était niinàlui-méme. De là la nécessité d'nne tentative tout à fait nouvelle, car l'esprit humain ne pouvait se fier qu'à un mO};en de connaître que le scepticisme n'eût pas encore attaqué. Il fallait donc renoncer à chercher la vérité dans la combinaison plus ou moins savante et ingénieuse des données sensibles, et dans l'abstraction appliquée à la raison seule et aux idées générales qu'elle porte en elle-même. Or le caractère de tous ces procédés était d'être successifs, de conduire par degrés à la vérité; et tous ayant été employés en vain, il fallait bien rechercher s'il n'y a pas dans l'intelligence une force jusque-là inconnue ou trop négligée, qui, sans s'appuyer sur l'abstraction qui souvent se dissipe en rêveries, ou sur l'em pirisme qui nous retient dans une sphère inférieure et bornée, atteint directement à la vérité, et non pas à la vérité relative, mais à la vérité absolue, et non pas seulement à la vérité abstraite, mais au principe réel de toute vérité, à son principe absolu, c'est-à-dire à Dieu. Le seul moyen de connaître laissé alors à l'esprit humain était donc le mysticisme. Le mysticisme est le coup de désespoir de la raison humaine , sa dernière ressource, l'élévation directe de l'âme à Dieu , ni par l'abstraction rationnelle , ni par l'analyse sensible , mais par une intuition immédiate. De là, messieurs, dans l'histoire de la philosophie grecque, un dernier moment illustre, celui de la philosophie religieuse. Une première époque, sous Pythagore et sous les Ioniens, avait été consacrée à la philosophie naturelle; une seconde, sous Aristote et Platon, avait été remplie par une philosophie qui, sans oublier l'univers et Dieu , avait surtout un caractère moral et humain ; la troisième et dernière époque est celle de la philosophie religieuse. Ainsi, les trois grandes époques de la philosophie grecque parcourent et éclairent les trois grands objets de la philosophie, savoir, la nature, Thomme, et Dieu. La raison du caractère religieux de la troisième et dernière époque de la philosophie grecque était dans le mouvement intérieur, dans le progrès nécessaire de cette philosophie. A celte cause fondamentale se joignaient des causes extérieures que je me bornerai à vous rappeler rapidement. Pensez-y, messieurs ; nous

(1) D'une part, Pbiion, né quelques années avant J.>C., et Numénius d'Aparoée, deux siècles après; e( de Pauire, Akibha, mort en 158, et Siméon Ben Jocbai, l* Étincelle de MoUe.

(9) Tv^ecs connaissance par eioellanee, c'Oit-à-dire con-

sommes au II* siècle de l'ère ehréUeniie : et akn où en était le monde? Ot en était la société? Oft m était la littérature? OùméUit l'art? Où en était toaie la civilisation antique? La liberté grecque était fime sans retour; la puissance romaine, i pea près achevée , déjà se dévorait elle-même , et kiissant ïïmt sans aucun intérêt pratique général , la livrait à b merci de tous les caprices d'un oisif égoisme. De la, dans le grand nombre, les bassesses de répicurnoie ; dans quelques solitaires, la folie sublime du stokisiBe: dans les arts , l'absence de toute vraie grandeur et de toute naïveté; partout le besoin d'émotions noov^es, partout des raffinements infinis : tel était le monde is II* siècle de l'ère chrétienne. Il n'y avait plui rîcB de grand à y faire , et le seul asile de Tàme était k monde invisible ; il était bien naturel d^abandoDMr alors la terre pour le ciel , et une pareille société poar le commerce de Dieu.

Aussi commencent à paraître de toutes parts des sectes religieuses et des écoles philosophiques dont le caractère dominant est un caractère religieux , et qui toutes emploient pour procédés non plus rabstractioa, non plus l'analyse , mais l'inspiration , TenlhonsiasiBe, l'illumination. De là la cabale des Juifs (i) et legnosticisme («). Mais je me hâte d'arriver, messieurs, ao système qui représente le mysticisme régulier et scientifique de cette époque, savoir, l'école d^Aleiandrie.

De toutes les circonstances eitérieures qui introdoisaient le mysticisme dans la philosophie , la première sans contredit fut le contact de la Grèce avec TOrient. Or, ce qui domine dans l'Orient , c'est le sentiment religieux, l'enthousiasme, e'est-à-dire le mysticisme; l'esprit grec en touchantresprit oriental s'était empreint d'une couleur mystique : de là le caractère de la civilisation d'Alexandrie et celui de sa philosophie.

Sans doute , messieurs , le projet avoué de l'école d'Alexandrie est' l'éclectisme. Les Alexandrins ont voulu unir toutes choses , toutes les parties de la philosophie grecque entre elles, la philosophie et la religioa, la Grèce et l'Asie. On les a accusés d'avoir abouti an syncrétisme; en d'autres termes, d'avoir laissé d^énérer une noble tentative de conciliation en une confusion déplorable. On aurait pu leur faire , avec plus de raison, le reproche contraire. Loin que Técole d'Alexandrie tombe dans le vague et le désordre qu'engendre souvent une impartialité impuissante, elle a le caractère décidé et brillant de toute école exclusive , et il y a si peu de syncrétisme en elle , qu'il n'y a pas beaucoup d'éclectisme ; car ce qui la caractérise est b

naissance de TÊtre divin. Simon le Maficfen , HdBandre le Samaritain, le Juif Corinlhus, du i*r siècle; Salurnious, Basilides, Carpocrate el Valentin, ItfarcioD, Gerdoo, Bardesanes, presque tous Syriens du W siècle, el le Persan Bianèi, du III*.

domîntftion d^aii point de yne particulier des choses et de la pensée. Placée entre TÂfrique , TAsie etTËurope, Alexandrie veut unir Fesprit oriental et Tesprît grec ; B|§^ dans cette fusion , ce qui domine est Tesprit oriental. Elle veut unir la religion et la philosophie, mais ce qui domine est la religion. Elle veut unir toutes les parties de la philosophie grecque, mais ce qui domine est Platon et surtout Pylhagore. Des trois éléments dans lesquels nous avons vu se résoudre tous les systèmes de la philosophie grecque, savoir, le sensualisme, Tidéalisme, le scepticisme, assurément on n'accusera pas Fécolc d'Alexandrie d'avoir fait une trop large part au scepticisme. Or, où il n'y a pas une certaine ddse de scepticisme , il n'y a pas de véritable éclectisme , et de là il ne peut sortir qu*un dogmatisme intempérant. Restaient le sensualisme et l'idéalisme. Mais accuserez-vous l'école d'Alexandrie d'avoir trop accordé au sensualisme ? Elle ne lui a rien laissé. Restait donc l'idéalisme seul. Mais une école qui se condamne à un seul élément philosophique est forcée de l'exagérer pour en tirer la philosophie tout entière ; et Tidcalisme exclusif de l'école d'Alexandrie l'a bientôt entraînée dans toutes les folies du mysticisme. Le mysticisme , c'est \k le caractère véritable de l'école d'Alexandrie , c'est là ce qui lui donne un rang élevé et original dans l'histoire de la philosophie. Le temps me manque pour vous développer avec l'étendue convenable le mysticisme alexandrin; je t&cherai du moins de vous présenter avec quelque précision ses traits essentiels , son principe et quelquesunes de ses conséquences.

Puisque l'école d'Alexandrie est une école mystique , elle est une école religieuse ; puisqu'elle est une école religieuse , ce qui y joue le principal rôle c'est la théorie religieuse, savoir, la théodicée. La philosophie d'Alexandrie n'a pas fait une théodicée pour sa psychologie, comme je vous ai dit antérieuremeni qu'elle n'avait pas fait sa synthèse sur son analyse ; mais elle a fait sa psychologie , et même sa physique, pour sa théodicée. Son but était un but religieux ; le cœur de sa philosophie devait donc être et est en effet une théodicée. C'est donc là qu'il faut aller d'abord ; voyons quelle est la théodicée d'Alexandrie.

Cette théodicée est extrêmement profonde. Ce n'est pas en un jour, messieurs , et au début des études philosophiques , qu'il appartient à l'esprii le plus pénétrant de sonder les profondeurs de la théodicée alexandrine , et delà juger en connaissance de cause. Il faut une longue étude pour en' apprécier les beautés, et une plus longue encore pour en découvrir les vices , car elle en a. Cette théodicée est très-profonde , mais elle ne Test pas encore assez.

Selon les Alexandrins, le principe universel des choses, Dieu, est l'unité absolue, l'unité sans aucun

COUSIN. — TOMK I.

DE LA PHILOSOPHIE. iBH

mélange, sans aucune division avec elle-même. Or

l'unité absolue , en tant qu'absolue , est une unité qui ne peut avoir d'attributs , de qualités , de modifications, car tout cela la diviserait; son existence se réduit nécessairement à l'essence pure. Mais quoi ! sommesnous revenus au dieu de Parménide , à l'unité éléatique, à cette unité abstraite , sans attributs et sans qualités, qui indifféremment devient la substance spirituelle de l'àme humaine et le sujet de toutes les modifications possibles de la matière , d'une motte de terre comme de l'âme de Caton ? Non , grâce à Dieu , il n'en est rien. Il n'y aurait point eu de progrès dans la philosophie grecque , si Alexandrie eût reproduit Élée, si Ammonius Saccas et Plotin n'eussent été que Parménide et Zenon. Aussi, selon l'école d'Alexandrie , Dieu n'est pas seulement l'essence pure, c'est aussi l'intelligence, c'est l'intelligence absolue , aussi absolue que l'intelligence peut Têtre ; car, pensez-y bien , l'intelligence, réduite à sa plus simple expression , suppose encore qu'il y a intelligence de quelque chose , par exemple l'intelligence, la connaissance de Dieu par lui-même. Or, là est déjà la distinction d'un sujet dans la connaissance et d'un objet. C'est là la plus simple expression de l'intelligence ; et telle est en effet l'intelligence divine, selon l'école d'Alexandrie. Le dieu des Alexandrins possède à son second degré, dans son second point de vue , l'attribut de l'intelligence. Il en possède encore un autre : il doit être conçu comme ayant en soi la puissance , cette activité qui est l'activité , la puissance créatrice. Voilà, messieurs, la trinité alexandrine, Dieu en soi. Dieu comme intelligence , Dieu comme puissance. On ne voit pas facilement ce qui manque à cette théodicée ; cependant elle renferme dans son sein une erreur fondamenule.

Dieu, comme intelligence, admet en soi une division ; car on ne se connaît qu'en se prenant comme objet de sa propre connaissance ; et l'attribut de l'intelligence introduit nécessairement dans l'essence de l'unité divine la dualité, condition de la pensée , caractère de la conscience. Ou il faut se résigner à un Dieu sans conscience, ou il faut consentir à k dualité dans l'unité primitive. Il y a plus ; Dieu n'est puissance , puissance productive, qu'à la condition de produire inépuisablement, de produire indéfiniment; la puissance introduit donc encore dans l'agent qui la possède et l'exerce la multiplicité indéfinie. Mais le dieu d'Alexandrie avait été posé d'abord comme l'unité absolue. Quand donc la philosophie d'Alexandrie lui ajoute sagement l'intelligence et la puissance , elle ajoute la dualité et la mulliplicilé à l'unité. Je le répète, la pensée et la puissance engendrent nécessairement la dualité et la multiplicité. Or voici le principe de toute erreur dans l'école d'Alexandrie : selon elle, la multiplicité, la diversité et la dualité qui com-

COURS DE L HISTOIRE

menoe b divenilé , est inférieare à Tunité absolue : d'où il «oit que Dieu, comme élre pur, comme tubçtauee , est supérieur à Dieu comme cause , comme iiuelligeDce et comme puissance ; d'où il suit , en général^ que la puissance et Tactton, rintelligence et la pensée, sont inférieures à Texistence en soi, à ronité absolue. Là est le principe de toute erreur, le principe qui, dans ses conséquences, a entraîné toutes les aberrations de Técole d'Alexandrie. Non, messieurs, il n'est pas vrai que l'unité soit supérieure à la dualité et à la multiplicité, quand la multiplicité et la dualité dérivent de l'unité et s'y rattachent. Car qu'est-ce que la dualité et la multiplicité produites par l'uniié, sinon la manifestation de l'unité? Une unité qui ne se développerait pas en dualité et en multipliciié ne serait qu'une unité abstraite. Ou Tunité est purement abstraite , et elle est comme si elle n'était ps ; ou elle est réelle, et elle ne peut pas ne pas se développer en dualité et en multiplicité. Si Dieu n'est que l'être en soi , il est comme s'il n'était pas ; et s'il est réellement , s'il est à la fois et comme substance et comme cause, comme essence à la fois et comme intelligence et puissance, il ne peut pas ne pas se développer : or tout développement sort de l'unité; mais il ne la dissout pas, il la manifeste (i).

Savez-vous quelle est la conséquence immédiate de Terreur que je viens de vous signaler, et qui se retrouvera plus d'une fois sur notre route? L'intelligence et la puissance, engendrant la dualité et la diversité, sont déclarées inférieures à l'être en soi. Or, qu'est-ce que le monde? Le monde des Alexandrins n'est pas une simple formation, comme le monde du stoïcisme ; c'est une vraie création , une création de Dieu. Donc le monde des Alexandrins est plein d'intelligence et de vie; il est beau, harmonieux, immortel, comme celui qui l'a fait. Mais en même temps il est clair qu'il est plein de diversité et de multiplicité ; il est donc audessous de l'unité. Donc le monde , tout beau et harmonieux qu'il est , est un développement inférieur à son principe ; le monde, la création est une chute. Si les Alexandrins eussent été conséquents, ils eussent été jusqu'à dire que Dieu eût mieux fait de ne pas créer le monde ; alors il leur eût fallu accuser Dieu et sa nature, car nous avons vu que cette nature est précisément telle, qu'étant intelligence et puissance aussi

(1) Voyei Fragments pkUoiophiques , préface; Nouveaux fragments, anicle Zenon d'Éiée, cl V Introduction à t'année dernière, leçon 5<.

(9) Sur les cinq degrés de 1« connaissance dans la psychologie alexaodrine, voyez un passage décisif du Traité de Proclus , De Providentiâ et Fato et eo quod in nobis, dans monédilion, t. I«r, pag. 37-43. Voici la description du degré de la coanaistance, dans le mauvais latin de Tarchevéque de Corioihe, GatUaume de Morlieka :

Quintam etiam post has omnes cogniUones inteltigen-

bien qu'unité, et cause aussi bien que tobstance , elle ne pouvait pas ne pas projeter hors d'elle-aième la variété et le monde.

Jugez donc quelle absurdité d'attaquer Toplîmis^ alexandrin comme excessif et trop absolu ; je loi reprocherai au contraire d'être si imparfait, qu'à h rigueur, selon moi, il se résout en pessimisme. Car si le monde, comme venant de Dieu, est bien fait, c'est une chute pourtant, selon les Alexandrins, d'où il suit qu'il eût mieux été qu'il ne fût pas du tout ; et certes ce n'est pas le véritable optimisme : mais pour arriver à celui-là , il fallait à la philosophie le chrislianisme, dix-sept siècles et Leibnitz.

Quelle est la psychologie de l'école d^Alexandrie, la psychologie qui dérive d'une pareille ontologie? Les Alexandrins admettent dans la théorie de la connaissance humaine différents degrés : i^ la connaissance qui résulte de la sensation ; 2^ la connaîasance des opérations de Tàme ; Zi^ celle que donne remploi de l'analyse et de la synthèse ; 4<> h connaissance des vérités premières, des principes, connaissance qnite rapporte à l'intelligence à son plus haut degré ; 5*» ta&A une opération qui est en psychologie et dans l'àraece qu'est dans la théodicée et dans Dieu Tètre pur asdessus de l'intelligence et de la puissance , savoir, h capacité de l'âme de s'élever au-dessus de l'intelligaice. Or, comment s'élève-t-on au-dessus de rioieliigeace? L'intelligence, réduite à sa plus simple expression, coatient une dualité dans l'àme comme dans Dieu. Gomment donc sort-on de l'intelligence, c'cst-ànlire de b dualité? On en sort, messieurs, par ce que les Alexandrins appellent la simplification àurk&aii^ c'esi-à-dire la réduction de l'àme à l'eut d'essence, d'essence pure, sans pensée, sans intelligence, ramenée à l'unité. Et quelle est l'opération qui nous fait arriver à cette simplification , à cette réduction de l'àme à l'étal d'essence, à l'unité ? L'exUse. Le mot vient des Alexandrins, parce que la théorie a été pour la première fois régulièrement constituée et élevée au rang et à l'autorite d'une théorie philosophique dans l'école d'Alexandrie. C'est dans les écrivains de cette école qu'il faut lire , et qu'on peut lire pour la première fois une description psychologique du phénomène de lextase (s).

Telle est la psychologie alexandrine; elle dérive de

tiam voto te accipere, gui credidistl Aristoteli çuidem usque ad inteliectum operationem sursum ducenti, uttrà hanc autem nihit insinuant}; asseguentem autem P/atoni et ante Piatonem t/ieotogJs gui eonsueverunl nobis iaudare cognitionem supra inteitectum, et fiaviw, ut verè liane divinam divutgant. Ipsum aiunt imum a/iimop . . . Omnîa enim simiii cognoscuntur^ tenstbile sensu y scibiie seientid, intettigibite intettectu, unum uniatL InteUigens guidem etiam anima et se ipsam cognoscil et çuercumgue intef/igU.,. Superintettigens autem et se ipsam ignorât,

BE \A PHILOSOPHIE

lear théodicée, et elle se rattache à leur dernier but« qjni , comme je vous Tai dit , est un but religieui. La religion est Tonion de Thorome à Dieu : Tunion de rbomme à Dieu se fait par la plus grande ressemblance de rhomme à Dieu ; or, dans Técole d'Alexandrie, Dieu étant conçu comme unité absolue, Thomme ne peut loi ressembler qu'à la condition de se faire Ini-mème unité absolue. Platon avait dit profondément que rhomme doit ressembler à Dieu , et qu'il y ressemble le plus possible parla pensée, parles idées ; car le Dieu de Platon est la substance des idées, xSyx; dc7o<. Yoilik un Dieu intelligent ; aussi la morale platonicienne, bien que trop contemplative, ne proscrit ni Taction ni la science ; mais au lieu du Dieu de Platon, dont les idées sont l'attribut , l'école d'Alexandrie met un Dieu dont le type est l'unité absolue : de là une morale et une religion toutes différentes , une morale et une religion ascétiques. Platon avait proposé la ressemblance de l'homme à Dieu ; c'était assez, ce semble. L'école d'Alexandrie propose l'unification de l'homme avec Dieu , iv6(Ttç, c'est-à-dire la destruction de toute homanité; car si l'homme, en essayant de ressembler à Dieu, s'élève au-dessus des conditions ordinaires de l'existence, il ne peut s'unir avec Dieu qu'en s'y absorbant, en se détruisant lui-même.

Une fois le mysticisme arrivé à ce pmnt , il est aisé de prévoir quels égarements suivront nécessairemenl. Sans doute, dans le premier âge de l'école d'Alexandrie, les hommes à la fois religieux et savants qu'elle produisit au ii* et au iii^ siècle de l'ère chrétienne, Plotin et surtout Porphyre, se préservèrent de l'extravagance . Toutefois n'oublions pas que l'ingénieux Porphyre, Porphyre, un des plus grands critiques de l'antiquité, prétend, dans la vie de Plotin, que son maître a été une fois honoré de la vue de Dieu. Mais dn moins, dans Porphyre et dans Plotin, il n'y a aucune trace de tliéurgie et de magie, il n'en est pas ainsi quand on arrive aux médiocrités alexandrines ; quand, par exemple, on descend à Jamblique, véritable prêtre qui précipite le mysticisme dans la théurgie , fait des évocations et des miracles. Ouvrez Eunape , ou , si vous voulez , lisez l'extrait fidèle que j'en ai donné (i), et vous trouverez toute l'école d'Alexandrie enfoncée dans la divination , dans l'ascétisme et dans des actes de théurgie, c'est-à-dire des cérémonies mystérieuses , agréables à Dieu , en vertu desquelles on obtient de la puissance sur la nature. Voulez-vous voir le mysticisme en action? Prenez Julien. Julien est le

quo adjacent 'th unitm, gufetem amat clausa cognitlonlbuSf muta fada et iUens Intrinseeo silentto,,, Fiat igftur unum ut videat xb unum, magit autem ut non videat, rtdens enim, inteliectuale vldebit et non supra 'mtellecium, et quoddam unum intelliget et non «î5to t6 unum, Hanc, o amlce, divtniuimam EntU operalionem animœ

héros do n^sticisme ; ce n'est pas autre chose qo'un écolier d'Alexandrie devenu empereur; c*esC l'école d'Alexandrie sur le trône. Julien a tous les préjugés de ses maîtres, avec l'énergie nécessaire poor faire voir ce que pouvait le mysticisme alexandrin, ou plutôt ce qu'il ne pouvait pas. Il a succombé , et avec loi a fini le rôle brillant de l'école d'Alexandrie. Avant de s'éteindre elle se ranime un moment dans Proclos, qui en est le dernier et le plus grand représentant. Produs, messieurs, est un esprit du premier ordre ; c^était le géomètre et l'astronome le plus distingué de son temps : il avait toute la science d'Hipparqne et de Ptolémée. Il a laissé sur Ptolémée un commentaire qui est regardé comme le dernier mot des maihématiqnes anciennes. C'était aussi un homme d'une vaste érudition, et il avait une connaissance approfondie de toutes les religions, qu'il honorait tontes, à ce point qu'il s'appelait lui-même une sorte de prêtre universel, on hiérophante du monde entier, rtSieXou xSaftou ^Ixpofxm^p («)• Sans parler de sa profondeur, comme métaphysicien, je m'empresse de vous dire que c'est un moraliste très-pur ; et je saisis cette occasion de vous assurer, messieurs, qu'après avoir beaocoop lu les Alexandrins, je ne leur ai jamais surpris une maxime morale équivoque; et ilfautrenmrquerque le mysticisme d'Alexandrie s'est entièrement garanti des extravagances morales, ou plutôt immorales que je vous ai signalées dans le Bhagavad-Gita. Proclus est un moraliste sévère comme l'école à laquelle il appartient; mais la verto qu'il recommande et qu'il pratique n'est pas de ce monde. D'après la doctrine de son éco*le, il divise les vertus en deux classes : les unes sont ce qu'il appelle les vertus politiques, mXtrtxai^ c'est-à-dire les vertus d'usage sur cette terre ; vertus subalternes, qui ne sont que le premier degré de la vertu, selon les Alexandrins. La vraie vertu est la vertu sanctifiante et purifiante, rf Af r/xif, c'est-à-dire la vertu religieuse : c'est la sainteté substituée à la vertu. Je définirais volontiers Proclus, avec son talent supérieur d'analyse, au sein de l'école synthétique d'Alexandrie, l'Arislote du mysticisme alexandrin. Et savez -vous par où a fini cet Aristote du mysticisme? Par des hymnes (5) mystiques empreintes d'une profonde mélancolie, où Ton voit qu'il désespère de la terre, l'abandonne aux barbares et à la religion nouvelle, et se réfugie un moment en esprit dans la vénérable antiquité, avant de se perdre à jamais dans le sein de l'unité étemelle, suprême objet de ses efforts et de ses pensées.

aliquii opérant , toi) credens s'tbi ipsi , scWcet fioH lnt€llectus, et quietam se Ipsum non ab exteriorîbus motibuê sed ab interioribus, Deus factus.,.

(1) Jfouveaux fragments,

(% Marinot, F'ie deProcius, édit. de M. Boissonade.

(3) Voyez Pédition do M. Boissonade.

COURS DE LWSTOIRE

ÀTec Proclm fiait Técole d'Aleiandrie. Yiclîmes de représailles sévères et d'une persécution habilement calculée, ces pauvres Alexandrins, après avoir été chercher un asile dans leur cher Orient, à la cour de Cosroès (i), revenus en Europe, se dispersent sur la face du monde, et la plupart se perdent et s'éteignent dans les déserts de TÉgypte , convertis pour eux en Thébaide philosophique.

Nous sommes arrivés, messieurs, au terme de la philosophie grecque. Après le mysticisme alexandrin, il n'y a plus eu d'autre système, et il ne pouvait y en avoir d'autre. Le sensualisme et l'idéalisme étaient épuisés, consommés : le scepticisme les avait détruits et s'était déiruit lui-môme. Après le scepticisme, il n'y avait pas d'autre ressource que le mysticisme ; or il n'y a pas d'autre élément philosophique; donc avec le mysticisme alexandrin devait finir et a fini la philosophie grecque. Elle est à Alexandrie, pour ainsi dire, à son lit de mort ; elle expire sans retour au xvi* siècle. Peur qu'un mouvement philosophique recommence, il faut que du sein de la grande révolution qui emporte l'antiquité grecque et romaine,sorte un nouveau monde, qui produise peu à peu une nouvelle philosophie. Il faut que la civilisation moderne engendre la philosophie moderne. La prochaine fois, messieurs, je vous conduirai dans ces nouvelles régions*

NEUVIÈME LEÇON

SOMMAIKE

Scolaslique. — Son caractère et sod origine. — Division de la scolaitique en trois époques.— Première époque. » Seconde époque. — Troisième époque. Naissance de l'indépendance philosophique ; querelle du nominalisme et du réalisme , qui représentent Tidéalisme el le sensualisme dans la scolastique.— Jean Occam. Ses partisans et ses adversaires ^ Décri des deux systèmes et de la scolastique. — Mysticisme.— Le chancelier Gerson. Sa théologie mystique. Extrait de cet ouvrage. — Conclusion.

Messieurs,

Nous avons vu constamment jusqu'ici , dans l'Inde et dans la Grèce , la philosophie sortir de la religion , et en même temps nous avons vu qu'elle n'en sort pas immédiatement , et que ce n'est pas en un jour qu'elle s'élève de l'humble soumission par laquelle elle commence , à l'absolue indépendance qui plus tard

(1) Suidas, V. Tr/9S9€tT«.

la caractérise. Noos l'avons vue jusquici pMser par une époque en quelque sorte préparatcMre, où elle essaye ses forces au service d'un principe étranger, réduite à l'emploi modeste d'ordonner et de régnlariser des croyances qu'elle n'a pas faites , en attendant k moment où elle pourra chercher elle-mèine la vériiè à ses risques et périls. La philosophie moderne présente le même phénomène. Elle est aussi précédée d'une époque qui lui sert d'introduction , et poor ainsi dire de vestibule. Cette époque , c'est la scolastique. Comme le moyen âge est le berceau de la société moderne , de même la scolastique est celui de la philosophie moderne. Ce que le moyen âge est à la sociéié nouvelle, la scolastique l'est à la philosophie des temps nouveaux. Or le moyen âge n'est pas autre chose que le règne absolu de l'autorité ecclésiastique, dont les pouvoirs politiques ne sont que les instruments pins oo moins dociles. La scolastique, ou philosophie da moyen âge , n'est de son côté autre chose que remploi de la philosophie comme simple forme au service de la foi , et sous la surveillance de l'autorité religieuse.

Telle est , messieurs , la philosophie scolastique. Son emploi est borné ; ses limites bien étroites ; son existence précaire , inférieure , subordonnée. Eh bieo, là encore la philosophie est la philosophie ; et à peine avec le temps s'est-elle fortifiée, â peine la main qai éuit sur elle s'est-elle retirée ou s'appesanlit-die moins , que , fidèle à sa nature , la philosophie moins dépendante recommence à se diviser, et se divise précisément comme elle l'avait fait déjà et dans l'Inde et dans la Grèce. Elle reprend , aussitôt qu'elle est un peu libre , son allure et ses tendances naturelles ; ei ces tendances donnent encore les quatre systèmes opposés que je vous ai signalés. Mais, encore une fois , ce n'est pas en un jour qu'elle est arrivée là ; pour y arriver nous-mêmes , parcourons , mais rapidement, l'hisioire de la scolastique.

Faute de chronologie , nous ne pouvons nous faire une idée bien précise de l'époque correspondante à la scolastique dans la philosophie indienne. Nous distinguons l'école Mimansa de l'école Sankhya. Mais quand a commencé le Mimansa? Quand a commencé le Sankhya? Et quel a été le développement propre et les phases successives du Mimansa? Nous l'ignorons. L'induction nous porte à croire que le Mimansa a dû précéder le Sankhya ; mais cependant les faits , dans cette Inde où tout dure si longtemps , où tout subsiste à côté de tout, les faits nous montrent le Mimansa à une époque assez récente. Ainsi Koumarila, le fameux docteur Blimansa dont je vous ai parlé , est du XIV* siècle de notre ère. Mais en Grèce , une chronologie certaine nous apprend quand a commencé l'époque des m) stères, et quand a commencé celle de la philosophie. Orphée est à peu près du xn* siècle avant

DE LA PHILOSOPHIE

Tère chrétienne. L'époque dea mystères a donc rempli six siècles jusqu'à Thaïes et Pylhagore , qui ouvrent le Yi* siècle avant notre ère. Nous connaissons les deux points extrêmes ; mais Tespace intermédiaire est encore couvert d'épaisses ténèbres. Quel a éié le développement et les phases de Fépoque des mystères ? Que s^est-il passé entre Orphée et Pythagore , entre Blusée et Thaïes? Comment l'esprit humain a-t-il été du sanctuaire des temples aux écoles de l'Ionie et de la grande Grèce? Nous le savons mal , ou nous ne le savons pas du tout.

Nous sommes beaucoup plus heureux dans le moyen âge. Nous savons quand la scolastique est née ; nous savons quand elle a péri , et nous savons quel a été son développement entre ces deux extrémités ; nous connaissons son point de départ , son progrès et sa fin.

Messieurs, quand est née la scolastique? C'est demander quand est né le moyen âge ; car la scolastique est l'expression philosophique du moyen âge. Pour que la scolastique fût, il fallait que fût déjà le moyen âge , puisque la scolastique n'est que le moyen âge développé dans la philosophie qui lui est propre. Le moyen âge , ou la société nouvelle , a été conçu , pour ainsi dire , au premier siècle de l'ère chrétienne ; mais il o'a paru à la lumière qu'avec le triomphe même de son principe , c'est-à-dire de la religion chrétienne ; et la religion chrétienne n'est arrivée à sa domination parfaite qu'après avoir été délivrée de tous les débris de l'ancienne civilisation , et après que le sol de notre Europe, enfin assuré contre le retour d'invasions et de débordements barbares, fut devenu plus ferme etpropre à recevoir les fondements de la société nouvelle que l'Église portait dans son sein. Or l'Europe et TÉglise n'en sont arrivées là qu'au temps de Charlemagne , et à Taide de Charlemagne. Charlemagne est le génie du moyen âge ; il l'ouvre et le cons^tue. 11 représente essentiellement l'idée de l'ordre; c'est, par-dessus tout, un esprit fondateur et organisateur. 11 avait, pour constituer l'Europe , plus d'une tâche à accomplir , et il a suffi à toutes, i^ Il fallait en finir avec ces invasions de toute espèce , qui , remuant sans cesse le sol de l'Europe , s'y opposaient à tout établissement fixe. Aussi , d'une main Charlemagne a arrêté les Sarrasins au Midi, de l'autre les barbares du Nord, dont lui-même il descendait , et par là il a cesse d'être un étranger en Europe ; il s'est fait Européen, homme de la civilisation nouvelle. C'était là sa tâche matérielle. ^ Il fallait constituer l'ordre moral. Or on ne le pouvait que sur la base de la seule autorité morale du temps , savoir, l'autorité religieuse ; aussi ce Charles , dont la personnalité était si forte , n'a pas hésité à redemander la couronne qui était déjà sur sa tête à l'autorité pontificale , dont il se reconnut le vassal et l'instrument. Telle a été la fondation de l'ordre moral du moyen âge.

3» Restait à constituer l'ordre scientifique ; Charlemagne l'a fait également. C'est Charlemagne, ou c'est à l'exemple de Charlemagne , que ses successeurs ou ses rivaux, Charles le Chauve et Alfred le Grand, ont de toutes parts recherché les moindres étincelles de l'ancienne culture pour rallumer le flambeau de la science. C'est Charlemagne qui le premier ouvrit des écoles, seholm (i). Ces écoles étaient le foyer de la science d'alors ; de là la science d'alors , appelée scolastique. Voilà l'origine de la chose et celle du mot , et le caractère de la scolastique est déjà dans son origine. En effet, où Charlemagne instituat-il et pouvaiiil instituer ces écoles ? Là où il y avait le plus d'instruction encore , là où il y avait le plus de loisir pour en acquérir , là où il y avait la nécessité d'en acquérir , là où il y avait le devoir de la répandre ; c'est-à-dire auprès des sièges épiscopaux, dans les monastères , dans les cloîtres , dans les couvents. Ainsi les couvents sont le berceau de la philosophie moderne , comme les mystères ont été celui de la philosophie grecque ; et ki scolastique est empreinte, dès son origine, d'un caractère ecclésiastique.

Maintenant que vous connaissez son origine , voyons quelle a été sa fin. La scolastique a fini quand a fini le moyen âge ; et le moyen âge à fini quand l'autorité ecclésiastique a cessé d'être tout , quand les autres pouvoirs , et en particulier le pouvoir politique , sans s'écarter de la juste déférence et de la vénération qui est toujours due à la puissance religieuse , a revendiqué et conquis son indépendance. Dès là il ne se pouvait pas que la philosophie , qui marche toujours à la suite des grands mouvements de la société , ne revendiquât aussi son indépendance et ne la conquit peu à peu. Je dis peu à peu ; car la révolution qui a fait passer la philosophie de l'état de servante de la théologie à celui de puissance indépendante , ne s'est pas accomplie en un jour ; elle a commencé dès le xv** et le xvr siècle ; mais elle a été accomplie et consommée plus tard , et la philosophie moderne n'a commencé véritablement, vous le savez, qu'à Bacon et à Descartes.

Voilà donc les deux points extrêmes connus : d'une part le siècle de Charlemagne , de l'autre celui de Bacon et de Descartes, le vnt® siècle et le xvn*. Reste à déterminer ce qui a été entre ces deux points extrêmes : rien de plus simple. Que peut-il y avoir entre le commencement et la fin d'une chose? Le milieu. Et qu'est-ce que le commencement de la scolastique? La soumission absolue de la philosophie à la théologie. Qu'est-ce ensuite que la fin de la scolastique? La fin de cette soumission et la revendication de Tindépendance de la philosophie : de là tirez le milieu de la

(I) Voyez l'ouvrage de Laiinoy, De celebrîoribus scfioiis à Carolo Magno et poslipsum fnslauratU. Paris, 1672. Plusieurs fois réimprimé.

COURS DE L HISTOIRE

soolastique , c'est-à-dire le milieu entre TaMerrissemeot et rîndépendance « c'est-à-dire une alliance dans laquelle la théologie et la philosophie se prêtent un mutuel appui. De là trois moments distincts dans la scolastique : i^ subordination absolue de la philosopliie à la théologie ; â^ alliance de la philosophie et de la théologie; 5° commencement d'une séparation, faible d'abord, mais qui peu à peu grandit , s'étend el aboutit*à la philosophie moderne.

La première époque de la scolastique n'est pas aulre chose que l'emploi de la philosophie comme forme sur le fond de la théologie chrétienne. Ainsi , pour connaître complètement cette première époque , il faudrait connaître ce qu'était alors la théologie , et ce qu'était la forme , c'est-à- dire la philosophie. Or la théologie n'est pas notre sujet ; notre seul sujet est la philosophie. Je n'entrerai donc pas dans la théologie , je ne m'occuperai que de sa forme, car là était toute la philosophie de cette époque. Mais avant tout, il importe de déterminer quelles étaient alors les ressources de la science nouvelle , les bases et les instruments de la scolastique. Messieurs, théologiquement, il y avait , avec l'autorité de l'Église et ses décisions habituelles , la tradition et les saints Pères, surtout les Pères latins , car les Pères grecs étaient peu connus hors de Constantinoplc ; et parmi les Pères latins, celui qui représentait tous les antres était saint Augustin. Maintenant , sous le rapport de la forme et de la philosophie , on ne possédait que quelques écrits médiocres, demi-littéraires et demi -philosophiques, qui renfermaient le peu de connaissances et d'éléments d'instruction qui avaient échappé à la barbarie. Ce sont les écrits de Mamert (i) , de Capella (3) , de Boêce (s) , do Cassiodore (4) , d'Isidore (s) , et de Bède le vénérable (s). Celui que Charlemagne mit à

(1) De Vienne en Datiphiné , mort vers 477 après J.-C. De guanlllate anhnœ. Souvent imprimé.

(2) Marcien Capella, fl. 474. Satxrlcon,

(5) Né en 470 ; sénateur du roi goth Tbéodoric , commente Arislote, écrit le traiié De consolatlone phHotopfùœ , dans sa prison de Pavie, d*où il ne sortît que pour être décapité.

(4) Mort en 575. De sepiem dhcfplînis,

(5) Isidore, Hispalensis , arcbevé<|ue de Sévilie, qort 630. Orfginum »eu etjrmologiarum, lib. XX.

(6) De Wirmond en Angleterre, né 673, mort 735. 0pp., Bâies, 1563. Cologne, 1013.

(7) Né à York, 7â6, mort en 804. 0pp. éd. Forsler, Ralisbonne,3 vol. in-fol. , 1773. Il eut pour élève Rhabanus Maurus, mort arcbevé(|ue de Mayeuce, 850.

(8) De prœdes ti nathne {coWeciïon de Maugin, 1. 1 , p. 103). Non aliameuephiiotophiamaliudve saplentfœ studium,

aTuxmve retiglonem,,. Quidesi depAilosophid tractarenUî verœ relig'ionit, guasumma et principalis omnium rerum causa, DeuSf ethumUUercoiilureirailonabi/Uerinvest/gatur, régulas exponere? ConficUurinde veram essephllosophiam veram reifghnem, conversimque veram rei/gionem esse veram phiiosophiam. Alain des ls\tz{j4ianus ab Insu-

la tète de cette régénération de reprit humain, Alcuin (7) , n'eut guère à sa disposition d^aintrcs maté^ riaux , avec VOrganum d'Aristote. La réputation de Charlemagne , comme ami tles lettres , était si grande dans le monde d'alors , que de Constantinople sa lui apporta , comme le présent qui pouvait le llatier davantage , VOrganum d'Aristote. Ce fat là la principale ressource de la scolastique ; et pour bien conh prendre cette première époque , il ne faut jamais séparer dans son esprit saint Augustin et VOrgamim : de là la grandeur admirable du fond théologique et b pauvreté de la forme , c'est-à-dire de la philosophie. On trouve , même alors , dans la scolastique un ordre d'idées et môme d'arguments bien supérieur à ces temps barbares ; et quand on ne sait pas quelle en est la source, on est tenté de trop admirer ces premiers essais de la philosophiedu moyen âge ; c^esl au christianisme et à saint Augustin qu'il faut rapporter son admiration. Qnaotà la forme, elle est, comme je vous Pai dit, pauvre, faible, incertaine ; et c'est là ce qui apprtient réellement au moyen âge et à la première époque de la scolastique.

Les principaux maîtres de k scolastique pendant cette époque sont , sans compter Alcuin qui en ea le point de départ , Scott Ërigène , saint Anselme de Cantorbéry , Bérenger de Tours , Lanfranc de Parie, Hildebert de Tours , Abailard et son école , t^ierre de Novarre , dit le Lombard , et Alain des Isles. Remarquez qu^ils sont tous ecclésiastiques , et que leur philosophie est toute religieuse et toute chrétienne. C'est là leur commun caractère; ils ne font tous, sous ce rapport , que commenter cette belle phrase de ScoU Érigène (s) : c II n'y a pas deux études , Tune de Is philosophie , l'autre de la religion ; hi vraie philosophie est la vraie religion, et la vraie religion est la vraie

Us ) , qui ferme celte époque de la scolastique , parle comme Scott Érigène qui la commence. Alain des Isles est uDmoioede Ciairvaux, élève de saint Bernard, mortenlâOS.Sonouvraseot intitulé: Arsfideicalholicœ ; il est dédié «lu pape Clément III. En voici Pinlrodiiction iCum nec miraculorummihîgraiiacol" lataestj necadvlncendas hœreses suffUsîat aueioriiates inducere, cum Ulas hœretici aul prorsus respuant oui pervenant^ probabilesfldeinoslrœratloneSf çuiàus perspieax fngenium vix possUresislere, studiosius adornavî, ut qui prophetiœ et evangetîoacgulescere contemnunt, humanis saltem ratfonibus inducantur^ et nùnc guasiper spéculum contemplentur guod postea demum In perfecta scientia comprehendant, Ilague hoc opus in modum artis cornpositum f definitiones , distinctiones , propositiones ordinalo successupropositasexhibet. Il est divisé en cinq livre«. I0 De uno eodemgue trlno Deo, gui est una omnium causa, 2* De mundo, degue angelorum et homtnum creatione et libero arbitrfo. 5'* De reparatione hominis lapsi. 4a De Ecctesiœ sacramentis. 5« De resurrectione et vila futuri sœcuU, it rapporte ici ces divisions parce que ce sont là I» divisions ordinaires de la métaphysique théoiogîque de celle époque.

DE LÀ PHILOSOPHIE

philosophie, i Je n'insisterai passorce point; ilest plus intéressant de vous signaler, dans cette unité si sévère, le progrès qui s'y laisse apercevoir de siècle à siècle , depuis le vni® jusqu'au xu* ; car c'est dans ce progrès que se dessinent les différents traits et roriginalilé de ces philosophes du moyen âge. S'ils sont un dans leur soumission sans borne à l'Église, ils sont divers comme hommes , comme penseurs et comme appartenant à diiïérenta temps. La philosophie n'est pour eux que la forme de la théologie ; mais cette forme se modifie et se perfectionne successivement entre leurs mains.

On peut dire que Scott Érigène (i) se distingue entre tous les autres par son érudition. 11 savait le grec, et il a traduit Denis l'Aréopagite ; et ^ comme Denis l'Aréopagite est un écrivain mystique , qui contient à peu près le mysticisme alexandrin, Scott Érigène avait puisé dans son commerce une foule d'idées alexandrines qu'il a développées dans ses deux ouvrages originaux, l'un sur la Prédeslinaiian et la Grâce, l'autre sur la Division des êtres» Ces idées , par leur analogie avec celles de saint Augustin, entrèrent facilement dans la circulation , et grossirent le trésor de la scolastique.

Le métaphysicien de cette époque est saint Anselme, né à Aoste en Piémont, prieur et abbé du Bec en Normandie , mort archevêque de Cantorbéry (i). Encore plus dévoué à l'Église que Scott Érigène, il est eu

(1) Joanoes Scolus ErigeDa, ainsi nommé parce qu'il était Irlandais, vécut à la cour de Charles le Chauve, qui le protégea ; mal vu à Rome, il retourna en Angleterre, sur Pinvitalion d'Alfred le Grand , el enseigna à Oxford , où il mourut en 886. 11 a traduit en latin Denis l'Aréopagite, Ses autres ouvrages sont : De divinâ prœdestinatione et gratta , dans la collection de Maugin, t. I, p. 103 sqq., Paris, 1650. ^oUtpl fvffsuç /itptvfioû, de Divisions naturœ, lib. V, éd. Th. Gale, Oiford, 1681. Remarquez surtout dans ce dernier ouvrage une théorie de la création ( lib. 111, p. 106 ), par l'explication du verseldesaini Jean.— Tout y est ramené à la foi : Nesciendo scUur. — Lib. 1, p. 95. Qui.,. întellectus deum non intelligîtj nec se ipsum perfecte intelUgit; gui enim inteliectus intellectum omnium intettectuum id est deum non intelligllf quomodo dici poterit se ipsum plane inieltigere, dum non intelligit intellectum^ omnium intelleetuum^adeogue nec sui ipsius ?

{% Né 1034, mort 1100. --Opp. éd. Dom. Gerberon, In-fol., aDn. 1675. Parmi une foule de petits écrits, d'oraisons , d'exhortations , et une correspondance considérable , il faut distinguer les écrits suivants : De fide trinitatis et de incarnatione verbi, — De veritate dialogus (en ire un disciple et le maître).— De lilfero arbitrio dialogus,— Concordiaprœscientiœ Dei cum libero arbitrio* — Meditationes. — Ses deux écrits principaux MuUe Monoioghim et le Proslogium.

(5) Voici une brtve 9nâ\Yiei\u Monologlum.--Prœralio,\., Qualenus auctoritatescripturœ penitus nihllpertuadere- /i/r... (D'à i lieu ri>, tout y est d*apids les Pères catholiquen, saint AiiGUsiin , et saint Augustin sur la Trinité ) . . . Quœcumque aufem iùi dixi, sub persona secum sold cogi/atione dltputantis el investigantiseaquœ prius non animadvertlstet, prolata tuni.., Quœdedeo necessarioeredimus, patet quia ea ipsa qufsfibetf si vel mediocrfs ingenii

même temps plus intellectuel : on lui a donné le' surnom du second saint Augustin , et il a laissé un grand nombre d'ouvrages qui honorent le xi« siècle. Parmi ces ouvrages, il en est deux dont je vous citerai au moins les titres, car les titres en indiquent assez Tcsprit, et révèlent déjà un progrès remarquable. L'un est un monologue où saint Anselme suppose un homme ignorant qui cherche la vérité avec les seules forces de sa raison, fiction hardie pour le temps, bien que ce ne fût qu'une fiction. C'est un antécédent faible sans doute, mais c'est un antécédent du grand ouvrage de Des* cartes , et , chose étrange, on y trouve plus d'une idée célèbre des Méditations, Il est intitulé Mimologiumseu exemplum meditandi de ratione fidei, monologue ou modèle de la manière dont on peut s'y prendre pour se rendre compte de sa foi (s). Le second ouvrage s'appelle Proslogium seu fides qwBrens itUellectum, allocution, ou la foi qui tente de se démontrer elle-même. Dans le premier écrit, saint Anselme ne se suppose pas en possession de la vérité , il la cherche ; dans le second , il se suppose en possession de la vérité , et îl essaye de la démontrer. Le nom de saint Anselme est atuché à l'argument qui de la seule idée de Dieu dérive la démonstration de son existence ; argument qui a eu des fortunes si diverses. On s'en est beaucoup inoqué au xvm* siècle ; au xvii®, il paraissait d'une rigueur invincible. Sans citer saint Anselme et le Proslogium {*) ,

fuerit, sold ratione sibimet ipsi magnâ ex parle persuadere possii. Hoc cum multis modis fieri possit , meum modum hic ponam , quem estimo cuique homlni esse aptissimum.

Ce mode, ce plan consiste à tirer toutes les vérités ihéologiques d'un seul point, Tessence de Dieu.

La diversité du beau, du grand, du bon, suppose une mesure commune, un idéal un de beauté , de bonté, de grandeur, une unité qui est Pessence de tout ce qui est |>eau, etc. — Elle doit exister, car c'est elle qui est la forme nécessaire de tout ce qui est. — L*unilé est autéiieure à la pluralité et elle est sa racine.

Est ergo aliquid unum , quod sive essentia slve natura sive substantia dicftur, optimum et maximum est et sum* mum omnium quœ sunt.

Cette unité est Dieu : de là saint Anselme tire en soixante et dix-neuf chapitres les attributs de Dieu, la création, la irinité, la relation de Thomme comme intelligence à Dieu, enfin toute la théologie.

(4) Analyse du Proslogium :

Proœmium. Pos/quam opusculum quoddam vefut exemplum meditandi de ratione fidei ^ cogentibus me precibus quorumdam fralrum , in persona alicujus tacite secum ratiocinando quœ nesciat investtgantis f edidi ; considérons iitud esse muUorum concalenatione contextum argumenlorum, cœpi mecum quœreve si forte posset inveniri unum argumentum quod nu (lo atio ad se probandum quam se solo indîgeret .,

Quel est cet atgumcnt décisif? C'est celui du Monotogium resserré.— Le plus insensé aihée, insfpiens, a dans la pensée ridée d'un bien souverain au-dessus du(|uel il n'en peut cornevoir uo autre. Or ce souverain bien ne peut exister seulement dans la pensée, car on pourrait en concevoir un plu? grand

que très-probablement il ne connaissait pas, Descaries a reproduit cet argument dans les Médilations^ lorsque , de la simple idée d'un élre parfait, il déduit la nécessité de Texistence de cet êlre , c'est-à-dire de Dieu. Enfin Leibnilz , en rapportant à saint Anselme Tbonneur de l'argument de Descartes , le reprend en sousœuvre , et le présente sous une forme à la fois plus simple et plus savante (i). Mais peut-être ne faut-il pas tant s'étonner de l'argument de saint Anselme ; car , et Leibnitz aurait dû le savoir , le fond en est dans saint Augustin , qui certainement ne l'avait pas inventé , il est dans les Alexandrins , il est dans le génie de toute grande école métaphysique et idéaliste, il est surtout dans le génie de l'idéalisme chrétien, et il était digne de saint Anselme , de Descartes et de Leibnitz de le puiser à cette source et de le répandre dans la philosophie moderne.

En négligeant , dans cette revue rapide , et Gerberl (i) , et Berenger de Tours (5) , et Lanfranc (4) de Pavie , et le cardinal Pierre Damien (5), et saint Hildebert de Tours (s) , je ne veux point tout à fait passer sous silence Abailard (1) . Le grand mérite d'Abailard est d'avoir été beaucoup plus instruit qu'on ne Tétait de son temps, et d'avoir joint l'étude deCicéron à celle de saint Augustin. Dans ce siècle de grossièreté et de pédanterie, Abailard est une sorte de bel esprit classique ; de là comme professeur ses prodigieux succès qui contribuèrent à rétablissement de l'université de Paris. Mais il n'est pas seulement remarquable par le goût, il Test aussi par la dialectique et par les progrès qu'il fit faire à la forme philosophique. Son grand ouvrage n'est plus intitulé Théologie , mais Introd notion à la Théologie, Inlroduciio (s) adTh€ologtamChri8lianam,\\b. m.

œURS DE L'HISTOIRE

A l'exemple d'Hildebert de Toars, Abailard a consacré un ouvrage particulier à la morale : Ethiea, seu liber dictus tcilo te ipsum,

Pierre le Lombard (9) , qui ferme à peu près eeik première époque, est recommandable par une sévérité de dialectique que vous ne trouveriez point dans les seolastiques qui lui sont antérieurs. Il avait cooipilé tcHis les Pères de l'Église , et il avait essayé ce qu^oo appellerait aujourd'hui une concordance des arguments qu'il avait puisés à ces différentes sources; il les avait me dans un ordre si méthodique et si commode à renseignement , qu'il a fait loi dans les écoles où il a régsé pendant plusieurs siècles.

On ne pouvait guère aller pins loin que le lombard avec le seul Organum d'Aristote. Pour aTancer , il fallait à l'esprit humain de nouveaux secours. Poar être en étal de sortir de la profonde humilité où elle s'était jusque-là renfermée , il fallait que la phîloiophie , c'est-à-dire la forme de la théologie, devint plut parfaite ; car tant que la forme était trop défectueuM, elle était nécessairement subordonnée à un fonds aosa grand , aussi riche , aussi puissant que celai de b foi chrétienne. 11 fallait donc qu'elle sortit de Félal d'imperfection où l'avait laissée Pierre le Lombard ; et efie en sortit , grâce à Tintroduclion des ouTrages dWmtote dans TEurope occidentale.

Une grande nation , les Arabes , après avoir soumis une partie de l'Afrique et de l'Asie , étaient passés es Europe , en Espagne ; là , ils avaient fondé un empire qui peu à peu s^élait civilisé ; et peu à peu encore cette civilisation avait porté ses fruits , elle avait eu sa philosophie. Quelle pouvait être cette philosophie ? Celle d'un peuple à la fois africain et asiatique. Ce peuple

encore. Oo ne le peut , donc ce souverain bien existe hors de la pensée, donc Dieu existe. — Le Proslogium se compose de vingt-six petits chapitres; il a pour texte ce passage: Dix'tt fnsipiens in corde suo, non est deus. Un moine de M.irmoutiers, Gaunir.on, combattit rargtimcnl de saint Anselme dans un petit écrit sous ce titre : Liber pro insipiente. kn%e\me y répondit dans son Liber apologe Vous contra Gaunillonem.

(1) Lettre à Bierling, correspondance de Korlhold, vol. IV, pag. 3, SvfTechset sic argumentari : £ns ex cujus essentiâ seguitur existentia, si est possible, id est, si habet essentiam, existit Est axloma identicum, demonslralione non indigens. Jtgui Deus est ens, ex cujus essentiâ seguitur ipsius existentia. Est definitio. Ergo Deus, si est possîbitis, existit {per ipsius conceptus necessitatem.) Ita vides guomodo argumentum reducatur ad syllogismum guemdam primitivum cujus prœmissœ sunt ax/oma identicum et definitio ^guœ prœmissœ nultam amplius probationem cupiunt,^Méme volume, page 359, lettre française : «Si rétrede soi est imposbible (xi nultam habeat essentiam)^ tous les êtres par autrui sont impossibles de même, parce quMIs ne sont pas Tétre en soi ; ainsi rien ne saurait exister. Donc si i^étre nécessaire n^esl point ; il n'y a point d*ôlre possible. »

(2) Depuis pape sous le nom de Sylvestre 11 , né en Auvergne, 099, m. 1003. II a laissé un traité de dialeciique

intitulé : De rationali et rcUione uti , dans le T/kesaw. anecdot. PeziL T. I, p. 146.

(3i Mort en 1088.

(4) Mort archevêque de Caniorbéry en 1089.

(5) De Ravenne,*mort en 1079.

(6) Mort vers 1134. A laissé deux onvraset : Traelatus philosophicus et Moralis philosoplua»

(7) Né à Palais, près Nantes, 1079.

(8) Il-paralt que Toriginalité de sa théologie consistait surtout en ce quMl donnait pour loi à la volonté de Dieu les attributs mêmes qui sont inhérents à Dieu , comme la jastice. la bonté, etc., identifiant ainsi la volonté et la nécessité dans la nature divine. C'est là surtout ce qui lui attira, avec la réfutation de Robert de Palieyn, proresseur à Puniversité d'Oxford, depuis cardinal et chancelier de PÉgiise romaine, les censures plus que sévères de saint Bernard. Toute récoled'.Abatlard se distingue et par un goût plus épuré et par la hardiesse. Ainsi Jean de Salisbury, mort en 1180, est un littérateur que blesse déjà la grossièreté des études de son temps : PoUcraticuSf seu de nugis curicUium et vestigiis phiiosophorum, lib. Vin. Aniaury de Chartres, mort en 1309, ainsi que soo élève David de Dinant, continuèrent Técolc d'Abailard.

(9) De Novare , professeur de théolosie à Paria , mort en 1164. Theologke Chrlslianœ sententiarum^ iiv. IV. De là son surnom de Magister sententiarum.

DE LA raiLOSOPHIE.

avaîi trouvé partout , sur les côtes de la Méditerranée, le mysticisme alexandrin et Àrislote ; et rien n'allait mieux à son génie : car remarquez bien que Fespril asiatique se compose de deux éléments : Texallation mystique et une subtilité excessive. C'est précisément ce qu'il faut pour admirer à la fois Aristole et les Alexandrins. De là le caractère exallé et subtil de la philosopliie arabe, dont les représentants les plus célèbres sont Avicenne ( i), Algazel (t) el Averroès (s). Les cliréliens , de loin en loin , allaient étudier dans les écoles d'Espagne. Gerbert d'Aurillac , devenu pape sous le nom de Sylvestre 11, avait étudié à Cordoue et à Séville. et il en avait , au x« siècle , rapporté les chiffres arabes et une plus grande connaissance de la philosophie d'Aristote , qu'il avait répandue dans les couvents et les monastères qu'il avait institués à Aurillac sa patrie , à Reims , à Tours , à Sens , à Bobbio. Mais c'étaient surtout les juifs qui , admis plus facilement que les chrétiens aux écoles des Arabes , y puisèrent des connaissances métaphysiques, naturelles et médicales supérieures à celles de l'Occident; ils traduisirent en hébreu les philosophes arabes , et ces traductions devinrent le lien de l'Asie et de l'Occident ; car, comme l'hébreu était beaucoup plus connu , non-seulement que l'arabe , mais que le grec , parce qu'il était plus nécessaire, la philosophie arabe traduite en hébreu fut bientôt traduite en latin et se répandit en Europe. liCs juifs ont été , k cette époque , si l'on peut s'exprimer ainsi , des espèces de courtiers philosophiques entre l'Espagne el l'Occident ; eux-mêmes ont produit quelques philosophes distingués, entre autres Moses Maimonides («). Vous jugez quelle fermentation nouvelle s'alluma au milieu des monastères de l'Europe , lorsque des traductions d' Avicenne , d' Averroès et de tous les ouvrages d'Aristote y pénétrèrent. H y a dans Avicenne et dans Averroès beaucoup de physique, d'astronomie , de chimie sous le nom d'alchimie, sciences alors bien défectueuses sans doute ,'mais qui mirent <lans la circulation de nouveaux et abondants matériaux pour la pensée. Enfin l'importation de la vraie logique d'Aristote, en perfectionnant l'art de raisonner et la forme philosophique , sema en Europe le germe d'une véritable révolution intellectuelle. C'est ainsi que s'est formée la seconde époque de la scolastique.

Ç^a été longtemps le lieu commun obligé de la philosophie moderne de déplorer que la philosophie de

(1) Né à Bocbara, vers 080, mort en 1036.

(3) De Tus, mort en 11S7.

(ô) Né à Cordoue, mort à Maroc, eo 1206.

(4j Né à Cordoue en 1139, mort en 1205. Commeolc Moïse avec Arislote.

(5j Je dois au moins signaler ici d^aulres hommes didiogués coDiemporains d*Aibert. Aieiandre de Ha\e» ^ jiietiui , ainu oommé du nom d*un cloître du comié deGlocesler, professeur de théologie à Paris, mort en 1345. Summa universœ theo-

cous». — TOME I.

rOccident ait été pendant plusieurs siècles sous le joug d'Aristote; et ce lieu commun dure encore. Gela prouve seulement que nous sommes encore bien peu avancés dans la vraie science de l'histoire. D'abord comme on ne possédait alors qu'Aristote, et que Platon était presque inconnu , on n'avait pas le choix entre Aristote el Platon. Ensuite , si on eût connu Platon , on l'eût inévitablement repoussé; car jugez ce que serait devenu le principe de l'autorité avec la dialectique et l'induction de Platon el de Socrale? L'induction platonicienne eût infailliblement décomposé les dogmes. La philosophie de Platon était sans doute , dans le fond, plus d'accord avec la doctrine ecclésiastique ; mais quant à la forme , elle était si originale, si indépendante , elle provoquait tellement à la liberté de penser, qu'elle eût été inadmissible si elle eûlété connue. La philosophie d'Aristote eut donc cet immense avantage de se faire admettre, ce qui était la condition sine gu4 non pour être utile. Enfin , et c'est là le point décisif, elle perfectionna la seule chose dont on pût et dont il fallût s'occuper alors, savoir la forme. A parler rigoureusement , il n'y a pas de philosophie dans la scolastique , car la philosophie y est condamnée à n'être qu'un simple moyen , une simple forme de la théologie. Mais dans cet état de choses , tout ce qui améliorait cette forme améliorait la philosophie , et puisque l'introduction de b logique péripatéticienne a beaucoup et rapidement amélioré la forme tliéologique, j'en conclus qu'elle a servi la philosophie , et que la domination d'Aristote a été un puissant moyen de progrès pour l'esprit humain. L'esprit humain, messieurs, avance sans cesse , tanlét par une voie , tantôt par une autre. Ce qui , dans un temps , lui est obstacle, le sert dans un autre temps. Ici , par exemple , la forme théor logique représentait le côté libre de l'esprit humain « et c'est la logique d'Aristote qui , au xu® siècle, dans notre Occident , a produit ce second âge de la scolastique , pendant lequel on voit la philosophie arriver peu à peu à une assez grande puissance pour traiter avec la théologie presque d'égal à égal , et pour lui prêter sa forme , à la condition que la théologie voudra bien lui faire une certaine part d'indépendance.

Trois hommes supérieurs représentent cette seconde époque : Albert le Grand , saint Thomas-d'Aquin et Duns Scott. Albert de Bollstœdt (5) , né à Lavingen , en Souabe, est un dominicain qui fut tour à tour pro-

logiœ. — Guillaume d^Auvergne, évéque de Paris, mort en 1940. De Veo, universo et anima. Déjà quelques prolégomènes sur la vérité.— Vincent de Beauvais, dominicain, précepteur de saint Louis, mort en 1364. Compilation sous le nom de Spéculum doctrinale, naturale, hitiorlale. Division des sciences et leur fin: 1» la partie théorélique, comprenant: théologie, physique, mathématiques ; 3' la partie pratique , comprenant : monastique (morale individuelle), économique, politique ; S"» arts mécaniques ; 4» logique.

COURS DE L'HISTOIRE

fessenr de théologie à Paris, k Ratisbonne , à Hildesheim, à Cologne, et qui, nommé évéque de Ratisbonne en Iâ60, quitta bientôt son évèché pour se livrer exclusivement à ses études à Cologne, dans un couvent de son ordre. 11 est douteux qu'il sût Tarabe ; il est certain qu'il savait Thébreu et le grec , et il a beaucoup puisé dans toutes les sources nouvelles qui commençaient à se répandre en Europe. Son principal mérite est un mérite d'érudit et de savant. Albert s'occupait à la fois de théologie , de morale , de politique, de mathématiques, de physique, d'alchimie, de magie. 11 passait de son temps , autour de Cologne , pour un magicien. Albert a été appelé le Grand par ses contemporains, et je suis loin de m^opposer à ce titre. Cependant la lecture , il est vrai , fort superficielle que j'ai faite de ses nombreux écrits (i) , me porterait assez à croire , sauf erreur, que c'est plutôt un compilateur infatigable , et granfl par là pour son siècle , qu'un penseur original. Il me fait Teflet d'un érudit et d'un savant allemand du xni^ siècle.

Saint Thomas-d*Aquin est un tout autre homme. Il était né riche et d'une famille illustre (s), qui naturellement voulait le mettre dans le monde et dans les emplois. Il s'y refusa , et entra d'assez bonne heure dans l'ordre des dominicains, afin de ne s'occuper que de philosophie. 11 porta dans son ordre le même désintéressement ; il y refusa constamment toutes les dignités, et ne voulut être que professeur ; mais il fut un professeur incomparable ; aussi fut-il appelé Doctor Angelicus, l'Ange de l'École. Il était moins érudit que son prédécesseur , Albert le Grand ; mais il comprenait tonte l'importance des philosophes arabes et grecs; il encouragea puissamment la traduction de leurs ouvrages , et l'Europe lui doit infiniment pour toutes les traductions qu'il a fait faire. 11 était aussi moins savant qu'Albert, et il n'a pas réuni , comme lui , dans une grande encyclopédie toutes les connaissances de son

(1)A1ber(iMasai|0pp. éd.P.jAmmy, Lyon, 91 v.in-f., 1651 .

(2) A Aquino, près Naples , en 1335, éludia sous Alb«rt à Paris et à Cologne, mort en 1S34, canonisé en 1323. 0pp. éd. de Rome, 18 vol. in- fol.; celle de Paris, 33 vol. In-fol.; celle de Venise, 30 vol. în-4*.

(3) En voici quelques pensées qui trahissent le métapfaysicien supérieur : Summa theol., Quœst. ir, art, \,Etiam gui negal verltatem esse, concedii ver} latent esse; si enîm Veritas non est , non verum et non esse veritatem,., Sed enim deus est Ipsa verltas ; ergo veritatem esse verum est. — Vertu comme moyen de foi et de science : Summa theot.f pars, 1, q, 83, art. A. Qualis unusgulsçue, talia intetligit et talis finis videtur eidem.

(4) Né d Dunslon en Noribumberland, selon d''au(re8 à Dims en Irlande, vers 1375, m. 1808. — 0pp. éd. Waddiog, Lugd., 19 vol. în-fol., 1630. — Ses principaux écrits sont : une Exposition de plusieurs ouvrages d*Aristote ; Commentaire sur Pierre te Lombard; Quodtlbeta.

(5) Je citerai quelques passages de son Commentaire sar le Maître des Sentences, Il distingue deui ordres d'idées, celui

temps. Si Albert est plus physicien qae saint ThoBias . saint Thomas est plus métaphysicien et mrtoat pl« moraliste. Mais il ne tomba pas dans l'ascélMine, coone son compatriote, Jean de Fidanza , aatremeDl appelé saint Bonaventure , qui ramena presque la théologie au mysticisme , ce qui le fit appeler Doeiùr Sérafhieus, le Docteur séraphique. Saint Thomas d\4qDio resta toujours fidèle à l'esprit philosophique, et le transporta dans la morale. De là sa Somme ( Somma Tktologiœ)^ qui est un des grands monuments de TespHt humain au moyen âge , et qui comprend , avec uoe haute métaphysique , un système entier de morale , H même de politique, et cette politique, messieurs, n'eu pas du tout servile. Entre autres choses, vous y trouTerez une défense des juifs qu'on persécutait alors, etqoi étaient si utiles non-seulement au commerce, mais à la science. Il ne pouvait pas rêver Tégalité civile de m» jours ; mais, comme chrétien, il recommandait Hmmanité à leur égard , même comme moyen politique. Saial Thomas (3) est particulièrement un grand moraliste.

L'Anglais Duns Scott (4) ne ressemble ni à Tan m à Tautre. Moins érudit qu'Albert, il est plus savant, et surtout mieux savant. Lui aussi s'occupa de physique ; mais déjà, sans y faire de découvertes, il s'eaoccupa d'une manière plus régulière; et Wadding, son biographe , assure qu'il était si avancé dans lo mathématiques, que de son temps il y avait trèa-peu de personnes qui pussent entendre les oavrages de ee genre. Il avait fait un petit traité d'astronomie et d'optique. Moins moraliste que saint Thomas , il est plat dialecticien ; son mérite particulier est d'avoir porté dans la philosophie une fermeté , une sagacité et une précision jusque-là inconnues. Aussi, a-t-il été nommé par ses contemporains non pas ]>octeor séraphique, ni Docteur angélique, mais Docteur subtil , Doctor Suhiilù. C'était un dialecticien et on analyste (s). «

des idées sensibles, et cetni des Idées nécessaires et absolues. Le premier ordre de vérités ne peut être certain et infaillible, l» parce que le monde sensible auquel il est emprunté est laimême cbange.int ; 2o parce que Tespril de Tbomme qui les forme est aussi changeant, etc. : donc la science certaine oe peut venir de rien de perçu par les sens, quoique Pesprit de Pbomme l'ait épuré (Quantumeungue per intetfeeium depuratum fuerlt). Toute science est dans les idées absolues. — Dieu , idea divina , n*est pas »\}ctçu dircctenaent par rhomme,mais indirectement, non radio direeto sed reflexo. Cette pensée de Scolt rappelle la phrase célèbre de Bacoo, Aff Augm. scient. Perçu Ht natura intettectum nastntm radh direeto, Deus autempropter médium inœgucUe radio tantum refracto; ipse vero homo sibimetipsl monstratur et exhibetur radio reflexo. — Relativement aux vérités nécessaires, la sensation en est Poccasion el non U cause; elles reposent sur la vertu de Pesprit qui les forme. Quantum est ad notWam verltatum necessariarum intellectus,non kabet sensus pro causa sed tantum pro occasions. Inteiiectus eguidem non potest habere notitiam simpticem nisf accep-

D£ LA PHILOSOPHIE

Tels sont les trois hommes qui oot életé la forme tbéologiqae, c'esi-à-dire la seule philosophie d'alors, à une haotear telle qu'arrivée là , elle ne pouvait pas ne pas se détacher du fond auquel elle avait été subordonnée , et commeocer une carrière indépendante. Le dernier résultat , le trait caractérisiique de cette seconde époque de la scolastique , est un projet qui avorta , mais qui fut un moment mis en avant , celui, devinez-le , de canoniser Aristole comme le philosophe par excellence , ce même Arislote , messieurs , qu'à la fin de la première époque, le concile de Paris, en 4210, avait proscrit. Cest ainsi que nous entrons dans la troisième et dernière époque de la scolastique. Reconnaissons où nous en sommes.

Dans la première époque peu de dispuies, et aucune qui soit véritablement philosophique ; dans la seconde, un peu plus de disputes entre saint Thomas et Duns Scott , sur divers poinU de théologie (i) , qui sont aussi de graves questions philosophiques. De là deux écoles , savoir, Técole des thomistes et Técole des scotlistes. Or, à quel ordre appartenaient Scott et saint Thomas ? La question des ordres , messieurs, est une question importante au moyen âge , beaucoup plus importante que celle de la nationalité; car là où domine Tunité de TÉglise, les individualités nationales, sans s'effacer entièrement, s'affaiblissent. La grande affaire est donc celle des ordres , d'autant plus qu'une fois qu*un ordre a adopté une tendance quelconque , il la garde longtemps; et l'histoire des ordres religieux et savants du moyen âge ne renferme pas moins que l'histoire de l'esprit humain à cette époque. Saint Thomas appartenait à l'ordre célèbre des dominicains, Duns Scott à celui des franciscains. Je ne veux pas précisément assurer que l'ordre des dominicains représente l'idéalisme théologique du moyen âge , el l'ordre des franciscains le peu d'empirisme qu'il y avait alors : la distinction serait trop absolue. Mais je remarque que Duns Scott, et en général tous les sëottistes, ont été franciscains, et saint Thomas et tous les thomistes,

tant a tenttàw, We tamen accepta potes t simpticfa com^ ponere virtute sua, et si ex rationê tatlum simptfclum fit eompiexio evidenter vera , intetieetus virtute propria assenûet ittl comptexioni ut verœ, non virtute sensuum ^ g}iibus accîpit ierminos tantummodo exterius , verbi gratia per vlsum aut audltum; non enfm termlnis assentUurut vMs et auditîs externis, sed ob rathnem eorum perspeetam, ~ Statur in slmptici experientla çuod Ha sit, çuiquidem modus sciendi est uttimus, seu infimusgradus cognltionis scientificœ.-'Cum sensus externl non cognoscantactus suas proprlos , qulppe cum née v'isus nec auditus se ipsum percipiat, necesse erat ut prœter sensus exteriores esset sensus guidant interior communes quo tentiamusnos videre, audire, etc. ; hic sensus eommunls tfstunus.^De trèf-belles cboaes sur ia voioolé Hbre. Jf^otuntoti,in quantum est ttbera, essentlate est, 1<> ut etlam <luando producit vette , non repugnel eldem oppositum

dominicains. Je remarque encore que c^est surtout des sëottistes et de l'ordre des franciscains que sont sortis successivement, pendant près d'un siècle , ceux qui, à l'aide de l'esprit d'analyse et quelques connaissances physiques , ont le plus hàié et favorisé la séparation de la philosophie d'avec la théologie. Le fait est incontestable ; et ce n'est pas un fait moins incontestable , qu'en même temps qu'il est sorti de l'école des scottistes et des franciscains une foule de novateurs, les thomistes et les dominicains ont surtout produit la milice qui a défendu opiniâtrement la théologie scolastique. Il ne faut pas oublier que plus tard tout l'ordre des jésuites qui s'op|H>sa au progrès de l'esprit nouveau , était intimement allié aux dominicains.

Deux hommes bien différents , mais tous deux supé* rieurs dans leur genre , marquent les premiers moments de la troisième époque de la scolastique; je veux parler de Raymond Lulle et de Roger Bacon. Tons deux sont franciscains. Raymond Lulle est un Majorquin , né à Palma , petite ville de l'Ile de Majorque (») , entre l'Espagne et l'Afrique. C'est un esprit espagnol , arabesque , africain , asiatique , exalté et mystique , doetwr illuminatus ^ et en même temps trèssubtil , magnuê invenlor artis. Entraîné par une imagination inquièie, il passa sa vie à courir le monde; sa jeunesse avait été licencieuse , dit-on ; sa maturité a été turbulente , sa fin déplorable , mais honorable ; il périt dans une traversée revenant d'Afrique délivrer des chrétiens captifs , ce qui le At regarder comme un saint et un martyr (s) , quelque ses opinions lui aient attiré les censures canoniques. Il alla chercher des querelles d'un bout de l'Europe à l'autre ; c'est une espèce d'aventurier philosophe. Son mysticisme cabalistique est emprunté aux Arabes; mais il y a plus d'originalité dans sa dialectique. Raymond Lulle inventa sous le titre d'Art universel , Ars universalis, une espèce de machine dialectique , où toutes les idées de genre étaient distribuées et classées; de sorte qu'on pouvait se procurer, à volonté, dans telle ou telle case,

vette; S» ut bonltas atlqua okiectl eognita non cause t necessarlo assensum voluntatis^ cum votuntas libéra assentlt tam bono majori quam etktm minorl; S» ut votuntatis causa sit ipsa votuntas, — La booté de la volonté humaine est sa conformilé à celle de Dieu.

(1) Saint Thomas , (ont en admettant la liberté de Dieu , était plut frappé de son iotelligence , de sa bonté et des lois qui dérivent de sa nature ; c'est sur la nature de Dieu , et non sur sa volonté, qu'il fondait le bien, la création , etc. Au contraire , Duns Scott dérivait la loi morale de la volonté propre de Dieu : f^ofuntas Del absotuta summa est tex. Création libre, non nécessaire. Scott ramène tout à la volonté de Dieu et à la révélation.

(2) Né en 1344, m. 1315. 0pp. éd. Saizinger, Mogunt., 1713-42, 10 vol. io-fol.

(3) Jacob. Gttsterer, de Raymundo Lutiio , in actis , SS. Antw., t. v, p. G97.

COURS DE L'HISTOIRE

dans tel oa tel cercle (i) , tel ou tel principe. Raymond LuUe , malgré cea ridiculea , a fait sensation dans son temps et a eu son importance.

Le franciscain Roger Bacon a eu aussi une destinée bien malheureuse avec un bien autre mérite. Roger Bacon (s) , élève de Scott , puisa dans les écrits et dans renseignement de son maître le goût de la physique , de Foptique et de Tastronomie. Il appela ses contemporains à rétude des sciences naturelles et à celle des langues. Vous connaissez sa vie ; vous savez que tant que Clément IV vécut , il s'honora en protégeant un homme de génie né trois siècles trop tôt ; mais qu'aussitôt que cet excellent pontife fut mort, Taulorité ecclésiastique poursuivit Roger. Il fut enfermé comme sorcier, doclor mirabilis , dans un cachot pendant longues années, par ordre du général franciscain. Les franciscains persécutèrent Roger Bacon; mais enfin ils Tavaient produit.

Ce ne sont là que les débuts de la troisième époque de la scolastique. Partout commençait à se faire jour un mouvement d'indépendance. Celte indépendance devait se marquer aussi en philosophie , et elle y a produit peu à peu la séparation de la philosophie d'avec la théologie par l'affaiblissement et la destruction de la scolastique. Comment ce grand événement a-t-il eu lieu ? Comment la guerre s'est-elle déclarée entre la forme et le fond, entre la philosophie et la théologie , qui jusqu'alors avaient vécu en si parfaite harmonie , et quel a été le champ de bataille ? C'est , messieurs , la vieille querelle des nominalistes et des réalistes.

Au IX* siècle , un peu après Scott Érigène et du temps de saint Anselme, à l'occasion d'un passage de rintroduction de Porphyre à VOrganum d'Âristote sur les diverses opinions des platoniciens et des péripatéticiens relativement aux idées de rapport, un chanoine de Compiègne , nommé Rousselin , ou plus élégamment Roscelin , Roscelinus , prétendit que les idées générales ne sont que de simples abstractions que l'esprit se forme parla comparaison d'un certain nombre d'individus qu'il ramène à une idée commune; il prétendit que cette idée commune n'a pas d'existence hors de l'esprit qui la conçoit ,* il paraît même qu'il avait été jusqu'à dire que les idées générales ne sont que des mots, flcUus vods. C'était alors un paradoxe redoutable. En effet , si toute idée générale n'est qu'un mot , il suit qu'il n'y a de réalité que dans les particularités , et alors beaucoup d'unités peuvent paraître de simples abstractions; entre autres, l'unité par excellence,

ri) Voyez la figure de cet ors universcUis , dans Brucker, t. VI , p. 1355.

{i) Né à Ilcbester en 1314, enseigna à Oxford en 1240, mourut en 1292. — Opui majui de rettauratione se/eniiai^m, adpap, Clemenl, J^. Ed. Jebb. Loodin., 1735,

l'unité qui fait le fond de la très-sainte Trinité, se treove en péril ; il n'y a plus de réel que la Trinilé fonniH trois personnes et n'aboutissant qu'aune unité nominak. à un simple signe représentant le rapport d^ trois. Je ne dis pas que Roscelin eût tiré ces conséquen^i, je ne le crois pas ; mais ces conséquences ponvaiest découler directement ou indirectement de ses principes, et l'orthodoxie d'alors foudroya le pauvre chanoiae de Compiègne. Il fut mandé au concile de Soissoai, en 1092 ; il se rétracta, melu moriis, dit saint Anselof, qui écrivit contre lui un traité de l'unité dans la Trinité. Philippe de Champeaux (s) , se jetant à Faotn extrémité , soutint que les idées générales sont si kâ d'être de purs noms , des entités nominales , que ee sont les seules entités qui existent ; et que les iodividus dans lesquels on a voulu résoudre les idée^ générales n'ont eux-mêmes d'existence que par kor rapport aux universaux. Par exemple, disait-il, ce qui existe, c'est l'humanité dont tous les hommes ne fooi que des fragments et des parties. Abailard, tans tomber dans le nominalisme de Roscelin, et tout en préleadaiit qu'assurément il y a de la réalité dans les idées générales, ne convint pas avec Philippe de Champeaux qa*ii n'y a de réalité que là, et il admit que les particularités ont aussi leur réalité propre. Il prit un paru internédiaire, et par conséquent, comme cela arrive toujoar», il ne satisfit personne, et mécontenta son maître, l'altier Philippe de Chaispeaux. La querelle en reiU là. Le réalisme triompha ; et il ne fut plus guère question de cette dispute pendan t la deuxième époque de la scolastique. Duns Scott , ainsi que saint Tbouiasd'Aquin, d'ailleurs si opposés, conviennent tous é&n que la réalité est dans les idées générales.

Mais au commencement du xive siècle , un élève de Duns Scott, un Anglais, un franciscain, reprit eo sous-œuvre l'opinion nominaliste, et recommença une polémique qui eut les plus grandes conséquences. H faut d'abord que je vous dise quel était cet Anglais. C'était un nommé Jean, d'Occam dans le comté de Surrey , d'où il fut appelé Jean d'Occam , et tout simplement Occam. Il était Scottiste et franciscain , ei enseigna avec éclat, surtout à Paris , sous Philippe le Rel C'était l'époque où les pouvoirs poliUques tendaieni à s'émanciper du pouvoir religieux. Vous connaissez les tentatives et les résistances de Philippe le Rel. Occam. quoique franciscain , se mit du côté de l'autorité politique; il écrivit pour Philippe le Rel contre les prétentions du Saint-Siège et du pape Roniface VIll. 11 écrivit aussi pour l'empereur Louis de Ravière qui

in-M, ^ Perspecitva, Francf. 1614. — Dtf seereih operibus artis et naturœ et de nuliitate maglat diaboticep, ep'ntol. Rd. F. Ro!hschol2, I. III. Theal. Chem. Norimbers (3) Mort enlise.

DE LA raiLOSOPHIE.

entrait dans la roème roDte que le roi de France, et résiliait an pape Jean XXIL Oecam diaaii à Louis : Tu me defendas gladio, ego te defendam ealamo. Défends-moi avec Tépée, je te défendrai avec ma plnme. Il fut persécuté; et comme le dit Tenneman , il mourut persécuté, mais non pas dompté, à Munich ( i), à la cour de Louis de Bavière, auprès duquel il s'était rèfogîé. Vous sentez bien qu'un tel homme , aussi hardi en politique, ne devait pas être timide en philosophie. 11 reprît doncTopinion proscrite desnominalistes^et il institua une polémique dont voici les traits principaux : Les idées générales ne peuvent avoir d'existence indépendante que dans les choses on dans Dieu. Dans les choses , il n^y a point d'idées générales ; car elles y seraient ou le tout ou la partie ; dans Dieu elles ne sont pas comme essence indépendante , mais comme simple objet de connaissance (t) ; dans l'esprit , elles ne sont pas non plus autre chose. De là la destruction de tontes les entités de la scolaslique. Après avoir attaqué les universaux , Occam s'en prit à une autre théorie célèbre , liée à la première , la théorie des espèces sensibles et intelligibles. Jusque-là , toute la scolastique avait pensé qu'entre les corps extérieurs , placés devant nous , et l'esprit de l'homme , il y a des images qui tiennent aux corps extérieurs , et en font plus ou moins partie, comme les 'E/i^A^cde Démocrite dont je vous ai eniretenu , images ou espèces sensibles qui représentent les olijets externes par la conformité qu'elles ont avec eux. De même l'esprit était supposé ne pouvoir connaître les êtres spirituels que par rinlermédiaire des espèces intelligibles. Occam détruisit la chimère de l'un et de l'autre intermédiaire, et maintint qu'il n'y a de réel que les êtres spirituels ou matériels et l'esprit de l'hoihme qui les conçoit directement. Gabriel Biel , élève d'Occam , a exposé avec beaucoup de sagacité et de clarté la théorie de son maître. Vous le voyez , messieurs , Occam renouvelait , sans le savoir, la polémique d'Arcésilas contre l'école stoïcienne; et il est dans l'Europe moderne l'antécédent de Reid et de l'école écossaise. Le résultat de toute cette polémique fut d'appeler l'attention sur les mots qui sont le vrai intermédiaire entre l'esprit et les choses , selon les nominalistes , opinion qui depuis

(1) Eo 1547. Voici la liste des ouvrases d*Occam : Logica magna; Commentaire sur quelques ouvrages d'Arisiote; divers écrits sous le nom de Quodlibeta; De îng}*essu sef enif arum.

(S) fdeœ non sunt in Deo reaiiter,,. sed„. tanquam quoddam cognitum in ipso,

(3) Essentia divina pôles l a nobis eognosci in aliquihus eonceplibus qui de deo verîftcantur, ut dum, exempli gralia, cognoscimus quid sit sapieniia , Jusiiiia, cHariios, etc.; Vcet enim M eonceptus dicanl allquid dei, nuUus tamen realiter dicit ipsum quod est deus; sed dum earemus conceptu Dei proprio {quod ipsum intuitive non videmus) atlribuimus ipsi quidquid Deo potest atlri-

a fait fortune. De là enfin cette règle générale , cet axiome d'Occam : Il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité , Entia non tunt mMltipHcanda prœter neeeteitaiem. Frustra fit per plura quod fieri poteU fer pauciora*

Voilà le bon c6té d'Occam ; ses autres mérites sont loin d*étre aussi purs. Par exemple, s'il a bien fait de démontrer qu'il n'y a pas d'aperception immédiate de Dieu , qu'on ne connaît Dieu (s) que par ses attributs, savoir, la sagesse, la bonté, la puissance, etc., on peut lui reprocher d avoir obscurci et affaibli la notion propre de l'essence de Dieu. Par suite du même esprit, au lieu de prouver l'existence de Dieu par la nécessité d'une cause première , ce qui était l'argument favori et très-solide de l'école, il préféra l'argument tiré de l'ordre du monde , comme plus accessible à l'intelligence , et il démontra Dieu , non comme créateur , mais comme conservateur. Enfin si , en thèse générale, il a bien fait de prouver que l'esprit humain n'arrive aux substances que par leurs qualités et par leurs attributs , il a eu tort d^avancer qu'il ne peut avoir aucune idée de la nature des substances. De là celte théorie d'Occam renouvelée de son maître Duns Scott : I Gomme on ne connaît Dieu que par ses attributs, de même on ne connaît Tàme que par ses qualités. On peut observer ces qualités et s'en rendre compte ; mais quant à la substance de l'àme , comme on ne la perçoit pas directement, il n'est pas aisé de dire quelle elle est; il n'est pas aisé, par exemple, de démontrer qu'elle est immortelle , car on ne peut pas même démontrer qu'elle est immatérielle. On ne peut démontrer quel (^ le Jt»&«lra(«m , l'agent qui réside sous ces qualités que nous connaissons ; c'est peut-être un agent naturel et matériel. La foi seule est ici de mise (4). > C'est là, messieurs, l'antécédent de la phrase si célèbre de Locke. Mais rien de plus faux que tout ce raisonnement. En effet, s'il n'y a pas de substance sans attributs , précisément par cela même , étant donné un attribut d'un certain caractère, est inévitablement exclue une substance d'une nature opposée au caractère de cet attribut ; étant donnée la pensée comme attribut fondamental, par là une substance de la pensée étendue et matérielle est exclue. J'insiste là-dessus ,

but, eosque eonceptus prœdhamus, non pro se , sed pro Deo^ etc.

(4) Diins Scott, lit). Il, Quœst, i, num. 3. Cœterum via naturali demonslrari nequit quod anima humana sit immorlaliSf quippe cum demonslrari nequit quod ipsa non subsit alicui agentl naturati, quantum adesse vet non esse, — Occam, Quodlibeta, 1,q. 10. Quod Ula forma sit immateriatis, incorruptibilis ac indivisibilis non potest demonslrari nec per experienliam sciri, Bxperimur enim quod inlelligimus et votumus et nolumus et similes aclus in nobis habemus; sed quod itla sint e forma immateriali et incorruptibili non experimur, et omnis ratio ad hujus probationem assumpla assumit aliquod dubium.

parce qu'il ne seraîl pas impossible que, soas un faux air de méthode et de circonspection, la philosophie moderne, qui n'est pas très-loin du nominalisme, ne prétendit aussi que la question des substances et par conséquent celle du principe matériel ou immatériel des phénomènes de la pensée est sans importance, et que ce qui importe uniquement est Tobserration des phénomènes. Oui, sans doute, Tobservation des phénomènes intellectuels importe, mais c'est elle précisément qui, bien dirigée et nous donnant des phénomènes d'un certain caractère, nous impose une substance d'une nature anal(^ue. Une autre théorie de Scott et d'Occam, moins séduisante, et qui pourtant a encore aujourd'hui de nombreux partisans et se ratuche à l'esprit général du nominalisme, est la théorie qui fait reposer la morale non sur la nature de Dieu , ce qui serait trèsvrai ontologiqnement , mais sur sa volonté (t) , ce qui détruit à la fois et la morale et Dieu même.

Tout ce que je viens de vous dire vous montre assez, messieurs, qu'il y avait plus ou moins de sensualisme dans l'école d'Occam, et c'est où j'en voulais venir. Certes , ce n'est pas là le sensualisme déclaré et conséquent, tel que nous l'avons vu dans les écoles indépendantes de la Grèce , mais c'est bien le sensualisme tel qu'il pouvait être à la fin de la scolastique , sous l'in fluence d'une autorité déjà contestée , mais non pas ébranlée. De là une école dont le caractère commun est le dédain de la méthode et des entités de la scolastique, et le goût de l'analyse et des sciences physiques.

Ne croyez pas que les anciennes écoles sommeillassent pendant que l'esprit d'indépendance s'éveillait de toutes parts sous les auspices d'Occam. Les thomistes et plusieurs scottistes, réunis en tant que réalistes contre le nouveau nominalisme , loi firent une longue guerre. Dans l'école réaliste, il faut citer principalement Henri Goethals (s) , de Mude , près Gand , Doetor iolemnis; Walter burleygh , Doelorplanut et p«rjpteiiu# (s) , Thomas de Bradwardine, mathématicien, mort archevêque de Cantorbéry («); Thomas de Strasbourg , prieur général de l'ordre des ermites

(1) Occ, 11. q. 19. Ea est boni el ma/1 moraHs natura, ut, cum a tlberrfma Del voiuntaie sancHa tît et de/lnUa, ad eadem facile possit emoveri et refiffi, adeo ut mutata ea voluntate, quod sanctum etjustum est possît evadere injustum,

(9) Hroricuf GanrlaveDsis, professeur à Paris, mort en 19U3 , allribue aui idées une eiistencc indépendante même de i'inteilîgeDce dïTine. Selon lui, louie connaissance acquise par la simple voie naturelle est douteuse.

(S) Professeur à Paris et à Oiford, moit en 1347, compila les vies des philosophes.

(4) En 1329. — De causa Dei eonlra Peiagium,

(5) Mon en 1557.

(6) Fondateur de Puniversité d'UeydelIierf, mort en 1396.

(7) Voici les noms des plus célèbres nom inalistes ;

COURS DE L'HISTOIRE

de saint Augustia (s) ; Ihrsile d'Iogheo » dis In^

nuHs (s), ils atuquèrent la doctrine d'Occam sous le rapport théologique et sous le rapport philosophique. Comme théologiens, ils accusèrent directenieni Occam de pélagianisme. Parmi leurs arguments philosophiques; je choisirai les trois suivants : i® 11 est telleraeoi vrai qu'il y a des idées générales réelles , Uwt à fait distinctes des idées particulières auxquelles oo veut ks réduire en les décomposant, que la nature à laquelle en appelle sans cesse Técole nominaliste, se joue dei espèces, et conserve les genres. Tout genre représente une unité réelle. Et c'est là encore, messieurs, le point de départ d'une grande école naturaliste de notre siècle, qni se fonde sur Tunité de composition de chaque genre, et par là explique les ressemblances des iodividus, au lieu de faire des genres de simples abstractions dont toute la réalité est dans les individus , différents ou semblables; ^ les lois humaines font comme la nature ; elles négligent les individus et Des'occupest que des genres ; donc les Iws humaines reconnaisseot qu'il n^y a pas seulement des ressemblances dans Veêpèce humaine, mais un fond identique; Z^ nous cherchons le bonheur dans les différents iMens de ce monde; mais tous sont relatifs, tous variables, tous insuffisants ; et nous ne pouvons pas ne pas nous élever de ces biens particuliers à un bien général qui n'est pas la réunion de tous les biens particuliers , mais qui leur est supérieur à tous , qui est meilleur qu'eux tous, et qui est pour nous le souverain bien , Tonité même du bien. Nos désirs dépassent le particulier et le variable , donc l'absolu et le général existe.

Tous ces arguments trouvaient des réponses plus ou moins solides dans l'école nominaliste (t). Je n'in* sisterai pas , je me tontente de remarquer que cette polémique représente assez bien la lutte de l'enapirisme et de l'idéalisme. Elle fut soutenue des deux côtés avec beaucoup de Ulent et d'habileté, et compuit dans les deux partis des noms très-recommandables ; elle dora près d'un siècle. Elle ne pouvait engendrer autre chose que le scepticisme. Mais quel scepticisme pouvait-il y avoir au moyen âge? L'esprit humain n'était pas

Durand de Saint-Pourçain , évéque de Meaux , m. en 1S3S, Doetor résolu tissimus,

Jean Buridan, professeur à Paris, perfectionna la logiqoe; grand partisan du lllire arl)itre, m. 1358.

Robert Uolcoi, général de Tordre des Auguslins, m. 1349.

Grégoire de Riniini, m. 1858.

Henri de Hesse, mattiématicien el astronome, m. 1397.

Mathieu de Crochove, m. 1410.

Pierre d^AilIy, chancelier de Tuniverslié de Paris, cardinal^ m. 1435.

Gabriel Blel, élève d'Occam, professeur à Tubingen, m 1 495.

Raymond de Sébunde, professeur à Toulouse ea 1436. — Selon lui, il y a deux livres où Thomme puise ses connaissances, la nature el la révélation ; le premier lui sembUil plus clair que le second. Voyex Montaigne.

m: la philosophie.

encore arrivé à ce degré d^indépendance de pouvoir mettre en question le fond lui-même , c'estrà-dire la théologie ; le scepticisme ne pouvait donc tomber que sur la forme , c'est-à-dire sur la philosophie scolastique, et aussi il Ta complètement détruite. De là le profond décri de la scolastique auprès de tous les bons esprits do XV* siècle , et de là encore la formation d'un nouveau système, de ce système que nous avons vu jusqu'ici sortir, ap^^s le scepticisme, de la lutte du sensualisme cl de Tidéalisme , je veux parler du mysticisme.

Sans doute , au moyen âge , et sous le règne de la théologie chrétienne , le mysticisme était fort naturel à Tesprit humain. Il y en avait eu toujours un peu depuis Scott Érigène , jusqu'au xiv* siècle. Ainsi , au xi« siècle , saint Bernard et Hugues de St-Yictor (i) iudinent au mysticisme; au xii*, Jean de Fidanza, saint Bonaventure , le Docteur séraphique (s), Doetor seraphietu, est assurément plus ascétique que pratique, et on pourrait le ranger parmi les mystiques. Ses deux grands ouvrages s^appellent : l'un , toutes les sciences rnmenées à la théologie , Reduetio artium ad theologiam ; Tautre , /tmeraniimmetilû adDeum itinéraire de l'âme vers Dieu. Mais ce mysticisme avait été indécis et sans caractère systématique. Au xiv* siècle , des débats ardents du nominalisroe et du réalisme sort un mysticisme qui , se séparant de tous les autres systèmes , acquiert ainsi la conscience de lui-même , s'appelle par son nom , et donne sa propre théorie. De fait, les hommes les plus remarquables du xiv* siècle sont presque tous des mystiques : comme le dominicain Jean Tàuler, prédicateur à Cologne et à Strasbourg (^), et Pétrarque , qui , sur la fin de sa vie , abandonna les études profanes pour se livrer à la philosophie contemplative. Les quatre derniers ouvrages de Pétrarque sont, \^De coniemptu mtindt , le mépris du monde ; 2* Secre- (ttm, me de confiictu eurarum , le secret , ou le combat que se livrent dans l'àme les soucis qu'engendrent les choses humaines ; 5® De remediie utriusque fartunœ, des remèdes contre la bonne et la mauvaise fortune ; 4* enfin De vita êoHtaria et de oiio religioêarum , de la vie solitaire et du repos religieux (4). C'est alors aussi que parut le livre célèbre de Vlmilatwn de Jésus- Christ ; qu'il appartienne à Thomas Akempis, ou à notre illustre Gerson , il est certain que ce livre faisait alors la lecture habituelle des religieux , comme on le voit par le grand nombre de copies qui s'en trouvent

(1) Né en 1006, m. en 1140. 0pp. Rothomb. 1618, 3 vol. io-fol.

(8) fié à Bagnarea 1991, m. 1374. 0pp. Argentor., 1482, io-fol.; Rom., 7 vol. in-fol., 1588 06.

(3) Mort en 1301. Ses ouvrages ont été publiés à Francfori par Spencer, 1680-1602.

dans les convenu de rAllemagne , de l'Italie et de la France.

J'ai prononcé le nom de Gerson ; c'est là , messieurs, l'interprète, le représentant véritable du mysticisme à cette époque. Gerson , Doetor ehristianissimus , était l'élève du célèbre Pierre d'Ailly, ardent nominalîste; il lui succéda comme chancelier (5) de l'université de Paris. Il avait toute la science de son temps , et précisément parce qu'il avait toute la science de son temps , elle ne lui suffit point ; et sur la fin de sa carrière , il quitta son emploi de chancelier, soit volonlairemeot , soit involontairement , se retira ou fut exilé à Lyon ; et là se fit maître d'école pour de petits enfants, comme on le voit dans le traité fort remarquable , Deparvulis ad deum dueendis , de l'ar t de conduire à Dieu les petits enfants. C'est dans cette retraite qu'il composa son traité de théologie mystique, Theologia mysUea; et remarquez , messieurs , que ce n'est plus ici un solitaire qui tombe naturellement dans le mysticisme sans le savoir; c'est un pliilosopbe, un homme d'allaires, un esprit pratique, qui renonce volontairement aux affaires, au monde et à la science, et qui, en préférant le mysticisme, sait parfaitement ce qu'il fait , ce qu'il prend et ce qu'il quitte. L'ouvrage de Gerson est des plus curieux sous ce rapport ; il a cela d'original , que c'est peut-être dans le monde le premier écrit mystique qui ail consenti à s'appeler mystique. L'auteur du Bhagavad-Gita , et plus tard Plolin et Proclus, se donnent pour des philosophes ordinaires ; c'est nous qui les avons appelés mystiques. Ici au contraire c'est un système qui se sépare de tous les autres , se circonscrit , se décrit et s'analyse lui-même. L'ouvrage est peu connu ; je crois donc bien faire de vous en citer quelques morceaux caractéristiques.

Selon Gerson , la phiUisophie ordinaire procède par une suite d'arguments , et mène à Dieu régulièrement, mais lentement, en partant soit de la nature, soit de l'homme, par une foule d'intermédiaires. Le propre du mysticisme est de se fonder sur l'intuition immédiate. Or, si la science la plus parfaite est celle qui atteint d'abord directement la vérité , la théologie mystique est la vraie science (s). — La théologie mystique n'est pas une science abstraite , c'est une science expérimentale ; seulement elle ne se fonde ni sur l'expérience physique , ni sur l'expérience rationnelle , mais sur une expérience singulière , savoir la conscience d'un certain nombre de sentiments et de phénomènes

(4) N<» à Arezzo 1084, m.à Padoue 1374. 0pp. Basil. 1554, 9 Tol. io-1o.

(5) Né dans le district de Reims en 1363, mort en 1490. 0pp. Baiîl. 1488,3 vol. in-fol. Plusieurs éditions.

(6) Çuod si phUosophia dicUur selentla procedens ex immedlatls intuiihnibus , mxsVca theologia vera crit teientia.

œURS DE LHISTOIRE

qai 80iit incontestablement dans Tàme homaine. Elle se fonde sur des expériences qui se passent dans le plus intime de T&me religieuse. Ces expériences sont très-réelles et conduisent à un système réel aussi , et qui ne peut être faux et arbitraire que pour ceux qui n'ont pas éprouvé les faits de cet ordre (i) . — l^ vraie science est donc celle du sentiment religieux ou de rintuilion immédiate de Dieu. par Tàme. Quand on a cette intuition immédiate , on a la vraie science , et fût-on d'ailleurs ignorant en physique et en métaphysique et dans toutes les sciences mondaines et profanes, fût-on faible d'esprit et idiot, tdtota, on est un véritable philosophe , disons mieux , on est Oiéotophe (je crois , sauf erreur, que c'est la première fois que ce mot parait dans la langue philosophique et mystique). Car, ce n'est pas la raison humaine, c'est Dieu lui-même qui révèle à l'humanité ignorante ce qu'il cache aux sages et aux prudents de ce monde (2). — L'intuition immédiate est une opération de l'âme dont le caractère est d'être accompagnée de connaissance , et en même temps de ne point procéder par des argumentations successives , et d'arriver directement à Dieu qui , une fois qu'il est en contact avec l'âme , lui envoie directement la lumière au moyen de laquelle elle reconnaît la vérité , les principes de toute vérité et de toute certitude , et il suffît alors que l'âme saisisse les termes dans lesquels ces vérités sont exprimées pour qu'elle reconnaisse ces vérités et y croie immédiatement. Alors la raison est comme sur la borne de deux mondes, sur la borne du monde corporel et du monde intellectuel (s). — Ce qu'est l'intuition immédiate, sous le rapport de la counaissance , le désir immédiat du souverain bien l'est en morale (4). Il suffit que, dans l'ordre de la connaissance , la raison conçoive immédiatement le bien absolu, pour que dans l'ordre moral l'âme s'applique directement â ce bien aussitôt que l'intelligence le lui présente.

La théologie mystique est fort supérieure â la théo-

(1) Theologïa myttica InnHHur ad tut doctrînam experientlii kabitis intra in eordlbus animarum devotarum; hœc autem experlentla nequit ad cognitionem immediatant vei inluilionem deduci illorum gui taiium inexperli iunL

(9) Erudlli itaque In ea, quomodo If bel oHunde idioiœ tint , phitotophi , imo vertus iheotophi recte nominantur, quibus paier cœleslis révélât ea quœ abseondlt sapientibus et pnidenlibus hujus mundl.

(3) InteUigentlasimplexest vUanimœ cognosclliva suscfpiens immédiate a Dec naturalem quamdam lueem in qua etper quam principia prima cognoscuntur esse vera et certisslma, termlnîs tantum apprehens'is.— Ratio autem ve/ut in horixonte duorum mundorum,videtteet spirttualis et corporaliSf constituitur,

(4) Sxnteres'ts est vis animœ appetiitva suscipiens immédiate naturalem quamdam inclinationem ad bonum, per quam trahitur anima insequî rationem boni, ex ap-

logie qiéculaiive des écoles par plwenrs 1 voici quatre :

l<> La théologie mystique joint le sentiment à Fintelligence; elle élève l'homme au-dessus de loi-inêaie, l'échauffé , lui donne une connaissance expérimentale, et non point une connaissance abstraite , une connaissance expérimentale qui ne vient pas moins qae de Dieu lui-même se manifestant â l'homme. 2** Pour l'acquérir, on n'a pas besoin d'être un savant , il suffit d'être homme de bien. 5° Elle peut arriver â la pin haute perfection sans littérature, sine amm liueraiur^ tandis que la théologie spéculative , la science ne peut pas être parfaite , si elle n'arrive de degré en degré jusqu'à l'intuition immédiate de Dieu , jusqu^à l'appréhension du souverain bien , c'est-à-dire sans un rapport plus ou moins intime avec la théologie mystique. La théologie mystique , puisqu'elle mène directeraeni à Dieu, peut se passer de la science des écoles, et k théologie des écoles ne peut se passer du mysticisme si elle veut arriver à Dieu. 4^ La théologie mystique seule met dans l'âme la paix et le bonheur. La scicfiee n'est qu'un exercice stérile dans lequel l'homme, ea croyant s'approcher régulièrement de Dieu, s^en écarte en s'écartant de lui-même; .tandis que la théologie mystique est un exercice salutaire, pratique, réel, qui part de l'âme pour arriver à Dieu , et par conséquent ne sort jamais de la réalité (5).

Enfin le dernier but du mysticisme est Texaltation , non de l'imagination (non imaginalionis) , non de Tintelligence seule (ra(tonw), mais de l'âme tout entière (mentis) y composée à la fois d'imagination et d'intelligence ; exaltation qui finit par l'unification avec Dieu.

Vous voyez que ce n'est pas moins que l'extase , l'extase alexandrine et orientale. Ainsi le my^icisme de Gerson , le mysticisme engendré par les débau des deux systèmes nominaliste et réaliste , reproduit le même mysticisme que nous avons déjà rencontré dans la Grèce , et antérieurement dans l'Inde ; et il le reproduit après une apparition plus ou moins considé-

prehensione êimplicls inteWgentiœ slbi reprœsentatl (5) Prœstat theotogia mxstica speeulattuœ, U quod affectum jungat intelUgentiœ hominemque elcvei supra te ipsum , ubi incaletcit ex cognitione experimentali itlabentit in te Dei; 2o qu*}d acquiri possit a quovis homine probe etlam tdiota; 3o quod bene possit esse perfecla in génère suo sine omni titteratura, minime vero tcientifiea perfecta este queat sine mjrst'tca; |o quod mrstica eliam se sola quietat et beatificat, non vero sofa cognitwa; quod scHicet cognitio magfs fatigat rem eognitam tibi atsimilare , quam quod ipsa supra se exeat et in rem est, unde etiam Deum haud attingii proul est, sed tantum prout cognotcitur à nobis.

(C) Uysticœ finis supremus estraptus non imagînaiwnis aut rationit, ted mentis, quiquidem raptus etiam excestvt mentis dicitur, ita ut mens tota in Deo quem unice amat absotjtta quiescat, eique intime unitainhœrensunuscum ipso spîrilus fiât per perfectam voiunfatis conformitatem.

rable du scepticisme , après le décri plus ou moins général de Tidéalisme et du sensualisme. Mêmes lois , mêmes phénomènes : seulement le mysticisme de Gerson s'arrête à Textase , comme le scepticisme scolastique s'arrête à l'abandon de la forme d'une fausse dialectique j comme le sensualisme d'Occam s'arrête à peu près au décri des entités absurdes de.l'idéalisme , et comme cet idéalisme lui-même , tout en s'enfonçant dans l'abstraction , ne s'y égare pas dans toutes les folies où nous avons vu tomber, et dans la Grèce et dans l'Inde , l'idéalisme Yédanta et l'idéalisme Platonicien. Ainsi l'histoire de la scolastique nous donne le même résultat que celle de la philosophie grecque et celle de la philosophie indienne. Au moyen âge , aussitôt que la scolastique ressaisit un peu de liberté, elle reprend les quatre tendances naturelles de toute philosophie , et renouvelle les quatre mêmes systèmes que la philosophie indépendante avait déjà produits dans l'Inde et dans la Grèce. Sans doute elle les renouvelle dans une certaine mesure ; mais malheureusement il n'est pas permis à l'historien de faire honneur de celle sobriété à la sagesse de l'esprit humain ; il est forcé de la rapporter à sa faiblesse même, à la surveillance active et puissante encore de l'autorité ecclésiastique. Sous ce contrôle sévère, la philosophie moins indépendante , est contrainte d'être plus sage; et cependant elle est encore, dans ces étroites limites , plus ou moins idéaliste , sensualiste , sceptique et mystique. Dans la prochaine leçon , nous rechercherons ce qu'elle a été aux jours de son absolue indépendance; nous entrerons dans la philosophie moderne proprement dite.

DIXIÈME LEÇON

SOMMAIRE

Sujet de celle leçon : Philosophie du xv« el du ivi« siècle. — Son c.iracière el son origine. — Ciassificalion de lous ses systèmes en quatre écoles. 1» école idéaliste plalooicienne: Marsile Ficio, les Pic de la Miraodoie, Nicolas de Cuss, Ramus, Pairizii, Jordano Bruno. — 2« Ecole sensualiste péripatéticienne : Pomponat, Achiliiol ,Cesaipim , VaniDi, Telesio, Campaoella. — S» École sceptique : Montaigne, Charron, Sanchez. — 4* École mystique : Marsile Ficin, les Pic, Reochlin, Agrippa, Paracelse, société des Rose-Ci oii, Robert Fludd , van Helmont , BOhme. — Comparaison des quatre écoles. — Conclusion.

Messieurs ,

La scolastique a fait son temps ; elle a parcouru ie cercle entier de son développement ; vous Pavez (1) Voyez la seconde leçon , pag. 123.

COUSIX. — TOME I.

DE LÀ PHILOSOPHIE. SOI

vue tour à tour ce qu^elle devait être , d'abord Thumble servante de la théologie , ensuite son alliée déjà respectée , enfin s'esseyant à la liberté , et , sans les briser, dénouant peu à peu les liens quelle avait porlés pendant six siècles. Nous avons distingué ces trois moments dans le mouvement intérieur de la scolastique ; mais il n'est pas moins vrai que son caraclère général est la subordination de la philosophie à la théologie , tandis que celui de la philosophie moderne , au contraire, est la complète sécularisation de la philosophie. La scolastique cesse donc vers le commencement du xv* siècle, et la philosophie moderne commence dès les premiers jours du xvii®. Ainsi il y a entre Tune et Pautre une transition , une époque intermédiaire dont il s'agit de se faire une idée précise.

Je n'ai pas besoin de vous rappeler ici les grands événements qui ont signalé dans Tordre social , scientifique et littéraire, le xv* et le xvi" siècle ; il me suffit de vous rappeler que ce qui caractérise ces deux grands siècles est en général l'esprit d'aventure , une énergie surabondante qui , après s'être longtemps nourrie et fortifiée en silence sous la discipline austère de l'Église, se déploie eii toussons et de toutes les manières quand l'issue lui est ouverte. Il en est de même de la philosophie de cet âge. Longtemps captive dans le cercle de la théologie , elle en sort de toutes parts avec une ardeur admirable , mais sans aucune règle. L'indépendance commence (i), mais la méthode n'est pas encore née (%), et la philosophie se précipite au hasard dans tous les systèmes qui se présentent à elle. Quels sont ces systèmes , messieurs , et leurs caractères? c'est là ce que nous avons à reconnaître, car nous parcourons , nous étudions tous les systèmes antérieurs au xvm* siècle , afin d*y découvrir les tendances innées de l'esprit humain , et en quelque sorte les éléments organiques de l'histoire de la philosophie. Or toute la philosophie du xv* et du xvi* siècle, avec ses nombreux systèmes , doit son caractère comme son origine à un accident , à une circonstance.

Parmi les grands événements qui marquent le XV* siècle , un des plus importants est la prise de Constantinople. C'est la prise de Gonsiantinople qui a transporté en Europe les arts , la littérature et la philosophie de la Grèce ancienne ; et qui par là a changé complètement les formes qu'avaient eues jusqu'alors l'art , la littérature et la philosophie. Le moyen âge , comme toute longue et grande époque de l'humanité , avait eu plus ou moins son expression dans l'art et la littérature. Depuis le xn* jusqu'au xv* siècle, de toutes parts on voit sortir de l'état social de l'Europe , et du christianisme qui en est le fond , des arts et une littérature propres à l'Europe , nés de ses croyances et de

{i) Voyez la troisième leçon , pag. 133.

se

tos

COURS DE LHISTOIRE

•es mœon et qui les représentenl , c'estrà-dire des arts et une liitéralure romantiques. Le vrai ronianlisme, eD laissant là les théories arbitraires et les imitations insignifiantes , pour s'en tenir à Thistoire et aux mo- Dumenls originaux, n'est pas autre chose que le développement spontané du moyen âge dans Fart et la littérature. Rappelez-vous Tarchitecture gothique ; à défaut de sculpture , car la sculpture appartient exclusivement à rantiqulté grecque , rappelez-vous les commencements admirables de la peinture italienne et flamande; pour la poésie, pensez aux troubadours de Provence, aux maîtres de chant de rAUemagne, aux romanciers espagnols ; et songez encore que le Dante et Shakspeare ne doivent rien k la nouvelle culture artificielle apportée en Europe par les Grecs de Gonstantinople. Ce n'est donc pas , comme on le répète , rimportalion de la Grèce en Europe au xv^ siècle qui a créé nos arts^et notre littérature, car ils existaient déjà ; mais c'est en effet de cette source qu'a découlé dans la liltératnre européenne le sentiment de la beauté de la forme , propre à l'antiquité. De là , entre le génie romantique de l'Europe du moyen âge et la beauté de la forme classique une alliance dans laquelle, comme dans toute alliance , les parts n'ont pas toujours été parfaitement faites et gardées. Quoi qu'il en soit, et de quelque manière qu'on veuille juger l'incident mémorable qui a modifié si puissamment au XV* siècle la forme de l'art et de la littérature en Europe , on ne peut nier que le même incident n'ait eu aussi une immense influence sur les destinées de la philosophie ; et là , selon moi , il a été d'une utilité incontestable.

Quand la Grèce philosophique apparut à l'Euroy du XV* siècle, jugez quelle impression durent produire ses nombreux systèmes qu'anime une si entière indépendance sur ces philosophes du moyen âge , encore enfermés dans les cloîtres et les couvents , mais qui déjà aspiraient à l'indépendance ! Le résultat de cette impression devait être une sorte d'enchantement et de fascination momentanée. La Grèce n'inspira pas seulement l'Europe , elle l'enivra ; et le caractère de la philosophie de cette époque est l'imitation de la phi- . losophie ancienne , sans aucune critique. 11 commençait bien alors à se former en Europe un certain esprit philosophique; mais il était encore incomparablement au-dessous des systèmes qui se présentaient à lui ; il était donc inévitable que ces systèmes l'entraînassent et le subjuguassent. Ainsi, après avoir servi l'Église au moyen âge, la philosophie au xv® et au xvi* siècle échangea cette domination pour celle de la philosophie ancienne. G'était encore, si vous voulez, de l'autorité ; mais quelle différence , je vous prie ! On ne pouvait aller immédiatement de la scolaslique à hi philosophie moderne , et en finir en une fois avec toute autorité.

C'était donc un bien&it déjà que de autorité nouvelle , toute humaine , sans racine dans lei mœurs , sans puissance extérieure , et divisée avec elle-même, par conséquent très -flexible et irès-pei durable ; et, à mon sens , dans l'économie de Thistoire générale de l'esprit humain , la philosophie du xt« et du XVI* siècle a été une transition nécessaire et utile de l'absolu esclavage du moyen âge à l'absolue îndépeadance de la philosophie moderne.

Le spectacle que présente au premier aspect b philosophie du XV* et du xvi* siècle est une extrême ooafusion. Tout se presse et se mêle dans ces deux siècles si remplis ; lessysièmes n'ont pas l'air de s^y succéder ; ils semblent coexister tous ensemble , et se développer simultanément et non progressivemeot. Co premier moyen d'introduire quelque ordre et quelque lumière dans ce chaos, c'est, en partant du principe incontestable que la philosophie de ce temps n'est autre chose qu'un renouvellement de l'antiquité philosophique , de faire pour la copie ce que nous avom fait pour l'original , et de diviser l'imitation de Taotiquiléen autant de grandes parties distinctes que nousea avons trouvées dans l'antiquitéelle-mênte. Ceseraitdéjà un ordre dans la simultanéité. Il y a plus, il n'est pas aussi vrai qu'il le parait au premier coup d'œil que le développement de la philosophie du xv* et du xvi* siècle ail été simultané ; je dis qu'il a été réellement successif et progressif.

Quand il serait aussi avéré qu'il l'est peu que tons les systèmes de l'antiquité philosophique ont ùÂi ensemble irruption sur notre Occident , et ont été connus en même temps en Europe , il ne suivrait pas le moins du monde qu'il en ait dû résulter une adoption et une imiution simultanée de tous ces systèmes, et ils pouvaient très-bien s'offrir tous à la fois à l'esprit humain, sans que l'esprit humain les accueillit tous à la fois aree le même empressement. Il faut tenir compte ici des dispositions de ceux auxquels se présentaient les systèmes antiques bien plus encore que de la nature de ces systèmes en eux-mêmes. Ainsi , par exemple, quand mêine les monuments sceptiques de la philosophie ancienne se fussent présentés à l'esprit humain en même temps que les monuments dogmatiques du pcripatétisme et du platonisme, il répugne que l'esprit humain, au sortir du moyen âge , encore tout pénétré d'habitudes profondément dogmatiques , eût accepté le scepticisme avec la même facilité que le dogmatisme ; aussi est-ce un fait très-important et incontestable que , tandis que le dogmatisme platonicien et péripatéticieu remplit déjà toiii le XV* siècle , vous ne commencez à voir poindre sur l'horizon philosophique une lueur de scepticisme qu'au milieu du xvi*. Remarquez encore que ce scepticisme qui parait au milieu du xvi* siècle ne sort pas du platonisme , mais du péripatétisme , c'est-A-dire

DE LÀ PHILOSOPHIE

<raoe école empirique el sentiialiste , «ielon les lois de formation relative des systèmes que nous avons déjà observées. Enfin y s'il est vrai que le mysticisme est iM>rti presque immédiatement da-dogmatisme platonicien , sans attendre le développement des autres systèmes , ce phénomène s'explique par le caractère du dogmatisme platonicien , tel qu'il passa de Constant!oople en Europe ; c'était le platonisme alexandrin , c'est-à-dire un système mystique. Ajoutez que ce premier mysticisme , que vous trouvez au commencement du XV* siècle , est peu de chose , comparé à celui de la fin de cette époque. Il faut reconnaître , en effet, que c'est surtout au xvi* siècle, c'est-à-dire après la plus grande lutte des deux dogmatismes opposés , et après l'apparition du scepticisme, qu'arrive un nouveau mysticisme , lequel n'est plus seulement un mysticisme artificiel , reproduction presque stérile du mysticisme alexandrin , mais un mysticisme tout autrement original et profond qui sort du développement naturel de l'esprit philosophique de l'Europe moderne. Ainsi, dans cette époque d'une imitation, en apparence si confuse, sont encore les lois régulières du développement et du progrès des systèmes ; ces mêmes lois, que nous avons déjà tirées de la revue rapide , mais exacte , de tous les systèmes que présentent la scolastique, la philosophie ancienne et (a philosophie orientale.

Je vais faire passer sous vos yeux , dans leur ordre chronologique, les quatre grandes écoles qui, au xv* et au XVI* siècle , remplissent encore l'histoire de la philosophie, savoir : le dogmatisme idéaliste platonicien, le dogmatisme sensualiste péripatéticien , le scepticisme et le mysticisme. Sans doute, dans la confusion qui caractérise le xv* et le xvi* siècle, plus d'un système a combiné ou plutôt a mêlé ensemble plusieurs de ces points de vue élémentaires ; mais dans ces combinaisons impuissantes que le temps a si promptement emportées , une analyse un peu sévère discerne aisément Télément fondamental qui domine la combinaison totale, et la réduit à n'être encore qu'un système particulier et exclusif. Tout rentre donc dans les quatre classes que je viens de vous signaler.

Les systèmes que ces quatre classes embrassent sont innombrables , et en même temps ils manquent généralement d'originalité; car nous sommes ici dans une époque de fermenlation ardente et d'imitation irrégulière. Il est donc impossible , et il serait fort inutile , pour le but que nous nous proposons , d'insister sur chacun de ces systèmes : aussi le cadre qui les com-

(1) De CoDslaoUnople ; venu à Florence en 1458.

{% Archevêque de Nicée, depuis cardinal de végWte ro- ■Mine, mort en 1479.

(S) De ThetMlooiqne; venu en llalievert 1430, uort vers

(4) Mort ver» 1484.

prend et les explique one fois posé , je me contenterai de le remplir avec une simple statistique.

Si nous avions, sur l'eut de la philosophie à Gonstantinople avant l'arrivée des Grecs en Italie , des lumières précises, nous trouverions vraisemblablement que le péripatétisme et le platonisme, c'est-à-dire le sensualisme et l'idéalisme, étaient déjà à Gonstantinople , et s'y faisaient la guerre. Il le faut bien , car à peine ont-ils franchi la mer et sont-ils arrivés sur le sol de l'Italie , qu'ils se séparent , et s'annoncent par une querelle. D'un côté , Gemistus Pléthon (i) , venu en Italie tout au commencement du xv* siècle pour le concile de Florence , et son ami et son disciple , le cardinal Bessarion (t), font connaître à l'Europe la philosophie platonicienne telle qu'elle était alors à Gonstantinople , c'est^-dire mêlée de néoplatonisme. D'autre part, George Scholarius, dit Gennadius, Théodore Gaza (s) , et George de Trebisonde («), tous les trois venus en Italie à peu près à la même époque que les premiers , et , je crois , pour le même objet, développent et défendent la philosophie d'Aristote. De là , sous les yeux de l'Europe attentive , d'intéressants débats , d'abord renfermés (s) entre les Grecs venus de Gonstantinople ; peu à peu l'Europe y prend part, et il en sort deux écoles européennes, l'une platonicienne et idéaliste , dont le père est Marsile Ficin, et l'autre, péripatéticienne et plus ou moins sensualiste , dont le père est Pierre Pomponat. Nous allons les parcourir rapidement.

Voici , messieurs , la liste des hommes les plus distingués qui marquent l'histoire et le progrès du dogmatisme idéaliste et platonicien , depuis le commencement du XV* siècle jusqu'à celui du xvii*, depuis k fin de la scolastique jusqu'à la philosophie moderne.

Vous trouvez d'abord Marsile Ficin , de Florence , né en 1455, mort en 4489. Marsile Ficin est plus encore un érudit qu'un philosophe , et comme philosophe il est encore plus alexandrin que pkitonicien. Il a rendu des services immortels à la philosophie , en faisant passer dans la langue latine les plus grands monuments de l'idéalisme et du mysticisme antique , savoir : Platon , Plotin , la plupart des ouvrages de Porphyre, d'Iamblique et de Proclus, indépendamment de plusieurs ouvrages qui lui sont propres , par exemple , la Théologie platonicienne , qui renferme un traité complet de l'immortalité de Tàme (s). Ce qui caractérise l'érudition de Ficin, c'est l'absence de. toute critique ; ce qui caractérise sa philosophie , c^est

(5) Voyei sur cet débat» et les ouvrages qu*ils produisirent, la dissertation deBoivin, Mémoirei de l'Jcadémie des inecHpliontf tom. Il, pag. 776; tom. III, p. 503.

(6) Tàeoioffia Piatordeaf slve de immcrtaUlate animorum et œternd feUcUale, lib. Xtlll, opp. lom. I. Paris, l64l,in-rol.

COURS DE L^mSTOIRE

on enlboosiasine iolempérant e( sans Mcune méthode poar le platonisme alexandrin , et dans cette absence de méthode , la prétention de combiner avec le dogmaiisme idéaliste et mystique qu'il recevait des mains de Tantiquilé , les croyances du christianisme ; ce qui donna d'abord le plus grand succès à la philosophie platonicienne. Ce succès fut si grand , que Platon fut sur le point d'obtenir Thonneur bizarre , qu'on avait aussi manqué de décerner à Aristote au xhi* siècle , savoir : une sorte de consécration légale comme philo sophe, de la part de l'autorité ecclésiastique. Les Médicis s'empressèrent de fournir à Ficin tous les secours nécessaires pour introduire et implanter en Italie l'idéalisme planonicien, et c'est en 1460 que, sous Cosme de Médicis , fut fondée k Florence cette célèbre académie platonicienne , du sein de laquelle sont sortis plus d'un érudît et d'un philosophe distingué.

Marsile Ficin eut pour amis et pour élèves les deux comtes Jean Pic (i) et François Pic (i) de la Blirandole ; le premier quitta même sa petite couronne de Hirandola pour se livrer exclusivement à l'étude de la philosophie (5). Il s'y livra en grand seigneur; il imagina une espèce de carrousel philosophique à Rome ; il y devait présenter neuf cents propositions, neuf cents thèses (4) , qu'il soutiendrait à tout venant ; et pour attirer plus de monde , il déclara qu'il payerait les frais de voyage à tous les savants qui voudraient se rendre à son invitation. Mais comme tout ceci n'allait pas à moins qu'à élever une sorte de Irène à Platon , dans Rome même, on fit comprendre au pape les dangers d'une pareille réunion plus ou moins chrétienne, mais surtout philosophique. La réunion n'eut donc pas lieu , et depuis l'autorité ecclésiastique commença à surveiller sévèrement le platonisme qu'elle avait d'abord favorablement accueilli.

L'idéalisme platonicien part de l'Académie florentine , de Ficin et des Pic de la Mirandole , pour marcher régulièrement jusqu'à Jordano Bruno, qui est le dernier homme célèbre et comme le martyr de cette école , et qui dépose en Europe , avec son sang , le germe d^une révolution inévitable. Jordano Bruno , avec toutes les différences nécessaires, n'est pas moins, messieurs, que le précurseur de Descartes.

(1) Né en 1465, mort en 1404. Parmi ses œuvres il faut distinguer VHeptapiui, (3) Tué en 1535. 0pp. Basil. 1601.

(3) Eq1401.

(4) Conciuiiones 900. Rom. 1486, lo-fol.

(5) Nicolai Cusani 0pp. 3 vol. in-fol. Paris, 1S14. — Réimprimé à BAIe en 1565, 5 vol. io-fol.

(0) u Ses livres iJnttUuUones dialecticœ, — Animadverihnes Arlstoleleœ, Paris, 1545), furent InterdiU par tout le royaume et brûlés devant le collège royal. Il ftit condamné à ne plus enseigner la philosophie, et peu s*en fallut quNl ne fût envoyé aux galères. La sentence donnée contre lui fut publiée en latin et en français dans

Dans cette école se distinguent suceesarfenaeiit.le cardinal Nicolas de Guss, notre Ramus, rAllemaDd Taurellus , le Dalmate Patrizzi , enfin le Napditam Bruno. Je ne vous donnerai que les notices les plus succinctes sur ces divers philosophes.

Le cardinal Nicolas de Guss, petit endroit près de Trêves, est un platonicien raisonnable. Infiniment moins érudît que les membres de rAcadémie flore»* line , mais plus philosophe et d'un esprit plus origioaU il reproduisit k partie pythagoricienne du platonisne avec beaucoup de sagesse ; il vit même que « , avee la théorie des nombres de Pythagore , on peot rendre compte des phénomènes du monde extérieur et remonter à leur source dans Tunité priraitÎYe , cependant on ne connaît cette unité primitive que par ses développements numériques, et non point directemeoc et dans son essence. Selon lui, la connaissance directe de la vérité absolue n*a pas été donnée à Thomme, et il est des choses que le sage doit savoir ignorer, il avait écrit une apologie de la docte ignorance , Âpih logia (5) doctm ignorarUiœ , livre tingalièremem curieux , quand on pense qu'il a été écrit au milieu du XV* siècle , car le cardinal Nicolas de Guss est mort en 1464.

Ramus , Pierre La Ramée est , vous le savez , Taih tagonisie célèbre du péripapétisme dans runivenité de Paris. Né en Picardie, en 1515, d'une famille très-pauvre , on dit qu'il commença dans Tuniversité par un service qui ne semblait pas le destiner à an très- haut rang philosophique, il s'y éleva peu à peu k force de travail et de mérite ; mais s'élant prononcé énergiquement contre le péripatétisme , il se fit de puissants ennemis , et devint l'objet d'une violente persécution (s). 11 aurait pu trouver hors de France d'honorables asiles ; les invitations les plus flatteuses l'appelaient en Italie et en Allemagne (i). 11 aima mieux souffrir dans son pays et pour son pays. Tour à tour privé de sa chaire , rétabli (s) , dépouillé de nouveau, forcé de fuir la France , et y revenant toujours, l'infortuné était à Paris, sur la foi des traités et de paroles augustes, dans la nuit de la SaintrRarthélemy; il y fut massacré. Sans doute il était suspect, et peutêtre avec quelque fondement , de protestantisme ; car

toutes les rues de Paris... On fil des pièces de théâtre, dans lesquelles il fut joué de mille mauières , au milieu des acclamalions des péripalétictens. » Teissier, Éioge des hommes êovanli,

(7) (( Après la mort d'Amasée, la ville de Bologne lui offrit mille ducals pour rengager à remplir sa place. Le roi de Pologoe tâcha de Tatlirer à Cracovie. Jean, roi de Hongrie, le demanda pour lui donner la conduite de 1* Académie de Welssembourg. 0 Ibid.

(8) Il parait avoiraiors composé : SchoUtrum physicantm^ iib, Vlll, contra AristoL totidem aeroamatieos , Paris, 1565. -< Sc/ioiarum metaphystearum, Iib, XIV^ in ioiidem metaphxsicot Aristot. Paris, 1566.

DE LA PHILOSOPHIE

aos

c*est on phéDonnèlie historique que je ne veux ni ne puis laîre , que Talliance plus ou moins marquée du platonisme avec la réformation ; mais si Pierre La Ramée fut recherché comme secrètement huguenot, il ne le fut pas moins comme platonicien. C'était alors, dans Toniversité de Paris, le temps de la domination complète du nominalisme , de ce même nominalisroe qui avait élé lui-même si longtemps proscrit. Arisiote y régnait sans contradiction. Le péripatéticien le plus fanatique d'alors était un professeur nommé Charpentier , lequel , après avoir beaucoup déclamé contre le platonisme, < s'avisa de moyens qui n'avaient pas encore été pratiqués, dit Varillas, par ceux qui se piquaient de doctrines; il envoya chez Pierre La Ramée, dans la nuit de la Saint-Rarthélemy, des soldats qui , après avoir tiré de lui tout ce qu'il avait de meilleur , sous espérance de lui sauver la Vie , le poignardèrent et le jetèrent par la fenêtre de sa chambre dans la cour du collège. Les écoliers , ameutés par leurs régents , lui arrachèrent les entrailles , et le traînèrent par les rues (i). > Il ne faut pas oublier qu'à peu près à la même époque un autre péripatéticien , l'Espagnol Sepulveda (t), professeur à Salamanque, et le théologien et l'historiographe de Cliarles-Quint , fournit au roi d'Espagne des arguments en faveur de l'esclavage des malheureux Américains , contre le sage et pieux Barthélemi de Las Casas (s). Quand donc le sensnalisme moderne accuse l'idéalisme d'avoir toujours été en arrière dans la civilisation , et se vante d'avoir servi seul la cause de la liberté et de l'humanité , pensez , messieurs, pensez à Charpentier et à Sepulveda. D'ailleurs , à Dieii ne plaise que je veuille ici flétrir le sensualisme et lui rendre injustice pour injustice 1 Tyrannique et malfaisant ce jour-là , un autre jour vous le verrez , vous l'avez déjà vu utile et persécuté , dans Occam , par exemple. Les systèmes , messieurs , ont leurs bons et leurs mauvais jours; et leurs bons jours ne sont pas ceux de leur prospérité et d'une domination incontestée. H n'appartient à aucun système , quel qu'il soit , de servir exclusivement la civilisation ; et ce que je veux seulement que vous tiriez <le ces paroles et de toutes mes leçons , c'est le dédain ^t le dégoût de tout fanatisme dans la philosophie comme ailleurs, l'habitude de la tolérance et même du respect pour tous les systèmes, tous enfants légitimes de l'esprit humain et de la liberté humaine. Pierre La Ramée , martyr à la fois et du protestantisme et de l'idéalisme , devint très-célèbre ; il eut

(1) Varillas, HUt, de Char/es IX, lib. IX De Thou dit la ■n^me chose, lib. LU, ad ann. 1572. « Carpentario œmulo «/ tedUhnem mcvenie immfssis sieaHis, e cellà quâ late^ bat extractus, et pott deprentam pecunîam infiictlt ali- Çuot vuiner.bus, per fenestras in aream precipiiatus, et effusU vlscerlbuty quœ puerl furenies magisteltorum pari ^fibie incUatorum impulsu per vlam et cadaver fpsum

des partisans nombreux , en France , par exemple , dans Omer Talon , dont le nom est illustre dans la magistrature , et surtout en Angleterre et en Allemagne , et dans tous les pays protestants où l'esprit de la réforme s'étendait jusque sur la philosophie et attaquait la scolastique péripatéticienne. En Angleterre , son traité de logique antipéripatéticienne eut plus tard l'honneur d'être réduit et arrangé pour les classes par l'auteur du Paradis perdu.

En Allemagne , le platonisme eut pour interprètes le célèbre adversaire de Césalpini, Taurellus, qui paraît avoir été un excellent esprit («), et Goclenius (s), surtout remarquable comme auteur d'un ouvrage dont le titre est : ^wco^i^^ hoc est : De haminii perfeetUme, anima, etc. Marburg , 1590-1597. C'est, je crois , la première apparition de la psychologie sous son nom propre dans la philosophie moderne. Ce Goclenius eut pour élève un nommé Otto Casmann , qui a fait un ouvrage du même^enre que celui de son maître , intitulé : Psycolo^a atUrapologiea , eive animœ humanœ doctrina. Hanau , 1594.

Francesco Patrizzi (e) , Dalmate , professeur à Ferrare et à Rome , tenta une conciliation entre Aristote et Platon. Il se donna le plus grand mal pour établir cette combinaison ; il s'y prépara par une longue étude d' Aristote dont il a déposé les fruits dans ses Diseuisiones peripalelieœ, Venise, 457I-I58J. 11 travailla aussi sur les Alexandrins, et traduisit même l'ouvrage de Proclus , intitulé : Instilulûnu théologiques , Ferrare, 1583. Enfin, il fit paraître l'ouvrage auquel il voulait attacher son nom , et qui lui paraissait être le dernier mot de la philosophie , ouvrage profondément chrétien et trè»-orthodoxe , et qui pouvait être bien reçu à la cour de Rome , et en même temps péripatéticien et platonicien tout ensemble. Voici le titre de cet ouvrage : Nova de universis philosttphia , in qua Àristoteliea methodo, non per molum, sed per lucem et luwina, ad primam eausam ascendilur; deind$ propria Palricii methodo tota in coniemplationem venu divinitas; postremo methodo Platoniea rerum universitas a eonditore Deo deducilur : ad sanctissi' mum d&minum nostrum Gregor, XIV ponlifieem, ejusque suecessores fuluros , opus rerum copia et vêtustissimd novitale, dogmatum varietale et veritaU^ methodorum frequentià et raritate, ordinis continuitate, rationum firmitale , sentenliarum gravitate, verborum brevitate et claritate maxima admirandum, Ferrare,in-fol., 159i.

scuticfs fn professorîs opprobrîum diverberantes eontumeifosè et crudetîter raptaverunt,

(2) Né en 1401 , mon eo 1572.

(3) V. de Thou, Hist. sui temp,, lib. XLV, ad ann. 1572.

(4) Né à Mumpelgard en 1547, mort en 1C06.

(5) Né à Coibach en 1547, mort en 1028.

(0; Né à Clisio en Dalmalie en 1529, mort en MS&î,

soe

COURS DE LWSTOIRB

Vous coDee?ex qae la detiinie de ranteiir d'un pareil ouvrage n*a pas dû être fort trooblée. Il ii*en a pa$ étéaînti de celle de Bruno. Jordano Bruno , né à Noia au milieu du xti* siècle ^ entra tout jeune chez les dominicains. Bientôt des doutes religieux et philosophiques lui firent quitter son ordre , et il lui fallut bien aussi quitter Tltalie. Il vint à Genève, oà il trouva Théodore de Bèze et Calvin , avec lesquels il ne put s'entendre. De là il se rendit à Paris, où il se porta ouvertement adversaire d'Aristote. Il alla aussi en Angleterre , où il demeura quelque temps chez sir Philippe Sidney, que Ton trouve partout où il y a quelque essai d'indépendance philosophique, religieuse ou politique à protéger. Plus tard on rencontre Bruno donnant des leçons publiques ou privées à Wittemberg, à Prague, à Helmstadt, à Francfort-sur-le-Mein. Le désir de revoir Tllalie le ramena dans l'État dlulie le plus indépendant et le plus libéral d'alors , l'État de Venise ; il y vécut deux ans tranquille ; puis, par des motifs que j'ignore, les Vénitiens le livrèrent ou l'abandonnèrent en 4598 k l'inquisition. Transféré k Rome, on lui fit son procès ; il fut condamné comme violateur de ses vœux et comme hérétique , et brûlé le 17 février 1600.

Jordano Bruno est Marsile Ficin élevé à sa plus haute puissance. 11 a moins d'érudition que Marsile , mais il est infiniment plus original , et même plus raisonnable, quoiqu'il eût pu l'être beaucoup plus encore. C'est un esprit très-étendu, une imagination forte et brillante, un homme d'esprit, un écrivain distingué. H renouvela la théorie des nombres, et donna une explication détaillée du système décadaire. Dieu est pour lui la grande unité qui se développe dans le monde et dans l'humanité, comme l'unité se développe dans la série indéfinie des nombres. Il a aussi pris en main la défense du système de Copernic. Le temps me manque pour vous faire connaître plus au long son système ; je me contente de vous dire qu'il me parait tout à fait digne de l'attention qu'il a excitée dans ces derniers temps en Allemagne, et qu'il a porté l'idéalisme à peu près au point de perfection auquel il pouvait atteindre au \vi* siècle, avant la connaissance de la véritable méthode philosophique. Jordano Bruno, s'il n'a pas établi un système durable , a au moins laissé dans l'histoire de la philosophie une trace lumineuse et sanglante qui n'a pas été perdue pour le xvn« siècle (*).

Je passe à l'école péripatéticienne. L'école péripatéticienne , messieurs , est au fond sensualiste , et , par conséquent , elle recèle dans son sein toutes les conséquences que renferme le sensualisme; mais ces

(1) Voici les ouvrages les plut remarquablef de J. Bruno : Deila causa, principio e uno. Venel. (Paris), t584. —

conséquences ne se sont développées qae uoccessîvement.

Il faut distinguer dans l'école péripaiéticienae ds xv« et du XVI* siècle deux points de vue sans lesqoek il est difiicile ou même impossible de s^orieoter dm l'histoire du péripatétisme de cette époque.

Comme Marsile Ficin et toute l'école plalonicienBe d'alors aborda le platonisme et 1 idéalisoie aans critique, et le commenu par l'aiexandrinisne, de même l'école péripatéticienne aborda sans critique Aristoie , et le commenta avec deux hommes qui étaient alon les interprètes ofiiciels de la philosophie péripatéticienne, savoir, Alexandre d'Aphrodise, cammeutatear célèbre d'Aristote dans l'antiquité , et Averroès , commentateur arabe du vni* siècle. La grande différaioe entre ces deux commentateurs est qu'Alexandre d'Aphrodise est plus régulier, phis méthodique , et infiniment plus près du véritable sens d^Aristote; tandis qu'Averroès, en sa qualité d'Arabe , tout ansN subtil qu'Alexandre d'Aphrodise , est beaucoup plus enthousiaste et mystique ; différence dont le résultat est, pour Alexandre d'Aphrodise, un péripatétisme et on sensualisme logique , si je puis m'exprimer ainsi, et pour Averroès, un péripatétisme et au senanalisoe qui aboutit an panthéisme.

Le père de l'école péripatéticienne alezandrîste , comme on disait alors, en opposition à l'éeole averroiste, est Pierre Pompons t , né à Mantoue en 144^ , professeur en différentes universités d'Italie, i Padooe et k Bologne, mort k Bologne en 1525. De là l'école philosophique de Bologne, qui a été presque consunment péripatéticienne et sensualiste, tandis que ceHes de Florence , de Rome et de Naples ont été presque constamment pUtoniciemies et idéalistes.

Pierre Pomponat a fait trois ouvrages ; le premier : De naturalium effectuum admirandù eausù seu inea$h tatianibui liber, écrit à Bologne en 1530, imprimé à Bologne après la mort de Pomponat, en 1556. Pomponat y paye sa dette à l'esprit de son temps, et admet plus ou moins de magie ; mais il est encore péripatéticien et sensualiste , en ce sens qu'il repousse l'intervention des esprits ; s'il reconnaît celle d'agents supérieurs, selon lui, tous ces agents sont physiques.

Le second ouvrage de Pomponat est intitulé ; Da Fato, libéra arbilrio ei providenlia Dei^ en cinq livres, publiés Bàle en 1535. C'était une questioo difficile pour tout le monde , et surtout pour un pértpatélicien , que de concilier le destin , la Provideoee et la liberté de l'homme. Il y a quelque chose de tonchant dans la préface, où il se compare, avec son ardeur de savoir et d'étudier, et toute sa destinée

Deii' inflnUo univeno e mondi. Venel. (Farts), 1584.— Dr monade, numéro ei figura, eic. Ftancf. 1501.

DE LA PHILOSOPUB.

philoiopbiqoe , k ProBiélbée attaché au Caucase ; îi se peint luî-mèine dévoré par le besoin de penser comme par un vautour, ne pouvant, je traduis fidèle* ment , ni manger, ni boire, ni dormir, objet de dérision pour la sottise , d'effroi pour le peuple et d'ombrage pour Fautorité. Après beaucoup d'efforts , il n'aboutit à aucune solution bien précise. Il donne les solutions connues tirées delà scolastique régnante, en avouant que ce sont plutôt des illusions que de véritables réponses ( i).

Le troisième ouvrage de Pomponat est un traité sur UD sujet plus délicat encore , savoir, l'immortalité de Tâne. Il a paru ù Bologne en 1546, et il a été réimprimé très souvent , et dernièrement en Allemagne par Bardili : sa concbision est celle du péripatétisme, savoir, que l'Jime poise bien par bi vertu qui est en elle, mais qu'elle ne pense qu'à la condition qu'il y ait aussi dans la conscience une nnage venue du dehors (2). Or, si l'amené pense qu'à la condition d'une image, et si cette image est attachée à la sensibilité, et celle-ci à l'existence du corps, à la dissolution do corps, l'image périt, et il semble que la pensée doit périr avec elle, et, par conséquent, il n'est pas possible de donner une preuve démonstrative de l'immortalité de Pâme (5). On ne manqua pas de l'accuser de troubler la paix publique, en renversant les bases de la morale. 11 répondit qu'on pouvait attacher les hommes à leurs devoirs par la considération que leur bonheur dépend ici-bas de laccomplissement de ces devoirs. liajouUit que la dignité de la vertu avait d'assez grands attraits pour séduire en quelque sorte les hommes à la pratique du devoir, sans la crainte ou l'espoir des peines et des récompenses de l'autre vie ; argument assez éirange pour un péripatéticien, et contraire au principe de tout sensualisme. Toutes ces réponses étaient des réponses évasives qui ne satisfaisaient point l'autorité. Il fut donc mis en jugement, et n'échappa que par cette distinction que l'école sensualisie , depuis Pierre Pomponat , a toujours opposée à l'autorité , la distinction entre les vérités de la foi et les vérités de la philosophie ; compromis bizarre , mais commode , qui permet de nier d'un côté ce qu'on a l'air de respecter de l'autre , et caractérise à merveille cette époque de transition, et le passage de la servitude en* tière de la raison à son entière indépendance. Le concile de Latran de 15121 trancha la question, et Pomponat déclara se soumettre à sa décision.

L'école de Bologne a produit encore d'autres noms célèbres, entre autres Zabarella (4), F. Piccolomioi (5),

M) Fidentur pottùs eue Utusiones iêta quam resptm» thnet, lih. Ili.

(9) Neguaqtiam anima sine fantasmate inteWgH.

(3) Mihi Uaque vfdetur nuiias ralhnes adducl passe quœ eoganl animant esse immoHaiem, 0.

Gremoaîni (a); mais parmi eux il faut distinguer Alexandre Achillini, qui commença à Bologne un nouveau développement du péripatétisme, en suivant Averroès , au lieu d'Alexandre d'Aphrodise. Il a été appelé le second Aristote ; et c'est de son école que sont sortis successivement , et le Napolitain Ziouira , mort en 153S ; Gésalpini d'Arezzo, né en 1509, mort en 1603; enfin Jules-César Vanini, né aussi dans l'État de Naples en 1585 , brûlé à Toulouse en 1619.

L'esprit de celte école consiste en ce que Dieu n'y est pas considéré comme la cause, mais comme la substance du monde. Par conséquent, la démonstration de l'existence de Dieu ne se fait plus per mol'mmt comme dans les alexandristes , mais par l'émanation , et surtout par l'émanation de la lumière , fer lucem. Telle est la théorie de Gésalpini d'Arezzo. Il fut inquiété comme Pomponat, mais il était médecin de Clément VIII , professeur à Rome , et il se tira d'affaire encore par la distinction des vérités de la foi et des vérités philosophiques.

Vanini fut j^us courageux et plus malheureux. 11 a fait deux ouvrages , dont voici les titres : premier ouvrage : Amfhileairum œtemum Providentiœ cUvtsiomagieum, êhrisliano^hysieum, nec non astronomico' eaiholieum, advenus veteres phUosophûê , alheos epi^ eureos,peripaUticosetstoieo8. Lugduni, 1615. Second ouvrage : De admirandiê naturm, reginœ deœqne moruUium, arcanis , dialogcrum inter Aleœanêrum el JuUum (ÀBsarem, lib» /F, cum approbaUone FoeulkUis Sorhonieœ Lulei., 1616. Jules-César Vanini a été condamné à Toulouse comme athée et brûlé comme tel. L'était-il, ne l'était-ilpas, je ne devrais pas me prononcer à cet égard , puisque j'avoue n'avoir jamais lu les deux ouvrages de Vanini , qui sont assez rares. Cependant j'incline fort à la négative, d'abord d'après différents passages que j*ai trouvés dans les auteurs, ei qui me paraissent assez décisifs ; ensuite d'après une induction très-vraisemblable tirée de Tbistoire. Vanini défendit Cesalpini contre ses adversaires; il se porta comme un élève de Cesalpini ; il était par conséquent averroîste. Il était donc péripatéticien , qu'il le sût ou qu'il l'ignorât; seulement il était de cette secte particulière du péripatétisme qui démontrait Dieu non par le mouvement , mais par la lumière , non pas comme cause , mais comme substance. La différence philosophique est très-grande assurément , mais elle ne valait pas l'échafaud. Chose étrange ! le péripatétisme régnait à Paris et en Espagne ; il y massacrait Ramus, il y proscrivait les Américains , il y servait d'appui à l'inqui-

(4) Né à Padone en 1531, mort en f 580.

(5) Né à Centi, duché de Modène, en 1553, mort en

(6) Né à Sienne en 15S0, mort en 1004.

€OIJRS VR L'HISTOIRE

stUon , et de Taatre côté des Alpes il éuit penécaté lai-mème ; Tune des sectes dans lesquelles il se divisait échappait à grand'peine au concile de Latran : Tautre fut CD quelque sorte brûlé à Toulouse dans la personne de Jules-César Vanini.

Je ne ferai qu'une seule citation théiste de Vanini , d'après les historiens de la philosophie.

c Tout être est fini ou infini. Il n'y a pas un seul 1 être fini qui se suffise à lui-même , qui soit k lui- 4 même sa substance propre. Voilà pourquoi il est « facile de donner une démonstration nécessaire de

< Dieu. Cette démonstration ne repose pas sur la rela- * tion de l'effet à la cause , mais sur la relation du « phénomène à l'être , à la substance. Puisque tout

< être fini ne se suffit pas k lui-même * il faut qu'il y 4 ait quelque chose d'infini ; car autrement il n'y aurait 4 même pas d'être fini possible , et il n'y aurait rien « du tout. Or il est impossible qu'il n'y ait rien du « tout ; par conséquent , il est également impossible c qu'il n'y ait pas un être infini et éternel. Cet être I infini et éternel , c'est Dieu (i). i C'esl l'homme qui professait cette doctrine qu'ils ont brûlé à Toulouse comme athée !

Mais ce n'était là , messieurs , qu'un sensualisme sans un caractère bien prononcé, et sans aucune autre grandeur que celle d'une hardiesse aventureuse. Deux hommes se présentent à la fin du x\i^ siècle , qui le renouvellent avec infiniment plus de sagesse et de précision , et qui sont de véritables réformateurs en philosophie ; je veuK parler de Telesio et de Campanella.

Telesio et Campanella n'appartiennent plus ni à la secte averroiste , ni à la secte alexandrisle du péripatétisme. Ce sont déjà des philosophes indépendants , qui même ont combattu l'autorité d'Aristote ; mais au fond ils se rattachent encore à leur insu au péripaté* tisme , tant par leurs principes que par leurs conséquences ; car ils sont sensuajistes et empiriques.

Bernardine Telesio était né à Cosenza , dans l'état de Naples, en 1508. Il professa la philosophie natu relie à Naples, et mourut en 1588. il renouvela, parmi

(1) AmphU. Exercit. 1.

Omne ens aut finUum est aut inflnUum, sed nuilum ens finifum a se; quocirca salis palet non per motum {ad modum Aristotelis) sed per primas entium partiliones a nobîs cognosci Deum esse, et çufdem necessarfa démon straiione. Nam alias non esset œternum ens, et sic nihil omnino est; aliogui ni hit esse est impossibile, ergo et œternum ens non esse pariter est impossibile, Ens igitur ceternum esse adeogue Deum esse, necessarium est.

(9) Proœmium. — Si qui noslra oppugnare voluerînt, id ittos insuper rogatos vetim, ne mecum, ut cum Aristotellco, verba faciant, sed ut cum Aristotelis adversario, neque igitur sese illius tueanlur positlonibus dicVsque uttis y at sensu tantum et rationibus ab ipso habitis sensu y quïbus solis in naluralibus habenda v/defur /Ides;

les systèmes antiques , an système qai jutqii'alen n'avait pas eu, que je sache, d'organe moderne, savsir, la physique de Démocrite, que nous aTons Urajewf vue dans l'antiquité s'allier au sensualitiiie. Son gmd ouvrage est intitulé : De Ntuura , juxta praprùtfr»cipia. La première partie parut à Rome en 1 565, iB4*; l'ouvrage entier à Naples en 1586. Je n'ai soos la yeux que l'édition de Rome. Sans doute dans le systèoe de Telesio Parménide est mêlé à Démocrite , mais c'en Démocrite qui domine. Son principe général est qcll faut partir des êtres réels , et non pas d'abstractioat : Realia entia , nanabstraeta ; il combat la scolastiqse, et rappelle son siècle au sentiment de b réalilé,i l'étude de la nature. Il a fondé une académie libfe qui , de son nom ou de celui de sa patrie , s'appdk Àcademia Teleiiana ou CosenHna» Dans les deux lirret dont se compose l'édition de Rome , je puis assurer que partout l'expérience , et l'expérience des sens, est sa règle unique. Sa préface , que je ne peux pas vo» lire , est extrêmement remarquable : il y déclare qa'A ne répondra pas même aux objections qoi seraîeot tirées de lalogique des écoles, mais qu'il répondra voloatiers à toutes les observations qui seront emprantées à l'expérience (i) sensible. C'est là le caractère de » philosophie. 11 ne faut pas s'arrêter à quelques pensées isolées plus ou moins idéalistes que les historiens de la philosophie ont tirées de son ouvrage. Il faut sortooi s'attacher à l'esprit général de cet ouvrage qoi fait presque de Bernardino Telesio un précurseur de Bacoo. 11 fut aussi inquiété par l'autorité ecclésiattiqne ; nais il prévint l'événement , quitta Naples et se réfugia dans sa patrie où il mourut.

Après Telesio vient un autre Napolitain , Thomas Campanella, dominicain calabrais, né en 1568, qoi étudia précisément dans la ville natale de Teleito, à Cosenza , et continua et étendit même son encreprne. Telesio n'avait voulu réformer que la philosophie de la nature ; Thomas Campanella entreprit la réforme universelle de toutes les parties de la philosophie. Il parait même qu'il ne s'était point borné à une tentative de

tum ne ut nobis notas itlius afferant distinctiones termh nosque,quas ingénue fateor percipere me nunqvam satis potuisse, propterea reor, quod non sensui exposiios, nec hujusmodi similes continent res, sedsumme a sensu n*motas et ab fvs etiam quœ percœpH sensus, quafes , lardiore qui sunt crassioreque ingenio, cujusmodi mîhi ips>, et nulla animi molestia, esse vldeor, percipere haud queant. Quœ igitur contra nos afférent, exponant opportety et veluli in luce ponant, tarditatis meœ si tibet cornmiser II, et rébus agant, non ignotis voeibus, çuœnisi res contineanl, vanœsunt, inanesque. IltudproceHo habere omnes votumus, nequaquam pervicaei nos essê ingenio, aut non unius amalores veritatis, et lUfenètr itaque errores nostros animadversuros , et summas iiU gratias àabituros, qui, quam sotam quœrimus cotitnus que patefecerit veritatem»

DE LA PBILOSOraiË.

réforme phil<MO(»hîque , et que ce moine énergiqae avait çonçQ un plan formidable d'insurrection dans les couvents de la CaUibre contre la domination espagnole ; du moins en fut-il accusé , et jeté dans les fers où il resta pendant vingt-sept ans. Il supporu cette longue captivité avec une fermeté d^àme admirable , si Ton en juge par les chansons qu'il y composa (i). Après vingtsept ans il fut acquitté , quitta sa patrie, et vint chercher un asile en France sous la protection du cardinal de Richdieu , ennemi implacable de la puissance autrichienne et espagnole. Il vécut tranquillement à Paris, et y mourut en 1639. Sans doute Tentreprise philosophique de Gampanella était an-dessus de ses forces ; il avait dans Tesprit plus d'ardeur que de solidité, plus d'étendue que de profondeur. II recommanda l'expérience sans la pratiquer ; il annonçait le besoin d'une révolution , il ne la consomma pas ; mais il ne faut pas moins tenir compte de ses nobles efforts à cet ingénieux et malheureux dominicain (s). Ici s'arrête la série des philosophes sensualistes et empiriques de cette époque de préparation et de transition.

Quant à celle des sceptiques , elle est beaucoup plus courte; il n'y en a que trois. C'est d'abord notre Michel de Montaigne , né ( les dates sont ici importantes) en 1555, mort en 459^. Il eut pour ami Laboétie , mort en 4565, qui était lui-même un trèshbre penseur. Le scepticisme de Montaigne participe du caractère général de la philosophie du temps. Gomme le sensualisme et l'idéalisme ne sont guère alors que du péripatétisme et du platonisme , c'est-à-dire des systèmes d'emprunt et d'imitation ; de même le scepticisme de Montaigne n'est qu'un scepticisme renouvelé de l'antiquité. Cependant , il faut convenir qu'il y avait quelque chose d'essentiellement sceptique dans l'esprit du gentilhomme gascon , et qu'en effet pour lui le doute était l'oreiller convenable à une tête bien faite. Son ami et son élève, Pierre Charron , né en 4534 , mort à Paris en 4605 , est plus profond et moins ingénieux. Le sceptique le plus déterminé de cette époque, est un Portugais né à Bracara en 4562. Vous sentez bien qu'il ne resta pas dans son pays; il vinl dans cette France qui était alors comme encore aujourd'hui le

(1) Scella d'aicune poesfe fUosofiche, 1632. — V. VAdrastea d'Herder.

(2) De sensu rerum et magià, Francf., 16S0 Philosophîœ rationalis et reatis partes t, Paris, 1638. Vniversatis phllùsopMw, sfve metaphysicarum rerum juxla propria dogmata partes m, Paris, 1638. Reatis pMlosopMœ epilogis^ ticœ partes iy, Francf., 1838, etc. Voici quelques pensées de Campaneila : Sentire est teire. — Contre la scolastique : Cognith divinorum non habetur per suritogismum qui est quasi sagitta quà scopum attingimus a tango absque getlu, neque modo per auctoritatem quod est tangere quasi per manum atiencun, sedper tactum intrinsecum.,. Comme apologie de sa conduite : Non omnis novilas in republica et ecclesia pàVosophis suspecta , sed ea tantum

COUSIN, — TOME I

refuge de tous ceux qui souffraient et elpéraieat daM l'avenir. Sanchez fut professeur à Toulouse, où ii mourut en 4653. I^e titre de son ouvrage est : De mvHium nobUi,prima e<untveraaZi#cttfnlta... Et quelle est, messieurs, cette noble , première et universelle science ! quod nihil scUur, Lugduni 4584.

Si l'école sceptique joue un faible rôle au xv^ et au XVI® siècle , il n'en est pas ainsi de l'école mystique ; elle a deux caractères et une source unique. Cette source est l'école platonicienne et en même temps néo-platonicienne , idéaliste et mystique de Florence. Or, le mysticisme alexandrin s'alliait d'une part k b religion positive du temps par l'allégorisation , et de l'autre aux opérations théurgiques. De là deux tendancesdu mysticisme florentin de Marsile Ficin, savoir, une tendance allégorique en religion , et une tendance théurgiqueet alchimique. Tantôt ces deux tendances se divisent , tantôt elles se combinent. Voici la liste de tous les mystiques duxv* et du xvi« siècle.

Après Ficin et les Pic de la Mirandole se trouve Jean Reuchlin de Pforzheim , né en 4455 , mort en 4522. Dans un voyage en Italie il avait fait la connaissance personnelle de Ficin et des Pic de \at Miran* dole , et il avait rapporté en Allemagne un goût décidé pour le mysticisme. Il est moins alchimiste qu'aUégoriste : il a fait un traité de la Cabale, De arte eahoilisticay et un autre De verbo mirifico. Il étudia les langues orientales, en particuUer l'hébreu et le Tai« mud , et défendit les Juifs persécutés. Vient ensuite Agrippa de Netteisheim , né à Cologne en 4486, mort à Grenoble en i 555. Ami de Reuchlin, il le commenta, et expliqua même à l'université de Dôle , qjui alors était florissante , son ouvrage De verho mirifieo. Il écrivit un traité de PhUosophia occulla {n); mais comme pour attirer au mysticisme il faut commencer par décrier toute espèce de philosophie, il composa un autre traité fort curieux <i< Faniiate «ciffUianim. Agrippa de Nei< teisheim est allégoriste comme Reuchlin ; mais déjà il commence l'alchimie et la théurgie. Son élève , Jean de Wier, n'a pas laissé un nom célèbre dans la philosophie mystique. Il ne faut pas oublier l'écrit singulier de George Zozi , Vénitien , de HarmotUa mundi isUuê

quœ principia œterna destruit. — Novator improbus non est qui scientias iterum format et reformât Itominum cutpa cottapsas.

(3) Voici quelques pensées d'Agrippa, tirées de ses lettres:

Supremus et unicus ratio nis actus religio est.

Omnium rerum cognoscere opifieem , atque in ufium totà simititudinls imagine , eum essentiaii eontaetu sine vincuto, transire quo ipse transformer/s efficiareque DeuSy ea demum vera sotidaque phitosophia est,

Sed quomodo qui In cinere et mortali pulvere se ipsum amîsit Deum inveniet? Mori nimirùm oportet mundo et earni et sensibus omnibus , si quis vêtit ad hœc seeretorum penett'afia ingredi,.,

COURS DE LHISTOIRE

eaniica tria. Veilet., 4525. J*arrive à Paraceke, né à Einsielden, en Suisse , en 1495 , mort à Salzbourg, en 1541. Il avait beaucoup voyagé en Italie et en Allemagne ; moins savant dans les langues que Reuchlin, c'était un chimiste et un médecin ingénieux ; il occupa la première chaire publique de chimie à Bàle ; et Bacon fait la remarque que le plus grand tort de Paracelse est d'avoir caché les expériences très-réelles qnll avait faites, sous une appareoce mystérieuse. La doctrine de Paracelse consiste dans trois principes dont Tunion forme Varchcmm magnum avec lequel il explique toute la nature. Valentin Weigel, né en Misnie en 1555, ministre luthérien, mort en 1588, suivit la tendance théurgique de Paracelse , mais Funit à la mysticité morale et religieuse de Reuchlin , de Tauler et de Gerson. Leibnitz a dit de lui (i) : c II ne pèche pas par défaut d'esprit , au contraire , il en a trop , ce qui le fait passer pour fou auprès du vulgaire. > ""a commencer du xvn* siècle , les doctrines de cette école , tant allégoriques que théurgiques, passent dans une société secrète, la société des Rose-Croix («i), où elles sont conservées comme en dépôt. Il faut aussi placer parmi les mystiques de cette époque Jérôme Cardan , de Pavie, né en 1501 , mort en 1576 , médecin et naturaliste célèbre , d'un savoir très-étendu , et qui , au milieu des plus grandes extravagances , présente souvent les vues les plus élevées (s). Mais les mystiques les plus importants du xvi^ siècle sont Bôhme, Fludd et van Heimont. Van Helmont reproduit Paracelse : c'est un mystique alchimiste ; il était né à Bruxelles en 1577; il est mortà Vienne enl644. Son fils , Mercurius van Helmont , qui a publié ses ouvrages, appartient au xvii« siècle. Robert Fludd est un médecin anglais du comté de Kent , né en 1574 , mort en 1627, qui a essayé de combiner Paracelse avec l'étade assidue de la Genèse , allégoriquement interprétée. Jacob Bôhme, né en 1575, mort en 1624, était un pauvre cordonnier de Gôrlitz, sans aucune instruction littéraire , qui cacha sa vie et resta longtemps sans rien produire, uniquement occupé de deux éludes que tout chrétien et tout homme peut toujours faire , l'étude plus contemplative que théorique de la nature qui était sous ses yeux, et celle des livres saints. Il est sorti de là une suite d'ouvrages qui ont été depuis comme l'Évangile du mysticisme. Ils ont été recueillis

(1) Flrum ingenii haud vufgaris, imo nimiu unde vulgo enfhusiastes audierlL De Conformit, fidei cum ratione^ 9.

(9) Formée au commencement du XTiia siècle, à Toccasion d'un iiosme du théologien André» : Mariage cMmlque de CAriêiian Rosenci*eulz^ 1G03. — Ré formation universelle au mojjren de la fama Fralernitalis de* Rote- Croix, Balit- Itonne, 1C14.

(5) Voici quelques morceaux de son grand ouvrage : De êubtililate et vaHetate rerum. — £st allquid in nobit prater nos.., I nef tari autem nemo ad virtutem poterit

en quatre volumes en 16â0, à Amsierdanti, soiiTeiii reproduits et traduits en différentes langues. Un des plus célèbres, publié en 1612 , s'appelle ^«rora. Les points fondamentaux de la doctrine de Bôhme sont : 1° rimpossibilité d'arriver à la vérité par aucan antre procédé que l'illumination ; S^ une théorie de la création ; 5<* la détermination des rapports de Phomme à Dieu ; 4^ l'identité essentielle de Tâme ei de Dieu , ei la détermination de leur différence quant à la forme; 5^ l'origine du mal; 6^ la réintégration de Tàme; 7® une exposition symbolique du christianisme.

Telles sont en raccourci les quatre grandes écolei dont l'histoire remplit le xv® et le xvi« siècle. La statistique grossière , mais exacte , que je viens de vous en donner suffit pour vous démontrer que, même dans cette époque de culture artificielle et d'iraitalion, Tesprit humain est resté fidèle à lui-même et aux lois que nous avons déjà observées , aux quatre tendances qui le portent partout et toujours à chercher la vérité ou dans les sens et l'observation empirique , on dans la conscience et l'abstraction rationnelle, ou dans la négation de toute certitude , ou enfin dans Tenlhousiasme et la foi , et la contemplation immédiate de Dieu. C'est là la classification sous laquelle viennent se ranger tous les systèmes du xv* et du xvi* siècle. Reste à savoir quelle est celle de ces quatre écoles qui a compté le plus de partisans , qui a été la plus riche en systèmes , et qui par conséquent réfléchit le mieux resprit général de ces deux grands siècles. Assurément ce n'est pas le scepticisme , car il se réduit , comme vous venez de le voir, à trois hommes d'esprîL Ce n'est pas l'école sensualiste péripatéticienne, ni l'école idéaliste platonicienne , toutes deux également nombreuses, puissantes, fertiles en hommes distingués et en systèmes célèbres. Il est évident que c'est Técole mystique dans son double développement aUé|;oriqae et alchimique. Comptez , et de fait vous verrez que le nombre et l'importance des systèmes est du côté de Técole mystique ; or, le fond de cette école est Tidéaiisme. Sans doute on retrouve aussi le mysticisme dans l'école empirique; mais cette inconséquence de Kécole empirique vient précisément de la domination du mysticisme. En effet , toutes les fois qu'un point de \ue prédomine , il attire à lui tous les autres , même ceux qui lui sont étrangers , même ceux qui lui sont ennemi// verum experiri , gui id quod in se est prœter se obruit atque sepelit. XFIII. — Quod si quis vei exîguo tempore ex se ipso exire possii unirique Dec , hune aw* mento fieri beatissimum necesse est.,, Atque hœe illa extasis solis probis sapientibusque coneessa^ et infinité melior omni humanà felicitate. XXI. — Animœ immortalitatem non nunc primum , sed semper agnuvi; sent» enim aliquando intetlectum sic Deum esse adeptum , ut nos prorsus unum cum eo esse intueamur. De VtUitatê ex advers. capiend. ii, 6.

DE LA PHILOSOPHIE

âli

mît. Ainsi la tendance de Tesprit hamain an xv* el an XVI* siècle est la tendance mystique ; et vous reconnaîtrez qu'il en devait être ainsi » si vous considérez que Fesprit buniain « sans être encore sons le joug de lautorité religieuse, restait attaché à ses anciennes habitudes. De là un mélange d'hétérodoxie et d'esprit religieux qui donne précisément en philosophie le mysticisme.

Considérons encore ces quatre écoles par un autre côté, celui de leur répartition entre les différents pays de TËurope. Au moyen âge , la domination religieuse ne souffre guère d'autre distinction que celle des ordres religieux ; mais déjà vers le xv* siècle , les individualités nationales reprennent leur importance; et il est extrêmement curieux de voir comment , dans l'indépendance naissante de l'Europe , les différentes nations se sont pour ainsi dire partagé les points de vue philosophiques. Or, on trouve : i^ qu'il n'y a eu de scepticisme qu'en France ; que les trois hommes qui représentent alors le scepticisme sont deux Français et un Portugais naturalisé en France ; 2® que Tltalie est la lerre classique du double dogmatisme péripatéticien et platonicien , et que c'est de l'Italie qu'il a passé dans tous les autres pays de l'Europe ; 5® que le mysticisme , bien qu'il soit venu d'une source italienne , a surtout été répandu en Allemagne; de sorte qu'en ne tenant compte ici que des résultats généraux , on pourrait dire que le dogmatisme appartient à l'Italie , le scepticisme à la France et le mysticisme à l'Allemagne. L'Angleterre joue un faible rôle dans la philosophie du xv^ et du xvi® siècle.

Encore un autre rapport sous lequel il convient d'examiner ces quatre écoles. Quels ont été leurs moyens d'expression ? Quelles langues ont-elles parlées? Ceci importe, car l'introduction des langues vulgaires dans là philosophie , y représente plus ou moins Tindépendance et l'originalité de la pensée. Or, je ne vois pas qu'aucun sensualiste et péripatéticien ait alors écrit en langue vulgaire. Dans l'école platonicienne , sur la fin du xvi® siècle , commence l'emploi d'une langue nationale : Jordano Bruno a écrit en italien plusieurs ouvrages (i). Pour le scepticisme, Sanchez excepté , il a toujours parlé une langue vulgaire , le français. Je conclus de là que le sensualisme et l'idéalisme ont toujours été , surtout pendant le XV* siècle , des systèmes d'emprunt , et qu'il y a eu plus d'originalité dans le scepticisme. J'en dis autant du mysticisme. Si dans ses premiers développements, où il tient encore presque immédiatement à sa racine, savoir, l'école florentine , il parle le langage convenu de cette école, le latin, il a fini par parler dans Bôhme

(1) Délia causa , pHncfph et uno. — Degli efofd fitrorL — La Betlla Mon fonte. — Dell infinito , univers» e mondi.

une langue vulgaire.' Il est à remarquer que Jacob Bôhme a écrit tous ses ouvrages dans la seule langue qu'il sât, et qu'on sût autour de lui , l'allemand ; ce qui fait du mysticisme de Bôhme un système tout autrement naturel et sérieux que celui de Ficin et des Pic de la Mirandole.

Enfin , si je recherche la part du bien et celle du mal dans la philosophie de ces deux siècles , il me semble que le bien est surtout dans l'immense carrière que l'imitation libre de l'antiquité a ouverte à l'esprit humain , et dans la fermentation féconde que tant de systèmes si nombreux et si divers devaient exciter dans la philosophie européenne. C'est un bien qui doit balancer tous les inconvénients ; car de celuilà devaient sortir tous les biens de l'avenir, et une révolution définitive. Quand on lit la vie , les aventures et les tentatives de Bamus et de Jordano Bruno , de Telesio et de Campanella, on sent que Bacon et Descartes ne sont pas loin. Le mal est dans la prédominance de l'esprit d'imitation qui engendre une immense confusion , et se trahit par l'absence de méthode. L'absence de méthode , tel est le vice fondamental de la philosophie du xv* et du xvi* siècle. Il s'y marque de deux façons : 1^ Cette philosophie n'établit guère le rapport des différentes parties dont elle se compose ; la métaphysique , la morale , la politique , la physique n'y sont pas unies entre elles par ces liens intimes qui attestent la présence d'nne pensée unique et profonde. 2^ Elle ne sait pas discerner, et elle ne cherche point , parmi les diverses parties qu'elle embrasse , celle qui doit être la partie fondamentale , et la base de tout l'édifice. On y commence par tout , pour aller on ne sait trop où ; il n'y a pas un ordre de recherches qui soit accepté comme le point de départ fixe et nécessaire duquel la philosophie doit s'élever pour arriver successivement à son dernier but. Ou si on voulait trouver un point de départ commun à tous les systèmes de ces deux siè* clés , on pourrait dire que ce point de départ est pris dans l'ontologie , c'est-^-dire hors de la nature humaine. On commence en général par Dieu ou par la nature extérieure, et on arrive comme on peut à l'homme; et cela sans règle fixe, sans même que cette manière de procéder soit établie comme un principe et comme' une méthode. De là la nécessité d'une révolution dont le caractère devait être précisément le contraire de celui de la philosophie du xv* et du XVI* siècle , savoir, l'introduction d'une méthode , et d'une méthode qui devait être le contraire encore de la pratique de l'époque précédente , le contraire de l'ontologie, c'est-àdire la psychologie. C'est cette révo^ lution féconde, avec les grands systèmes qu'elle a produits , que je me propose de vous faire connaître dans notre prochaine réunion.

COURS DE L*HISTOmE

ONZIÈME LEÇON

SOMMAIRE

Philosophie moderne.*- Soo caraclère général. — Deux âge» dans la philosophie moderne : le premier âge esl celui de la philoitophie du xvii* siècle proprement dite. — Écoles du xTii* siècle. École «ensualisie: Bjcon, Bohhe^, Gassendi, Locke. — École idéaliste : Descaries , Spinosa , Malebraoche.

Messieurs,

La philosophie du iv' et du xvi* siècle a fait sortir Tesprit humain de la scolastique , c*est-à-dire de Tas- •errissement à un principe étranger, Tautorité; en mèoie temps elle Fa préparé à la philosophie moderne, c'est-à-dire à Tahsolue indépendance ; et elle Ta conduit de la scobstique à la philosophie moderne par Fintermédiaire d*une époque où règne une autorité encore, mais une autorité tout autrement flexihie que celle du moyen âge , Tautorité de Faniiquité philosophique. La philosophie du xv* et du xvi* siècle est comme l'éducation de la pensée moderne par la pensée antique. Son caractère est une imitation ardente et souvent aveugle ; son résultat nécessaire a été une fermentation universelle et le besoin d'une révolution définitive. Cette révolution a été consommée au xvu« siècle ; c'est la philosophie moderne proprement dite.

Le trait le plus général qui la distingue est une entière indépendance : elle est indépendante et de l'autorité qui avait régné dans la scolastique , l'autorité ecclésiastique , et de l'autorité qui avait régné dans le XV* et le xvP siècle, l'admiration du génie antique. Elle rompt avec tout passé , ne songe qu'à Tavenir, et se sent la force de le tirer d'elle-même. D'un côté , on dirait que , de peur de se laisser charmer par le génie de Platon et d'Aristote , elle en détourne les yeux comme à dessein , et l'ignorance et le dédain même y semblent la rançon de l'indépendance. Bacon et Leibnitz exceptés , tous les grands philosophes de l'ère nouvelle , Descartes , Spinosa et Malebranche , Hobheset Locke, n'ont aucune connaissance, aucun respect de l'antiquité ; ils ne lisent guère que dans la nature et dans la conscience. D'un autre côté , la sécukirisation progressive de la philosophie est évidente de toutes parts ; cherchez , par exemple , qui sont les deux grands hommes qui ont fondé la philosophie moderne ? Appartiennentr-ils au corps ecclésiastique , à ce corps qui, an moyen âge, avait fourni à la scolastique de si grands et de si utiles interprètes? Non , mes-

sieurs, les deux pères de la philosophie moderne sont deux laïques ; et , à quelques exceptions près , oo peut dire que depuis le xvii* siècle jusqu'à nos joars , les philosophes les plus illustres ont cessé de sortir des rangs de l'Église. Enfin les foyers de l'instructioii philosophique au moyen âge avaient été les cloilres et les couvents. Bientôt s'étahlirent les universilés ; e^élaii un pas considérable , car dans les universilés , même au moyen âge , parmi les professeurs étaient déjà reçus quelques laïques. Le xvii* siècle vit naître ane institution toute nouvelle , qui est aux universités ce que les universités ont été aux couvents ; je veux parler dei académies. Elles commencèrent en Italie vers la fin du xvi* siècle , mais ce fut surtout au xvu* siècle qu'elles s'établirent et s'enracinèrent sur le sol de TEorope. 11 y en a trois qui, dès leur première institution, jetèrent le plus grand éclat et furent extrêmement utiles à b libre culture de la pensée. Ce sont : i® l'Académie des sciences de Londres, fondée sur le plan même de Bacon (4); 2^ l'Académie des sciences de Paris , et les quatre académies dont se compose aujourd'hui rinsUtut de France ; 3^ eniin l'Académie de Berlin , fondée (s) non-seulement sur le plan de Leibnitz , mais par Leibnitz lui-même , qui en fut le premier président.

Le second caractère de la philosophie moderne est, je vons l'ai déjà dit et n'ai besoin que de vous le rappeler en un mot , la déterminaUon d'un point de départ fixe , l'adoption d'une méthode ; et ce point de départ, cette méthode , c'est l'étude préalable de la natare et de l'intelligence humaine , base et instrument nécessaire de toute science et de toute philosophie , c'esià-dire la psychologie.

En entrant dans la philosophie moderne , pour en étudier plus particulièrement les systèmes , après en avoir reconnu les caractères généraux, la première réflexion qui se présente à nous , c'est qu'en vérité la philosophie modenie est bien jeune. Sans parler de l'Orient et de l'Inde où les dates sont si incertaines , dans la Grèce le mouvement de la philosophie indépendante a duré douze siècles, depuis Thaïes etPytha* gore jusqu'à la fin de l'école d'Alexandrie , tandis que le mouvement correspondant de la philosophie moderne dont nous faisons tous partie , et dont nous sommes et les instruments et les produits , ce mouvement philosophique compte à peine deux siècles. Jugez du vaste avenir qui est devant la philosophie moderne» et que cette considération enhardisse et encourage ceux qui la trouvent encore si mal assurée dans ses procédés, si indécise dans ses résultats. Cependant , quoique bien jeune encore , elle est riche déjà, et en deux siècles

(1) Établie d'abord à Oxford en 1645, puis déSoiliTement avec pririlége i Londres en 1663. En ont été membres Newton, Locke (1668), Glanville, etc.

(2) En 1700.

DE LA PHILOSOPHIE

il3

elle a prodoitUiDtde systèmes, que dans ce moavement, qui est d'hier en quelque sorte, on peot distinguer deux âges : le premier qui commence avec le XVII* siècle et s'étend vers le milieu du xviu«; le second qui embrasse toute la dernière moitié du xvni* siècle avec le commencement du nôtre. Ces deux âges ont cela de commun qu^ils participent tous deux des caractères généraux de la philosophie moderne , et chacun d^eux a cela de particulier qu^il en pariicipe plus ou moins et en un degré différent : il y a entre eux harmonie , mais en même temps il y a progrès de Tun à Tautre. Cest le premier, c*estrà-dire la philosophie du XV 11* siècle proprement dite , qui sera le sujet de cette leçon.

Deux hommes rouvrent et la constituent , Bacon et Descartes. 11 faut savoir reconnaître dans ces deux hommes leur unité; car ils doivent en avoir une , puisqu'ils sont les fondateurs d'une philosophie qui est une dans son esprit , et en même temps il faut reconnaître leur diversité, puisqu'ils ont mis la philosophie moderne sur deux routes entièrement diflérenles. Tous les deux ont eu quelque chose d'original et de bien rare dans des hommes qui ont fait une révolution , le dessein de la faire et la conscience de l'avoir faite. Bacon et Descartes savaient qu'une réforme était nécessaire , que déjà on l'avait tentée et qu'on y avait échoué ; et c'est volontairement et sciemment qu'ils ont renouvelé cette grande entreprise et l'ont exécutée. Dans tons leurs ouvrages respire le sentiment de l'esprit de leur temps, dont ils se reconnaissent et dont ils se portent les interprèles. Ajoutez que tous deux étaient précisément ce qu'il fallait être pour accomplir la révolution qu'ils entreprenaient. Tous deux étaient laïques, l'un soldat, l'autre homme de loi. Tous deux éuient physiciens et géomètres, et la nature de leurs études les éloignait de la mauvaise dialectique scolastique. Tous deux avaient passé par le monde et par les affaires , et y avaient contracté ce sentiment de la réalité qu'il s'agissait d'introduire dans la philosophie. Enfin tous deux étaient nourris de la bonne littérature ; tous deux étaient dans leur langue de grands ou du moins d'excellents écrivains , et par là ils pouvaient répandre et populariser If goût de la philosophie. Voilà l'unité de

(1) François Bacon, lord de VertilaiDy vicomle de Saint- All>an, chaoeelier d*Ansleterre, né à Londres en 1561 , mort en 1690. Il iièse»ur sa mémoire la lâche d*uno conduite déplorable, qiron ne peut eipliquer que par celte phrase du De Augm. VU!, 3 : Ad fUtenas poiiùt quàm ad quidquam natuê^ et ad res gerendcu neseio quo fiUo contra genium suum abreptus, b*aU leurs il avait entrepris, dii-oo, la réforme des lois anglaises sous Elisabeth, et il a beaucoup contribné à Téiabliasement d'académies libres en Italie : M est coïomt le féndâtenr de P Académie royale de Londres. Ses deux principaux ourrages sont : De Dignltaie et Jugmentis scientlarum, d*abord en anglais, Londres 1609; puis en

Descartes et de Bacon , c'est l'unité de la philosophie moderne elle-même. Mais sous cette unité sont des diversités incontestables. Ainsi Bacon s'est particulièrement occupé des sciences physiques; Descartes, quoique grand physicien , est plus grand géomètre encore. Tous deux débutent par l'analyse ; mais l'un appuie d'abord l'analyse sur l'observation extérieure des phénomènes de la nature , l'autre sur l'observation intérieure de la pensée ; l'un se fie davantage au témoi-^ gnage des sens , l'autre à celui de la conscience. De là inévitablement deux tendances opposées , et sur un même fonds deux écoles complètement distinctes , l'une sensoaliste, l'autre idéaliste dans leur direction.

Je vous l'ai dit souvent, messieurs, et j'aurai bien des occasions de vous le répéter, tout commence toujours bien. Le chef d'une école n'atteint pas d'abord à toutes les conséquences de ses principes ; il épuise sa hardiesse dans l'invention même des principes , et par là il échappe en grande partie à l'extravagance des conséquences. Ainsi Bacon (i) a mis au monde Técole sensualiste moderne ; mais vous chercheriez en vain dans Bacon les conséquences auxquelles cette école est plus Uni arrivée. D'abord Bacon n'a pas fait de système ; il n'a établi qu'une méthode ; et puis cette méthode est loin d'être aussi exclusive chez le maître que chez les disciples. Il est singulièrement curieux de rencontrer dans Bacon l'éloge de la méthode rationnelle ; il va même jusqu'à absoudre le mysticisme. En relisant attentivement Bacon, j'y ai trouvé un certain nombre de passages peu connus , qui peuvent servir d'apologie aux partisans de la direction rationaliste , et qui en même temps défendent la mémoire de Bacon de l'inculpation d'une tendance sensualiste exclusive.

c II serait bon , dit-tl , d'unir dans un hymen légitime et constant la méthode empirique et la méthode rationnelle , les conceptions à priori et les recherches expérimentales sur la nature (i). »

Autre passage : c 11 n'y a pas d'interprète de la nature plus fidèle , plus sâr que l'esprit humain luimême , qui pénètre où les sens fie pénètrent point , dans les profondeurs de la terre comme dans les hauteurs du ciel (s) >.

latin, 1633, Lugd. Bal.; et Novum Organum sefentktntm , Londres, 1030. OEuvres complètes de Bacon, par Mallct, Londres 1740, 4 vol. in-fol. ; et Londres 1665, 5 vol. in-4o.

(3) BmpMcam et rationaiem methodum eonjugio vero et légitima in perpetuum firmare, anticipathnem ê^lieet mentfs eum Interpretatlone naturœ. De Augm. I. Anttel" pationem menti* est ici la ir/voXqfctde Cbrysippe. (Lefon 8, p. 800).

(5) iVofi alH Interprète* naturœ magis ftdl adhiberi con* suitve pouuntqvàm intelteetus humanus quineqtièadpro' fonda lerrœ et quœocmlisomnind non cernuntur, elcut md aita cœti quœ pterumque fallaciter cernuntur, pénétrât»

su

COURS DE L HISTOIRE

Voici encore quelques passages de Baeoo sur le mysticisme, sur la divination, et même le somnambulisme et le magnétisme animal.

c L'inspiration prophétique, la faculté (t) divinatoire a pour fondement la vertu cachée de Tâme, qui, lorsqu'elle est retirée et recueillie en elle-même, peut voir d'avance Tavenir, dans le songe, dans Textase et dans le voisinage de la mort ; ce phénomène est plus rare dans Télat de veille et dans Tétat de sanié. i

i Quand rinlelligence est assoupie ( dans le sommeil ou dans la maladie), il n'est pas impossible qu'il y ait une communication plus directe entre la divinité et elle (i). >

c il y a une action possible d'une personne sur une autre, par la force de l'imagination de l'une de ces deux personnes; car, comme le corps reçoit l'action d'un corps , l'esprit est apte à recevoir l'action d'un autre esprit (s). >

Enfin Bacon ne voulait pas même qu'on abandonnât entièrement la magie ; il espérait que sur ce chemin (4) il n'était pas impossible de trouver des faits qui ne se trouvent pas ailleurs, faits obscurs, mais réels, dans lesquels il importe à la science de porter la lumière de l'analyse, au lieu de les abandonner aux extravagants qui les exagèrent et les falsifient.

Voilà, messieurs, des règles bien remarquables par leur véritable indépendance, leur modération et leur étendue. Mais je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elles disparaissent sous le grand nombre de celles qui sont empreintes d'un tout autre caractère , d'un caractère exclusif de sensualisme. Ici les citations sont inutiles. Rappelez-vous seulement que le même homme qui a écrit les lignes précédentes a écrit aussi que c'est dans la seule interprétation de la nature extérieure que Tesprit humain montre sa force, et que quand il revient sur lui-même et cherche à se comprendre, il est semblable à l'araignée, qui ne peut tirer d'elle-même que des iils plus ou moins délicats, mais sans solidité et de nul usage (5). Il est établi et reconnu que ce qui domine dans Bacon est la tendance sensualiste. D'ailleurs, consultons, selon notre habitude, l'histoire et le temps.

A l'école de Bacon se rattachent immédiatement

(1) Dîvinalio naturatis forte hoc nltUur suppos'itionls fundamento, guod anima in se reducta atque collecta habeat ex vi propria etsentlœ tuœ atiguam prœnoUonem rerum futurarum,guœ potfssimum cernilur in somniis et exlasibus atque in confiniomorliSy rariùtverô intervf gitandum aut cùm corpus tanum est et validum. Ibid. IV. d.

(9) Potes t etiam fleri guod\at/guando sponte influant dtvina adintetlectum sopitum. Ihld. II.

^3) Fascinatio est vis et actus imaginalîonis intensivus in corpus atterius per impressionem , delaUonem et communicationem spiHtus in spiritum,,. JSst enim spiritus prœ rébus omnibus et ad agendum strenuus et adpatlendum tener et mollis. Ibid. IV, S.

trois hommes qui sont ses successeurs offideU, Hobbes, Gassendi, Locke, On peut dire que ces trois bonme» ont transporté l'esprit de Bacon dans tontes les parties de la philosophie , et qu'ils se sont comme panai?? entre eux les divers points de vue de leur commiiK école. Hobbes en est le moraliste et le politique, Gassendi l'érudit, Locke le métaphysicien.

Hobbes (0) était un ami et un disciple avoné de Bacon. Nous savons que c'est Hobbes qui, avec Bes- Johnson, a traduit l'admirable anglais de Bacon dan» un latin qui a aussi sa beauté. Et quelle est la philosophie de ce disciple, de ce traducteur de Bacon? La voici en peu de mots :

Il n'y a ^'aulre témoignage certain que celni dei sens. Le témoignage des sens n'atteste que des corps; donc il n'y a que des corps. La philosophie n^est doac que la science des cor^is.

11 y a deux sortes de corps : i^ les corps nainreb qui sont le théâtre d'une foule de phénomènes répliers, parce qu'ils se font en vertu de lois fixes, coause les corps dont s'occupe la physique, et ceux qu'os appelle des esprits, des âmes, et dont s^occupe la métaphysique ; 2^ les corps moraux et politiques, savoir, les sociétés qui changent sans cesse et sont soumises s des lois variables.

La physique de Hobbes est cette physique dont Bacon a parlé (7) avec tant d'éloge, t:elle de Démocrite, la philosophie atomistique et corpusculaire de Fécote ionienne. Sa métaphysique en vient : tous les phénomènes qui se passent dans la conscience ont leur source dans l'organisation, dont la conscience n'est elle-même que le résultat. Toutes les idées vienneot des sens. Penser c'est calculer ; et l'intelligence n'en autre chose qu'une arithmétique. Gomme on ne cakaie pas sans signes, on ne pense pas sans mots; la vérité des pensées est dans la perception du rapport des mots entre eux, et la métaphysique se réduit à une lan^ bien faite ; Hobbes est complètement nominalîste. Poor Hobbes il n'y a que des idées contingentes; le fini ses! peut être conçu; l'infini n'est qu'une négation du fini; hors de là c'est un pur mot inventé pour honorer os être que la foi seule peut atteindre. L'idée du bien et du mal n'a d'autre base que la sensation agréable

(4; Magiam naturalem scfentiam dlcimus formarum ûbdit arum guœ applicando activa passives ad operum admirandorum, eorumque verorum non fictorum, Ftvtilium non vero inanium aut noxiorum, deducii ; sieqvs terminos imperii humani in naturam reapse dilatât, no* verô intelleclum tantummodo ludifical, spemve Mlatibvs aut impossibilibus etiam promissis vanè factai^ sed et effectus promisses patenter prœsteU, lit, 5.

(5) Voyez leçon 3«, p. 133.

(6) Né à Malmesbory en 1588, mort en te7a. 0pp. 1688. Arostelod.

(7) De Jugm, III, 4.

DE LA PHILOSOPHIE

»u désagréable ; or, à la sensation agréable ou dé&- L^réable , il est impossible d'appliquer une autre loi, Jnon la fuite de Tun et la recherche de Tautre : de à toute la morale de Hobbes. Cette morale est le >oint de départ de sa politique. L'homme est capable le jouir et de souffrir ; sa loi unique est de souffrir le noins possible, et de jouir le plus possible ; puisque telle est sa loi unique, il a tous les droits que cette loi lui confère; il peut tout pour sa conservation et son t>oDheur; il est absolument égoïste, et investi du droit ie sacriGer tout à soi. Voilà donc les hommes, sur cette terre où les biens ne sont pas en grande abondance, ayant tous des droits égaux à tout ce qui peut leur être ou agréable ou utile , en vertu de la même capacité de jouir et de souffrir. C'est là l'état de nature, qui n'est pas autre chose que l'état de guerre , l'anarchie des passions, le combat de tous contre tous. Or, cet état étant contraire an bonheur de la plupart des individus qui en font partie, l'utilité, née del'égoisme lui-même, commande de l'échanger contre un autre, savoir, l'état social. L'état social est l'institution d'une puissance publique plus forte que tous les individus, capable de faire succéder la paix à la guerre, et d'imposer à tous l'accomplissement de ce qu'elle aura jugé Dtile, c'est-à-dire juste; et comme les passions comprimées sont en révolte naturelle contre la nouvelle autorité, il s'ensuit que cette autorité ne peut être trop forte , et par là Hobbes place l'espèce humaine entre l'alternative ou d'une anarchie complète, ou d'un despotisme qui sera d'autant plus conforme à sa fin qu'il sera plus absolu. De là U monarchie absolue comme l'idéal du vrai gouvernement.

Telle est, messieurs, la politique de Hobbes, politique très-conséquente à sa morale, laquelle dérive de sa philosophie générale, dont la racine est dans la tendance sensualisle de Bacon. Ce qui caractérise Hobbes, et lui donne un rang supérieur dans l'histoire de la philosophie , c'est la conséquence. Il l'a transportée de la théorie dans la pratique; il a été l'homme de ses doctrines. Dès i 61 8, pressentant les troubles qui menaçaient son pays, il fil une traduction de Thucydide pour dégoûter ses concitoyens d'une liberté qui mène à l'anarchie. Plus tard, il quitta l'Angleterre avec la famille des Stuarts, fidèle à cette famille par fidélité à ses propres principes. Mais lorsque Crom^ell eut établi un pouvoir assez conforme à l'idée de sa monar-

(I) Lorti ClarenUoD rapporle dans ^ei Mémoires Panecdole suivante: « En revenant d'Espagne, Je pa!<sai par Paris; M. Hobhes venait souvent me voir. Il me dit qu'il faisait alors imprimer en Ansleterre son livre qu'il voulait ioliluler Lévialhan; qu^i) en recevait chaque semaloe une feuille à corriger, el qu'il pensait quM «crait terminé dans un mois tout au plus. Il ajouta quM savait bien que, quand je lirais son livre, je ne l'approuverait pas, et là-dessut il mNudiqua quelques-unes des idées qu'il renfermait; sur quoi je lui demau-

chie, Hobbes ne demanda pas mieux que de faire ses soumissions , non pas au républicain Cromwell , mais au dictateur Cromwell, conséquent encore en cela même, quoi qu'on en ait dit (i). Mais comme dans l'ordre social d'alors le pouvoir ecclésiastique était en lutte avec le pouvoir civil , Hobbes n'a point hésité à abaisser le pouvoir ecclésiastique devant l'État , dont toute la force réside dans l'unité. Aussi fit-il la guerrt à l'Église aussi bien qu'à la démocratie, et il renouvela cette guerre avec d'autant plus de force, qu'il vit l'Église près d'être victorieuse au retour de l'ancienne famille exilée , si bien qu'il fut encore une fois obligé de quitter l'Angleterre, toujours fidèle à ses principes, toujours combattant et souffrant pour eux.

Gassendi est Français, Provençal, ecclésiastique (i). Comme ses premiers écrits sont postérieurs à ceux de Bacon, et comme il cite souvent le philosophe anglais, il faut admettre au moins que Bacon a dû ajouter infiniment à la direction naturelle de son esprit et de ses études. Quoiqu'il appartienne au xvii* siècle et à la philosophie moderne, on peut dire qu'il est encore un débris du xvi* ; car c'est l'antiquité plus que son siècle qui l'inspire et le guide. Tennemann a dit avec raison qu'il était le plus savant parmi les philosophes, et le plus philosophe parmi les savants. Eh bien! cetérudit, formé ou grandi à l'école de Bacon, quelle est la philosophie de l'antiquité qui le séduit et l'attire ? la philosophie d'Épicurc. Gassendi a consacré toute sa vie à renouveler dans notre Europe la théorie épicurienne ; seulement il a bien soin, même dans le titre (s) de son livre, de déclarer qu'il en rejette tout ce qui est con« traire au christianisme. Or, à ce compte, qu'en aurait-il pu garder? principes, procédés, conséquences, tout dans Épicure est sensualisme, matérialisme, athéisme. Éuit-ce inconséquence? Éuit-ce prudence ecclésiastique ? peu importe : toujours est-il que ce n'est pas dans ces réserves qu'il faut chercher la pensée de Gas. sendi. Elle est dans l'ardeur avec laquelle il combattit l'idéalisme naissant de Descartes. Il ne peut pas s'empêcher, quelle que fût sa modération, sa sagesse, de s'échapper contre Descartes en expressions assez vives, moitié sérieuses, moitié plaisantes; il l'appelle fréquemment : 0 esprit! A quoi Descartes répond : O matière ! 6 caro ! Et il était tellement partisan de la philosophie de Hobbes, que son ami et son élève, Sorbière, nous apprend que quelques mois avant sa morl«

dai pourquoi il publiait une telle doctrine. Après une conversation demi-plaissnte et demi-sérieuse, Il me répondit : Le fait est que j*aî envie de retourner en Angleterre. »

(3) Néen 1593, en Provence, professeur à Paris; mort en 1655.

(3) Srn(agma phlloiophiœ Eptcuri eum refuialionlbui dogmatum quœ contra /Idem christianam ab eo asserla sunl; prœflgHur Sorberii dUsert. , de vita et moribus P. Gassendi, Uag. Com. ld55-tC59. Réimprimé à Londres eo 1668, à Amsterd. en 1684.

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