‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 3)Chapitre 15 sur 71 · COURS DE LB13T0WE · texte numérisé non relu

COURS DE LB13T0WE

lyasft reçn TosTrage de Hobbet, de Corpare poUiico, il lebaita avec respect, et s'écria que c'était on bien petit ouvrage, mais qn*il était rempli d'un suc précieux, meduUd seaUi («). Il faisait aussi un cas infini du de Gve (t).

A Gassendi, c'esl-è-dire à Térudit de Técole sensualiste, il faut rattacher plusieurs philosophes du même genre, qui ne sont pas ses écoliers , mais qui comme lui exploitèrent Tantiquité au profit du sensualisme. Par exemple , je vous citerai deux Français, savoir : Guillemert de Berigard ou Beauregard , né à Moulins , en 4578, professeur en Italie, mort à Padoue en 1667, et qui renouvela la physique des Ioniens ; son ouvrage, intitulé CirevUipitanij^ paruàUdine, 1645-1647, et a été réimprimé à Padoue en 1661. L'autre est lean Chrysostôme Magneo ; son nom d'école est Magnenus, né à Lttxeutl, professeur à Pavie ; son ouvrage est inti» iolé : Democrilui reviviscens, Ticini, 1646; souvent réimprimé.

Je dois aussi appeler votre attention sur les succès de la philosophie de Gassendi en France. Sans doute, le haut clergé, Port-Rojal, Télite de la littérature, les grands orateurs et même les grands poètes du siècle de Louis XIV, sont cartésiens ; mais Gassendi répandit ses doctrines dans un petit cercle d'amis et de partisans zélés, parmi lesquels on distingue avec Sorbière, son biographe , le voyageur Bemier, et notre grand Molière. Cette société s'assemblait surtout chez Ninon de Lenclos ; ensuite elle passa au Temple dont la réputation morale est très-suspecle. Ce /ut là le foyer de cette philosophie épicurienne de la Régence où Voltaire puisa ses premières inspirations avant qu'il eût trouvé en Angleterre , dans les disciples et les héritiers de Locke, la philosophie sensualisle sous une forme régulière et scientifique. En efiet, Locke est le métaphysicien de cette école ; il en est l'expression la plus élevée et la plus pure au xvii^ siècle.

Pour se faire une idée juste de la philosophie de Locke (s), il faut lire dans les premières pages de son ouvrage l'endroit où il rappelle à quelle occasion il fut écrit. Locke rjiconte que dans une conversation à laquelle il assistait, une question étrangère à la philosophie fit naître une discussion où les opinions les plus diverses furent avancées, sans que la difficulté pût être résolue. A la réflexion , il soupçonna que la cause en était surtout qu'on se servait de notions dont on n'avait pas reconnu la nature, la portée, les limites ; et généralisant cette observation, il conclut que, puisqu'après tout nous ne pensons , nous ne philosophons qu'avec l'esprit humain, c'est d'abord cet esprit humain qu'il importe de connaître . De là VEisai sur V esprit humain.

(1) Préface de Sorbière.

(2) Ibld. Lettre de Hobbet à Sorbière.

OÙ Locke détermine sa nature et ses forces, la circcs scription de nos connaissances , leur étendue et lean limites. C'est à cette pensée grande etsimple que se rattache toute la philosophie de Locke ; c'est là qu'est l'originalité de cette philosophie; c'est par là qaila rendu un service immortel à l'esprit humain, llab ces assez, messieurs, de rendre un seul et mémorable savice à l'esprit humain ; le plus grand homme s'^y épubet et Locke, après avoir ouvert la route de la vraie philosophie, y a chancelé lui-même, et s'est iosensiblefli^ égaré dans un sentier étroit et exclusif.

Locke recherche les sources de la connaîssaiee humaine ; il en trouve deux; savoir, la sensation eih réflexion, la réflexion appliquée aux opérations de Féslendement, c'est-à-dire, en dernière analyse, la sesation et les opérations de l'entendement ; car la réfleiia appliquée à ces opérations se borne à nous les faireeosnaître telles qu'elles sont. Quelles sont donc ces opéntions? Ce sont : la comparaison, le raisonnement, Yùstraction, U composition^ l'association, toutes facultés qui séparent ou combinent les éléments qui dérivestde l'autre source de connaissances, la seosaiien, mais b j ajoutent rien; il n'y en a pas une qui ait la vertu d'appM^ ter dans \at connaissance un contingent qaekonqoe de notions qui lui soient propres. Donc les opératioM de l'entendement n'ajoutent rien de fondamenlal et des* sentiel aux données de la sensation; donc toutes nos connaissances ont leur racine première et dernière daRtk sensation. Telle est la théorie de Locke ramenée k u base; ainsi réduite, elle est jugée, puisqu'elle appartiest évidemment à la grande école sensualiste. Le principe une fois posé, vous devinez aisément les conséquences. La sagesse naturelle de Locke a beau les retenir, elles lui échappent de toutes parts, et le rauachent à eeue chaîne de philosophes sensualistes dont le dernier anneau était Hobbes. Locke, c'est Hobbes avec tootsi les différences nécessaires. U ne, le cite guère , il le reproduit souvent. Ainsi son chapitre sur rinfluenoeds langage , en bien comme en mal , ressemble fort so chapitre analogue de Hobbes : Hobbes éuil neuemesl nominaliste ; Locke aurait dû l'être ; mais quoiqu'il ne professe pas le nominalisme , il le renferoie et il l'a répandu. Hobbes et toute l'école sensualiste assimileat plus ou moins l'âme au corps , vous le savex. Locke n'a pas été jusque-là ; mais avec Occam et Scott il prétend qu'il est bien difficile de prouver autreoeot que par la révélation que le stijet des opérations de l'entendement est esprit et non matière, et il soupçonne que Dieu , dans sa toute-puissance , aurait po douer la matière de la faculté de penser. Locke étsii religieux , il est vrai , mais Leibnitz a montré que le

(3) Né en 1632, mort en 1704. OEuvres complètes, Londr», 3 vol. iD-fol., 3« édit. 1737.

DE LÀ PHILOSQI^HIE

chmlianisoie de Locke inclinait au socinîaniame (i), «loeirine qui a toujours éléaMez pauvre sur Dieu et sur l'àme. Enfin si Locke est aussi libéral que Hobbes Test peu, il reste à savoir qui des deux a manqué de conséquence.

Telle est, messieurs, Fécole sensualîstedu xvii* siècle dans son développement bistorique. Elle aboutit à Locke , qui ferme le xvn* siècle et qui ouvre le xvni*. C^est Locke qui est la base de Técole sensualiste ultérieure ; c'est à Locke que nous la reprendrons plus tard. Maintenant examinons le développement parallèle de ridéalisme du xvii* siècle.

Le fondateur de Técole idéaliste moderne est Descartes (s) ; cependant Descartes , ainsi que Bacon, ne commence pas par afficher une doctrine exclusive; il y tombe à son insu , on plutôt il y conduit. Comme Bacon , il débute par les principes les plus sages qui n^appartiennent à aucune école , et qui sont V^me de la philosophie moderne tout entière. Lui-même est loin d'avoir négligé les études qui ont pour objet la nature extérieure. Rappelez-vous que Descartes éuit un des plus grands physiciens de son temps, qu*il passait sa ▼ie à faire des expériences ; mais c'était par-dessus loat un grand géomètre et un observateur delà nature humaine. Il inclinait donc par la pente de son esprit et de ses habitudes à l'idéalisme ; et comme au commencement du XVII* siècle Bacon représente et reproduit Telesio etCampanella , de même Descartes représente de son côté et reproduit, avec les mêmes différences de temps et de génie, Jordano Bruno. Quand je dis Descartes, messieurs, je parle de son école.

Descartes recherche quel est le point de départ fixe et certain sur lequel peut s'appuyer la philosophie. H se trouve que la pensée peut tout mettre en question, tout, excepté elle-même. En effet, quand on douterait de toutes choses , on pourrait au moins douter qu'on doute : or, douter c'est penser; d'où il suit qu'on ne pent douter qu'on pense , et que la pensée ne peut se renier elle-même, car elle ne le ferait qu'avec elle. Là est un cercle dont il est impossible à tout scepticisme de sortir; là est donc le point de départ ferme et certain cherché par Descartes ; et comme la pensée nous est donnée dans la conscience, voilà la conscience prise comme le point de départ et le théâtre de tonte recherche philosophique.

Suivez bien les conséquences que renferme ce principe. Je pense , et puisque je ne peux douter que je pense, je ne peux douter que je suis , en tant que je pense. Ainsi je pense, donc je suis, et l'existence m'est donnée dans la pensée. Première conséquence; voici la seconde :

(1) Inclinasse eum ad Soclnîanos quorum paupertina semperfUU de Deoetmenle pMfosophla. Episi. ad Blerlins>, correipondance de KorthoUI, t. IV, p. 15.

COUSIN. -FOME I.

Quel est le caiMMère de la pensée? c'est d'être invisible , intangible , impondérable , inétendue , simple. Or si de l'attribut au sujet la conclusion est bonne , la pensée étant admise comme l'attribut fixe et fondamental du sujet que je suis, la simplicité de l'une donne la simplicité de l'autre, c'est-à-dire du moi ou de l'àme ; el dès le second pas de la philosophie cartésienne, se rencontre la simplicité de l'àme, base de son immortalité.

Mais cette pensée qui est pour moi l'exisieoce, puisqu'elle est ce dans quoi seulement je l'aperçois, atteintr elle toujours et infailliblement la vérité? Sans doute je n'ai pas d'autre moyen de connaître la vérité que ma pensée ; mais je dois convenir que, dans plus d'un cas cette pensée me trompe , et l'imperfection est un de ses caractères manifestes. Or, cette notion d'impar* fait , c'est-à-dire de limité , de fini , de contingent, m'élève directement à celle de parfait, d'absolu , d'illimité, d'infini, de nécesaire ; c'est un fait que je n'ai pas et ne puis avoir l'une sans l'autre. J'ai donc cette idée de parfait et d'infini ; mais qui suis-je , moi qui ai une pareille idée? Un être dont l'attribut est la pensée finie, limitée, imparfaite. D'une part, j'ai l'idée de l'infini et du parfait , et de l'autre je suis imparfait et fini. De là la démonstration invincible de l'existenced'un être parfait ; car si l'idée du parfait et de l'infini ne supposait pas l'existence réelle et substantielle d'un être parfait et infini , c'est seulement parce que ce serait moi qui aurais fait cette idée. Or, si je l'avais faite, je pourrais la défaire^ je pourrais du moins la modifier. Mais je ne puis ni la défaire , ni la modifier ; je ne l'ai done pas faite ; elle est donc en moi sans m'appartenir, sans se rapporter à moi : elle se rapporte donc à un modèle étranger à moi et qui lui est propre, savoir. Dieu; de sorte que par cela seul que j'ai l'idée de Dieu, il suit que Dieu existe.

Voilà donc l'existence de l'àme et l'existence de Dieu prouvées par la seule autorité de la pensée. Voilà l'existence de l'àme et l'existence de Dieu établies , et il n'a pas encore été question de l'existence du monde extérieur. Descartes en conclut que nous avons une certitude plus directe de l'existence de l'àme et de l'existence de Dieu que de l'existence des corps.

Cependant ce grand physicien , loin de nier l'existence des corps , en a cherché la démonstration ; mais ne la cherchant que dans la pensée , il ne la pouvait trouver aisément. Dans le phénomène complexe de la pensée Descartes rencontre la sensation ; il ne la nie point ; il ne nie pas non plus que ce phénomène, étranger à la volonté , ne doive avoir une cause , et une cause étrangère , extérieure. Jusque-là porte la philo-

(9) Né en 1506, mort en 1650. La seule édition complète do •ei ouvrages avec des fragments nouveaiii est celle de Paris, 1894-1896, 11 vol. in-8o avec plancbes.

COURS DE L'HISTOIRE

Sophie carlésienne ; mais s'il y a incontestablement une cause de sensations, quelle est cette cause? Est-elle spirituelle et matérielle ? Les sens n'en disent rien ; les sens n'apprennent rien autre chose , sinon le toucher, la résistance, la vue, la surface et la couleur, etc.; les sens apprennent les apparences sensibles; mais le iubslratum en qui résident ces apparences , les sens n'en apprennent rien. Descartes hésite donc, et il se demande si par hasard il ne pourrait pas faire la supposition d'un mauvais génie, qui derrière toutes ces apparences fût le véritable auteur de cette faniasmagorie. Heureusement Descartes était en possession de l'existence de Dieu ; ce Dieu était pour lui la perfection même; or, la perfection comprend beaucoup d'autres attributs , comme la sagesse , et par exemple la véracité. Si donc Dieu est véridique , il implique que lui , qui est en dernière analyse l'auteur de ces apparences qui nous séduisent à croire à l'existence réelle du monde extérieur, ne nous ait montré ces apparences que comme un piège et une déception. Donc ce n'est point un piège , une déception ; donc ce qui parait exister existe , et Dieu nouf est garant de la légitimité de notre persuasion naturelle.

Mais sans m'arrèter au paralogisme que renferme le raisonnement par lequel Descartes fait reposer la certitude de l'existence du monde sur la véracité divine (i), il suffit de faire remarquer que si Descartes a fait preuve d'un bon sens et d'une profondeur admirables en ne mettant point Texistence de Pâme et l'existence de Dieu à la merci d'une argumentation d'école, et en tirant immédiatement ces deux convictions des données primitives de la pensée , il a commis une faute grave , un anachronisme évident dans l'histoire de la conscience , en ne plaçant pas sur la même ligne la conviction de l'existence du monde extérieur. Selon Descartes , l'homme ne croirait à l'existence du monde qu'ultérieurement, à la suite d'un raisonnement assez compliqué, dont la base serait la véracité de Dieu. En fait , il n'en est pas ainsi , et la croyance à l'existence du monde est infiniment plus voisine du point de départ de la pensée ; elle est et plus immédiate et plus profonde. Or, une fois l'existence du monde extérieur mal établie , et mise après l'existence de l'âme et l'existence de Dieu , elle est en péril et la porte est ouverte à l'idéalisme. Aussi , suivez Descartes dans ses deux disciples immédiats Spinosa etMalebranche, et là vous reconnaîtrez les fruits légitimes des principes du maître. Chez eux, Dieu est tout, le monde et l'homme rien ou peu de chose. Je dis l'homme ainsi que le monde , voici pourquoi : frappé particulièrement , dans la conscience , du phénomène de la pensée , Descartes a négligé celui

(1) LeçoD3«, p. 13S.

(1) Né à Amsterdam eo 1633, mort à La Haye en 1077. Opi». ed« Paulut, Jen. 1802-1803, S vol. iD-S».

de l'activité volontaire et libre. Sans doute il ne nie point la liberté , il en parle souvent ; mais il ne s'allache point à en donner une analyse exacte et approfondie ; il confond souvent la volonté et le désir, phénomènes tout à fait distincts , car le désir est passif et impersonnel , la volonté est le type même de l'aciÎTiiê et de la personnalité , le caractère le plus éminent <k l'homme. La confusion du désir et de la volonté abaissait donc et affaiblissait dans le cartésianisaie la noii« de la personnalité humaine , en même temps qu'on paralogisme et un anachronisme compromettaiait celle du monde. La notion seule de Dieu , de l'être pariait, nécessaire, absolu, était toujours là, inviolable ci sacrée. Il était. donc tout naturel que dans le pro^ de l'école celte notion sublime, restant toujours la même , dans la défaillance toujours croissanle de b notion du monde extérieur et de la notion de la volooii et de la personnalité humaine ^ la première finit par absorber les deux autres : or c'est \k précisément la philosophie de Spinosa et de Malebranchc. Au lieu d'accuser Spinosa (s) d'athéisme , il faudrait bien plutêt lui adresser le reproche contraire. SpiM» part de l'être parfait et infini de Descartes, et il démontre facilement que l'être parfait et infini est ses) l'être en soi ; que l'être fini , imparfait et relatif participe de l'être , sans le posséder par soi-même ; que l'être en soi est un nécessairement , qu'il n^y a qa^oM substance , et que tout le reste n'a qu^une existence phénoménale; qu'appeler des phénomènes des sabstances finies , c'est-à-dire oui et non à la fois , attends qu'une substance étant ce qui possède l'être par soimême , et le fini étant ce qui participe de TexisleDce sans la posséder par soi-même , une sabstance finie implique deux notions contradictoires. Ainsi , dans k philosophie de Spinosa , l'homme et la nature sont de purs phénomènes, simples attributs de la sobslaiice unique et absolue , mais attributs qui sont coéiemeb à leur substance ; car, comme il n'y a pas de phésomène sans sujet , d'imparfait sans parfait , de fini ssm infini , et que l'homme et la nature supposent Dieu, de même il n'y a pas non plus de substance sans phénomène, de parfait sans imparfait, d'infini sans fini , a Dieu suppose à son tour l'humanité et la nature. Le vice est ici dans la prédominance du rapport do phénomène à l'être, de l'attribut à la substance , sur le rapport de l'effet à la cause. Quand l'homme n^a poiot été donné comme une cause volontaire et libre , mais comme un désir impuissant et comme une pensée imparfaite et finie, Dieu ou le modèle suprême de Thununité , ne peut être qu'une substance et non une cause, l'être parfait, infini, nécessaire, substance immuable de l'univers , et non sa cause productrice et créatrice. Dans le cartésianisme , la notion de la substance jouait déjà un plus grand rôle que celle de h cause ; cette

nolion de MtelaDce devenue to«l à fait prédominanie constitue le spinoeisme.

Voici maintenant en deux mots la théorie de Maiebranehefi) :

Le point de départ de Malebranche est ]a théorie cartésienne , que la pensée humaine ne peut pas se connaître elle-même comme imparfaite et comme relative sans concevoir Dieu , Tètre parfait et absolu ; or, comme il n*y a pas une seule pensée qui ne soit accompagnée du sentiment de Timperfection d'elle-même , il s'ensuit qu'il n'y a pas une pensée qui ne soit nécessairement accompagnée de la conception de Dieu « et que toute pensée étant en elle-même imparfaite , n'aurait point de valeur si elle n'était accompagnée de cette conception de Dieu, qui lui communique une force et une autorité supérieure. Ainsi l'idée de Dieu est k la fois contemporaine de toutes nos idées, et le fondement de leur légitimité ; et par exemple l'idée que nous nous faisons des corps extérieurs et du monde serait vaine si cette idée ne nous était doimée dans celle de Dieu. De là le fameux principe de Malebranche, que nous voyons tout , et le monde matériel luimême , en Dieu ; ce qui veut dire que notre vision et conception du monde est accompagnée d'une conception de Dieu , de l'Être infini et parfait qui ajoute son autorité au témoignage incertain par lui-même et de DOS sens et de notre pensée. D'une autre part , Malebranche ne détruit pas , comme Ta fait Spinosa , la notion de cause ; il la maintient en Dieu , mais il la dégrade dans l'homme ; il fait la liberté de l'homme très-fkible et Taction de Dieu infinie. De là la théorie de Dieu comme auteur et principe de nos désirs, dte nos actions et de nos pensées ; de là la théorie des causes occasionnelles trouvée presque en même temps par Geulinx (s). Le dernier terme de ce système est l'absorption de l'homme en Dieu.

Tel est, messieurs, l'eut où se trouvaient le sensualisme et l'idéalisme, l'école de Bacon et celle de Descartes, à la fin du xvu* siècle. Il me reste à vous parler de leur lutte et de ses résulUto ; c'est ce que je ferai dans notre prochaine réunion.

(1) Né à Paris en 1d38, mort en 1715. Ses principaux ouvrages sont : Recherche de la rérUè, Paris 1«73 ; Conver- •fUhnêchrètlenneê, ifsn\ De ta Nature el de la Grâce , Amsterdam 1681; Médf talions chréUennes, 1683; Enlreileru sur la Mélap^rsigue el la Religion, 1688; Entretien d'un Philosophe chrétien et d'un Philosophe chi- W/M708.

(S) D*Aov6rt, Dé en 16S5, mort en 1660. Boire autres ou- 'fages : Loghafundamentls suis, à quitus hactenus collopsa fueral, restltuta, Lugd. Bat. 1662; TvHBi ai«wT6v, tive Ethica, Amtlerd. 1665.

(3) Lirre |w de V Essai sur l'Entendement humain.

(4} Examen de l'Opinion du père Malebranche.

DOUZIÈME LEÇON

SOMMAlIRE.

Lutte tlu sensualisme et de IMdéalisnic. Leibnitf : tentât ire d*une coociliatloo qui se résout en idéaliioie.— 6ce|ilicUme. Lamolbe-Levayer, Huet, Himhaim, PaKal, Bayle, Glanville. — Mysticisme : Nercurius van Helmont, Pordage, Poiret, Swedenborg. — Conclusion. — Entrée dans le denxîèmeâge de la philosophie moderne, ou philosophie dn XTiii« siècle proprement dite.

Messieurs ,

Dans la dernière leçon, nous avons vu k philosophie moderne se diviser dès sa naissance en deux écoles opposées, également exclusives, également défectueuses, que représentent et résument au début du xvni* siècle Locke d'un côté , et de l'autre Spinosa et Malebranche. La lutte de ces deux grandes écoles rem* plit le premier quart et presque la moitié du xviii siècle ; déjà même elles s'étaient rencontrées et combattues à leur origine. Ainsi vous avez vu Gassendi attaquer l'idéalisme de Descartes , et Descartes l'empirisme de Gassendi. Plus tard, reprenant la querelle, Locke soumet à une analyse sévère les prétendues idées innées de Descartes (s) et la vision en Dieu de Malebranche (4) ; et dans la patrie même de Locke, Lée (s), Norris ^', et même l'ami et l'élève de Locke, Shaftesbury (ij , corabaitent les principes et les conséquences de- VEaai sur VEntendemeni humain : c'est sur ees entrefaites qu'est arrivé Leibnitz (s), ^

Ce qui caractérisait par-dessus tout lioibnitz , av milieu de beaucoup d'autres qualités supérieures, e'étail l'élendue de l'esprit. Il conçut donc l'idée de faire cesser la lutte qui divisait la philosophie en combattant également les deux partis extrêmes, et en les ralliant en même temps dans le centre d'une- théorie plus vaste qui les comprendrait avec les modifications nécessaires.

Leibniu a écrit contre Locke un ouvrage- sur le

(5) Antiscepticisme ou Remarques sur chaque ehapl" tre de l'Essai de M. Locke, par BT. Lée.

(S) Essai d*une Théorie du monde idéal, Londres, 1704. Et anlérieurement : Réflexions sur l'Essai sur l'Entendement humain ^ABn% sa Félicité chrétienne, 1690. Voyei la réponse de Locke.

(7) Lettre à un Gentilhomme qui étudie à l'Univers sllé, 1710.

(8; Né à Leipzic; en 1C46; voyage en France en 1673, en Angleterre en 1673, en Allemagne et en Italie de 1687 à 1689; président de PAcadémie de Berlin en 1699, mort à Hanovre en 1716. OEuvres conap'ètes, éd. Dutens, 6 vol. in-4«, Genève, 1768.

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même plan et soas le même titre que celui de son adversaire , divisé en autant de livres et en autant de chapitres , dans lequel il le suit pied à pied , de principe en principe, de conséquences en conséquences (i). Il se garde bien de nier Tintervention nécessaire de la sensibilité ; il ne détruit pas Taiiome : Il n'y a rien dans rintelligence qui n'y soit venu par les sens ; mais il fait cette réserve : oui, mais excepté rintelligence. La réserve est immense ; en effet , si rintelligence ne vient pas des sens , elle est donc une faculté originale ; cette faculté originale a donc un développement qui lui est propre et engendre des notions qui lui appartiennent, et qui, ajoutées à celles qui naissent de Texercice simultané de la sensibilité, complètent et constituent le domaine entier de la connaissance humaine. La théorie exclusive de Tempirisme échoue contre Tobjection suivante : Les sens attestent ce qui est , ils ne disent point ce qui doit être , ils ne donnent pas la raison des phénomènes ; ils peuvent bien nous apprendre que ceci ou cela est ainsi , de telle manière ou de telle autre , ils ne peuvent enseigner cç qui est nécessairement. 11 faut prouver que nulle idée nécessaire n'est dans rintelligence, ou il faut rendre compte de cet ordre d'idées par la sensation : or on ne peut nier cet ordre d'idées, ni en rendre compte par la sensation ; donc les sens et l'empirisme qui expliquent un certain nombre de notions ne les expliquent pas toutes, n'expliquent pas celles qui expliquent et dominent toutes les autres.

Voilà pour l'école de Locke. Leibnitz n'a pas attaqué avec moins de force l'école cartésienne ; il est le premier qui ait saisi le côté faible, le véritable vice du cartésianisme, savoir, la prédominance de l'idée de substance sur l'idée de cause. En effet, messieurs , rappelea^vous .comment Descartes arrive à Dieu. Il y arrive par l'impossibilité où il est, l'idée de l'imparfait et du fini lui étant donnée, de nepas supposer l'idée du parfait et de l'infini, et par conséquent un être infini et parfait, type réel et substantiel de cette idée. Dieu lui est donc donné sous la raison de l'être et de la substance, et non sous la raison de la cause. Je ne dis point que Descartes ait nié l'idée de cause, et qu'il ait proclamé la seule idée de substance ; mais il a négligé l'une et fait prévaloir l'autre , soit qu'il le sût , soit qu'il ne le sût pas ; il n'a pas dit que Dieu n'est pas cause , mais il a insisté particulièrement sur son caractère de substance. Ce qu'avait avancé négligemment Descartes, Spinosa l'a converti en système. Spinosa n'a mis et voulu mettre qu'un principe et une substance là où il fallait voir aussi une cause , et il en est résulté que le monde et l'humanité , tous les phénomènes visibles , ceux de l'esprit et

(1) Nouveaux Etsals sur l'Entendement humain, publiés par Raspc, I vol. in-4", 1765.

ceux de la matière , ne sont plus des efieU « mais ia modes; par conséquent Dieu n^esi plus créateur, i7 n'est que le êuhêtralum commun de tout ce qui existe, de sorte que tout ce qui existe est coétemel à Dieu. Et dans cette coéternité périssent à la fois, avec h vertu créatrice de Dieu, l'activité propre de riMMuif, et par une conséquence extrême mai» rigooreiise, k mouvement même du monde ; l'humanité et le mo^ ne sont pour Spinosa qu'une ombre de TexitieAct. Malebranche , c'est Spinosa chrétien , an peu plu orthodoxe et moins conséquent. Si pour Malebraacke. retenu par la foi chrétienne. Dieu est encore le créateur du monde et de l'homme , Malebranche , coflUK Spinosa, dépouille le genre humain de toute activité volontaire et libre ; car il identifie comme ^inosa b volonté avec le désir , la volonté qui atteste une activité personnelle , avec le désir qui est pattif et se rapporte à Dieu , si l'on veut , en dernière aoalne , mais d'abord au premier objet venu qui nous remplit l'âme de désirs involontaires. La philosophie de Uakbranche et celle de Spinosa n'est pas moins que k suicide de la liberté et de l'humanité au profit de k substance éternelle. C'est Leibnitz , messieurs , qui k premier a découvert et exposé le vice caché de toute l'école cartésienne , la prédominance de l'idée de sibstance sur l'idée de cause ; et il est le premier qui ak établi que l'une implique Tautre, et que toute subslaoce est essentiellement cause. En effet, ou la substance est comme si elle n'était pas , ou elle se manifeste et se développe en modalités et en attributs ; or elle ne k peut si elle n'a pas en elle la vertu de se manifester et de se développer , c'est-à-dire si , outre qu'elle est une substance , elle n'est |)as aussi une cause , une cause de développement et de manifestation. Une substance qui ne serait point une cause serait une substance qui ne se développerait, qui ne se manifesterait pu, qui, par conséquent, n'admettrait même aucun attribot distinct d'elle , et ne serait qu'une substance abstraite, une entité scolastique. Ainsi, selon Leibnitz, loatesabstance réelle et non verbale est essentiellement douée d'énergie, elle est une force; de là le Dieu esseatiellement créateur de Leibnitz; de là une création nécessaire et non accidentelle, qui est le développement même et la manifestation deDieu, et qui, parconséqueot, est parfaitement ordonnée ; de là un monde composé d'êtres quisont des forces; de là enfin, une ikme humaine comme celle que nous avons et à laquelle nous eroyoss tous , une âme qui n'est pas seulement soumise à ^a^ tion du monde et de Dieu , mais qui a aussi en elk une puissance d'action qui lui appartient et ne rdève que d'elle-même.

Jusque-là tout est à merveille ; on ne peut mieux saisir le vice de l'école empirique et celui de Fécok cartésienne. La première polémique est connue; la

DE LA nULOSOPHIfi.

Sil

seconde Veêi beaiieo«rp moins, et ette est pourtant un des nieîneuro litres de gloire de Leibnitz. Ce titre obscurci et presque perdu lui a été restitué dans ces damiers temps , il a été remis en honneur et en lumière par nn de nos compatriotes , digne de senrir d'interprète à Leibaitz, M. de Biran , dont je ne puis prononcer ici le nom sans une émotion dooîourense , quand je songe qu'il a été enlevé si vite à la philosophie française, qui déjà lui devait tant (i)I Voilà donc Leibnitz se séparant également du sensualisme de Locke et de l'idéalisme de Descartes , et ne rejetant absolument ni Tun ni Tautre : c'est là , selon moi , l'idée fondamentale de Leibnitz , et vous sentez que j'y applaudis de toutes mes forces. Pour^ quoi ne le dirais- je pas? Puisqu'on cherche à ces faibles leçons des antécédents, je le reconnais bien Tolontiers , c'est à Leibnitz qu'elles se rattachent ; car Leibnitz, ce n'est pas seulement un système, c'est une métliode , et une méthode théorique et historique à la fois , dont le caractère éminent est de ne rien repoussa et de tout comprendre pour employer tout. Telle est la direction que nous nous efforçons de suivre, et celle que nous ne cesserons de recommander comme la seule , comme la véritable étoile sur la route obscure de l'histoire de la philosophie. Mais il faut bien distinguer, messieurs , cette direction générale de l'esprit de Ldbnitz d'avec son système ; car lui aussi a fini par on système , et par un système qui a le malheur de ressembler à une hypothèse. Nous n'en avons que des morceaui , di^eeti mefàbra poeUB : car Leibnitz n'a point laissé de véritable monument systématique. Distrait par ses emplois , et par cet amour immense de la science qui loi faisait embrasser toutes les parties des connaissances humaines et entretenir une vaste correspondance avec toute l'Europe scientifique, Leibnitz a négligé d'écrire le dernier mot de sa philosophie : on est réduit à le chercher çà et là dans les fragments échappés de sa plume à différentes époques. Le fond de toutes ses pensées semble bien la monadologie et l'harmonie préétablie. La monadol<^ie repose sur cet axiome : Toute substance est en mtee temps une cause, et toute substance étant une cause, a par cela en ellemême le principe de son développement propre : telle est la monade ; c'est une force simple. Chaque monade a des rapports à toutes les autres ; elle est ordonnée sur le même plan que l'univers; c'est l'univers en abrégé , c'est , comme dit Leibnitz , un miroir vivant qui réfléchit l'univers entier sous son point de vue particulier. Mais toute monade étant simple , il n'y a point d'action immédiate d'une monade sur une autre; seulement il y a un rapport naturel de leur dévelop-

(1 ) V. iOQ Examen des ieçong de M. Laromiguière, 9> éd., Parts, 1830; et Part. Leibnftzdmtia Biographie unfverseiie. (9; Vé en 1876, mort en 1739.

pement respeciif , qui fait leur apparente communication : ce rapport naturel , cette harmonie qui a sa raison dans la sagesse de l'ordonnateur suprême, est l'harmonie préétablie. Il suivrait de là que chaque monade , par exemple l'àme humaine , tire tout d'ellemême et ne reçoit en rien l'influence de cette autre agrégation de monades qu'on appelle le corps , et que le c<vps ne subit non plus en aucune manière l'influence de l'àme. Il n'y aurait point entré le corps et l'àme réciprocité d'action ; il y aurait simple correspondance : ce seraient comme deux horloges montées à la même heure , qui correspondent exactement, mais dont les mouvements internes sont parfaitement distincts. Mais, messieurs, nier l'action du corps sur l'àme et celle de l'àme sur le corps, c'est d'abord nier un fait évident; ensuite si ce n'est pas nier explicitement les objets extérieurs, c'est condamner l'àme à les ignorer , car c'est la condamner à ne pas sortir d'elle-même , et la réduire à la pure conscience ; c'est donc engager la philosophie dûis la route de l'idéalisme. Ainsi, après avoir quelque temps suspendu la lutte des systèmes , Leibniu y est retombé lui-même ; après avoir essayé d'arrêter le cours des écoles exclusives , il l'a grossi et précipité. : car c'est précisément le leibnitzianisme qui a répandu de tous cotés , dans la patrie de Leibnitz , ces fortes semences d'idéalisme qui , plus Urd , ont porté leurs fruits.

Vous concevez que l'empirisme ne s'est pas tenu pour battu par l'hypothèse de l'harmonie préétablie : règle générale, ce n'est jamais par une exagération qu'on en corrige une autre ; la plus grande force de nos ennemis est dans nos fautes , et ce qui décrie toutes les écoles ce sont précisément leurs prétentions exagérées. Vous concevez donc que les partisans de Locke, loin d'être arrêtés par les hypothèses idéalistes, cartésiennes et ieibnitziennes , se sont au contraire autorisés des vices manifestes , et , disons-le , du ridicule de ces hypothèses , pour s'enfoncer de pins en plus dans les voies du sensualisme , et pousser leurs principes jusqu'aux conséquences les plus déplorables. En Angleterre , l'ami , l'écolier de Locke , Gollins (i) , nie positivement la liberté de l'homme. Locke avait insinué qu'il n'était pas impossible que la matière pût penser ; Dodwell (s) change ce doute en certitude et entreprend de démontrer la matérialité de l'àme , ce qui réduit beaucoup ses chances d'immortalité. Enfin Mandeville («) , trouvant dans Locke la théorie de l'utile comme seule base de la vertu , en conclut qu'il n'y a aucune distinction essentielle entre la vertu et le vice , et il aboutit à celte conséquence qu'on a dit beaucoup trop de mal do vice; qu'après tout, le vice n'est

(5) Né à Dublin en 1041, mort co 1711. (4) HoUaDdais, d'origine hinçatte, médecin à Londres ; né à Doidrecbi en 1670, mort en 1755.

na

COURS DE LWSTOIRE

pas si fort à mépriser dans Tétat social ; que c'est la source d'un grand nombre d'avantages précieux , de professions, d'arts, de talents, de vertus qui, sans lui , seraient impossibles (i). Voilà les eitrayagances de récole empirique ; et par là qu'a-t-elle fait , messieurs? Elle a soulevé contre elle des adversaires nouveaux. Newton et ses disciples , les deux Clarke et surtout Samuel (t) , s'élevèrent contre les conséquences irréligieuses de 1 école empirique ; et en même temps WoUaslon, R. Cumberland, Shaftesbury (s), en combattirent la tendance morale et politique : Wollaston (4) se rattache à Herbert de Gherbury (s) ; R. Cumberland (e) à Grotius (1) et à Puflfendorff (s). Enfin Collier (9) et G. Berkeley (10) , pour en finir avec le matérialisme , nient Texistence de la matière. Berkeley, partant d'une théorie scolastique conservée par Locke , savoir que nous ne concevons les objets extérieurs que par l'intermédiaire et l'image des idées sensibles , bat en ruine l'hypothèse d'idées qui représenteraient des corps, et par là il s'imagine avoir détruit la racine de la croyance au monde matériel qu'il regarde comme une illusion de la philosophie , à hquelle le genre humain n'a jamais ajouté foi.

De l'Angleterre , tournez les yeux sur la France , vous y trouvez le spectacle de la même lutte entre l'école de Descartes et celle de Gassendi. En Allemagne , si Wolf (h) , le professeur par excellence , répand partout le leibnitzianisme , n'oubliez pas les résistances , les persécutions même qu'il a rencontrées ; n'^oubliez pas qu'il y avait plus d'un élève de Locke parmi ses adversaires. La lutte est plus inégale en Italie. Fardelh, à Venise (is), reproduit ou trouve de lui-même l'idéalisme de Malebranche; à Naples, Vico (is), tout en combattant avec force le mépris fort condamnable qu'avait aflBché Descartes pour l'autorité de l'histoire et des langues , n'en adopte pas moins sa philosophie générale , et il appartient encore à cette noble école idéaliste qui n'a jamais été détruite dans h patrie de saint Thomas et de Bruno. Déjà pourtant Genovesi est né (u).

Tel était à peu près , vers 1750 , l'état du dogmatisme empirique et du dogmatisme idéaliste en Eu-

(1) Voyez celle apologie du vice dans la fable des Abeilies, Londres, 1714.

(i) Né en 1075, mort en 17S9. Vofez sa polémique avec Collios et Dodwell ; ses sermons sur Teiistence de Dieu et ses attributs, et sa correspondance avec Leibnilz. Œuvres complètes, Londres, 4 vol., 1738-1743.

(3) Né en 1071, mort en 1713. Recherches sur la Ferlu et le Mérite^ 1099.

(4j Né en 1690, mort en 1734. Religion naturelle,

i5) Néeo 1581, mon en 1641. Traetatus de reritaU , 1694.

(6) Né en 163i, mort en 1719. Des lois naturelles, 1679. Trad. fraoç.*de Barbeyrac, 1744.

(7) Né en 1583, mort en 1645.

rope. Vous avei vn qu'ancon de ces éeax «jaièan n'avait échappé aux conséquences qai dérivent de leurs principes ; une lutte d'un siècle entier avait fait paraître avec éclat tous les vices attachés à r«a et à l'autre. De là devait sortir et est , en effet , sorti d'asseï bonne heure le scepticisme , précisément dim la mesure même du dogmatisme qui l'engendrait. En général , aussi loin sont poussées les extra^ganees ds dogmatisme , aussi loin s'élance la hardiesse du scepticisme ; toutefois à deux conditions : 1* il faut qn'oi soit dans un siècle de liberté et d'indépendance , sans quoi les extravagances du dogmatisme ne portent pu leurs meilleurs fruits ; on n'ose ni douter ni paralu« douter ,. et la terreur étouffe le scepticisme dans h pensée même , ou l'y retient; 2« il ne suffit pas d'être indépendant, il faut encore être exercé à revenir ssr soi-même , à examiner les différentes bases , les diiérents procédés des systèmes , et à rapprocher leon conséquences de leurs principes; il faut enfin que l'esprit de critique ait déjà pris quelque force. Or rappelez-vous que nous en sommes au siècle de Bacon et (le Descartes, au siècle qui a éubli la philosophie sur la double base de l'indépendance et de la méthode. Aussi le scepticisme n'a point manqué au xtii« siècle, et il a été, comme il devait être , en raison directe du vaste et riche dogmatisme dont je tous ai signalé et les moments distincts et les principaux représen- Unts.

En jetant les yeux sur la liste assez longue des philosophes sceptiques qui ont paru dans le premier âge de la philosophie moderne , je ne puis m^empécher de les diviser d'abord en deux classes, savoir : les vrais sceptiques et les faux sceptiques. Ici se présente un phénomène dont je vous ai déjà parlé (ts) , et que nous verrons plus tard se reproduire , mais qn'il importe de signaler à sa naissance dans la philosophie moderne.

Rappelez-vous Tordre nécessaire du développement de l'esprit humain , tel que nous l'a montré IHiistinre rapide que je vous en ai faite ; partout nous avons vs la philosophie sortir do sein de la théologie. Elle en est sortie , et tout d'abord elle s'est partagée en devx

(8) Né en 1633, mort en 1694. Elementajurîs universa- Us. Jus naturœ et gentlum, 167a. Compendium de offleio hominis, 1675.

(0) Ciavis universaas, 1715.

(10) Irlandais, né en 1684, évéque de Clorne en 1734, mort en 1755. Œuvres complètes, S vol. in-4o, 1784.

(11) Né à Breslaw en 1679, privai doeenik léna de 1706 à 1707, profeiseur i Halle Jasqtt^en 1713, chatte, pnit réiolégré, et mort i Halle en 1754.

(13) MortàPadoae,17l8.

(13) Né k Naples en 1668, mort en 1744.

(14) En 1713.

(15) Leçon 4<, p. 143.

DE LÀ PHILOSOPHIE

dofsinatitiDet qui , tout de», ont MNivent abooti à de foUes coDséqoeiicet. Or il était impossible que la théologie vtt sans ombrage s'élever k côté d'elle une philosophie indépendante ; et la théologie dut s'aflQiger d'autant plus de voir l'esprit humain lui échapper, qu'elle le vit faire un aussi triste essai de ses forces. Aussi , à très-bonne intention , la théologie entrepritelle , et elle en avait le droit et le devoir, de rappeler l'esprit humain au sentiment de sa faiblesse. Elle le servait par là ; car il est de la plus grande importance de rappeler sans cesse au dogmatisme que sa base après tout est 1a raison humaine, et que la raison humaine a ses limites. Mais si la théologie sert encore l'esprit humain en lui rappelant sa faiblesse , il faut comprendre que ce service n'est pas tout à fait désintéressé , et qne le but secret ou avoué , mais naturel et nécessaire de la théologie , est de ramener l'esprit humain du sentiment de sa faiblesse , en exagérant un peu ce sentiment , à la foi ancienne , à l'ancienne antorité de laquelle était sortie la philosophie.

En effet , au xvu* siècle « à peine la philosophie indépendante avait*elle produit quelques essais de dogmatisme idéaliste et empirique , qu'aussitôt la théologie , s'autorisant des fautes où déjà était tombée la philosophie , s'est empressée de lui mettre sous les yeux le tableau de ses erreurs , a6n de la dégoûter de l'indépendance et de la ramener à la foi. Et il faut que cet artifice ait alors été bien souvent employé en Europe, car le secret en fut connu bien vite. Dès 1692, ce feint scepticisme est démasqué et combattu dans un livre que je confesse n'avoir pas lu , mais dont le titre est bien remarquable, Pyrrhaniimui panlifir eiui (i). Il me semble que c'est dans cette classe de sceptiques qu'il faut placer Lamothe-Levayer , Huet et Jérôme Uirnhaim.

Lamothe-Levayer a écrit des dialogues en apparence sceptiques, à l'imitation des anciens, sous le nom fictif d'Horatius Tuberon (t). On y trouve à tout moment ce principe qne , puisque la raison humaine ne peut arriver à la vérité , il faut qu'elle s'adresse à l'autorité religieuse. Toutefois , le livre de Lamothe- Levayer manque tellement de caractère, que je n'ai pas bien discerné , je l'avoue , si ce principe est son but véritable , ou si ce n'est pas une réserve que lui imposaient ses fonction» de précepteur des enfants de France.

Pour Huet , rien n'est plus clair que son but , il est dogmatique et théologique. Évèque d'Âvranches , employé aussi dans l'éducation des enfants de France , et célèbre d'ailleurs comme érudit, Huet , d'abord par-

(1) Par Fr. Turretini, de Génère ; imprimé à Leyde.

(9) MoM, 1071. La bonne édition des œuvre* comiiièles etl c«iie de Dresde, 1756 1750, 14 vol. in4*. Né à Paris en 1586, «norl en 1672.

tisan de Descartes, puis son adversaire, a laissé un Estai $ur la faibleue dt Veipril humain, dont la conclusion dernière est qu'il faut revenir à la foi et s'y tenir. Ce prétendu sceptique est l'auteur de la Démonsiralion évangélique. Mais à qui celte démonstration est-elle adressée? A l'esprit humain, apparemment, à ce même esprit humain qu'Huet vient de convaincre de ne pouvoir atteindre à la vérité , et qui , par conséquent, doit être incapable de saisir la vérité de la démonstration évangélique (»).

Jéréme Himhaim était un religieux prémontré docteur en théologie à Prague (4). Je n'ai pu me procurer son ouvrage , qui n'est pas à la bibliothèque royale de Paris , mais le titre en indique assez l'esprit; le voici lout entier : De typho generit humant, nve de scienliarum humanarum inani ac vetUoso tumore, difficulr late, labiHtale, faîtilale, jaclaniid,pratumptianef incommodis elperieulis, Iraclalut brevis in quo eliam vera sapienlia à falsa diseemitur, simpliciUu mundo eanlempia exloUilur^ idioiis in solalium, doclis in eauielam eonseriplus. Prag., 1676.

Il faut mettre Pascal (s) à la tète de cette classe de sceptiques; en effet, Pascal est incontestablement sceptique dans plusieurs de ses Pensées; et en même temps le but avoué de son livre est un dogmatisme religieux d'une parfaite orthodoxie. Ni ce scepticisme, ni cette orthodoxie n'ont rien de fort remarquable en eux-mêmes. Son scepticisme est celui de Montaigne et de Cluiron , qu'il reproduit souvent dans les mêmes termes ; n'y cherchez ni une vue nouvelle , ni un argument nouveau. Il en est à peu près de même de son dogmatisme théologique. Qui donc place si haut Pascal et constitue son originalité? C'est que, tandis que le scepticisme n'est évidemment pour les autres sceptiques dont je viens de vous entretenir , qu'un jeu de l'esprit , une combinaison inventée de sang-froid pour faire peur à l'esprit humain de lui-même et le ramener à la foi , il est profondément sincère et sérieux dans Pascal. L'incertitude de toutes les opinions n'est pas entre ses mains un éponvantail de luxe ; c'est un fantôme imprudemment évoqué qui le trouble et le poursuit lui-même. Dans ses Pensées il en est une rarement exprimée , mais qui domine et se sent partout , Tidée fixe de la mort. Pascal , un jour, a vu de près la mort sans y être préparé , et il en a eu peur. Il a peur de mourir, il ne veut pas mourir, et ce parti pris en quelque sorte il s'adresse à tout ce qui pourra loi garantir le plus sûrement l'immortalité de son âme. C'est pour l'immortalité de l'âme, et pour elle seule , qu'il cherche Dieu ; et du premier coup d'œil que ce jeune géo-

(3) Né à Caeo en 1680, mort eo 1731.

(4) Mort eo 1679.

(5) Né en 1633, mort en 166S.

COURS DE LUISTOIRE

mètre, jusque-là presque étranger à la philosophie, jette sur les ouvrages des philosophes , il n'y trouve pas un dogmatisme qui satisfasse à seshahitndes géométriques et au besoin qu il a de croire , et il se jette entre les bras de la foi, et de la foi la plusorihodoxe; car celle-là enseigne et promet avec autorité ce que Pascal veut espérer sans crainte. Que cette foi ait aussi ses difficultés , il ne Tignore pas , et c'est pour cela peutêtre qu'il s'y attache davantage comme au seul trésor qui lui reste , et qu'il s'applique à grossir de toute espèce d'arguments , bons et mauvais , ici de raisons solides , là de vraisemblances , là même de chimères Livrée à elle-même , la raison de Pascal inclinerait au scepticisme ; mais le scepticisme c'est le néant ; et cette horrible idée le rejette dans le dogmatisme , et le dogmatisme le plus impérieux. Ainsi , d'un côté , une raison sceptique ; de l'autre , un invincible besoin de croire : de là un scepticisme inquiet et un dogmatisme qui a aussi ses inquiétudes ; de là encore , jusque dans l'expression de la pensée, ce caractère mélancolique et pathétique qui , joint aux habitudes sévères de l'esprit géométrique , fait du style de Pascal on style unique et d'une beauté supérieure.

L'école sceptique de Gassendi est d'un caractère bien différent. Là, selon moi , il est évident que la foi n'est qu'une réserve ou une habitude. Le point de départ de cette école est l'empirisme ; son instrument et sa forme est l'érudition , forme commode, qui, entre autres avantages , avait alors celui de faire passer le scepticisme sous le manteau respecté de l'antiquité. Comme Gassendi avait mis son empirisme sous le nom d'Épicure , tout en faisant les réserves nécessaires , de même l'ami intime de Gassendi , son élève , son biographe , l'éditeur de quelques-uns de ses ouvrages , celui qui a reçu son dernier soupir, Sorbière (i) a mis son scepticisme sous la protection du nom de Sextus : il a traduit et commenté Sextus Empiricus. U faut en dire à peu près autant de l'abbé Foucher (i), qui était surnommé de son temps le restaurateur de la nouvelle académie et qui a écrit un livre contre le dogmatisme de Descartes et de Malebrancbe.

Bayle est l'idéal de cette école d'érudits sceptiques. Il était fait pour le scepticisme par sa bonne foi et par sa mobilité : sa vie est l'image de son caractère (s). Né protestant, il se fait catholique; à peine est-il catholique qu'il se refait protestant ; et après bien des aventures il se retire en Hollande ; et après y avoir passé quelque temps , il parait qu'il songeait à revenir en France et au catholicisme ; l'un était alors la seule

(1) Né en 1615, mort en 1670.

(9) Né en 1644, mort en 1606. CrWque de la Recherche de la rérllé, 1675.

(S) Né à Cariai, comté de Foiv, en 1648, mort en Hollande en 1706.

route de l'autre. On peut dire que Bayle est phM< paradoxal que sceptique , comme il est plut érudit qne penseur ; car il ne semble pas avoir été dooé d'usé grande fécondité d'invention. 11 se met pretqse toijours derrière quelque nom ou quelque opisiei, derrière un ordre d'arguments donnés qu'il exeeile à développer, à éclaircir et à fortifier. Voici sa pratique constante et comme sa méthode : Étant donnée à attaquer une opinion accréditée de son temps , théologique ou philosophique, trouver quelque vieille opinion bien décriée, presque réduite à l'ignominie, b reprendre en sous-ceuvre , l'arranger et la développer; ne pas l'avouer nettement et franchement, maia à Taide de celte opinion remise à neuf et rendue à la circobtion , affiiiblir l'opinion régnante. Cependant pour elfe juste envers lui , il faut convenir qu'il a mis dans le monde, pour son compte , un certain nombre de par>doxes qui loi appartiennent. Par exemple , c^esl daai les Penêéêê sur la comète, que se trouve ponr la première fois le principe fameux qui a fait depnit Incb Ai chemin et qui n'en est pas plus près de la vériié, qu'une idée fausse ou indigne de Dieu est pîie que l'indifférence ou l'athéisme. C'est encore Ui que Bayk avance qu'on peut être honnête homme et athée ; qu'on peuple sans religion est encore capable d'ordre sodal, et que toute société n'est pas essentîdiement relîgieaee. Mais si ces paradoxes , et beaucoup d'autres (4) , tra* hissent bien dans Bayle un esprit sceptique , ils ne constituent pas un ensemble régulier , un sjsièrae de scepticisme.

Le sceptique systématique du rvii* siècle est l'anglais Joseph Glanvill, mort (n) prédicateur et chapelaia du roi d'Angleterre. Cette éminente fonction pe«t d'abord faire naître quelques soupçons sur la nature de son scepticisme ; mais ces soupçons se dissipent à une lecture attentive et approfondie : Glanvill appartient à l'école de Bacon. Membre de l'Âcadéinie royale des sciences de Londres, il défendit cette illustre compagnie contre l'accusation d'irréligion qu'on hri faisait , et qu'on a faite depuis à d'autres sânUables académies. Ses ouvrages attestent un esprit cnkivé et bien fait ; celui dans lequel il a consigné son scepticisme est intitulé : ScepUeUme ecientifique^ ou Aveu dignoranee comme mo^en de êcienee. Bêêoi twr h vanité du dogmatisme et sur la folie de la coh/Scmm m seê propres opinions (0). C'est une attaque régulière et méthodique contre le dogmatisme le plus accrédité d'alors, le dogmatisme idéaliste. Sans arrêter pivs longtemps votre attention sur cet écrit, je yeux

(4) Voyez les Pensées sur la comêle, ei les articles Manichéens, Paulidens, etc.

(5) En 1680.

(6) Scepsfs scient} fica , or confett ignorance the vr^y (0 science; în an essay of the vaoily of dosmatizing and coofl-

DE LA MilLOSOPHIE.

ââ5

en ngnaler vn psMage împoriani, saToir le chapitre xxT, où GlaoTÎU examine el réfuie le dogmatisme par rapport à Tidée do cause. Selon Inî , nous ne ponvom rien connaître véritablement si nous ne le connaimons dans sa caose. Les caoses sont Talphabet de la ftcienee , sans lequel on ne peut lire dans le livre de la iMitore («). Or, nous ne connaissons que de simples effets , et encore par nos sens («). Nos sens ne dépassent pas les phénomènes y et quand nous voulons rattacher les phénomènes à des causes invisibles et au-dessus des sens, nous ne faisons que des hypothèses. Descartes lui-même, ce grand secrétaire de la nature (s) , quoiqu'il ait suq^assé tons les philosophes qui Tont précédé dans Texplication do système du monde, n'a pourtant donné cette explication que pour une hypothèse. Enfin si nous connaissions les causes , nous connaîtrions tout , de sorte que la prétention du dogmatisme relativement aux causes , implique celle de romniscience. Sans doute il ne faut pas trop vanter cette polémique, qui n*apas plus de deux ou trois pages, et qui est asse^ superficielle ; mais il faut remarquer que Glanvill est Anglais, qu'il a eu la plus grande célébrité de son temps, que Home , dans sa jeunesse, a dû trouver assez grande encore autour de lui ht réputation de Glanvill; qu'il a dû le lire, et qu'on ne peut nier par conséquent que Glanvill ne soit l'antécédent direct de Hume.

11 me reste à vous entretenir de l'école mystique. Noos avons vu constamment jusqu'ici les folies de l'idéalisme et du sensualisme produire le scepticisme, et le scepticisme , ne pouvant détruire le besoin de croire, qui est inhérent àl'&me humaine, contraindre le dogmatisme de revêtir la forme nouvelle du mysticisme. De plus , comme le scepticisme est toujours , dans une époque de liberté et de critique, en raison directe du dogmatisme, de même le mysticisme est presque toujours en raison directe et du scepticisme ^ du dogmatisme : aussi dans le premier âge de la philosophie moderne, y a-t4l en autant de mystiques importants qu'il y a eu de grands sceptiques et de dogmatiques célèbres.

Ce qui caractérise le mysticisme est de désespérer des procédés réguliers de la science, et de croire que l'on peut atteindre directement, sans l'intermédiaire des sens et sans l'intermédiaire de la raison, par une istsition immédiate, le principe réel et absolu de toute

rfeot opinion, avee une apologie de la philosophie, et nne ^feote de la Seepsfs contre les objections de Th. Aihiut. Londres, 1665. Croirait-on que le même homme a écrit, eo 1666, en faveur de la sorcellerie 7 Mais peut-élre n'étaitce qu'un jeu pour confondre encore et mystifier Tespril bnmain.

(1) Pag. 154. « Thèse are the alphabet of science, and naître cannol be read wilbout Ihem. «

COVSI?!. — TOME I.

Tenté, Dieu. Or le mysticisme trooTC Dieu ou dans la nature, de là un mysticisme physique et naturaliste, si je puis m'exprimer ainsi; et dans l'âme, de là un mysticisme moral et métaphysique. Enfin, le mysticisme a aussi ses vues historiques ; et vous concevez que, dans l'histoire, ce qu'il considère surtout c'est ce qui y représente en grand, et sous sa forme la plus régulière, le mysticisme, c'est-à-dire les religions ; et vous concevez encore que ce n'est pas à la lettre même des religions, mais à leur esprit qu'il s'attache ; de là un mysticisme allégorique et symbolique. On peut distinguer ces trois points de vue dans le développement du mysticisme , et je vous prie de ne les point oublier, messieurs ; mais il me suffît de vous les avoir indiqués ; sans les suivre davantage, je me contenterai de vous citer les noms des principaux mystiques de chaque nation de l'Europe au xvm® siècle.

L'Allemagne, qui a toujours été jusqu'ici le pays classique du mysticisme, nous offre d'abord le fils do célèbre van Helmont, savoir, Mercurius van Helmont, né en i618, mort en i699, lequel passa toute sa vie à voyager en Angleterre et en Allemagne, et a laissé plusieurs ouvrages dont le plus célèbre eBiiSederOlam, sive ordo sœcularum, hoc est hûlorica enarralio doetrina philotophieœ per unum in quo twnt omnia, 1695. Parmi les mystiques allemands , outre Marcus Marci de Kronland, mort en 1676, et Jean Engel, de Silésie, né en 1624, mort en 1677, il faut citer encore Jean Amos, né en 1 592 à Comna en Moravie, et appelé pour cela Gomnenius, mort en Hollande en 1671, et dont l'ouvrage est un essai de réforme de h physique par le mysticisme : Synoptùphytiees ad luntmdwinum reformaUBt 4635. Amos suppose deux substances, la matière et l'esprit , et la lumière comme intermédiaire.

En Angleterre, peut-être Théophile Gale («) et Cudworth (s) ne sont-ils encore que des idéalistes sans grande méthode; mais H. Morus (g) est décidément mystique. Morus avait été d'abord ardent cartésien, et Descaries lui a adressé plusieurs lettres ; ensuite il passa du cartésianisme au mysticisme , ce qui est assez na* turel ; car, en thèse générale, rappelez-vous que comme nous avons vu jusqu'ici le scepticisme sortir de l'empirisme, de même nous avons vu et nous voyons encore le mysticisme sortir de l'idéalisme. Il ne faut pas oublier, parmi les mystiques anglais de ce temps, Jean Pordage, prédicateur et médecin, qui introduisit en Angleterre

(S) « We know nsOiiog but effects and those byour sensés. »

(3) Pag. 155. « And' tboiigh ihe great secreUry of nature, Ibe miraculous Descartes... »

(4) Mon en 1677 : père du savant Tbom. Gale.

(5) Mort en 1688, l'auteur do S/ttème intellectuel^ traduit par Mosbeim, 3 vol. in-4». Ludg. Bal. 1773.

(6) H. NoriOpp. 3 vol. in fol., Lond., 1670.

COURS DE LHISTOIRE

les idées de rAUemand Bôhnrie , el les présenta sous forme régulière cl systéraalique (i).

En France, le myslicisme n'a pas eu moins de succès. Je ne veux point compter parmi les mystiques, comme quelques historiens de la philosophie , Pascal ; car si Pascal abandonne la raison pour la foi, c'est pour la foi orthodoxe, tandis que le mysticisme incline toujours à riiétérodoxie. Je ne veux pas non plus mettre dans cette classe Malebranche ; car d'abord Malebranche ne subordonne pas la raison à la foi, mais il établit la conformité de Tune et de l'autre ; ensuite la foi de Malebranche est orthodoxe comme celle de Pascal. On serait plus tenté d y mettre Fénélon ; car Fénélon préfère la contemplation à la pensée, et sa foi , on peut bien le dire aujourd'hui, touche à Thétérodoxie. Fénélon est mystique; mais soit faiblesse, soit humilité, soit bon sens, il ne dépasse point ce degré du mysticisme moral qu'on appelle le quiélisme. Le mystique français le plus décidé de cette époque est Pierre Poiret, né à Metz en 1646, mort en i7i9. Cartésien comme Moras, comme Morus il abandonna le cartésiaifisme, ou plutôt il en adopta lesdcrnières conséquences, qui l'ont conduit et devaient le conduire au mysticisme. Il a écrit on très-grand nombre d'ouvrages. Le plus célèbre est écrit en français Économie de la divine Providence, 1649, 7 vol. in-i2. Sur la fin de sa vie, il combattit le sensualisme de Locke dans un livre estimable : Fides el Ratio collalœ ac suo lUraque loco redditœ advereui principia J, Lockii. Anutelod, 1707. Le seul de ces ouvrages dont je veux vous entretenir un moment est une lettre très-curieuse dans laquelle il donne une idée assez claire du mysticisme, énunière ses points de vue les plus essentiels, et conclut par une histoire, ou du moins une nomenclature étendue des auteurs mystiques («). Si quelqu'un voulait traduire celte lettre assez courte, ce serait un petit monument mystique qui pourrait tenir lieu de beaucoup d'autres. Selon Poiret, le mysticisme a pour fondement , d'une part , l'impuissance de la raison , et de l'autre la corruption de la volonté ; de là la nécessité de tout recevoir de Dieu, la vérité par la foi et la révélation, la ^eriu par la grâce. La perfection pratique consiste à être un pur instrument de l'action divine, pati Deum Deique acluê. Le mysticisme de Poiret est surtout moral el pratique, tandis que Pordage, Amos el van Helmont sont plutôt des mystiques naturalistes. Vers le milieu du xvin® siècle s'est élevé un mysticisme plus vaste qui renferme les trois points de vue essentiels du mysticisme : savoir le mysticisme sentimental et moral, le mysticisme naturaliste, et le mysticisme allégorique. Vous voyez que je veux parler de la doctrine du iameux Swedenborg.

(1) Né en 1025, mort en 1698. Metaphysica vera et dwina, 5 vol. 1725, Francfori et Leipzig. Sophia sfve detectio casiestis sapientîœ de mundo interno et ex-

Swedenborg clôt tout le myslicisme du xvn* siède, comme Glanvill et Bayle ferment le sceptkîsiiie de a même âge, comme Leibnilz et Locke en repréaeBieBt et en résument l'empirisme et Tidéalisiiie.

Je vous ai montré, messieurs, l'opposition el la laue de ces quatre écoles, mais n'en oubliez pas roiiitê; elle est dans celle de l'esprit commun du xvu* sièck; elle est dans celle du grand mouvement que toutes eei écoles ont servi à leur manière. Toutes se lient ka unes aux autres, toutes agissent les unes sur les autres. Leur développement est harmonique par la réciprodié de leur opposition ; profondément diverses en ellesmêmes , elles sont unes dans Tunité de l'action tobk dont elles font partie. Ainsi Uobbes et Gassendi , qei viennent de Bacon, tiennent à Descartes par leur polémique contre lui; Locke tient à Malebranche par b réfutation qu'il en a faite ; Berkeley qui continue Malebranche se rapproche de Locke pour le combattre; Leibnilz est cartésien, malgré qu'il en ait; VVolf, <pi est leibnitzien , est par conséquent cartésien encore. D'un autre côté Glanvill et Bayle supposent Gassendi et Descartes. Enfin Morus et Poiret viennent de Descartes et de Locke, qu'ils réfutent et qu^ils abandonnent ; et Swedenborg a devant les yeux les abstractions mathématiques de Wolf. Tous se supposent, tous agissent l'un sur l'autre, se suscitent et s'engendrent, et composent parleur lutte même un groupe indivisible: même temps, même esprit, avec les diversités nécessaires pour meure en relief cette unité; mènie point de départ sinon même but ; enfin même langage et terminologie commune. On sent qu'iU viennent tous du même tronc, quoiqu'ils forment des rameaux différents, et qu'ils appartiennent à la même famille, la grande famille de Bacon et Descartes, la philosophie du xvii^' siècle.

Que si cette philosophie s'avance au milieu du xvni<^ siècle, et pousse des rejetons jusque vers 4750, comme Berkeley et Wolf, par exemple, ces derniers rejetons n'ont pas moins leurs racines dans le xvu<^ siècle, et c'est là qu'est leur vraie patrie. Ainsi Berkeley est un enfant de Malebranche ; et Wolf, c'est Leihuiu lui-même , moins le génie. L'esprit d'un siècle , messieurs, ne meurt pas et ne naît pas à jour fixe ; l'esprit du \s\\^ siècle n'a pas plus fini en 1700 que celui da xvni« avec l'année 1799. L'esprit d'un temps peut changer plusieurs fois dans un seul siècle-ou en embrasser plusieurs. En général , les premières aimées d'un siècle ne lui appartiennent point, et ne sont que le prolongement et l'écho du siècle qui précède, et qui achève de mourir en quelque sorte dans l'enfance indécise du siècle suivant. Ainsi, dans le cas partica-

terno, Amslerd., 1699. Theologia mystica, Amtl., 169S. (9) Tfieologia tnxttkœ ejufque auctorum idea gêneralior. Amtte'od., 1707.

DE LA PHILOSOPHIE

lier dont il s'agii, c'est encore à Fesprit dn ivii* siècle qu'il faut rapporter le premier tiers du iviii*. Là, mais là seulement , finit le premier âge de la philosophie moderne, et commence pour elle un développement tout à fait nouveau : un nouveau dogmatisme, un nouvel empirisme et un nouvel idéalisme vont paraître, qui se susciteront un nouveau scepticisme, lequel engendrera un mysticisme nouveau; là enfin commence le second âge de la philosophie moderne, qui est la philosophie du xviu' siècle proprement dite. Avant d'y entrer, jelons un dernier regard sur Tâge que je vous ai retracé, et que nous abandonnerons aujourd'hui.

Remarquez, messieurs, que cette grande période de l'histoire de la philosophie, envisagée dans tous ses phénomènes, s'est résolue comme d'elle-même dans le cadre de la même classification que nous a donné toute grande époque philosophique et que uous avons déjà trouvée et dans l'Inde et dans la Grèce , et dans la scolastiqne et dans la philosophie du xv'et dn xvi* siècle. Dans le premier âge de la philosophie moderne , même division et classification de systèmes, et de plus même formation. L'idéalisme et l'empirisme se présentent d'abord ; ils produisent rapidement le scepticisme, et c'est seulement quand le scepticisme a décrié les bases du double dogmatisme idéaliste et empirique que le mysticisme commence à paraître ou du moins à prendre une haute importance sur la scène de la philosophie moderne. Ainsi voilà 1» philosophie moderne pourvue, dès son début, des quatre systèmes élémentaires de toute philosophie; donc la voilà constituée. En efiet, une philosophie n'est pas constituée tant qu'elle n'a pas encore ses éléments organiques, et elle n'a tous ses éléments organiques que lorsqu'elle est en possession des quatre systèmes- que je vous ai signalés, l^ philosophie moderne a mis un siècle et demi à se former, à acquérir les éléments nécessaires à son développement ultérieur ; son premier âge s'étend depuis les premières années du xvn* siècle jusqu'au milieu du xvm*. C'est alors seulement qu'elle est constituée ; mais elle Test ; son avenir est assuré ; et à moins qu'il ne survienne quelque grande catastrophe , il faudra bien que les principes qu'elle a dans son sein reçoivent leur développement.

Voilà pour sa constitution intérieure ; mais dès lors elle n'est pas moins bien constituée extérieurement. An XV* et an xvt* siècle, la philosophie moderne n'avait guère qu'un seul foyer, un seul siège, l'Italie. C'est en Italie que la philosophie du xv* et du xvi* siècle s'est développée avec éelat ; les autres parties de l'Europe ne faisaient guère que la réfléchir sans force véritable et sans orighialité. Mais au xvh* siècle, ce n'est plus

ft) Vïco. Scie nza nu ova.

(2| Bacon, quelques parliei de Hohites , I.ocke , CKinvlII , Cudwoth, Berkeley.

riulie seule, c'est TEurope entière qui est le théâtre de la philosophie; et la philosophie n'y est plus exotique et empnmtée; elle s'est partout acclimatée, partout elle est devenue indigène: elle a poussé des racines indestructibles dans le cœur même de l'Europe, en Angleterre, en France, en Allemagne ; ce sont là les foyers de la civilisation et du grand mouvement européen. Si la philosophie était restée en Italie, où en serait-elle aujourd'hui? Mais, grâce à Dieu, elle est descendue au xvii* siècle de cette ingénieuse et malheureuse Italie dans ces terres fortes et fécondes, qui appartiennent à jamais à la civilisation européenne, l'Angleterre, l'Allemagne et la France, et là elle s'est assurée matériellement, pour ainsi dire, l'immense avenir que sa constitution intérieure lui promettait déjà.

Ajoutez qu'au xv* et au xvi* siicle la philosophie n'avait guère pour moyen d'expression qu'une seule langue, et encore une langue morte, la langue latine ; il y avait bien quelques exceptions, sans doute, mais au xvn* siècle c'est le lalin employé comme expression de la philosophie qui est devenu l'exception ; partout la philosophie commence à se servir des langues nationales, qu'elle enrichit et qu'elle régularise. 11 y a peu de grands ouvrages philosophiques, au xvn* siècle, qui ne soient écrits ou en italien (i)s ou en anglais (s), ou en français (») ; la languelatine est propre au Nord et à l'Allemagne (4), qui n'a encore trouvé ni sa langue ni sa littérature.

Voilà donc à la fin du xvn* siècle la philosophie moderne constituée, je le répète, à l'intérieur et à l'extérieur ; elle a ses quatre éléments nécessaires ; elle est naturalisée dans les trois grande» nations qui représentent la civilisation, et elle a à son service des langues vivantes , pleines d'avenir, et qui la mettent en communication directe avec les masses. C'est ainsi qu'elle s'achemine à devenir un jour une puissance indépendante, universelle, populaire, comme nous la verrons au xviii* siècle.

Messieurs, j'aurais bien, en terminant, quelques excuses à vous faire pour être arrivé si lentement dans le cœur de mon véritable sujet, l'histoire de la philosophie en Europe au xvin* siècle. Je crains bien que vous n'ayez trouvé ces prolégomènes et beaucoup trop conrts et beaucoup trop longs. Mais on peut abréger et n'être pas superficiel, et je me flatte que dans cette rapide esquisse pas une seule école célèbre , pas un seul grand nom , par conséquent pas un seul élément important de l'histoire de la philosophie n'a été omis. Quant à la longueur, on me la pardonnera peut-être, si on se fait une idée netle de mon véritable but. Ce but,

(ôj Dtiiit-arles, Malchranche, une partie tte Leihnitz, Bayle, Potrei eD partie.

(4) Le UoUaadats Spinosa, Leibniti et Wolf en pariie.

COUHS DE L'HISTOIRE

mewieurt, est de tirer de Tétade que nont devons faire easemble de la philosophie du xvin* siècle , des conclusions philosophiques ; ma route est historique, il est vrai, mais mon but est dogmatique ; je tends à une théorie, et cette théorie je la demande à Thisloire. Or toute théorie fondée sur Thistoire est nécessairement relative aux bases mêmes dont on la tire ; son étendue et ses limites se mesurent aux limites et à rétendue de l'espace historique parcouru. Supposez que j'opère sur un seul siècle, sur le xviu*, parexempie; je crois qu'en examinant bien ce seul siècle, en embrassant tous les phénomènes philosophiques dont il se compose depuis 1750 jusqu'à nos jours , on y trouvera les quatre éléments f^ilosophiques que je vous ai signalés, c'est-à-dire l'idéalisme, l'empirisme, le scepticisme et le mysticisme, et de là on pourra tirer une certaine théorie de l'esprit humain et de ses lois; mais cette théorie sera nécessairement aussi bornée dans ses résultats légitimes que l'expérience unique qui lui sert de base; elle ne peut avoir aucune généralité, c'est-à-dire aucune valeur scientifique ; car savez-vous si tous les siècles ressemblent au xviu* siècle? Savez-vous si tous les systèmes de tous les siècles rentrent dans le cadre de la classification des systèmes du xvin* siècle ? Je vous aurai fait connaître sans doute un phénomène intéressant et instructif, mais qui ne peut nous donner une théorie générale et absolue. Ce sera une page plus ou moins importante de l'esprit humain que j'aurai déroulée devant vous, mais je n'en pourrai rien conclure sur l'esprit humain lui-même, car il a beaucoup d'autres pages ; son histoire remplit beaucoup d'autres siècles; et c'est sur des expériences tout autrement nombreuses que doit reposer une théorie légitime de sa nature et de ses lois. Or cette théorie est notre but avoué. Pour y arriver il fallait donc, tout en prenant un seul siècle , afin de l'embrasser et de l'étudier à fond dans tous ses phénomènes ; il fallait, dis-je, en même temps, appuyer ce siècle sur tous les siècles antérieurs, de telle sorte qu'il n'en fût que le couronnement et le faite , et identifier si bien les éléments essentiels dont il se compose avec ceux que renferme l'histoire entière de la philosophie, que ce siècle unique, ce xvni^ siècle pût être pris légitimement pour le représentant fidèle de l'histoire universelle. Alors le xvin* siècle n'est plus un accident, une expérience isolée, arbitraire; ce n^est plus par hasard que la philosophie du xvin* siècle se divise en idéalisme, en empirisme, en scepticisme, en mysticisme; elle se divise ainsi, parce qu'elle ne peut pas ne pas se développer ainsi, parce que dans toutes les grandes époques de la philosophie que nous avons rapidement, mais non pas superficiellement parcourues, nous avons retrouvé toujours et partout ces quatre divisions fondamentales que nous pouvons considérer comme les

éléments simples et indécomposables de Tesprii fanmain dans l'histoire de la philosophie.

AlU commencement de hi quatrième leçoB« me proposant cette question : Qu'est-ce que la philoaopliie du xvni* siècle? en qum ressembletr^le à la ph^o- Sophie des âges antérieurs? en quoi ea diffëre-t-eUe! je me répondais à moinooème que la philosophie 4s xvm* siècle ressemble à celle des sièclee anléhenrs ea ce qu'elle la continue, et qu^elle en difière en ce qu'elle la continue dans de plus grandes proporûon et sur une plus grande échelle. Geqne j'avançais akm, je suis reçu aujourd'hui à vous le répéter, metàem, avec quelque autorité , car aujourd'hui je toiis parie du haut de l'histoire entière de la phîlosopliie, et» nom des lois mêmes de l'esprit humam que trois wlle ans d'expérience nous ont fait connaître.

Que ce soit là, messieurs, mon excuse ei mon apologie pour ces longs prolégomènes. Voos m'svet secouru jusqu'ici de la promptitude de YOtre inteiiigence, lorsque nous marchions ensemble à travttiks siècles, sur les sommitts périlleoses de la seîeQce et de l'histoire. J'ai besoin que vous m'aidies de lotte votre patience, maintenant que je dois vous conduire dans les vastes détails de la philosophie da xvm* sièele.

TREIZIÈME LEÇON

SOMMAIRE

De ta méiliode d*otjiervalioD et dNndiiciioo daos l^tsteire. — Que riadiiCt|on , appuyée sur robservatton de ion» lai fiiu antérieurs de Thistoire de la pliilosopbic, divise d^abordla philosophie du xviiie siècle en quatre systèoies. — Coo6rmalioD par les faits et Téinde même de la philosophie ao X ville siècle. Division des écoles européeooes en qwire écoles, sensualisle, idéaliste, sceptique, mystique. Dtrîtna de ce cours en quatre parties correspondantes. — Ordre du développement de ces quatre écoles, et par cooséqneot ordre à suivre dans leur exposition. — Esprit de ce « — Son bal.

Messieurs ,

L'analyse de Tesprit humain nous a démoniré qie dans son développement naturel il aboutit ei ne peot pas ne pas aboutir à quatre points de vue fondaBientaix qui le mesurent et le représentent tout entier. Ces quatre points de vue , dans leur expression aeieniifiqtte, donnent quatre systèmes élémentaires , savoir : le sensualisme , ridéalisme , le scepticisme et le mysticisme. Or, comme Fhistoire de la philosophie n'est et ne peut être autre chose que la manifestation de Tesprit hunnin

DE LA PHILOSOPHIE

dans le teohfM , il implique qa'il n*y ait poÎDi dans Thisloire tout ce qaî esi dans l'esprit humain , et qu'il y ait dans rhtstoire plus qu'il y a dans l'esprit humain ; aussi , d'avance , n'avons-nous pas craint d'affirmer que l'histoire de la philosophie , dans toutes ses époques, ne pouTait donner autre chose que ces quatre systèmes.

Ce n'est pas là , messieurs , une méthode hypothétique , c'est une méthode rationnelle , comme dit Bacon (i) ; elle consiste à aller de Tesprit humain , qui est la matière et le sujet de l'histoire , à l'histoire , qui est la manifestation de l'esprit humain , et à conclure de l'un à l'autre. Et nous ne nous sommes pas bornés à la méthode rationnelle ^ nous y avons joint , encore selon le précepte de Bacon («), la méthode expérimentale ; nous avons interrogé l'histoire comme nousavions fait l'esprit humain. J'ai mis sous vos yeux toutes les grandes époques de l'histoire de la philosophie ; je TOUS aï montré successivement FOrient , la Grèce , la ncolastîque , la philosophie du xv* et du xvi* siècle , enfin tout le premier âge de la philosophie moderne jusqu'en 1750. Non-seulement j'ai parcouru avec vous toutes ces époques , mais j'ai la conscience de n'avoir omis dans chacune d'elles aucune école importante^ et dans chacune de ces écoles aucun système célèbre ; et l'histoire tout entière est venue à chacune de ces époques se résoudre dans le cadre même que nous avait fourni l'esprit humain. Le dernier résultat des expériences de l'histoire est le retour constant dans chaque grande époque de quatre systèmes qui se tiennent intimement sans se confondre , et se développent harmoniquement, mais dans un progrès marqué. Que manquet-il donc pour que nous ayons le droit de convertir 1q retour constant de ce phénomèneen une loi de l'histoire?

Voyex, messieurs , par quels procédés et à quelles conditions on obtient une loi dans l'ordre physique. Lorsqu'un phénomène se présente avec tel caractère , dans telle circonstance, et que la circonstance changeant, le caractère du phénomène change aussi , il suit que le caractère de ce phénomène n'est point sa loi ; car ce phénomène peut être encore , alors même que ce caractère n'est plus. Mais si ce même phénomène se présente avec le même caractère dans une suite de cas nombreux et divers , et même dans tous les cas qui tombent sous Tobservation , il suit que ce «araetèie ne tient pas à telle ou telle circonstance , nais à l'existence même du phénomène. Tel est le procédé qui donne au physicien et au naturaliste ce qu'on appelle une loi : or , quand une loi a été ainsi obtenue par l'observation , c'esi-à-dire par la comparaison d'un grand nombre de cas particuliers , l'esprit en possession de celte loi la transporte du passé dans

(1 ) Voyei pliM haut, lefon 9», page 188.

l'avenir, et prédit que dans toutes les circonstances analogues , qui pourront avoir lieu , le même phénomène se reproduira avec le même caractère. Cette prédiction , c'est l'induction ; l'induction a pour condition nécessaire une supposition , savoir celle de hi constance de la nature ; car, êtez cette supposition , admettez que la nature ne se ressemble pas à elle-même, la veille ne garantit pas le lendemain , l'avenir échappe à la prévoyance , et n'est plus qu'un accident arbitraire : toute induction est impossible. La supposition de la constance et de l'identité de la nature est la condition nécessaire de l'induction ; maisi^te condition remplie, l'induction, appuyée sur une observation suffisante, a toute sa force. Or, dans Tordre moral , les mêmes conditions remplies , les mêmes procédés sévèrement employés conduisent aux mêmes résultats , k des lois qui donnent au moraliste et à l'historien, tout comme au physicien et au naturaliste , le droit de prévoir et de prédire l'avenir. Je le demande donc , messieurs , étant données toutes les époques de l'histoire de la philosophie , c'est-à-dire toutes les expériences sur lesquelles peut porter l'observation en ce genre, quand chacune de ces expériences , très-diverses par les circonstances extérieures , nous a constamment ollert le même phénomène avec le même caractère , c'est-à-dire le retour constant de quatre systèmes élémentaires, distincts l'un de l'autre , et se développant l'un par l'autre , je demande ce qui manque pour que nous ayons le droit de considérer ce résultat comme la loi même du développement de l'histoire de la philosophie? Dira-t-on que l'observation porte sur un trop petit nombre de cas? Mais nous avons commencé par rOrient , et nous avons été jusqu'en i750 : nous avons cinq grandes expériences , dont l'une embrasse un cercle de douze cents ans. L'observation. porte donc sur un assez grand nombre de cas particuliers ; elle porte au moins sur tous les cas existants ; nous n'en avons omis aucun. Or, toujours et partout le même phénomène, c'eslpà-dire chaque grande expérience philosophique a présenté le même caractère , c'està-dire la division en quatre systèmes élémentaires. Il ne reste plus qu'une condrtion à remplir, savoir, la supposition de la constance de l'esprit humain , supposition aussi nécessaire ici que celle de la constance de la nature dans l'ordre physique. Mais à quel titre le physicien supposerait^il plutôt la nature physique constante à elle-même, que le moraliste, l'esprit humain constant à lui-même? C'est sur la supposition de la constance de la nature humaine à elle-même qu'est fondée toute la vie humaine. Vous supposes que l'humanité fera demain ce qu'elle a fait aujourd'hui , les circonstances étant analogues , comme vous supposes

(9) Ibid.

COURS DE LlflSTOlRE

que la nature ne se lasëera point de reproduire ce qu'elle a produit déjà. L'induction a donc la même valeur dans un cas que dans l'autre ; quand donc , après avoir rencontré dans toutes les grandes époques de Thit toîre de la philosophie depuis TOrient jusqu'à 1750, le même phénomène avec le même caractère , j'arrive en présence de la philosophie du xvni* siècle , l'in* duclion fondée sur l'expérience de trois mille ans m'autorise à prédire que si celte nouvelle expérience est riche , étendue , développée , complète ( car une expérience incomplète ne prouve rien) , l'esprit humain, constant à lui-même au xvm<^ siècle , reproduira les mêmes phénomènes philosophiques qu'il a produits jusqu'ici avec les mêmes caractères , et que la philosophie du xvui* siècle se résoudra encore en sensualisme, en idéalisme, en scepticisme et en mysticisme. L'induction historique porte incontestablement jusque-^ ; reste à savoir ce que disent les faits.

Messieurs , la philosophie du xvui* siècle forme une grande expérience. Jamais , à aucune époque de l'histoire , il n'a para en moins de temps un plus grand nombre de systèmes ; jamais plus d'écoles ne se sont disputé avec plus d'ardeur l'empire de la philosophie L'expérience est très-riche , et en même temps elle est parfaitement claire ; car il suffit de connaître les langues de l'EJurope pour se mettre en possession de tous les systèmes dont se compose la philosophie européenne au xvni* siècle. Or une étude attentive et assidue de tous les systèmes philosophiques du xviu* siècle en Europe donne précisément le même résultat que celui que suggérait d'avance l'induction tirée des lois de l'histoire et de celles de l'esprit humain , et je me charge de démontrer ultérieurement dans ce cours qu'au xviii* siècle comme au xvii«, comme au xvi" et au XV* , comme au moyen âge , comme en Grèce , comme en Orient , il n'y a eu que quatre systèmes fondamentaux , et les quatre systèmes que j'ai déjà* fait passer sous vos yeux. Partout , il est vrai , règne le préjugé contraire. Le xviii' siècle est un si grand siècle, si glorieux pour l'esprit humain , qu*il est fort naturel que toutes les écoles se le disputent. Ici c'est presque un dogme que le sensualisme compose toute la philosophie du xviu* siècle , et résume la civilisation. Là on regarde le sensualisme comme une sorte d'anomalie , comme un phénomène insignifiant dont tout l'emploi , dans le tableau de la philosophie moderne, est de faire ombre au phénomène fondamental, l'idéalisme. D'un autre côté , il ne manque pas de gens qui honorent le xvm* siècle par un tout autre endroit, comme ayant répandu et établi enfin dans le monde le mépris de tous les systèmes et des chimères de la métaphysique , c'est-à-dire le scepticisme. Écoutez aussi le disciple de Swedenborg : il vous dira que le xvni* siècle est ravéneroent définitif de la philosophie divine.

Tous ont tort et tous ont raison , et quiconque voudn soutenir que tel ou tel système a dominé au xyiii* siècle, je m'engage hardiment à lui montrer à Tniulant a système opposé qui aura tenu autant de place , ^nt autant de bruit et compté à peu près autant de partisans , et de partisans éclairés , dans l'élite de la société européenne. D'où viennent , messieurs , ces préjugés en sens contraire ? D'une raison très-simple : c'eit qu'au lieu de s'élever au point de vue européen , chacun s'arrête ordinairement au point de vue particulier de son pays. Or un pays, quel qu'il soit, en Europe, n'est qu'un fragment de l'Europe , et n*y représente qu'un côté de l'esprit humain et des choses ; il est donc tout naturel que dans chaque pays de l'Europe domine un système particulier, et par conséquent que toei ceux qui sont dans l'horizon de ce système ne voient pas au delà et fassent l'Europe à l'image de leur patrie. Mais précisément parce que dans chaque pays de l'Eorope a dominé un système |iarticnlier , comme il v a plus d'un pays en Europe , j'en conclus que par ceb même nul système particulier n'a dominé en Eorope , et que la philosophie européenne au xtiii* siècle est le triomphe d'une seule chose , une chose bien autrement grande que tous les systèmes particuliers, savoir, la philosophie elle-même.

L'Europe philosophique au xvut* siècle n'appartient, selon moi , qu'à la philosophie ; elle contient tous les systèmes, elle n^est dominée par aucun d'eux; je vais plus loin , et je dis que si la philosophie générale de l'Europe , qu'il faut toujours avoir devant les yeux , renferme en elle tous les divers systèmes qui dominent dans les divers pays de l'Europe, chacun de ces pays, qui n'est qu'une particularité relativement à Tunité européenne , pris en lui-même, est aussi une unité ; et que cette unité particulière , pour peu qu'elle soit riche et féconde , et que l'esprit philosophique y prenne un développement de quelque étendue, présente encore, sous la domination de tel on tel système particulier, tout les autres systèmes, obscurcis, il est vrai, mais non pas détruits par la présence de l'élément vainqueur; de telle sorte que la philosophie des différents pays de l'Europe est aussi une philosophie complète , qui a ses quatre éléments distincts parmi lesquels il en est un qui prédomine.

Ainsi , messieurs, c'est un fait incontestable qu'en France ce qui a dominé depuis 1750 jusqn^'à nos jours , c'est la culture des seienees physiques , et à côté de cette utile et brillante culture, le système philosophique qui iail tout venir des données sensibles, savoir , le sensualisme ; nuiis il ne faut pas croire que les autres systèmes aient alors tout à fait manqué à la France. Sans parler de l'ancien spiriluslisme die Descartes et de Malebranche, qui ne s'éteignit point parmi nous avec le xvn' siècle , et quia eu pour représentant

DE LA PHILOSOPHIE

au ]lviii« siècle un homme dont le mérite est fort sapérieur à la répulatioD, Tabbé de Lignac, auteur d'excellents ouvrages , entre autres ^ le Témoignage du setu intime, peut-on dire que le spiritualisme ait été sans éclat dans le pays ou écrivit Rousseau ? En effet, Rousseau est-il autre chose qu'une opposition à Fesprit de la philosophie de son temps , c'est-à-dire au sensua- Ksme? Négligez ses premiers ouvrages où Rousseau s'ignorait et se cherchait lui-même ; ne considérez que les grands monuments de la maturité de son talent, et là vous trouverez partout , sous des formes plus ou moins sévères , un système brillant et prononcé du spiritualisme ; partout , Rousseau défend le beau idéal, la vertu désintéressée , la morale de la conscience. Il suflit de rappeler la première partie de la Profession de foi du Vicaire savoyard. On sait que Roussean avait fait une réfutation du livre d'Helvétius ; mais le parlement ayant condamné Helvétius et fait brûler son livre , Rousseau retira sa réfutation. Un homme qui est bien inférieur à l'auteur d'Emile comme écrivain , mais qui lui est très -supérieur comme philosophe, Turgot, avait aussi pensé à répondre à Helvétius; la même délicatesse qui retint Rousseau l'arrêta ; mais dans une lettre confidentielle àCondorcet, que Dupont de Nemours a imprimée, on peut voir quel jugement il portait de la philosophie du livre de l'Esprit. Ses DitcourssurVhisloireuniversellefei l'article Existence û^mV Encyclopédie, portent également une empreinte un peu indécise, mais réelle, de spiritualisme. Quant au scepticisme , pour ne pas l'apercevoir en France , au xviu® siècle, il faudrait oublier Voltaire. Qu'est-ce en effet que Voltaire, messieurs? Le bon sens universel et superficiel ; or , à ce degré , le bon sens mène toujours an scepticisme. Voltaire se rattache sans doute à l'école sensualiste , comme le fait ordinairement le scepticisme; mais il en a constamment repoussé, quand il s'est expliqué sérieusement, les conséquences les plus Ûcbeuses. S'il a appuyé de tout son talent la cause de Locke, qu'il croyait celle des temps nouveaux, contre la vieille cause de Descartes et de Malebranche, il s'est bien gardé d'adopter les extravagances d'Helvétius et de d'Holbach ; et sa philosophie habituelle coosislo à n'eu épouser aucune , et à se moquer de tous les systèmes ; c'est le scepticisme sous sa livrée la plus brillante et la plus légère. D'autre part , loin de manquer à la philosophie française au xvni*' siècle, il est juste de reconnaître que jamais le mysticisme n'a eu en France un représentant plus complet , un interprète plus profond , plus éloquent, et qui ait exercé plus d'influence que Saint-Martin. Les ouvrages de Saint-Martin , célèbres dans toute l'Europe , ont fait école parmi nous.

(1) Voyei riDlrotloction de Tannét derotère, leçon 13e.

Nul doute que si dans l'Angleterre vous ne voyez que Londres au xvin* siècle, vous ne verrez guère à Londres que le sensualisme. Il suffit de nommer Harlley, Priestley, Darwin et l'école de Bentham. Mais à Londres même , vous trouveriez , à côté de Priesiley , Priée , cet ardent ami de la liberté, cet ingénieux et profond économiste, qui a renouvelé et soutenu avec éclat l'idéalisme platonicien de Cudworth. Je sais que Priée n'est qu'un phénomène isolé, à Londres; mais l'Ecosse entière est spiritualiste. Il n'y a que trois universités en Ecosse, celle de Glasgow, de Saint-André, d'Edimbourg ; toutes les trois appartiennent plus ou moins à la grande école spiritualiste. Ce ne sont pas des noms sans gloire que ceux des professeurs qui se sont suc^ cédé dans la chaire de philosophie d'Edimbourg depuis le premier quart du xviu* siècle jusqu'à nos jours, Hutcbeson, Smith, le fondateur de l'économie politique, Ferguson, Reid, Beattie, Dugald Stewartet Brown. En fait de scepticisme, il me suffira de vous nommer Hume, qui à lui seul est toute une école. Le mysticisme se rencontre à chaque pas en Angleterre. Songez à ce grand mouvement piétiste , appelé méthodisme , qui s'est fait au milieu du dernier siècle, et qui s'éiend sous nos yeux de jour en jour ; songez que Swedenborg, pendant son séjour à Londres, y a fondé une école mystique tellement puissante et qui compte de si nombreux partisans, qu'elle a des organes périodiques , des journaux à elle, et même, dit-on, trois chapelles.

Sans doute ce qui domine en Allemagne est évidemment l'idéalisme, ie ne crois pas qu'à aucune époque de l'histoire de la philosophie il y ait eu dans une seule nation , et dans un aussi court espace de temps , un mouvement idéaliste plus original et plus vaste que celui qui commence en 1781 à Kœnisberg , avec l'apparition de la Critique et de la raison pure, et se prolonge jusqu'à nos jours , par une suite non interrompue d'hommes supérieurs, dont les noms commencent à franchir les frontières de leur patrie. L'idéalisme est sur le trône en Allemagne , mais il ne faut pas croire qu'il y ait détruit les autres systèmes , ni même le sensualisme. Kant a trouvé une opposition forte dans Feder , dans Tiiiel , dans Weisshaupt, dans Tiedeman (i), dans Herder , qui a écrit plusieurs ouvrages contre la doctrine de Kant , et dont la philosophie de l'histoire est (i) composée dans le sens de la philosophie de Locke. Le scepticisme a eu pour représentant en Allemagne M. Ern. Schuize , le spirituel auteur d'JËnesidemus, Aussi ingénieux et tout autrement profond que Schuize, Frédéric Jacobi a combattu également l'empirisme et l'idéalisme, et a renouvelé lescef^ticisme de Hume en en changeant le caractère,

(9) Ibid., leçon tl«.

COURS DE LUISTOIRE

au profit du senlimenl et du mysticisme , frayant ainsi la route à cette foule de mystiques célèbres qu*a produits dans ces derniers temps en abondance la patrie de Bôhme et de Swedenborg.

Cette revue très-incomplète suffit pour démontrer ce qu'il fallait d*abord établir ; savoir, que si dans chaque pays de l^urope a dominé un système particulier, ce système particulier n*a pourtant détruit nulle part les autres systèmes. Maintenant , tirez de ces différents pys et rapprochez tous les systèmes analogues; mettez ensemble tous les systèmes sensualistes de la France, de rAllemagne et de l'Angleterre , puis les systèmes idéalistes, puis les systèmes sceptiques, puis les systèmes mystiques, et tous avez quatre grandes et riches écoles qui se balancent toutes les quatre sur le théâtre élevé de la philosophie européenne , qui toutes les quatre se recommandent par des services et des titres divers, mais à peu près égaux, et présentent à Piropartiale postérité des noms à peu près aussi célèbres les uns que les autres. Que si d'ailleurs on recherche la part de chaque pays dans le travail général , et l'école que représente plus particulièrement chaque |)euple, on trouvera que la France et l'Angleterre représentent surtout le sensualisme , l'Ecosse et l'Allemagne l'idéalisme , à des degrés différents , l'Angleterre le scepticisme ; chose admirable, c'est le mysticisme qui est le plus uniformément représenté ; mais il Test surtout par l'Allemagne. Voilà le rôle de chaque pays dans l'action totale de la philosophie européenne, et cette action roule sur quatre systèmes élémentaires qui en expliquent et en épuisent tous les phénomènes.

Tel est, messieurs, le résultatque donne l'observation; l'observation confirme donc la théorie. L'indnctioo appuyéesnr l'histoire entière dupasse divisait d'avance la philosophie du xvin* siècle en quatre grandes écoles ; et nous avons trouvé qu'en effet cette époque de l'histoire de la philosophie se divise ainsi. Celte division , qui en elle-même ne serait qu'un fait réel mais arbitraire , devient un fait nécessaire par son rapport à l'histoire entière qu'elle continue et qu'elle représente ; elle en exprime une loi. Nous la suivrons scrupuleusement. Comme l'Europe philosophique au xviii* siècle est divisée en quatre grandes écoles, de même ce cours sera divisé en quatre parties qui traiteront successivement des quatre classes de phénomènes qu'a produits la philosophie du xviii* siècle.

Je ferai donc passer tour à tour sous vos yeux l'école sensualiste, l'école idéaliste, l'école sceptique, l'école mystique ; mais par laquelle de ces écoles commenceraî-je ? Dans quel ordre dois-je vous les présenter ? C'est ce qu'il s'agit de déterminer.

L'analyse de l'esprit humain ne nous a pas donné seulement quatre points de vue différents , également importants et essentiels; elle nous a donné ces quatre

points de vue dans une corréhtion intime, ei en iBême tenq» avec un progrès de leur dévelofipemeBt qvH importe de relever. L'esprit humain ne débole paspir la négation; car, pour nier, il faut avoir quelque chose à nier , il faot avoir affirmé , et l'afliriiiaiioB et le premier acte de la pensée. L'homme eommeBcc donc par croire ; il croit soit à ceci , soit à œb, et le premier système est le dogmatisme. Ce dogmatine est sensualiste ou idéaliste , selon que rhomme se fie davantage ou à la pensée ou à la sensibilité qui ost l'air de le constituer exclusivement « sans poovoîr la suffire; mais enfin il implique que l'on commence par le scepticisme. D'une autre part, si le scepticisme présuppose le dogmatisme , je demande si le mjstidiHie ne présuppose pas le scepticisme. Car qn^est-ce qie le mysticisme ? C'est , encore une fois , le coup de désespoir de la raison humaine qoi , après avoir en naturellement à ellenoième et débuté par le dognialisnie , effrayée et découragée par le scepticisme, le réfugie dans la pure conteropbtion et l'intuition immédiate de Dieu. Tel est l'ordre nécessaire do développement des systèmes dans l'esprit humain. Or, en euscluant de l'esprit humain à son histoire, nous n'avoss pas craint d'affirmer qu'ici encore Thistoire reprodairaît ce que nous avait donné l'analyse de Tesprii hnnuin; et, en effet, la méthode expérimentale ajoatée àb méthode rationnelle, nous a montré partout, daa$ chacune des grandes époques de l'histoire de la philosophie , le sensualisme et l'idéalisme , le scepcicisaie et le mysticisme se développant réciproquement dam un progrès et un ordre invariable. Partant, sor le premier plan de chaque époque , noos avons trouvé deux dogmatismes qui bientét , entrant en lotte i'ai contre l'autre, se modifient l'un l'antre, et finisseat par se décrier au point d'engendrer le scepticisme: le scepticisme réagit à son tour sur les deux dogmatismes , sensualiste et idéaliste , qui influent puissafliment aussi sur sa marche et son caractère, et c'est alors que parait le mysticisme qui , né eo qoeiqse sorte dans l'effroi du scepticisme et la défiance da dogmatisme , s'écarte également de l'un et de Vautre, et s'y rattache encore par la guerre même qu'il lenr fait et qui le modifie lui-même à son insu. VoiUi l'oidre constant du développement des systèmes dans rhistoire entière de la philosophie ; cet ordre constant , nous pouvons l'ériger en loi , au même titre que la division des systèmes en quatre classes; et par eonséqoeot au même titre encore nous pouvons prédire qu'an XVIII* siècle les mêmes phénomènes se reprodaironi, non-seulement avec les mêmes caractères, mais dans le même ordre ; et , en cflet , si vous examines attentivement les quatre grandes écoles qui se disputent la domination philosophique sans jamais l'obtenir exdvsivemenl au xvm* siècle « vous verrez qu'elles sont

DE LA PHILOSOPHIE, rapport que

toutes les quatre entre elles dans le je viens dt déterminer.

H n'y a pas au xviii^ siècle une seule école philosophique qui n'agisse sur les au 1res écoles et n'en ressente TinOuence. Le développement relatif des écoles est si intime , qu'il parait presque simultané ; et c'est cette simultanéité apparente, cette réciprocité d'action, cette action et réaction perpétuelle qui constituent la vie philosophique de l'Europe au xvin^ siècle ; mais ce développement n'est simuUané qu'en apparence ; en réalité il est progressif.

Et d'abord, qu'a été partout l'idéalisme au xviii^ siècle? Une réaction contre le sensualisme. Faites-vous une idée exacte de la véritable situation de la philosophie à cette époque. Le xvii« siècle s'était résolu partout, excepté en Angleterre, dans la domination de l'idéalisme ; l'idéalisme n'avait pas étouffé, mais il avait vaincu le sensualisme ; et lui-même il s'était perdu dans ses propres fautes, dans les hypothèses ingénieuses et profondes , mais chimériques et extravagantes, qui remplissent les derniers développements do cartésianisme. C'est alors que la minorité philosophique du XVII® siècle, forte des extravagances de la majorité, devint majorité à son tour ; le sensualisme, qui ne comptait qu'un certain nombre de partisans au XVII® siècle, obtint au xviii® la domination en Angleterre et en France. Vers i750, Locke était le philosophe de l'Europe éclairée. L'idéalisme résistait sans doute, mais il était battu sur tous les points ; car, ne l'oubUez pas , c'était ce vieil idéalisme de Descartes , de Malebrancbe, de Spinosa et de Leibnitz, qui avait fait son temps et appartenait au premier âge de la philosophie moderne. Le nouvel idéalisme, l'idéalisme du XVIII® siècle, est celui de Rousseau et de Turgot , de l'éeole écossaise et de l'école allemande. Or Rousseau est évidemment un opposant , un homme de la iDÎnorilé, qui lutte contre la majorité sensualiste, représentée par les encyclopédistes. De mêmeReid n'est pas autre chose qu'un antagoniste de Locke ; l'éeole écossaise , comme je l'ai déjà dit , est une protestation du bon sens permanent de l'humanité contre les extravagances de la majorité nouvelle ; car on n'est jamais majorité impunément. Kant, c'est Reîd en grand ; c'est encore un antagoniste de Locke et du sensualisme. Tandis qu'en général le sensualisme du xviu® siècle est une réaction contre l'idéalisme du XVII®, l'idéalisme de la fin du xviii* siècle est une réaction contre le sensualisme qui le précède. Ainsi il est évident que partout l'idéalisme est venu après le sensualisme. Quant au scepticisme , essayez , je vous prie , de comprendre Hume sans Locke et Berkeley. Qu'est-ce que Hume? Le résultat de la lutte du système sensualiste de Locke et du système idéaliste de Berkeley. Ces deux systèmes, après s'être combattus.

COUSIN

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