TOME
trouvent enfin dans Hume un homme conséquent qui, adoptant leurs conclusions réciproques, les détruit l'un et l'autre , et l'un par l'autre. En Allemagne, Scliulze-^nésidémus et Hume-Jacobi sont incompréhensibles sans une école sensualiste et une école idéaliste, sans Gondillac et sans Kant, car leur scepticisme tombe à la fois sur tous les deux. Et , par parenthèse , remarquez , messieurs , comme l'histoire est bien faite, comme l'esprit qui y préside fait toute chose dans son temps avec poids et mesure, et fait arriver les systèmes quand il est bon qu'ils arrivent : après Locke et Berkeley , Gondillac et Kant , le scepticisme était nécessaire, et c'est alors qu'il est venu. Pour le mysticisme, qui pourrait comprendre Saint Martin sans Voltaire et sans Gondillac ? Saint-Martin n'a-t-il pas été évidemment poussé à toutes les extrémités de son mysticisme par l'effroi que lui causaient et le scepticisme auquel il voulait échapper et le triste dogmatisme de son temps, c'est-à-dire la grande école sensualiste de France? Il en est de même de Frédéric Schlegel, de Baader et des autres mystiques allemands de notre âge. Ge sont, à mon gré, les enfants d'un temps blasé en fait de spéculation, les derniers produits d'une philosophie découragée qui s'abjure ellemême. Tous, ou la plupart, ont été d'ardents dogmatiques que la lutte et le mouvement des systèmes s'entre-détruisant l'un l'autre ont précipités vers le scepticisme , et qui se sont réfugiés , les uns dans le mysticisme orthodoxe delà foi ancienne et de l'Église, la plupart dans un mysticisme hétérodoxe, arbitraire et chimérique. Mais enfin , fout ce mysticisme est né du désespoir de la raison spéculative, et on n'arrive au désespoir qu'après avoir passé par l'illusion. Ainsi, je tiens comme un point incontestable que non-senlement il y a quatre grandes écoles au xviu« siècle, mais que ces quatre grandes écoles se sont développées régulièrement, dans un ordre déterminé, savoir : d'abord le sensualisme, puis l'idéalisme , puis le scepticisme , puis le mysticisme.
Je ferai, messieurs, comme l'esprit humain et l'histoire. L'esprit humain et Thistoire donnent quatre points de vue,quatre écoles, toujours et partout, et aussi au xviii* siècle ; je diviserai donc l'histoire de la philosophie du xviii® siècle en quatre parties.De plus, l'esprit humain et l'histoire portent ces quatre points de vue, ces quatre grandes écoles dans un ordre déterminé ; je vous les présenterai dans le même ordre ; je commencerai par le sensualisme ; de là j'irai à l'idéalisme, puis au scepticisme , et je finirai par le mysticisme. Mais j'aurai bien soin, en vous présentant successivement et isolément chacune de ces quatre écoles, de vous montrer toujours leur rapport intime et leur action réciproque à tous les degrés de leur développement. Tel sera l'ordre de ce cours.
œURS DE L HISTOIRE
Maintenant quel en sera Fesprit? De quel côté me rangerai-je, messiears, dang cette grande bataille de la pLilo8ophie eupopéenne , an xViii® siècle ? Serai-je sensualiste , idéaliste , sceptique ou mystique ? Encore une fois , je ferai comme Fesprit humain et Fhistoire. L'esprit humain et Thisloire portent quatre systèmes ; donc, messieurs, pensez-y bien, ces quatre systèmes sont vrais , au moins en partie ; car rien n'est , rien ne peut être qui n'ait uh rapport quelconque à la vérité. La pure erreur, je Tai déjà dit, serait impossible, et elle serait inintelligible : comme Terreur ne pénétre dans Fesprit d'un homm&que par le côté de vériié qui est en elle , de même elle n'est admise par d'autres esprits , elle ne se soutient dans le monde que par là , et le succès de tout système y suppose quelque sens commun. Lé xviii* siècle a pu porter ces quatre systèmes ; ils y ont eu de grands succès- : donc ces quatre systèmes ont leur vérité. D'un autre côté , ces quatre systèmes ont lutté ensemble , se sont fortement contredits. Le jour où dans le monde paraîtra la vérité absolue , il n'y aura plus de contradictions et de lutte ; tout combat cessera ; car c'est la vertu de la vérité de rallier à elle tous les esprits. Or, au xvui* siècle , comme à toutes les grandes époques de l'histoire de la philosophie , je vois des luttes , une vive polémique entre ces quatre systèmes; j'en conclus que, si ces quatre systèmes , pour avoir été , ont eu leur raison d'être, c'est-à-dire leur part de vérité , ils ont eu aussi , et nécessairement , leur part d'erreur , pour avoir été contredits , pour être ainsi tombés dans la lutte et la polémique ; ils sont , donc ils sont plus ou moins vrais ; ils sont quatre, donc ils sont plus ou moins faux; ceci est pour moi d'une rigueur mathématique. Quel est alors, messieurs, le devoir de l'historien? Ici comme ailleurs , comme toujours , son devoir est de faire ce qu'ont fait et Fesprit humain et Fhistoire : qu'il admette à la fois les quatre systèmes , et qu'il ne soit dupe d'aucun d'eux ; qu'il les admette tous , puisqu'ils ont été , qu'ils ont eu leur raison d'être et leur part de vérité , et en même temps qu'il ne soit dupe d'aucun d'eux ; car ils sont tombés dans la lutte , ils ont été , non pas un , mais quatre , par conséquent ils n'ont été que des systèmes particuliers , par conséquent exclusifs , par conséquent plus ou moins erronés et vicieux. Je ferai donc deux choses : j'admettrai ces quatre systèmes et les défendrai tous les quatre ; je défendrai également le fond et les principes généraux des quatre écoles que présente la philosophie du xviu* siècle; je défendrai chacune de ces écoles contre les trois autres , au nom de Fesprit humain et de l'histoire , qui , les ayant admises malgré les trois autres, ont eu pour cela , je pense , d'excellentes raisons que je donnerai; et en même temps que je défendrai le fond de chacune de ces écoles contre les trois autres,
j'accablerai du poids des trois autres , comme Tonl fait Fesprit humain et Fhistoire , les prétentions exagérées et exclusives de chacune d'elles. L'histoire les a portées toutes les quatre , donc je les accepterai tontes ; l'histoire les a contredites les unes par les antres, donc je n'en épouserai aucune , et je les contredirai les unes par les autres. Ainsi , dans l'examen que je ferai de chacune des grandes écoles du xviir siècle , il y aan toujours deux parties : i^ une partie apologétique , qui représentera pour ainsi dire l'existence et les raison d'existence de cette école dans Fhistoire ; S* une partie critique qui représentera la lutte qo'ells a subie.
Tel est le plan , telles sont les divisions , Tordre et Fesprit de l'histoire , que je me propose de tous présenter des quatre grandes écoles du xvui® siècle. Mais me bornerai-je , messieurs , à ce rôle d'historien ? Cette impartialité qui a Fair de ressembler à rîndifférence, et qui repose, au contraire, sur une sympathie profonde pour l'humanité et pour tout ce qui vient d>lle, ^elle l'unique tâche que je me propose? Non ; je conviens que je m'en propose une autre encore , et je vous avertis que tout ceci aboutira à des conclusions devras tiques ; mais j'ai la prétention hardie de ne rien mettre du mien dans ces conclusions, de n'être poar rien dans les résultats que je veux tirer de l'histoire.
Un fond de vérité est incontestablement sous les erreurs innombrables et contradictoires des quatre systèmes fondamentaux de la philosophie , sans quoi ces erreurs mêmes seraient impossibles. Mais c^est rerreor qui est diverse et contradictoire : la vérité est une. Ces quatre systèmes si différents de leurs erreurs peuvent et doivent s'accorder dans les vérités qu'ils renferment. Il suit de là que sous les divergences et les erreurs des systèmes qui s'entre-détruisent est nn ensemble harmonique de vérités qui ne passent point , et que l'histoire de la philosophie contient une philosophie vraie , et, comme dit Leibnitz, jp«rfnnû piktlofophia , une philosophie immortelle , cachée et non perdue dans lesdéveloppements excentriques des systèmes. C'est là le fond commun sur lequel nous vivons tous, peuple et philosophes : nous vivons dans la vérité et de la vérité, pour ainsi dire, et il suffit de dégager ce fond immortel des formes défectueuses et variables qui l'obscurcissent à la fois et le manifestent dans I1iistoire , pour atteindre à la vraie philosophie. Je Faî dit il y a déjà longtemps (t), la philosophie n'est pas à chercher , elle est faite. Si elle n^est pas faîte , voui la cherchez en vain; vous ne la trouverez pas. Ne seraitil pas absurde, en effet, qu'ici, en I8S9, je vinsse me porter pour avoir découvert , enfin , dans ce point du temps et de Fespace , et vous enseigner la vérité
(1) Fragments philosophiques.
DE LA PHILOSOPHIE
qui aurait échappé k trois mille an» de recherches infructueuses, et à tant de générations d'hommes de géuie ? La prétention est insensée « et toute philosophie qui procède ainsi est une philosophie qu'il est aisé de confondre, même avant d'avoir entendu les révélations qu'elle promet. Si au contraire, sous toutes les erreurs , dans Tliistoire de la philosophie comme dans l'esprit humain lui-même , est une philosophie toujours subsistante, toujours ancienne et toujours nouvelle , alors il ne s^agit pas de faire la philosophie, mais de la constater ; car elle est. 11 s'agit de relever le côté vrai de tous les systèmes que renferme l'histoire de la philosophie , de le mettre en harmonie avec le c6té vrai de tous les points de voe de l'esprit humain , et de présenter aux hommes ce qu'ils savent déjà , mais confusément, ce qui est dans les philosophes , mais en fragments et comme en lambeaux , ce qui fut de tout temps , ce qui sera toujours , mais partout et toujonra plus ou moins mélangé , altéré , corrompu par le mouvement du temps et des choses humaines , la faiblesse de la réflexion , et les illusions systématiques du génie.
C'est là , vous le Savez, le but de tous mes travaux historiques ; c'est là le but de cette histoire de la philosophie du xvui* siècle ; ce sera donc , à proprement parler, un coure de philosophie sous la forme d'un cours de l'histoire de la philosophie , dans les limites d'une seule époque , de l'époque la plus grande et la plus récente. J'aboutirai , je veux aboutir à des conclusions théoriques, je ne m'en défends pas ; mais ces conclusions ne seront autre chose que le relevé de toutes les vérités qui ont été mises et répandues dans le monde par les quatre grandes écoles du xvni* siècle. Toute grande époque de Thisloire de la philosophie a pour ainsi dire un résultat net , qui se compose, d'une part, de toutes les erreure, de l'autre ,. de toutes les vérités qui sont dues à cette époque : c'est là le legs qu'une époque fait à celle qui la suit. Le xvni* siècle a aussi son résultat net ; il a un legs à faire au XIX* siècle. C'est ce legs qu'il s'agit de dégager et d'épurer, et de présenter à la génération qui s'avance comme son patrimoine , et le fond sur lequel elle doit travailler.
J'espère que vous comprenez maintenant la portée de l'entreprise philosophique et historique que je me propose d'exécuter avec vous et devant vous. Le but est bon, je le crois, mais la route sera longue; ce n'est pas en quelques mois , en une année que nous pourrons arriver au terme. H importe donc de faire les première pas le plus \6i possible, et j'aborderai, dès la prochaine leçon, la première grande école qui se présente à nous au xvm* siècle , savoir l'école sensualiste.
QUATORZIÈME LEÇON
SOMMAIRE
Sujet de cette leçon : classification des systèmes de Pécole seosaalisle en Europe au xtiii* siècle. — Revoe de ces systèmes. — Angleterre, France, Allemagne. — Que par fidélité même Tbistorien doit s'attacher aux plus célèbres. — Dans quel ordre les étudier? Méthode ethnographique. Trois objections : !« arbitraire; 2o ne montre pas Penchalnement, Paction réciproque^es systèmes dans PEurope enti'ère ; 5» défavorable à Pinstruction scientifique.— De la vraie méthode et de ses caractères : suivre à la fois les dates des systèmes, leur dépendance réciproque et Panalogie des matières dont ils traitent. ^ Commencer par les métaphysiciens et par Locke.
Messieurs ,
La dernière leçon vous a présenté la classification générale des systèmes qui remplissent le dernier Age de la philosophie moderne , c'est-à-dire la philosophie du XVIII* siècle considérée principalement dans la seconde moitié de ce siècle et le» premières années de celui qui commence. Nous avons réduit ces systèmes si divers et si nombreux à quatre écoles ; nous avons déterminé l'ordre dans lequel ces quatre écoles ont paru sur la scène de l'histoire , et par conséquent l'ordre dans lequel il faut ici les reproduire. Or c'est l'école sensualiste qui précède les autres : c'est donc elle que nous examinerons la première.
Mais cette école est vaste , messieurs ; elle embrasse pitisieurs nations et bien des systèmes ! Par où commencer? Qtiel pays , quel système choisirai-je d'abord dons Tensemble de l'école sensualiste ? C'est là ce qu'il faut déterminer. Remarquez que ce n'est pas moi qui vous arrête quelque temps encore à celle question préliminaire , c'est la méthode elle-même , la méthode , qui met un frein à l'impétuosité naturelle de la pensée et la condamne à ne rien entreprendre dont elle ne se soit rendu un compte sévère. C'est le propre de la philosophie naissante de se laisser emporter par son objet et de se précipiter d'abord dans toutes les routes qui se présentent à elle ; mais c'est le caractère d'nne philosophie plus avancée d'emprunter à la réflexion les motifs de toutes ses démarches , et de ne s*engager dans aucune route sans l'avoir mesurée tout entière, sans avoir bien reconnu son point de départ « sa portée , son issue. Ainsi , comme nous n'avons pas abordé au hasard le xviii* siècle , et que nous avons commencé par rechercher l'ordre dans lequel nous devions étudier les diverses écoles dont il se compose , de même nous ne pouvons aborder à l'aventure récole sensualiste ; et , avant de nous y engager , il faut
rechercher auwi Tordre dai» lequel nous devons étudier les différents syslèmes que renferme cette école.
Mais, messieurs, il implique que nous puissions classer des systèmes dont nous n^aurions pas la moindre idée; il faut donc commencer avant tout par une reconnaissance légère , une revue rapide de tous les monuments de Técole sensualiste du xvm* siècle. Assurément je ne dois, je ne veux entrer dans aucun détail ; car j*anticiperais sur les leçons étendues qui doivent suivre ; je ne veux vous citer que des noms propres, des titres d'ouvrages et des dates : mais enfin ces noms propres, ces titres, ces dates nous sont absolument nécessaires pour que nous puissions nous orienter dans le monde où nous faisons aujourd'hui les premiers pas. Je vais donc vous signaler à peu près tous les phénomènes qu'il s'agit de classer et de distribuer dans un ordre convenable.
C'est un fait incontestable que Locke est le père de l'école sensualiste du xviu* siècle ; placé entre le xvu^et le.xviii* siècle, il forme la transition de l'un à l'autre; il est le dernier mot de l'école sensualiste du xvii* siècle, et le premier mot , la base de l'école sensualiste du xvm*. En effet, parcourez tous les philosophes sensualislesdu xvui* siècle, il n'y en a pas un qui n'invoque l'autorité de Locke ; et je ne parle pas seulement des métaphysiciens, mais des moralistes, mais despublictstes , mais des critiques , mais de ceux mêmes qui ont transporté les principes du sensualisme dans l'étude des sciences physiques et des sciences naturelles. Locke est donc le chef, le maître avoué de l'école sensualiste du xvni* siècle. Voici maintenant les disciples et les représentants de cette école.
En Angleterre , sans parler de Gollins , de Dodwell et de Maudeville que vous connaissez , nous trouvons un peu plus tard David Ilartley avec son E$sai de r Homme el de set FacuUés physiques et irUellectuelUê. C'est la première tentative pour rattacher l'étude de l'homme intellectuel à celle de l'homme physique : Harlley est morlen 1 757 . Aprèslui vient Darwin, dont la Zoonomie, traduite dans toutes les languesde l'Europe, acheva ce qu'avait commencé Hartley : Darwin est mort en 180â. Contemporain de Darwin, Priestley a marché dans la même route et laissé un grand nombre d'ouvrages, dont le plus célèbre est son Traité de la Matière et de r Esprit, où il identifie l'esprit et la matière. 11 a combattu l'école écossaise; il est aussi théologien, et théolc^ien hétérodoxe , comme vous pouvez le penser, enfin publiciste hardi : il est mort en 1804. Horne- Tooke , si fameux par ses aventures politiques , a appliqué à la grammaire les princi|)es généraux de l'école sensualiste anglaise dans son-ouvrage : '^'Erea Trepoevra: il est mort en 1812. Viennent ensuite deux publicistes encore vivants , savoir : Godwin , auteur de la Justice politique; et Bentham, qui est aujourd'hui le
COURS DE L'HISTOIRE
grand repréteotaut de l'écote politique i l'Europe entière : son âge , sa renommée, s» qualité d'étranger nous donnent, je pense , le droit de bom occuper de lui comme d'un philosophe qaî appaitîaâ à rhisloire.
Si nous passons en France , nous troavoBS à la tèie du mouvement qui s'y forme de toutes parts, vers b moitié du xvui* siècle, Coodillac , dont les nombreax ouvrages vous sont connus. Il a appliqué ses principes à toutes les parties de la philosophie ; mais c'est es lui le méuphysicien qui domine : il est mort en 1780. On ne peut parler du xvin* siècle en France sans mentionner Diderot et VEncyelopédU ; car VEncfeUh pédie est le monument qui représente le mieiix le xviu* siècle parmi nous , avec toute sa grandeur et sa hardiesse , et aussi avec tous ses dérèglements. Diderot est surtout remarquable par ses idées sur la théorie des beaux-arts ; c'est un critique paradoxal et entboasiaste. Helvétius est un moraliste ; il est meri, il est vrai, en 1771, c'est-à-dire avant Coodillac; nais l'ouvrage de V Esprit est postérieur de plusieurs années aux premiers écrits de Condillac. Le livre de FEtprit parut en 1 758 , tandis que VEuai êur Forigine da connaiuances humaines est de 1746, le TrmiU da Systèmesûe 1749, et le Traité des Sensations de 1754; de telle sorte qu'il est impossible de ne pas pbcer Helvétius après Condillac , quoiqu'il soit naort avant lui ; car c'est moins la date de la mort que celle des ouvrages qui constitue l'âge des philosophes. A la suite d'Helvétius vient Saint-Lambert , dont le Catéchùme de Morale universelle a été couronné dans le eoaeoon des prix décennaux, au commencement de ce sièoie : Saint-Lambert est mort en 1803. Vous ponves placer à peu près à la même époque Condorcet , Dupuis et Cabanis. Condorcet appartient à l'histoire de la philosophie par son Esquisse des progrès de Cesprii hwmain : il est mort, avant le temps, en 1794. Dupuis, dont l'ouvrage sur l'Ort^'n^ des Cultes est si répandu , est mort en 1809. Cabanis , qui joua à peu près en France le même rôle qu'Hartley et Darwin en Angleterre , pr ses Rapports du Physique et du Morale est mort en 1808. Volney, l'auteur des J^utfief , est mort il y a quelques années ; Gail tout récemment. A cette Inie je pourrais, je devrais peut-être, mais je n'oseni point ajouter un homme qui , par son âge, appartient à cette génération d'hommes célèbres, plutôt qu'au siècle et au mouvement dans lequel nous sommes ; le respectable vieillard qui , par l'élévation et b bonté de son caractère , la vigueur de sa pensée et la lucidité de son style , est aujourd'hui parmi nous le représentant le plus fidèle et le plus complet de l'école sensualiste du xvin* siècle : vous pensez tous à notre compatriote si justement et si généralement estimé, M. Destutt de ïracv.
Eo Alleongne, sans parler deqaelques beaux Mprits, fraoçais on allemands, de la coar de Frédéric , Téeole sensaalisle nous donne Feder, professeur distingué de l'unÎTersité de Gœttingne , qui a précédé la révoluiion de Kanl et lui a survécu , car il est mort en i82i; Tiiiel , son disciple , mort en 1816 ; Basedow, le précurseur de la philanthropie moderne , connu en Europe par ses honorables tentatives pour améliorer renseignement de Tenfance , mort en 1790 ; et Weisshaapt , le chef des illuminés de Bavière , qui , je crois, n*a pas encore terminé sa carrière. Ce sont presque tous des métaphysiciens ou des logiciens qui appartiennent à récole de Locke. Sans grossir cette liste d'autres noms plus ou moins connus , j'en viens de suite aux deux hommes les plus distingués en ce genre qu'ait produiu TAllemagne , savoir, Herder et Tiedemann. Herder a beaucoup écrit contre Kant ; mais Touvrage auquel est attaché son nom est sa Philosophie de rhisUnre de VhumawiU : il est mort en 1803. Tiedemann a servi l'école sensualiste par une foule d'écrits théoriques et historiques; il a surtout marqué son caractère dans son Esprit de la phUosaphie spécwlalive : il est mort la même année que Herder.
Si vous considérez les autres paities de TEurope , vous n'y trouvez guère pour Técole qui nous occupe que deux hommes dignes de Tattentionde l'histoire: c'est d'^abord l'Italien Genovesi, de Naples, morten 1769 ;ses écrits retiennent quelque chose de la philosophie du XVII* siècle et de Leibnitz ; mais Locke y domine et finit même par y paraître tout seul. En Suisse , vous avez Bonnet , mort en 1 795 , naturaliste , et même un peu théologien , qui appartient à l'histoire de la philosophie par son Euai analytique smr Vàme.
Telle est, messieurs, la liste des noms et des systèmes qui remplissent l'école sensualiste au xvm* siècle : c'est sur cette liste qu'il s'agit d'opérer. Je la crois à peu près complète ; et si quelques noms et quelques ouvrages m'avaient échappé , il n'y aurait pas grand mal à cela, car ce seraient des noms et des ouvrages peu célèbres. Déjà même la liste est assez nombreuse. Tous ces ouvrages , tous ces noms doivent nous occuper , car ils font partie de l'histoire de la philosophie do xviii* siècle. Mais, par fidélité même , il ne faut donner à chacun d'eux que le degré d'attention qu'il mérite; il faut mesurer la place que chacun d'eux doit tenir dans l'histoire sur celle qu'il a remplie dans la réalité, c'est à-dire qu'il faut s'occuper seulement des hommes qui ont fait faire un pas à la science et y ont laissé des traces. Cette pre* mièré considération réduit déjà notre tâche. Qu'il soit donc posé en principe que nous nous occuperons sur tout des grands réprésentants de l'école sensualiste, et que nous laisserons dans l'ombre , en les mentionnant sans doute, mais sans leur accorder une longue analyse,
tous ceux qui n'ont fait autre chose que suivre les voies battues , et se grouper autour des hommes célèbres qui seuls doivent nous intéresser. Mais si nous avons réduit notre tâche , nous n'avons pas déterminé l'ordre dans lequel nous devons l'aborder ; c'est cet ordre qu'il s*agit de fixer, sous peine de marcher en aveugles dans la route qui est devant nous.
Il semble que nous pourrions adopter l'ordre que nous venons de suivre. Qu'avons-nous fait? Nous avons parcouru l'Europe entière de nation en nation ; nous avons considéré l'Angleterre, puis la France, puis l'Allemagne, puis l'Italie et la Suisse : c'est là l'ordre que l'on suit généralement, et qu'on appelle l'ordre ethnogra* phique. Mais on peut faire contre cet ordre trois objec* tiens fondamentales qui ne permettent pas de l'adopter.
D'abord, il nous a plu de commencer par l'Angleterre; mais pourquoi avons-nous commencé par l'An* glelerre, et non par la France ou par l'Allemagne? Quelle raison y a-tr-il pour commencer par une nation plutôt que par une autre? Ne semble-t-il pas que ce choix est tout à fait arbitraire? On répondra que le choix n*est pas arbitraire , puisque c'est un Anglais , savoir Locke , qui est incontestablement le fondateur de toute l'école sensualiste moderne ; qu'ainsi commencer par l'Angleterre, c'est commencer par la patrie de celui qui a fait ki philosophie sensualiste du xvni* siècle. Cette réponse est très-bonne pour Locke , mais pour Locke seul, et nullement pour l'Angleterre. Locke est le chef de l'école sensualiste du xvin* siècle ; donc il faut commencer par Locke. Mais , vers 1750 , les principes de Locke sont répandus dans l'Europe entière; ils se développent partout ailleurs aussi bien qu'en Angleterre. Par exemple , après Locke et Hartley , selon l'ordre ethnographique, vous devriez prendre Darwin et Priestley ; mais ils ne sont pas plus disciples de Locke que ne l'étaient Helvétius , et surtout Coudillac qui s'est tenu bien plus près de Locke , et en a systématisé et propagé la métaphysique. Commencer par l'Angleterre plutôt que par la France est donc tout à fait arbitraire. De plus , lorsque vous aurez épuisé l'Angleterre, par quelle nation continuerez-vous? Irez-vous de l'Angleterre à la France ou à l'Allemagne, ou à l'Iulie? Commencerez-vous par Condillac , ou par Feder , ou par Genovesi? Si vous optez pour h France, la question reviendra pour l'Allemagne et l'Italie. Ainsi, à tous les degrés, vous ne pouvez commencer qu'arbitrairement : or qu'est-ce que l'arbitraire ? Précisément l'absence de toute méthode. Le premier inconvénient de la méthode ethnographique , ici du moins , est de n'être pas une méthode, car c'est une méthode arbitraire.
Voici maintenant le second inconvénient de cette méthode. Lorsque vous débutez par tel ou tel pays: par l'Angleterre par exemple , que vous y poursuivez
COURS DE LHISTOIRE
rentier développement de Técole tensualiste, et parcourez successivement Locke, Harlley, Darwin, Priestley , Horne-Tooke , Godwin , Benlbam , avant d'avoir fait connaître Gondillac , Uelvélius, Saint Lambert , Condorcet, etc. , vous ne failes pas moins qne détruire les relations réelles des systèmes européens entre eux, et la réciprocité d'action de ces systèmes Pun sur Tautre. Quand Priestley écrivait , Condillac avait produit une immense sensation dans toute TEurope; par conséquent, la pensée de Condillac avait dû puissamment agir sur celle de Priestley ; si donc vous négligez ce rapport, vous ne faites pas connaître le caractère, le mériie et la Traie place de Priestley. Mais cette remarque s'applique bien davantage à Godwin et à Bentbam , lesquels sont des disciples de l'école sensualiste de France bien plus encore que de cette même école en Angleterre. Godwin et Bentham étaient impossibles avant Condillac, Helvélius et V Encyclopédie. Je pourrais multiplier les exemples , mais un seul suffirait pour montrer que la méthode ethnographique a l'immense inconvénient de détruire les relations naturelles des systèmes , leur ordre de dépendance , et par conséquent le caractère le plus général de la philosophie européenne au xviu® siècle , c'est-à-dire son unité. En effet, l'Europe est une au xvm* siècle. Ce qui commence en Angleterre se développe en France, réagit sur l'Angleterre , repasse en France , revient encore en Angleterre, et c'est de cette action et réaction et par ces contre-coups perpétuels que se forme et s'engendre la philosophie européenne. Or cet enchaînement est précisément le mouvement même et la vie de l'histoire , et en même temps il en est la lumière , car lui seul enseigne les causes des effet$ et les effets des causes : là où cette relation de la cause à l'effet, cet ordre progressif, celle logique des événements n'existent pas , il y a bien des matériaux pour l'histoire , il n'y a pas véritablement d'histoire.
L'ordre ethnographique fait plus, il s'oppose à ce qu'il sorte aucun résultai scientifique de Thisloire ; je m'explique. Vous commencez par l'Angleterre, et vous rencontrez d'abord le père de l'école anglaise, Locke. Locke est un métaphysicien. Vous allez à Harlley , à Darwin, à Priestley, qui sont des physiologistes à pror prement parler ; vous perdez donc de vue la métaphysique, pour vous enfoncer dans la physiologie. Ensuite vous passez à Horne-Tooke qui est un grammairien , et vous quittez encore la physiologie , comme tout à l'heure vous aviez quitté la métaphysique. Enfin vous arrivez à Bentham, qui est un publiciste, et vous vous écartez à la fois et de la métaphysique et de la physiologie et de la grammaire. En passant à la France , vous retrouvez Condillac , avec lequel vous recommencez vos études métaphysiques , pour les abandonner bientôt cl reprendre vos éludes dliisloirc, de
politique et de morale avec HeWétius, SuinlrLAmbert, Condorcet et Volney ; pais reviendra la philosophie avec Cabanis. Vous voilà donc repamuu par les mêmes interruptions qui avaient à chaque pas brisé h chaîne de vos éludes en Angleterre. Les mêioesioterrnptions vous attendent en Allemagne. Sans coac vous abandonnez un sujet pour un autre, puis cet aolre pour revenir au premier. Or, je le denaande , ne»sieurs, que gagne la métaphysique, que gagne la morale, l'esthétique, enfin toutes les parties de lasciaice philosophique, à des études ainsi mutilées qui ae commencent que pour élre suspendues, qui ne reco» mencent que pour être abandonnées encore? 11 etf impossible d'en tirer autre chose qu'une instroctioi superficielle et incomplète , et Thistotre de la philosophie ainsi étudiée manque entièrement son bot k plus élevé, qui est l'avancement et la formation de b science.
Telles sont les trois objections qui , selon moi , m permettent pas de songer à adopter la méthode ethnographique. Notre tâche est donc de trouver une méthode qui soit à l'abri de ces objecûons : 1* qui soit une méthode véritable, c'esl-à-dire nécessaire et sa» aucun élément d'arbitraire ; 2^ qui soit une méthode historique, c'est4i-dire qui montre l'enchalneroent dei systèmes ; 3® qui soit utile à la science , c'est-à-dire qui répande une véritable lumière sur chacune dei sciences dont on fait l'histoire.
Or, messieurs, contre le péril de rarfoilraîre, nom emploierons la chronologie. Il n'y a rien de moini arbitraire que des chiffres et des dates. En prenant successivement tous les systèmes par ordre chronologique dans l'Europe entière , vous prenez Tordre le moins arbitraire , et qui est celui de la réalité ellemême ; vous ne vous mettez pas à la place de l'histoire, vous prenez l'histoire telle qu'elle s'est faiie. Soos ce rapport, la mélhode chronologique est cdie qae nous devons adopter ; mais seule elle ne sufliraît pas, et il faut féconder et éclairer l'ordre chronologique en y joignant celui de la dépendance réciproque de» systèmes. Aussitôt qu'un système est donné avec sa date (et nous supposons ici un système capable d'e\e^ cer quelque influence en Europe, car, s'il est stérile, il n'appartient pas à l'histoire), il faut à rinsiant même rechercher quels sont les .effets de ce système, c'est-à-dire quels sont les systèmes qu^il engendre directement ou indirectement, et qui s'y rattachent , soit parce qu'ils le reproduisent, soit parce qu'ils le combattent. Il ne faut point ici considérer tel ou tel pays, il faut se donner pour tbéàtr^ l'Europe entière. Où que s'engendre et paraisse l'effet d'une cause , il faut s'y transporter et rapporter cet effet à sa cause ; si la cause est en Angleterre et l'effet au fond de rAllcmagne , il faut aller de l'Angleterre au fond de
DE LA PHILOSOPHIE
i^AHemagoe , pour revenir en8ttile, t*il est nécessaire, de TAIIemagne à Tltalie, ou à TAngleterre encore; car il faut suivre la relation de la cause à l'effet partout où elle nous mène. Nous n'avons aucun droit sur la réalité ; et si c'est un caractère réel des systèmes philosophiques au ivni* siècle, de s'être suscités et , pour ainsi dire , engendrés les uns les autres d'un bout de l'Europe à l'autre, c'est le devoir de l'Iiisloire de reproduire ce mouvement et cet enchaînement. Dans le drame de la philosophie européenne du xvui« siècle , l'unité de lieu est indifférente ; c'est à l'unité d'action qu'il faut s'attacher. En ajoutant l'ordre de dépendance réciproque des systèmes à leur ordre chronologique, vous vous préservez ici de l'arbitraire , là de l'incohérence et de l'insignifiance. Ce D'est pas tout ; il faut encore considérer les systèmes par l'ordre d'analogie qu'ils ont entre eux, relativement aux matières dont ils traitent. Il ne faut pas mêler les métaphysiciens avec les publicistes, les moralistes avec les physiciens, les historiens avec les critiques et les grammairiens ; il faut mettre ensemble les métaphysiciens avec les métaphysiciens, les moralistes avec les moralistes , les grammairiens avec les grammairiens ; de telle sorte que le rapprochement immédiat et la combinaison de tous les développements analogues d*une science, de la métaphysique, par exemple, dans chacun des pays de l'Europe, donnent la' métaphysique de l'école sensualiste elle-même en Europe au xvui* siècle ; car il est impossible qu'une forte instruction métaphysique ne sorte point de tous ces rapprochements. J'en dis autant pour la morale, pour 1 a politique, pour l'esthétique , pour la grammaire et pour l'histoire. C'est de cette manière , et de cette manière seule , que l'histoire peut prendre un caractère scientifique , et que l'histoire de la philosophie peut devenir elle-même un cours de philosophie.
Fort bien, direz-vous, ces trois conditions sont excellentes, mais pourvu qu'elles soient possibles; et il reste à savoir si on peut accorder et faire marcher de front les dates des systèmes , leur dépendance réciproque, et l'analogie des matières entre elles, l'ordre chronologique , l'ordre historique et l'ordre scientifique.
Jele crois, messieurs : un examen attentif démontre, selon moi, que ces trois ordres se tiennent intimement et s'appuient l'un sur l'autre. D'abord, vous ne pouvez nier que l'ordre chronologique ne soit au moins la con dition tine qud non de l'ordre historique ; car pour que l'ordre historique existe, c'est-à-dire pour qu'un système en produise un autre , il faut bien qu'il l'ait précédé. Il y a plus; non-seulement tout système précède celui qu'if produit, mais il produit celui qu'il précède, en prenant ceci dans une certaine latitude.
de l'Europe fussent isolées entre elles, assurément il serait fort possible qu'un système parût à Londres sans avoir aucune influence sur celui qui paraîtrait plus tard à Paris. Mais loin de là, l'Europe est une, profondément une, au xvui* siècle. Des communications rapides et continuelles de tout genre, l'imprimerie et la presse périodique unissent intimement rÀnglelerre, la France et l'Allemagne ; et aussitôt qu'un système parait au xvni" siècle, dans tel ou tel point de l'Europe civilisée, il se répand et il est connu presque immédiatement au point le plus distant de la sphère de la civilisation européenne. 11 est possible qu'il y ait des penseurs tellement solitaires , ou tellement soigneux de leur originalité, qu'ils ignorent et prennent à tâche d'ignorer ce qui se fait autour d'eux ; ce sont des exceptions plus ou moins heureuses dans l'histoire, des phénomènes isolés dont il faut tenir compte, mais en général il est indubitable que rien n'est isolé en Europe au xvni* siècle, et que la même année produit une découverte et la répand d'un bout du monde à l'autre. Donc, en thèse générale, nous dirons que lorsqu'un système parait , en supposant , et c'est toujours là l'hypothèse , songez-y bien , que ce premier système jette un assez grand éclat , car s'il n'en jette aucun, nous ne nous en occuperons pas ; il est comme s'il n'avait point été ; rien n'existe historiquement que ce qui est célèbre, que ce qui produit quelque grand effet en supposant que ce système soit un peu célèbre; il est inévitable que les systèmes qui viendront après s'y rattachent plus ou moins, et soutiennent avec lui un rapport soit de ressemblance, soit d'opposition. Ainsi Tordre chronologique qui est en soi la condition de l'ordre historique , en est aussi le fondement et le principe constitutif du xvui* siècle , dans l'unité de la civilisation européenne.
Maintenant en est-il de même de l'ordre des matières et se rattache-t-il aussi à l'ordre chronologique? Mais d'abord y a-t-il ou n'y a-t-il pas un ordre de matières? Les différentes parties de la philosophie, savoir, la métaphysique , la morale, l'esthétique , la grammaire, l'histoire, l'histoire de la philosophie , n'ont-elles dans leur développement aucun ordre fixe? Pouvez- vous concevoir que la morale précède la métaphysique ou que l'histoire et particulièrement l'histoire de la philosophie précède la morale? Non, messieurs ; il est impossible à l'intelligence de supposer le développement des applications avant celui des principes. Or, dans la philosophie , la métaphysique est le principe , tout le reste est conséquence et application. La métaphysique est évidemment le fondement et des applications morales et des applicationsesthétiques, grammaticales, historiques. Il implique donc que la métaphysique suive , et il est nécessaire qu'elle précède. 11 y a
Si nous étions à une époque on les différentes nations même , dans les applications diverses des principes
COURS DE L HISTOIRE
métaphysiques , on certain ordre encore , dont il ne faut pas exagérer la rigaenr , mais qui n'est pas non plus sans réalité. Par exemple , dans une école quelle qu'elle soit, Thistoiredela philosophie ne peut se développer qu'autant que la métaphysique de celte école et toutes les grandes applications morales, esthétiques, grammaticales et politiques de sa métaphysique, auront été développées. En effet, celui qui faitThistoire delà philosophie , d'après le point de vue d'une école , a besoin d'être complet lui-même pour embrasser dans une revue complète et soumettre à une critique suffisante tous les systèmes que renferme l'histoire , systèmes où avec la métaphysique se rencontrent et la morale , et l'esthétique , et la politique ; si donc il n'a pas lui-même des vues morales, esthétiques, politiques, sa critique ne peut dominer tous ces riches et vastes systèmes, et il est incapable de l'histoire de la philosophie. Quand une école , soit sensualiste, soit idéaliste, soit sceptique , soit mystique , n'est pas arrivée k son complet développement et n'a pas parcouru le cercle entier de sa métaphysique , de sa morale, de sa grammaire , de son esthétique, de sa politique , etc. , n'attendez pas qu'elle produise un historien (i). Ainsi, à parler généralement , les applications k l'histoire , et particulièrement les applications à l'histoire de la philosophie , ne peuvent venir qu'après toutes les autres grandes applications, lesquelles ne peuvent guère venir qu'après la métaphysique.
Voilà ce que dit la raison ; partout les faits s'accordent avec elle.
Consultons les faits , et vous allez voir que partout cet ordre de développement progressif a été suivi. En Angleterre , par exemple , vous trouvez d'abord un grand métaphysicien , ensuite des hommes distingués qui se sont occupés dans le même point de vue de physiologie, de grammaire, de morale et de politique. Je vous demande, messieurs, si vous pourriez ici intervertir par Ui pensée l'ordre chronologique. L'ordre chronologique donne Locke et la métaphysique , puis les applications de la métaphysique» Hartley, Darwin, Priestley , Godwin et Bentham. Essayez de placer le^ termes de cette série ; essayez de mettre, par exemple, Hartley, Priestley , Godwin et Bentham avant Locke ; vous ne le pouvez pas; donc l'ordre des matières, tel que je l'ai tiré de la nature même des choses, se réalise ici dans l'histoire de la philosophie anglaise; il se réalise également dans l'histoire de Ui philosophie en France. Concevez- vous, je vous prie, Condorcet, Dupuis et Volney d'un côté , et de l'autre Helvétius avant Condillac ? Les faits déclarent , comme la raison , que Condillae est venu et a fleuri avant eux tous , et Helvétius avant Condorcet, Dupuis et Volney, le métaphysi-
(1) Voyex inmroduction de Pan dernier, leçon 1t«.
cien avant le moraliste, et le moraliste avant les histo> riens. U en est de même en Allemagne. Saas douie, Feder est mort après Herder et après Tiedemana: mais il n'est pas moins certain que Feder , DHHrt àam la vieillesse la plus avancée , enseignait déjii la philoiophie de Locke à Gœttingen , et avait formé aotonr de lui une école sensualiste avec Lossius et TîUel , avaai que Tiedemann et Herder fussent arrivés ao complei développement de leurs vues historiques. Ainsi le développement des diverses parties de La philosophie suit dans le temps le même ordre qui les lie dans h pensée ; partout le temps ne fait que aianifesier b nature des choses. La nature des choses et le temps, la théorie et l'histoire nous donnent également le mém résultat, savoir, que la métaphysique précède, que les applications morales, esthétiques et politiques saivent, et que ce qui termine est le regard et le jngemeat qu^une école complètement constituée porte sur le passé, en tout genre , qu'elle domine et qu'elle interprète, c'est-à-dire l'histoire, et en particalier lliistoire de la philosophie. Donc, Tordre chroaologiqae et l'ordre des matières rentrent l'un dans Taotre. Or nous avons vu que l'ordre chronologique renfenae l'ordre de dépendance réciproque des systèmes, l'ordre historique ; donc, l'ordre chronologique, bien eateada, renferme les deux autres ; et ainsi se trouve déaaontrée par les faits, comme par ki nature des choses , Fidestité des trois ordres que doit suivre le véritable historien.
En résumé , si l'historien de ki philosophie ds xvni* siècle veut embrasser toutes les faees des nonbreux phénomènes qui sont sous ses yeux , jl faut qu'il les considère d'abord dans leur succession chronolagique ; il faut ensuite qu'il les considère dans lesr dépendance réciproque ; il faut enfin qu^il les considère dans les analogies intérieures qui les rapprochent, dans leur rapport avec telle ou telle matière donnée. Et ces trois points de vue , également nécesaaires, ont cet avantage qu'ils rentrent les uns dans les autres, et ne sont tous les trois que des parties disttaetes d'an seul et même ordre , qui est l'ordre véritable, c'est-àdire l'esprit philosophique appliqué à Thistoire.
L'ordre chronologique est sans contredit le fondement de l'histoire ; mais employé seul et mal entends, il n'en est pas le flambeau, et ne donne qae des dates les unes après les autres , des récils , des expositioai variées et plus ou moins intéressantes, mais sans ensemble et par conséquent sans lumière , en un aïoi des chroniques. Or les chroniques sont excellentes, quand elles sont vraies dans l'enfance de la civilisaiioD des peuples où l'homme , sans comprendre et sa» chercher à comprendre ce qui se passe sous ses veux, le reproduit avec une fidélité naïve et le confie aox méditations des générations futures. Mais aujourd'hui.
DE LA PHILOSOPHIE
Id chronfqiie convertie en genre est un Téritable anachronisme. L'histoire nepeatpluséire un simple amasèment littéraire et s'adresser à Vimoginalion seule ; elle doit aussi parler à la raison de Hiomme. Ce n'est )>a8 assez d'être un tableau , il faut qu'elle soit une le<:on, et elle ne peut l'être qu'autant qu'elle rapporte les effets aux causes, et présente les faits non pas seulement dans leur succession chronologique , mais dans cet enchaînement qui lesexplique lesunsparles autres, en les engendrant les uns des autres. C'est par là seulement qu'elle peut faire comprendre certains faits , certains systèmes. Il est tel système métaphysique qui , 'considéré seul, résiste à l'attention la plus péné' trante, et demeure insignifiant et obscur. Mais mettez ce système en rapport avec les systèmes qui le suivent et qu'il a produiu , la scène change ; cette masse obscure s'édaircit el se convertit en un principe lumineux et fécond qui tous révèle sa nature propre par ses effets, par les systèmes qu'il engendre, et qui en sont comme les applications et les conséquences; ces conséquences en produisent d'autres qui développent les premières, jusqu'à ce que , de conséquences en conséquences et de systèmes en systèmes , la puissance du principe ou système primitif soit épuisée. Or , si le système est Ibux, jugez de quelle importance il est de le suivre dans les systèmes qu'il engendre et dans toutes ses consé quences dont l'extravagance trahit le vice de leur principe qui, considéré seul et en lui-même, vous eût échappé. L'ordre de dépendance peut seul vous donner cette haute instruction ; et l'ordre de dépendance est sans doute dans l'ordre chronologique, mais ce n'est pas rimaginatton , c'est une raison profonde qui peut l'y découvrir et l'en tirer. Enfin il ne suffit pas de montrer l'enchaînement des systèmes entre eux ; l'histoire de la philosophie se manquerait à elle-même , si elle n'était pas une éducation philosophique. Qu'est-ce que la rie d'un individu , sinon une éducation? Qu'est-ce que l'histoire pohliqne, sinon une éducation sociale? Que peut être l'histoire de la philosophie, sinon l'éducation du philosophe? Or l'éducation philosophique ne se fait pas en courant à la hite sur des matières sans aucune connexité entre elles , et à travers des sujets qui changent et se métamorphosent perpétuellement sous To^l qui les considère et la raison qui les étudie. H faut s'arrêter sur un ensemble de matières analogues , pour en tirer une instruction véritable. L'ordre scientifique , c'est-à-dire l'ordre d'analogie des matières entre elles doit donc se joindre à l'ordre historique, à l'ordre de dépendance des systèmes, lequel doit être tiré de la succession de ces systèmes et de l'ordre chronologique, base nécessaire et principe des deux autres.
Tels sont, messieurs , les trois poinU de vue qui nous dirigeront dans Thistoire de l'école sensualisie
COrSIN. TOMK I.
du xYiii* siècle. Je suivrai scrupuleusement l'ordre chronologique ; mais je le féconderai, je l'expliquerai, je l'interpréterai ( car les cliiflres abandonnés à euxmêmes sont de véritables hiéroglyphes ) , par l'ordre historique , par la recherche de la filiation et de la généalogie des systèmes ; enfin , je me garderai bien de séparer ce que la nature des choses, ce quel'histoire et les dates ont rapproché ; je mettrai tous les systèmes de métaphysique les uns avec les autres, puis toutes les grandes applications à la morale , à M nature , à l'esthétique , à la société , et je terminerai comme termine toute école, quelque soit d'ailleurs son caractère, par ses applications à l'histoire générale, et à l'histoire de la philosophie qui en est le couronnement.
Pour être fidèle à l'ordre que je viens de vous signaler , je dois commencer par la première série de l'école sensualiste , c est-à-dire la série des métaphysi* ciens. Or , parmi les métaphysiciens du xvin* siècle, Locke est le premier en date : c'est celui qui a fait tous les autres, et qui a fourni à ses successeurs les matières mêmes dont ils se sont occupés ; il est chronologiquement , historiquement , scientifiquement la base de la métaphysique du dernier siècle. C'est donc par lui qu'il faut commencer ; il sera le sujet de la prochaine leçon.
QUINZIÈME LEÇON
Locke : sa biographie. ^ Jusqu*à vinsl ans élevé parmi les dissidenls. — De viDgl à treole-quatre s^occupe de médecine. — A treolp-qualre ans entre dans le monde politiqae; soo amilié a? ec Sbaftesbuff . ~ Ses fortunes dîTerses. ^ Chassé de l^lnlve^tité d^Oiford. — Se. réfugie eo Hol)and«. » Révolulion de 1688.— Faveur de Locke jiisqu^à sa mort. — Son caractère : désintt^resseroent, prudence, fermeté, indulgence. ~ Revue de ses ouvrages. — De VBsêat sur P entendement humain.
Messieurs ,
Je commencerai cette leçon par où j'ai fini la dernière ; je TOUS ra|>pellerai que Locke est le père de toute l'école sensualiste du zvtii* siècle. En effet, Locke est incontestablement , en date comme en génie , le premier métaphysicien de cette école. Or la métaphysique est aux autres parties de la philosophie ce qn'ua principe est ^ ses conséquences, ou du moins à ses applications. La morale , l'esthétique , la politique ne sont que des applications de la métaphysique , applications qui sont elles-roémes les bases de rhistoire en
COURS DE L HISTOIRE
général , et en particulier de Thisloire de la philosophie. De plu8, Locke n*e8t pas seulement un métaphysicien ; il a lui-même transporté sa métaphysique dans la science du gouvernement , dans la religion , dans Féconomie politique : ses ouvrages en ce genre ont servi de fondement aux ouvrages analogues de Fécole sensualiste depuis 1700 jusqu'à nos jours. Aussi le nom et Tautorité de Locke remplissent-ils le xvin* siècle ; c'est Tesprit de Locke qui anime et dirige toute Técole sensualiste de ce siècle. Il n'y a pas dans le maître une tendance bonne ou mauvaise qui ne se retrouve dans tous les disciples, même les plus récents; ses mérites et ses défauts ont fait ceux de l'école entière. De là pour l'historien de la philosophie le devoir étroit de rechercher ces défauts et ces mérites dans leur source commune , savoir, la métaphysique de Locke ; voilà pourquoi , messieurs , je me propose ^'examiner la métaphysique de Locke avec le soin le plus scrupuleux et l'étendue convenable.
Mais avant de vous faire connaître le philosophe , il faut vous faire connaître l'homme dans Locke ; il faut que vous sachiez quel a été dans sa vie et dans son caractère celui qui a exercé une si vaste , une si longue influence sur les opinions, c'est à-dire sur toute la destinée morale et intellectuelle d'un si grand nombre de ses semblables.
John Locke est né à Wringion , à quelques lieues de Bristol , dans le comté de ce nom , le 29 août 1652. On ne sait presque rien de sa famille , sinon que son père était greffier d'une justice de paix et prit part aux troubles politiques de 1640, et servit même comme capitaine dans l'armée parlementaire sous le colonel Alexandre Popham. Ce fut à la recommandation et sous les auspices du colonel Alexandre que le jeune Locke fut reçu dans le collège de Westminster à Londres, où il fil ses premières études. Il y resta jusqu'à l'âge de dix-neuf ou vingt ans, jusqu'en 1651 ou 1652, où il passa à l'université d'Oxford. Voilà donc Locke , à peine sa première jeunesse écoulée, engagé par tous les antécédents de sa famille et ses premières habitudes dans le parti de l'indépendance religieuse et politique.
L'université d'Oxford était alors , comme elle est encore aujourd'hui , à ce qu'il parait , fort attachée à la cause du passé : or la cause du passé , en philosophie , c'était alors la scolastique. Vous concevez que , par la nature de son esprit et par ses habitudes déjà contractées , le jeune Locke devait avoir peu de goût pour une pareille philosophie ; et en effet , il est à remarquer que cet homme qui devait un jour imprimer un mouvement si original à la philosophie, s'en occupa
(1) Publiées en 1076.
(9) Vo]rei pour la remarque et la réserve DtigaldStewart ,
fort peu à l'université d*Oxford. 11 se cootentâ de profiter de l'excellente instruction classique qœ donieii cette université. L'élude à laquelle il s^applîqva plu particulièrement fut la médecine. Il ne se fit poist recevoir docteur ; il n'exerça point , à cstuse de I atrème faiblesse de sa santé ; il n'eut point de chaire ; seulement il obtint an collège du Chrisl un bénéfice simple , c'est-à-dire un titre, des appointemenu et pat de fonctions. Mais , quoiqu'il n'ait jamais ni exerté ni professé la médecine , Locke se fit pourtant une trèigrande réputation à Oxford , si l'on en jnge par le témoignage d'un des plus habiles praticiens du temps, Sydenham, qui, dans la dédicace de ses Ohêtnalions (i) sur les maladies aiguës, se fait honneur de l'approbation de Locke. Telles furent ses oceupati«as jusqu'à l'an 1664. Remarquez bien la natnre de ces occupations et leui'influence presque nécessaire sar b direction de l'esprit et des idées. L'étude de la médecine suppose celle des sciences physiques et desscîenea naturelles ; elle développe le goût et le talent de Tobservation , et , sous ce rapport , on penC dire qse Télude de la médecine est une excellente préparaCioBà la métaphysique , mais il faut ajouter pour un esprit bien fait (a) ; car, quand on est conlinuellemenl ea présence des phénomènes de la vie organique , il est facile , il est naturel de se laisser surprendre et entraîner par l'apparence , et de confondre avec ces phénomènes d'autres phénomènes qui en sont très-dilférenls ; et je vous prie de ne pas oublier qu'en effet , dans la revue que je vous ai présentée de toutes les écoles philosophiques , nous avons vu le sensualisme et rempinsme, ainsi que le scepticisme , sortir souvent des écoles des physiciens et des médecins : rappelez-vous dans Tantiquité Sexius, j£nesidemus, et plus d'un snecesseor d'Aristote.
En 1664, Locke accompagna comme secrétaire William Swan à la cour de Berlin. Au bout d'un an , il revint à Oxford, et c'est là , en 1666, à Page de trente-quatre ans , qu'il fit la rencontre qui décida du reste de sa destinée. Ashley Cooper, depuis comte de Shaflesbury , étant venu à Oxford pour sa santé , j connut Locke ; et , après l'avoir consulté comme médecin , il se l'attacha comme ami , et pour toute la vie : depuis , ils ne se séparèrent jamais. Locke partagea sans doute la prospérité de son ami , mais il en partagea aussi les épreuves diverses ; il alla le joindre dans l'exil ; il lui ferma les yeux dans la terre étrangère, et il entreprit plus tard d'écrire sa yîe et de réhabiliter sa mémoire.
Qu'était-ce , messieurs , que Shafiesbary ? L'histoire a bien l'air de le peindre comme un esprit fort , sans
Discours sur l'histoire de la philosophie moderne, ind. fraoç., t. Il, p. 9 et 10.
conviciîoM arrêtées, oomoie un ambitieQx politique, qui cbaugea plot d'une fois de r6le , mais un ambitieux d'un grand talent et même d'un grand caractère. Étrange ami pour un philosophe ! Aussi je ne vous donne ce jugement que comme celui des historiens et non comme le mien ; je n'ai point assez étudié les affaires de ce temps pour porter un jugement assuré sur les hommes qui y prirent part. Je sais que dans les temps de révolutions le même botveut sou vent les voies les plus diverses; je ne trouve point de contradicûoit essentielle dans tous les changements qu'on reproche à Shaftesbury ; il est possible que sous l'apparence de l'intrigue , et avec l'intrigue même , il y ait eu en lui un patriotisme sincère , et j'avoue que l'amitié et la haute estime d'un homme aussi sensé et aussi vertueux que Locke protègent à mes yeux la mémoire douteuse de cet ardent et inquiet homme d'État, d'abord engagé avec lord Falkland dans le parti de la cour, puis jeté dans celui du parlement , mettant ensuite la main dans le rétablissement de Charles II et ministre de ce prince, enfin conspirant peut-être contre lui , et allant mourir en Hollande.
Asliley tira donc le jeune médecin de sa paisible solitude d'Oxford , et le jeta dans la société brillante de l^ndres. Locke s'y lia avec les personnages les plus importants de l'époque , lord Halifax , le duc de Buckingham, le comte de Northumberland qu'il accompagna en France en 1668; quelques années après, en 4674, ayant fait un voyage à Montpellier pour sa santé qui avait toujours été très-délicate , il y fit la connaissance de milord Herbert , comte de PembrodLC , auquel il a dédié depuis son grand ouvrage sur VEmendêmêfU humain,
Ashley était un des huit seigneurs auxquels Charles 11, qu'il avait servi autant et mieux, dit-on (i), que le général Monk , avait concédé la propriété de la Caroline. Ces huit propriétaires s'adressèrent à Locke pour avoir une constitution , et il parait que cette constitution, que je n'ai point lue, était beaucoup plus favorable aux droits des propriétaires qu'à ceux des habîtanU; puisqu'on 4719 les habitants demandèrent le rapport de cette constitution qui leur avait été donnée par le libéral Ashley et le philosophe Locke , et prièrent la couronne de vouloir bien les reprendre sous son autorité immédiate. C'est CD 4668 que Locke fut nommé membre de la société royale des scîenceii. Mais , en 4672 , Ashley ayant été fait comte de Shaftesbury, ei élevé à la dignité de grand chancelier d'Angleterre, donna k Locke un haut emploi , celui de secrétaire des présenta-
DÉ LA PHUX)SOPaiE. 243
tiens aux bénéfices. Une révolution ministérielle emporta, en 4673, le grand chancelier et la place du philosophe. En 4679, nouvelle faveur de Shaftesbury, nouvelle faveur du philosophe ; enfin nouvelle disgrâce et pour l'un et pour l'autre ; mais celle-ci fui tout autrement sévère que la première et beaucoup plus longue. Le comte de Shaftesbury, rejeté dans les rangs de l'opposition , fut accusé d'avoir poussé l'opposition jusqu'à la faction, emprisonné , mis à la Tour de Londres , forcé plus tard de quitter l'Angleterre , et de se réfugier en Hollande où il mourut en 4683. Locke l'y suivit , et il en hérita toutes les inimitiés du parti opposé. La cour de Charles U exigea de l'uni* versîté d'Oxford qu'il fût dépossédé de son emploi , au collège du Christ, et comme le doyen Fell faisait quoique assez faiblement quelque résistance , le 42 novembre 1684, un ivarrarU signé Charles H raya John Locke de la liste des membres de l'université d'Oxford, sans jugement ni enquête préalable. La haine de ses ennemis alla plus loin. C'était le temps où le comte de Monmouth tramait de l'étranger des conspirations véritables contre le trône des Stuarts. On impliqua Locke dans ces conspirations ; on demanda son extradition , et si Locke eût été livré , messieurs , il eût très-bien pu monter sur un échafaud et finir comme Sidncy. Heureusement il avait trouvé des amis en Hollande : il se cadia et laissa passer l'orage. Ce fut à cette époque de sa vie qu'il forma avec quelques hommes d'État, quelques théologiens et quelques médecins de la Hollande , une petite société philosophique qui a porté ses fruits. Ces hommes étaient surtout Leclerc , l'auteur de la Bibliothèque universelle, et Liraborch, minisire protestant , remontrant et arminien , tous hommes pénétrés , comme Locke , de l'esprit libéral d'alors en religion et en politique. Là furent composés les premiers écrits de Locke , sa Méthode pour faire des recueils , insérée dans le journal de Leclerc , et sa lettre à Limborch sur la tolérance (t) , véritable manifeste de la minorité persécutée. Là encore , il acheva le grand ouvrage philosophique qu'il avait entrepris depuis longues années, et qui est devenu V Essai sur VEnlendement Atimatn ; mais il n'en publia qu'un prospectus dans la Bibliothèque universelle de janvier 4688.
Sur ces entrefaites arriva la révolution de 4688. Vous jugez bien que Locke , qui , dans son exil , avait été comme le chef intellectuel de tous les persécutés , reçut à Londres, en 4689, l'accueil le plus honorable ; le roi Guillaume lui accorda toute sa confiance ; et si sa santé , et peut-être la modestie de ses goûts , ne s'y
(1) Voyez récrit de Locke sur la vie de Sbaflesburjr, où il e«l quesUoD d^un siosulier projet de Monk déjoué par le chevalier Ashley.
(i) En roici te titre : Bpisiola ad elarissimum virum
T.A.R. P, T. O.L. k,,scnplaàP. A. P. 0. J. L. A.; c'esl-àdire Thedogiœ apud remonstrante* professorem , tyrannidis oêorem, Llmburgum , Amstelodamensem , scripta a pacis amico, persecuHonis osere, JohanneLoeklo , Jnglo.
COURS DE L HISTOIRE
ftt8«eDi opposées , Locke eût pu pouster trèt-haut sa fortune politique. Outre son grand ouvrage sur VEnr- Undêtnenl humain, il publia plusieurs écrits qui concoururent puissamment à affermir et à populariser en Angleterre le gouvernement constitutionnel de 4689, ce gouvernement qui concilie à la fois la puissance tutélaire de la couronne et les droits des peuples , ce gouvernement qui , au xvm* siècle , a inspiré Montesquieu , et qui plus tard a servi de modèle à celui sous lequel nous avons aujourd'hui le bonheur et Thonneur de vivre. Locke est donc, sous ce rapport, un des bienfaiteurs de rhumanité. Ses services et sa réputation le portèrent à la place élevée de commissaire pour le commerce et les colonies. Le soin de sa santé le força de résigner cet emploi en i 700 ; il se retira àOatesdans le comté d'Esseï, chez madame Masham, fille de son ami, le célèbre docteur Cudworth ; et il y passa doucement les dernières années de sa vie , uniquement occupé de bien mourir, entre la lecture des saintes Écritures et les soins de lamitié. Il s'éteignit ainsi à Tàge de soixante et treize ans , le 28 octobre i 704.
Telle a été la vie de Jean Locke : voyons quel a été son caractère. Tous ses contemporains, et , ce qui vau^ mieux , toutes les actions connues de sa vie déposent que personne n'aima plus sincèrement et plus constamment la vérité, la vertu et la cause de la liberté du genre humain. Il aima et servit celte noble cause ; il eut même Tbonneur de souffrir pour elle, mais sans jamais s'écarter, messieurs, de la plus parfaite modération. Locke était né sage en quelque sorte. La modération et la mesure étaient comme dans son tempérament. On peut dire qu'il y avait en lui quelque chose de Socrate ou au moins de Franklin. Certes, ce n'est pas moi qui le blâmerai d'avoir assez aimé son pays pour s'être associé à seè destinées ; mais ceux même qui pourraient blâmer un philosophe d'être sorti de sa solitude et d'avoir pris part aux affaires , ne peuvent pas nier du moins qu'il y porta le plus rare désintéressement. Il ne sollicita aucune place, et ne céda jamais, quand il en accepta, qu'aux instances de Shaftesbury , ou du roi Guillaume. Rien ne lui était plus facile à son retour de Hollande en 1689 , entouré comme il l'était de la faveur du gouvernement , de rentrer dans son bénéfice simple du collège du Christ , qu'il regrettait pour plus d'une raison; mais comme il aurait fallu déposséder le titulaire actuel , il sacrifia son amour pour Oxford à l'intérêt d'autrui et à la paix publique. En i700, lorsqu'il résigna sa place de commissaire des colonies et du commerce par raison de santé , le roi voulut lui continuer son traitement qui était assez considérable (il était, je crois, de mille louis), en le dispensant de toute espèce de travail. Locke refusa, en disant qu'il lui était impossible de toucher le traitement d'une place qu'il ne pouvait remplir.
Il était extrêmement prudent, réservé, diacre. Pendant l'exil de Shaftesbury, et dans le moaieDt de la persécution violente de tout le parti libéral , lei ennemis de Locke ne cherchaient qu^one pour lui ôter sa place du collège du Chrisu Le tre écrivit au doyen pour demander des informais sur son compte , et Fell fut obligé de répandre qai ne demandait pas mieux que de chasser Locke , m» que celui-ci ne fournissait aucun prétexte : < J*ai depuis plusieurs années l'œil sur lui ; mais il s^ol^erre tellement, que je puis affirmer qu'il n'est personaâ dans le collège qui ait entendu de lui un seul mol politique... ayant tenu et fait tenir devant lui, en public et en particulier, des propos contre l'honneur de son patron , il n'a laissé échapper ni parole ni geste qui marquât le moindre accord... »
Et ne croyez pas que celte prudence, messiews, fiU de la pusillanimité. A la mort de Charles H , quand Jacques monta sur le trône , William Penn qui , je « sais trop comment, en sa qualité de philaotJiiope, avait des connaissances et même de la faveur à h cour, offrit à Locke , dont il avait été le condisciple à Oxford , de lui faire obtenir ce qu'il appelait sa grâce. Locke répondit , quoi qu'il fût alors exilé et dass la détresse , que , comme il n'y avait point eu de moùk pour le condamner, il n'y en avait pas pour loi pardonner.
Mais ce que j'admire le plus dans Locke, ce qui me le rend plus particulièrement respectable et cher, si j'ose me servir de cette expression , c^est une qualité qui , selon moi , est meilleure encore que la prudence et la fermeté, je veux dire Tindulgeuee, la tolérance. Un savant ecclésiastique du temps , le docteur Lowde , l'ayant accusé publiquement d'afijaiblir par son système la distinction du bien et du mal , Loeke au lieu de se fôcher : c Le brave homme à raisoB, dit-il (i) ; il convenait à sa profession de se montrer ombrageux sur un pareil point , et de prendre ralaime sur des expressions qui , si elles étaient consîdéréei isolément , pourraient être mal sonnantes et £iire naître de justes soupçons, i II a montré sai tolérasoe philosophique dans une occasion tout autrement impertante, et dont je veux vous entretenir un momeot.
Newton qui, quoique assez bon physicien, je pense, n'hélait pas du tout sensualisle , aperçut de bonne heure les conséquences du système de Locke, et s'en effraya. Il conçut même des soupçons sur l'honnêteté de Locke ; et dans un mouvement d'humeur fort bizarre , apprenant que Locke , son ami Locke, était malade e^ avût peu de temps à vivre , il alla jusqu'à dire qu'il vaudrait mieux qu'il fût déjà mort. Ce qui désarme , c'est h parfaite candeur avec laquelle Newton avoue lui-même
(f ) Essai sur t'enUHdement humain, préface.
m; la philosophie.
à Lo€kesa EiiUesse et loi en demande pardon. < Par* donnexHttoît dit-il, je vous prie, ce défint de charité. I La lettre est signée votre trèa humble et très* infortnné serviteur , Isaac Newton , septembre, 4693. Je ne résiste pas au plaisir de vous lire la réponse de Locke ; elle était inédite , et elle a été publiée pour la première fois par Dugald-Stewart (i). Elle respire, comme le remarque fort bien Dugald-Stewart, une vériuble magnanimité philosophique et la bienveillance de bon ton d'un homme du monde.
Locke à Newton»
« Oaies, 5 octobre 1693.
< Monsieur ,
i Depuis que je vous connais , j'ai toujours été si c fermement et si sincèrement votre ami , et je vous « croyais si bien le mien , que si toute autre personne c nf eût dit de vous ce que vous m'en dites vous- « même , j'aurais refusé d'y ajouter foi ; et quoique je
* ne puisse voir sans beaucoup de peine que vous ayez
< conçu sur mon compte tant d'idées mauvaises et t injustes , j'avouerai cependant que s'il m'eût été plus i agréable de recevoir de vous un échange des bons
< offices que ma sincère affection pour vous m'a con- I stammeni porté à vous rendre , cet aveu que vous « me faites de vos torts est le plus grand service que f V008 eussiez pu me rendre , puisqu'il me donne la
< consolation de n'avoir pas perdu une amitié dont je
< faisais tant de cas. D'après ce que vous me dites dans « votre lettre , je n'ai plus besoin de rien ajouter pour
< me justifier envers vous ; il suffira toujours k ma « justification que vous réfléchissiez à ma conduite « envers vous et envers tous les autres hommes ; mais t d'ailleurs permettez-moi de vous dire que je mets i plus d'intérêt à me rendre promptement à vos ex- I cuses , que vous n'en pourriez mettre à les faire , et
* je m'y rends si sincèrement et si entièrement , que
< je ne désire rien autre chose qu'une occasion de vous
< convaincre de toute mon amitié et de toute mon es-
< time , et de vous prouver que je snis le même à votre
< égard qne si rien de ce que' vous me dites ne fût
< arrivé. Afin même de vous en donner une preuve
< pins complète , je vous prierai de me fixer un lieu
< où je puisse vous voir; je désire d'autant plusvive- « ment une entrevue , que la conclusion de votre lettre ( me fait penser que je pourrais bien ne pas vous être
* tout à fiiit inutile. Je serai toujours prêt k vous « servir de tous mes efforts de la manière qui vous
< conviendra le mieux ; je n'attendrai là-dessus que
< vos ordres et votre permission.
fi) VUcourê sur i* histoire de ta pMtosophie moderne, liad. fraoç., t. Il, p. 75.
f La seconde édition de mon livré s'imprime en ee moment , et quoique je puisse répondre de la pureté d'intention avec laquelle je l'ai écrit, toutefois, puisque vous m'avez informé si à propos de ce que vous en avez dit , je regarderais comme une faveur extrême que vous voulussiez bien me dé* signer les endroits qui ont donné lieu à votre cen* sure , afin que je puisse m'expliquer plus clairement, et éviter ainsi d'être mal compris par d'au*très , ou de porter le moindre préjudice k la cause de la vérité et de la vertu. Je vous connais pour si attaché k toutes deux, que je sais que, lors même que vous ne seriez pas d'ailleurs mon ami , vous n'hésiteriez pas à me rendre ce service. Mais je suis bien certain que vous feriez bien davantage encore pour un homme qui , après tout , vous porte comme moi tout l'intérêt d'un ami , vous souhaite toutes sortes de prospérités , et se dit sans compliment, etc. >
Il me reste à vous parler des ouvrages de Locke. Mais je ne vous citerai que les titres de ces ouvrages , pour arriver rapidement k celui qui doit être pour nous le sujet d'un long examen. Le premier écrit de Locke est un petit écrit latin intitulé : Melhodus adversariorum , c'est4-dire modèle de la manière dont il faui s'y prendre pour dresser des recueils et mettre en ordre les extraits que l'on tire de ses études , traduit en français et publié la première fois dans la Bibliothèque universelle , juillet 1686 , t. n , p. 315. Le second est la fameuse lettre k Limborch sur la tolérance , dont nous avons déjà parlé , et qui fut aussi traduite en français , et insérée dans la Bibliothèque en 1 688. C'est en 1 690 que parut à Londres VEssai sur Ventendement humain. La même année , Locke donna VEssai sur le gouverne^ ment civil. Le but de cet ouvrage était de répondre aux partisans des Stuarts qui accusaient d'usurpation la nouvelle dynastie. Locke s'efforce de montrer que la légitimité d'un gouvernement repose sur la sanction dn peuple, d'où il suit que le peuple sanctionnant la dynastie nouvelle, cette dynastie est légitime. Ce qui domine dans cet ouvrage est l'esprit républicain, avec quelques tempéraments monarchiques. La souveraineté du peuple , qui était le dogme régnant parmi les puritains et les indépendants d'Angleterre , chez les* quels Locke avait puisé ses premières impressions, est la base philosophique de ce traité qui a servi de modèle au Contrat social. Ses Lettres sur V Education (1695) ont aussi inspiré V Emile, Le Christianisme raisonnable , qui parut en i 695, avait comme le Gouvernement civil, un but de circonstance. Guillaume ayant repris le plan de Jacques II , de réunir toutes les sectes dissidentes , il fallait saisir et fixei* , parmi les dissidences des différentes sectes, le point qui leur
éCail commun à loules , et c'est précuémem ce point que Locke a essaye d'établir comme le fond même du christianisme. EnGn le livre sur le Commerce est , je crois, le fondement de tous les ouvrages analogues qui ont été faits dans le xviii^ siècle. Je ne sache pas un livre antérieur à celui-là sur Téconomie politiqne qui ait produit quelque sensation dans le monde. Mais le vrai titre de gloire de Locke est son Essai tur l'entendement humain. C'est de celui-là que je veux vous entreienir, en me contentant pour le moment d'en considérer les dehors , avant d'entrer dans l'esprit même de l'ouvrage et de lesoumeUre à un examen approfondi . VEisai sur Venlendement humain parut pour la première fois à Londres en 1690. Il eut un immense succès , peut-être le plus grand succès qu'aucun 'livre philosophique ait jamais obienu. Bien des causes y concoururent; et avant tout la célébrité de l'auteur, comme ami de la liberté religieuse et politique. C'était alors le temps de la révocation de l'édit de Nantes (1685); et tous ceux qui dans l'Europe entière tenaient à la cause proscrite , attendaient et accueillaient avec le plus vif empressement et la plus haute faveur toutes les publications de Locke qui , depuis sa Lettre sur la Tolérance , était comme leur représentant. Partout la minorité libérale qui se formait déjà , et qui a été la hase de la majorité aauelle , avait les yeux sur les écrits de Locke. Aussi , d'un bout de l'Europe à l'autre , V Essai sur l'entendement humain fut accepté par tous les partisans de la cause nouvelle comme leur guide et leur flambeau : il fit la métaphysique libérale , si je puis m'exprîmer ainsi. De là le prodigieux succès de cet ouvrage , et les éditions et traductions qui s'en multiplièrent si rapidement. Du vivant de Locke Jl y en eut en Angleterre quatre éditions, en 1690, 1694, 1697 et 1700; et à toutes ces éditions, Locke faisait des changements considérables : les meilleurs chapitres mêmes, par exemple celui sur V Association des idées , ne se trouvent que dans la quatrième édition. Il s'en préparait une cinquième lorsqu'il mourut ; elle parut en 1705 ; il y en avait une dixième en 1731. Dugald-Stewart (t) nous apprend qu'il possède un exemplaire de la treizième édition, de 1748. Ce qui contribua surtout à répandre V Essai sur l'entendement humain fut la traduction française de Cosie. Le français commençait à être la langue universelle de l'Europe. Aussi , cette traduction , faite en 1700 , du vivant de Locke , eut cinq éditions, de 1700 à 1750. Il y en eut trois traductions latines, l'une de Burridge qui parut à Londres en 1701,
COURS DE L HISTOIRE
réimprimée à Leipsig en 1709 , et réimpnmée cmean à Amsterdam en 1729 ; la meilleure tradoctieB laiiae est celle de Thiele, publiée à Leipsig en 1731. (k compte plusieurs traductions holUndaiaes ei iJfemandes («). Wynne, évèque de Saint-Asaph, en puk&i un extrait anglais qui fut traduit en français |iar Bqêso, en 1720.
Il ne manquait au succès de Locke que ht colère ëa ennemis de toute liberté politique et relifpeme. LV niversité d'Oxford proscrivit son ouvrage coiome ele avait proscrit sa personne. Il fut conveou dans ok assemblée que si on ne lançait pas un manifeste pablk contre V Essai sur l'entendement humain , tous les professeurs s*enlendraient pour lui fermer la porte âe leur auditoire.
Quel est donc cet ouvrage qu'élèvent si haut dô sa naissance l'admiration des uns et les critiques des autres? Je ne veux le considérer ici , comme je TaidiL, que par ses dehors. La composition générale m sen de l'agitation de la vie de l'auteur. Il n^y faut p» chercher l'enchaînement rigoureux et Tunité des Méditations de Descartes. VEssai tur Vemiendemeu humain a deux défauts graves : d'abord , des répétitions innombrables ; puis des variations et des rootradictions un peu fortes. Aussi faut-il s'attachera l'esprit général du livre, et avec cet esprit , interpréter les passages contradictoires , négliger les inconséquences de détail , et considérer surtout le fond commun et l'ensemble de l'ouvrage , car c^est là qu'est le système de l'auteur.
Pour le style, on convient généralement qne h prose de Locke est une des meilleures proses de l'époque ; et sans beaucoup savoir l'anglais , il est aëé d'y reconnaître la manière d'un homme qui a vécu dans la meilleure société, et qui exprime sa pensée sans pédanterie dans les termes les plus clairs, les plu» simples et les plus familiers. Il y a un certain esprii mondain répandu dans tout le livre de Locke qui ni pas peu contribué à son succès. Dugald-Stev'art remarque (5) que si le style de VEssai a un peu viaQi , il conserve un certain parfum de naturel et d^élég&nce qui donne une idée des belles conversations aaxqudles l'ami d'Ashley avait dû assister. Je n'ai pas besoia de vous dire que le caractère éminent de ce style est la clarté ; ce mérite tient même dans Locke à un àéhau la diffusion. I^ocke est verbeux ; il prolonge ses dételoppements et ses raisonnements outre mesure; il présente la même pensée sous une inflnité de fonaes différentes , comme s'il voulait qu'il n'y eût pas us
s(1} Discours sur l'histoire de la philosopMe moderne , trad. franc., t. II, p. 75.
(9) Trois iraduciioD* allemandes, celle de Po1eyen,eo 1757, de Tillel, ea 1791, et de Tennemaon, eo 1707.
(3) Discours sur l'histoire de la philosophie moderne ,
trad» franc 1. 11, p. 19. Voyez au^si ropinioa de Pauteur de< Caractères, première letlreJiunjcuDegenlilhominequiétadie à Tuniversité. Mackintosh {Mélanges philosophiques, triJfranc., p. 194) cite pluiieurt morœaui du Iît. Il, diap. v coEDiue remarquables par la beauté det développements.
DE LÀ PHILOSOPHIE
ïspril dam lequel celle pensée ne pût elnlrodoire par ine Toîe ou par une aotre. U faut convenir qu'une Incidité un peu confuse distingue beaucoup plus Fouirrage de Locke que la précision. La précision est la vraie clarté , mais c'est la clarté des forts ; la diffusion est la clarté des faibles : d'où il suit que la diffusion est et sera toujours la clarté pour le plus grand nombre , celle qui donne et peut seule donner la popularité ; car les faibles, sauf erreur, sont destinés à faire longtemps encore la majorité , même parmi les philosophes.
Dans la prochaine réunion , j'entrerai dans l'examen philosophique de Y Essai swr Veniendement humain.
SEIZIÈME LEÇON
SOMltlAIRE.
Esprit géfiëral de V Essai sur Pentendement humain. — Sa méibode : élude de reDleodeinent huma in romnie iniroliuctioQ nécessaire de toute vraie philosophie. — Elude de Pentenderocnt luimain dans son action, dans ses phénomène!» ou idêet, — Division des recherches relaiÎTement aux Idées et détermioatinii de Tordre dans leqnel ces recherches doivent élre faites. Ajourner la question logique et ontologique de la \ériiéel de la fausseté des idées, de la légitimité ou de l'illégitimité de leur application à tels ou tels objets; concentrer les premières recherches dans rétufle des idées en elles-mêmes, et là, commencer par constater les caractères actuels des idées , et procéder en.Miite à la recherche de leur origine. — Etamen de la méthode de Locke. Son mérite : il ajourne et place en dernier lieu la question de la vérité et de la fausseté des idées; son tort : il néglige entièrement la question des car.-iftéres actuels des idées, et il débute par celle de leur origine. Première a!>erration de la méihode; chances d'erreurs qu^elIe entraîne; tendance générale de Cécole de Locke.
Messieurs ,
Voici la première question que nous adresserons à ï Essai sur l'eniendemeni humain : Sur quelle autorité sappuie-t-il en dernière analyse? L'auteur cherche-t il la Térité à ses risques et périls par les seules forces de la raison , telle qu'elle a été donnée à Thomme , ou reconnalt-il une autorité étrangère et supérieure à laquelle il se soumette et emprunte les motifs de ses jugements? En effet c'est là , vous le savez , la question rar laquelle il faut interroger d'abord tout ouvrage philosophique, aûn de déterminer son caractère le plus général et sa place dans l'histoire de la philosophie , et même dans celle de la civilisation. Or le premier coup d'œil jeté sur ï Essai sur V entendement humain suffit pour montrer que Locke est un libre
chercheur de la vérité. Partout il s'adresse à la raison ; il part de cette autorité , et de celle-là seule ; et si plus tard il en admet une autre encore , c'est qu'il y arrive par la raison ; de telle sorte que c'est to\]jours la raison qui le gouverne et qui tient en quelque sorte les rênes de sa pensée. Locke appartient donc à la grande famille des philosophes indépendants. VEssai sur l'entendement humain est le fruit du mouvement d'indépendance du xvn* siècle, et il a fortifié et re* doublé ce mouvement. Ce caractère a passé du maître dans toute l'école , et c'est par là qu'elle se recom* mande aux yeux de tous les amis de la raison humaine. Je dois ajouter que dans Locke l'indépendance est toujours unie au respect sincère et profondément senti de tout ce qui doit être respecté ; Locke est philosophe , et en même temps il est chrétien. Cest encore là un de ses titres d'honneur ; mais, il faut le dire , si dans VEssai sur Ventendement humain il y a comme un parfum de piété solide et de véritable christianisme, le christianisme y est réduit en quelque sorte à sa plus simple expression. Locke cite souvent les saintes Écritures et leur rend hommage , mais sans entrer jamais dans le fond des dogmes et des mystères, où pourtant réside la métaphysique chrétienne. Locke est un enfant de la réforme et du protestantisme, il incline même plus ou moins au socinianisme. Assurément, il est encore dans les limites du christianisme , mais il est sur la borne même : tel est le chef. Quant à l'école , vous savez ce qu'elle a été. Le chef est indépendant , et chrétien encore ; les élèves sont indépendants , mais leur indépendance avec le temps a passé rapidement à l'indifférence, et de l'indifférence à l'inimitié. Je vous dis tout ceci, messieurs, parce qu'il importe que vous ayez toujours dans la main le fil du mouvement et du progrès de l'école sensualiste.
Je passe à la question qui vient immédiatement après celle de l'esprit général de tout ouvrage philosophique , savoir , la question de la méthode. Vous connaissez l'importance de cette question ; il doit vous être évident aujourd'hui que telle est la méthode d'un philosophe , tel sera son système ; et que l'adoption d'une méthode décide des destinées d'ime philosophie. De là pour nous l'obligation étroite d'insister sur la méthode de Locke avec tout le soin dont nous sommes capables. Quelle est donc cette méthode qui , dans son germe, contient le système entier de Locke, ce système qui a produit la grande école sensualiste du xviit* siècle? Nous laisserons |)arler Locke lui-même; il s'exprime ainsi dans sa préface :
I S'il était à propos de faire ici l'histoire de cet c Essai, je vous diiiiis que cinq ou six de mes amis c s'étant assemblés chez moi , et venant à discourir I sur un sujet bien différent de celui-ci , se trouvèrent c bientôt arrêtés par les difficultésquis'élevèrentde dif-
COURS DE L HISTOIRB
férenlscôtés. Après nonsêlrc fatignés quelque ten|K saos nous trouver plus en état de résoudre les doutes qui nous embarrassaient , il me vint 4ans Fesprit que nous prenions un mauvais chemin , et qu'avant de nous engager dans ces sortes de recherches , il était nécessaire d'examiner notre propre capacité, et de voir quels objets sont à notre portée ou audessus de notre compréhension. Je proposai cela k la compagnie , et tous Tapprouvèrent aussitôt ; sur quoi Ton convint que ce serait là le sujet de nos premières recherches. Il me vint alors quelques pensées indigestes sur cette matière que je n'avais jamais examinée auparavant. Je les jetai sur le papier ; et ces pensées formées à la hâte , que j'écrivis pour les confier à mes amis à notre prochaine entrevue, fournirent la première occasion de ce traité qui , ayant été commencé par hasard et continué à la solliciution de ces mêmes personnes, n'a été écrit que par pièces détachées : car, après l'avoir longtemps négligé , je le repris selon que mon humeur ou l'occasion me le permettaient; et enfin, pendant une retraite que je fis pour le bien de ma santé , je le mis dans l'état où vous le voyez présentement. >
Il revient à la même pensée dans rintroduction qui suit la préface.
Chap. II. c Je ne m'engagerai pas à considérer en
< physicien la nature de l'âme , à voir ce qui en consti- I tue l'essence , quels mouvements doivent s'exciter
< dans nos esprits animaux , ou quels changements I doivent arriver dans notre eorps pour produire , au I moyen de nos organes , certaines sensations et cer-
< taines idées dans notre entendement, et si quelques^
< unes de ces idées ou toutes ensemble dépendent « dans leur principe de la matière ou non. Quelque « curieuses et instructives que soient ces spéculations,
< je les éviterai, comme ne pouvant me conduire di- « rectemeni au but que je me propose. 11 suffira, pour f le dessein que j'ai présentement en vue , d'examiner 4 les facultés de connaître qui se rencontrent dJins
< Thomme , en tant qu'elles s'exercent sur les objets « qui se présentent à elles. >
Locke est persuadé que c'est là le seul moyen de rabattfe la témérité de la pliiloeophie , et en même temps de l'encourager à d'utiles recherches.
Gbap. iV. c Quelle que soit l'activité de noire es-
< prit , cet^examen pourra servir k la modérer en nous
< obligeant â plus de circonspection lorsque nous nous c occupons de choses qui passent notre comprében-
< sion , â nous arrêter lorsque nous avons porté nos « recherches jusqu'au plus haut point où nous soyons I capables de les porter, et à vouloir bien ignorer ce c que nous voyons être an-dessus de nos pensées,
< après ravoir bien examiné. Si nous en lisions de la
sorte , nous ne serions peut-être pas si empressa , par un vain désir de connaître , è exciter ineess»ment de nouvelles questions, â nous tmïaimmtr nous-mêmes et â engager les autres dans des ê» putes sur des sujets qui sont tout k tàit disproportionnés â notre entendement, et dont nous m saurions nous former des idées claires et distinct», ou même ( ce qui n*est peut-être arriré q^ tnp souvent) dont nous n'avons absolument aocoie idée. Si donc nous pouvons découvrir jasqoM notre entendement peut porter sa vae , josqsm il peut se servir de ses facultés pour connaAre les choses avec certitude , et en qneb e» il ne peut juger que par de simples conjectores, nous apprendrons à nous contenter des codbsssances auxquelles notre esprit est capable de pamnir , dans l'état où nous nous trouvons dan ce monde. >
Chap. YI. f Lorsque nous aurons examiné soiguosement ce que notre esprit est capable de faire, et que nous aurons vu en quelque manière ce que ncoi en pouvons attendre , nous ne serons portés « à demeurer dans une lâche oisiveté et dans une entière inaction , comme si nous désespérions de jamais connaître quoi que ce soit , ni â mettre tout en question, et à décrier toutes sortes de coontissances parce qu'il y a certaines choses que l'on oe peut pas comprendre, i Et encore, même chapitre :
c II est extrêmement avantageux au pilote de sivoir c quelle est la longueur du cordeau de hi soode, c quoiqu'il ne puisse pas toujours reconnaître ya I son moyen toutes les différentes profondeurs de I l'Océan ; il suffit qu'il sache que le cordeau est assez c long pour trouver fond en certains endroits de la c mer qu'il lui importe de connaître pour bien diriger c sa course , pour éviter les bas-fonds qai pourraîeot I le faire échouer. » Je ne ferai plus qu'une citation décisive : c Ces considérations me firent venir la première c pensée de travailler â cet Euai «ttr rentendmmt. c Car je pensai que le premier moyen qo*tl y asraii c de satisfaire l'esprit de l'homme sur plusieurs rec cherches dans lesquelles il est fort porté â sVngac ger, ce serait de prendre , pour ainsi dire , un eut I des facultés de notre propre entendenieiit , (feo c examiner l'âendue , et de voir â quels objets elkf c peuvent s'appliquer. Jusqu'à ce que cela fAt fait, je c m'imaginai que nons prendrions la chose tout à fait c â contre-sens. . . >
J'ai accumulé tontes ces citations à dessein , pour vous convaincre qu'elles ne renferment pas seolemeot une vue fugitive , mats une règle fixe , une méthode. Or cette méthode est précisément , seUm moi , b
DE LA PHILOSOPHIE
méthode vénuble , cdie qui est encore aujourd'hui la force et Tespoir de la science. Sans doute elle est dans Locke vague et incertaine, non-seulement dans Tapplication , mais dans son énoncé inéme. Pour réclaircir et la fixer , perinettes4ttoi de vous la présenta dans un langage un peu plus moderne.
Quels que soient les objets que vous connaissiez ou tentiez de connaître , Dieu ou le monde , les êtres les plus éloignés ou les plus voisins de vous , vous ne les connaissez, vous ne pouvez les connaître qu'à une condition , savoir , que vous soyez capable de connaître en général ; et vous ne les cœnnaissez , vous ne pouvez les connaître que dans la mesure de votre faculté générale de connaître. Toutes les connaissances que vous pouvez acquérir, les plus sublimes comme les plus grossières , reposent en dernier résultat , et dans leur étendue et dans leur légitimité, sur la portée et la valeur de cette faculté, appelez-k comme il vous plaira, esprit , raison , pensée , intelligence , entendement. Locke rappelle entendement. Il suit de là qu'une sage philosophie , au lieu de se servir aveuglément de l'entendement et de l'appliquer à l'aventure , doit l'examiner d'abord , et rechercher quel il est et ce qu'il peut , sans quoi elle s'expose à des mécomptes et à des aberrations sans nombre. Or l'entendement humain fait partie de la nature humaine ; l'étude de l'entendement humain implique donc une étude plus générale , celle de la nature humaine : c'est donc là Tétude par excellence, celle qui doit précéder et diriger toutes les autres. 11 n'y a pas une partie de la philosophie qui ne suppose celle-là et ne lui emprunte sa lumière. Que peut être la logique , par exemple , c'est à-dire la connaissance des règles qui doivent diriger i'espril humain, sans la connaissance de ce qu'il s'agit de diriger, savoir, Tesprit humain lui-même ? Que peut être la morale , la connaissance des règles de nos actions , sans celle du sujet même de toute morale , de l'agent moral , de riiomme luinmême ? La politique , la science ou l'art du gouvernement de Thomme social , repose également sur la connaissance de l'homme que la société développe, mais qu'elle ne constitue pas. L'esthétique , la science du beau et la théorie des arts ont leurs racines dans la nature de l'être capable de reconnaître le beau et de le reproduire , de ressentir les émotions particulières qui attestent sa présence, et de faire passer ces émotions dans l'àme des autres. Si l'homme n'était pas un eue religieux , si nulle de ses facultés n'atteignait par delà la sphère bornée et finie de ce monde. Dieu ne serait pas pour l'homme , et il n'est pour lui que dans la mesure de ses facultés ; l'examen de ces facultés et de leur portée est donc la condition de toute bonne théodicée. En mi mot , Thomme est impliqué dans toutes les sciences qui lui sont en apparence le plus étrangères. L'étude de l'homme est donc l'intro-
COUSIM. — TOME I.
ductîon nécessaire à tonte science qui veut avoir son secret , et , quelque nom qu'on lui donne, psycholc^ ou tout autre , il faut reconnaître que cette étude , sans être assurément toute la philosophie, en est le fondement et le point de départ.
Mais la connaissance de la nature humaine , la psychologie est-elle possible ? Nul doute ; car c'est un fait incontestable que rien ne se passe en nous sans que nous le sachions, sans que nous en ayons la conscience. La conscience est comme un témoin qui nous avertit de tout ce qui se fait dans l'intérieur de notre àme. Elle n'est le principe d'aucune de nos facultés , mais elle est leur lumière à toutes. Ce n^est pas parce que nous avons conscience de ce qui se passe en nous qu'il se passe en nous quelque chose ; mais ce qui s'y passe serait comme non avenu s'il ne nous était attesté par la conscience : ce n'est pas par elle que nous sentons, que nous voulons , que nous pensons, mais c'est par elle que nous savons que nous faisons tout cela. L'anlorité de la conscience est la dernière autorité dans laquelle vient se résoudre l'autorité de toutes les autres facultés, en ce sens que si celle-là était ébranlée, comme c'est par elle que l'action de toutes les autres, celle même de la faculté de connaître , arrive à notre connaissance , leur autorité , sans être détruite en ellemême , nous serait inconnue et par conséquent nulle pour nous. Aussi n'y a-t-il personne qui ne se fie pleinement à sa conscience. Là expire le scepticisme ; car , comme l'a dit Descartes (i) , doutàt-on de tout , encore ne douterait-on pas que l'on doute. La conscience a donc une autorité incontestée ; son témoignage est infaillible , et il ne manque à personne. En effet , la conscience est plus ou moins distincte , plus ou moins vive , mais elle est dans tous les hommes. Nul n'est inconnu à lui-même , quoique très-peu se connaissent parfaitement, parce que tous ou presque tous font usage de la conscience sans s'appliquer à h perfectionner , à réclaircir et à l'étendre par la volonté et l'attention. Dans tous les hommes , la conscience n'est qu'un procédé naturel ; quelques-uns élèvent ce procédé naturel à la hauteur d'un art, d'une méthode dans la réflexion , laquelle est en quelque sorte une seconde conscience , une reproduction libre de la première; et comme la conscience donne à tous les hommes la connaissance de ce qui se passe en eux , de même la réflexion peut donner au philosophe une connaissance certaine de tout ce qui tombe sous l'œil de la conscience. Et remarquez qu'il ne s'agit pas ici d'hypothèses et de conjectures , car il ne s'agit pas même de raisonnements ; il ne s'agit que de faits , et de faits qui peuvent être observés tout aussi bien que ceux qui se passent sur la scène du monde. La seule
(1) Voyez la It* leçon, pa^e SIS.
COURS DE L HISTOIBE
diflEéreiioe est que les ons soot exiérieors , les antres intérieurs, et que TactioD naturelle de nos facultés nous portant au dehors , il nous est plus facile d'observer les uns que les autres. Mais avec un peu d'atteniion, de volonté et d'exercice, on réussit dans Tobservation intérieure comme dans Tobservation extérieure ; le génie de celle-ci n'est pas plus commun que celui de celle-là ; il n'y a pas plus de Bacons que de Descartes. En6n , fût-elle plus difficile en effet que la physique, la psychologie, par sa nature, est comme elle une science d'observation , et par conséquent elle a le même titre et le même droit au rang de science positive.
Mais il faut bien reconnaître ses objets propres* Les objets de la psychologie sont ceux de la réflexion , lesquels sont ceux de la conscience ; or il est évident que les objets de la conscience ne sont ni le monde extérieur , ni Dieu , qui ne nous sont pas donnés en Bous-mèmes; ce n'est pas même l'âme, en tant que substance , car si on avait conscience de la substance de l'Âme, on ne disputerait plus sur sa nature, spirituelle ou matérielle. 1^ seul objet direct de la conscience , c'est l'âme dans sa manifestation , c'est-àdire dans ses facultés , et encore dans ses facultés en exercice et en action , dans leur application à leurs objets; mais ni les objets de ces facultés ni leur sujet et leur substance ne sont les objets de la conscience. L'être quel qu'il soit , celui des corps , celui de Dieu , celui de l'àme même, ne tombe pas sous la conseience; elle n'atteint directement que l'action de nos facultés, c^est-à-dire des phénomènes* Si donc les phénomènes sont les seuls objets de la conseience , par conséquent de la réflexion , «et par conséquent de la psychologie, il suit que le caractère propre de hi psychologie est une séparation complète d'avec toute recherche relative aux essences, c'estrà-direavec Tontologie. La vraie philosophie ne détruit pas l'ontologie, mais elle l'ajourne ; la psychologie ne détrône pas l'ontologie , mais elle la précède et l'éclairé ; elle ne s'occupe point è faire un roman physique ou métaphysique sur la nature de l'âme , mais elle l'étudié dans l'action de ses facultés, dans les phénomènes qui en résultent, et que la conscience et la réflexion peuvent atteindre , et qu'elles atteignent directement.
Ceci , messieurs , peut mettre en lumière le vrai caractère de VEssai mr l*entendemeiU humain. C'est un ouvrage de psychologie et non d'ontologie. Locke n'y recherche pas la nature et le principe de l'entendement, mais l'action même de cette faculté, les phénomènes par lesquels elle se développe et se manifeste. Or les phénomènes de l'entendement, Locke les appelle des idée$. C'est le terme officiel qu'il emploie partout pour désigner ce par quoi se manifeste l'entendement , et ce à quoi il s'applique immédiatement.
Introduction , | YIU. c Je m'en sois serri , dit-il , c pour exprimer tout ce qu'on entend ( il lael id se
< rappeler les antécédents de Locke, c*estr-à-dife h
< scolastique) par fantôme, notions, espèces, se
< quoi que ce puisse être , qui occupe notre esfini
< lorsque nous pensons... Je crois qu'on n^aora foi c beaucoup de peine à m'accorder qu'il y a de tellei
< idées dans l'esprit des hommes. Chacan les sent es c soi-même , et peut assurer qu'elles se reocootient c dans les autres hommes s'il prend la peine d'eiaf miner leurs discours et leurs actions, i
Il est bien évident qu'ici les idées sont les phénsmènes de l'entendement, de la pensée, que lacsascience de chacun peut apercevoir en sot lorsqu'ï pense , et qui sont également dans la conscience des autres hommes , â en juger par leurs discours et kun actions. Les idées sont à l'entendement ce que les eieis sont aux causes. L'entendement se révèle par les idéei comme les causes par leurs effets qui les manifestai â la fois et les représentent. Plus tard , nons examinerons les avantages et les inconvénients attachés à cette domination , et la théorie qu'elle entraîne. Pour k moment , il nous suffit de la constater , et de la signaler comme l'étendard même de la philosophie <k Locke. Pour Locke et pour toute son école , TéUide de l'entendement est l'étude des idées; de làrexprenaon récente et célèbre d'idéologie pour désigner la seieoee de lentendement humain. La source de cette expies- %tojà est déjà dans ïEssai mit VenUndemmU humai», et l'école idéologique est la fille naturelle de Locke.
Voilà donc l'étude de l'entendement humain rédaiie à l'élude des idées ; or cette étude renferme plusieon ordres de recherches qu'il importe de bien déterminer. D'après ce qui a été dit précédemment, on peut considérer les idées sous deux points de vue : on peat rechercher si dans leur rapport à leurs objeu, quels qu'ils soient , elles sont vraies ou fausses ; on , laissant là leur vérité ou leur fausseté , leur application légitime ou illégitime à leurs objets, on peut rechercher seulement ce qu'elles sont en eUes-mêmes, et tellesque la conscience nous les manifeste. Ce sont hien là les deux questions les plus générales que l'on pent se prsposer relativement aux idées. Et l'ordre dans lequel il convient de les traiter ne peut être douteux. Il est assez évident que commencer par considérer les idées par rapport à leurs objets, sans avoir reconnu ce qu'elles sont en elles-mêmes , c'est commencer par la fin , c'est commencer par rechercher la lé^timité ou l'illégitimité des résultats dans l'ignorance des principes. Il faut donc commencer par la recherche des idées, mm comme vraies ou comme fausses, comme légitimemest ou illégitimement applicables à tel ou tel objet, et par conséquent, comme étant ou n'étant pas des fondeoMsts suffisants pour telle opinion, pour telle i
mais comnè de sinpiM phénooièiiet de l*enleiideiiient, marqués de tels ou leb caractères. Ces( înconlesiablemenl ainsi que doit procéder une vraie méthode d'observation.
Ce n'est pas tout , el dans ces limites encore il y a matière à deux ordres distincts de recherches.
On peut d'abord rechercher par robsenralion intérieure les idées qui sont dans rentendement humain , développé comme il Test aujourd'hui dans l'état présent des choses. Il s'agirait de recueillir les phénomènes de l'entendement tels que la conscience les donne, et d'en constater soigneusement les dissemblances et les ressemblances , de manière à s'élever peu à peu à une bonne classification de tous ces phénomènes. Voici alors la première règle de la méthode d'observation : n'omettre aucun des phénomènes qu'at^ testera la conscience. En effet, vous n'avez sur eux aucun droit ; ils sont , donc il faut les reconnaître par cette raison seule ; ils sont dans la réalité , dans la conscience , donc ils doivent se retrouver dans le cadre de votre science , ou votre science n'est qu'un mensonge. Seconde règle : n'en imaginer aucun. Comme vous ne nierez pas ce qui est , de même vous ne feindrez pas ce qui n'est point ; vous n'inventerez et vous ne retrancherez rien. Ne rien omettre , ne rien supposer, telles sont les deux règles de l'observation , les deux lois essentielles de la méthode expérimentale appliquée aux phénomènes de l'entendement, comme à tout autre ordre de phénomènes. Et ce que je dis des phénomènes de l'entendement , je le dis de leurs caractères ; il n'en faut omettre aucun et n'en supposer aucun ; et ainsi n'ayant rien omis et n'ayant rien supposé , ayant embrassé tous les phénomènes réels, et seulement les phénomènes réels, avec tous leurs caractères , et seulement avec leurs caractères réels , vous aurez les plus grandes chances pour arriver à une chssification légitime qui comprendra toute la réalité, et rien que la réalité , à une statistique exacte et complète des phénomènes de l'entendement , des idées.
Cette statistique achevée , vous connaissez l'entendement tel qo'il est aujourd'hui ; mais a-t^il toujours été ce qa'il est aujourd'hui? Depuis le jour où il est entré en exercice , n'a-t-il pas subi bien des métamorphoses? Ces phénomènes, dont vous avez avec tant de pénétration et de fidélité analysé et reproduit les caractères, ont-ils toujours été ce qu'ils sont et ce qo'ilsvous paraissent? N'ont-ils pu avoir à leur naissance certains caractères qui ont disparu , ou manquer d'abord de caractères qu'ils ont acquis depuis? C'est ce qu'il faut examiner. De là l'importante question de l'origine des idées ou des caractères primitifs des phénomènes de l'entendement. Quand cette seconde <piestion sera résolue , quand vous saurez quels ont été dans leur berceau ces mêmes phénomènes que vous
avez étudiés et que vous connaissez dans leur forme actuelle , quand vous saurez ce qu'ils furent et ce qu'ils sont devenus , il vous sera facile de retrouver les routes par lesquelles ils sont arrivés de leur premier état à leur état présent ; vous saisirez aisément leur génération après avoir constaté leur état actuel et pénétré leur origine ; et c'est alors seulement que vous connaîtrez parfaitement ce que vous êtes ; car vous saurez et ce que vous fûtes et ce que vous êtes aujourd'hui , et comment vous avez été de ce que vous fûtes à ce que vous êtes. Ainsi vous sera connue complètement, et dans son état actuel , et dans son état primitif, et dans ses métamorphoses , cette faculté de connaître , cette intelligence , cette raison , cet esprit , cette pensée , cet entendement , qui est pour vous le fondement de toute connaissance.
La question de l'état présent de nos idées et celle de leur origine sont donc deux questions distinctes , et toutes deux nécessaires pour constituer une psychologie complète. Tant que la psychologie n'a pas parcouru et épuisé ces deux ordres de recherches, elle ignore les phénomènes de l'entendement ; car elle ne les connaît pas sous toutes leurs faces ; elle n'a pas leur secret. Reste à savoir par où elle doit commencer. Faut^il commencer par rechercher les caractères actuels de nos idées ou. par rechercher leur origine? car pour leur génération , et le passage de leur état primitif à leur état présent , il est clair qu'on ne peut le connaître qu'après avoir bien reconnu et fixé l'un et L'autre état. Mais lequel des deux étudierons-nous d'abord?
Commencerons-nous , par exemple ^ par la question de l'origine de nos idées ? C'est un point très-curieux , très-important sans doute. L'homme aspire à Torigiiie de toutes choses , et particulièrement à celle des phénomènes qui se passent en lui ; il ne peut être satisfait qu'après avoir pénétré jusque-là. La question de l'origine des idées est incontestablement dans l'esprit humain , elle a donc son droit dans la science ; elle doit venir en son temps ; mais doit-elle venir la première? D'abord, elle est remplie d'obscurités. La pensée est un fleuve qu'on ne remonte pas aisément ; sa source , comme celle du Nil , est un mystère. Comment, en effet, retrouver les phénomènes fugitifs dans lesquels s'est marquée la pensée^ naissante? Est-ce par la mémoire? Mais vous avez oublié ce qui se passait alors en vous ,. car vous ne le remarquiez pas. Ou vit , on pense alors sans fiiire attention k la manière dont on pense et dont on vit , et la mémoire ne rend pas le dépôt qu'on ne lui a pas confié. Consulterez-vous les autres ? Ils sont dans lemên»e embarras que vous. Étudierez-vous les enfants ? mais qui démêlera ce qui se passe sous les voiles de la pensée d'un enfant? Les déchiffrements de cette nature oonduisent aisément à
COURS DE L HISTOIRE
des coajeetores , à de» hypolhètet. Eatrc» par là qne YOtts voulez commencer lue teience expérimcDlale? 11 est évident que si voos débutez par la question de Torigine des idées , vous débutez précisément par la question la plus difficile. Or , si une sage méihode doit aller du plus connu au moins connu , du plus facile au moins facile , je demande si elle doit commencer par Torigine des idées. Première objection ; en voici une autre. Vous commencez par rechercher Torigine des idées ; donc vous commencez par rechercher Torigine de ce que vous ignorez, de phénomènes que vous n'avez pas étudiés , et dont vous ne pouvez dire ce qu'ils sont et ce qu'ils ne sont pas. Quelle origine pourrez-vous donc leur trouver, sinon une origine hypothétique? Et cette hypothèse sera vraie ou fausse. Est-elle vraie ? A la bonne heure ; vous avez deviné juste : mais comme la divination , même celle du génie , n'est pas un procédé scientifique , la vérité ainsi découverte ne prend pas rang dans la science , et n'est encore qu'une hypothèse. Est-elle fausse? Au lieu de la vérité sous la forme vicieuse de l'hypothèse , avez-vous seulement une hypothèse sans la vérité ? Alors voici ce qui en résultera. Comme cette hypothèse , c'est^àHlire cette erreur , aura pris place dans votre esprit , quand vous viendrez à expliquer avec elle les phénomènes de l'intelligence telle qu*elle est aujourd'hui , s'ils ne sont pas ce qu'ils devraient être pour légitimer votre hypothèse , vous ne r^oncerez pas pour cela à votre hypothèse , et vous y sacrifierez la réalité. Vous ferez de deux choses l'une : on voos nierez intrépidement toutes les idées qui ne seront pas explicables par votre origine hypothétique , ou vous les arrangerez au gré et au profit de votre hypothèse. Certes alors il n'éuit pas nécessaire de choisir avec tant d'appareil la méthode expérimentale pour la fausser de suite en la mettant sur une route aussi périlleuse. La sagesse, le bon sens , la logique , exigent donc que , négligeant provisoirement la question de l'origine des idées, nous nous contentions d'abord d'observer les idées telles qu'elles sont aujourd'hui , les caractères que présentent actuellement dans la conscience les phénomènes de l'intelligence.
Cela fait, pour compléter nos recherches, pour aller jusqu'au bout de nos forces , des besoins de l'esprit humain et des questions expérimentales, nous nous demanderons quelles ont été, dans leur origine , ces idées que nous possédons aujourd'hui. Ou nous découvrirons la vraie origine de nos idées , et la science expérimentale sera achevée ; ou nous ne la découvrirons pas, et alors même rien ne sera ni perdu ni compromis. Nous n'aurons pas atteint toute la vérité possible; mais nous aurons déjà une grande partie de la vérité. Nous saurons ce qui est , si nous ne savons pas ce qui fut , et nous serons toujours à temps d'aborder de nouveau
la question délicate de TorigiM des idées; an lieu qu'une fois égarés dans cette recherdie prémaiorée , une première erreur vicie toutes les recherehes nliérieures, et corrompt d'avance l'observatioD. Ai» l'ordre régulier des questions psychologiques peut être fixé de la manière suivante :
i^ Rechercher sans aucun préjugé systématiqoe , par l'observation seule , avec simplicité et bonne kî , les phénomènes de Tentendement dans leur éCat aetael, et tels que nous les présente aujourd'hui la conscience , en les divisant et les classant d'après les kii connues des divisions et des classificaiioiis scieaiifiques;
^ Rechercher l'origine de ces mêmes phéDomèsa on idées par tous les moyens qui sont en notre poivoir , mais avec la ferme résolution de ne point noas laisser arracher par aucune hypothèse ce que now aura donné l'observation , et les yeux tODJoars fius sur la réalité présente et ses caractères iaconteitablés. A cette question de Torigine des idées est joiaie celle de leur formation et de leur génération , qui ca dépend évidemment et y est comme enveloppée.
Tels sont dans leur ordre méthodique les div» problèmes qu'embrasse b philosophie. La plus lég«fe interversion de cet ordre est pleine de périls eteoatient les plus graves aberrations. En eflet , Touscencevez que si vous traitez la question de la légitimité de l'application de nos idées à leurs objets externes avant de connaître quelles sont ces idées, quels sont leon caractères actuels et leurs caractères primitifs, ee qu'elles sont et d'où elles viennent , voos vous égves à l'aventure , et sans flambeau , dans le monde ineonra de l'ontologie. Voos concevez encore que si , dans les limites mêmes de la psychologie et de l'idéologie, vooi commencez par vouloir emporter de vive force b question de l'origine des idées avant de savoir qaelies sont ces idées et de les avoir reconnues par l'obserr^ tion , vous cherchez la lumière dans des ténèl»es qui ne vous la donneront pas.
Maintenant, comment a procédé Locke? et daas quel ordre a-t-il abordé les questions philosophiques!
Introduction , § 5. « Voici, dit-il, la naéthode qae € j'ai résolu de suivre.
I. c Je chercherai premièrement quelle est rorigtae € des idées , notions , ou comme il voos plaira de les « appeler, que l'homme aperçoit dans son àme, et dost c il a en lui-même la conscience , et par quels moyens c l'entendement vient à acquérir toutes ces idées.
II. € En second lieu , je tâcherai de montrer qoeHe c est la connaissance que l'entendement acquiert par € le moyen de ces idées , et quelle est la certitude, € l'évidence et l'étendue de cette coanaissaiiee.
III. c Je chercherai en troisième lieu la nature et < les fondements de ce qu'on nomme foi cra opinion ,
DE LA PHILOSOPHIE
< |)ar où j'entends eet aMenttment que nous donnons « à une proposition en tant qoe véritable , mais de la « vérité de laquelle nous n'avons pourtant pas une con- I naissance certaine ; et de là je prendrai Toccasion c d'examiner les raisons et les degrés de cet assentic ment, i
Il est évident que les deux derniers points indiqués ici se rapportent collectivement à une seule et même question, savoir, la question générale de la légitimité ou de rillégitimité de Tapplication de nos idées à leurs objets externes ; et cette question est ici donnée comme la dernière question de la philosophie. Ce n'est pas moins que Tajoumement de toute recherche logique et ontologique après la psychologie. Là est le caractère fondamental de la méthode de Locke et l'originalité de son Es$ai. Nous nous joignons entièrement à Locke à cet égard , sous cette réserve que l'ajournement de l'ontologie n'en soit pas la destruction.
Reste le premier point qui est tout psychologique , et qui renferme la plus grande partie de l'ouvrage de Locke ; il y déclare que sa première recherche sera celle de l'origine des idées ; or, là sont deux erreurs radicales en fait de méthode : i^ Locke traitede l'origine des idées avant d'avoir recherché quelles sont ces idées, avant d'en avoir tracé la statistique, d'en avoir dressé l'inventaire; 2® il fait bien plus; il ne met pas seulement la question de l'origine des idées avant celle de l'inventaire des idées avec leurs caractères actuels; mais il néglige entièrement cette dernière question. C'était déjà s'aventurer beaucoup que de mettre une question avant l'autre; car c'était chercher d'abord ane hypothèse , sauf à confronter ensuite l'hypothèse trouvée avec la réalité actuelle de la conscience ; mais que sera-ce lorsque l'on s'interdit même cette possibilité de retour à la vérité, lorsqu'on omet complètement h question fondamentale de l'inventaire de nos idées et de leurs caractères actuels ?
Telle est, messieurs, la première aberration de Locke. Locke reconnaît et proclame la méthode expérimentale ; il se propose de l'appliquer aux phénomènes de l'entendement , aux idées ; mais n'ayant point assez approfondi cette méthode qui était alors dans l'enfance , il n'a pas discerné toutes les questions auxquelles elle donne lieu ; il n'a pas ordonné ces questions entre elles; il a méconnu et omis la question première, la question expérimentale par excellence, savoir, l'observation des caractères actuels de nos idées ; il est tombé tout d'abord dans une question qu'il aurait dâ ajourner, la question obscure et difficile de l'origine de nos idées. Qu'arrivera-t-il donc ? Ou Locke surprendra la véritable origine de nos idées par une sorte de bonne fortune et de divination que je lui souhaite ; mais quelque vraie qu'elle puisse être en elle-même, cette origine ne sera démontrée vraie , elle ne sera lé-
gitimée dans la science qu'à cette condition que Locke démontre ultérieurement que les caractères de nos idées sont en effet explicables et expliqués lous, et dans toute leur étendue, par l'origine qu'il a supposée; ou bien Locke se trompera : or, s'il se trompe, l'erreur ici ne sera point une erreur particulière concentrée sur un seul point et sans influence sur le reste; ce sera une erreur générale , une erreur immense qui corrompra à sa source même toute la psychologie, et par là toute la métaphysique. Pour être fidèle à son hypothèse, à l'origine qu'il aura assignée à toutes les idées sans les bien connaître , il sacrifiera nécessaire* ment toutes les idées qui ne se laisseront pas ramener à cette origine ; et cette origine n'étant pas seulement une hypothèse, mais une erreur, c'est à une erreur qu'il sacrifiera impitoyablement (il n'y a rien de plus impitoyable que l'esprit de conséquence systématique) tout ce qui dans ses recherches ultérieures pourrait ne pas s'accorder avec elle. Le mensonge de l'origine se répandra jusque sur l'état actuel de l'intelligence, et voilera aux yeux mêmes de la conscience les caractères réels de nos idées; et quand viendra tardivement l'observation , si elle vient, elle sera d'avance égarée par l'esprit de système et viciée par une fausse donnée; de là, d'applications en applications, c'est-à-dire d'aberrations en aberrations, l'entendement humain et la nature humaine de plus en plus méconnus , la réalité détruite et la science pervertie.
Voilà recueil; il fallait le signaler; reste à savoir si Locke y a échoué. Nous l'ignorons, car nous ignorons encore ce qu'a fait l^ocke , s'il a eu le bonheur de deviner juste , ou s'il a eu le sort de la plupart des devins et de ceux qui se jettent à l'aventure dans une route qu'ils n'ont pas mesurée. Nous supposons que nous l'ignorons, et nous l'examinerons plus tard; mais c'est ici déjà le lieu de remarquer que c'est en grande partie de Locke que vient au xvui^ siècle, dans toute son école, l'habitude systématique de placer la question de l'origine et de la génération des idées à la tète de toutes les recherches philosophiques. Toute l'école de Locke, à son exemple, part de cettequeslion ; c'est-à-dire que cette école, qui célèbre tant la méthode expérimentale , la corrompt et l'égaré à son point de départ. Elle prend tout par la queslioa d'origine. En métaphysique , ce qui la préoccupe est de savoir quelles sont les premières idées qui entrent dans l'esprit de l'homme ; en morale , quelles sont , abstraction faite de l'état actuel de la moralité humaine, les premières idées de bien et de mal qui s'élèvent dans l'homme considéré dans l'état sauvage ou dans l'enfance , deux états où l'expérience est trè»-mal sûre et facilement arbitraire; en politique, quelle est l'origine des sociétés, des gouvernements, des lois. En général , c'est dans le fait qu'elle cherche le droit , et
la philosophie se réduit pour elle à Thistoire, et à rhistoire la plus ténébreuse , celle du premier ftge de rhumanité. De 14 les théories politiques de cette école, opposées dans les résultats , identiques dans leur caractère général. Ceux-ci , s'eiifonçant dans des conjectures anté ou antihistoriques, trouvent à Torigine des sociétés Tempire de la force et les conquérants ; le premier gouvernement que leur présente Thistoire est despotique; donc Tidée du gouvernement est Fidée même du despotisme ; car c'est Torigine qui importe, c'est Forigine qui donne à tout son vrai caractère. Ceux-là , au contraire , dans les obscurités commodes de Tétat primitif, aperçoivent un contrat, des stipu la tiens réciproques, et des titres de liberté que plus tard le despotisme a fait disparaître , et que le temps présent doit restituer. Dans Tun et l'autre cas , Téiat légitime des sociétés humaines est toujours tiré de leur première forme , de cette forme qu'il est presque impossible de retrouver , et les droits de Thumanité sont à la merci d'une érudition hasardeuse, à la merci d'une hypothèse. Enfin , d'origine en origine , on a été jusqu'à chercher la véritable nature de Thumanité , sa fin, toute sa destinée, dans des hypothèses géologiques : le dernier terme de celte tendance est l'ouvrage célèbre ^e Maillet , TeUiamed.
En résumé , le caractère le plus général de la philosophie de Locke est l'indépendance, et ici je me range ouvertement sous son drapeau , avec toutes les réserves nécessaires, sinon vis-à-vis le chef, du moins vis-à-vis son école. Quanta la méthode, celle de Locke est hi méthode psychologique ou idéologique, peu importe le mot ; et ici encore je me déclare de son école. Mais faute d'avoir assez approfondi la méthode psychologique, et d'avoir discerné les différentes sphères de recherches dans lesquelles elle peut s'exercer, je l'accuse d'avoir commencé par un ordre de recherches qui n'est pas le premier aux yeux d'une raison sévère ; je l'accuse d'avoir commencé par un ordre de recherches qui met nécessairement la psychologie dans la voie de l'hypothèse , et lui été plus ou moins son caractère expérimental , et c'est ici que je m'en sépare (i).
Reconnaissons où nous en sommes. Voilà Locke sur une route périlleuse ; mais a-^il eu le bonheur, malgré ce mauvais choix , d'arriver à la vérité , c'est-à-dire à la véritable explication de l'origine de nos idées? Quelle est, selon lui, celte origine? Là est le fond de VEtêai 9ut l'entendement, le système auquel Locke a attaché son nom. Ce sera le sujet de nos prochaines leçons.
(1) Sur foules ces questions de méthode, et Tordre dans leqnelellef doirenlélrotrailées, voyez dans les Fragments phUoiophiçues, VStsai d'une etoisificathn des questions
COURS DE L'HISTOIRE
DIX-SEPTIÈME LEÇON
SOBEHiLlRE.
Premier livre 4e VEssai sur Ventendement kumstîn Bb idées innées. — Deuxiènie livre. Expérience , source « toutes les idées. Sensation et réflezioo. — Locke place ^. développemenl de la sensibilité avant celui des opéraiiasi de rame. — Des opérations de Pâme. Seloo Locke, dlnee s>iercent que sur les données sensibles. Base do scosaslisme. — Examen de la doctrine de Locke sur ridét i^ pace. — Que Pidée d^espace, dans le sjstènae de Voùi. doit se réduire et se réduit à celle de corpe. — CeUe c^ fusion est contredite par les faits et par Locke Ininiiése.
— Distinction des caractères actuels des idées de cerpi ci d*espaee : l*l*un contingent, l*autre néceesaire; 9^ ru limité, Taulre illimité; 3" Ton, représenUlioq scittble , l'autre , conception rationnelle. Cette dislioctioB ruine le système de Locke. — Examen de la question de l'origine de Pidée d*espace. Distinction de Tordre logtqie et de Tordre cbronologique de nos idées. — Ordre IffV^ L'idée d'espace est la condition logique de l^dée de ootps. son fondement, sa raison, son origine , prise logiqueoK&L
— L'idée de corps est la condition chronologique de fiéée d'espace , son origine , prise chronoiogiquemeiit, — De la raison et de l'expérience V considérées tour à iamrtaam condition réciproque de leur développenaent nuluel. — Mérite du système de Loclce. Ses vices : lo coofood la ise- (ure de l'espace avec l'espace; 8e la coDditioD de ridée d'espace avec cette idée même.
Messieubs ,
Sans doute ce n'est pas Locke qui a le premier institué la question de Torigine des 'idées; maisc'at Locke qui , Le premier, Ta élevée à la hauteur de b question philosophique par excellence, et c'est depuis Locke qu'elle est restée à ce rang dans aao école. As reste, si cette question n'est pas celle qa^une méibode sévère doive agiter la première , il est certain que , mise à sa place , elle est encore de la plus hante inn portaucc : voyons comment Locke Ta résolue.
En entrant dans la recherche de rorigine des idées, Locke rencontre une opinion qui, si elle était fondée, couperait court à la question ; je veux parler de la doctrine des idées innées. En effet, si les idées sont inoées, c'est-â-dire si, comme le moi semble l'indiquer, le» idées sont déjà dans l'esprit au moment même où il commence à entrer en exercice, il ne les acquiert pas, il les possède dès le premier jour telles qu*elles seront au dernier, et , k proprement parler, elles n*ont poiot de progrès, de génération et d'origine. Celte doetrioe
et des écoles philosophiques y le Programme du cours ds philosophie de 1817, et passim.
s'opposait Aùùc au dessein de Locke de commeoeer par la question de rorigine des idées ; elle s'opposait encore à la solution qu'il voulait donner de cette question, et au système qui le préoccupail. 11 lui fallait avant tout commencer par écarter cet obstacle , par réfuter la doctrine des idées innées. De là la polémique qui remplit le premier livre de V Essai sur ren- (endement. Je vous dois compte de cette polémique.
Selon Locke , il y a des philosophes qui considèrent comme innés certains principes , certaines maximes, ceruines propositions , lesquelles ont cours en métaphysique et en morale. Or, à quels titres des propositions peuvent-elles être dites innées? On en peut donner et on en donne deux raisons ; i*^ que ces propositions sont universellement admises ; ^ qu'elles le sont primitivement, qu'on les connaît dès qu'on fait usage de sa raison.
Or Locke, examinant^ces deux raisons, trouve que, fussent-elles bonnes en elles-mêmes, ce qu'il nie, elles manquent complètement k la doctrine des idées innées.
En méuphysique , il prend les deux propositions suivantes : Ce qui est est ; le même est le même ; et il examine si, en effet, tous les hommes admettent ces deux propositions. Laissant là les hommes civilisés qui ont lu les philosophes , et qui pourraient bien ad mettre ces propositions , il s'adresse aux nations non civilisées , aux peuples sauvages , et il demande si un sauvage sait que ce qui est est , que le même est le même. Il répond, pour le sauvage, que le sauvage n'en sait rien et ne s'en soucie guère. Il interroge l'enfant , et il trouve que l'enfant est dans le même cas que le sauvage. Enfin , supposé que les sauvages et les enfants, comme les peuples civilisés, admissent que ce qui est est , que le même est le même , Locke a en réserve une objection qu'il croit sans réplique, savoir, que l'idiot n'admet pas ces propositions ; et cette seule exception suffirait , selon Locke , pour démontrer qu'elles ne sont point universellement admises, et par conséquent qu'elles ne sont point innées ; car enfin Tàme de l'idiot est aussi uneftme humaine. Examinant ensuite si ces propositions sont primitives, si elles sont les premières que Ton acquiert aussitôt qu'on corn mence à faire usage de sa raison , Locke , prenant encore l'enfant pour sujet d'expérience, soutient qu'il y a dans l'enfant une foule d'idées qui précèdent celleslà : ridée des couleurs , l'idée des corps , l'idée de son existence , et qu'ainsi les propositions dont il s'agit ne sont pas les premières qui président au développement de rintelligence.
Voilà pour la spéculation . 11 en est de même pour la pratique. Locke soumet les propositions ou maximes morales , aux mêmes épreuves qu'il a fait subir aux propositions métaphysiques. Là, plus que jamais, il
se fonde sur les moeurs des sauvages, les récits des voyageurs et l'observation des enfants. Sa conclusion est qu'il n'y a pas de maxime morale universellement et primitivement admise , et par conséquent innée.
Tels sont les deux premiers chapitres du premier livre de V Essai sur Venlendement humain. Le dernier va plus loin encore. Si les propositions et maximes , tant mélaphysiques que morales, examinées antérieurement , ne sont ni universellement ni primitivement admises , que faut-il penser des idées qui sont renfermées dans ces propositions, et qui en sont les éléments? Locke en choisit deux sur lesquelles il établit une discussion étendue, savoir, l'idée de Dieu et l'idée de la substance. Il a recours à ses arguments ordinaires pour prouver que l'idée de Dieu et celle de substance ne sont ni universelles ni primitives ; là , comme pour les propositions métaphysiques et pour les principes de morale et de justice , il appelle en témoignage des peuples sauvages qui , selon lui , n'ont pas l'idée de Dieu f il s'adresse aux enfants pour savoir s'ils ont l'idée de substance, et il conclut que ces idées ne sont pas innées , et qu'aucune idée particulière , ni aucune proposition générale , spéculative ou morale , n'est antérieure à l'expérience.
Comme c'est depuis Locke que la question de l'origine des idées est devenue la question fondamentale dans l'école sensualiste, remarquez aussi que c*esl depuis Locke que la polémique contre les idées innées est devenue comme l'introduction obligée de cette école. Et non-seulement le sujet , mais la manière de le traiter vient de Locke. C'est depuis lui qu'il est passé en habitude d'en appeler aux sauvages et aux enfants , sur lesquels l'observation est si difficile ; car, pour les uns , il faut s'en rapporter à des voyageurs souvent prévenus , qui ne savent pas les langues des peuples qu'ils visitent ; et pour les enfants , on est réduit à des signes très-équivoques. La polémique de Locke , pour le fond et pour la forme , est devenue la base de toute la polémique ultérieure de son école contre les idées innées.
Maintenant, quelle est la valeur réelle de cette polémique? Permettez-moi, messieurs, d'ajourner cette question ; car, si la discussion était trop générale, elle n'apprendrait rien , et, un peu approfondie, elle anticiperait sur des discussions particulières qu'amènera successivement l'examen de V Essai sur reniendemeni. Ainsi , tout en faisant mes réserves sur les conclusions de ce premier livre , j'entre de suite dans le second , qui contient la théorie spéciale de Locke sur la question de l'origine des idées.
c Supposons donc , dit Locke (liv. II , diap. IV* c f â ) , qu'au commencement l'àme est ce qu'on < appelle une table rase, iabula rasa, vide de tous c caractères, sans aucime idée quelle qn*elle soit;
SM
œURS DE LRISTOIRE
comment Yientr^lle à recevoir des idées? Par quel moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité que rimaginaiion de l'homme , toujours agissante et sans bornes, lui présente avec une variété presque infinie? D'où puise-t-elle tous ces matériaux qui sont comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances? A cela je réponds en un mot, de Texpérience. C'est 1^ le fondement de toutes nos connaissances, et c'est de là qu'elles tirent leur première origine, i L'expérience, messieurs, voilà le drapeau de Locke;
il est devenu celui de l'école entière. Sans l'adopter ni
le rejeter, reconnaissons bien ce qu'il couvre ; voyons
ce qu'entend Locke par expérience. Je le laisse parler
lui-même :
Liv. II , chap. I**", § 3. < Les observations que nous
f faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur
c les opérations intérieures de notre àme que nous apercevons, et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes , fournissent à notre esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont là les deux sources d'où découlent toutes les idées que nous
c avons ou que nous pouvons avoir naturellement, i Objets de la sensalion, première source de nos idées»
— c Et premièrement , nos sens étant frappés par certains objets extérieurs font entrer dans notre àme plusieurs perceptions distinctes des choses, selon les diverses manières dont ces objets agissent sur DOS sens. C'est ainsi que nous acquérons les idées que nous avons du blanc, au jaune ^ du chaud, du froid, du dur, du mou, du doux, de Vamer, et de tout ce que nous appelons qualités sensibles. Nos sens, dis-je font entrer toutes ces idées dans notre âme , par où j'entends qu'ils font passer des objets extérieurs dans l'àme ce qui y produit ces sortes de perceptions. Et comme cette grande source de la plupart des idées que nous avons dépend entièrement de nos sens , et se communique à l'entende-
< ment par leur moyen , je l'appelle sensation. » § A. Les opérations de notre esprit, autre source de
nos idées. — c L'autre source d'où l'entendement vient à recevoir des idées , c'est la perception des opérations de notre àme appliquée aux idées qu'elle a reçues par les sens ; opérations qui , devenant l'objet des réflexions de l'àme, produisent dans l'entendement une autre espèce d'idées que les objets extérieurs n'auraient pu lui fournir : telles sont les idées de ce qu'on appelle percevoir, penser, douter, croire, raisonner, connaître, vouloir, et toutes les différentes actions de notre àme, de l'existence desquelles étant pleinement convaincus, parce que nous les trouvons en nous-mêmes, nous recevons par leur moyen les idées aussi distinctes que celles que les corps produisent eu nous lors-
qu'ils viennent à frapper nos sens. Ceat là ose source d'idées que chaque homme a toajoars ea leimême; et quoique cette faculté ne rat pas ira aeag, parce qu'elle n'a rien à faire avec les cibjeis ené^ rieurs, elle en approche beaucoup, el le nom k sens intérieur ne lui conviendrait pas mal. Maâ comme j'appelle l'autre source de nos idées sensation, je nommerai celle-ci réflexion, parce q«e l'àme ne reçoit pr son moyen que les idées qui'ék acquiert en réfléchissant sur ses propres opération C'est pourquoi je vous prie de remarquer que, &m la suite de ce discours, j'entends par r^etsûm h connaissance que l'àme prend de ses di^reaies opérations par où l'entendement vi^t à s'en fonagr des idées. Ce sont là, à mon avis, les seuk principes d'où toutes nos idées tirent leur origine, savoir, k» choses extérieures et matérielles qui sont les ohjeis de la sensation, et les opérations de noue esprit qd sont les objets de la réflexion. J'emploie ici le moi d'opération dans un sens étendu, non-seuleoeit pour signifier les actions de l'àme concernant ta idées, mais encore certaines passions qui sont produites quelquefois par ces idées, comme le pbîtir ou la douleur que cause quelque pensée que ce soit. I
§ 5. Toutes nos idées viennent de Vune de ces deux sources. — c L'entendement ne me parait avoir absolument aucune idée qui ne lui vienne de Tune de ces deux sources. Les objets extérieurs fowrmisseia à Vesprit les idées des qualités sensibles, c^etf -à-dire toutes ces différentes perceptions que ces qnaliiés produisent en nous, et Vesprit fommù à V entendement les idées de ses propres opérations. Si wm faisons une exacte revue de toutes ces idées et de leurs différents modes, combinaisons et rdaiioos, nous trouverons que c'est à quoi se rédinseni tooi» nos idées, et que nous n'avons rien dans Te^ml qai n'y vienne par lune de ces deux voies, i Ainsi deux sources d'idées, savoir, la sensatisnei la réflexion. De ces deux sources découlent tontes les idées qui peuvent entrer dans l'entendement. Telle est, messieurs, la théorie de l'origine des idées, seko Locke.
D'abord, remarquez que Locke confond ici évidenroent la réflexion avec la conscience. La réflexion , à parler rigoureusement, est une faculté analogue sans doute à la conscience (i), mais distincte d*elle, et qoi appartient plus particulièrement au philosophe ; tandis que la conscience appartient à tout homme comme être inlellectuel. De plus, il réduit arbitrairement la pwtée de la réflexion ou de la conscience, en la limitant aai opérations de l'àme. Il est manifeste que la consciefiee
(i) Vofts la loçiHi précédente, p. %A7,
DE LA PHILOSOPHIE
ou la réflexion a pour objets tous les phénomènes qai se {Missent en nous, sensations ou opérations. La conscience oo la réflexion est un témoin et non pas un acteur dans la vie intellectuelle. Les vraies puissances, les sources spéciales d'idées, sont les sensations d'une part , et de Tauire les opérations de Tàme , sous celte condition générale que nous ayons conscience des unes comme des autres, et que nous puissions nous replier et réfléchir sur elles et sur leurs produits. Voilà les deux sources d'idées auxquelles, à la rigueur, se réduit la théorie de Locke.
Maintenant, laquelle de ces deux sources se développe la première? Est-ce la sensibilité; sont-ce les opéralions de notre hme qui entrent d'abord en exercice? Locke n'hésite point a prononcer que nos premières idées nous sont fournies par la sensibilité, et que celles que Ton doit à la réflexion viennent plus tard. 11 le déclare, liv. II , chap. i , § 8 ; il le déclare plus expressément encore , ibid, , § 20. < Je ne vois € aucune raison de croire que l'àme pense avant que les sens lui aient fourni des idées pour être l'objet de ses pensées. > Et encore, § 25 : c L'on demande quand c'est que l'homme commence à avoir des idées; je crois que la vériuble réponse qu'on puisse < faire, c'est de dire dès qu*il a quelque sensation . . . i Ainsi Locke admet deux sources distinctes d'idées ; il ne confond point les opérations de l'àme avec les sensations, mais il place le développement des unes avant celui des autres, et les acquisitions des sens avant celles de la pensée. On pourrait l'arrêter ici ; on pourrait lui demander si cet ordre est bien réel; s'il est possible de concevoir, non pas une sensation peut-être, mais une idée de sensation, sans rinlervenlion et le concours de quelques-unes des opérations de l'àme, de ces mêmes opérations qu'il ajourne arbitrairement. Mais, sans entrer dans cette objection, qu'il nous suflîse de constater que Locke ne laisse arriver les opéralions de l'àme qu*après les sensations. Reste à savoir ce que font ces opérations, et quelles sont leurs fonctions propres; sur quoi et dans quel cercle elles agissent, quelle est leur portée , et si , en supposant qu'elles n'entrent en exercice qu'après la sensibilité, elles sont on ne sont pas condamnées à travailler uniquement sur les données primitives que leur fournissent les sens. Pour cela, il faut examiner avec soin la nature et l'objet des opérations de l'àme, selon Locke.
Locke est le premier qui ait donné une analyse, ou plutôt un essai d'analyse de la sensibiKté et des différents sens dont elle se compose, des idées que nous devons à chacun d'eux et à l'action simultanée de plusieurs (liv. H, chap. ii, § 2; chap. m , iv et v ) ; de même il a le premier donné l'exemple de ce qui plus tard , entre les mains de ses successeurs , est devenu une théorie des facultés de l'àme*. Celle de Locke,
COLSIX. — TOME 1.
curieuse, précieuse même pour le temps, est en ellemême extrêmement faible , vague et confuse. Cependant, fidèle à l'esprit général de sa philosophie, Locke tente déjà de présenter les facultés dans l'ordre de leur développement probable.
La première dont il traite est h perception (liv. Il, chap. IX, § 2). f Chacun peut mieux connaître ce que c'est que perception en réfléchissant sur ce qu'il fait lui-même, lorsqu'il voit, qu'il entend, qu'il sent ou qu'il pense, que par tout ce que je lui pourrais dire sur ce sujet. Quiconque réfléchit sur ce qui se passe dans son esprit ne peut éviter d'en être instruit, et s'il n'y fait aucune réflexion, tous les discours du monde ne sauraient lui en donner au- € cime idée. > § 3. l'Ce qu'il y a de certain, c'est que t quelques altérations, quelques impressions qui se
< fiissent dans notre corps ou sur des parties extéc rieures, il n'y a point de perception si l'esprit n'est c pas actuellement frappé de ces altérations , si ces c impressions ne parviennent point jusque dans Tinté-
< rieur de notre àme. > § 4. c Partout où il y a senc timent ou perception , il y a quelque idée actuel*c lement produite, et présente à l'entendement, i Et § 15. < La perception est le premier degré vers la c connaissance. > La perception de Locke est incontestablement la conscience, la faculté d'apercevoir ce qui se passe actuellement en nous.
Après la perception vient la rétention (chap. x, § i) , ou la puissance de retenir les perceptions actuelles, les idées, de les contempler lorsqu'elles sont présentes ou de les rappeler lorsqu'elles sont évanouies. Dans ce dernier cas la rétention est la mémoire , dont les aides sont l'attention et la répétition.
Vient ensuite la faculté de élistinguer les idées ( chap. XI ) , et celle de les comparer, d'où naissent tontes les idées de relation, sans oublier la faculté de composition, d'où naissent les idées complexes qui viennent de la combinaison de plusieurs idées simples. Plus tard, enfin, se développe la faculté d'abstraire et ée généraliser, Locke ne compte pas d'autres facultés. Ainsi, en dernière analyse, la perception, Prétention ou la contemplation et la mémoire, le discernement et la comparaison , la composition , l'abstraction , telles sont les facultés de l'entendement humain, car la volonté avec le plaisir et la douleur et les passions, que Locke donne pour des opéralions de l'àme, forment un autre ordre de phénomènes.
Or quel est le caractère et quel est l'emploi de ces opéralions? Sur quoi, par exemple, s'exerce la perception, à quoi s'appliquet-elle? A la sensation. Et que fait-elle? Elle ne fait pas autre chose que percevoir la sensation , qu'en avoir conscience. Ajoutez que, selon Locke, la perception est passive (ch. ix, | f ), forcée , inévitable ; elle n'est guère qu'un efl*et de la
COURS DE LHfSTOiRE
seiisalion. La première faculté de rame n'ajoute donc rien à la sensalion ; seulement elle en prend connaissance. Dans la rétention , la contemplation fait durer cette perception ; évanouie, la mémoire la rappelle. Le discernement sépare, la composition réunit ces perceptions ; Tubstraction en saisit les caractères les plus généraux ; mais enfin les matériaux sont toujours ici, en dernière analyse, les idées de sensation dues à la perception. Nos facultés s'y ajoutent et en tirent tout ce qui peut y être contenu, mais elles ne les dépassent point , elles n'ajoutent aux connaissances qu'elles en tirent que celle de leur existence et de leur action.
Ainsi, d'une part, la senration précède; de l'autre, l'entendement n'est pour Locke qu'un instrument dont toute la puissance se consume sur la sensation. Locke sans doute n'a pas confondu la sensation et les facultés de l'âme ; il les distingue très-expressément ; mais il faii jouer à nos facultés un rôle secondaire et insignifiant , et il concentre leur action sur les données sensibles ; de là à les confondre avec la sensibilité elle-même il n'y avait qu'un pas, et là est le germe faible encore de la future théorie de la sensation transformée, de la sensation comme le principe unique de toutes les opéralions de l'âme. C'est Locke qui, sans le savoir et sans le vouloir, a frayé la roule à cette doctrine exclusive, en n'ajoutant à la sensation que des facultés dont tout l'emploi est de s'exercer sur elle , sans aucune vertu propre et originale. L'école sensualiste ne sera constituée que quand elle sera arrivée à ce point. En attendant que l'avenir pousse jusque-là le système de Locke, prenons ce système pour ce qu'il est ou plutôt pour ce qu'il se donne , savoir : la prétention d'expliquer toutes les idées qui sont et peuvent être dans l'entendement humain par la sensation et par la réflexion, c'est-à-dire le sentiment de nos propres opérations, c Si nous prenons la peine , dit Locke (cbap. xu) i de suivre pied à pied les progrès de notre esprit, < et que nous nous appliquions à observer comment il f répète , ajoute et unit ensemble les idées simples f qu'il reçoit par le moyen de la sensation et de la réflexion, cet examen pourra conduire plus loin que nous ne pourrions peut-être nous le figurer d'abord ; et si nous observons soigneusement les origines de nos idées , nous trouverons , à mon avis , que les idées même les plus abstruses , quelque éloignées qu'elles paraissent des sens ou d'aucune opération de notre propre entendement , ne sont pourtant que des notions que l'entendement se forme en répétant et combinant les idées qu'il avait reçues des objets des sens ou de ses propres opérations concernant les idées qui lui ont été fournies par les sens ; de sorte que les idées les plus étendues et les plus abstraites nous viennent par la sensation ou par la réflexion ; car l'esprit ne connaît rien et ne sau-
rait rien connaître que par l'usage ordinaire de ses facultés qu'il exerce sur les idées qui loi Yieaneat par les objets extérieurs , ou par les opéralîoos qal observe en lui-même an sujet de celles qu'ail a reçues par les sens. C'est ce que je tâcherai de faire vcir à l'égard des idées que nous avons de Fespace , é& temps , de l'infini , et de quelques autres qui pamii^ sent les plus éloignées de ces deux sources. > A la bonne heure. Ceci a un peu l'air d'un défi; acceptons-le et voyons comment Ix>cke tirera, pir exemple , l'idée d'espace de la sensation et de b réflexion.
Je suis un pen embarrassé , messieurs , pour Toas exposer Topinion de Locke sur l'espace , et j^ai hetam de vous rappeler ici une observation que j'ai déjà faite. Locke est un. chef d'école ; n'attendez donc pas qae Locke ait tiré de ses principes toutes les conséqueBO» que CCS principes recèlent ; n'attendez pas même q« l'inventeur d'un principe l'établisse avec netteté et précision. Cette remarque qui s'applique à tout VEuoi sur rerUendemenl humain , est vraie surtout des chapitres où Locke traite de l'idée d'espace. 11 j règne, sous une clarté quelquefois réelle et plus souvent extérieure et superficielle , une extrême confusion et des contradictions telles que le oui et le non ne se rencontrent pas seulement de chapitre à chapitre , mais de paragraphe à paragraphe dans le même chapitre. Saos doute c'est le devoir de l'historien de relever ces contradictions , afin de caractériser et l'époque et l'homme; mais l'histoire n'est pas seulement une monographie; elle ne s'intéresse pas seulement à un individu, ^elqite grand qu'il soit , elle cherche particulièrement l'ordre et le progrès des événements, c'est-à-dire, ici, des systèmes ; c^est le germe de l'avenir qu'elle cherche dans le passé. Je m'attacherai donc , après vous avoir signalé une fois pour toutes les innombrables inconséquences de Locke , à dégager du milieu de ces inconséquence! stériles ce qui a été fécond , ce qui a |)orté ses fruiis , ce qui constitue un système , et le système véritable de Locke. Ce système consiste , vous le savez, à tirer toutes les idées de deux sources , savoir, la sensaiioD et la réflexion. Soit donc donnée l'idée d'espace, il faut qu'elle rentre dans l'une ou dans l'autre de ces deux origines. Incontestablement l'idée d'espace n^est pas acquise par la réflexion , par la conscience des opérations de l'entendement. Reste donc qu'elle vienne de la sensation. Elle en vient selon Locke ; voilà le principe systématique. Nous allons laisser Locke partir de ce principe , et en tirer systématiquement l'idée d espace. Mais Locke ne veut pas réformer renieodemcnt humain; il ne veut que l'expliquer; il veut montrer l'origine de ce qui est, non de' ce qui pourrait ou devrait être. Donc l'épreuve , pour lui comme poiir tout autre philosophe , est celle-ci : le principe de son
DE LA PHILOSOPHIE
système donné , en tirer ce qui est aojourdlmi , Pidée d'es|>aee , telle qo*elle est dans Tesprit de tous les hommes. Ainsi nous le laisserons procéder selon son système , pois nous prendrons des mains mêmes de ce système ridée d*espace telle quMl la donne, et nous la confronterons avec Tidée d^espace telle que nous l'avons, telle que Pont tous les hommes , indépendamment d^un système quelconque.
Selon Locke, Tidée d'espace vient de la sensation. Maintenant, par quel sens vient Tidée d^espace? Ce n'^esi point par Podorat , ce n'est point par le goût , ce n'est point par l'ouïe ; reste que ce soit par la vue et le toucher. C'est aussi ce que dit Locke , livre II , chap. xm , § 3. < Nous acquérons l'idée d'espace par c la vue et l'attouchement , ce qui est , ce me semble,' c d'une telle évidence que... i Si l'idée d'espace est une acquisition de la vue et du toucher, pour savoir ce qu'elle doit être à cette condition , recourons aux chapitres antérieurs , où Locke traite des idées qui nous arrivent par Ui vue et surtout par le toucher. Voyons ce que peut donner le toucher, selon Locke et selon tout le monde.
Le toucher, aidé ou non aidé de la vue , nous suggère ridée de quelque chose qui résiste ; et résister , c'est être solide, c L'idée de la solidité , dit Locke « (chap. IV , § i ), nous vient par l'attouchement , et t elle est causée par la résistance que nous trouvons. . . » Et quelles sont les qualités du solide , de ce quelque chose qui résiste ? C'est le plus ou moins de solidité et de résistance. Plus de solidité, c'est la dureté ; moins, la mollesse ; de là aussi peut-être la figure avec ses dimensions ; chargez ainsi de différentes qualités le solide , ce quelque chose qui résiste , et vous avez tout ce que peut donner le tact aidé ou non aidé de la vue. Ce quelque chose qui résiste , qui est solide , qui l'est plus ou moins , qui a telle ou telle figure , les trois dimensions , d'un seul mot , c'est le corps.
Le tact, avec la vue, suflit-il adonner ce qui résiste, le solide avec ses qualités, le corps? Je ne veux pas trop l'exaniiner. L'analyse me forcerait peut-être d'admettre ici l'intervention nécessaire de tout autre chose encore que le sens du toucher. J'aime mieux supposer qu'en effet le toucher, la sensation donne l'idée de corps, telle que je viens de la déterminer Que la sensation aille jusque-là, je veux l'accorder ; qu'elle aille plus loin, je le nie , et Locke ne le prétend pas. Locke, dans le chapitre exact , ingénieux , inattaquable , où presque sans esprit de système il recherche ce qui dérive de la vue et de l'attouchement, n'en tire rien de plus que le solide, c'est-à-dire le corps. Si donc plus tard et systémaliquenient il prétend , comme nous l'avons vu , que l'idée de Tespace nous est donnée par la sensation , à savoir par la ▼ue et par l'attouchement, il suit qu'il réduit l'idée d'esl»ace à ridée de corps, et que, pour lui, l'espace ne peut
être rien autre chose que le corps lui-même , le corps agrandi, multiplié d'une manière indéfinie , le monde, l'univers, et non -seulement l'univers réel , mais l'univers possible. Et en effet, § iOdu chap. xin : « Il est < certain, dit Locke , que nous avons l'idée du lieu par les mêmes moyens que nous acquérons celle de l'espace dont le lieu n'est qu'une considération particulière, bornée à certaines parties , je veux dire par la vue et l'attouchement... » Même chapitre, même paragraphe : c Que si l'on dit que l'univers est quelque i part , cela n'emporte dans le fond autre chose si ce f n'est que l'univers existe... » Cela est clair, c'està-dire , que l'espace de l'univers équivaut ni plus ni moins à l'univers lui-même , et comme l'idée de l'univers n'est après tout que l'idée du corps, c'est à celle-là que se réduit l'idée de l'espace. Telle est la génération nécessiûre de l'idée d'espace dans le système de Locke.
Qu'il y ait au milieu de ces différents chapitres des paragraphes contradictoires les uns avec les autres , et que la contradiction soit souvent poussée jusqu'à l'évidence la plus grossière , cela est vrai , mais il ne l'est pas moins que le système de Locke étant donné , c'est-à-dire ici la sensation comme principe unique de l'idée d'espace , le résultat qui suit nécessairement est l'idée d'espace telle que Locke vient de la faire. Encore une fois , voici le principe : l'idée d'espace est donnée par la vue et l'attouchement ; et voici le résultat : demander si l'univers existe quelque part, c'est <lemandiT seulement si l'univers existe. Sur la route , il est vrai , Locke ne marche pas d'un pas très-ferme , il fait plus d'un faux pas ; cependant il arrive au résultat que je vous ai signalé , et que lui imposait son système. Or ce résultat , est-ce la réalité ? L'idée d'espace issue de la sensation , fille systématique du toucher et de la vue , est-elle l'idée d'espace , telle qu'elle est dans votre esprit et dans celui de tous les hommes? Voyons, si en effet aujourd'hui , tels que nous sommes , nous confondons l'idée de corps et l'idée d'espace , si là pour nous il n'y a qu'une seule et même idée.
Mais en faisant sur nous-mêmes une pareille expérience , gardons-nous de deux choses qui corrompent toute expérience. Gardons-nous d'avoir en vue telle ou telle conclusion systématique; et gardons-nous de songer à une origine quelconque, car la préoccupation de telle ou telle origine pourrait, à notre insu même , nous engager dans une mauvaise voie , nous faire attribuer aux idées, telles qu'elles sont aujourd'hui dans notre conscience, tel ou tel caractère, plus en rapport avec l'origine que nous préférons intérieurement. Nous rechercherons plus tard les conclusions systématiques qu'on peut tirer de l'expérience que nous voulons instituer ; plus tard nous remonterons jusqu'à l'origine de l'idée qu'il s'agit et qu'il suffit d'abord de cott-
œURS DE L'HISTOIRE
stater sans aucun préjugé , sans aucune vue étrangère.
. L'idée d'espace se réduit-elle dans Ventendement à i'îdée de corps? Telle est la question ; c'est une question de fait. Prenons tel corps que vous voudrez ; prenons ce livre qui est sous nos yeux , sous notre main ; il résiste , il est solide , il est plus ou moins dur, il a telle figure , etc. Ne pensez-vous rien de plus à son égard? Ne croyez-vous point, par exemple, que ce corps est quelque part , dans un certain lieu ? Ne vous étonnez pas, messieurs, de la naïveté de mes questions, il ne faut pas craindre de ramener les philosophes aux questions les plus simples, car précisément parce qu'elles sont les plus simples, ils les négligent souvent, et systématisent avant d'avoir interrogé les faits les plus évidents , qui , omis ou faussés , les précipitent dans des systèmes absurdes.
Ce corps est-il quelque part? Est-il dans un lieu? Oui, sans doute, répondront tous les hommes. Eh bien , prenons un corps plus considérable , prenons le monde. Le monde aussi est-il quelque part, est-il dans un lieu? Personne n'en doute. Prenons des milliers de mondes, des milliards de mondes, et ne pourrons-nous pas, sur ces milliards de mondes, faire la même question que je viens de faire sur ce livre? Sont-ils quelque part ? Sont-ils dans un lieu , c'est-à-dire, messieurs , sont-ils dans un espace ? On peut faire la question pour un monde et des milliards de mondes comme pour ce livre, et à toutes ces questions vous ré|)ondez également : Ce livre, ce monde, ces milliardsde mondes sont quelque part , sont dans un lieu , sont dans l'espace. Il n'y a pas une créature humaine , sinon un philosophe préoccupé d'un système , qui puisse mettre en doute ce que je viens de vous dire. Prenez le sauvage auquel Locke en appelle si souvent , prenez l'enfant, prenez l'idiot , à moins qu'il ne le soit complètement , et si quelqu'une de ces créatures humaines a l'idée d'un corps quelconque, livre, ou monde, ou milliard de mondes, elle croit naturellement, sans s'en rendre compte, que ce livre, ce monde, ces milliards de mondes sont quelque part , dans un lieu, dans un espace. Qu'est-ce à dire? C'est reconnaître d'une manière plus ou moins implicite qu'autre chose est l'idée d'un livre , d'un monde , de milliards de mondes , solides , résistants, situés dans un espace, et autre chose l'idée de l'espace dans lequel ce livre, ce monde, ou ces milliards de mondes sont situés et renfermés. Donc autre chose est l'idée de l'espace , et autre chose est l'idée de corps.
Cela est si évident, que Locke lui-même , quand il n'est pas sous le joug de son système, distingue parfaitement l'idée du corps, du solide , et celle de l'espace et en établit très-bien la différence. Ainsi, par exemple, livre II , chapitre xni , § H :
c J'en appelle à ce que chacun jage en pour savoir si l'idée de l'espace n'est pas amu distincte de celle de la solidité que l'idée de la eoaleir qu'on nomme écarlate. Il est vrai qae la MoiiêUévt peut subsister sansl'étendue (prise ici pourrespdeej; ni récarlate ne saurait exister non plus sans réle&due, ce qui n'empêche pas que ce ne soient des idées distinctes. Il y a plusieurs idées qui, pour exister, oc pour pouvoir être conçues , ont absolpment beiMi d'autres idées dont elles sont pourtant lrè»dilerentes. Le mouvement ne peut être ni être conçu um l'espace, et cependant le mouvement n'est prât l'espace ni l'espace le mouvement , et ce sont den idées fort distinctes. Il en est de même , à ce que je crois, de l'espace et de la solidité. La solidité est ok idée si inséparable du corps, que c'est parce que k corps est solide qu'il remplit l'espace , qu'il toocke un autre corps , qu'il le pousse et par là loi communique du mouvement.... i Suivent plusieurs considérations qui déreloppeiit tout au long la différence qui sépare les corps et fetpace, considérations qui remplissent plus de dix paragraphes auxquels je renvoie , pour ne pas trop omliiplier les citations. Je ne puis cependant me refuser de vous lire ici un passage décisif et curieux, chapitre XIV , § 8.
c II y a bien des gens an nombre desqueb je ne range qui croient avoir des idées claires et distinctes du pur espace et de la solidité , et qui s'imaginent pouvoir penser à l'espace sans y concevoir quoi que ce soit qui résiste ou qui soit capable d'être poussé par aucun corps. C'est là , dis-je, l'idée de l'espace pur, qu'ils croient avoir aussi nettement dans Tesprii qœ ridée qu'on peut se former de l'étendue du corps; car l'idée de la distance qui est entre les parties opposées d'une surface concave est tout aussi claire, selon eux, sans l'idée d'aucune partie solide qui soit entre deux , qu'avec cette idée. D'un antre cété , ils se persuadent qu'outre l'idée de l'espace pur, ils en ont une autre tout à fait différente de quelqoe chose qui remplit cet espace , et qui peut en être chassé par l'impulsion de quelque autre corps, os résister à ce mouvement. Que s'il se trouve d'autres gens qui n'aient pas ces deux idées distinctes , mais qui les confondent et des deux n'en fassent qu'une, je ne vois pas que des personnes qui ont la même idée sous différents noms , ou qui donnent le même nom à des idées différentes, puissent s'entretenir ensemble ; pas plus qu'un homme qui n'est ni aveugle ni sourd , et qui a des idées distinctes de la couleur nommée écarlate et du son de la trompette, ne poa^ rait discourir de l'écarlate avec l'aveugle , dont je parle ailleurs , qui s'était figuré que l'idée de l'écarlate ressemblait au son d'une trompette. >
DE LA PHILOSOPHIE
Aintit messieurs, selon Locke loi- même « Tidée Tespaceet Fidée de corps sont toUlemeni distinctes, l^our étaUîr et bien mettre en lumière cette distincion , reconnaissons la diversité des caractères que présentent ces deux idées.
Vous avez Tidée d'un corps ; vous croyez qu'il est ; mais serait- il possible, et pourriez-vous supposer qu'il ne fût pas? Je vous le demande, ne pouvez-vous pas supposer que ce livre soit détruit ? Sans doute. Et ne ponvez-vous supposer aussi que le monde entier soit détruit , et qu'il n'y ait pas de corps? Vous le pouvez. Pour vous, constitués tels que vous Tètes, la supposiiion de la non-ezistence des corps n'implique pas contradiction. Et comment appelle-t-on l'idée d'une chose que nous concevons comme pouvant ne pas être ? On l'appelle une idée contingente et relative. Mais si vous pouvez supposer ce livre détruit, le monde détruit, toute matière détruite, |>ouvezvous supposer l'espace détruit? Pouvez-vous supposer qu^alors même qu'il n'y aurait plus de corps , il ne resterait pas un espace pour les corps qui arriveraient à l'eiistence? Vous ne le pouvez pas; et s'il est au pouvoir de la pensée de l'homme de supposer la non-existence des corps, il n'est pas en son pouvoir de supposer la non-existence de l'espace; l'idée de l'espace est donc une idée nécessaire et absolue. Voilà déjà deux caractères parfaitement distincts qui séparent les deux idées de corps et d'es pace.
De plus, tout corps est évidemment limité; vous saisissez ses limites de toutes parts. Agrandissez, étendez, multipliez ce corps par des milliers de corps analogues; vous aurez reculé les limites de ce corps, vous ne les aurez pas détruites « vous les concevrez encore. Mais pour l'espace , il n'en va pas ainsi. L'idée de l'espace vous est donnée , comme celle d'un continu dans lequel vous pouvez bien opérer des divisions utiles et commodes, mais artificielles, sous lesquelles subsiste l'idée d'un espace sans aucune limite. Car par delà telle portion déterminée d'espace , il y a de l'espace encore ; et par delà cet espace , il y a ton jours et toujours l'espace. Ainsi , tandis que le corps a nécessairement dans toutes ses dimensions quelque autre chose qui le borne , à savoir l'espace qui le renferme , l'espace au contraire n'a pas de limites.
L'idée de corps n'est ps complète sans celle de forme et de figure; ce qui implique que vous pouvez toujours vous le représenter sous une forme déterminée ; c^est toujours une image. Loin de là , l'espace est une conception, et non une image; et aussitôt que vous concevez l'espace imaginativement, aussitôt que vous vous le représentez sous une forme déterminée quelconque, ce n'est plus l'espace que vous concevez , mais quelque chose, mais un corps
dans l'espace. L^idéc d'espace est une conception de la raison , distincte de toute représentation sensible.
Je pourrais prolonger cette opposition des caractères de l'idée de corps et de l'idée d'espace. Il me suffit d'avoir consuié ces trois caractères fondamentaux : i^ l'idée de corps est une idée contingente et relative , tandis que l'idée d*espace est une idée nécessaire et absolue ; 2^ l'idée de corps implique l'idée de limite , et l'idée d'espace implique l'absence de toute limite ; 3® enfm l'idée de corps est une représentation sensible , et l'idée d'espace est une conception pure et toute rationnelle.
Si ces caractères sont incontestablement ceux de l'idée de l'espace et de l'idée de corps, il suit que ces deux idées sont profondément distinctes , et que toute philosophie qui prétendra s'appuyer sur l'observation des phénomènes de l'entendement , ne devra jamais les confondre. Cependant le résultat systématique de Locke est précisément la confusion de l'idée d'espace avec l'idée de corps ; et ce résultat dérive nécessairement du principe même de Locke. En effet, condamnée à venir de la sensation , et ne pouvant venir ni de l'odorat , ni de l'oule , ni du goût , il fallait bien que l'idée d'espace vint de la vue et du toucher; et venant de la vue et du toucher , elle ne pouvait être autre chose que l'idée de corps plus ou moins généralisée. Or il a été démontré que l'idée d'espace n'est pas celle de corps ; elle ne vient donc pas de la vue et du tact ; elle ne vient donc pas de la sensation ; et comme elle ne vient pas davantage de la réflexion, du sentiment de nos opérations, et qu'elle est pourtant, il s'ensuit que toutes les idées ne dérivent pas seulement de la sensation et de la réflexion , et que le système de Locke, sur Torigine des idées , est incomplet et vicieux, du moins en ce qui regarde l'idée d espace.
Mais quoi , messieurs , ce système , appelé à de si grandes destinées, ne contient-il donc autre chose qu'une contradiction manifeste et choquante avec les faits admis par tous les hommes? Pour mieux pénétrer dans le système de Locke , et saisir ce qu'il peut avoir de bon, comme nous venons de reconnaître ce qu'il a de vicieux , il faut descendre nous-mêmes sur le terrain de Locke , et jusqu'à la question qui est pour lui la question philosophique par excellence. Après avoir déterminé les caractères que l'idée d'espace et l'idée do corps ont aujourd'hui dans rintelligence de tous les hommes, et montré que ces caractères déposent d'une profonde différence entre ces deux idées, il faut rechercher quelle est leur origine, quelle est l'origine de l'idée d'espace relativement à l'idée de corps. Tout a été simple et clair jusqu'ici , j'espère; car nous no sommes pas sortis de rintelligence humaine telle
œURS DE L'HISTOIRE
qu'elle eeiaujo«rd'hui. PoursuivoQs, et tàehont de ne |ias laMter s'éteindre les lumières qae nous devons à une observation impartiale dans les ténèbres d'aucune hypothèse.
il y a deux sortes d'origine ; il y a dans les connaissances humaines deux ordres de rapports qu'il importe de bien distinguer.
Deux idées étant données, on peut chercher si l'une ne suppose pas l'autre ; si l'une étant admise , ne pas admettre l'autre n'est pas encourir le reproche de paralogisme. C'est là l'ordre logique des idées entre elles.
Si l'on envisage sous ce point de vue la question de l'origine des idées , voici ce qui en résulte pour le point particulier qui nous occupe.
Étant données l'idée de corps et l'idée d'espace , laquelle suppose l'autre? Laquelle est la condition logique de l'admission de l'autre ? Évidemment c'est l'idée d'espace qui est la condition logique de l'admis sion de ridée de corps. En effet, prenez tel corps que vous voudrez, vous ne pouvez en admettre l'idée qu'à la condition que vous admettiez en même temps l'idée d'espace, sans quoi vous admettriez un corps qui ne serait nulle part , qui n'aurait point de lieu , et un tel corps est inconcevable. Prenez un agrégat de corps , ou prenez un seul corps , puisque tout corps est aussi un agrégat de parties , ces parties sont plus ou moins distantes entre elles , et en même temps elles coexistent l'une à l'autre ; ce sont là les conditions de tout corps , même le moindre. Mais ne voyez-vous pas quelle est la condition de l'idée de la coexistence et de la distance? Évidemment l'idée d'e^ce. Car comment pourrait-il y avoir de la distance entre des corps ou entre des parties d'un corps sans espace , et quelle coexistence est possible sans un continu quelconque ? Il en est de même de la contiguïté. Détruisez par la pensée la continuité de l'espace , nulle distance n'est appréciable , nulle coexistence , nulle contigoité n'est possible. De plus, le continu, c'est l'étendue. 11 ne faut pas croire, et Locke l'a très-bien établi (Liv. H, chap. xni, § ii), que l'idée d'étendue soit adéquate à l'idée de corps. L'attribut fondamental du corps , c'est la résistance ; de là la solidité ; mais la solidité n'implique pas en soi que cette solidité soit étendue (i). L'étendue n'est qu'à la condition d'un continu , c'est-à-dire de l'espace. L'étendue du corps suppose donc déjà l'espace ; l'espace n'est pas le corps ou la. résistance , mais ce qui résiste ne résiste que sur un point quelconque réel ; or tout point réel quelconque est étendu , est dans l'espace ; donc, ôtez l'idée d'espace et d'étendue , et
(1) Sur ce point importanl voyez V Essai de D. Stewarl sur ndéailsme de Berkeley, Essais philosophiques y irad. de M. Huret, p. 147.
nul corps réel n*est sappMable. Donc, \ sion dernière, dans l'ordre logique desconi humaines , ce n'est pas l'idée de corps qui eei la essdition logique de l'admission de l'idée d^espaice ; c ot. au contraire, l'idée d'espace, l'idée d'un eonUira, X'à^ d'étendue , qui est la condition logique de TadniisMi de la moindre idée de corps.
Cela , messieurs, est hors de doule, et gvand m envisage sous le point de vue logiqne la ifuesikm de l'origine des idées, cette solution qui eet incoBtesufck accable le système de Locke. Or, c^esl par la <;« l'école idéaliste a pris, en général, la question de Torv gine des idées. Par l'origine des idées , elle eDietâ d'ordinaire la filiation l<^ique des idées entre etta. Voilà pourquoi elle a pu dire avec son dernier et m plus illustre interprète , que loin que l'idée de coq» soit le fondement ( Kant aurait dû ajouter le fendeniett logique ) de l'idée d'espace , c'est l'idée d^espaee qâ est le fondement (la condition logique) de Tidéf âe corps. L'idée de corps nous est donnée par le toucher et par la vue, c'est-à-dire par l'expérience ei Texpérience des sens. Au contraire, l'idée d^espace noai est donnée , à l'occasion de l'idée de corps , par h pensée , l'entendement , l'esprit , la raison , cbëb par une puissance antre que la sensation. De là celte formule kantienne : c L'idée pure et rationnelle de l'espace vient si peu de l'expérience , quelle af b condition de toute expérience ; i et cette formok hardie est d'une rigueur incontestable prise d'un ceftnn cêté , du côte de l'ordre logiqne des eomiaismiees humaines.
Mais ce n'est pas là , messieurs , l'onlre unique de la connaissance ; et le rapport logique n'épuise pM tous les rapports que peuvent soutenir les idées eatre elles. Il en est un autre encore, celui d'antériorilé oo de postériorité, l'ordre du développement rebtif d«f idées dans le temps, leur ordre chronologiqne ; ei os peut aussi envisager sous ce point de vue la qnestioD de l'origine des idées. Or l'idée d'espoe qui est bien , nous l'avons vu tout à l'heure, la condition logique de toute expérience sensible , est-elle aussi la condition chronologique de tonte expérience , el de l'idée de corps? Je n'en crois rien. Non , messieurs, à prendre les idées dans l'ordre où elles se produisent dans l'intelligence , à ne rechercher que leur histoire et leur apparition successive , il n'est point vrai que ridée d'espace soit l'antécédent de l'idée de corps. Eu eiei, il est si peu vrai que l'idée d'espace suppose chronologiquement l'idée de corps , que si vous n'aviez \» l'idée de corps, vous n'auriez jamais l'idée d'espace. Otez toute sensatiou, 6tez b vue et le toudier, voos n'avez plus aucune idée de corps, et, par conséquent, aucune idée d'espace. L'espace est le lieu des eerps: qui n'a pas Tidée d'un corps, n'aura jamais l'idée de
DE LA PHILOSOPHIE
Pespace «pi le renferme. Rationnellement, logiqueloeDt, 8Î Y0«8 n'avez point Tidée d'es|>ace , vous ne pouvez avmr Tidée d'un cor|M ; mais la réciproque est vraie cbronologiquement« et de fait, Tidée d'espace n'arrive qu'avec l'idée de corps ; et, comme voua n^avez point ridée de corps, sans qu'aussitôt vous n'ayez l'idée d'espace, il suit que ces deux idées sont contemporaines. J'irai plus loin. Non-seulement on peut dire que l'idée de corps est contemporaine de l'idée d'espace, niais on peut dire, mais il faut dire qu'elle lui est antérieure. En effet, l'idée d'espace est contemporaine de l'idée de corps en ce sens qu'aussitôt que ridée de corps vous est donnée, vous ne pouvez pas ne pas avoir celle d'espacé ; mais enfin il a fallu que vous ayez d'abord celle de corps , pour que , l'idée d'un corps vous étant donnée, celle de l'espace qui le renferme vous apparat. C'est donc par l'idée de corps que vous allez à l'idée d'espace. Otez l'idée d'un corps, vous n'aurez jamais l'idée de l'espace qui le renferme ; Tuoe peut donc être appelée la condition historique et chronologique de l'autre.
Sans doute , je ne saurais trop le répéter, car c'est là qa'est le nœud de la difficulté , le secret du pro bièmé , sans doute aussitôt que l'idée de corps est donnée , k l'instant l'idée d'espace arrive ; mais enfin , si cette condition n'était accomplie , l'idée d'espace n'entrerait jamais dans l'entendement. Quand elle y est, elle s'y établit et y persiste indépendante de l'idée de corps qui l'y a introduite; car on peut supposer l'espace sans corps, tandis qu'on ne peut supposer de corps sans espace. 11 n'est pas possible aujourd'hui à la raison de comprendre l'idée de corps, si préalablement elle ne comprend l'idée d'espace ; mais autrefois, dans le berceau des connaissances humaines, si l'idée de corps n'avait pas été donnée, jamais l'idée d'espace ne serait entrée dans l'entendement. L'une a été la con dition chronologique de l'autre, comme l'autre en est la condition logique (i). Les deux ordres sont complètement renversés, et, à le bien prendre, tout le monde a raison et tout le monde a tort d'une certaine façon. Logiquement , l'idéalisme et Kant ont bien raison de soutenir que l'idée pure de l'eapace est la condition de ridée de corps et de l'expérience ; et chronologiquement , l'empirisme et Locke ont raison à leur tour de prétendre que l'expérience, à savoir ici la sensation , et la sensation de la vue et du toucher, est la condition de ridée d'espace et du développement de la raison.
En général , l'idéalisme néglige plus ou moins la question de l'origine des idées , et ne les envisage guère que dans leurs caractères actuels. Se plaçant
(1 ) S«r la dittiaction de Pordre los<qae et de Tordre bitlorii|we ou cbronolof iqnc dei conn.iii4»Dce9 humaines , voyei
d'abord au faite de l'entendement développé comme il l'est aujourd'hui, il n'en recherche pas les acquisitions successives et le développement historique ; il ne recherche pas l'ordre chronologique des idées , il s'arrête à leur vertu logique ; il part de la raison, non de l'expérience. Locke, au contraire, préoccupé de la question de l'origine des idées, en néglige les caractères actuels , confond leur condition chronologique avec leur fondement logique , et la puissance de la raison avec celle de l'expérience qui la précède et la guide, mais ne la constitue pas. L'expérience, mise à sa juste place, est h condition, non le fondement de la connaissance. Va-t-elle plus loin, et prétend-elle constituer toute la connaissance? Ce n'est plus alors qu'un système, un système incomplet, exclusif, vicieux; c'est l'empirisme, ou l'opposé de l'idéalisme, lequel est à son tour l'exagération de la puissance propre de la raison, l'usurpation de la raison sur l'expérience, la destruction ou l'oubli de la condition chronologique et expérimentale de la connaissance , dans la préoccupation exclusive de ses principes logiques et rationnels. Or c'est Locke qui a introduit et accrédité l'empirisme dans la philosophie du xviii* siècle.
Locke a très-bien vu que nous n'aurions aucune idée de l'espace si nous n'avions quelque idée de corps. Ce n'est pas le corps qui constitue l'espace , je l'ai prouvé , mais c'est le corps qui remplit l'espace. Si c'est le corps qui remplit l'espace , c'est le corps qui le mesure ; si c'est le corps qui remplit et mesure l'espace, il suit que si l'espace n'est pas le corps, toujours est-il que nous ne savons de l'espace que ce que le corps nous en apprend. Locke a vu cela ; c'est là son mérite. Son tort est, i^* d'avoir confondu ce qui remplit et mesure l'espace et nous le révèle, avec l'idée propre de l'espace ; S^, et ce second tort est beaucoup plus général et plus compréhensif que le premier, d'avoir confondu la condition chronologique des idées avec leur condition logique, les données expérimentales, externes ou internes, à la condition desquelles l'entendement conçoit certaines idées, avec ces idées elles-mêmes.
C'est là le point de vue critique le plus général qui domine toute la métaphysique de Locke. Je le tire de l'examen auquel je viens de soumettre sa théorie de l'idée de l'espace; je puis l'appliquer, et je l'appliquerai dans les prochaines leçons, à sa théorie de l'idée de l'infini, du temps et d'autres idées que l^cke s'était vanté, vous le savez, de déduire aisément de l'expérience , de h sensation ou de la réflexion.
dans les FragmenU phiiotophiqttes le ProgMmme du cours de phUoêophIe de t ft 1 7 .
DIK-HUITIËME LEÇON
SOMMAIRE
Suite de rexaroen du second livre de VSssai sur l'entendement humain. De l'idée de temps. — De ridée dMnfini. — De l*idée d'identité personnelle. — De Pidée de substance.
Messieurs,
Je commencerai par ' mettre sous tos yeux les résultats que nous a donnés la dernière leçon ; il s'agissait de Tespace.
Une saine philosophie ne doit pas sans doute retrancher et détruire les questions ontologiques de la nature de Tespace en lui-même , s*il est matériel ou spirituel, s'il est une substance ou un attribut , s'il est indépendant de Dieu ou s'il se rapporte à Dieu même; car toutes ces questions sont incontestablement dans Tes prit humain ; mais elle doit les ajourner jusqu'au temps où des observations psychologiques , bien faites et habilement combinées , nous permettront de les résoudre. Elle s'occupera donc d'abord de la question toute psychologique de l'idée de l'espace.
Il suffit d*interroger l'entendement humain tel qu'il est aujourd'hui dans tous les hommes , pour y reconnaître l'idée de l'espace avec ces trois caractères éminents parmi plusieurs autres : i*^ l'espace nous est donné comme nécessaire , tandis que le corps nous est donné comme pouvant être ou n'être pas ; 3^ l'espace nous est donné comme sans limites , le corps nous est donné comme limité de toutes parts ; 3° l'idée de l'espace est toute rationnelle , celle du corps est accompagnée d'une représentation sensible.
La question préliminaire des caractères actuels de l'idée d'espace ainsi résolue , on peut aborder sans danger la question tout autrement difficile et obscure de l'origine de l'idée d'espace. Or , ici , nous avons distingué soigneusement deux points de vue liés intimement ensemble , mais que l'analyse doit séparer , savoir : l'ordre logique des idées et leur ordre chronologique. Aux yeux de la raison et de la logique , le corps présuppose l'espace ; car qu'est-ce qu'un corps? La juxtaposition , la coexistence de points résistants, c'esl-à-dire solides ; mais où se feraient la juxtaposition et la coexistence , sinon dans un continu , dans un espace? D'un autre côté, si dans Tordre de la raison et de la nature le corps présuppose l'espace , il faut reconnaître que dans l'ordre chronologique il y a contemporanéité entre l'idée de corps et l'idée d'espace , puisque nous ne pouvons avoir l'idée de corps sans celle d'espace , ni celle
COURS DE L'HISTOIRE
d'espace sans celle de corps. Et si, dans celte eonieiBporanéité , on peut distinguer un antécédent, ce n'est pas l'idée d'espace qui est antérieure à celle de corfis, c'est celle de corps qui est antérieure à celle d'espace : ce n'est pas par l'idée d'espace que nous débutons; et si la sensibilité, si le toucher ne preoail l'initiative et ne nous donnait immédiatement l'idée de b résistance, du solide , du corps, nous n^aarions jamais l'idée d'espace. Cette initiative que prend le toucher marque du caractère d'antécédent l'idée de solide et de corps, rektivement à celle d'espace. Saas doute l'idée de solide et de corps , ne peut être achevée dans la pensée , sans que déjà nous n'ayons l'idée d'espace ; mais elle y naît la première ; elle préoède , en quelque degré, l'idée d'espace, qui la suit immédiatement.
Voilà donc deux ordres parfaitement distincts l'un de l'autre, et même opposés l'un à l'autre. Dans l'ordre de la nature et de la raison , le corps présuppose l'espace. Dans l'ordre de l'acquisition de la connaissance , c'est au contraire l'idée confuse et obscure de solide et de corps , qui est la condition de l'idée de l'espace. Or l'idée de corps est acquise dans la perception du tact , aidé de la vue ; elle est donc une acquisition de l'expérience ; il est donc vrai de dire que dans l'ordre chronologique de la connaissance, l'expérience et un développement quelconqoe des sens sont la condition de l'acquisition de l'idée d'espace : et en même temps, comme le corps présuppose Tespace et que l'idée d'espace nous est donnée par la raison , non par les sens et l'expérience , il est vrai de dire logiquement que c'est l'idée d'espace et un exereiee quelconque de la raison qui sont présupposés dans l'expérience.
De ce point de vue se découvrent le véritable caractère , le mérite et les défauts de la théorie de Locke. Qu'a fait Locke? Je crains qu'il n'ait délnûi, au lieu de se contenter de les ajourner , les questions oniologiques de la nature de l'espace ; toujours est-il qu'il a eu la sagesse de s'occuper avant tout de la question psychologique de l'idée d'espace. Mais il aonît dik s'arrêter plus longtemps sur les caractères actuels de cette idée ; et c'a été pour lui une faute grave de se jeter d'abord dans la question de son origine. Or son système général sur l'origine des idées étant que toutes nos idées dérivent de deux sources, la réflexion , c'eslà-dire la conscience , et la sensation ; comme l'idée d'espace ne peut pas venir de la conscience; il fallait bien qu'elle vint de la sensation ; et pour tirer l'idée d'espace de la sensation, il fallait nécessairement la réduire à l'idée de corps. C est aussi ce qu'a fait Locke dans les parties systématiques de son ouvrage , sauf à se contredire plus d*une fois , car souvent il parle de l'espce comme tout à fait distinct de la solidité.
DE LA PHILOSOPHIE
M sis quand ^yient son système , quand revient la Béeestité de tirer Vidée d'espace de la sensation , alors il afime que Tidée d'espace est acqtiise par la Tue et par le toucher. Or le toucher, aidé de la vue, ne donne que le corps et non pas Tespace : par cela seul , impâicitement , Locke rédoit l'espace au corps; et il le fait même explicitement lorsqu'il dit que , demander si ToniTers existe quelque part, c'est demander si l'anivers existe. L'assimiktion de l'existence de Tespace à l'existence de l'univers est celle de l'idée d^espace k l'idée de corps ; et cette assimilation était nécessaire pour que le système fût rigoureux an moins en apparence. Mais la croyance universelle du genre humain déclare qu'autre chose est le corps , aoCre chose est l'espace qui le renferme , autre chose est Tunivers de tous les univers possibles , et l'espace infini et illimité qui les embrasserait. Les corps mesnrent Tespace et ne le constituent pas. L'idée de corps est bien l'antécédent de celle d'espace ; mais elle n'est pas cette idée même.
Voilà, messieurs , où nous en sommes : avançons ; interrogeons successivement le second livre de VEttai sur retUendemeni humain sur l'origine des idées les pins importantes , et nous verrons que Locke y confond constamment Tordre d'acquisition de nos connaissances avec leur ordre logique , et l'antécédent nécessaire d'une idée avec cette idée même. Je me propose d'examiner aujourd'hui le système de Locke par rapport à ridée du temps, à l'idée de l'inûni, à l'idée de l'identité personnelle, à l'idée de la substance. Je commence, comme Locke , par l'idée du temps.
Ici , la première règle , vous le savez , c'est de négliger la question de la nature du temps, et de rechercher seulement quelle est l'idée du temps dans l'entendement humain , si elle y est , et avec quels caractères ^le y est. Elle y est , messieurs. Il n'y a personne qui, aussitôt qu*il a sous les yeux ou qu'il se représente dans son imagination un événement quelconque, ne eeoçoive que cet événement s*est passé ou se passe dans un certain temps. Je vous demande si vous pouvez supposer un événement duquel vous ne soyez forcé de concevoir qu'il s est passé telle heure , tel jour, telle semaine , telle année , tel siècle. Il n'y a pas un événement réel ou possible qui échappe à la nécessité de cette conception d'un temps dans lequel il se soit passé. Vous pouvez supposer même Tabolition de tout événement, mais vous ne pouvez pas supposer celle du temps. Devant une horloge, on peut très-bien foire la supposition que d'une heure à Tautre il ne s'est passé aucon événement ; cependant vous n'éles pas moins eonvaincu que le temps s'est écoulé , alors même que mil événement n a marqué son cours. L'idée du temps est donc , comme l'idée de l'espace , marquée d'un caractère de nécessité. J'ajoute que, comme l'espace,
COUSIN. TOME I
le temps est illimité. Les divisions du temps , comme celles de l'espace, sont purement artificielles, et supposent une unité, un continu absolu de temps. Prenez des milliers d'événements, faites sur ces milliers d'événements ce que vous avez fait sur les corps » multipliez-les indéfiniment , et ils ne suffiront pas au temps qui les précède et qui les surpasse. Avant tous les temps finis, et par delà tous les temps finis, est encore le temps illimité, infini, inépuisable. Enfin, comme l'idée de l'espace illimité est nécessaire, l'idée du temps nécessaire et illimité est une idée pure de la raison qui échappe à toute représentation , et à toutes les prises de 1 imagination et de la sensibilité.
Maintenant il en est de l'origine de l'idée do temps comme de l'ongine de l'idée de l'espace. Ici encore distinguez l'ordre d'acquisition de nos idées et leur ordre logique. Dans l'ordre logique des idées , l'idée d'une succession quelconque d'événements présuppose celle du temps ; il ne peut y avoir de succession qu'à la condition d'une durée continue aux difierents points de laquelle soient attachés les divers nombres de la succession. Otez donc la continuité du temps, vous ôtez la possibilité de la succession des événements ; comme étant 6tée la continuité de l'espce , est nécessairement abolie la possibilité de la juxtaposition et de la coexistence des corps. Mais dans l'ordre chronologique, c'est au contraire l'idée d'une succession d'événements qui précède l'idée du temps qui les renferme. Je ne veux pas dire , pour le temps comme pour l'espace , que nous ayons une idée claire , complète , achevée d'une succession , et qu'ensuite arrive dans l'entendement l'idée d'un temps qui renferme cette succession ; je dis seulement qu'il faut bien que nous ayons d'abord la perception de quelques événements, pour que nous concevions que ces événements sont dans un temps. Le temps est le lieu des événements , comme l'espace est celui des corps ; qui n'aurait l'idée d'aucun événement, n'aurait l'idée d'aucun temps. Si donc la condition logique de l'idée de succession est dans l'idée de temps , la condition chronologique de l'idée de temps est dans l'idée de succession.
Nous voilà, messieurs, arrivés à ce résultat, que l'idée de succession est Foccasion , l'antécédent chronologique de la conception nécessaire du temps. Or toute idée de succession est incontestablement une acquisition de l'expérience ; reste à savoir de quelle expérience. Est-ce l'expérience intérieure ou extérieure? celle des sens ou celle des opérations de l'àme? La première succession nous est-elle donnée dans le spectacle des événements extérieurs , ou dans la conscience des événements qui se passent en nous?
Prenez une succession d'événements extérieurs; pour que ces événements se succèdent , il faut qu'il y
œURS DE L^HISTOIRE
ail un premier, un second, un troisième événement, etc. Mais , si quand vous voyez le second événement , vous ne vous souveniez pas du premier , il n'y aurait pas de second, il n'y aurait pas de succession pour vous ; vous vous arrêteriez toujours à un premier qui n'aurait pas même pour vous le caractère de premier, puisqu'il n'y aurait pas de second. L'intervention de la mémoire est donc nécessaire pour concevoir une succession quelconque. Or la mémoire n'a pour objet rien d'extérieur ; elle ne se rapporte point aux choses, mais à nous ; nous ne nous souvenons que de nous-mêmes. Quand on dit : Nous nous souvenons d'une personne , nous nous souvenons d'un lieu , cela ne veut pas dire autre chose sinon , nous nous souvenons d'avoir été voyant tel lieu , nous nous souvenons d'avoir été voyant ou entendant telle personne. Il n'y a mémoire que de nousmêmes , car il n'y a mémoire qu'à cette condition qu'il y ait eu conscience. Si donc la conscience est la condition de la mémoire , comme la mémoire est la condition de l'idée de succession , il suit que la première succession nous est donnée en nous-mêmes , dans la conscience , dans les objets et les phénomènes propres de la conscience , dans nos pensées, dans nos idées. Mais si la première succession qui nous est donnée est celle de nos idées , comme à toute succession est attachée nécessairement la conception du temps, il suit encore que la première idée que nous ayons du temps est celle du temps dans lequel nous sommes ; et de même que la première succession est pour nous la succession de nos idées , de même la première durée est pour nous notre propre durée ; la succession des événements extérieurs et la durée dans laquelle s'accomplissent ces événements, ne nous sont connues qu'après. Je ne dis pas que la succession des événements extérieurs ne soit qu'une induction de la succession de nos idées; je ne dis pas non plus que la durée extérieure ne soit qu'une induction de notre durée personnelle ; mais je dis que nous ne pouvons avoir l'idée ni d'une succession ni d'une durée extérieure , qu'après avoir eu la conscience et la mémoire de quelques phénomènes intérieurs , et par conséquent la conception de notre durée propre. Ainsi , en résumé, la première durée qui nous est donnée , c'est la nôtre, parce que la première succession qui nous est donnée, c'est la succession de nos idées.
Une analyse approfondie peut aller plus loin encore; il y a une foule d'idées, de phénomènes sous les yeux de la conscience ; rechercher quelle est la première succession qui nous est donnée , c'est rechercher quelles sont nos premiè/es idées , les premiers phénomènes qui tombent sous la conscience , et qui forment la première succession. Or il est évident que pour les sensations, elles ne sont des phénomènes de conscience que soiis cette condition, quenous y fassions attention. Mille
et mille impressions peavent assaillir ma semîMiié: si je n'y donne pas mon attention , je n*en ai pa* conscience. Il en est de même de beaucoup de penséet qui , si mon attention est dirigée atllears , n'aiiiiui pas à ma conscience, et s'évanouissent en rérerâ. La condition essentielle de la conscieDce, c^est Tatt» lion ; le phénomène interne le plus intime à h csiscience est donc l'attention , et la série des actes d*s< tention est nécessairement la première succesMOfa nous soit donnée. Or qu'est-ce que l'attention? L'aileilion , ce n'est pas une réaction des organes eamn l'impression reçue ; ce n'est pas moins qoe la vdooi^ d'elle-même; car nul n'est attentif qui ne veot féire; et l'attention se résout finalement dans la Tolooif. Ainsi , le premier acte d'attention est un acte rob»taire , le premier événement dont nous ajons cosscience est une volition , et la volonté est le fond même de la conscience. La première succession est donc celte de nos actes volontaires ; l'élément de succenion c'ed la volition. Or la succession mesure le temps, eoone le corps mesure l'espace ; d'où il suit que la prenièn succession étant celle des actes volontaires , la voloa^ est la mesure primitive du temps ; et cette mesore a cela d'excellent , qu'elle est égale à elle-méaie , car tout diffère dans la conscience , sensations et pensées. tandis que les actes de l'attention , éunt éminemmesi simples , sont essentiellement similaires.
Telle est la théorie de la mesure primitive et é^ du temps , telle que nous la devons à M. de Bilan , et vous pouvez la lire exprimée avec une parfaite ori^ nalité d'analyse et de style dans les leçons de M. Rojtr- Collard (i). M. de Biran répétait sans cesse que l'élément de la durée , c'est la volonté; et , pour passer de notre durée à hi durée extérieure * de b snceenion de nos actes à la succession des événements , de b mtwtt primitive et égale du temps pour nous , à la mesore ultérieure et plus ou moins uniforme du temps hm de nous , M. de Biran s'appuyait sur un pbénonèae de la volonté à double face, qui regarde i la fois le monde extérieur et le monde intérieur. Sekm M. de Biran , le type du sentiment de la volonté est dans le sentiment de l'effort. Je fais effort pour mouToir mon bras , et je le remue ; je fais effort pour marcher , et je marche. L'effort est un rapport à deux termes. L'on est interne, savoir: la. volonté, l'acte de Toknitè; l'autre est extérieur, savoir : le mouvement du bras, ou le pas que j'ai opéré , lequel a sa cause et sa raesare dans le mouvement intérieur de la volonté. Or l'instant n'est pas autre chose en lui-même que l'acte le plus simple de la volonté. 11 est d'abord tout intérieur, puis il passe au dehors , dans le mouvement extériesr produit par le nisus , ou l'effort , mouvement qui ré-
(1) Œuvres do Reid, l. IV, p. 555.
DE LA PHILOSOPHIE
flécbil celai de la voionié , et devient ia mesure de Uhw les iBoavennenU eitérieurs sabséquenU , comme ia volonté est b mesure primitive et indécomposable du premier mouvement qu'elle produit.
Sans (M^ndre sur moi ni Thonneur ni la responsabilité de toutes les parties de cette théorie ^ je me hàie d'arriver à celle de Locke. Le mérite de Locke est d'avoir établi que Tidée du temps , de la durée « de Tétemité nous est suggérée par Tidée d'une succession quelconque d'événements, et que celte succession n'est pas prise dans le monde extérieur , mais dans le monde de la conscience. Voyez au livre II les chap. xiv, xv, xvi. Par exemple, chap. xiv, S 2 : c L'idée que nous avons de la durée nous vient c de la réflexion que nous faisons sur la suite des idées f qui se succèdent dans notre esprit. > Ibid. § 6 : c L'idée de la succession ne vous vient pas du mouf venieiit. » Et § 12 : c La suite de nos idées est la c mesure des autres successions. > Sans doute l'analyse de Locke ne va pas assez loin ; elle ne détermine pas dans quelle succession particulière d^dées nous est donnée la première succession , la première durée. Et quand on dirait que Locke , faisant venir l'idée de la durée de la réflexion , la fait venir par conséquent du sentîmentdesopérationsdel'àme, comme, selon Locke, les opérations de l'àme ne sont pas lotîtes actives et volonuires , il y aurait encore bien loin de sa théorie à eelle que nous avons exposée; mais il faut convenir aussi que l'une a pu frayer la route à l'autre , et que c'est déjà beaucoup d'avoir puisé l'idée du temps à l'inténenr et dans les phénomènes de la réflexion* Là est , messiears, U part du bien ; celle du mal est plus considérable : mais elle tient encore à celle du bien. Locke a va qoe l'idée du temps nous est donnée dans la soc cession , et que la première succession pour nous est nécessairement la succession de nos idées. Jusque-là Loeke ne mérite que des éloges , car il ne donne la soccession de nos idées que comme la condition de l'acquisâlion de l'idée du temps; mais la condition d'une chose est facilement prise pour cette chose elleniéaie,et Locke, après avoir pris l'idée de corps, pure condition de l'idée d'espace , pour l'idée d'espace , prend aussi la condition de l'idée de temps pour cette idée même; il confond la succession avec le temps ; il ne dit plus seulement : La succession de nos idées est la condition de la conception du temps; mais il dit : Le temps n'est rien autre chose que la succession de nés idées. Livre H, chap. xiv, § 4 : c Que la notion
• qoe nous avons de la succession et de la durée
• vienne de cette source , je veux dire de la réflexion f qae nous faisons sur cette suite d'idées que nous < voyons paraître l'une après l'autre dans notre esprit,
• c'est ce qui me semble suivre évidemment de ce que f nous n'avonsaucune perception de la durée qu'en cou-
c sidérant cette suite d'idées qui se succèdent les unes c aux autres dans notre entendement. En effet, dès c que cette succession d'idées vient à cesser, la perc ception que nous avons de la durée cesse aussi, c comme chacun l'éprouve clairement par lui-même c lorsqu'il vient à dormir profondément ; car , qu'il
< dorme une heure , un jour , ou même une année , il
< n'a aucune perception de la durée des choses tandis c qu'il dort ou qu'il ne songe à rien. Cette durée est c alors tout à fait nulle à son égard , et il lui semble f qu'il n'y a aucune différence entre le moment où il c a cessé de penser en s'endormant , et celui où il c commence à penser de nouveau. Et je ne doute pas c qu'un houmie éveillé n'éprouvât la même chose s'il
< lui éuit alors possible de n'avoir qu'une idée c dans l'esprit , sans qu'il lui arrivât aucun changec ment à cette idée , et qu'aucune autre vint lui succ céder. >
Dans tout ce morceau il y a :
I* Gonfunon de deux idées très-distinctes, la durée et la succession ;
â<* Paralogisme évident, car on y explique la dnrée par la succession » laquelle n'est explicable que par la durée. En effet , où se succéderaient les éléments de la succession, sinon dans une durée quelconque? Où y aurait-il succession, c'est-à-dire distance entre les idées, sinon dans l'espace des idées et des esprits, savoir» le temps?
^« De plus, voyez à quels résultats conduit la théorie de Locke. Si la succession n'est plus seulement la mesure du temps, mais le temps lui-même; si la succession des idées n'est plus seulement la condition de la conception du temps , mais cette conception ellemême, il s'ensuit que le temps n'est autre chose que ce que le fait être la succession de nos idées. La succession de nos idées est plus ou moins rapide ; donc le temps est plus ou moins court , non en apparence , mais en réalité; daAs le sommeil absolu, dans la léthargie, toute succession d'idées , toute pensée cesse ; donc alors nous ne durons pas, et non-seulement nous ne durons pas, mais rien n'a duré, car non-seulement notre temps , mais le temps en lui-même n'est que la succession de nos idées. Les idées n'existent que sous les yeux de la conscience ; or il n'y a pas conscience dans la léthargie , dans le sommeil ; par conséquent, il n'y a pas eu de temps ; l'horloge a vainement marché, l'horloge a eu tort ; le soleil, comme l'horloge, aurait dû s'arrêter.
Voilà des résultats bien extravagants , et pourtant ce sont des résultats nécessaires de la conAisionde l'idée de succession et de celle de temps ; et cette confusion est nécessaire elle-même dans le système général de Locke, que toutes nos idées dérivent de deux sources , la sensation et la réflexion. La sensation avait donné l'espace , la réflexion donne le temps ; mais la réflexion ,
M8 œURS VE L'HISTOIRE
c'est-à-dire la conscienee avec la mémoire , n'atteinl que la succession de nos idées, de nos actes volontaires, succession finie et contingente, et non pas le temps nécessaire et illimité dans lequel s'opère cette succession ; Teipérience , soit externe, soit interne, n'atteint que la mesure du temps, non le temps lui-même. Or Locke s'était interdit tonte autre source de connaissance que la sensation et la réflexion ; il fallait donc qu'il réduisit le temps à être explicable par Tune ou par l'autre : il a très-bien vu qu'il n'était pas explicable par la sensation ; et il ne pouvait l'être par la réflexion qu'à la condition de se réduire à la mesure du temps , à la succession. 11 est vrai qu'ainsi Locke détruisait le temps, mais il sauvait son système: c'est au même prix qu'il le sauvera encore sur l'idée de l'infini.
Le temps et l'espace ont pour caractère d'être illimités et infinis. Sans doute l'idée de l'infini s'applique à autre chose encore qu'au temps et à l'espace ; mais puisque nous n'avons traité jusqu'ici que du temps et de l'espace, c'est au temps et à l'espace seulement que nous rapporterons l'idée de l'infini, comme Locke nous en donne l'exemple.
L'espace et le temps sont infinis ; or on peut détacher l'idée d'infini de celles du temps et de l'espace, et la considérer en elle-même, pourvu -que l'on ait toujours présent à la pensée le sujet auquel on l'a empruntée. L'idée de l'infini existe incontestablement dans l'entendement humain , puisqu'il y a incontestablement dans l'entendement humain l'idée d'un temps et d'un espace infinis. L'infini est distinct du fini , et par conséquent de la multiplication du fini par luimême, c'est-à-dire de l'indéfini. Des zéros d'infini ajoutés autant de fois que vous voudrez à eux-mêmes ne feront jamais l'infini. Vous ne tirerez pas plus l'infini du fini, que vous n'avez pu tirer l'espace du corps , et le temps de la succession.
Quant à l'origine de l'idée d'infini , rappelez-vous que si vous n'aviez eu Tidée d'aucun corps et d'aucune succession, vous n'auriez jamais eu l'idée ni du temps ni de l'espace, et qu'en même temps vous ne pouvez avoir l'idée d'un corps et d'une succession , sans avoir l'idée de l'espace et du temps. Or le corps et la succession , c'est le fini ; l'espace et le temps , c'est l'infini. Donc , sans fini , pour vous point d'infini ; mais , en même temps , aussitôt que vous avez l'idée du fini , vous ne pouvez pas ne pas avoir l'idée de l'infini . Rappelezvous encore ici la distinction de Tordre d'acquisition de nos connaissances d'avec leur ordre logique. Dans l'ordre logique, le fini suppose l'infini comme son fondement nécessaire; mais dans l'ordre chronologique, c'est l'idée du fini qui est la condition nécessaire de l'acquisition de l'idée d'infini.
Ce sont là des faits évidents et incontestables; mais Locke a un système ; ce système consiste à n'admettre
d'autre origine à toutes nos idées que la senaaiioB d b réflexion. Or l'idée de fini qui se résout dans ceie de corps et de succession , vient aisémeoi de b seasation ou de la réflexion ; mais l'idée d'infini , qui i^ se résout ni dans l'idée de corps ni dans celle de saccession, puisque le temps et l'espace ne sont ni Ta» ni l'autre de ces deux choses, l'idée de Tinfini ne pm venir ni de la sensation ni delà réflexion. Le système k Locke, si l'idée de l'infini subsistait , serait donc fosi : il ne faut donc pas que l'idée de l'infini sobsisAe, et Lseàe l'écarté et l'élude le plus qu'il peut. Il conunenee fa déclarer que c'est une idée fort obscure, tandisqve celle du fini est fort claire et nous Tient aisément dans Tespit (liv. Il ; chap. xvii , § 2). Mais d'abord, obscsre os non , est elle dans l'intelligence ? C'est là la qvcstiss . et c'est votre devoir de philosophe , obccure on boq , si elle est réelle , de l'admettre , sauf à vous à I eclaircir. Et puis, obscure, entendons-nons. Leseni n'atteint que le corps ; la conscience , on la réflexioB, n'atteint que la succession Les objets du sens et de b conscience sont donc le corps et la suecessien , eertà-dire le fini. Aussi rien de plus clair pour le leas et pour la conscience , que le fini ; tandis que Tinfiaiest et doit être très-obscnr pour le sens et pour la csbscience, par ce motif très-simple, que l'inini a^ea l'objet ni du sens ni delà conscience, mais de la raim seule. Si donc c'est avec les sens ou la conscience fK vous abordez l'infini, il vous est nécessairement obtciir et même inaccessible; si c'estavec la raison, riendepbn clair jusque-là que c'est alors le fini qui s'obscurcit àva yeux et vous échappe. Et voilà comment l'empirisaie, qui s'appuie exclusivement sur l'expérience interne os externe , et tout naturellement conduit à nier rinfiai, tandis que l'idéalisme, qui s'appuie exclusivement nr la raison, conçoit très-bien l'infini, mais a irès-graBdpeine à admettre le fini, qui n'est pas son objet prspre. Après s'être un peu moqué de l'idée de l'infini coouae obscure, Locke objecte encore qu'elle est purement oégative, etqu'ellen'a rien de positif. Liv. II, chap. vsn. § 15 : c Nous n'avons point d'idée positive de l'infiai. > § 16 : t Nous n*avons point d'idée positive d^une dorée c infinie. » § 18 : c Nous n'avons point d'idée positive c d'un espace infini. > C'est de là que vient cetic accusation tant répétée depuis contre les conceptions de la raison, qu'elles ne sont point positives. Mais d'abord, remarquez qu'il n'y a pas plus d'idée de aucceisioa sans l'idée de lemps , que l'idée de temps sans l'idée préalable de succession , et pas plus d'idée de corps sans l'idée d'espace, que l'idée d'espace sans Tidée préalable de corps , c'est-à-dire qu'il n'y a pas plus d'idée de fini sans l'idée d'infini, qu'il n'y a d'idée d'infini taa* l'idée préalable de fini ; d'où il soit qu'à la rigueur cet idées se supposent, et, si l'on veut, se limitent réciproquement; par conséquent, l'idée d'infini n'est pas plot
iié^aiivede ceUe du fai , qye l'idée du Soi n'est nég»- Livedecelletl'înfini ; elles sont DégaiWesao même titre, ou elles S0Q4 lootes deux positives, car ce sont deux afllirnuitions simultanées, et toute affirmation donne une idée positive. Ou bien entend-on par positif ce qui tombe soiis Texpérience , externe ou interne , et négatif ce qui n'y tombe pas? Alors, je conviens que Tidée de corps et de succession, savoir , Tidée de fini, tombe seule sous Texpérience, sous la sensation et la conscience, et qu'elle seule est positive ; et que Fidée de temps et d'espace, savoir, Tidée d'infini , ne tombant que sous la raison , est purement négative. Mais il faut soutenir, à ce compte, que toutes les conceptions rationnelles , et par exemple celles de la géométrie et de la morale , sont aussi purement négatives et n'ont rien de positif. Ou si on entend par positif tout ce qui n'est pas abstrait , tout ce qui est réel , tout ce qui tombe sous la prise immédiate et directe de quelqu'une de nos facultés , il faut accorder que l'idée d'infini , de temps et d'espace est aussi positive que celle de fini , de succession et de corps , puisqu'elle tombe sous la. raison, faculté tout aussi réelle et tout aussi positive que les sens et la conscience , quoique ses objets propres ne soient pas des objets d'expérience.
Enfin, obligé de s'expliquer catégoriquement, après bien des contradictions, car Locke parle souvent ailleurs , et ici , de l'infinité de Dieu (liv. II, cbap. xvii, S I ) , et même de Finfinilé du temps et de l'espace (ibid,, Sj 4 et 5), il termine par résoudre l'infini dans le nombre (ibid,, § 9) : t Le nombre nous donne la plus < nette idée de l'infinité. — Mais de toutes les idées qui nous fournissent l'idée de l'infinité , telle que nous sommes capables de l'avoir, il n'y en a aucune qui nous en donne une idée plus nelte et plus distincte que celle du nombre , comme nous l'avons déjà remarqué ; car lors inéme que l'esprit applique l'idée de l'infinité à l'espace et à la dorée, il se sert d'idées de nombre répétées, comme de millions de lieues ou d'années, qui sont aount d'idées distinctes que le nombre empêche de tomber dans un confus entassement où l'esprit ne saurait éviter de se perdre. > Mais , messieurs , qu'est-ce que le nombre? C'est, en dernière analyse , tel ou tel nombre , car tout nombre est un nombre déterminé ; donc c'est un nombre fini quel qu'il soit. Élevez le chiffre tant qu'il vous plaira , le nombre , comme nombre, n'est qu'un nombre particulier , un élément de succession , et par conséquent on élément fini. Le nombre est le père de h succession , non de la dorée ; le nombre et la succession mesurent le temps , mais ne l'égalent et ne le constituent point. La réduction de l'infini au nombre est donc la réduction du temps infini àsamesureindéfinie, c'est-à-dire finie, comme pour l'espace la réduction del'espaceau corpsest la réduction de
DE LA PHILOSWHIE. M9
rinfioî au fini. Or , réduire l'nifini an fini , c'est le dé^
truire ; c'est détruire la croyance du genre humain, mais, encore une fois, c'est sauver le système de Loeke. E» effet , l'infini ne peut entrer ni par la conscience ni par le sens , mais le fini y entre à merveille ; il y entre seul : donc il n'y a pas autre chose et dans l'entende-» ment et dans la nature ; et l'idée d'infini n'est qu'une idée vague et obscure , toute négative , qui se r^oul , réduite à sa juste valeur, dans le nombre et ki succession.» Examinons la théorie de l'identité personnelle dans le système de Locke , comme nous avons fait celle de l'infini , du temps et de l'espace.
L'idée de l'ideniité personnelle estroUe ou n'esl-ells pas dans l'entendement humain? Que chacun de vous fasse la réponse : y a-t-il quelqu'un de vons qui doute de son identité personnelle, qui doute qu'il est le même aujourd'hui qu'il était hier et qu'il sera demain I Si nul ne doute de son identité personnelle , reste è savoir seulement quelle est l'origine de cette idée.
Messieurs, je suppose qu'aucun de vous ne pensai et n'eût la conscience d'aucune pensée , nul de vous ne saurait qu'il est. Cherchez si , dans l'absence de toute pensée et de toute conscience , vous pourriez avoir aucune idée de votre existence, et par conséquent de votre existence une et identique? Au contraire, pouvez-vous avoir conscience d'une seule opération de votre esprit, sans qu'à l'instant même vous ne croyiez irrésistiblement à votre existence? Non , messieurs. Dans tout acte de conscience est la conscience d'une opération quelconque , d'un phénomène quelconque , pensée, volition, sensation, et en même temps la conception de notre existence ; et lorsque la mémoire arrive à la suite de la conscience , le phénomène quelconque qui était tout à l'heure sous l'œil de la conscience tombe sous celui de la mémoire , avec cette conviction implicite que le même être, le même moi , qui était le sujet du phénomène dont j'avais conscience , est encore et est le même que la mémoire me rappelle. Et faites bien attention que les seuls objets directs de ki mémoire et de la conscience sont les phénomènes présents et passés ; seulement la com science et la mémoire ne peuvent atteindre ces phéno^ mènes sans que la raison ne me suggère la conviction irrésistible de mon existence persoimelle , une et identique.
Maintenant , si vous distinguez encore ici les deux ordres que je vous ai rappelés plusieurs fois , l'ordre logique et l'ordre chronologique de la connaissance , il est évident que dans l'ordre de la nature et de la raison ce ne sont pas la conscience et la mémoire , avec leurs actes, qui sont le fondement de l'identité personnelle, et que c'est au contraire l'identité personnelle , l'existence continue de Têtre , qui est le fondement de b conscience ei de la mémoire , et de leur continuité.*
œURS DE L'HISTOBIE
Otez féCre , plus de phénomènes , et cet phénomènes u^arrivenl plus à la conscience et à la mémoire ; ainsi , ilans Tordre de la nature et de la raison , c^est la conscience et la mémoire qui préAipposent Tidentité personnelle ; mais il n*en est pas ainsi dans Tordre chronologique ; et , si dans cet ordre nous ne pouvons avoir la conscience et la mémoire d*un phénomène quelconque sans qu'à Tinstant même nous nayons la conviction rationnelle de notre existence identique, cependant il faut , pour que nous ayons cette conception de notre identilé , qu'il y ait eu quelque acte de la conscience et de la mémoire. Sans doute Tacte de la mémoire et de la conscience n'est pas c4)nsommé, que déjà nous est donnée la conception de notre identité personnelle ; mais un acte quelconque de mémoire et de conscience doit avoir eu lieu , pour que la conception de notre identité ait lieu à son tour. Dans cette mesure , je dis qu*une opération , une acquisition quelconque de la mémoire et de la conscience est la condition chronologique nécessaire de la conception de notre identité personnelle.
L'analyse peut élever sur les phénomènes de conscience et de mémoire , qui nous suggèrent Tidée de notre identilé personnelle , le même problème qu'elle a déjà élevé sur les phénomènes de conscience qui nous suggèrent Tidée de temps : elle peut rechercher quels sont, parmi les phénomènes nombreux dont nous avons b conscience et la mémoire , ceux à Toccasion desquels nous acquérons d'abord la conviction de notre existence. Au fond , c'est rechercher quelles sont les conditions de la mémoire et de la conscience. Or, nous Tavons vu , la condition de la mémoire , c'est la conscience. Reste donc à savoir quelle est la condition de la conscience. Mais nous Tavons vu encore , Ja condition de la conscience , c'est l'attention , et la condition de l'attention, c'est la volonté. C'est donc la volonté attestée par la conscience qui nous suggère la conviction de notre existence , et c'est la continuité de la volonté , attestée par la mémoire , qui nous suggère k conviction de notre identité personnelle. C'est encore à M. de Biran que je renvoie l'honneur et la responsabilité de cette théorie.
Reconnaissons maintenant celle de Locke. Locke a très-bien vu (liv. 11 , chap. xxvn , § 9) que là où il n'y a pas de conscience, (et , comme on Ta très-bien remarqué , Locke aurait dû ajouter la mémoire à la conscience); là, dis je, où il n'y a ni mémoire ni conscience , il ne peut y avoir pour nous aucune idée de notre identilé personnelle , et que le signe , le caractère et la mesure de la personnalité, c'est la conscience. Je ne saurais trop rendre hommage à cette partie de la théorie de Locke. Elle atteint et met en lumière le vrai signe , le vrai caractère , la vraie mesure de la personnalité ; mais autre chose est le
signe, autre chose la chose sîgnîAée ; antre cbose e« la mesure, autre chose la chose mesurée; sain chose est le caractère éminent et fondamental du bm et de Tidenlité personnelle , autre chose est eeue idotité elle-même. Ici , comme pour Tinfini, comme poo le temps , comme pour Tespace , Locke a confonds h condition d'une idée avec celte idée même; il a cotfondu Tidenlité avec la conscience et la mémoire qâ la représentent , et qui en suggèrent Tidée. Ut. H, chap. xxvii, § 9 : c Puisque la conscience aiccompagee
< toujours la pensée, et que c'est là ce qui faîKpe f chacun est ce qu'il nomme soi-mènne , c'est stsn c en cela seul que consiste l'identité peisonndk... c Et aussi loin que cette conscience peut s'étendre c sur les actions ou les pensées déjà passées, sdk c loin s'étend Tidentité de cette personne; le soi ^ c présentement le même quil était alors, et cette
< action passée a été faite par le même être qui se ta c représente actuellement par la réflexion. §$ iO : c La c conscience fait Tidentité personnelle. • % I6:(L2 c conscience fait la même personne. » | 17 : i L'ic demi lé personnelle dépend de la conscience, i § S3 : c La conscience seule conaitue ridentiié perc sonnelle. » Or la confusion de la conscience et de Tidentité personnelle détruit Tidenlité personnelle, comme la confusion du nombre et de Tinfini démit Tinfini , comme la confusion de la succession et do temps détruit le temps , comme la confusion du eorpi et de Tespace détruit Tespace. En effet , si Ttdeotiié personnelle est tout entière dans la conscience , là ci il y a affaiblissement ou abolition de la conscience, il devrait y avoir affaiblissement ou abolition de Tidentiié personnelle ; le sommeil absolu , la léthargie qui est une espèce de sommeil , la rêverie, Tîvresse, la passion, qui souvent abolissent la conscience, et par conséquent la mémoire , devraient aussi abolir nonseulement le sentiment de l'existence , mais Teiittence elle-même, il n'est pas besoin de suivre toutes fei conséquences de cette théorie. 11 est évident que si h mémoire et la conscience ne mesurent pas setilemeac l'existence à nos yeux, mais la constituent , celui qui a oublié qu'il a fait une chose ne Ta pas faite réellement ; celui qui a mal mesuré par la mémoire le temps de son existence a moins existé réellement. Alors p)oi d'imputation morale, plus d'action juridique. Is homme ne se souvient plus d'avoir fait telle ou telle chose, donc il ne peut être mis en jugement pour Tavuir faite ; car il a cessé d'être le même. Le meurtrier ne peiu plus porter la peine de son crime , si , par un bienfail du hasard , il en a perdu le souvenir.
En résumé , nul doute que la personnalité n'ait pour signe éminent la volonté et les opérations dont nous avons conscience et mémoire , et que si nous n'avioss ni conscience ni mémoire d'aucune opération et d'as-
cun acie ToloDlaire , jamais nous n*aiirions Fidée de noire identité penonneile; mais une fois cette idée introduite dans Tintelligence par la conscience et la mémoire , elle y persiste indépendamment de la mémoire des actes qui Font introduite. Nul doute que ce qui déclare et mesure la personnalité et Timputabilité morale de nos actes, c'est la conscience de la Tolonté libre qui les a produits ; mais ces actes une fois accomplis par nous avec conscience et volonté, leur souvenir peut s'affaiblir ou même s'évanouir enlièrement , et la responsabilité ainsi que la personnalité rester tout entière. Ce n'est donc pas la conscience et la mémoire qui constituent notre identité personnelle. De plus , non-seulement la conscience et la mémoire ne constituent pas l'identité personnelle, mais l'identité personnelle n'est pas même l'objet de la conscience et de la mémoire ; nul de nous n'a conscience de sa propre nature , sans quoi les abîmes de l'exiatence seraient faciles à sonder, les mystères de l'àme nous seraient parfaitement connus; nous apercevrions l'âme comme nous apercevons un phénomène quelconque de la conscience que nous atteignons directement, une sensation, une volition, une pensée. De fait , il n'en va pas ainsi , parce que l'existence personnelle , l'être que nous sommes , ne tombe pas sons les yeux de la conscience et de la mémoire ; il n'y tombe que les opérations par lesquelles cet être se manifeste. Ces opérations sont les objets propres de la conscience et de la mémoire ; l'identité personnelle est une conviction de la raison. Mais toutes ces distinctions ne pouvaient trouver leur place dans la tbéorie de Locke. La prétention de cette théorie est de tirer toutes les idées de la sensation et de la réflexion ; or elle ne peut faire venir l'identité personnelle de la sensation, il faut donc qu'elle la fasse venir de la réflexion , c'estji-dire qu'elle en fasse un objet de la mémoire et de la conscience; c'est-à-dire qu'elle détruise l'existence personnelle en la confondant avec les phénomènes qui la manifestent , et qui sans elle seraient impossibles. Il ne nous reste plus à examiner, dans cette leçon, que la théorie de la substance. Et d'abord ne vous effrayez pas plus de l'idée de la substance que de celle de rinfini. L'infini est le caractère du temps et de l'espace ; de même l'idée et le mol de substance sont la généralisation du fait dont je viens de vous entretenir. I^ conscience vous atteste, avec la mémoire, une opération ou plusieurs opérations successives , et en même temps la raison vous suggère la croyance à votre existence personnelle. Or votre existence personnelle, l'être que vous êtes et que la raison vous révèle , qu'est-ce relativement aux opérations que vous attestent la conscience et la mémoire? Le sujet de ces opérations , et ces opérations en sont les caractères , 1<^» signes, les attributs. Ces opérations varient , et
elles se renouvellent; elles sont des accidents. Au contraire, votre existence personnelle subsiste toujours la même ; vous êtes aujourd'hui le même que vous étiez hier et que vous serez demain, dans la diversité perpétuelle de vos actes. L'identité personnelle , c'est l'unité de votre être opposée à la pluralité de la conscience et de la mémoire ; or l'être un et identique , opposé aux accidents variables , aux phénomènes transitoires , c*est la substance.
Voilà pour la substance personnelle ; il en est ainsi de la substance extérieure que je ne veux pas encore appeler substance matérielle. Le tact vous donne l'idée de solide; la vue et les autres sens vous donnent l'idée des autres qualités premières ou secondes. Mais quoi ! est-ce qu'il n'y a que ces qualités ? Est-ce qu'en même temps que les sens vous donnent le solide , la couleur, la figure , la mollesse , la rudesse, etc., vous ne croyez pas que ce ne sont pas là des qualités en l'air, mais bien des qualités de quelque chose qui est réellement , et qui , parce qu'il est , est solide , dur, mou , a une couleur, une figure, etc ? Vous n'auriez pas l'idée de ce quelque chose , si les sens ne vous don* uaient l'idée de ces qualités ; mais vous ne pouvez avoir l'idée de ces qualités sans l'idée de ce quelque chosed'existant ; c'est là la croyance universelle , laquelle implique la distinction des qualités et du sujet de ces qualités, la distinction des accidents et de la sub* stance.
Attributs, accidents, phénomènes; être, substance, sujet, ce sont des généralisations puisées à la source des deux faits incontestables de la croyance à mon existence personnelle et de la croyance à l'existence du monde extérieur. Maintenant , tout ce qui a été dit du corps et de l'espace , de la succession et du temps , du fini et de l'infini « de la conscience et de l'identité personnelle , toal cela doit être dit de l'atiribut et du sujet, des qua* lités et de ki substance, des phénomènes et de l'être. Si nous cherchons l'origine de l'idée de phénomène , de qualité , d'attribut , elle nous est donnée par les sens s'il s'agit d'un attribut de la substance extérieure ; par la conscience , s'il s'agit d'un attribut de l'àme. Quant à la substance, qu'elle soit matérielle on spirituelle , elle ne nous est donnée ni par les sens ni par la conscience ; c'est une révélation de la raison dans l'exercice des sens et de la conscience , comme l'espace, le temps, l'infini, l'identité personnelle nous sont révélés par la raison dans lexercice de la sensibilité , de la conscience et de la mémoire. Enfin , comme le corps, la succession, le fini, la variété, présupposent logiquement l'espace , le temps, l'infini et l'unité , de même , dans l'ordre de hi raison et de la nature, il est évident que l'attribut et l'accident* présupposent le sujet et la substance. Mais il n'est pas
27t COURS DE L'HISTOIRE
BBoins évîdenl que, dans Tordre d^âcqoisition de nos idées, ridée d'attribut el d*âccidenl est la condition nécessaire pour arriver k celle de substance et de sojet, comme dans ce même ordre l'idée de corps « de succession , de nombre , de variété , est la condition de ridée d'espace , de temps, d'infini et d*identité. Reste i voir quelle place Tidée de la substance occupe dans le système de Locke.
f J'avoue , dîUl , liv. I*', chap. m, § 18 , qu'il y a une autre idée qu'il serait généralemeut avantageux aux hommes d'avoir, parce que c'est le sujet général de leurs discours , où ils font entrer cette idée comme s'ils la connaissaient effectivement ; je veux parler de l'idée de la subsUnce , que nous n'avons ni ne pouvons avoir par voie de sensation ou de réflexion. > Donc systématiquement Locke n'admet pas ridée de substance. Sans doute on peut citer bien des passages où il l'admet implicitement , mais ouvertement il U repousse ; ici , comme c de peu d'uc sage en philosophie, i livre 11, chap. xiii, § 49; là, comme obscure, livre II, chapitre xxin, § 4 : < Nous 4 n'avons aucune idée claire de la substance en gêné- 1 rai. t Mais ôtez à la substance ce caractère d'abstraction et de généralité, rendez-la à sa réalité ; la subsUnce alors c'est moi, c'est le corps. Quoi! la substance est de peu d'usage en philosophie , c'est-àdire que la croyance à mon identité personnelle , que la croyance au monde extérieur joue un petit rôle dans mon entendement et dans la vie humaine? Sans doute, aux yeux des sens comme aux yeux de la conscience , toute substance est obscure ; car nulle substance , ni la substance matérielle ni la substance spirituelle , n'est l'objet propre du sens et de la conscience ; mais elle n'est pas olMCure , encore une fois , aux yeux de la raison qui a ses objets propres, qu'elle nous révèle avec la même évidence que la conscience et le sens nous attestent les leurs. Cependant Locke repousse partout l'idée de substance ; et , quand il s'en explique officiellement, il la résout dans la collection *des idées simples de sensation ou de réflexion. Liv. II, chap. xxni, SI 5, 4, 6 : c Toutes les idées que nous avons des sub-
stances ne sont autre chose que différentes combl naisoDS d'idées simples... C'est par de telles combinaisons d'idées simples , et non par autre chose , que nous nous représentons à nous-mêmes des espèces particulières de substances. .. > { 37. Réeafitulatùm. Toutes les îdéesque nousavons des différentes espèces de substances ne sont que des collections d'idées simples , avec la supposition d'un sujet auquel elles appartiennent , et dans lequel elles subsistent , quoi* que nous n'ayons point d'idée claire et distincte de œ sujet. > Et il déchire que nous ne connaissons de Ui matière que b collection de ses qualités , et de l'esprit que la collection de ses opérations. Rien de plus
vrai sous quelque rapport. Il est certain que nous ne connaissons de l'esprit que ce que nous en apprennent ses opérations; que nous ne connaissons de la matière que ce que nous en apprennent ses qualités; comme nous sommes déjà convenus que nous ne connaissons du temps que ce que nous en apprend la succession , de l'espace que ce que nous en apprend le corps , de l'infini que ce que nous en apprend le fini , du moi que ce que nous en apprend la conscience. Le corps est la seule mesure de l'espace , la succession du temps , le fini de l'infini , les opérations de la conscience de notre identité ; de même les attributs et les qualités sont les seuls signes et les seules mesures des substances, soit matérielles, soit spirituelles. Mais de ce que nous ne savons d'une chose quece qu'une autre nous en apprend, il ne suit pas que celle-ci n'est que celle4à , et que la substance n'est que la collection de ses qualités parce que c'est par la seule collection de ses qualités que la substance se manifeste. De là mille extravagances et paralogismes que tout le monde a relevés. Il est évident que la collection dans hquelle on résout la substance est impossible de toutes manières sans la supposition même de la substance. M. Royer<}ollard (4) a parfaitement montré les différentes faces de cette impossibilité. Je n'en veux rappeler qu'une seule. Parmi toutes les conditions auxquelles une collection est possible , en voici une bien incontestable , c'est qu'il y aura quelqu'un , un esprit pour faire cette collection. Des nombres mis au bout les uns des autres ne font pas une addition : l'arithmétique ne se fait pas toute seule , elle suppose et elle exige un arithméticien. Or, messieurs, pensez-y : l'arithméticien nécessaire pour faire l'addition , Locke l'a détruit en niant la substance; l'esprit humain n'est plus, vous n'êtes plus un esprit un et identique , une unité intégrante , capable de faire la somme des différentes quantités dont doit se composer une collection , et il ne reste que des quantités réduites à s'additionner entre elles et à percevoir elles-mêmes les rapports qui les lient. Mais franchissez cette difficulté radicale entre plusieurs autres ; supposez que la collection soit possible sans quelqu'un , sans un esprit qui la lasse ; supposez-la faite , et faite toute seule , que sera-ce que celte collection ? Ce que peut être une collection , une classe , un genre , c'est-à-dire une abstraction , c'està-dire un mot. Voilà donc à quoi vous arrivez définitivement ; et , sans parler de Dieu qui pourtant est aussi une substance , la substance des substances et Pêtre des êtres , voilà donc l'esprit , voilà la matière réduits à des mots. Le scolaslique avait converti bien des collections en substances, bien des mots en entités ; par une exagération en sens contraire , Locke a converti
(1) Œuvres de Reid, t. IV, p. 805.
DE LA PHILOSOPHIE
b subsUnce en collection , et fait des mots de tout les éires ; et cela, messieurs, nécessairement et par la force même de son système. N'admettant que les idées explicables par la sensation ou la réûexion , et ne pouvant expliquer ni par Tune ni par Taolre la substance, il lui fallait bien la nier , la résoudre dans les qualités qu'atteignent aisément la sensation ou la réflexion , et que son système explique et admet. De là Tassimilation systématique des qualités et de la substance , des phénomènes et de Tétre , c'est-à-dire la destruction de Tétre , et par conséquent des êtres. Rien n'existe en soi , ni Dieu ni ce monde, ni vous ni moi-même ; tout se résout en -phénomènes , en abstractions, en mois; et , chose admirable , c'est la peur même de l'abstraction et des entités verbales , c'est le goût mal entendu de la réalité, qui précipitent Locke dans un nominalisme absolu , c'est-à-dire dans un absolu nihilisme.
Dans la prochaine leçon , je poursuivrai Texamen du deuxième livre de V Essai sur VetUendemenlhumain, et TOUS rendrai compte des chapitres qui traitent de ridée de cause et de l'idée du bien et du mal.
DIX-NEUVIÈME LEÇON
Satte de l^ameo dn deuxième IWre de VXssai sur l'entendement àumain. De ridée de cause.— Origine dans la leo- Mtioo. RéfuUtioD. — Origine dans la réflexion et le senlimenl de la volonté. Distinclion de Pidée de cause et du priocipe de causalité. Que le principe de causalité est inexplicable par le seul seniiment de la volonté. — De la vraie foi maliofi du principe de causalité.
Messieubs ,
Le premier tort de Locke sur les idées d'espace, de temps, d'infini , d'identité personnelle et de substance, est un ton de méthode. Au lieu de rechercher et de reconnaître d'abord par une observation impartiale les caractères que ces idées ont actuellement dans l'entendement humain, Locke débute par la question pleine d'obscurités et de périls de l'origine de ces idées. Ensuite , cette question de l'origine des idées de l'espace , du temps , de l'infini , de l'identité personnelle et de la substance , Locke la résout par son système général sur l'origine des idées , qui consiste à n'admettre aucune idée qui ne soil entrée dans l'entendement humain ou par la réflexion ou par la sensalion. Or les idées de l'espace , du temps , de l'infini, de ridentité personnelle et de la substance avec les
COUSI?!. — TOME I.
caractères dont elles soni anjourd'hui incontestablement marquées , sont inexplicables par la sensation el la réflexion , et par conséquent incompatibles avec le système de Locke. 11 ne restait donc à Locke, qu'une ressource, savoir, de mutiler ces idées avec leurs caractères , de manière à les réduire aux dimensions d'autres idées, lesquelles entrent en effet dai^s l'enlen* dément humain par la réflexion ou la sensation, par exemple, les idées de corps, de succession, de nombre, celle des phénomènes directs de la conscience et de la mémoire , et celle des qualités des objets extérieurs et de nos propres qualités. Mais nous croyons avoir démontré que ces dernières idées , qui sont bien assurément la condition de l'acquisition des premières , ne sont pas elles , qu'elles en sont l'antécédent chronologique, mais non pas la raison logique, qu'elles les précèdent , mais qu'elles ne les engendrent ni ne les expliquent. Ainsi les faits défigurés et confondus sauvent le système de Locke ; rétablis et éclaircis, ils le renversent.
Ces observations sont également et particulièrement applicables à la théorie d'une des idées les plus importantes qui soient dans l'entendement humain , de l'idée qui joue le plus grand rôle dans la vie bumaine et dans les livres des philosophes : je veux parler de l'idée de cause. Locke eût sagement fait de commencer par la reconnaître et la décrire exactement, telle qu'elle est aujourd'hui et se manifeste par nos actions et par nos discours. Loin de là , Locke débute par rechercher l'origine de l'idée de cause , et il la rapporte sans bésiter à la sensation. Voici le passage de Locke.
Livre II , chap. xxvi , § i'*^. — De la cause et de l'effet. D'oit nous viennent les idées de cause et d^ effet. c En considérant par le moyen des sens la constante vicissitude des choses, nous ne pouvons nous empêcher d'observer que plusieurs choses particulières, soit qualités ou substance, commencent d'exister, et qu'elles reçoivent leur existence de la juste application ou opération de quelque autre être. Or, c'est par cette observation que nous acquérons les idées de cause et d'effet. Nous désignons ce qui produit quelque idée simple ou complexe par le terme général de cause , et ce qui est produit par celui d'effet. Ainsi , après avoir vu que^ dans la substance que nous appelons cire, la fluidité, qui est une idée simple , qui n'y était pas auparavant, y est constamment produite par l'application d'un certain degré de chaleur, nous donnons à l'idée simple de chaleur le nom de cause , par rapport à la fluidité qui est dans la cire , et celui d'effet à cette fluidité. De même , éprouvant que la substance que nous appelons bois , qui est une certaine collection d'idées simples à laquelle on donne ce
â74 COURS DE
« nom j est réduite par le moyen du feu en une autre I substance qu'on nomme cendre (autre idée comf plexe qui consiste dans une collection d'idées simt pks, entièrement différente de cette idée complexe 4 que nous appelons bois ) , nous considérons le feu par c rapport aux cendres comme une cause , et les cen- < dres comme un effet... > § 2. c Après avoir ainsi c acquis les notions de cause et d'effet par le moyen c de ce que nos sens sont capables de découvrir ( dans les opérations des corps les uns à Tégard des I autres... i
Ceci est positif; Tidée de cause a son origine dans la sensation. Telle est bien la théorie de Locke ; il s'agit de l'examiner. Et d'abord , puisqu'il s'agit de savoir si la sensation nous donne l'idée de cause, il faut avoir soin de ne pas supposer ce qui est en question ; il faut dépouiller la sensation de tout élément étranger et l'interroger toute seule , afin de reconnaître ce qu'elle peut rendre relativement à l'idée de cause.
Je me suppose donc borné exclusivement à la sensation. Cela fait , je prends l'exemple de Locke , celui d^un morceau de cire qui se fond , qui entre dans un état de fluidité par le contact du feu. Or, qu'y a-t-il là pour les sens auxquels je suis réduit? il y a d'abord deux phénomènes , la cire et le feu , lesquels sont en contact l'un avec l'autre. Voilà ce que les sens m'at^ lestent; ils m'attestent encore dans la cire une modification qui n'y était point auparavant. Tout à l'heure ils me montraient la cire dans un état , maintenant ils me la montrent dans un autre , et cet autre état ils me le montrent en même temps qu'ils me montrent, ou immédiatement après m'avoir montré la présence de l'autre phénomène , savoir, le feu ; c'est-à-dire que les sens me montrent la succession d'un phénomène à un autre phénomène. Les sens me montrent'^ls quelque chose de plus? Je ne le vois pas , et Locke ne le prétend point; car, selon lui, les sens nous donnent l'idée de cause dans l'observation de la constante vicissitude des choses. Or la viciasiiude des choses , c'est bien la succession des phénomènes entre eux ; que cette succession reparaisse souvent, plusieurs fois, constamment même , vous aurez une succession constante ; mais que cette succession soit constante au point même d'être perpétuelle, ou qu'elle soit bornée à un très-petit nombre de cas, le plus ou moins grand nombre de cas n'influe en rien sur la nature de la soccession : la succession n'est jamais qu'elle-même. Ainsi la constante vicissitude des choses se réduit au fond à leur vicissitude , laquelle n'est que leur succession. J'accorde à Locke que les sens me donnent eette successioo , et Locke ne prétend pas qu'ils donnent riefi de pins. La seule question entre nous est donc de savoir si la succession , rare ou constante , de