‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 3)Chapitre 19 sur 71 · MI · texte numérisé non relu

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COURS DE ^HISTOIRE

sur les lois mêmes de reDlendement. Eofin , qaand Locke passe aux associations vicieuses, il aurail dû moDtrer quelle est la racine de ces associations, et quel est le rapport des fausses liaisons aux vraies. On n*a vu que le côté extravagant de Tentendement humain unt qu'on ne s'est pas élcYé à la source , à la raison de Textravagance. Ainsi, par exemple, Locke recommande sans cesse, et bien justement, de rompre dans Fesprit des enfants la liaison habituelle des fantômes et de Tobscurilé. Une analyse plus savante aurait recherché sur qui repose cette association d'idées entre des êtres mystérieux et la nuit, les ténèbres, Tobscurité. On n'a jamais uni dans l'esprit ou dans l'imagination l'idée de fantômes ou de spectres à l'idée du soleil et de la lumière éclatante. Il y a donc là une extravagance assurément , mais une extravagance qui a sa raison, qu'il eût été curieux et utile de rechercher ; il y a là une liaison vicieuse que l'analyse ne peut expliquer complètement qu'en la rapportant à une autre liaison d'idées, naturelle et légitime , pervertie dans le cas particulier. D'ailleurs, je le répète, tout ce chapitre est d'un observateur ingénieux, d'un véritable philosophe ; et nous verrons plus tard que l'association des idées est devenue entre les mains de l'école de Locke un riche sujet d'expériences et de sages leçons, un point fécond qu'elle a particulièrement affectionné et étudié, et sur lequel elle a rendu d'incontestables services à la raison humaine.

Telle est l'analyse exacte et fidèle de ce second livre. Locke a fait sortir de la sensation ou de la réflexion toutes les idées ; il a fait voir leur génération, le jeu de leur développement, les différents caractères généraux sous lesquels on peut les classer, et leur propriété la plus remarquable, la plus utile ou la plus dangereuse : l'idéologie, la psychologie, au moins celle de Locke, est achevée. Il s'agit maintenant de passer aux applications de l'idéologie , à la connaissance des objets et des êtres à l'aide des idées : tel sera le sujet du quatrième liYre. Mais Locke ayant très-bien vu quel est le rapport des mots aux idées, et combien les mots sont une cause féconde d'erreurs pour Tentendement humain , il consacre un troisième livre tout entier à l'examen de la grande question des signes et du langage.

Vous savez que c'est encore là un des points sur lesquels l'école de Locke a été le plus fidèle à son chef; c'est le sujet favori de cette école, et je m'empresse de reconnaître que c'est la question, avec celle de l'association des idées, sur kiquelle elle a le mieux mérité de la philosophie. Je rends hommage a une foule d'idées saines, ingénieuses, et même originales, qui sont répandues et semées dans l'étendue de ce

(1) Lit. III, chap. i, $ 1 el 9.

troisième livre. Locke a va à merreiUe qvelle eu rmtervention nécessaire des signes , des mou , àuu b formation des idées abstraites et générales; quelle e« l'influence des signes et des moto dans les définiiiosf. et par conséquent dans une partie considérable de fa logique : il a vu et signalé les avantages d'an hm système de signes, l'utilité d'une langue bien faîie, k danger d'une mauvaise, les disputes de mouaoxqacto une langue défectueuse réduit trop souvent la pbiksophie, et sur tous ces pointo il a oavert la roate m son école est entrée. S'il n'y a pas été bien loin, ceii lui qui Ta frayée ; s'il a laissé échapper bien des «tbicrvations profondes qui ont été la conquête de ses sse* cesseurs, en revanche il a évité bien des erreurs synèmatiques où ils sont tombés. Ainsi fidèle à sa roétfaoïk, de rechercher beaucoup plus encore l'oripoe des choses que leurs caractères actuels , Locke n'a pas manqué de rechercher, quoique très > brièvement . quelle est l'origine des moto , des signes, du bagage. 11 a reconnu que les matériaux du langage préexistest dans la nature, dans les sons, dans celui de nos orfaiei qui est propre à en former ; mais il a pariaiteaieat compris que , s'il n'y avait pas autre chose qoe des sons , même des sons articulés , il y aurail les naiériaux des signes, il n'y aurait point de signes encore. Il n'y a de signes qu'à une condition, savoir, que l'estendement attache un sens , un sens quelconque à ce son , pour que ce son devienne signe , signe d^nae conception intérieure de l'entendement. « On pest, dk € Locke (i), dresser les perroqueto et plusieurs autres < oiseaux à former des sons articulés et assez distincts; € cependant ces animaux ne sont nullement capables c de langage. Il était donc nécessaire qu'outre les sons c articulés l'homme fàt capable de te servir de cet c sons comme signes de ses conceplion$ tnierûorei. c et de les établir comme autant de marques des 'tàè& c que nous avons dans l'esprit. » D'où il suit i^ qiie les langues ne sont pas filles des sons, c'esl4i-dife des organes et des sens, mais de l'intelligence; â^qae rintelligence n'est pas fille des langues , mais qs*» contraire ce sont les langues qui sont filles de rintelligence ; 5<* que la plupart dej moto ayani , ainsi que la très-bien remarqué Locke , une significaiion art»traire, non-seulement les langues sont filles de Imielligence, mais qu'elles sont même eu grande partie filles de la volonté ; tandis que dans le système qui s prévalu et dans Técole de Locke et dans une école tout opposée , on fait venir l'intelligence du langage, ici, sans trop se demander d'où vient le langage, là, ea le faisant venir de la sensation et du son, sans se douter qu'il y a un abîme entre le son comme son, et le too comme signe, et que ce qui fait le signe c^esi le pouvoir de comprendre, c'est-à-dire l'esprit, l'intelligence. Les sons et les organes qui les perçoiYent et les pro-

luisent sont les conditiont du langage , son principe M rinlelligeoce. Ici, da moins, je peux féliciter Locke le n^avoir pas confondu la condition d'un principe avec ^e principe lui-même : nous verrons que ses successeurs n'ont pas été aussi sages (f).

Je vais maintenant tirer de Tensemble de ce troilième livre et des théories qu'il renferme , un certain nombre de points importants qui me paraissent suspects, ou douteux ou faux : vous en jugerez.

L Locke affirme (t) < que les mots tirent leur pret mière origine d'autres mots qui signifient des idées f sensibles, i c'est-à-dire qu'en dernière analyse tous les mots ont pour racines des mots élémentaires, signes d'idées sensibles.

D'abord, on peut nier la vérité absolue de cette proposition. Je vais vous donner deux mots, et je vous demanderai de les réduire à des mots primitifs qui expriment des idées sensibles. Prenez le mot j€ ou mot. Ce mot , au moins dans toutes les langues qui me sont connues, est irréductible, indécomposable, primitif ; et il n'exprime aucune idée sensible , il ne représente rien que le sens que l'intelligence y attache; c'esl un pur, un vériuble signe , sans nul rapport à aucune idée sensible. Le mot être est exactement dans le même cas ; il est primitif et tout intellectuel. Je ne sache aucune langue où le mot français élrê soit exprimé par un mot correspondant qui représente une idée sensible ; donc il n'est point vrai que toutes les racines du langage soient en dernière analyse des signes d'idées sensibles. De plus, quand cela serait vrai, même absolument, ce qui n'est pas, voici seulement ce qu'il faudrait en conclure. L'bomme est porté d'abord par l'action de toutes ses facultés hors de luinnème et vers le monde extérieur ; ce sont les phénomènes du monde extérieur qui le frappent les premiers; ce sont donc ces phénomènes qui reçoivent les premiers noms ; les premiers signes sont empruntés aux objets sensibles ; ils sont teinu en quelque sorte de leurs couleurs. Lorsque ensuite l'homme, en se repliant sur lui-même, atteint plus ou moins distinctement des phénomènes intellectuels, qu'il avait bien entrevus d'abord, mais confusément ; et lorsqu'il veut exprimer ces nouveaux phénomènes de Tàme et de la pensée , l'analogie le porte à rattacher les signes qu'il cherche aux signes qu'il possède déjà, car l'analogie est la loi de toute langue naissante ou développée : de là les métaphores dans lesquelles l'analyse résout la plupart des signes des idées morales les plus abstraites. Mais il ne s'ensuit pas du tout que l'homme ait voulu marquer par là la génération de ses idées ; et de ce que les signes de certaines idées sont analogues aux signes de certaines

( 1 ) Fragments philosophiques .

{\ Lit. UI, chap. i, % 5.

autres, il faut conclure que les uns ont été faits après les autres et sur les autres, et non pas que )es idées de tous ces signes soient en elles-mêmes identiques ou analogues. C'est pourtant, messieurs, d'après ces analogies purement verbales, et qui, je le répète, ne rendent pas compte de tous les phénomènes du langage, que l'école de Locke , se prévalant des rapports des mots entre eux et du caractère sensible de la plupart des racines, a prétendu que, tous les signes dérivant en dernière analyse de signes sensibles , toutes les idées dérivent également d'idées sensibles. C'est là le fond du grand ouvrage de Horne Tooke, qui, pour la grammaire, a développé avec une fidélité hardie le système déjà clairement indiqué dans le § 5 du chapitre 1®' du Ilh livre de ïEtsai sur Venlendement humain^ système plus ou moins d'accord avec l'intervention nécessaire de l'intelligence dans la formation dn langage que Locke avait lui-même signalée, et avec la puissance de la réflexion distincte de la sensation dans l'acquisition de nos connaissances. < Une autre c chose, dit Locke, qui nous peut rapprocher un peu

< plus de l'origine de toutes nos notions et connais- € sanccs, c'est d'observer combien les mots dont nous c nous servons dépendent des idées sensibles, et c comment ceux qu'on emploie pour signifier des « actions et des notions tout à fait éloignées des sens c tirent leur origine de ces mêmes idées sensibles , c d'où ils sont transférés à des significations plus c abstruses, pour exprimer des idées qui ne tombent

< point sous les sens. Ainsi les mots suivants : tmac giner, comprendre, adhérer, c<meet>oir, iminuer, c dégoûter, trouble, IranquiUUé, etc., sont tous em- « pruntés des opérations sensibles, et appliqués à de c certains modes de penser. Le mot esprit, dans sa c première signification, c'est le souffle; et oelui € à'ange signifie messager» Et je ne doute pas que si c nous pouvions conduire tous les mots jusqu'à leur c source, nous ne trouvassions que, dans toutes les

< langues, les mots qu'on emploie pour signifier des c choses qui ne tombent pas sous les sens ont tiré c leur première origine d'idées sensibles ; d'où nous

< pouvons conjecturer quelle sorte de notions avaient I ceux qui , les premiers , parlèrent ces langues-là ,

< d'où elles leur venaient dans l'esprit, et comment c la nature suggéra inopinément aux hommes l'origine c et le principe de toutes leurs connaissances... >

II. Autre proposition de Locke : c La signification t des mots est parfaitement arbitraire (s). > Moi-même je viens de reconnaître que la plupart des impositions de mots sont arbitraires , et viennent non-seulement de l'intelligence , mais de la volonté. Je crois fermées) LiY. ili, chap. Il, S 8.

COURS DE L-HISTOIIIE

meul qoe la plupart des moU «ont coDventioanek ; mak la qu&fion est de savoir si tous les mots le soot; il s'agit de savoir s'il u'y a absolument pas une seule racine dans le bagage qui emporte avec soi sa signification, qui ait un sens naturel, qui soit le fondement 4es conventions ultérieures au lieu de venir de ces conventions. C'est une grande question que Locke a tranchée d'un seul mot , et que toute son école a regardée comme définitivement résolue : elle ne l'a pas même agitée. En tout cas, lors même que j'accorderais, ce que je ne puis accorder d'une manière absolue , que tous les mois sont arbitraires, je réserverais les lois du rapport des mots entre eus. Une langue n'est pas une simple collection de mots isolés ; c'est le système des rapports de toute espèce de mots entre eux. Ces rapports si divers se ramènent à des rapports invariables, qui constituent le fond de chaque langue, sa grammaire, la partie commune et identique des langues,c'està-direla grammaire générale, laquelle a ses lois , ses lois nécessaires qui dérivent de la nature même de l'esprit humain. Or, chose remarquable, dans le livre sur les mots, qui comprend tout un volume dans la traduction de Coste, LiOcke traite sans cesse des mots , jamais de leurs rapports , jamais de la syntaxe , jamais du fond véritable des langues; il y a une foule de réflexions particulières , ingénieuses , p.s de théorie, pas de vérir table grammaire. C'est l'école de Locke qui a converti les remarques isolées du maître en un système grammatical vrai ou faux , que nous rencontrerons un jour. lU. Mais voici une proposition tout autrement impor^ tante. Locke déclare expressément que ce qu'on appelle général et universel est un ouvrage de l'entendement, et que l'essence réelle n'est pas autre chose que l'essence nominale. Liv. III, chap. m, § 2 : c Ce qu'on c appelle général et universel n'appartient pas à l'exis- € tence réelle des choses , mais c'est un ouvrage de

< l'entendement qu'il fait pour son propre usage , et

< qui se rapporte uniquement aux signes. > Vous le voyez : c'est le fond même du nominalisme. Il importe donc d'examiner, quoique succinctement , cette proposition , qui est devenue dans l'école de Locke un principe incontesté, un préjugé placé au-dessus de la discussion.

J'aperçois un livre , un autre livre, un autre livre encore ; je néglige par l'abstracUon leurs différences de position, de grandeur, de forme, de couleur ; je m'attache à leurs rapports de ressemblance qu'il est inutile d'énumérer, et j'arrive par les procédés connus à l'idée générale de livre, et cette idée générale est exprimée pour moi par le mot livre. Or qu'y a-t-il sous ce mot? Ceci , messieurs, ni plus ni moins : l^* la supposition qu'entre les différents objets placés sous mes yeux il y a , outre les différences qui les séparent , des ressemblances, des qualités communes, sans quoi

aucune généraUsatioa ne setaii poitîble ; i^ b i position qu'il s'est trouvé on esprit capable de i naître ces qualités communes ; 3^ enfin ^ la \ qu'il y a des objets réellement exjsUnts^ des livris réels, sujets de ces qualités communes. Le mot ivre représente tout cela : différents lÎTres existant dais b nature, des qualités communes entre ces diiêmn livres et an esprit capable de réunir ces qualités c««munes et de les élever à leur idée générale, liais ii^ièpendamment de ces livres divers et réeU, de leunqs»lités communes et de l'esprit qui les conçoit , le mot livre exprime-t-il, représente-t-il quelque chose d'eûtant qui ne soit ni tel ni tel livre , mais le livre en »? Non, certes. Donc le mot livre n'est qa'an uoc, on fs mot qui n'a point de type spécial , d'objet réel existai dans la nature ; il est donc ceruin que TesMoce générale du livre se confond avec son essence nooinaie , que l'être du livre n'est qu'un mot , et ici je sms loai à fait de l'avis de Locke et du nominalisme.

Mais n'y a-t-il pas d'autres idées généfales ? Ëxaoinons : j'aperçois un corps, et à l'instant aène mm esprit ne peut pas ne pas supposer qa*îl est daasai certain espace particulier, qui est le lieu de ce corpspviiculier. J'aperçois un autre corps, et mon esprit ne pesi pas ne pas croire que cet autre corps particulier eit aussi dans un espace particulier, et ainsi j'arrive, et j'arrive bientôt, vous l'avex vu, sans avoir besoin <k passer par ime longue suite d'expériences, à Tidée générale de l'espace. Reste à savoir si cette idée géaérale d'espace est exactement la même qne Tidée gésèraie de livre, et si le mot espace ne signifie rien deplm que le mot livre. Consultons l'esprit hninain, et h vérité des faits intérieurs. C'est un fiiît incentestaUe que, lorsque vous parlez du livre en général , asl ik vous n'ajoute à l'idée de livre celle d^une exinesee réelle. Au contraire , je demande si , lorsque vosi parlez de l'espace en général, vous ajoutez ou n'ajooiet pas à cette idée la croyance à la réalité de Tespaoe? Je vous demande s'il en est de l'espace comme du livre ; si vous croyez, par exemple, qu'il n'y a hors de vois que des espaces particuliers, qu'il n'y a pas un espace universel capable d'embrasser tous les corps posiiblei, un espace un et identique à lui-même, dont lesdiSereits espaces particuliers ne sont que des portions a do mesures arbitraires ? Il est ceruin que qaaod voa parlez de l'espace vous avez la conviction qu'il y a hors de vous quelque chose qui est l'eqiace, oomne lorsque vous parlez du temps , vous avez la convidiM qu'il y a hors de vous quelque chose qui eat le temps, lors même que vous ne connaissez ni la nature intégrante du temps ni celle de l'espace. Les différents temps, les différents espaces ne sont pas , messieurs, les éléments constitutifs de l'espace et du temps; le temps et l'espace ne sont pas seulement ponr vous l^

DE LA PHILOSOPHfE.

colleciîon de ces différente temps et de ces différente espaces. Mais tous croyez que l'espace et le temps sont par eoxHSièmes , et qae ce ne sont pas denx ou trois espaces, deux ou trois siècles qui constituent Tespace et le temps ; car tout ce qui est emprunté à Texpérience , soit en matière d'espace, soit en matière de temps, est fini, et le caractère de Tespace, du temps, est pour vous d'être infini , d'être sans commencement et sans fin : le temps se résout dans Téiemité comme Tespace dans l'immensité. En un mot, une croyance invincible de la réalité du temps et de l'espace est attachée pour vous à l'idée générale de temps etd'espace. Voilà ce que croit l'esprit humain ; voilà ce qui est attesté par la conscience. Ici le phénomène est précisément inverse de celui 'que je vous signalais tout à l'heure ; et tandis que l'idée générale de livre ne suppose dans la pensée aucune conviction de l'existence de quelque chose qui soit le livre , ici , au contraire , à l'idée générale de temps et d'espace est attachée la eonvictioo invincible de la réalité de quelque chose qui est Fespace et le temps. Sans aucun doute , le Wûattêpacê est un pur mot comme celui de livre; mais ce mot emporte avec lui la supposition d'une chose , de quelque chose de réel en soi : là , messieurs , est laracîneet la raison du réalisme.

Le noBiiBalîsme pense que les idées générales ne sont que des mote ; le réalisme pense que les idées générales supposent quelque chose de réel : des deux calés , égale vérité , égale erreur. Oui , sans doute , il y a UD très-grand nombre d'idées générales qui sont purement collectives , et qui ne représentent rien autre chose que les qualités communes des objets sans impliquer aucune existence ; et en ce sens le nominalisme a raijMMi. Mais il est certain aussi qu'il y a des idées générales qui impliquent la supposition de l'existence réelle de leur objet : le réalisme s'appuie sur cette base, qui est ioeonteslable. Voici maintenant le tort du nominalisme et du réalisme. La force du réalisme réside dans les idées générales qui impliquent invinciblement l'existence extérieure de leurs objets ; ce sont , vous le savez , les idées générales , universelles et nécessaires; il part de là ; mais dans le cercle de ces idées supérieures il attire et enveloppe les idées qui sont purement collectives et relatives , nées de l'abstraciion et du langage. Ce qu'il avait le droit d'affirmer des unes , il l'aifirme aussi des autres. 11 avait raison sur un point ; il veut avoir raison d'une manière absolue et exclusive : là est son tort. De son côté , le nominalisme, parce qu'il démontre avec évidence qu'il y a beaucoup d*idées générales qui ne sont que des idées collectives, relatives et de purs mote , en conclut que toutes les idées générales ne sont que des idées générales , collectives et relatives, de purs signes. L'un convertit les choses en mots , l'autre convertit les mote en choses.

Tous deux ont raison au point de départ ; tous deux s'égarent dans la conclusion par leurs prétentions excessives et absolues. En général , Técole sensualiste est nominaliste, et l'école idéaliste est réaliste. Encore une fois , des deux côtés , toujours de l'incomplet et de l'exclusif ; moitié vérité et moitié erreur.

IV. Je termine par vous signaler une proposition de Locke , ou plutôt une autre tendance du troisième livre de l'fMat suri entendement Aumatn, qu'il importe de resserrer dans de justes limites. Partout Locke attribue aux mots (i) la plus grande partie de nos erreurs ;. et si vous commentez le maître par les élèves , vous trouverez dans tous les écrivains de l'école de Locke que toutes les disputes sont des disputes de mote ; qu'une science n'est qu'une langue, ce qui est vrai si les idées générales ne sont que des mots , et par conséquent qu'une langue bien faite est une science bien faite. Je m'inscris en faux contre ce qu'il y a d'exagéré dans ces assertions. Nul doute que les mots n'aient une grande influence ; nul doute qu'ils ne soient pour beaucoup dans nos erreurs , et qu'il ne faille s'appliquer à se faire la meilleure langue possible. Qui le conteste? Mais la question est de savoir si toute erreur dérive du langage , et si une science n'est qu'une langue bien faite. Non , messieurs; les causes de nos erreurs sont très-diverses ; elles sont et plus étendues et plus profondes. La légèreté, la présomption, la paresse, la précipitation , l'orgueil , mille et mille causes morales influent sur nos jugemente , indépendamment de leurs signes extérieurs. Â part même toutes ces causes mo* raies, l'entendement humain n'a qu'une puissance limitée ; il est capable de la vérité , et il est capable aussi de l'erreur : les vices du langage peuvent s'ajouter à ces causes naturelles et les aggraver , mais ils ne les constituent pas. Si vous y regardez de près , vous verrez que la plupart des disputes , qui semblent d'abord des disputes de mote , sont au fond des disputes de choses. L'humanité est trop sérieuse pour s'émou* voir et verser souvent le plus pur de son sang pour des querelles verbales. Les guerres ne roulent pas sur des disputes de mote : j'en dis auUnt des autres querelles^ des querelles théologiques et des querelles scientifi* ques dont on méconnaît la profondeur et l'importance quand on les résout en de pures logomachies. Assuré* ment toute science doit rechercher une hingue bien faite ; mais c'est prendre l'effet pour la cause que de supposer qu'il y a des sciences bien faites parce qu'il y a des langues bien faites. Le contraire est vrai; les sciences ont des langues bien faites quand elles sont elles-mêmes bien faites. I^s mathématiques , la physique , la chimie , sont des sciences très-bien faites et elles ont des langues bien faites. Pourquoi, messieurs ?

(t) LIv. III, chip. Il, S 4 ; lit. IV, patsim.

COURS DE L'HISTOHŒ

Parte qae dans les matbématkiaet les idées odI élé prfaileBieni délermioées ; h simplicité , b rigoear el la précisioD des idées ont enfanté et enfantent nécessairement b rigoear, b précision et b simplicité des signes. Il impliqae qoe des idées précises s*expriment dans un bngage confus ; on si dans lenfance d'une bngne il en était ainsi quelque temps , bientôt b précision , b rigueur et b fixité des idées réformeraient le vague et robscuritc du langage. L'excellence des sciences physique et chimique vient évidemment d'expériences bien faites. Les faits ayant été observés avec précision et décrits avec fidélité , le raisonnement a pu s'appuyer sur ces faits avec certitude , et en tirer des conséquences et des applications légitimes. De b est sorti et devait sortir un bon système de signes. Faites b supposition contraire ; supposez des expériences mal faites : plus le raisonnement qui se fondera sur ces fausses données sera sévère , plus il en tirera d'erreurs , plus il donnera ^ Terreur de portée et d'étendue. Supposez que les théories qui résultent de ces expériences imprfattes et vicieuses soient représentées par les signes les plus simples , les plus analogues, les mieux déterminés; qu'importera, messieurs, la bonté des signes , si ce qui est caché sous ce bngage excellent est une chimère ou une erreur ? Prenez la médecine. On se plaint qu'elle soit si peu avancée. Que croyez-vous qu'il faille faire pour la tirer des régions de l'hypothèse et l'élever enfin an rang d'une science? Croyez-vous que ce soit d'abord par une bngue bien faite que vous réformerez b physiologie et la médecine ? ou ne pensez-vous pas que le vrai remède est l'expérience , et avec l'expérience l'emploi sévère du raisonnement? Un bon système de signes viendra de lui-même ensuite ; il ne pourrait venir antérieurement on il viendrait inutilement. Il en est de même de la philosophie. On a répété sans cesse que l'artifice de l'esprit humain est tout entier dans celui du langage , et que la philosophie serait finie le jour où le langage philosophique serait achevé ; et on est parti de là pour arranger une certaine langue philosophique plus ou moins claire , facile , élégante , et on a cru que b philosophie était achevée. Elle ne l'était pas; elle était loin de l'être. Ce préjugé l'a relardée même , en éloignant l'expérience. La science philosophique , comme toute science d'observation et de raisonnement , vit d'observations bien faites et de raisonnements rigoureux. C'est b , et non pas ailleurs , qu'est tout l'avenir de b philosophie.

VINGT ET UNIÈME LEÇON

SOMMàlRE.

Eumen du qaMrième fim de V Essai smr Pettieméemr humain, tor 1j coonaissaiicc. — Qpe la eoDBMUBi seloo Locke^ roole U tor des idées; 9» sar des i4c« t tant que cooformet à leurs objeU. — Qoe U cooforan^ :: la non-conformité des idées arec leurs ol^eis, camtKf'Z demeot du vrai ou du fiini dans la coDnaïasaoee, m'tUf» une simple mélapbore dans Ijocke, mais ooc vérilafalc ih«rie. — Examen de la théorie des idées, 1* par rapport u monde exiérieur, aux qualités secondes, aux quahiéi prmières , au substrahtm de cet qualités , i Pespaee . v temps, etc. ; ft» par rapport aa monde spirtlacl. — Appf i la révélation. Paralogisme de Locke.

Messicubs ,

ÉUnt données toutes les idées qoî aooi dans Totendement humain, leur origine, lenr généralÎM. leur mécanisme et leurs caractères ; élaot danncs Ib signes par lesquels on les exprime, on les répand et on les développe, il s'agit de rechercher ce que Hboane fait de ces idées, quelles connaistanoes il en ûv, quelle est b portée de ces conuaissancen , et qadb sont leurs limites. Tel est le sujet da qualrièae \mt de V Essai sur Ventenâewienl humain : il traite de h connaissance , c'est-à-dire non plus senlemeRt do idées prises en ellesHoiémes , mais par rapport à km objets , par rapport aux êtres ; car b connaissance, à son degré le plus humble comme dans son vol le plu élevé, va jusque-là ; elle atteint évidemment et Dki, et les corps , et nous-mêmes. Or ici ne présente, dà l'entrée , une question préjudicielle. La connaisosa s'étend aux êtres , le fait est incontestable ; mais cmment ce fait a-i-il lieu? Gomment, parli des idées qii sont en lui , l'entendement atteint-il les êtres qnisori hors de lui ? Quel pont y a-t-il entre b faculiê de cmnaître, qui est en nous, et les objeu de b cooni»sance , qui sont hors de nous? LcHTsqne nous fermi arrivés sur l'autre rive , nous aviserons qnelle roM nous devons prendre et jusqu'où nous pcHivons aller; mais d'abord il faut savoir comment se fait le panige. Avant d'entrer dans l'ontologie , il faut savoir conment on va de la psychologie à l'ontologie, quel eitfe fondement , et le fondement légitime de b conaaii' sance. C'est cette question préliminaire que nous inposerons d'abord à Locke.

Le quatrième livre de VËuai sur Veninda^ humain commence par reconnaître que loate ooniaiisance roule sur des idées :

Livre i V. De la cannais$anee. Ghap i^. Dslatt»naissance en général, § i«^ -- < Puisque l'esprit ri

DE LA PHILOSOPHIE

i d'aaire objel de tes pensées et de ses raisomiemeDls c que ses propres idées , qui sont la seule chose qu*il < contemple et qu'il puisse contempler , il est évident i que ce n'est que sur nos idées que roule toute f notre connaissance. >

Or , TOUS l'avez vu , Locke reconnaît , et avec rai son, que les idées en elles-mêmes sont toujours vraies 11 est toujours vrai que nous avons Tidée que nous avons, qui est actuellement sous Toeil de la conscience ; que cette idée soit une chimère, une fée, un centaure, toujours est- il que nous Ta vous, et, sous ce rapport , Tidée ne peut pas être fausse , elle ne peut pas ne pas être vraie , ou plutôt , à la rigueur , elle n'est ni fausse ni vraie. Où peut donc commencer Terreur , et en quoi réside la vérité ? L'une et l'autre évidemment ne réside et ne peut résider que dans cette supposition de l'esprit, que celle idée se rapporte ou ne se rapporte pas à un objet, à tel ou tel objet réellement existant dans la nature. C'est dans ce rappcMt que git la vérité ou l'erreur dans la connaissance hvraaine. Si ce rapport peut être saisi , la connaissaoce humaine est possible ; si ce rapport ne peut pas être saisi, la connaissance humaine est impossible. Maintenant , en supposant que ce rapport soit possible, quel est-il, et en quoi consiste-t-il ? C'est sur ce point qu*il s'agit d'interroger Locke avec précision et sévérité, car c'est là que doit être le fond de la théorie du vrai et du faux dans la connaissance humaine , c'est-àrdire le fond même du quatrième livre que nous avons à examiner.

Dans toute l'étendue de ce quatrième livre , comme à la fin du second , Locke déclare expressément que le vrai oo le faux dans les idées, sur lesquelles roule tonte eoDDaissaiice , consiste dans la supposition d'un rapport entre ces idées et leur objet ; et partout encore il déclare expressément que ce rapport est et ne peut être qn^un rapport de conformité ou de non conformité. L'idée sur laquelle ne tombe, à proprement parler, ni l'erreur ni la vérité, est conforme à son objet, on elle n'y est pas conforme. Si elle y est confamé, la connaissance non-seulement est possible, mais elle est vraie , car elle porte sur une idée vraie , sur une idée conforme à son objet; ou l'idée n'est pas conforme ii son objel , et alors Tidée esl fausse , et la qui en dérive l'est également. C'est, I, ce que l'on trouve d'un bout à l'aulre du q«Urième livre de YEuai $ur rentendemetU humain sur la connaissance ; c'est ce qu'on trouve à chaque pas dans les six derniers chapitres du second livre, où Locke traite des vraies et des fausses idées.

Livre H , chap. ii , § 4. < Toutes les fois que l'esc prit rapporte quelqu'une de ces idées à un objet « qui lui est extérieur , elles peuvent être nommées c vraiea ou lansses, parce que, dans ce rapport,

COUSIN. TOME I

c l'esprit fait une supposition tacite de leur conforc mité avec cet objet, i Liv. IV , ch. IV , § 5. < Il esl évident que l'esprit

< ne connaît pas les choses immédiatement, mais c seulement par l'intervention des idées qu1l en a ; i et , par conséquent , notre connaissance n'est vraie

< qu'autant qu'il y a de la conformité entre nos idées c et leurs objets. •

Ces deux passages sont positifs ; ils réduisent nettement la question du vrai et du faux dans la connaissance à la question de la conformité ou de la non conformité des idées avec leurs objets.

Mais cette nécessité de la conformité d'une idée avec son objet , pour être vraie , est-elle , dans Locke, une véritable théorie philosophique, ou n'est-ce qu'une simple manière de parler, une métaphore plus ou moins heureuse? D'abord, si c'est une métaphore, je demande qu'on me dise quelle est donc la théorie réelle cachée sous celte métaphore, et dans quel endroit de Locke se trouve exprimée une seule fois cette théorie. Nulle part je ne trouve que la métaphore elle-même. Ensuite , si , même dans l'absence complète de toute autre théorie, les dedx passages que je viens de citer ne suffisaient pas pour établir que la nécessité de la conformité de l'idée à son objet, pour constituer la vérité , n'est pas une métaphore , mais une théorie expresse , je pourrais apporter ici une multitude d'autres passages qui ne laissent aucun doute à cet égard. Ainsi , lorsqu'à la fin du second livre , Locke traite des idées comme réelles ou chimériques , comme complètes ou incomplètes , il se fonde sur sa théorie de la conformité ou de la non conformité des idées avec leurs objets.

Liv. II , chap. xxx , § l*'. Leê idées réelUs ion can formes à leurs archétypes. — c Premièrement , par c idées réelles j'entends celles qui ont un fondement c dans la nature , qui sont conformes à des êtres réels,

< à l'existence des choses ou à leurs archétypes ; et c j'appelle idées fantastiques ou chimériques celles f qui n'ont point de fondement dans la nature ni f aucune conformité avec la réalité des choses aux»

< quelles elles se rapportent tacitement comme à leurs

< archétypes. »

Maintenant qu'est-ce qu^une idée complète ou incomplète? Une idée complète sera celle qui sera complètement conforme à son archétype ; une idée incomplète, celle qui n'y sera conforme qu'en partie.

Ilnd.f ch. XXXI, { 1*'. < J'appelle idées complétés I celles qui représentent parfaitement les originaux f d'où l'esprit suppose qu'elles sont tirées, i

Ainsi la théorie des idées complètes ou incomplètes repose sur la théorie des idées réelles et chimériques, laquelle repose sur la théorie des idées vraies ou fausses , laquelle est tout entière dans la théorie de la

COURS DE L^HISTOOIE

coDfomité de Tidée k Tobjel. Ce point eti d'une telle importance , que , pour ôter toute incertitude , je veux encore vous lire un passage où Locke se pose à luimême le problème ; et la manière précise dont il le pose exclut toute ambiguïté dans la solution qu'il en donne.

Liv. IV, ch. IV, § 5. < Quel sera notre critérium , et comment Tesprit , qui n'aperçoit rien que ses propres idées, connaltra-t-il qu'elles conviennent avec les choses elles-mêmes? Quoique cela ne soit pas exempt de difficulté , je crois pourtant qu'il y a deux sortes d'idées dont nous pouvons être assurés « qu'elles sont conformes aux choses... >

§ 4. < Les idé^ simples ont toute la conformité à i quoi elles sont destinées ou que notre état exige ; t car elles nous représentent les choses sous les appac rences qu'elles sont propres à produire en nous. > Et plus bas : i Cette conformité suffit pour nous donner f une connaissance réelle. »

11 est impossible de s'expliquer plus catégoriquement. Ce n'est donc pas une manière de parler , une métaphore jetée en passant ; c'est toute une théorie , tout un système : examinons-le sérieusement.

Voilà donc la vérité et l'erreur, la réalité et la chimère résolues dans la représentation ou la non représentation de l'objet par l'idée , dans la conformité ou la non conformité de l'idée à l'objet. Il y a connaissance à cette condition , et , à cette condition seule , que l'idée représente son objet , lui soit conforme. Mais à quelle condition une idée représente-t-elle son objet , lui est-elle conforme ? A celte condition que cette idée lui ressemble , que cette idée soit avec son objet dans le rapport d'une copie à l'original. Pesez la valeur des mots : la conformité d'une idée à son objet ne peut signifier autre chose , sinon la ressemblance de cette idée , prise comme copie , avec l'objet, pris comme original. C'est bien ce qu'exprime Locke par fe mot d'arcMypes dont il se sert pour désigner les objets des idées. Or , si la conformité de l'idée à l'objet n'est que la ressemblance de la copie avec l'original , avec son archétype , je dis que , dans ce cas , ridée est prise uniquement comme une image. Il faut évidemment que l'idée soit une image pour pouvoir ressembler positivement à quelque chose , pour pouvoir représenter quelque chose. Voilà donc Tidée représentative réduite à une image. Maintenant , regardez-y de près, et vous verrez que toute image implique quelque chose de matériel. Conçoit-on ce que c'est qu'une image de quelque chose d'immatériel ? Toute image est nécessairement sensible et matérielle, ou ce n'est qu'une métaphore , supposition que nous avons écartée. Ainsi , en dernière analyse , dire qu'il y a connaissance si l'idée est conforme à son objet , et qu'aucune connaissance n'est possible qu'à celte con

ditioD, c'est prétendre qu'il n'y a coanaJnraure ^'j cette condition que l'idée d'une chose soU rin^e dr cette chose , c'est^-dire son image maiérMle. 1ms/ la connaissance est donc engagée dan* la qocstûe suivante : Avons-nous des êtres des idées qat noosk» représentent , qui leur ressemblent , qui ea soîesi b images, qui en soient les images matérielles^ oo n'aTâSÉnous pas de pareilles images? Si oui , la oonaaissBoe est possible ; si non , elle est impossible. Or , eo £ûc, la connaissance humaine embrasse et le monde tsitrieur, et l'àme , et Dieu. Si donc la comiaisnaoe é ces objets est possible et réelle, elle ne Test qui b condition précitée, savoir, que nous avons de ret êtres des idées qui leur sont conformes , des idées qm les représentent , qui leur ressembleni , qui eo sais des images, et, encore une fois, des iois^es mai^ rielles. Avons-nous ou n'avons-noos pas de Dieu , de l'àme , du monde extérieur , des idées-îmages, àa images matérielles? teUe est la question. AppUqœMla d'abord au monde extérieur ; c'est là surtost qse b théorie de Locke parait admissible ; voyons qnelle est, sur ce terrain même, sa solidité et sa valeur.

L'idée du monde extérieur , c'est l'idée des ceips. Les corps ne nous sont connus que par lears qaaliiiâ. Ces qualités sont premières ou secondes. On eotead, vous le savez, par les qualités secondes des csrpi celles qui pourraient n'être pas , sans que le car^ cessât d'être ; par exemple , les qualités dont se» acquérons l'idée par le sens de l'odorai , par le sm de l'ouïe, par le sens du goût, par tons lesseai, excepté celui du toucher , incontestablement, et peniêtre aussi celui de la vue . Les qualités premières dei corps sont celles qui nous sont données conaie lei attributs fpndamentaux des corps sans lesquels ks corps n'existeraient pas pour nous. La qnabté frtmière, par excellence, est la solidité qui imp^kpie plus ou moins l'étendue , laquelle implique directement la forme. Nous avons la conviction qse loit corps est solide , étendu , qu'il a des formes. Ns» sommes convaincus encore que les corps ont la pi»priété de causer en nous ces modifications partictlières qu'on appelle la saveur , le son, l'odeur, peatélre même cette modification qu'on appelle la cookur. Locke tombe d'accord de tout cela , et c'est kit qna beaucoup contribué à répandre dans la sdenee ta dîttinction des qualités premières et des qualités seoonéo des corps , qu'il ne s'agit pas ici d'approfondir davantage. Voici maintenant comment il rend compte de l'acquisition des idées des qualités premières et dei qualités secondes.

Livre II, chap. vui , § 11. Costnuia les prtmièra qualités produiserU des idées en nous, — c Ce que Tôt < doit considérer après cela , c'est la manière dont c les corps produisent des idées en nous^ 11 est

DE LA PHILOSOPHIE

< vitîMe , da mom autant que nous pouvons le con c ce?oîr , que c'est uniquement par impulsion. >

§ 12. c 81 donc les objets extérieurs ne s^unissent

< pas immédiatement à Tàme lorsqu'ils y excitent des

< idées , et que cependant nous apercevions ces quac lilés originales dans ceux de ces objets qui vîen-

< nent à tomber sous nos sens , il est visible qu^il doit

< y avoir , dans les objets extérieurs , un certain mou- ( vement qui , agissant sur certaines parties de notre c corps , soit continué , par le moyen des nerfc ou des c esprits animaux , jusqu'au cerveau ou au siège de c nos sensations , pour exciter là , dans notre esprit , f les idées particulières que nous avons de ces pre-

< mières qualités. Ainsi , puisque retendue , la figure, c le nombre et le mouvement des corps qui sont d'une c grosseur propre à frapper nos yeux, peuvent être

< aperçus par la vue, à une certaine distance , il est I évident que certains petits corps imperceptibles f doivent venir de l'objet que nous regardons jus- I qu^aux yeux , et par là communiquer au cerveau I certains mouvements qui produisent en nous les

< idées que nous avons de ces différentes qualités, i $ 45. Qnnmeni le$ iecondes qualités exeiUtU en

nous de» idéei, — < Nous pouvons concevoir par le même moyen comment les idées des secondes qualités soift produites en nous , je veux dire par l'action de quelques paitievles insensibles sur les organes de nos sens. Car il est évident qu'il y a un grand amas de corps dont cbacun est si petit que nous ne pouvons en découvrir , par aucun de nos sens , la grossear , la figure et le mouvement , comme il paraît par les particules de l'air et de l'eau , et par d*autres beaucoup plus déliées que celles de l'air et de feau et qui peut-être le sont beaucoup plus que les particules de l'air ou de l'eau ne le sont en comparaison du poids et de quelque autre grain encore plus gros. Gela étant, nous sommes en droit de supposer que ces sortes de particules, diffé* rentes en mouvement , en figure , en grosseur et en nombre , venant à frapper les différents organes de nos sens, produisent en nous ces différentes sensaMODS que nous causent les couleurs et les odeurs des corps ; qu'une violette , par exemple , produit en nous les idées de la couleur bleuâtre et de la douce odeur de cette fleur, par l'impulsion de ces sortes de particules insensibles, d'une figure et d'une grosseur particulière, qui, diversement agitées, viennent à frapper les organes de la vue et de l'odorat. Car il n'est pas plus difficile de ccmcevoir que Dieu peut attacher de telles idées à des mou* vements avec lesquels elles n'ont aucune ressembbnce , qu'il est difficile de concevoir qu*il a aitacbé ridée de b douleur au mouvement d'un morceau de fer qui divise notre cfaair, auquel mouve-

< ment la douleur ne ressemble en'aucnne manière. >

§ i4. c Ce que je viens de dire des couleurs et des c odeurs peut s'appliquer aussi aux sons , aux saveurs, c et à toutes les autres qualités sensibles... >

Si vous remontez au principe mal démêlé et mai exposé dans Locke , de toute cette théorie , vous trou^ verez qu'elle repose en dernière analyse sur cette supposition , que , comme les corps n'agissent l'un sur l'autre que par le contact, et par conséquent par impulsion , de même l'esprit ne peut être en rapport avec les choses corporelles qu'à cette condition , qu'il y ait contact entre l'esprit et le corps , et , par conséquent , qu'autant qu'il y aura impulsion de l'un sur l'autre. Or, dans les idées sensibles, qui sont involonuires, et où, selon Lodie, l'esprit est passif, l'impulsion doit venir des corps sur l'esprit , et non de l'esprit sur les corps , et le contact ne peut avoir lieu directement , mais indirectement , par le moyen des particules. Ainsi la nécessité du contact entraîne celle de particules qui, émises par les corps, s'introduisent par les organes dans le cerveau , et de là introduisent dans l'àme ce qu'on appelle des idées sensibles. Toute la théorie part de la nécessité d'un contact et vient aboutir à des particules intermédiaires et à leur action. Ces particules sont, en d'autres termes, les espèces sensibles de. la scolastique péripatéticienne, dont la physique moderne a fait justice, il n*est plus question auj<Hird'hui des espèces sonores, visibles, tangibles, etc.; il ne peut donc plus être question de leur émission , ni par conséquent encore du principe qui les avait engendrées , savoir , la nécessité du contact et de l'impulsion comme condition de l'acquisition des idées sensibles. Tout ceci n'est plus aujourd'hui qu'une hypothèse abandonnée, sur laquelle il serait superflu de s'arrêter. Les idées sensibles ainsi formées, une fois obtenues à cette condition , qui est une chimère , voici en quoi ces idées diffèrent les unes des autres.

Selon Locke , les idées que nous avons des qualités premières de la matière ont cela de propre , qu'elles ressemblent à leur objet, tandis que les idées que nous avons des qualités secondes de U matière ont cela de propre qu'elles ne ressemblent pas à leurs objets.

Livre II, chap. vm, § 45. < L«s idées de» fremièru qualilés ressemhleM à ces quaUiés, et celles des secondes ne leur ressemblent en aucune manière, >

Les idées des qualités secondes ne ressemblent point à ces quatités; fort bien : j'en conclus de suite, selon la théorie de Locke, que les idées des qualités secondes sont de pures chimères , et que nous n'avons de ces qualités aucune connaissance. En effet, rappelez-vous que toute connaissance, selon Locke, repose sur les idées, et qu'il n'y a connaissance qu*auunt que

COURS DE L'HISTOIRE

ridée rcMemble à ion objet; or, de Taveu même de Locke , les idées des qualités secondes ne ressemblent point à ces qualités; donc ces idées ne renferment aucune connaissance. Qu'on ne dise pas qu'en effet nous n'avons des qualités secondes des corps qu'une connaissance incomplète. Si Locke n'eût voulu dire que cela , il aurait dû dire , selon sa théorie générale , que les idées des qualités secondes ne représentent qu'incomplètement leurs objets ; mais il dit qu'elles ne les représentent d'aucune façon. Donc elles ne renferment pas même la connaissance la plus imparfaite ; elles ne renferment aucune connaissance ; ce sont de pores chimères , comme les idées de fées , de centaures , etc. La conséquence est forcée dans la théorie de Locke. Mais cette conséquence , messieurs , estelle d'accord avec les faits qu'il s'agit d'expliquer et non de détruire? En fait est-il vrai que nous n'ayons aucune connaissance des qualités secondes des corps? Loin de là les qualilés secondes des corps , Todear , le son, la saveur et la couleur , sont pour nous , dans les corps, des propriétés très-réelles auxquelles nous attribuons la puissance d'exciter en nous certaines modifications ou sensations. Nous n'avons pas seulement b conscience de ces sensations , mais nous croyons qu'elles ont des causes , et que ces causes sont dans les corps. Comme nous pourrions concevoir les corps indépendamment de ces causes, ou puissances, ou propriétés , ou qualités , nous appelons ces qualités des qualités secondaires ; nous ne les connaissons qu'en tant que causes de nos sensations , dans l'ignorance de leur essence intime ; j'en conviens ; mais enfin nous les connaissons dans cette mesure , et c'est encore là une connaissance réelle qui se trouve incontestablement dans tous les hommes. Or , n'oubliez pas que , selon la théorie de Locke la connaissance est toujours à cette condition , que l'idée , sur laquelle roule la connaissance , représentera son objet. Vous avez inconteslablement l'idée des qualités secondaires des corps en tant que causes de plusieurs de vos sensations. Eh bien , cette idée que vous avez tous , et sur laquelle est fondée presque toute votre conduite et la vie humaine tout entière , elle n'est vraie , elle ne fonde une connaissance légitime qu'à la condition qu'elle sera conforme à son objet , aux causes de vos sensations , aux qualités secondaires des corps. Et quand je dis qu'elle leur sera conforme , rappelez- vous bien que la condition de la conformité n'est pas moins que celle de la ressemblance , que la condition de la ressemblance n'est pas moins que la condition d'être une image , et que la condition de toute image n'est pas moins que la condition d'être une image sensible et matérielle ; car il n'y a pas d'image immatérielle. La question se réduit donc à savoir si vous avez ou non l'image matérielle des qualités secondaires des corps ,

c'est-à-dire de ces propriétés des corps qoi caoseat a vous les sensations de la couleur , da soo , de la nvev et de l'odeur. Voyez donc quelle peut être llaa^ matérielle d'une cause. Une cause , en tant que canr. et les propriétés on qualités secondes des corps »» sont pas autre chose , n'a point de forme , n'a poêi de couleur; par conséquent, quelle image malérieJk peut-on s'en faire ? Une cause , quelle qu'elle soit . qsâ vous la placiez dans l'àme ou dans ce qu'on appefle la matière, est toujours une cause , n'est jamais quose cause , et en tant que cause, elle ne tombe ni soos b main ni sous Toeil ; elle ne tombe soos aoeuo se». c'est donc quelque chose dont vous ne ponveipas avoir une idée sensible à la rigueur , une idée-im^e, une image matérielle. Donc , puisque ▼oos n'avez ps et ne pouvez pas avoir l'image d'une cause , ei que les qualités secondaires des corps ne vous sont donnés que comme des causes , il suit que tous ne devez avoir aucune idée vraie , aucune connaissance légiline dei qualités secondes des corps ; il suit même à la rigueir que vous n'en pouvez avoir aucune connaissance léptime ou illégitime , et que ces qualilés doiveai être pour vous comme si elles n'étaient pas , puisque voei n'avez pu les atteindre, selon la théorie de Locke. que par les images plus ou moins fidèles que vous i9it en faites, images qoi vous manquent ici absolnmcat. La négation des qualités secondes des corps, tel ^t donc le résultat inéviuble de la théorie que tonte idée I doit représenter son objet pour être ▼raie. Cerésaliat est inévitable ; cependant l'expérience le dément , et. en le démentant, elle en réfute le principe. Les idées des qualités secondes ne ressemblent en aucune façon à leurs objets , et pourtant elles contiennent une coih naissance certaine ; donc il n'est pas vrai que toute connaissance suppose la ressemblance de ridée et de son objet.

La théorie de I ^ocke échoue sur les qualités seoondet des corps ; voyons si elle sera plus heureuse sur les qualités premières.

La solidité est la qualité primaire par exceUeoce. La solidité avec ses degrés et ses nuances , la daretc ou la mollesse , l'impénétrabilité ou la pénétrabililè « enveloppe l'étendue , laquelle renferme la grandeur et la forme : ce sont là à peu près les qualilés premièm des corps. Locke déclare expressément que les idées des qualités primaires ressemblent à ces qualités ; etn là leur titre de légitimité à ses yeux. Celte théorie semble vraie sur un point , en ce qui regarde la forme. En effet, la forme des objets qui tient à Téleodoe. laquelle tient à la solidité , se peint sur la rétine. LVxpérience l'atteste , et la conformité de ces images à leurs objets semble bien le fondement de b vérité des idées que nous nous faisons de la forme des objets. Mais ce ii'est là qu'un faux semblant.

DE LA raiLOSOPHIE.

Si la remmblance de rimage sur la rétine à la forme de Tobjel extériear esl le fondement de la connaissance de b forme de cet objet , il 8uii que cette connaissance ne peot être acquise , et n'a jamais pa être acquise qu'aoi conditions suivantes :

I" Que nous sachions qn*une image quelconque esl sur la rétine ;

3^ Que, par quelque procédé, comprant Tirnage sur la rétine à Tobjet extérieur , nous trouvions , en effet, rimage qui est sur la rétine , sembbble à Tobjet , quant ^ la forme ; alors , et seulement alors , dans la théorie de Locke , nous serons certains que Tidce que nous avons de la forme de cet objet est vraie , et notre connaissance , à cet égard , exacte.

Toutes ces conditions sont nécessaires ; mais en réalité s accomplissent^elles dans le fait de la connaissanee des formes des objets extérieurs ? Nullement. D^abord la connaissance de Timage sur la rétine est une acquisition très-ultérieure de Texpérience et de la physiologie. I..es premiers hommes qui ont cru qu'il y avait devant eux des corps figurés ne savaient pas le moins du monde qu'il y avait des images sur leur rétine. Ils étaient bien plus loin encore de se donler que ces images , qu'ils ne connaissaient pas , fussent conformes aux formes des corps qu'ils connaissaient ; et , par conséquent, la condition qu'on impose k l'esprit humain d'avoir connu l'image sur la rétine , et vérifié la conformité de cette image avec son objet , n'est pas le procédé qu'abandonné k lui-même et sans aucun système , il emploie naturellement pour connaître les formes des corps. Ensuite , remarquez que, si la peinture fidèle de la forme de l'objet sur la rétine explique le secret ;'e la perception de cette forme , il faut qoe cette peinture , que celte image aille de la rétine au nerf optique , du nerf optique au cerveau , qui, comme le dit Locke, est la chambre d'audience de Ykme , et que de celle chambre d'audience elle s'introduise dans l'àme elle-même : mais on peut l'arrêter à chaque pas. De h rétine il faut que l'image soit transmise au cerveau par le nerf optique. Or , qui ne sait que le nerf optique est dans une région obscure , impénétrable à la lumière? Le nerf optique est obscur; nulle image ne peut donc s'y peindre : et voilà déjà l'image qui nous abandonne. De plus , le cerveau, celte chambre d'audience, est aussi dans une région obscure ; l'âme , qui , selon la théorie de Locke , a dû regarder dans la rétine pour y rencontrer une image de la forme du corps , et qui a dû y voir celle image et la voir conforme à l'original , ne peut faire celle remarque ni sur le nerf optique ni sur le cerveau.

Noos avons pour ainsi dire fermé à l'hypothèse de ridée-image toutes les avenues de l'àme ; l'idée-image n'est donc qu'une chimère dans l'àme ; dans la perception de la forme des objets il n'y a pas trois cho-

ses, 1^ des objets figurés; S<* une àme capable de percevoir la figure de ces objets ; 3<* une image intermédiaire entre la forme réelle des objets et l'àme ; il n'y a que des objets figurés et une àme douée de la faculté de les apercevoir avec leurs formes. L'existence de l'image de la figure des objets sur la rétine est un fait réel , qui est bien la condition préalable de la perception des apparences visibles , mais non le fondement de celte perception , qui la précède , mais ne la constitue ni ne l'explique d'aucune manière. L'existence de l'image de la figure des objets sur U rétine , simple condition , et condition extérieure, du phénomène de la vision , transformée en une explication complète de ce phénomène ; telle est la source de l'hypothèse de l'idéc-image , quant à h perception des formes des objets. Elle en a une autre encore. Non-seulement l'àme est douée de la faculté d'apercevoir les formes des objets présents , certaines conditions organiques accomplies ; mais encore quand ces objets sont absents , elle est douée de la faculté de se les rappeler, non-seulement de savoir qu'ils furent, mais de se les représenter tels qu'ils furent , et avec les formes que nous avions aperçues en eux pendant leur présence. La mémoire a réellement celte force Imaginative ; on imagine les objets tout comme on les aperçoit , cela esl incontestable. Mais dans l'imagination des formes des objets absents , comme dans la perception des formes des objets présents, il n'y a que deux termes, les objets absents et l'àme qui peut se les représenter absents , ou plutôt dans ce cas il n'y a réellement que l'àme qui, dans l'absence des objets, se les rappelle avec leurs formes , comme s'ils étaient là devant elle. Or, dans l'àme qui se représente les objets passés , la poésie peut très-bien détacher la représentation même des objets , et la considérer à pan comme un élément propre et subsistant par luimême ; c'est le droit de la poésie ; mais non celui de l'analyse philosophique qui ne peut légitimement convertir des abstractions en réalités. L'abstraction réalisée , le participe ou l'adjectif converti en substantif, telle est la seconde source de l'hypothèse de l'idéeimage , pour ne pas rappeler les analogies vicieuses des conditions de la commonication des corps imposées à l'inielligence.

Et encore , messieurs , il ne s'agit ici que du phénomène de la vision , de la forme des objets extérieurs ; que serait-ce donc s'il s'agissait des autres qualités premières des corps ; par exemple de la qualité première par excellence , la solidité ? Oseriez-vous ressusciter l'hypothèse scolastique de l'espèce tangible pour faire le pendant de l'image visuelle sur la rétine? Engageriez-vous celle espèce tangible dans les voies mystérieuses des nerfs cl du cerveau que n'a pu traverser l'image de la forme? Soit : supposez celte

œURS DE L^mSTOIRS

espèce tangible , cette idée-image de la solidité paryenae jasqo'à Tàme , et là voyons si elle satisfait k la condition fondamentale de la théorie de Locke, si elle est conforme on non conforme à son modèle , à la solidité elle-même. Qu'est-ce que la solidité? Nous Favons vu , la solidité c'est la résistance. Là où il n'y a pas de résistance il n'y a rien pour nous que nous mêmes. Où commence la résistance , là commence pour nous quelque chose autre que nous-mêmes , le dehors, l'extérieur, la nature, le monde. Or, si la solidité est quelque chose qui résiste , c'est une cause résistante ; et nous voilà encore ici pour la qualité primaire des corps , comme pour leurs qualités secondaires , ramenés à l'idée de cause ; là encore il faut donc , pour que nous ayons la connaissance légitime de la cause résistante , de la solidité , il faut , dis-je , que nous en ayons une idée qui lui soit conforme , qui lui soit semblable , qui soit une image de la cause ré* sistante, et qui en soit une image matérielle. Telle est la condition systématique de la connaissance de la qualité première des corps. Mais j'ai montré qu'il ne pouvait y avoir une image matérielle d'aucune cause ; il ne peut donc pas y en avoir davantage d'aucune cause résistante , du solide , c'est-à-dire de la qualité fondamentale des corps.

Ainsi , messieurs , il n'y a pas plus d'idée légitime des qualités primaires des corps qu'il n'y en a de leurs qualités secondaires , si nous n'avons d'idée légitime qu'à la condition que l'idée sera une image matérielle de son objet. Mais nous ne sommes pas au bout. Nous ne sommes encore qu'à l'entrée du monde eitérieur Non-seulement le corps a des qualités secondaires et des qualités primaires que je viens d'énumérer, et que je viens de démontrer incompatibles avec la théorie de Locke ; mais encore nous croyons que , sous ces qualités secondaires et primaires , il y a qnek|ue chose qni est le sujet de toutes ces qualités, quelque chose qui existe réellement d'une manière permanente , tandis que les qualités sont dans un mouvement et une altération perpétuelle; nous croyons tous à l'existence d'un sujet, d'une substance de ces qualités. Or, dans la théorie de Locke , l'idée de cette substance n'est légitime qu'à la condition qu'elle soit conforme à son objet , savoir la substance du corps ; et l'idée , pour être conforme à son objet , pour lui ressembler, doit être une image, et toute image doit être matérielle; mais je vous demande s'ilest possible d'avoir une image matérielle de la substance? Impossible, évidemment; donc vous n'avez aucune idée de la substance et de la réalité des corps.

Non-seulement vous avex la conviction de l'existence réelle et substantielle du corps , mais vous croyez tous, vous êtes profondémentconvaincus que ces corps, dont l'attribut fondamental est le solide, la résisUnce, sont

quelque part, dans un tieo , dans an espace. Vowava tous l'idée de l'espace. Or vous ne pouvez ravoir ^/ une condition , que Tidée que vous en avei tous le représente , en soit une hnage matérielle. Mais , tam l'avons vu, un des caractères de l'espace , c^est ée w pouvoir être confondu avec les corps qui le remplmea et le mesurent , mais ne le constituent pas. Donc il es impossible à fortiori que vous ayez une image mn^ rielle de ce qui n'existe pas matériellemeDt, qsaad vous n'en pouvez avoir une des corps et de leurs attributs fondamentaux ou accessoires.

Il en est de même du temps. Vous croyez que kt mouvements des corps et la successioo de ces dîven mouvements s'accomplissent dans le temps , et vsai ne confondez pas la succession des raoavemests de corps avec le temps qu'elle mesure et neconsfiloe ^ plus que l'ensemble des corps ne coostiiiie l'eapaoe. Vous avez l'idée du temps comme distinct de Umu succession ; si vous l'avez, c'est encore, dans la théorie de Locke , à une condition , que voos en ayez ne idée qui lui soit conforme , une idée-image. Mais von ne pouvez avoir une idée-image do lemfis , poitqœ k temps est distinct des mouvements des corps ei w tombe sous aucun sens ; donc vous ne pouvez en avoir une idée légitime.

Je pourrais poursuivre cette pdémiqne bienpits loin , mais je crois l'avoir conduite assez avant ^ qu'il soit démontré que , si , relativement au monde extérieur , nos idées n'éuient vraies qu'à la conditkM qu'elles fussent des idées représentatives , des idéa conformes à leurs objets, des images et des im:^ matérielles de leurs objets, nous n^aurions ancDoe idée légitime relativement au monde extériear , aocnne idée légitime ni des qualités secondaires ni des qualitéi primaires ni de leur sujet ni de l'espace ni du temps. Donc la théorie de l'image matérielle n'abouUt pat à moins qu'à cette conclusion , de détruire la co&oai»' sance légitime de la matière et du monde extériesr.

Les objections que je viens de vous présenter sont si naturelles et si simples , que Locke ne poavait pu même poser le problème tel qu'il l'a posé , sins les soupçonner en partie , et elles se sont assez préeentéei à lui pour ébranler sa conviction de Texistence di monde extérieur. Il ne la met point précisément eo question , mais il convient que , sur le fondement de l'idée représentative, le seul qu'il conçoit , la eonnaiisance des corps n'a point une certitude parfaite : il pense toutefois qu'elle va au delà de la simple probabilité. < Que si, après tout cela , dit Locke, il se trouve

< quelqu'un qui veuille mettre en question rexisteoee

< de toutes choses , il doit considérer que nous avons c une assurance telle qu'elle suffit pour nous condoire I dans la recherche du bien et dans la fuite do mal € que les choses extérieures nous causent , à quoi se

t rédnîl loal rîatérét que bous aTons à les coodoIc tre » C'eei presque le langage da «cepticUuie. Cependanl Locke n'est pas sceptique sur Texistence des corps; malgré. sa théorie des idées, il s'en faut bien qa*il soit idéaliste. Loin de là , il se rattache k la granck) famille péripatéticienne et sensoaliste , dans laquelle la théorie des espèces , et des espèces sensibles , avait Tautorité d'un dogme et la fonction de donner et d'expliquer le monde extérieur. Des espèces sensibles , le xyii^ siècle en masse , et Locke en particulier ont fait les idées sensibles , pourvues de toutes les qualités des espèces, représenlatives de leurs objets» et en émanant. 11 n'y a donc aucun dessein idéaliste dans la théorie des idées de Locke. Au contraire, Locke est convaincu que ces idées , en tant que représentatives , sont le seul fondement solide que Ton puisse donner à la connaissance des objets extérieurs ; seulement il se trouve , et il reconnaît à moitié, que, contre son gré , l'hypothèse périptéticienne des espèces , transformée dans la théorie moderne des idées sensibles, tourne contre son but , et que, bien que cette hypothèse ait un caractère évidemment matérialiste , puisque les idées y sont nécessairement des images et des images matérielles , elle est dans l'impuissance de donner légitimement la matière. Jugez ce qui en sera du monde spirituel , de l'àme et de Dieu : je serai court.

Rappelez-vous bien le principe général de Locke. Nous n'avons de quoi que ce soit de connaissance légitime qu'à la condition que les idées que nous en avons soient conformes à leur objet. Or tout le monde croit à l'existence de son àme , c'est-à-dire à l'existence de quelque chose'en nous qui sent , qui veut , qui pense. Ceux mêmes qui ne croient pas à l'existence spirituelle de ce sujet, n'ont jamais mis en question l'existence de ses facultés , l'existence de la sensibilité par exemple , celle de la volonté , celle de la pensée. Eh bien I songez-y, vous n'avez de connaissaoce légitime de la pensée , de la volonté , de la sensibilité , qu'à la condition que les idées que vous en ayez vous les représentent ; et ces idées doivent être des images , et par conséquent des images matérielles. Jugez dans quel abîme d'absurdités nous voilà tombés. Pour connaître la pensée et la volonté qui sont immatérielles , il faut que nous en ayons une image matérielle qui leur ressemble. Mais qu'est-ce qu'une image matérielle de la pensée et de la volonté? Même absurdité pour la sensibilité. Absurdité plus grande encore , s'il est possible , pour la substance de ces facultés, pour l'àme , puis pour l'uniié et Tidentité de cette âme , puis pour le temps dans lequel s'accomplissent les opérations des facultés de celte àme , les sensations , les volitions , les pensées.

Voilà donc le monde spirituel qui s'écroule comme

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