SI
encore de la beftulé , ]>«rce qu'on y trenreniit encore Texpression de rinlclltgence. La méupliysique nous apprend qne loat ce qui exisie est vivant, que Tàme de b nalore rayonne à travers les enveloppes les plus grossières. L^observalion physique nous amène à des conclistons semblables : ces corps, dits inorganisés, •ont soumis à des lois; là où il y a des lois il y a de rintelligence. L'analyse du chimiste ne conduit pas h une nature morte et glacée, mais k une nature vivante, à des (ois intimes , tout aussi admirables que les lois estérieureftdécouverlespar la physique. Mais ne soyons ni philosophes ni physiciens : contemplons la nature dans une ignorance naive, et bisson^nous aller aux impressions qu'elle excite : nous avons dit que chez l*homme et chez Tanimal, la figure est belle par Texpression, par le reflet d'une beauté morale intérieure ; or, en présence des grands phénomènes de la nature, an pied des Alpes, sur le sommet de TEtna, à Tapparition du jour, à la naissance de la nuit, ne pénétrezvous pas le sens de ces • imposants tableaux , n'en éprouvez-vous pas comme une sorte de contre-coup moral ? La lumière du soleil ne manifeste-t-ellepas l'intelligence? N'est-elle pas appropriée à une fin? Les planètes ne gardent-elles pas entre elles nne savante harmonie ? Tons ces grands spectacles apparaissentils seulement pour apparaître , ou une intelligence àrige-t-elle le mouvement des astres , les fait-elle concoorir vers une même fin ? Je dis que la face de la nature est expressive comme la face de l'homme. Si la figure de la femme nous parait belle , parce qu'elle est le reflet de la douceur et de la bonté , n'est-ce pas aussi un caractère de bienveillance et de grandeur qui fait la beauté de la lumière du soleil ?
Pour résumer en peu de mots tous ces exemples , Is figure de l'homme , lorsqu'il accomplit une action bonne ou mauvaise , est belle ou laide , par le reflet de l'intérieur. Lorsque l'homme est dans l'état de repos , sa figure porte encore la beauté propre de son ^pèce , parce qu'elle réfléchit une nature intelligente ei morale. La figure de l'animal emprunte aussi sa lieauté des sentiments ou des passions qu'elle exprime. Enfin, à Taspect même de cette nature , en apparence morte et inanimée , je retrouve encore les signes de la vie intellectuelle et morale , et j'y attache le nom de ^taïué. Aux yeux du physicien et du chimiste, la phytique et la chimie ne sont belles que parce qu'elles |)énètrent dans les secrets de l'intelligence suprême. Tout est symbolique dans la nature : la forme n'est jamais une forme toute seule, c'est la forme de quelque chose, c'est la manifestation de l'interne. La beauté ^st donc l'expression , l'art sera donc la recherche de l'expression.
N<His avons résolu le problème de l'unité de la ^vté. Le beau est un , c'est le beau moral ou intellec-
tuel, c'est-à-dire le beau incorporel qui, se manifestant par des formes visibles , constitue le beau physique, le beau incorporel, c'est la vérité elle-même, c'est la substance , c'est l'étcruel , c'est l'infini ; si la vérité se montre dans les actes humains , elle devient la vérité morale , la sainteté , la justice , en un mot, le bien; si elle se répand dans les èlres pour leur communiquer l'harmonie et la vie , c'est la beauté, soit incorporelle, soit corporelle. Le vrai , le bien et le beau sont donc réunis intimement , et se pénètrent l'un l'autre dans l'unité de leur substance ; ce qui est bon est beau , ce qui est beau est bon , ce qui est beau et bon est vrai. Dieu est la substance métaphysique du beau , du bien et du vrai , en d'autres termes , le bien, le beau et le vrai , conçus dans l'unité de leur substance , c'est Dieu. Biais Dieu est impénétrable : la raison n'a pas d'accèsjusqu'à sa nature : il faut qu'il se manifeste par une enveloppe abordable et intelligible : cette enveloppe , c'est ridée du vrai , du bien et du beau , c'est le kiyiç de Platon. La raison conçoit l'existence de la vérité absolue et de l'unité absolue ; puis elle l'abandonne à son impénétrable immensité , et ne la contemple plus que dans ses formes appropriées à l'intelligence humaine : dans la vérité , la beauté et la bonté, en un seul mot , dans le Xiyoi^ qui est la manifestation de Dieu lui-même. L'unité de beauté n'est donc que l'unité de bonté et de vérité. Le beau est un comme beau moral et intellectuel , comme vérité et comme bonté ; il est divers par les formes , les mouvements et les actions qui servent à le manifester. On peut distinguer trois classes de symboLs : i^ la nature purement physique, le moins expressif de tous les symboles ; 2^ la nature animale , qui partage la sensibilité avec l'homme ; 3<* la nature humaine douce d'intelligence et de moralité. Dégagez le beau de ses formes naturelles , vous trouverez le beau idéal ; si vous cherchez à réaliser ce beau idéal , vous faites de l'art ; si vous croyez que les formes , si pures qu'elles soient , altèrent la beauté, vous vous élevez à Tidée absolue , vous touchez presque à Dieu lui-même. C'est dans ces passages successifs de Dieu à la nature , et de la nature à Dieu , dans ces dégradations insensibles de la beauté , depuis la substance une et absolue jusqu'aux phénomènes variés et contingents , que se cache le secret de l'unité et de la variété du beau , et ainsi se trouve dissipé rétonnement de Plotin , qui ne pouvait concilier ses mouvements d'admiration en présence des différents ordres de la beauté.
AU
VINGT-SIXIÈME LEÇON
COURS DE MlLOSOniE.
DeceUeaMiyM îl
SOMMAIRE
l)ivUioii de rimagioaUoo : le goût, le géoie. — Le (où( e«l appréciateur. — Le géoie est crénleur. — Le secood coo- UcDl les mêmes éléments que le premier, mais à ud plus ImoI degré d^énergie. — Le génie supérieur è la Dalare. — La Ao de Part est le Irîompfae de la nature bumaioe lar la ualure physique. — L'art n*esl ni une science ni un métier. — Alliance de l*idée et de la forme.
Le problème de la nature du beau conduit naturellement au problème de Tart, c'est-à-dire des facultés qui concourent , soit à Tappréciation , soit à la production du beau. Mous avons traité plus baui de Timagination ; elle se présente sous deux formes : le goût et le génie ; Tun qui apprécie , Taulre qui reproduit librement la beauté. La différence qui a été reconnue entre la nature et Tart, c'est-à-dire, entre le beau réel et le beau idéal , est la même qui sépare le goût et le génie. L'art , c'est la nature détruite et recréée ; le génie , c'est le goût , non plus appréciateur du beau naturel , mais créateur du beau idéal supérieur au premier. Trois éléments essentiels constituent le goût , comme l'imagination dont il est la première forme : i<^ l'intuition sensible ou la faculté de représentation ; â^ la raison , qui , en présence des objets physiques intellectuels ou moraux , reconnaît leur identité fondamentale ou leur unité ; 5® le jugement et le sentiment du beau , dont l'un découvre , et dont l'autre adore l'idée morale exprimée dans l'unité et dans la variété de l'objet. Prenons un exemple: qu'une vaste mer se développe sous nos yeux ; la faculté de représentation en isolera les différentes parties , et se promènera sur toutes les diversités du spectacle. Qu'y aura«(ril pour la raison? Rien autre chose que l'idée générale de mer ou l'unité de l'objet. Quand on a saisi les diverses parties et l'ensemble , la variété et l'unité , a-tron achevé toute sa tâche ? On n'a rien (ait encore ; il y a de plus dans l'objet un côté moral , que ni l'œil ni la raison ne peuvent saisir, et dont le jugement et le sentiment du beau peuvent seuls s*emparer. Placez-vous devant un objet , soit de l'art , soit de la nature , vous n'en aurez pas compris la beauté, si vous n'en avez saisi que l'unité et la variété , et si vous n'avez ps vu dans ses formes des symboles, des expressions de quelque chose de vivant , d'inlellectuel , de moral. Ainsi , de même que, dans la nature, il y a la variété, l'unité et le moral , de même, dans Thomme, il y a la faculté de représentation , la raison et le sentiment du beau , trois éléments dont la réunion constitue le goût.
ille que la plas haoïe cvfcore qu'on paisse donner au goAl , c'est la colture do sentiment du beau ; il laut s'exercer ssm cesse à briser les enveloppes maiérieUes pour arriver 4 la beauté morale. Aussi rien n'est-il pins frivole que ces rfaéio* riques et ces poétiques qui ne s'attachent jamais qu'à la forme, sans songer mène à ce qu'elle cadie , qui travaillent sur des traits inanimés, sans pénétrer jiisqn*à la beauté vivante que ces traits nous dérobent. La poésie, la statuaire, tous lesarts, en un mot , ont trois grands principes : les deux premiers regardent l'unité et la variété de l'ceuvre ; tout le monde les reconnaît ; mais le troisième principe, celui qui préside au côté moral de l'art , est oublié ou méconnu ; et cependant c'est à celte source que l'art puise ta vie. La nature physique n est qu'une enveloppe, aona laquelle il faut que notre âme aille saisir une àose. La matière , telle qu'elle est définie par le vulgaire , n'existe pas: on la regarde ordinairement comme une masse inerte , sans organisation et sans règle ; or, elle est pénétrée d'un esprit qui la soutient et qui la règle : elle n'est donc que le reflet visible de l'esprit inviaible ; le même être qui vit en nous vit en elle : £«l Deuê tu nobis , est Deu$ in redii#. 11 ne s'agit que de mettie l'esprit de l'homme en rapport avec l'esprit de la nature ; ainsi la beauté dans son essence, c'estla beauté morale ; et l'essence du goût, c'est le sentiment de cette beauté. Maintenant, quelle différence existe4-il entre le goût et le génie, celte seconde forme de Tima^nation ? l^e goût est appréciateur : c'est le moral de l'hooime en présence du moral de la nature : il juge si le symbole naturel est bien approprié à l'idée morale. Le génie fait plus , il est créateur. Le génie contient les mêmes éléments que le goût , mais à un plus haut degré : le génie , par sa raison , saisit plus profondément l'unité ; par sa faculté de représentation , il se retrace plus vivement les parties variées de l'objet ; enfin , par le sentiment ou l'amour , il ne juge pas seulement l'idée morale, il l'adore, il s'attache à oot idéal , qu'il sépare autant que possible de la nature ; il épure les formes naturelles, il écarte tout ce qui fait obstacle à l'idée. Le goût se reposait tranqùllefflent dans la contemplation d'une belle nature; le génie brise et reconstruit la nature, pour la rendre plus conforme à ridée. Mais ici se présente une objection ; Le génie , va-t-on dire, est- il donc supérieur à la nature? Tout est biensorlatU des mainê de V ÀuUmr dee choses, ioui dégénère entre Us mains de Ikomme, Si l'homme surpasse la nature, Ihomme est donc supérieur à IHeu. Voici Texplication de ce mystère : si Dieu, en créant la nature , avait voulu manifester sa toute-puissance, rhumanité ne pourrait prétendre à surpasser h nature, ni même à Tégaler. Mais tels n'ont pas été les desseins de Dieu ; ce n'est pas sa puissance qu'il a
voaki DMMirer , cM, sa volonlé, et il a voulu la monuer dans des symboles. Si rkumamlé est supérieure à la nalure , c'est que Dieu la voulu , c'est qu'il a donné à rhomme la liberté. Le géoie est ce qu'il y a de plus éminent dans l'homanité, et le génie détruit la nature, tout en l'adorant; et après l'avoir renversée , il la rétablit plus pure, et plus conforme à l'idée morale, gravée en elle de la main de Dieu ; ainsi , les caractères du génie sont : destruction et création. Le goât est une faculté indolente et passive ; le génie , ■ne iacttUé impérieuse et libre. L'artiste , en détruisant et en reformant la matière , marche à la fin de l'art qui est le triomphe de la nature humaine sur la nature physique ; élever le réel jusqu'à l'idéal , telle est la missHHi du génie. Par là sont écartées les prétentim» ridicules de ceux qui veulent faire de l'art une science ou un métier. La science connaît et l'art produit; Fart a'abjore lui»méme , s il se contente des théories ; il perd de son éclat , quand il veut devenir une pure philosophie ; il doit conserver sa liberté , et ne se mettre au service que de lui-même. D'un autre côté , si Fart n'est pas une science, en tant qu'il est créateur , il n'est pas non plus un métier en tant qu'il est producteur de l'idéal. Quoique l'art soit libre , il ne peut cependant pas choisir une autre fin que la beauté morale ; il n'est libre que dans les moyens de l'exprimer. Ainsi , tout artiste qui , prenant la nature au sérieux , se contenterait de la copier fidèlement , tomberait du rang d'artiste à celui de manœuvre. Je vois bien qne ce portrait représente fort exactement telle o« leUe personne ; mais il n'y a pas là d'idéal , il n'y a pas d'artiste. Cet arrêt condamne toute école de pein* lare, de sculpture ou de musique , qui ne conçoit pas la nature comme un symbole , et qui ne consacre pas Fart à la recherche d'un symbole plus pur et plus voisin de ridée morale. Si l'art a pour but de peindre le beau moral, il a pour résultat d'exciter chez les autres le sentimeiit du beau , dont l'artiste a été possédé. Ainsi, en même temps qu'il est symbolique à un haut degré, il est aussi sympathique. Idéal et sympathie, tellea sont les deux lois suprêmes de l'art : faites la guerre à toute école qui ne sait pas reproduire l'idéal, ni omner dans Tàme d'auirui le sentiment dont tout artisie doit se sentir animé.
On entrevoit combien de conditions sont imposées à Tartifle, et l'on en serait effrayé si l'on ne connaissait le nombre des qualités que Cicéron exige de l'orateur. il faut , non-seulement, que l'artiste cultive sa raison, sa faculté de représentation et son sentiment du beau, mais fl est encore tenu de ne pas négliger les procédés matériels de son art. En effet, il ne doit pas seulement oonte»!^ lé beau , il doit l'exprimer au dehors , et , pour ainsi dire, le matérialiser. Ainsi, qu'il ne néglige pas la forme pour Tidéal , mais surtout qu'il n'oublie
DU VRAI, DU M!AD ET DU BIEN. 435
pas l'idéal pour se renfermer uniquement dans la forme ; il doit s'attacher principalement au côté moral de son art ; si l'on n'impose pas à l'artiste la nécessité d'être un homme de bien, comme à l'orateur de Cicéron, au moins, faut-il qu'il sente profondément l'idée intellectuelle et morale , cachée sous la nature physique , comme sous la nature humaine. L'artiste sait manier la matière , mais pour lui faire exprimer l'immatériel , soit qu'il emploie les roots , les sons , les lignes ou les couleurs. Les mots sont la matière du poète, comme les sons la matière du musicien , comme les lignes la matière de l'architecte et du sialuaire , comme les couleurs ki matière du peintre. On peut dire aux artistes: Apprenez les procédés matériels de votre art ; mais sachez que cette étude sera stérile, si vous ne nourrissez en vous le sentiment du beau. En vain broyez-vous des couleurs, combine^t-vous des sons, disposer-voos des lignes, si vous ne leur faites rien exprimer. Si vous ne savez pas mettre la matière en œuvre , vous ne pourrez manifester vos idées , et si vous ne savez pas vous élever jusqu'à ridéal, vous ne serez pas supérieurs à la nature. Forme et idée, physique et moral, réel et idéal, telles sont les deux faces de l'art , tels sont les deux pèles que l'artiste doit loucher de l'une et de l'antre main.
VINGT-SEPTIÈME LEÇON
SOMMAIRE
Retour sur i« goût ol le géoie. — Uoe peotée de Plotin : Lts hommes beaux sont seuls Juges de la beauté, — École de Locke. — École de Kant. — Le beau o^ett dI matériel ni fuhjpcfif; il est absolu, indépendant de la nature et de rhomme. — Règle de la composition. — Le crilerian de Part o*est ni le plaisir ni la clarté, mais PexpressioD. — La poésie est le premier des arts. — Puissance symbolique du mot. — L^étoquence, la philosophie et l'histoire ne font point partie des beaux-arts. — Le second des arts est la musique. — Viennent ensuite la petnlvre, la sculpture., rai*chileclurc et la construction des Jardins.
Nous avons dit que l'art est la représentation libre du beau , que le génie est le goût mis en action , qne le goût renferme trois éléments qui correspondent aux trois éléments du beau. Reprenons toutes ces proposa lions : pour qu'un objet soit beau il doit, 1® exprimer une idée; ^ présenter une unité qui fasse briller ridée exprimée ; S'^ètre composé de parties différentes et déterminées ; en d'autres termes , idée morale , unité et variété , telles sont les trois conditions du beau. L'esprit doit offrir trois phénomènes correspon-
«knl à ces trois éléments : Tespril doit saisir Tidée qui csl renfermée dans Tobjet, apercevoir Tuniié sons laquelle Fidée pure se réfléchit , et enfin , les parties diverses dont celte unité est le lien. Le seniimenl du beau , la raison et la faculté de représentation , telles sont les trois conditions du goût. Mais ces trois facultés peuvent rester improductives , elles reçoivent et ne rendent pas ; pour former le génie , il leur faut un plus haut degré d'énergie. Le goût apprécie Tidée , Tunité et la variété ; le génie produit la variété, Tunilé et, sous elles, 1 idée. L'élément le plus important de la beauté, c'est lidée morale; Tunilé et la variété doivent en être empreintes, et lui servir seulement de manifestation , et , en conséquence , Télémeni le plus important du goût et du génie , c'est le sentiment du beau moraL L'intérieur de l'homme peut seul percevoir l'intérieur de la nature : c'est mon âme qui sent r«^me de l'univers. Dans les ouvrages d'un philosophe d'Alexandrie , il y a un chapitre célèbre qui porte ce titre : Le$ homme* beaux sont seuls juges de la beauté. Rien de plus étrange au premier coup d'œil , rien de plus vrai quand on y réfléchit. L'àme seule juge l'àme ; le beau est dans les formes sans être constitué par elles : il faut l'en dégager; le beau n*est qu'une beauté morale , une idée , un sentiment ; il n'y a donc que fhomme beau , c'est-à dire celui qui possède en lui , soit constamment , soit à un moment donne , l'idée on le sentiment empreint dans la nature, qui puisse juger le beau , c*est-ii-dire , retrouver dans le symbole extérieur ridée dont il est lui-même pénétré. Toutes les fois que nous saisissons le beau à l'extérieur, c'est que nous le portons déjà dans notre esprit , c'est par notre côté moral seul que nous pouvons nous mettre en rapport avec le moral de la nature. Voilà ce que Plotin a voulu dire par cette expression singulière : Les hommes beaux sont seuls juges de la beauté. Mais il ne suffit pas que l'homme porte le beau moral en luimême , il faut encore qu'il soit doué d'une faculté qui perçoive ce beau. Personne ne s'est avisé de voir dans les êtres inanimés , et même dans les animaux , des juges de la beauté ; l'animal est beau , cependant il ne peut ni reconnaître ni juger la beauté. Quoiqu'il contienne , comme la nature , le beau moral , ni lui ni la nature ne sympathisent l'un avec l'autre, parce que, tout semblables qu'ils sont, ils ne connaissent pas cette ressemblance. L'homme seul reconnaît en lui le beau moral, comme dans la nature, comme dans l'animal , comme dans ses semblables, et voilà pourquoi il sympathise avec l'homme, avec l'animal et avec la nature. Pour comprendre la sympathie de l'homme, il faut s'élever jusqu'à la vérité suprême, jusqu'à l'être unique et universel , jusqu'à Dieu. Dieu , c'est le fond du vrai , du bien et du beau ; c'est l'absolu , qui se réfléchit tout entier dans toutes ses manifestations ,
COURS DE PHILOSOPHA
00, comme on dit ordinaireoient, dans toutes ses créations. Dieu est donc à la fois dans la nature et dans l'homme , et c'est ainsi que s'explique la sympathie de l'homme pour la nature.
Ainsi il ne faut pas dire , avec une certaine école , que l'homme est une pure réceptivité frappée par la beauté de la nature , mais ne possédant pas en luimême l'idée du beau. Cette théorie a son principe dans les ouvrages de Locke et de Condillac. Si l'homme n'était pas par lui-même une créature morale, comment pourrait-il concevoir le moral de la nature extérieure? S'il n'avait pas une intelligence , comment trouveraitil les lois qui gouvernent le monde ? L'homme n'est pas, en naissant, une table rase sur bquelle l'univers vient graver la beauté des objets extérieurs. Cette beauté serait ignorée de l'homme, comme elle l'est de la nature, si l'homme n'était doué d'une faculté morale qui saisit le beau en lui-même comme à l'extérieur.
L'école de Kant s'est jetée dans l'excès opposé; elle a pensé qu'il n'y avait dans la nature rien de vrai, de bon et de beau , si ce n'est le vrai , le . beau et le bon que l'homme trouvait dans son àme , et qu'il réalisait illégitimement au dehors de lui ; ainsi , le pbUosophe allemand a fait sortir l'extérieur de l'iiHérienr , l'univers de T&me , le non-moi du moi, comme le philosophe anglais avait produit l'intérieur par rextérieor, l'homme par la nature, le moi par le nox-hoi. Tek sont les deux rivages entre lesquels flotte U philosophie. L'intelligence humaine , c'est-à-dire, hi véritable existence de l'homme est engagée et compromise tout entière dans la question. Si l'intelligence n'est qu'un reflet delà nature, l'homme n'est pas seulement l'écolier de la nature , il en est encore la prodaetioo , il n'est que ce qu'elle le fait. D'un autre côté , si la nature n'est qu'une induction delà pensée, elle n'est que ce que nous la faisons , qu'un fantôme que nous pouvons détruire. Telles sont les deux opinions ezclosives qu'il faut briser l'une contre l'autre , sans cependant détruire ce qu'elles peuvent contenir de vérité. A mon avis , la vérité n'est ni fille de l'homme , ni fiUe de la nature; la vérité existe par elle-même; mais elle se trouve en moi comme elle se trouve dans la nature. Ainsi la nature est soumise à certaines lois ; moi-même je subis des lois qui correspondent k celles de l'univers ; il y a donc de la vérité , de l'absolii dans k nature et dans l'homme , quoique l'absolu ne dépende ni de l'homme , ni de la nature. Ainsi , par exemple, l'arithmétique est tout à fait indépendante de k nature et de l'homme; cependant on trouve dans Tun et l'autre toutes les vérités dont raritlimétîi|ae se compose ; le rapport des nombres peut se reeonnatire dans l'homme : l'homme est une unité; il est anssi «ne diversité; il peut compter ses affections, et saisir
DU VRAI, DU BEAU ET DU BIEN
AU
TanHé de n substance. On retrouve pareîHemeDt dans b nature ronité et la dÎTerstté : Pythagore avait conçu le projet de ramener toutes les sciences aux mathématiques ; il faisait rentrer dans leur sein, nonleulement Tastronomie , mais encore la religion , la moralo et la jpolitique. La tentative de Pythagore a éié reprise de nos jours ; M. Herbart , successeur de Kanl dans la chaire de philosophie de Kœnigsberg , a publié des ouvrages où il essaye Talliance de la psychologie et des mathématiques. M. Wagner se propose de publier des ouvrages sur toutes pos connaissances , en les soumettant an calcul. On sait que Condillac, mécontent de la science humaine , dans laquelle il ne trouvait pas une assez grande exactitude, forma le projet de construire une encyclopédie des connaissances , à laquelle il aurait donné les mathématiques pour fondement , et il a réalisé une partie de ce projet dans son ouvrage intitulé : La Lan^ des calculs» Comme il n'y a pas de phénomène sans substance , toute diversité suppose Tunité , et les lois psychologiques et physiques, qui ne sont que des phénomènes, contiennent toutes quelque chose d'absolu. Ainsi, après deux ou trois mille ans , Thumanité, dans ses esprits d'élite , revient à la philosophie grecque ; et, en effet , on n'a jamais agité les grands problèmes de la philosophie avec plus de profondeur et plus de force que dans la Grèce. Seulement les philosophes , qui cherchent à saisir un point d*appui fixe et inébranlable, immoium quid et inconcussum, qui aspirent k saisir l'absolu , devraient s'attacher platét à Platon qu'à Pythagore. Platon , en même temps qu'il a saisi l'absolu , a tenu compte du contingent et du variable , et il n'a pas enfermé l'absolu dans une seule idée , mais il en a embrassé toute l'étendue.
Reconnaissons donc que le beau comme le vrai plane sur la nature et sur l'homme , et que l'homme ni la nature ne sont le fondement de l'absolu. Si le beau est purement subjectif , s'il dépend simplement de l'hoanae , il n'y a plus de beauté dans la nature , et rien n'est alors plus variable que le beau. Si le beau est purement objectif, s'il dépend de la nature, il n'y a plus de beauté en l'homme ; si , au contraire, le bean est absolu , s'il se retrouve dans l'homme et dans b nature, il n'est pas étonnant que l'homme sympathise avec elle , qu'il soit juge , et à son tour créateur de la beauté.
L'élément capiul de la beauté , c'est l'idée morale ; ridéal diffère du réel en ce qu'il se rapproche beaucoup plus de l'idée morale. Dans toute chose il y a du général et du particulier, de l'unité et de la variété : deux objets et deux objets font quatre objets , voilà nne vérité; mais dégages l'unité de la variété , vous aurez deux et deux font quatre , c'est-^-dire la forme la plus pure de l'idéal. L'idéal, c'est donc ce qui
COrSIN. — TOME 1,
réfléchit le plus purement l'idée renfermée dans l'objet; le réel, c'est le particulier, c'est ce qui frappe les sens. Le but de l'art est donc d'arriver à l'idéal , c'est>à-dire d'épurer assez la variété et l'unité pour qu'elles reflètent le plus purement possible l'idée morale. Nous arrivons donc à ce précepte fondamental , que l'expression est la loi la plus haute de l'art. Tout art qui n'exprinie rien n'est pas un art. La seconde loi de l'art , c'est la composition , c'est-à-dire l'emploi des moyens matériels pour arriver à l'expression. Je ne comprendrais rien à une composition qui n'aurait pas ce but. Si , par exemple , j'avais à peindre la femme au moment où elle met un enfant au jour , je disposerais tous les traits de sa figure , toute l'attitude de son corps, de manière à exprimer la joie et la douleur qui saisissent son àme ; je ferais concourir tous les individus qui l'entourent à la même unité d'expression ; je ne verrais en eux comme en elle , que des formes symboliques, que des signes hiéroglyphiques qui me seraient donnés pour faire luire sur toute la scène l'idée morale , dont elle doit être la manifestation. On comprend par là toute l'importance de la composition. Mais, si elle se borne à placer des ombres près de la lumière , à disposer des lignes pour plaire seulement à l'œil , la composition est la mort de l'art. L'expression , la manifestation de l'idée morale , voilà le but suprême de l'artiste.
On peut essayer une classification des art^ d'après cette grande loi de l'expression. On a fait reposer sur d'autres bases la classification des arts , mais on n'est parvenu à aucun résultat satisfaisant. D'après l'opinion que ce qui constitue Tart c'est le plaisir , on a établi une hiérarchie des arts , à la tète de laquelle se trouvait b musique. La musique est en effet celui des arts qui parait produire la plus vive émotion de plaisir. Les barbares qui ont inondé notre capitale en iSïA , sont restés insensibles aux beautés de la sculpture et de l'architecture , et ont prêté une oreille attentive aux mélodies de nos théâtres lyriques. Une autre défi* nition de l'ait a produit une autre classification : le propre de l'art, a-t-on dit, est d'être éminemment clair , et sur cette règle le premier rang s'est trouvé assigné à la peinture. Quoi de plus clair, en effet? N>xprime-t-elle pas non-seulement les formes et les actions visibles, mais encore les sentiments les plus cachés de l'àme? A l'aspect du beau tableau représentant le sommeil d'Agamemnon , qui peut se méprendre sur les passions de Clytemnestre ? C'est ainsi que la musique et la peinture ont été tour à tour élevées au premier rang , suivant qu'on a pris pour principes de l'art le plaisir ou la clarté. Mais nous avous vu que le beau n'est pas synonyme de Tagréable, et qu'en conséquence le plaisir n'est pas le sentiment du beau ; le plaisir ne peut donc servir de base à la hiérarchie des
SI
COURS DE PHILOSOPHIE
arts. D'un antre côté , il ne suffit pas qu'une forme sott facilement saisie par Toeil pour qu'elle soit belle , il faut encore que cette forme soit eipressive. Nous sommes donc toujours ramenés à l'expression comme au principe suprême de l'art. L'art qui sera le plus expressif sera donc le premier. Or celui de tous qui me parait le mieux réfléchir la beauté universelle, qui la reproduit sous toutes les formes et de toutes les manières, c'est la poésie. C'est l'art par excellence : il exprime la beauté d'une manière à la fois déterminée et indéterminée, finie et infinie. Deux ou trois mots lui suffisent pour exciter dans l'àme les émotions les plus profondes. Aussi les artistes ne s'y trompent-ils pas : ils savent bien, sans cependant l'avouer, que la poésie l'emporte sur tous les arts, et lorsqu'ils veulent élever un tableau au-dessus de tous les autres , ils disent que c'est de la pure poésie. Le peintre a des couleurs , le statuaire et l'architecte des lignes , le musicien des sons, mais le poêle a des mots. Le mot est à la fois visible et invisible, matériel et immatériel : que d'idées , que de sentiments , réveille en nous le mot patrie! que de choses ne rappelle pas à l'esprit ce mot si bref cl si immense : Dieu! Qu'un peintre essaye de représenter Dieu ou la patrie , et voyez s'il pourra produire des émotions aussi vives et aussi profondes. Le mot est donc le symbole le plus vaste et le plus clair ; il est aussi déterminé que les lignes et les couleurs, mais il est mille fois plus compréhensif ; c'est la manifestation la plus simple et la plus riche de l'absolu. Burke l'a bien senti , et vous trouverez k la fin de son ouvrage un admirable xïhapitre sur la puissance mystérieuse des mots.
Comme je refuse aux beaux-arts tout but d'utilité, comme l'art ne doit servir qu'à lui-même, c'est-à-dire à l'expression «du beau , je dois effacer l'éloquence de la liste des arts. Elle a pour but de persuader, de défendre celui dotvt elle a pris en main les intérêts. Si elle ne se proposait que de plaire, on pourrait la regarder comme un art. Mais l'éloquence est-elle et doit-elle être un jeu? Le malheureux, sur la tête duquel s'appesantit une accusation capitale, regarde-t-il l'éloquence comme un amusement, comme un moyen d'exprimer purement et simplement le beau ? La philosophie ne figure pas non plus parmi les arts : elle ne se propose que d'instruire. Si le philosophe ne s'oc cupe que de plaire , que d'exprimer la beauté , il est artiste , mais il cesse d'être philosophe . Il en est de l'histoire comme de la philosophie : le principal but de l'histoire doit être d'instruire les générations venir, et de leur faire mettre à profit les fautes des générations passées ; elle ne peint pas pour peindre , mais pour prouver. Ayant écarté l'éloquence, la philosophie et l'histoire, qui se servent des mots comme Ja poésie, mais qui les tournent vers un but d'utilité.
quel est celui des arts que nous mettrons en seconde ligne ; en d'autres termes, quelle est la forme la plus expressive après le mot ? C'est k mélodie. Sous me forme déterminée, la mélodie est, après la {Muole, l'expression qui altère le moins l'idée universelle et infinie que nous appelons le beau. Aussi, quelle vivacité d'émotion ne produit pas la musique ! Elle change en un instant les sentiments de notre âme , elle nous fait passer de la tristesse à la joie, et de la joie à la tristesse, et par son vague même elle ouvre une vaste carrière aux jeux de l'imagination. Sans doute les effets de la musique sont quelquefois les mêmes que ceux de l'éloquence : elle nous arrache les armes des mains , ou elle nous fait voler au combat ; mais ce sont là les résultats de la musique, et non le but qu'elle se propose, et, en conséquence , on ne peut l'accuser de se mettre au service de l'intérêt. En appliquant aux autres arts la mesure dont nous nous sommes servis pour la poésie et la musique, c'est-à-dire en examinant ceux dont la forme est la plus expressive , et se rapproche le plus du beau , en s'écartant le plus de l'utilité, nous arriverions à ranger la peinture immédiatement après la poésie et la musique , et ensuite viendraient s'échelonner, à des distances diverses, la sculpture, l'architecture et la constructioD des jardins.
VINGT-HUITIÈME LEÇON
SOMMAIRE
L9» art! 06 diffèreot pa« par leur fin , mais par leur» moyens. — Des sens considérés dans leurs rapports avec Part ei le beau. — Incapaciié du toucher, de Podoral el du goût pour nous transmettre le beau. — Prérogative de PouTe el de la vue. — Arts de Poule : poésie et musique; arts de la vue : peinture, sculpture , architecture et construciiOQ des jardins.—Les arts de Poule ne doivent pas cbcrcber i usurper la forme des arts de la vue, ni réciproquement. — Retour sur la supériorité de la poésie.
Le caractère constitutif et fondamental de tout art, nous l'avons déjà dit , c'est leipression ; un second caractère auquel l'art ne peut renoncer sans se détruire, c'est d'être libre, en d'autres termes , c'est de ne se mettre au service que de lui-même. L'indépendance est dans le but de l'art et non pas dans ses moyens, c'est-à-dire que ses moyens doivent toujours être en rapport avec la (in qu'il s'impose à lui même. Ceci reconnu, combien doit-on distinguer d'arta difiérents? Pour résoudre cette question, il faut bien coa-
DU VRAI , DU BEAU ET DU BIEN
cevotr ce que c'est que le beau. Le betu, c'est le vrai i el te bien manifeslés à Thomme soqs une forme sensible. I^ beau ne serait que le vrai et le bien , s'il n'avail des formes : encore une fois, c'est la forme sensible do vrai et du bien qui les fait devenir ce que nous appelons la beauté. Le beau a donc pour ainsi dire deux parties : une partie morale et une partie sensible. La partie morale , c'est le bien et le vrai y dont le beaa est la manifestation ; la partie sensible c'est la forme , sous laquelle le vrai et le bien se manifestent k nos organes. Ce que nous venons de dire du beau s'applique eiactemeitt à l'art : il faut également distinguer dans l'art le fond et la forme, l'idée morale et l'expression de cette idée , ou la matière par laquelle l'idée est rendue sensible. Considérés dans leur fond, dans l'idée morale qui les anime , tous les arts sont égaux, similaires, identiques. Il ne peut y avoir qu'un seul art , parce que l'idée morale est partout la même. Mais si l'on eiLamine la forme sous laquelle cette idée DOQS apparaît, alors on reconnaîtra des arts différents ; ainsi l'idée morale identifie les arts, la forme de l'expression les sépare. L'idée morale s'adresse à l'àme, la forme s'adresse anx sens ; pour trouver la différence des arts, il faut donc nous tourner vers leurs formes : ce n'est pas dans leurs rapports avec Tàme que les arts soni différents, c'est dans leurs rapports avec les sens. Par les sens le beau s'introduit jusqu'à l'àme , centre où se confondent dans un effet unique les différents effeU que l'art produit sur notre sensibilité. Une fois arrivés à l'àme, les arts s'identifient, mais ils prennent différentes voies pour y arriver. Combien donc y a-t-il de voies qui fassent parvenir le beau jusqu'à l'àme? en d'autres termes, par combien de sens pouvons-nous percevoir le beau?
Des cinq sens qui ont été donnés à I homme, trois, le goût , l'odorat et le toucher, sont incapables de nous transmettre le beau, et si l'on prétend que, joints aux deux autres, ils peuvent contribuer à étendre le sentiment de la beauté, du moins faut-il reconnaître que, laissés à eux-mêmes, ils sont incapables de servir à la transmission du beau. Le goût, par exemple, juge de l'agréable et non du beau; il sert un intérêt, celui de l'estomac ; et tout sens qui ne juge pas d'une manière désintéressée ne peut pas juger du beau. L'odorat est un peu moins au service du corps, mais, abandonné à loi-méme, il ne peut pas non plus transmettre l'idée du beau : jamais on ne s'est avisé de dire qu'une odeur soit quelque chose de beau. Si quelquefois l'odorat semble participer an sentiment et au jugement du beau , c'est que l'odenr s'exhale d'un objet qui puise sa beauté antre pan que dans l'odeur : telle est la rose, dont la beauté se manifeste par des lignes et des couleurs. Ce que nous avons dit du goût et de l'odorat, nous le dirons du toucher : le toucher ne juge que de
la dureté et de ki mollesse ; or, il n'y a là ni beauté ni laideur. Ce n'est pas le toucher seul qui juge des formes régulières, c'est le toucher agrandi par la vue. Il ne reste donc que deux sens qui soient juges du beau , c'est la vue et l'ouïe. Si l'on cherche la raison de cette noble prérogative attachée à ces deux sens, on trouvera qu*ils ne sont pas aussi indispensables que les autres à la conservation de l'individu. Ils servent à l'embellissement , mais non au soutien de la vie ; ils nons procurent des plaisirs , dans lesquels l'homme se perd de vue , et le moi se déverse sur le non-moi. C'est donc à la vue et à l'ouie que l'art doit s'adresser pour pénétrer jusqu'à l'àme; de là cette grande division des arts en deux classes : arts de l'ouie, arts de la vue. L'ouie renferme deux arts : la parole et le chant, la poésie et la musique , dont la forme sensible est le son ; la vue contient tons les arts dont la matière se développe dans l'espace : la peinture , la sculpture, l'architecture et l'art des jardins. Nous avons écarté déjà de la liste des arto la philosophie et l'histoire, qui ne se servent pas de but à elles-mêmes, et qui ne tendent qu'à instruire ; nous avons écarté l'éloquence, dont hi fin est de persuader, et non de toucher et de plaire : l'émotion et le plaisir ne sont pas des arguments ; lorsque l'orateur les rencontre, c'est une bonne fortune dont il doit profiter, mais qu'il ne doit pas chercher, sous peine de fraude et d'imposture. C'est ainsi que Socrate comprenait l'éloquence. Nous écarterions de même l'architecture et l'art des jardins, si on les faisait servir à d'autres fins qne le beau. Ainsi, c'est tuer l'architecture que de la subordonner à la commodité de l'édifice. Voyez l'architecte lorsqu*il est obligé de sacrifier la coupe générale de son bâtiment à telle ou telle fin particulière : il se réfugie dans les détails, dans les frontons, dans les frises, dans toutes les parties qui n'ont pas l'utilité pour but spécial , et là il redevient vraiment artiste. La poésie et la musique, la peinture et la sculpture, sont plus libres que l'architecture el l'art des jardins. Sans doute on peut- aussi leur donner des chaînes , mais ils s'en débarrassent plus facilement , ce sont donc les arts vraiment libéraux, les arts qui vont librement à lair fin.
Ces arts, semblables par le fond, diffèrent par les procédés qu'ils emploient. Il est clair qne la sculpture et la peinture mettent en usage des moyens différents de ceux qu'emploient la poésie et la musique. Est-il aussi incontesuble que les uns et les autres produisent le même effet ? Est-il vrai que le musicien puisse causer les mêmes émotions qne le peintre? Sans aucun doute; mais il nefaut pas pour cela que les arts empiètent sur la forme les uns des autres. Ils peuvent arriver au même résultat , mais chacun par les voies qui lui sont propres. Un directeur de théâtre , aux gages duquel s'était mis l'illustre Haydn, pour donner du pain à sa
COURS DE PHILOSOPHIE
famille , voulut que le composileur exprimai le» différentes scènes d'une tempête : le sifflement des vents et le bruit du tonnerre étaient faciles à imiter ; mais comment rendre la lueur des éclairs déchirant tout à coup le voile immense de la nuit ? Comment reproduire surtout ce qu'il y a de plus formidable dans la tempête , le mouvement des flots, qui tantôt s'élèvent comme une montagne et lancent le navire dans les airs , tantôt s'abaissent , se dérobent sous lui , et semblent le précipiter dans des abtmes sans fond? Haydn voulait représenter celte alternative , qu'il regardait oomme le plus puissant élément de terreur dans la peinture d'un naufrage. Il s'efforça de mettre en saillie ce soulèvement et cette chute des vagues, il combina des sons, il déploya toutes les ressources de son art et de son génie; tous ses efforts furent inutiles, il dut renoncer à résoudre ce problème. Environ dix années après, il reprit la difficulté et l'examina en philosophe ; il reconnut qu'elle était insoluble dans un sens, et que dans l'autre elle pouvait se résoudre ; c'est-à-dire qu'il s'aperçut que des sons ne pourraient jamais rendre des formes ; que si la musique est expressive , elle exprime des idées, des sentiments , mais non pas des figures, et qu'elle doit chercher à produire les mêmes émotions que celles qui résultent des formes, mais par les moyens propres à la musique. La mélodie doit renoncer à peindre le mouvement des vagues qui s'élèvent et qui s'abaissent ; mais avec des sons elle pourra produire le sentiment qui nous saisit en présence de ce grand spectacle. Haydn s'attacha donc à produire la douleur et l'effroi, et il devint ainsi nonseulement le rival, mais même le supérieur du peintre, parce qu'il est donné à la musique, comme nous l'avons déjà dit, d'être expressive à un plus haut degré, et en conséquence d'émouvoir plus profondément que la peinture. Ainsi le problème fut à la fois résolu et non résolu ; non résolu pour la forme, mais résolu pour le fond. Ce que nous venons de dire sur la musique peut se répéter pour tous les autres arts : les mêmes effets seront produits par tous, mais sous des formes différentes. Nous sommes donc ramenés à ce que nous avons déjà posé en principe : tous les arts sont identiques parle fond et différents par la forme. On doit regarder comme faux , sous un certain rapport, l'axiome : Ul pictura poesis, La peinture ne peut pas tout ce que peut la poésie, ni la poésie tout ce que peut la peinture. Tout le monde admire le portrait de la Renommée, tracé par Virgile; mais qu'un peintre s'avise de réaliser cette figure symbolique ; qu'il nous représente un monstre énorme , avec cent yeux, cent bouches et cent oreilles, et qui , des pieds touchant la terre, cache sa tête dans les cicux ; le sentiment causé par un pareil Ubleau ne serait-il pas celui du ridicule?
Tous les arts peuvent produire les uénies sentiments, mais par des symboles divers. Nous ne prétendons pas dire qu'à telle phrase musicale s'attache immanquablement telle ou telle idée morale* La musique n'a guère que deux expressions bien irandiées : celle de la tristesse et celle de la gaieté ; hors de là son expression est vague ; mais c'est pour cela qu'elle se prête avec une facilité merveilleuse à la disposition de chacun, et que nous berçons, pour ainsi dire, au mou vement de la mélodie les idées favorites de notre imagination.
Si les arts doivent respecter la forme les uns des autres , il en est un , pourUnt , qui semble profiler des ressources de tous, et celui-là, c'est encore la poésie. Avec la parole, la poésie arriveà peindre et à sculpter; elle constniit des édifices comme rarchîtecle ; elle imite, jusqu'à un certain point , la mélodie de la musique. Elle est, pour ainsi dire, le centre où se réunissent tous les arts : c'est l'art par excellence ; c'est la faculté de tout exprimer, avec un symbole universel. Ainsi, pour nous résumer, le fond de la poésie est le même que celui des autres arts , et sa fonne est presque égale à leurs formes. C'est que la parole est à la fois de la pensée et de b nutière, de rinteme et de l'externe. En même temps qu'elle est plus précise que toute autre forme, à peine £aiit-elle partie du monde physique. Voilà pourquoi la poésie égale à elle seule presque tous les autres arts réunis , et qu'elle est bien supérieure à chacun d'eux en parûculier.
VINGT-NEUYIÈME LEÇON-
SOMMAIRE
Résuoié de la théorie du beau, taal tous le poîiil de vue subjectif que 8ous le point de vue objectif.
Je me propose dans celte leçon de revenir sur b théorie de l'idée du beau , et de lier ensemble toutes les parlies de cette doctrine , avant de passer à la ihéorie de l'idée du bien.
Présenter l'esquisse d'une théorie sur le beau , considéré dans la nature et dans l'art , tel est le plan que je m'étais tracé. Il m'a paru que, pour le remplir, il fallait résoudre toutes ces questions particulières : i<> Qu'est-ce que le beau dans la réalité, c'est-à-dire, tel qu'il apparaît dans la nature aux regards et à l'esprit de l'homme? â« Qu'est-ce que le beau idéal? S"" Comment s'opère le passage du beau réel au besii idéal ? Ce n'est qu'après avoir parcouru successivement
DU VRAI, DU BEAU ET DU BIEN
chaciuie iê C6$ Iroît quesiions que Ton peut arriver à celles de Tart. L'art, en effet, est la représentation du beau idéal ; et il est clair que pour en parler avec quelque eoBBaîasance , il faut préalablement rechercher la nature du beau réel et du beau idéal, et déterminer avec soin le rapport de Tun à Tautre. Après avoir traité de Tart en général, nous sommes passés aux dîKrents arts particuliers; nous en avons examiné la nature, la portée, la limite et les règles.
Noos nous sommes efforcés d'épuiser les deux premières quesiions, celle du beau réel et celle du beau idéal. Nous avons longtemps insisté sur la première, parce qu'elle est pleine de difficultés , et qu'il faut oécessairements'en être débarrassé avant de passer aux questioiis suivantes. Si l'on ne sait ce que c'est que le beau réel , le beau idéal ne sera qu'une chimère toujours en deçà on au* delà de la réalité : on se fera de Tari des idées étroites ou gigantesques.
Voici les difficultés renfermées dans la première question : i^ Qu'est-ce que le beau dans l'objet? 2* Qu'estrce que le beau dans l'esprit de l'homme? Four entreprendre l'examen de ces deux questions particalières , il faut commencer par la seconde , qui est b question subjective : considérer l'état de l'esprit en présence de la nature, examiner dans sa complexité le phéaomène intellectuel qui se produit en nous à Toceasion de la beauté , déterminer les diverses facultés qui 8^y développent, leur mode d'exercice et leurs rapporin. 11 faut aborder ensuite la question objective : rechercher les caractères du beau extérieur , examiner li les beautés de la nature sont identiques ou diverses. Remarque! que par le mot de nalure je n'entends pas seolement la nalure physique , mais la réalité de tout ce qui est beau : formes , sentiments , idées , actions , loat cela est objet par rapport à moi sujet qui le co^isidère ; tout ce qui se pose devant les regards de l'esprit est dit objet de l'esprit : l'âme elle-même devient son propre objet, lorsque, se repliant, elle s'examine et se contemple; en un mot, l'ensemble de tout ce qui est soumis à la contempbtion de l'âme, voilà ce que j'appelle ici sphère objective ou nature. U est facile de concevoir dans quelle intention je me suis efforcé de saisir l'ensemble des objets qui peuvent être appelés beaux , et de les diviser en différentes classes. J'ai voulu me préserver, anunt que possible , du vice de toutes les théories précédentes sur le beau. Les auteurs de ces théories aspi. rent tous à fonder un système complet , et ils n'embrassent cependant qu'un seul genre de la beauté; tel s'occape plus spécialement de la beauté physique ; tel autre a principalement pour objet la beauté morale ; l'un considère le beau dans la peinture, l'autre dans la sculpture , et nous n'obtenons ainsi que des théories psrticalières. En distinguant soigneusement les différentes espèces de la beauté , en plaçant pour ainsi dire
sous vos yeux les différentes pièces de mon système , je vous mets en garde contre la témérité de mes généralisations : vous êtes à l'abri de toute surprise, et vous pouvez facilement vous apercevoir si je ne tombe point moi-même dans le défaut que je reproche aux autres. Examinez donc si j'ai écarté toutes les difficultés que présente la première question : je devais, je le répète, rechercher les diverses beautés extérieures , en reconnaître les caractères et déterminer les divers actes intellectuels qui correspondent dans l'esprit aux carac* tères extérieurs de la beauté. Ai-je rempli ma lâche? Et d'abord , relativement à la question subjective, ai-je énuméré tous les phénomènes qui se manifestent dans l'esprit de l'homme à l'occasion de la beauté? Trois phénomènes intérieurs s'appliquent et correspondent aux différents caractères de la beauté extérieure : la faculté de représentation , la raison et le sentiment spécial du beau. Ces trois phénomènes, dans leurs combinaisons, composent ce qu'on appelle le goût , qui est la forme inférieure de l'imagination. La connaissance du beau a donc pour moyen le goût , comme l'art a pour instrument le génie. Le génie n'ajoute aux trois facultés précédentes qu'un plus haut degré d'énergie , le goût discerne , apprécie le beau , le génie le réalise. Avant d'arriver au génie, il faut donc passer par le goût: l'élément le plus important du goût est cet amour pur qui se développe en présence de la beauté ; il doit être soigneusement distingué de cet amour intéressé qui naît de la sensibilité physique , et qui produit un désir plus ou moins énergique de s'assimiler l'objet , de le pénétrer, de se mêler avec lui. L'amour du beau ne s'attache qu'à une idée ; sa jouissance est purement intellectuelle ; elle ne ramène pas l'objet vers le moi , elle porte le moi en dehors de lui-même vers l'objet. A l'amour pur joignez cette force de représentation , cette mémoire à la fois passive et active , volontaire et involontaire , qui se représente vivement les objets soit physiques soit intellectuels , vous aurez déjà deux des facultés qui concourent à constituer le goût. Hais le goût ne serait pas complet sans l'entremise de la raison. En effet , le goût ne doit pas seulement se représenter les différentes parties de l'objet , il faut encore qu'il en saisisse l'unité pour en saisir l'expression , pour comprendre l'idée morale que l'objet représente.
Reprenons maintenant ce que nous avons dit sur les différents caractères extérieurs de la beauté , c'est-àdire , sur la question du beau dans la sphère objective. La beauté se divise en deux parties : le beau proprement dit et le sublime. Unousa paru que cette distinction était réelle , et motivée sur l'accord ou le désaccord de nos facultés en présence de la beauté. Nous avons cru reconnaître que dans tous les cas où apparaît le sublime , la faculté de i*eprésentation succombe devant la grandeur de l'objet , dont la raison seule em-
COURS DE PHILOSOPHIE
brasse Tensembie. De celle puissance de la raison , qui conçoil l'objel sans effbn , el de celte impuissance de la représentalion , qui cherche vainemenl ^ monter au niveau de la raison , naissent deux senliments : Tun de plaisir, Taulre de déplaisir. Dans le cas où le beau seulement se manifeste , il y a plus d'harmonie entre les diverses facultés qui composent le goût : la raison conçoil nettement son objet , et , de plus , la faculté de représentation en saisit facilement tous les détails , et de cet accord résulte un sentiment unique de plaisir.
Celte diversité du beau une fois reconnue , nous avons dû chercher si elle n'était pas plutôt dans la forme que dans le fond. Le beau se manifestant par la nature physique , par la nature intellectuelle el par la nature morale, comme beau proprement dit et comme sublime, fallait-il reconnaître six espèces de beauté? Nous avonë trouvé que la beauté est une dans son essence ; qu'il n'existe qu'une seule beauté : la beauié morale ; que le genre de beau appelé par les hommes beauté physique n'était que le reflet visible de la beauté morale ou intellectuelle , et que la beauté morale el la beauté intellectuelle pouvaient toutes deux se confondre sous le seul nom de beauté invisible ou immatérielle. Des exemples nombreux nous ont montré que , soit dans la nature animée, soit dans la nature morte, le beau et le sublime physiques n'étaient que la forme d'une beauté interne el métaphysique. Cette beauté métaphysique se confond avec le vrai et le bien dans une même unité. Si le vrai , le beau et le bien nous paraissent distincts , ce n'est pas qu'ils le soient en effet , mais c'est qu'ils nous sont donnés dans des objets différents. Le vrai existe par soi-même ; réalisé dans les actions humaines , il devient le bien ; engagé sous les formes sensibles, il devient le beau. L'unité mystérieuse qui lie ces trois idées , c'est l'absolu , c'est Dieu lui-même. Jusque-là nous n'étions pas soriis des limites de la question du beau réel : pour passer à la beauté idéale, il importait de bien comprendre la nature de la beauté réelle. Nous savons que le beau réel nous est donné dans un complexe , et nous connaissons les éléments de ce complexe ; dans tout être, quel qu'il soit , il y a la substance , ce qui le fait exister, et il y a le phénomène , ce qui le fait exister de telle ou telle façon. Cette distinction n'est pas nouvelle. Platon reconnaît deux grands éléments dans l'univers : l'élément particulier, l'élément général. Selon le philosophe d'Athènes , le premier est variable , passager, dans un flux et reflux perpétuel ; l'autre, au contraire, est fixe, immuable, absolu. Remarquez, en effet, que s'il n'y avait pas dans chaque objet un élément invariable et fondamental , la partie individuelle de chaque chose étant variable el changeante, il n'y aurait pour les êtres aucune identité possible. Cependant ils ont beau yarier
et se renouveler sans cesse , nous les appelonstoujoBn du même nom , nous les reconnaissons pour être les mêmes. Outre cette prtie qui change et qui les fait tels ou tels , il existe donc une prtîe fondamentale qui n'est sujette à aucune variation , et qui constitue leur existence permanente. Par là se trouve résolue la question du pssage du beau réel au beau idéal ; il s'opère de la même manière que le passage de l'idée de phénomène à l'idée de subsUnce , ou de l'idée de relatif à ridée d'absolu. Gomment, dans les mathématiques, s'élève-t-on à l'absolu? On dégage le général de l'individuel : on considère les nombres indépendamment des choses auxquelles ils s'appliquent, et V<m obtient ainsi un rapport abstrait et immuable. Le procédé est le même dans la science morale, dont nous commencerons à nous occuper dès la leçon prochaine. Un liomme reçoit un dépôt, nous comprenons d'abord que cet homme est oblige de le rendre ; bientôt nous nous apercevons que ce n'est pas à cet individu comme tel qu'est imposée cette obligation , mais à tout ageet libre , dans tous les temps et dans tous les lieux , et nous arrivons ainsi à l'idée d'un devoir immuable, universel , absolu. Ce que font le matbématicien et le philosophe , c'est ce que fait aussi Tarliste : dans toot objet beau , il y a deux éléments : l'un général, Taoire particulier ; dégageons le premier des voiles da second , et nous parviendrons à l'absolu dans l'art, à l'idéal.
Cela posé , qu'est-ce que l'art ? L'art est la représeoution de l'absolu , du général , en d'autres termes, de l'idéal. La nature est une artiste qui enveloppe l'idéal sous des formes variables , contingentes , et ces formes allèrent plus ou moins l'idée morale déposée dans leur sein. L'art est une nature perfectionnée qui conçoit l'unité sous la variété , le général avec le particulier, le moral sous le physique, l'absolu sous le relatif, l'idéal sous le réel , et qui cherche à reproduire l'objet de cette conception, mais avec des formes qui lui soient moins infidèles. L'art imite la nature, en ce sens qu'il lui dérobe l'idée morale ébauchée dans chaque objet; l'art surpasse la nature en ce sens, qu'il rend les formes plus pures et mieux appropriées à l'idée morale qu'elles expriment. L'art , sans doute , ne * réalise pas l'idéal lui-même , mais il lui donne des expressions plus claires et plus majestueuses. C'est là ce qu'il faut entendre par ces mots : Vari tH larepréientaiicn delidéal
Celte définition nous a donné une mesure pour comparer et classer les beaux-arts. Le premier rang devait apprtenir à celui de tous dont l'expression est la plus claire et la plus intelligible , c'esl-à-dire à la poésie ; le second rang à la musique , dont les moyens matériels , moins clairs et moins décidés qne la |)arole, produisent cependant une émotion plus profonde et
DU VRAI, DU BEAU ET DU BIEN
plttA vive que le« couleurs de la peinture cl les lignes de la statuaire. La peinture , la sculpture et rarchiteclure ont été placées les dernières, parce que leurs prooédéSt plus précis, aboutissent à une œuvre plus individuelle que Tœuvre poélique et que Tœuvre nosicale , et , en conséquence , plus éloignée de la sphère de Tidéal ou de l'absolu .
Conclusion : telle est la loi que nous posons à Tartisie : Tâchez d'apprécier par votre goût la beauté que vous présente la nature ; mais ne vous bornez pas à ce jugement contemplatif, qui est le rôle du philosophe ; déployez votre génie, dégagez Tidéal des entraves du réel , et reproduisez l'absolu avec les formes les plus pures. Si vous vous renfermez dans les limites de l'individuel eldu variable, vos ouvrages passeront comme ioot ce qui est variable et individuel. Pour vivre à jamais dans les cœurs , emparez-vous de ce qui ne passe pas , de l'absolu , de l'idéal , de l'idée pure du beau : c'est une des manifestations de l'être infini ou de Di«u.
TRENTIÈME LEÇON
SOMSIAIRE.
Théorie de Pidée du bien. —Conséquences importantes de fa «liscusslon sur l'idée dit bien. — Elle peut recevoir deux ■ointiooi qui eatratoeront deux séries de conaéqoeoces opposées. — Théorie de IMolérét : Étal de guerre; despotisme. — Théorie de l'idée absolue du bien : Éiat de paix ; soiiveraineié de la raison.
L'objet de ce cours est de montrer que les deux grandes écoles du xvtii« siècle ont été exclusives et incomplètes , en voulant renfermer toutes les connaissances humaines , l'une dans les données de la sensation , l'autre dans les données de la réflexion. Nous avoDS voulu montrer qu'il y a une sphère d'idées supérieure à celle de hi matière et à celle du moi lui-même , qu'au-dessus de la sensibilité et de la conscience il £iut poser encore la raison. Pour arriver à ce but , nous avons entrepris l'analyse des données de la raison, ei nous avons vu que ces données se résolvent en trois idées absolues : celles du vrai , du beau et du bien. Le beau , avons-nous dit , est le vrai sous des formes visibles , le bien est le vrai manifesté dans les actions bunnaines. Nous avons tenté d'épuiser la discussion sur les rapports du vrai et du beau ; nous arrivons aujourd'hui à la relation du vrai et du bien , à ce qu'on appelle proprement la philosophte pratique , qui est le corollaire de la philosophie spéculative.
Nous pourrions traiter la question par la méthode synthétique : prendre pour point de départ l'ôtre absolu lui-même; montrer comment il se manifeste sous la forme du vrai , du beau , du bien, et traiter ainsi la morale du haut de la métaphysique. Mais nous préférons prendre la voie analytique , nous adresser directement à ridée du bien et du mal , telle qu elle se trouve dans toutes les intelligences , en indiquer soigneusement le caractère , nous réservant de la faire remonter ensuite dans la sphère supérieure d'où elle descend.
J'entre de suite en matière. Tout le monde comprend l'importance d'une discussion sur l'idée du bien et du mal moral ; tout le monde sait que de la solution qu'on obtiendra il résultera de graves conséquences pour la pratique de la vie. Car la morale est une science d*application : elle n'est pas condamnée à reposer dans les livres des philosophes, elle est destinée à prendre un corps pour ainsi dire , à psser dans Jes lois, à régner sur les actions des hommes. D'où il suit que tel système de morale donne tel système de politique ; car le droit naturel est le fondement du droit social. Le droit naturel est cette partie de la morale qui traite des actions des hommes les uns à l'égard des autres : la solution de la question morale se réfléchit dans le droit naturel, et par là dans le droit politique. Si, de plus, le droit civil se rattache au droit politique, et si le droit criminel tient au droit politique et au droit civil , toutes les questions de droit appliqué se lient à ce problème fondamental : Quel est le principe du bien et du mal?
Après avoir reconnu l'importance de cette question, essayons de la résoudre. Elle ne peut admettre que deux solutions , et par conséquent il ne peut y avoir que deux théories de droit naturel , de droit politique et civil, et de droit criminel. En d'autres termes, il y a en morale deux principes contraires qui engendrent deux séries parallèles de conséquences opposées. Par les conséquences on peut juger le principe. Quels sont aujourd'hui , par exemple , les résultats politiques , auxquels nous avons besoin d'être conduiu parle principe moral? Les idées politiques sont de nos jours fermes et arrêtées. Tout principe moral qui ne conduirait pas à la liberté politique serait par cela même rejeté. Nous pouvons donc poser la question en ces termes : Quel est le principe moral qui, dans ses conséquences, engendre la liberté, ou une politique libérale? Nous avons à signaler ici chez quelques philosophes une inconséquence singulière : tout en acceptant les résultats politiques dont je viens de parler, ils y rattachent une théorie morale qui en est essentiellement différente. Il n'y a qu'une seule des deux solutions morales qui fonde la liberté en politique , et c'est justement cette solution qu'ils réprouvent. Que nous reste -t-il donc à faire? Toute notre tâche se réduit à une question de
452 œURS DE PHILOSOPHIE.
logique: les conséquences politiques élan! admises par tout le monde de la même manière , nous n'avons qu'à examiner si ces conséquences dérivent de tel on de tel principe.
Nous avons dit qu'il y a deux solutions à celte question : Qu'est-ce que le bien? qu'est-ce que le mal? ou quel est le principe de la morale? Une de ces solutions est celle d'Helvétius, qui ramène toute la morale à l'intérêt privé. Or je puis annoncer tout de suite que la théorie morale d'Helvétius ne produit dans ses conséquences que la théorie politique de Hobbes, c*est-Â-dire le despotisme. Suivant le principe d'Helvétius, l'homme est emporté par une tendance naturelle vers son plus grand bien-être possible , soit physique , soit intellectuel , soit moral ; il ne doit donc reconnaître d'autres lois que lobligation de fuir la douleur et de rechercher le bien-être : le bonheur individuel , telle est la fm unique de tout individu. Toute fin suppose des moyens : les moyens fournis à l'homme pour parvenir au bonheur sont ses facultés ; elles ne lui ont été données que pour écarter ce qui nuit et atteindre ce qui plait Voilà donc l'homme au sein de l'univers , et parmi $es semblables, occupé uniquement de la recherche du plus grand bonheur possible , et d'un bonheur toujours relatif à l'individu qui le cherche. Le mal moral , suivant cette doctrine , est ce qui éloigne l'individti de son bonheur ; ce qui, au contraire, l'y conduit directement ou indirectement, c'est le bien moral. Mettons maintenant les individus en rapport les uns avec les autres. Comme la fin dernière, le devoir unique de chacun est de se procurer son bien-être individuel ; comme chacun s'occupe de cette recherche , et qu'ils sont sans cesse en contact les uns avec les autres , il arrive nécessairement que leurs intérêts se croisent , que leurs plaisirs se limitent et se détruisent réciproquement; il s'ensuit que dans une telle société chaque homme doit être ennemi né de tous les autres , et que le seul état possible entre eux, c'est l'état de guerre. Que deviendront dans ce cas les notions de droit et de devoir? Si le but de Pindividn est d'être heureux à quelque prix que ce soit, son droit sera défini par sa force et son devoir par son droit. En d'autres termes, il aura droit de faire tout ce qui sera en son pouvoir pour parvenir à son bonheur, et son unique devoir sera d'user de ce pouvoir le plus utilement qu^il lui sera possible , et de ne s'arrêter, dans la poursuite de tout ce qui lui est agréable , que lorsqu'il ne pourra plus aller au delà. Dans cette théorie, les mots droit, devoir et force sont exactement synonymes , tout se résout dans la loi du plus fort. Toutes ces conséquences sont avouées par les partisans de la doctrine ; mais, poursuivent-ils, les hommes reconnaissent que cet état de guerre , d'abord inéviuble entre gens qui recherchent tons leur plus grand bonheur individuel,
loin de les conduire à ce bat, les en éloigne sans cesse : ils font donc une transaction : chacun content à hire quelque concession , dans l'intérêt de sa propre tranquillité ; il s'impose alors des devoirs , et il reconnaît des droits à tousjes autres. Antérieurement à cette transaction , Hobbes reconnaît qu'il n'existait ni droits ni devoirs réciproques ; l'homme n'était liante dans son action que par les bornes de son pouToir. Mais la transaction n'esl intervenue que pour mieux assurer ce pouvoir : c'est dans votre intérêt même que vous en sacrifiez une partie. Si donc la transaction, faite d'abord pour votre plus grand bien-être, lui devenait contraire, si votre pouvoir ne trouvait plus d'obstacle , qui vous empêcherait de violer la transaction? Mais, dira-t-on, vous avez donné votre parole , l'honneur vous oblige à la tenir : qu'est-ce que la parole et l'honneur dans le système que nous combattons ? L'honneur, c'est suivre mon intérêt ; la parole , c'est stipuler pour moi , mais non contre moi ; toute parole qui me nuit je la révoque, tout honneur qui m'enchaîne je l'abjure* Si vous voulez une parole qui oblige, un honneur qui fasse loi, il faut qtie vous transportiez la morale autre part que dans mon intérêt , il faut que vous me parliez d'une loi de la raison , il faut que vous vous éleviez jusqu'à une idée absolue. Ainsi , dans la doctrine de Hobbes , touteà les fois que mon intérêt m'y engage, je recommence le combat, et l'état de guerre est caché sous la paix apparente et menteuse du système. On prévoit facilement le droit politique qui va découler d'une pareille morale : tout sujet est ennemi-né du gouvemenient, tout gouvernement est ennemi-né des sujets. Quelle est aussi la formule du droit civil ? La voici : Tous les particuliers sont ennemis les uns des autres. Enfin, que devient le droit criminel? Une vengeance plus ou moins atroce , déterminée par l'intérêt de ceux qui Texercent. Le souverain , soit un, soit multiple, agit dans son intérêt individuel et poursuit ceux qui lui nuisent. Sa force fait son droit , il n'a point de compte à rendre de son despotisme. Telles sont les conséquences produites par la morale de l'iniérêt. Mais, comme nous Tavons dit , plusieurs des philosophes qui posent l'intérêt en principe de morale , et Rousseau entre autres , sont fort éloignés d'adopter le despotisme dans leur théorie poUtique. Ils n'ont pas aperçu le lien continu qui rattache la tyrannie à la morale intéressée. Hobbes et Spinosa sont les sealsqai aient aperçu les conséquences du principe intéressé qu'ils donnaient à la morale, et ils n'ont pas recalé devant les conclusioiis d'une logique sévère : ils ont consacré le despotisme , soit dans les mains d'un seul, soit dans celles de b multitude.
Telle est la première solution de la question du bien et du mal , et tel est le droit politique , civil et criminel qui en découle. Passons maintenant! la seconde tbéo-
rie , et sniTons-la dans ses conséquences pratiques. Cette doclrine place la règle morale, non dans la sen* sibilîlé , maïs dans la raison ; elle reconnaît des vérités universelles , indépendanles des temps et des lieux , et de rintelligence qui les conçoit. Reconnaître ces vérités , c'est proclamer une loi qui n'est pas individuelle, mais absolue ; ces vérités obligent la raison de chacun, et ne sont pas constituées par elle , ce sont donc de véritables lois , ou , en d'autres termes , des vérités nécessaires. Nécessité et universalité, tels sont les deux caractères de Félément absolu. La vérité absolue, considérée dans les actions humaines , engendre les idées spéciales de juste et d^injuste; elle commande à chaque individu le sacrifice de son bien-être , s'il ne peut le conserver sans porter atteinte à h justice. C'est alors que les notions pures et sincères de devoir et de droit prennent naissance. Ma raison m'impose le devoir de reconnaître le vrai et de le représenter par mes actions, et elle me donne le droit de rappeler les autres à ce vrai lorsqu'ils s'en écartent. Sans doute je ne fais jamais complètement abstraction de moi-même, je tends à mon bonheur individuel ; mais aussi je m'élève à la conception d'une idée pure et absolue, de l'idée de justice, devant laquelle ma raison me dit que tout intérêt individuel doit se taire. Aussitôt que de l'idée morale absolue on a déduit le devoir et le droit , on peut descendre aux actions humaines et leur imposer cet idéal, de même que dans les mathématiques on applique l'abstrait au concret. L'idée absolue de justice est la seule souveraine légitime de la société , et c^est à tort que certains publicistes ont voulu placer la souveraineté , les uns dans le monarque , les autres dans le peuple : tout pouvoir humain expire devant la souveraineté légitime de la justice. Quel est le droit naturel qui découle de l'idée absolue de justice? C'est nn ensemble de droits et de devoirs , devant lesquels tout pouvoir humain est annulé; ces devoirs et ces droits sont aperçus par la raison ; ils se résument en un petit nombre de maximes universelles , devant lesquelles l'intérêt particulier doitse taire. Le droit naturel est antérieur au droit politique ; tout établissement social doit obéir k un principe supérieur et inviolable donné par la morale , prescrit par le droit naturel. Toutes les sociétés se ressemblent en tant qu'elles sont régies par une règle qu'elles n'ont pas faite, mais à laquelle elles ne peuvent se soustraire sans cesser d'être sociétés ; elles ne diffèrent que par des formes accidentelles, qui laissent briller plus ou moins Tidée étemelle de justice, leur type et leur modèle. Le droit civil , qui règle les rapports des particuliers entre eux, contient aussi, sous des formes accidentelles , des principes invariables qui font sa légitimité. Enfin , le droit criminel , conséquence d'une théorie qui fait reposer la morale sur des idées rationnelles absolues, n'est
CODSI?!. — TOME I.
plus une vengeance brutale , une simple représaille de la force ; il se rattache au principe absolu du mérite et du démérite, qui se formule en ces tenues : Tout homme de bien mérite d'être heureux ; tout méchant mérite le malheur. En établissant le droit pénal sur cette base , vous lui donnez par cela même des limites : il ne peut dépasser le principe de mérite et de démérite , sans tomber dans l'immoralité , et alors il n'est plus un droit, il devient un brigandage fondé sur la force, et que la force elle-même détruira bientôt; ainsi , dans cette théorie , tout se lie et s'enchaîne : ridée de moralité ou de bien moral est absolue ou nécessaire ; elle engendre le droit naturel ou l'ensemble des devoirs et des droits des hommes les uns k l'égard des autres ; le droit naturel , à son tour, engendre le droit écrit, qui se divise en droit politique, droit civil et droit criminel. Ce système nous pffre donc deux inté* rets : un intérêt scientifique par la suite rigoureuse et facile des conséquences, un intérêt patriotique, parce qu'il enchaîne la force dans quelque main qu elle réside, parce qu'il met au-dessus de tout pouvoir humain la souveraineté pure et désintéressée de réiemelle justice.