‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 3)Chapitre 32 sur 71 · TRENTE-HUITIÈME · texte numérisé non relu

TRENTE-HUITIÈME

BT nBRNIÈRE LEÇON.

SOMMàlRfi.

Le principe de tubstance limite le principe de causalité, donc la liberté existe. — La liberté, éUnl placée entre la tensibilité et la raiion , doit abandonner la première et rester fidèle i la seconde, qui seule est obligatoire. — Premier devoir de la liberté : se maintenir liberté; résister aux choses sensibles et s'unir à la vérité , qui est la loi de la liberté. — Deuxième devoir : éclairer la raison pour mieux découvrir la vérité morale; s^imposer toutes les actions qui pourraient devenir loi générale (1). — La vérité morale, comme toute autre vérité, réside en Dieu.— Il y a donc une base absolue de la morale. — L*ontolosie est donnée dans la psychologie (3).^Des atlribuU de Dieu (S).-- La religion est le sommet et non la base de la morale (4). -Conclusion»

Il y a du bien et du mal , donc il y a obligation ; il y a obligation, donc il y a liberté. Le moi c'est l'activité indépendante , volontaire , libre : la conscience nous l'atteste , et quand même nous ne pourrions pas résoudre les objections extérieures qu'on élèverait contre ce témoignage, il n'en subsisterait pas moins; les objections prouveraient contre la science et non pas contre la liberté. L'objection capitale ressort du principe de causalité : mais ce principe s'arrête devant la liberté. Le principe de substance limite le principe de causalité: la substance est cette inconnue au delà de laquelle il n'y a rien relativement à l'eiistence. Le principe de substance domine donc le principe de causalité, qui est restreint au cbamp des phénomènes ; ce der^ nier enveloppe les causes qui produisent, mais il n'atteint pas celles qui veulent produire ; il ne nous donne pas des causes intelligentes, car nous ne serions pas encore sortis de la mythol(^e; il nous fournit des

(3) Voyei FiAsanfTC rnLOsorui^irBs, programmées 1817.

(4) Voyez ibid.

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causes mstérielles, comme celles dont le monde est peuplé. C'était une induction illégitime qui nous avait fait transporter la caose intentionnelle au dehors de nous; nous en dirons autant de Tinduction , qui nous ferait reporter en nous la cause matérielle. Dans le premier cas il n*y a plus que des personnes, dans le second il n'y aurait plus que des choses. Il faut donc laisser vivre à c6té Tun de Tautre le principe de liberté et le principe de causalité , chacun dans la sphère qui lui appartient , Tun au dedans , Tautre au dehors, le premier dans la substance et le second dans les phénomènes.

La liberté existe donc, elle est une conséquence de ridée du bien moral , et elle doit se rattacher à son principe. La position humaine est celle-ci : d'un côté, les choses sensibles d'où viennent les sensations qui constituent le bonheur placé dans celte vie ou dans la vie future , et qui est toujours du bonheur ou de la sensibilité; de l'autre côté , la vérité morale absolue éclairant la raison et obligeant la liberté. La liberté doit donc résister aux choses sensibles; autrement elle s'abdiquerait elle-même , elle irait contre sa loi , qui est le bien moral. Elle ne doit pas se laisser pousser au bien par l'intérêt sensible , mais elle doit s'y déterminer d'elle-même. Ainsi, le premier devoir de la liberté c'est de rester liberté et de se préserver de l'empire des 4;hoses. Son second devoir c'est d'éclairer et d'agrandir sa raison , qui lui révèle la venté morale. Heureux les individus et les peuples qui , sachant qu'ils ne sont pas des choses , connaissent les rapports de la liberté à la raison et à la vérité ! Malheureux ceux qui, reconnaissant leur liberté, ne savent pas l'usage qu'ils en doivent faire. lisse renferment dans les limites de leur liberté , et se bornent à une vie négative ; tel était le stoïcisme. Cette morale est sans doute supérieure à celle du bonheur , mais elle n'est pas la vraie morale : il faut mettre la liberté en rapport avec la raison t c'est-â-dire avec la vérité. Ainsi : i^ ne rien faire qu'avec la conscience du désintéressement, c'est-àdire se détacher des choses sensibles ; 2® s'approcher aussi près que possible de la vérité morale absolue, en s'imposant toutes les actions qui pourraient faire l'objet d'une législation universelle , «n d'autres termes , soumettre chacun de nos aaes à ce critérium : Pourrait-U servir de règle étemelle? Telle est la double loi de la liberté.

Nous avons donc constaté l'existence de la vérité morale absolue , ou de l'idée absolue du bien. Si l'on se rappelle les développements auxquels nous nous sommes livrés sur l'origine des idées absolues, on sera convaincu que cette idée n'est pas subjective ; qu'avant le point de vue réfléchi qui engage la vérité dans la sphère du moi , est une aperception spontanée et fugitive, un« affirmation sans négation , où le voi ne

s'aperçoit pas lui-même , et où la raison demeore impersonnelle. Nous avons aiosi considéré le rapport de la vérité avec Thomme ; il nous reste & revenir sur le rapport de l'homme avec l'être infini ou airee Diea. La question à résoudre est celle-ci : Y a-t-il ou n'y a-t-il pas de Dieu en morale?

Comment passerons-nous de cette idée : Il fant être fidèle à ses serments, à cette autre : Toute vérité réside dans un être substantiel qui les contient. Pour nous assurer de la légitimité de ce passage , il faut que la psychologie devienne logique, c'est-à-dire qu'elle se prenne pour objet de son examen , car la logique n'est qu'un retour de la psychologie sur elle-même. Nous l'avons déjà dit plusieurs fois : le premier moment de la rie intellectuelle contient l'idée du moi , celle du ifOif-Moi et celle de l'être indéterminé ; le second moment s'élève à la conception des idées absolues du vrai , du beau et du bien , qui sont indépendantes du MOI et de la nature extérieure. Le troisième moment rattache ces idées à la source d'où elles émanent , au fond qui les soutient, à l'être substantiel et infini dont la raison conçoit l'existence, mais dont elle s'interdit de sonder la nature. Lorsqu'après avoir conçu une vérité comme idée , vous concevez qu'elle existe , vous la rattachez ainsi à la substance étemelle ; celui qui conçoit la vérité conçoit donc la subsUnce , qu'il le sache ou qu'il l'ignore. Dans le point de vue actuel de l'esprit humain , par la force de l'abstraction nous pouvons séparer l'idée et l'être ; mais, dans le point de vue primitif, l'idée et l'être ne sont pas désunis. Pour savoir «i quelqu'un croit en Dieu , je lui demanderai s'il croit à la vérité. D'où il suit qu'il n'y a point d'athée, que la théologie naturelle n'est que l'ontologie, et que l'ontologie elle-même est donnée dans la psychologie. La vraie religion n'est que ce mol ajouté à l'idée de la vérité : Elle e$t.

C'est en rattachant ainsi toutes les vérités à l'être substantiel qu'on arrive à découvrir sa bonté , sa justice, et enfin tous ses attributs moraux. Prenons pour exemple l'attribut de rémunérateur. Four démontrer l'immortalité de l'âme , on s'est principalement arrêté à l'argument suivant : La mort est une dissolution de parties ; or, l'àme est une substance simple et indivisible : donc l'àme ne peut périr. Cet ai^ment n'est pas sans valeur, car nous devons distinguer la vie de l'existence : la vie , c'est le phénomène qui passe ; l'existence , c'est la substance qui ne passe pas ; rien de ce qui est véritablement ne peut passer. Mais l'immortalité de l'àme peut se démontrer encore de la manière suivante : Il y a une vérité morale qui nous enseigne que la vertu mérite le bonheur comme récompense , et que le crime mérite le malheur comme châtiment; cette vérité est absolue , elle égale en évidence cette autre vérité : Le crime n'est pas la vertu.

DU VRAI , DU BEAU ET DU BIEN

Dans ce oKmde, la liberté se voit sans cesse combattue par la causalité extérieure ; le bonheur est en contradiction avec la vertu* Ce désaccord est nécessaire : la vertu n'existe qu'à la condition du sacrifice. 11 n'y aurait qu'un moyen de détruire le mal physique : ce serait de détruire la vertu. La souffrance a sa raison dans la moralité de la résignation et du courage. Mais Si tout cela est vrai , il est vrai aussi que Tharmonie entre le bonheur et la vertu doit se rétablir un jour. Celte vérité morale absolue , indépendante de l'esprit humain qui la conçoit, ne peut pas être indépendante de l'être infini ; toute idée absolue est rapportée par nous è la substance éternelle. Nous ne dirons donc pas que cette vérité s'impose à Dieu , nuiis qu'eUe réside en Dieu, que Dieu en est le fond et la substance ; et c'est ainsi que nous arrivons à l'idée de Dieu rémunérateur et vengeur. Cette idée est le terme le plus élevé de toute religion. Ainsi la religion est le sommet et non la base de la morale. La vie intellectuelle passe par ces trois phases différentes : i^ idée de l'agréable ou du contingent ; ^ idée de l'absolu en morale ; 3^ idée absolue attachée à l'être qui la soutient. Ces trois phases peuvent se formuler ainsi : i« plaisir ; 2« moralité et devoir ; 5* espérance. Le devoir ne dérive pas de l'espérance , c'est l'espérance qui dérive du devoir. Sur la foi du principe de mérite ou de démérite , l'homme peut espérer une vie de bonheur; mais ce n'est pas de cette source que découle son devoir, c'est de l'idée absolue du bien moral.

Ainsi, nous avons résolu , pour l'idée du bien en particulier, la question dont nous avions déjà présenté la solution pour l'idée du vrai en général et pour Fidée du beau. Au-dessus du moi et de la nature physique , l'homme conçoit des idées absolues , indépendantes de l'un et de l'autre. Mais , sous le contingent , Tbomme aperçoit déjà l'être d'une manière confuse ; il ne peut ps ne pas l'apercevoir sous les idées absolues : tout est de l'être , car l'être est tout. C'est là le secret de l'unité fondamentale de la conscience humaine. L'idée du bien est donc semblable à l'id^ du beau , à l'idée du vrai, qui les comprend l'une et l'autre ; elles sont la manifestation , pour ainsi dire , visible de l'invisible unité de cet être que nous ne pouvons contempler face à face , mais dont nous concevons l'existence , de la substance première et dernière, universelle et éternelle, eu un seul mot, de l'infini.

Nous avons fourni la carrière que nous nous étions proposé de parcourir. Les écoles du dernier siècle , en possession de la véritable méthode philosophique ou de Tanalyse de la pensée , nous paraissaient n'avoir pas tiré de cette mine féconde tous les trésors qu'elle contient. Nous y avons découvert les idées absolues du vrai , du beau et du bien ; nous avons décrit ces idées telles

qu'elles se trouvent dans l'intelligeBce humaine développée , et ce n'est qu'après avoir sondé Tétat actuel de l'esprit humain que nous nous sommes hasardés à la découverte de l'état primiùf. Nous nous sommes mis, encore sous ce point de vue , en contradiction avec les écoles du xvni* siècle, qui débutaient par imaginer à leur gré un état primitif de l'intelligence , et arrivaient, d'hypothèse en hypothèse, jusqu'à l'état actuel qu'elles faisaient plier sous leur système fictif Je l'origine des idées. En constatant d'abord l'eut présent de l'esprit humain , nous nous sommes établis sur un terrain solide , accessible à l'observation , et en examinant ce que cet état présuppose avant lui , nous avons pris la voie la plus sûre pour arriver à l'état primitif. Nous avons donc traité des caractères actuels de nos idées , avant d'aborder la question de leur origine et de leur formation. Nous avons vu qu'il y a dansTesprit humain , au moment où il peut s'observer loi-même , l'idée du vrai , du beau et du bien ; que ces trois idées sont marquées des caractères de nécessité et d'universalité, c'est-à-dire, qu'elles nous imposent une croyance que nous ne pouvons ps rejeter , et qu'elles nous paraissent s'appliquer , non à tel ou tel cas particulier, mais à tous les cas possibles. Nous avons montré que la croyance nécessaire dans laquelle le moi s'apparaît à lui-même comme enchaîné sous le joug de la vérité , et qui , en conséquence , est un phénomène réfléchi , présuppose un phénomène spontané , irréfléchi , impersonnel , exempt de tout caractère subjectif , et nous avons donné à ce phénomène le nom d^aperteption pure. Nous avons fait voir que l'idée absolue , avant de se manifester à nous comme un type universel , nous avait été révélée dans un fait particulier , et que cette vue concrète s'était sous-divisée aussi en deux moments : le moment réfléchi ou la croyance nécessaire, et le moment spontané ou l'aperception pure. Ainsi, la croyance nécessaire a été précédée d'une intuition pure , et l'idée universelle a succédé à l'idée particulière. En conséquence , l'état primitif est double : il contient une idée d'abord pure et ensuite nécessaire du vrai , du beau et du bien , engagés dans telle ou telle circonstance particulière. L'état définitif ou actuel est également double : il renferme une idée pure d'abord , et ultérieurement nécessaire du vrai , du beau et du bien , dégagés de tout fait relatif et par^ ticulier. H nous restait à indiquer comment se franchit le passage de l'eut primitif à l'éUt ultérieur, et nous avons fait voir que c'est à l'aide d'une opération intellectuelle, que nous avons appelée abstraction immédiale. Ainsi , les idées absolues ont leur origine dans une idée particulière et concrète, et leur formation s'accomplit par l'abstraction. Nous ne nous sommes pas contenté de donner une énumération aussi com- I plète qu'il nous a été possible des idées actuelles de

COURS DE raiLOSOPHIE.

r€«prit humain , el de remonter pas à pu et ayee pr6caulioo jusqu'à leur première origine. Noua avons essayé d'en trouver le fondement, et nous avons mon* tré comment elles s'appuient sur la substance universelle dont elles composent la seule manifestation accessible à rintelligence de Thomme. Nous avions dît au commencement que les idées nécessaires reconnues par les philosophes , et dont Tillustre Kant avait dressé la liste sous le nom de eaiégories , pouvaient se réduire è ridée de causalité et à Tidée de substance , et que cette dernière comprenait dans son sein Tidée du vrai, du beau et du bien. Nous avons justifié celte thèse en examinant ces trois idées absolues, et en montrant qu'elles se rattachent à la substance , comme la forme au fond , comme la qualité au sujet. Nous pouvons donc répéter , en terminant , que l'origine des idées absolues est un fait particulier dans lequel est aperçu simultanément le MOI et le non-moi , et qui contient , sous ces

deux principes finis , une vue indéeise encore de l'être infini ou de la substance ; que phis tard la substance se manifeste sous trois fermes absolues : le vrai , le beau et le bien ; que ces trois formes sont d'abord enyeloppées dans un fait concret et particulier ; mais que peu à peu elles se développent et arrivent è an état d'universalité qni les rapproche de plus ^ plus de la substance infinie d'où elles viennent et où elles retournent Ainsi , dès la première de nos pensées , nous sommes déjà en rapport avec l'Être universel , mais d'une manière si oonfuse et si vague, que le monde phénoménal , le MOI et le non-moi , nous préoccupent et nous absorbent ; l'être nous apparaît bientôt avec plus de netteté sous les formes absolues du vrai , du beau et du bien ; mais longtemps l'humanité se contente ôe» formes , et ne pénètre pas jusqu'au fond qui les soutient; enfin ce dernier progrès s'accomplit, et la vie intellectuelle est complète.

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