D'ARISTOTE
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Platon et Aristote sont les deux fondements de la philosophie ancienne et de toute philosophie. C'est Platon qui a mis dans le monde toutes les idées fondamentales ; c*est Aristote qui , leur imprimant des formes rigoureuses, a fondé la science à proprement parler, et lui a donné jusqu'au langage qu'elle parle encore aujourd'hui. Négliger l'un ou l'autre de ces deux grands hommes, c'est négliger en quelque sorte l'âme ou le corps de la philosophie: après avoir fait connaître l'un, je voudrais contribuer à faire aussi connaître l'autre.
La Métaphysique est le résumé et le faîte de la philosophie d'Aristote, comme VOrganum en est Tinstrument et le point de départ. C'est donc sur ces deux ouvrages, et particulièrement sur le premier, que mon attention s'est dirigée depuis quelques années.
J'ai pris la Métaphysique d'Aristote pour le texte de mes conférences à l'école normale, et l'essai de traduction du i" et du xii"« livre, que je publie en ce moment, est un des résultats de ces conférences. Je ne me dissimule pas les imperfections de ce travail qui appartient presque autant aux élèves de l'école qu'à moi-même; mais on voudra bien excuser ces imperfections sur l'exlréme difficulté du texte et la haute importance de la matière.
Le i^^ livre de la Métaphysique est la préface de l'ouvrage, comme le xu® livre en est la conclusion. Cette préface contient la méthode même d'Aristote et ses vues les plus générales. Elle marque une ère nouvelle en philosophie. Elle constitue d'un seul coup la science et son histoire. Ici comme ailleurs, Aristote fonde et organise, et par conséquent il n'exclut rien, il classe tout , les systèmes comme les idées et les choses. Au lieu de dédaigner les systèmes de ses prédécesseurs, il les recherche, les étudie, et, par une analyse approfondie , les ramène à leurs principes élémentaires. Il n'admet exclusivement aucun de ces principes, et il n'en rejette absolument aucun; il les comprend tous, et donne à chacun d'eux sa place légitime dans l'ample sein de la science nouvelle qu'il établit au-dessus de toutes les sciences particulières; à savoir, la science des principes et des causes, la philosophie première, il y a là, s'il est permis de le dire, des traits d'éclectisme dont il est impossible de ne pas être vivement frappé.
Le xii* livre est loin d'être aussi achevé que le premier pour la composition et pour le style. On peut le diviser en deux parties : les cinq premiers chapitres , qui résument tous les livres antérieurs, et les cinq derniers, qui renferment la théodicée d'Aristote. Cette théodicée
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ne pouvait donc être, et elle n*est en effet qu'une ébauche, mais c'est une ébauche de la plus étonnante grandeur. C*est là que , parmi des contradictions et des obscurités, qui peut-être ne seront jamais entièrement levées, se rencontrent en foule toutes ces idées sur lesquelles les siècles ont travaillé, et qui, mises au monde trois cents ans avant notre ère, ont constamment reparu à toutes les grandes époques de la philosophie, à mesure qu'on pénétrait davantage dans les profondeurs du problème de Texisteuce et de la nature du premier principe. Prenez les formules les plus hautes dans lesquelles le génie moderne, fécondé par le christianisme, a exprimé les derniers résultats de ses méditations, Dieu considéré comme un acte permanent, aclus immanens; la substance ramenée à la cause, Tétreà la force, TËtre des êtres à la force des forces, à la monade des monades, Taction harmonieuse de toutes les monades entre elles vers une fin commune qui est excellente et dans un système général qui est parfait; enfin la suprême intelligence posée comme Tabsolue identité du sujet et de Tobjet de la pensée dans Tunité du penser éternel se pensant luimême éternellement; toutes ces fortes paroles de saint Thomas , de Leibnitz, et de la dernière philosophie allemande , que sont-elles autre chose sinon des traductions plus ou moins fidèles, plus ou moins profondes de quelques phrases des cinq derniers chapitres de ce xii* livre ? Je puis donc présenter ce livre en toute confiance à Fétudedes esprits les plus distingués de notre temps en France et ailleurs, comme je Tai fait à celle des élèves de l'école normale.
J'ai mis en tête de la traduction de ces deux livres le rapport présenté à TAcadémie des sciences morales et politiques , au nom de la section de philosophie, sur le concours relatif à la Métaphysique d'Aristote. Les deux mémoires couronnés ont surpassé toutes mes espérances. Le public, qui a maintenant entre les mains les ouvrages de M. Ravaisson et de H. Michelet, peut les juger lui-même, ainsi que les critiques et les éloges du rapporteur.
L'Académie des sciences morales et politiques, fidèle à la pensée qui lui avait inspiré ce premier concours, en a ouvert un second sur VOrganum d'Aristote, dont voici le programme :
1» Discuter l'auUienticité de VOrganum et des diverses parties dont il se compose ;
2« Faire coonaltre VOrganum par une analyse étendue; déterminer le plan, le caractère et le but de cet ou-
3* En faire l'histoire, exposer linfluenoe de la logique
d'Aristote sur les grands systèmes de logique de l'antiquité , du moyen ftge et des temps modernes;
À* Apprécier la valeur intrinsèque de cette logique et signaler les emprunts uUles que pourrait lui faire la philosophie de notre siècle.
( Les mémoires doivent être remis à rAcadéroie avant le i* janvier 1837.)
Le prix, cette fois, a été accordé à un mémoire de M. Barthélémy Saint-Hilaire qui, surtout pour Térudition et pour la critique, mérite une place distinguée à côté de ceux de MM. Ravaisson et Michelet.
Il ne serait pas juste non plus de passer 9oas silence les estimables travaux de M. Tissot, qui , dans Tun et Tautre concours, a obtenu une mention très-honorable.
Dans une sphère moins élevée Tétude delà philosophie péripatéticienne est aussi en honneur; je veux parler des thèses modestes que les jeunes philosophes de Tuniversité présentent à la faculté des lettres de l'Académie de Paris , pour obtenir le grade de docteur. On sait qu*en Allemagne et en Hollande, ces thèses de doctorat sont en général des monographies, ou des dissertations sur tel ou tel point de philosophie ancienne, et que ces travaux de jeunes gens studieux et instruits ont été très-profitables à Thistoire de la philosophie. Je me suis efforcé de donner cette direction aux thèses des jeunes professeurs de philosophie sortis de l'école normale; et chaque année voit ainsi paraître plus d'une dissertation contenant des recherches utiles. Je n'en citerai que deux qui se rapportent à Aristote, à savoir : une thèse de H. Yacherot, soutenue en 1836, Théorie des première principes selon Aristote, et de deux autres de M. Jacques, en 1837, l'une en français, Aristote considéré comme historien de la philosophie ; l'autre en latin. De Platonicâ idearum doctrine qualem eam fuisse tradit Aristoteles et de iis quœ Aristoteles in ed reprehendit.
Enfin, comme membre du conseil royal de l'instruction publique, chargé en cette qualité de présider, chaque année, le concours d'agrégation de philosophie, j'ai considéré comme un devoir de lier intimement l'histoire de la science à la science elle-même, et d'encourager particulièrement l'étude de la philosophie ancienne qui se rattache de toutes parts aux études classiques. En conséquence, j'ai toujours eu le soin de faire porter une des épreuves du concours d'agrégation sur les systèmes philosophiques de l'antiquité, et U Métaphysique d' Aristote a presque toujours fait partie de cette épreuve. Je prends la liberté de donner ici le programme des ques-
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lions proposées pour le concours d'agrégation de cette année :
f L'épreoTe de l'argamentation portera sur la République de Platon et sur la Métaphysique d'Arîstote.
Ces deux sujets se dinseront dans les questions particolières qui suivent :
RÉPUBUQQE.
i* Quel est le véritable but et le plan de la République?
2* Exposer et discuter la théorie des Idées; comparer les passages de la République où cette théorie est exposée, aux passages analogues du Phèdre, du Phédon et du Parménûie;
3" Comparer dans leurs divers rapports la République, la Politique, le Gorgias et les Lois,
4* Apprécier le jugement général qu*Aristote a porté de la République, au livre u de la Poliiique, et les critiques particulières qu'il en a faites dans d'antres parties de ce même ouvrage.
HÉTAPHTSIQOE.
1* Donner une analyse succincte de chacun des livres de la Métaphysique, en reproduisant et expliquant les formules les plus importantes qu'Aristote a introduites dans le langage de la science ;
2* Discuter Tordre d^ différents livres de la Métaphysique, et déterminer le but de la composition ;
3* Présenter une analyse détaillée du premier livre; en apprécier le caractère et la valeur;
4" Faire le même travail sur le livre xii, qui renferme latbéodicée d'Aristote;
50 Insister sur l'exposition du système de Platon et de la théorie des idées; reproduire la réfutation qu'Aristote a donnée de cette théorie, particulièrement au livre i*'', et aux livres xii, xui et xiv; discuter et apprécier cette réfutation, b
Espérons que ces efforts soutenus ne seront pas inutiles à la réhabilitation de la philosophie d'Arislote. Depuis la chute de la scolastique, je suis peut-être le seul de mes compatriotes qui ait
fait des leçons sur la Métaphysique, Le dernier, je crois, qui Tait enseignée avec un peu d*éclat, est Ramus {Scholœ melaphysicœ, P^vts^ 1566) ; et, en sa qualité de novateur, il la combattit et devait la combattre. Mais le même esprit qui poussait Ramus et son siècle contre Aristote, doit, aujourd'hui que Platon est suffisamment connu et apprécié, nous ramener vers son rival ; car ce rival est tombé de son trône et déchu à jamais de la domination universelle. Du moins de cette infaillibilité usurpée doit-il lui rester Tautorité légitime de l*un des plus grands esprits qui aient éclairé le monde. D'ailleurs, aujourd'hui que rhistoire de la philosophie tend à se constituer comme une science véritable et indépendante jusqu'à un certain point des mouvements de la philosophie elle-même , de l'action et de la réaction des écoles qui dominent tour à tour, ce n'est pas dans telle ou telle vue particulière qu'il convient de réhabiliter l'étude de la Métaphysique d' Aristote; c'est pour procurer la connaissance et rinteliigence de l'un des plus grands monuments du génie philosophique , avec cette espérance encore et cette encourageante conviction, que remettre la pensée d'un grand homme dans le commerce des esprits, ce n'est pas les ramener en arrière, c'est les porter en avant, c'est agrandir et accroître la philosophie contemporaine, en lui fournissant des données nouvelles ; comme ces fleuves qui , loin d'être arrêtés par les grands courants qui s'y jettent, en reçoivent une impulsion plus rapide.
Ce i^' févriei^ 1838.