CHAPITRE m
11 est évident qu'il faut acquérir la science des causes premières, puisque nous ne pensons savoir une chose que quand nous croyons en connaître la première cause. Or on distingue quatre sortes de causes , la première est l'essence et la forme propre de chaque
s plus rien à chercher. Aristote, Éd. Brand., 1. 111, p. 55; 1. XII, p. 254. Rapprochez de ces passages ceux du Cours de philosophie de 1828, 4'» et »• leçons.
(3) Allusion à la phrase de Simonide que Platon cite plus directement dans le Prolagùras, Ëd. Bekk., p. 915, trad. franc., t. III, p. 86. Voyei Gaisford, Poelœ Gresd min., 1. 1, p. 397-398.
eliote (t) ; car ît bal poaêser la recherche des cauaes anasi loin qo'tl esl possible , et c'est la raison dernière d*atte chose qui en est le principe et la cause. La seeoiide cause est la matière et le snjet (s) ; la troisième le principe du mouvement (s) ; la quatrième , enfin , celle qui répond à la précédente , la raison et le bien des choses (a) ; car la fin de tout phénomène et de tout mouvement , c'est le bien. Ces points de vue ont été suffisamment expliqués dans les livres de physique (s); reprenons cependant les opinions des philosophes qui nous ont précédés dans Tétude des êtres et de la vérité. Il est évident qu'eux aussi reconnaissent certaines causes et certains principes : celte revue peut donc nous être utile pour la recherche qui nous occupe. Car il arrivera ou que nous rencontrerons un ordre de causes que nous avions omis , ou que nous prendrons plus de confiance dans la classification que nous venons d'exposer.
La plupart des premiers philosophes ont cherché dans la matière les principes de toutes choses. Car ce dont toute chose est , d'où provient toute génération et où aboutit toute destruction , l'essence restant la même et ne faisant que changer d'accidents , voilà ce qu'ils appellent l'élément et le principe des êtres ; et pour cette raison , ils pensent que rien ne naît et que rien ne périt , puisque cette nature première subsiste toujours. Nous ne disons pas d'une manière absolue que Socrate naît , lorsqu'il devient beau ou musicien , DÎ qu'il périt lorsqu'il perd ces manières d'être, attendu que le même Socrate , sujet de ces changements , n'en demeure pas moins ; il en est de même pour toutes les autres choses ; car il doit y avoir une certaine nature, unique ou multiple, d'où viennent toutes choses, celle-li subsistant la même. Quant au nombre et k l'espèce de ces éléments , on ne s'accorde pas. Thaïes , le fondateur de cette manière de philosopher, prend l'eau pour principe, et voilà pourquoi il a prétendu que la terre reposait sur l'eau , amené probablement à cette opinion
(i) Tb ri h «cvcec Locution qui se retrouve fréquemment dans Aristote et particulièrement dans la Métaphysique, Éd. Br., 1. 1, p. 35, VII, p. i32, 153, 15i, 156, 140, VIII, p. 168, pour exprimer le caractère propre et essentiel d'une chose, ce qui la fait être ce qu'elle est, ce qui fait qu'on peut la déflnir, qu'on la distingue de toute autre, qu'on lui donne un nom qui ne convient qu'à elle. Arislote l'emploie souvent pour tlSoç et flapfl^, C'est la qwddilas des scolastiques , la causa forma/is.
(2) T;;y uAijy x«i xb vnwilfiivo^. Causa moleriaUs.
(3) 'Apxh T?$ xt^awi. Causa effidens, la cause efficiente.
(4) Tb ou ivtxei xal t'aytxBbv. Causa finalis, la raison sofilsante qui, dans Leibnilz, comme dans Arislote, est essentiellement bienfaisante.
(5) Les quatre principes énoncés ici se retouvent en effet dans la Physique, dans un ordre et avec des termes un peu différents. Phytic, Àuse., Il, 3, Bekk., I, 194, Ibid., 7, Bekk., I, 198.
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parce qu'il avait observé que rhomide est Faiiment do-
tons les êtres , et que la chaleur elle-même vient derhumide et en vit (s) ; or, ce dont viennent les choses est leur principe. C'est de là qu'il tira sa doctrine , et aussi de ce que les germes de toutes choses sont de leur nature humides, et que Feau est le principe des choses humides. Plusieurs pensent que dès la plus haute antiquité , bien avant notre époque , les premiers théologiens ont eu la même opinion sur la nature : car ils avaient fait TOcéan et Téthys auteurs de tous les phénomènes de ce monde , et ils montrent les dieux jurant par Teau que les poètes appellent le Styx. En effet , ce qu'il y a de plus ancien est ce qu'il y a de plus saint ; et ce qu'il y a de plus saint , c'est le serment. Y a-t-il réellement un système physique dans cette vieille et antique opinion? C'est ce dont on pourrait douter (7). Mais pour Thaïes on dit que telle fut sa doctrine. Quant à Hippon , sa pensée n'est pas assez profende pour qu'on puisse le placer parmi ces philosophes. Anaximène et Diogène (s) prétendaient que l'air est antérieur à l'eau , et qu'il est le principe des corps simples ; ce principe est le feu , selon Hippase de Métaponte et Heraclite d'Êphèse. Empédocle reconnut quatre éléments ,. ajoutant la terre à ceux que nous avons nommés ; selon lui , ces éléments subsistent toujours et ne deviennent pas , mais le seul changement qu'ils subissent est celui de l'augmentation ou de la diminution, lorsqu'ils s'agrègent ou se séparent. Anaxagoras de Clazomène^ qui naquit avant ce dernier, mais qui écrivit après lui y suppose qu'il y a une infinité de principes : il prétend que toutes les choses formées de parties semblables comme le feu et l'eau , ne naissent et ne périssent qu'en ce sens que leurs parties se réunissent on se séparent , mais que du reste rien ne natt ni ne périt , et que tout subsiste éternellement. De tout cela on pourrait conclure que jusqu'alors on n'avait considéré les choses que sous le point de vue de la matière.
(6) Rapport du système d'Aristote à celui de Thaïes, de Vx^oifi à Vûypdv^ considéré comme le principe même du chaud, t6 Oip/tèv, et par conséquent comme principe uni* que. BiHor. Animal,, I, 4, Bekk., I, 489. Deparlibus animal,, II, 3, Bekk., I, 649. Meleorol., IV, 4. De longiiudine et brevitate vilœ, 5, Bekk., 1, 240.
(7) En effet, les prêtres de Tionie n'avaient pasiesytème physique de Thaïes, et pourtant la mythologie de ces prêtres qui faisait de TOcéau et deTéthys les auteurs de toutes choses, est le fond primitif d'où plus tard est sorti le système de Thaïes à Tinsu de Thaïes lui-même. La mythologie, non-seulement précède, mais renferme déjà la philosophie à rinsu de Tune et de Tautre.
(8) Aristote oublie ici ADaximandre, dont le système, le Tè dfir«(j9oy, comme principe des choses, appartient à TuAn. Il répare cet oubli, I. XII, page 241. Vovez aussi PAy^c. Ausc. ni, 4, Bekk. I, 203.
TRADUCTION DU PREMIER LIVRE
Quand on en fut là , la chose elle-même força d'avancer encore , et imposa de nouvelles recherches. Si tout ce qui naît doit périr et vient d'un principe unique ou multiple , pourquoi en est-il ainsi et quelle en est la cause? car ce n'est pas le sujet qui peut se changer lui-même ; Tairain , par exemple , et le bois ne se changent pas eux-mêmes , et ne se font pas Tun statue , Tautre lit , mais il y a quelque autre cause à ce changement. Or, chercher celte cause , c'est chercher un autre principe , le principe du mouvement , comme nous disions. Ceux des anciens qui, dans l'origine, touchèrent ce sujet , et qui avaient pour système l'unité de substance, ne se tourmentèrent pas de cette difficulté ; mais quelques-uns de ces partisans de l'unité , inférieurs en quelque sorte à cette question , disent que l'unité et tout ce qui est réel n'admet pas de mouvement (i) , ni pour la génération et la corruption , ni même pour tout autre changement. Aussi , de tous ceux qui partent de l'unité du tout , pas un ne s'est occupé de ce point de vue , si ce n'est peut-être Parménide , et encore ne le fait-il qu'autant qu'à côté de son système de l'unité, il admet en quelque sorte deux principes. Mais ceux qui admettent la pluralité des principes, le chaud et le froid , par exemple , ou le feu et la terre, étaient plus à même d'arriver à cet ordre des recherches; car ils attribuaient au feu la puissance motrice, à l'eau , à la terre et aux autres éléments de cette sorte , la qualité contraire. Après ces philosophes et de pareils principes, comme ces principes étaient insuffisants pour produire les choses, la vérité elle même, comme nous l'avons déjà dit , força de recourir à un autre principe. En eflet , il n'est guère vraisemblable que ni le feu , ni la terre , ni aucun autre élément de ce genre, soit la cause de l'ordre et de la beauté qui régnent dans le monde , éternellement chez certains êtres , passagèrement chez d'autres; nique ces philosophes aient eu une pareille pensée : d'un autre côté , rapporter un tel résultat au hasard ou à la fortune n'eût pas été raisonnable. Aussi quand un homme vint dire qu'il y avait dans la nature , comme dans les animaux , une intell gence qui est la cause de l'arrangement et de l'ordre de l'univers , cet homme parut seul avoir conservé sa raison au milieu des folies de ses devanciers. Or nous savons avec certitude qu'Anax agoras entra le premier dans ce point de vue; avant lui Hermoiime de Clazomène parait l'avoir soupçonné. Ces nouveaux philosophes érigèrent en même temps cette cause de l'ordre
(1) LesËléates, et entre autres Xénophane et Zenon. Voyez Nouveaux fragmenU philosophiques. Ici j*ai suivi Brandis qui omet toûto fikv ykp àpyxiov n xsil nAvreç *i/AoX6yi}ff«v, ainsi que xa{ toûto aùrfiv t^tév ivri.
(i) Parmenidis fragmenta, éd. Fullebom, p. 86.
(5) Theogon, 116, éd. Gaisford, I, 76-77.
en principe des êtres , principe doué de la vertu d*imprîmer le mouvement.
On pourrait dire qu'avânleux , Hésiode avait entrevu cette vérité. Hésiode ou quiconque a mis dans les êtres comme principe l'amour ou le désir, par exemple Parménide. Celui-ci dit en effet dans sa Théorie de la formation de l'univers :
c II fit l'Amour le premier de tous tes dieux (â). Hésiode dit de son côté :
c Avant toutes choses était le chaos; ensuite,
c La terre au vaste sein
c Puis TAmour, le plus beau de tous les immortels (5).
Comme s'ils avaient reconnu la nécessité d'une cause dans les êtres capable de donner le mouvement et le lien aux choses. Quant à la question de savoir à qui appartient la priorité , qu'il nous soit permis de la décider plus tard (i).
Ensuite , comme à côté du bien dans la nature , on voyait aussi son contraire , non-seulement de l'ordre et de la beauté , mais aussi du désordre et de la laideur , comme le mal paraissait même l'emporter sur le bien et le laid sur le beau, un autre philosophe introduisit l'amitié et la discorde , causes opposées de ces effets opposés. Car si l'on veut suivre de près Empédocle , et s'attacher au fond de sa pensée plutôt qu'à la manière presque enfantine dont iî l'exprime , on trouvera que l'amitié est la cause du bien , et la discorde celle du mal ; de sorte que peut-être n'aurait-on pas tort de dire qu'Empédoclea parléen quelque manière et a parlé le premier du bien et du mal comme principes, puisque le principe de tous les biens est le bien lui-même , et le mal le principe de tout ce qui est mauvais.
Jusqu ici nous avons vu ces philosophes reconnaître deux des genres de causes déterminés par nous dans la Physique, la matière et le principe du mouvement ; mais ils Tout fait confusément et indistinctement , comme agissent dans les combats les soldats mal exercés ; ceux-ci frappent souvent de bons coups dans la mêlée , mais ils le font sans science ; de même nos philosophes paraissent avoir parlé sans bien savoir ce qu'ils disaient , car l'usage qu'on les voit faire de leurs principes est nul ou peu s'en faut. Anaxagoras se sert de l'intelligence comme d'une machine pour faire le monde , et quand il désespère de trouver la cause réelle d'un phénomène , il produit l'intelligence sur la scène ;
(4) *£^<oT«) xp/y«(y uorcpo*. Ce jugement qu'Arittote ajourne ici, ne se trouve nulle autre part dans ses ouvrages. Mais plusieurs de ses traités sur certains points de l'histoire de la philosophie ne sont pas venus jusqu'à nous. Voyez Diogène de Laêrte et Ménage.
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mais dans tout aalre cas , il aime mieux donner aux faits une autre cause. Empédocle se sert davantage , mais d'une manière insuffisante encore , de ses principes , et dans leur emploi il ne s'accorde pas avec lui-même. Souvent cliez lui , Tamitié sépare , la discorde réunit : en effet , lorsque dans Tunivers les éléments sont séparés par la discorde, toules les particules de feu n'en sont pas moins unies en un tout , ainsi que celles de chacun des autres éléments ; et lorsqu'au contraire c'est Tamitié qui unit tous les éléments, il faut bien pour cela que les particules de chaque élément se divisent. Empédocle fut donc le premier des anciens qui employa en le divisant le principe du mouvement , et ne supposa plus une cause unique , mais deux causes différentes et opposées. Quant à la matière , il est le premier qui ait parlé des quatre éléments ; toutefois , il ne s'en sert pas comme s'ils étaient quatre , mais comme s'ils n'étaient que deux , à savoir, le feu tout seul , et en opposition au feu , la terre , l'air et l'eau , ne faisant qu'une seule et même nature. C'est là du moins ce que ses vers donnent à entendre. Voilà , selon nous, la nature et le nombre des principes d'Empédocle. Lencippe et son ami Démocrite disent que les éléments primitifs sont le plein et le vide , qu'ils appellent Vélre et le non-élre; le plein ou le solide , c'est l'être ; le vide ou le rare , c'est le non-être ; c'est pourquoi ils disent que l'être n'existe pas plus que le non-être , parce que le corps n'existe pas plus que le vide : telles sont, sous le point de vue de la matière , les causes des êtres. Et de même que ceux qui posent comme principe une substance unique , expliquent tout le reste par les modifications de cette substance , en donnant pour principe à ces modifications le rare et le dense , de même aussi ces philosophes placent dans les différences les causes de toutes choses ; ces différences sont au nombre de trois , la forme , l'ordre et la position : ils disent en effet que les différences de l'être viennent de la configuration, de l'arrangement et de la tournure (i) ; or, la configuration c'est la forme , l'arrangement c'est l'ordre, la tournure c'est la position. Ainsi, A diffère de N par la forme, AN de NA par l'ordre , et Z de N par la position. Quant au mouvement , à ses lois et à sa cause , ils ont traité cette question très-négligemment , comme les autres philosophes. Nos devanciers donc n'ont pas été plus loin sur ces deux genres de causes.
(i) 'Pwya^i, ^taô<y^, t^otti^.
(3) t^aipbç, expression pythagoricienne qui désigne le principe qui fait tout à propos et comme il faut, la sagesse qui préside à toutes choses.
(3) Cette supposition d'un dixième corps céleste est mieux expliquée dans le traité de Cœ/o.
(4) Probablement dans son traité spécial sur les Pythagoriciens, dont parle Diogène de Laérte.