CHAPITRE VI
Nous avons vu qu'il y a trois essences , deirx physf-» ques et une immuable ; nous allons parler de cette dernière , et montrer que nécessairement il existe une essence immuable qui est éternelle. En effet les essences sont les premiers des êtres , et si elles sont toutes périssables , tout est périssable. Mais il est impossible que le mouvement naisse ou périsse, car il est étemel ; de même le temps , car sans le temps , il ne saurait y avoir ni avant ni après. Ajoutons que le mouvement est continu comme le temps , car le temps est la même chose que le mouvement ou une de ses modifications , et par mouvement continu il faut entendre sevlemenl le mouvement dans l'espace , et dans ce mouvraient le mouvement circulaire. Or, si le principe moteur et actif ne passe pas à l'acte , îl n'y a pas de mouvement ; car il est possible que ce qui a la simple puissance n'agisse point. Par conséquent il serait même inutile d'admettre des essences éternelles , comme font les partisans des idées , à moins qu'il ne s'y trouve quelque principe capable d'opéret le changement. Les idées ou toute autre substance ne suffisent donc point ; car si elles ne passent pas à l'acte , il n'y aura pas de mouvement. Et encore , il ne suffirait pas que cette substance agit si son essence était la simple puissance ; en effet , dans ce cas , le mouvement ne serait pas éternel ; car il serait possible que ce qui est en puissance ne se réalisât pas. Il faut donc un principe tel que son essence soit l'acte. Il faut de plus que ces substances soient immatérielles , car il f^ut qu'elles ioîent éternelles , si quelque chose est étemel; par conséquent leur nature est l'action.
et réel ; ou si Ton traduit, comme Pont f^it la plupart des modernes, les notions générales, alors on san^ose ce ^ui est en question, savoir : que les universaux sont de simples conceptions, destituées de réalité et d'objectivité. L'eipression, les universaux, laisse la question indécise, ce qui est nécessaire.
W LA lfÉTAPHY8I<ÏUE D'ARISTOTE.
ibis voici um objeetioii. Il semble que racle snj^ pose louîoQfs la puissance, cl que la puissance n*esl pas toufours em acte ; de sorte qu'à ce point de vue , rantérioriié seraii à la puissance. Mats s'il en est ainsi, c'en est fait de la réalité ; car on conçoit que ce qui peul èire ne soit pas encore. Ainsi , soit que Ton dise avec les lliéologiens (i) que tout vient de la nuit , ou que ron suppose avec les physiciens (s) la confusion primitjve de loutes choses , ces deux solutions sont également înadoiissibles; car d'où viendra le mouvement, s'il n'y a paa unprincipe essentiellement actif? En effet, ce n'est pas la matière qui se mettra elle-même en mouvemest, mais c'est l'art de l'ouvrier; ce ne sont pas les mensUrues et la terre qui se féconderont elles-mêmes , mais la semence et le germe. Aussi , quelquesuns ont-ils admis une action éternelle , par exemple Lencftpiie el Platon ; car suivant eux le mouvement est étemel. Mais ils ne disent ni la nature du mouvement, ni le poiirqBoi, ni le comment, ni la cause ; cependant rien n'est mû par hasard, mais il faut qu'il y ait un principe étemel 4n mouvement ; comme on dirait maintenant que les choses sont mues par la force de la nature , on par une force étrangère , l'intelligence ou autre chose. Ensuite , de ces divers principes, quel est le premier? Car cela est d'une importance immense. Et il n*est pas permis à Platon de nous donner le principe qu'il nous donne quelquefois , savoir : Le même qui se meut luimême (s); car, d'après ses propres paroles, l'àme est postérieure au mouvement , et contemporaine du ciel.
Ainsi , admettre que la puissance est antérieure à l'acte , est Uen sous un point de vue, et mal sous un autre, et il a été dit comment. L'antériorité de l'acte a pour elle Anaxagore; car l'intelligence est quelque cliose d'actif; et Ëmpédocle , avec son système de l'amitié et de la haine , et ceux qui font le mouvement éternel, comme Leucippe. Il ne faut donc point dire que , pendant un temps indéfini , existèrent d'abord le chaos et hi nuit ; mais ce monde est éternel ^ soit en un état de mouvement périodique {*), soit d'une autre manière , puisqu'il a été démontré que l'acte est antérieur à la puissance.
(1) Orphée el Hésiode.
(i) £n général les ioniens et en particulier Anaxagore, su moins dans une partie de son système.
(3) Jamais Platon, en définissant ainsi V^me, n'a entendu la donner comme le principe éternel de toutes choses ; il la coosidère comme le principe du petit monde qu'elle gouverne.
(4) Probablement il est ici question des alterna Uves de moovement el de repos introduits dans la physique par Ëmpédocle, et dont Aristole parle souvent
(5) Orphée et Hésiode.
(6) Anaxagore.
(7) L«ucippe.
Si ce monde est étemel dans ses mouvements périodiques , il faut admettre un principe dont l'action demeure toujours la même. D'un autre côté « pour qu'il puisse y avoir génération et corruption , il faut qu'il y ait un autre principe toujours agissant , mais agissant d'une manière diverse. Or il est nécessaire que ce second principe agisse tantôt par lui-même et tantôt par un autre principe : c'est donc en vertu du premier principe ou d'un autre. Mais ce doit être en vertu du premier : car il est à la fois sa propre cause et celle du second principe. Il est la cause de l'éternelle uniformité des choses, l'autre, de leur diversité ; les deux réunissent les causes de l'éternelle diversité. C'est de cette manière qu'ont lien les mouvements. Pourquoi chercher d'autres principes?