‹ Œuvres de Victor Cousin (volume 3)Chapitre 59 sur 71 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Puisqu'il en peut être ainsi, et qu'autrement il faudrait dire que tout vient de la nuit (s), ou de la confusion (s), ou du non-être (i), ces difficultés sont résolues ; et il existe un être éternellement mû d'un mouvement continu, lequel mouvement est circulaire. Cela est prouvé non-seulement par le raisonnement , mais par le fait. De sorte que le premier ciel serait éternel (s). 11 y a donc quelque chose qui meut. Hais puisqu'il y a quelque chose qui est mû et quelque chose qui meut , il faut bien un terme qui comprenne les deux autres, c'estrà-dûre quelque chose qui meuve sans être mû, qui soit éternel, et àla fois essence et acte (s).

Voici comment meut ce moteur immuable : le désirable et l'intelligible meuvent sans être mus ; et ces deux choses, considérées dans leurs preooùers principes, n'en font qu'une. En effet , l'objet du désir est ce qui parait beau ; et l'objet premier de la volonté est le bien lui-même ; car nous désirons une chose parce que nous la jugeons bonne, plutôt que nous ki jugeons telle parce que nous la désirons. Le principe est donc l'intelligence. Or l'intelligence est mue par Tintelligible; dans l'intelligible, l'intelligible en soi forme une classe

(8) Voyez plus bas, chap. vui.

(9) Alexandre d'Aphrodisée ponctue autrement et traduit ainsi : c Sed quoniam ejus quod movetur tantum et c ejus quod movet solum, médium est quod simul movet < el movetur, utique immobile quoque sit necesse est. > Celte inlerprélaiion a été adoptée par Phi lopon. Cependant nous croyons devoir la rejeter. 11 nous semble qu*Aristole ne peut songer ici qu'à Tâurà ««urd xcvovy,etqu*il lui donne répithète de /U^oy, parce qu'en effet c'est un ternie moyen qui comprend les deux autres, puisqu'il est à la fois xcyoM» et xcvov/uyoy. On peut s'en tenir k la ponctuation admise et à un sens raisonnable et très-péripaléticien.

TRADUCTION DU LIVRE DOUZIÈME

à part ; dans celle-ci est la substance première, et dans celle-ci encore la substance simple et active. Or Tun et le simple ne sont pas une même cbose ; car Tun désigne la mesure et le simple la qualité (i). Le beau et le désirable en soi se rapportent à la même classe. Ce qui est le premier est toujours excellent absolument ou relativement. Or que, ce qui est excellent en soi (t), la fm se trouve dans les choses immuables , c^esl ce que montre cette distinction : si toutes les choses ont leur fin , il faut distinguer la fin absolue et celle qui ne Test pas (s). Le premier moteur meut en tant qu*aimé, et ce qui est mû par loi donne le mouvement à tout le reste. Or, là où quelque chose est mû , il y a possibilité de changement. De sorte que, si le premier des mouvements, le mouvement de translation existe, et qu'il soit non en puissance , mais en acte « il y a déjà la possibilité du dernier des changements, le changement de lieu, sinon le changement d'essence. Mais dès qu'il existe un être qui meut sans être mû lui-même , tout en étant en acte , alors il n'y a plus de possibilité qu'il subisse aucun changement. Car le mouvement de translation est le premier des changements, et le premier des. mouvements de translation est le mouvement circulaire. Or c'est celui qu'imprime le premier moteur immuable. Il existe donc nécessairement. Mais, s'il est nécessaire, il est bon, et s'il est bon , il est principe. Le nécessaire peut s'entendre de différentes manières : ce qui contraint notre inclination naturelle , ou ce qui est la condition du bien , ou ce dont le contraire est absolument impossible («).

Tel est le principe duquel dépendent le ciel et la nature. 11 possède le bonheur parfait dont nous ne

(1) Ceci est une remarque ëpisodiqae d^Arislote sur &nXfi, une sorte de parenthèse, comme il s'en trouve toujours dans un livre non achevé. Alexandre d'Aphrodîsée y voit davantage: f His verbis objectioni cuidam occurrit, c quae hujusmodi e^i : si prima et immobilis substantia ( simplex est, simplex auiem et unam, substantia igitur c immobilis una est. At sant alise immobiles substantiae, c ut ipse in hoc libro declarabiLHanc igitur dubitationem c explicat dicens. >

(2) Nous avons ajouté ce qui est excellenl en soi, pour lier cette phrase à celle qui précède.

(3) La tradition alexandrine nppoTiVLii^itaCpttrii à une division du livre De bono. Quelle était cette division ? Conlrariorum reductionem. D'abord il est fort douteux que le livre De bono existât encore séparément au temps d'Alexandre d'Aphrodisée, et surtout au temps de Philopou. Ensuite cette division n'éclaircit rien. Ne vaudrait-il pas mieux entendre ^ iialptviç de t6 fUv s^rc, rb 6l oux ïvn^ Il est dans le génie de la phraséologie d'Aristote de mettre en avant une chose qui ne sera claire que dans la phrase suivante. Dans ce cas, on aurait le sens le plus simple, sauf les diiBcultés dont nous parlerons tout à Thenre. La distinction dont Aristote veut parler est celle que donne la pbrase qui suit, savoir, la distinction des causes finales en cause réelle ou absolue, et cause non réelle ou relative.

jouissons que par instants ; il le possède contioAraent, ce qui nous est impossible. Jouir, pour lui, c'est agir; et voilà pourquoi veiller, sentir, peuser, est pour noi» le plus grand plaisir , et par conséquent encore espérer et se ressouvenir. La pensée en soi est celle du mel^ leur en soi , et la pensée qui est le plus la pensée est celle de ce qui existe le plus. L'intelligence se peme elle-même dans la perception de l'intelligible , et elle devient intelligible par la réflexion et la pensée. De sorte que l'intelligence et l'intelligible sont une même chose ; car l'intelligence est ce qui a le pouvoir de comprendre l'intelligible et ce qui est: et, pour elle, posséder ce pouvoir, c'est l'exercer (s). C'est là le caractère de ce que l'intelligence parait avoir de plus divin; et penser est le plus grand bonheur et ce quil y a de plus excellent.

Que Dieu jouisse éternellement de ce souveram bonheur dont nous n'avons que des éclairs, cela serait déjà admirable, mais il est plus admirable encore qu^l possède quelque cbose de plus. Or il le possède, et de cette manière , la vie est en lui ; car l'action de l'intelligence est la vie. Dieu est cette action , et cette action prise en elle-même est sa vie parfaite et éternelle. Aussi nous disons que Dieu est un animal éternel et parfait. De sorte que la vie et la durée étemelle et continue appartiennent à Dieu. Et c'est là Dieo.

Tous ceux qui, comme les pythagoriciens et Speasippe , ne font pas du beau et du bien un premier principe , parce que , selon eux , les principes des végéuux et des animaux sont des causes et que le beau et le bien ne sont pas dans les causes, mais dans leurs» effets, ceux-là n'ont pas une opinion juste; car la semence

Au moyen de cette distinction, il est clair que la vraie fin, la fln absolue, ne peut se trouver que dans les êtres absolus eux-mêmes, les êtres immuables. Beste la difficulté du To /ceiv CffTc, rb ik ovx Serre, et nous ne pouvons nier que c'est un peu ajouter au texte que d'entendre comme s'il y avait rb /xiv tan àXriO&ç. Cependant Philopon a pensé comme nous. II est vrai qu'Alexandre d'Aphrodisée donne un tout autre sens : c Id eu jus gratia id est quod est; quod c vero est gratia hujus non est hoc quod illud, t ce qui veut dire que la fin d'une cbose est distincte de celte chose, et qu'ainsi ce qui est mû en vue du bien n'est pas le bien. Mais puisque ce commentateur est contredit par l'hilopon, il est probable que son sentiment n'avait point été adopté dans l'école, et que Philopon aura suivi Simpliclos, qu'il avait sous les yeux. Au reste, il ne faut pas oublier la conjecture de quelques critiques, que le commentaire des six derniers li vres de la ATi^fapAy^t^uf, attribué à Alexandre d'Aphrodisée, est réellement de Michel d'Ëphèse.

(4) Nouvelle parenthèse de même nature que celle que nous avons signalée plus haut sur àiiXfi,

(5) 'Eycpyd ^< ïxtav. Al. d'Aphrodisée : c Est autem inc teilectus actu quasi forma ejus intetlectns qui potentia c est. > Themistius : c Cum autem intelligit, intellectio c ^us est actus ejus. •

DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ARISTOTE

vient d^antret èlres parfaits qui lai sont antérieurs , et le premier être n^esi pas nne semence, mais un être parfait : c'est ainsi, par exemple, que Thomme est antérieur à la semence , non pas , il est vrai , Thomme qui est né de cette semence, mais celui dont elle provient. Ainsi, il est démontré par tout ce qui a été dit qu'il y a une essence éternelle et immuable, distincte des choses sensibles. Il est démontré aussi que celte essence n'admet aucune étendue ; mais qu'elle est simple et indivisible. En effet, elle meut éternellement. Or, rien de fini ne peut avoir une puissance infinie. Mais comme tonte étendue doit être finie ou infinie , et que cette essence ne peut avoir une étendue finie , elle n'en a donc aucune; car il ne peut pas y avoir d'étendue infinie. En outre , cette essence n'admet ni modification ni changement ; car tous les autres mouvements sont poatérieurs an mouvement dans l'espace [que cette essence n'admet pas (i)]. Il est évident que tout cela est de cette manière.

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