TOME
œURS DE L'HISTOIRE
qu'il existe à côté ou an-dessous de cette idée prédomiDante d'autres idées, d'autres éléments qui jouent dans cette même époque des rôles secondaires, mais réels. Il n'y a pas une idée seule dans une époque , carr cetle époque ne serait qu'une abstraction ; tout ce qui est réel , tout ce qui vit est complexe , mélangé , divers, plein de différences. Si donc il y a nécessairement dans toute époque , comme nous l'avons vu , différentes idées , sous la domination d'une seule , il faut bien qu'il y ait dans chaque époque plusieurs peuples pour représenter les diverses idées qui constituent la vie réelle de cetle époque , ou les nuances importantes , les modes fondamentaux de l'idée prédominante ; car toute idée ou toute grande nuance d'idée doit avoir sa représentation spéciale dans l'histoire.
Ainsi trois époques distinctes de l'histoire , donc trois ordres de populations qui auront les ressemblances nécessaires que les différents éléments d'une époque doivent avoir entre eux dans l'unité de cette époque , et qui , en même teipps, auront toutes lesdifférences que les différents éléments d'une époque doivent soutenir avec eux-mêmes pour constituer les différences et la vie réelle de cette époque.
La philosophie de l'histoire, pour bien comprendre une époque et les différents peuples de cette époque, les divise d'abord, prend chaque peuple à part , l'examine et rinterroge. Que demande-t-elle à chaque peuple? Sous combien d'aspects le considère-trelle et l'étudie-t-elle pour le bien connaître? Parmi les divers points de vue sous lesquels la philosophie de l'histoire peut considérer un peuple , il en est quatre , selon moi , qui , par leur importance , réclament une attention spéciale , et que doit parcourir et épuiser successivement la philosophie de l'histoire pour savoir à peu prés sur un peuple tout ce qu'elle peut en savoir. J'indiquerai rapidement ces quatre points de vue.
La philosophie de l'histoire en présence d'un peuple doit reconnaître avant tout pourquoi ce peuple est venu dans le monde , ce qu'il a à y faire , quel but il poursuit , quel rôle il vient jouer , quelle est sa destinée , quelle idée il représente. Remarquez que si ce peuple ne représente point une idée, son existence est tout simplement inintelligible ; les événements par lesquels il se développe, n'ayant pas de but commun n'ont pas de mesure commune , et forment alors une diversité perpétuelle sans aucune unité , c'est-à-dire sans aucune possibilité d'être compris. Il faut , pour comprendre les divers événements qui se passent dans un peuple , et qui composent son histoire, pouvoir les rattacher à une idée commune , et cette idée est celle que ce peuple est appelé à représenter sur la scène du monde. Ainsi , demander à un peuple donné ce qu'il vient faire en ce monde, quelle destinée il doit accomplir , quelle idée il représente , telle est la première
règle de la philosophie de Thistoire. Voici la seconde.
Si tout peuple est appelé à représenter une idée , 0 suit que les événements dont se compose hi vie de ce peuple aspirent et aboutissent à U représentation eoaplète de cette idée , d*oà il suit encore que Tordre et succession dans lequel ces événements se présentent d'abord , couvre un ordre tout autrement profond, tort entièrement régulier , un véritable ordre de progression; c'est ce progrès qu'il faut reconnaitre et suivre, sous peine encore de ne pas comprendre grand'ehose à l'histoire de ce peuple. Je suppose, par exemple, que vous ne sachiez pas que le peuple romain était appek à représenter sur la terre telle ou telle idée, à atteindre tel ou tel but, et par conséquent à le poursuivre et à s'en rapprocher progressivement : quand vous en éies aux guerres de Sylla et de Marins, vous ne savez pas si vous êtes au commencement , au milieu on à la fin de l'histoire romaine ; vous ne pouvez le savoir et vous orienter dans cette histoire, autrement qu'en regardaDi le numéro du volume et le haut des pages. Un bot donné , l'histoire d'un peuple est un fH^ogrès perpétuel. C'est là qu'est tonte lumière , j'ajoute et tout intérêt ; car l'intérêt véritable est dans l'enchatnemeot et le développement des choses ; or tout développement est progrès. Et il ne faut pas s'arrêter à l'idée vague de perfectionnement ; car , comme nous Tavons démontré , la perfection ne peut mesurer le perfectionnement qu'autant qu'on a déterminé le type de cetle perfection. Eh bien , le type de la perfection relative d'un peuple , c'est l'idée que ce peuple doit accomplir. Tout nous ramène donc à la recherche de l'idée de chaque peuple, et au mouvement progressif de ce peuple vers l'accomplissement de cette idée.
Maintenant , comment un peuple développe-t-il progressivement l'idée qui lui est confiée? Messieurs, il faut, pour que le développement soit complet, qu'il traverse tous les éléments constitutifs d'un peuple, sans en excepterun seul. Et quels sont les éléments constimtifs d'un peuple ? Ils sont les mêmes pour un peuple et pour un individu. Un individu n'est pas complet s'il n'a développé en lui , dans la mesure de ses forces, l'idée de l'utile , du juste , du beau , du saint , du vrai Un peuple n'est pas complet s'il n'a fait passer pour ainsi dire l'idée qu'il est appelé à représenter par l'industrie, TÉtat, l'art, la religion et la philosophie : le développement d'un peuple n'est complet que quand il a épuisé toutes ces sphères. Donc la philosophie de l'histoire , si elle veut bien connaître un peuple , après avoir déterminé l'idée de ce peuple et s'être bien pénétrée du principe que ce peuple accomplit cette idée progressivement , doit rechercher et suivre ce mouvement progressif dans chacun des cinq éléments que je viens de rappeler , et d'abord dans l'industrie , dans les lois , dans l'art et dans la religion.
DE LA PHILOSOPHIE
Et il ne doit pat suffire à la philosophie de Thistoire d'examiner ces quatre éléments les uns après les antres, d'interrogerchacun d'eux, de lui demander ce qu*il signifie, et de suivre son développement progressif, il faut encore qu'elle compare ces éléments entre eux pour en saisir les rapports , car ces rapports sont loin d'être indifférents. Il faut qu'elle reconnaisse si ces éléments n'ont pas d'autre rapport que celui de coexistence , ou si tel ou tel élément précède les autres ou les suit , lequel domine ou lequel est subordonné. Il faut qu'elle recherche surtout le rapport de l'élément religieux et de l'élément politique , si , par exemple , la religion précède et domine les autres éléments, qui alors se groupent en quelque sorte et se fondent autour d'elle, ou si au con^aire , dans le développement relatif de ces éléments, c'est l'élément politique qui domine d^abord ou qui finit par dominer tous les autres.
Au reste , soit que ces éléments coexistent entre eux dans une importance égale , soit que l'un d'eux domine tous les autres, il est certain qu'ils se développent harmoniquement , et qu'à tous les degrés de l'existence d'un peuple ils présentent tous le même caractère ; et il le faut bien , car en dernière analyse tout peuple est un.
C'est en considérant un peuple sous ces points de Yue divers, et qui pourtant se tiennent intimement, que la philosophie de l'histoire évitera les vues partielles et bornées qui l'ont si souvent égarée. Souvent l'historien , préoccupé d'un intérêt particulier , par exemple de l'intérêt politique, considère dans un peuple presque exclusivement l'élément politique; ou , préoccupé de l'idée de la religion , il considère presque exclusivement encore l'élément religieux; et alors ou il néglige tous les autres éléments et mutile l'histoire , ou , sans les négliger , il leur impose à tous le caractère qu'il emprunte à l'élément exclusif qu'il considère, et s'il ne mutile pas l'histoire , il la fausse. L'histoire alors est très-claire , car je ne sache pas de plus sûr moyen de clarté que la prédominance d'une idée particulière. La philosophie de l'histoire doit tout embrasser, industrie, lois, arts, religion; maison conçoit qu'alors son dernier résultat , c'est-à-dire la formule dernière sous laquelle elle résume un peuple, ne réfléchissant plus le caractère exclusif d'un seul élément particulier , mais les caractères à la fois harmoniques et variés de plusieurs , ne peut avoir U simplicité qui accompagne aisément les formules exclu^ sives. Ne oonsidérez-vous un penple que par le côté politique ; ici la formule même la plus élevée n'est pas fort embarrassante. H est plus difficile de comprendre et de représenter les idées fondamentale» de la religion d'un peuple , et . nous entrons déjà dans des routes plus sond)res. Nous n'entrons pas dans des routes moins obscures quand nous voulons pénétrer le sens
intime et mystérieux des monuments des arts. Ordinairement on ne considère l'histoire d'un peuple que par son cêté politique : comme ce côté politique est le plus superficiel, il est aussi le plus clair de tous, et l'histoire exclusivement politique , toute fière de sa clarté, accuse la philosophie de l'histoire d'être inintelligible. En effet , la philosophie de l'histoire dans ses vastes et profondes recherches , obligée de combiner plusieurs éléments dont quelques-uns se cachent dans les replis les plus délicats de la pensée et de l'histoire, et, de leurs rapports divers péniblement constatés, de déduire , par la généralisation la plus laborieuse , une formule assez compréhensive pour embrasser à la fois l'industrie, les lois, les arts et la religion, ne peut et ne doit pas prétendre à une popularité incompatible avec toute vraie philosophie. Et cependant la philosophie de l'histoire n'a pas encore abordé l'élément de la vie d'un peuple le plus important peut-être, mais sans contredit le plus difficile à saisir , et le plus obscur en apparence , quoique toute lumière véritaUe soit en lui.
Messieurs , s'il y avait dans le développement nécessaire d'un peuple un élément qui eût la singulière propriété d'être particulier comme tous les autres , et en même temps d'avoir pour condition de son développement la forme de la généralité; si cet élément avait encore pour caractère historique de ne jamais précéder les autres et de les suivre toujours ; si d'ailleurs il était certain que cet élément réfléchit et résumât tous les autres; et si encore cet élément en apparence profondément obscur, puisqu'il est le phis élevé de tous , puisqu'il est général et réfléchi , était en réalité éminemment chiir par les raisons qui font son obscurité apparente, clair de toute la clarté supérieure de la généralité sur la particularité , de l'abstraction sur ce qui est concret , de la réflexion sur le mouve« ment instinctif et spontané de la pensée; si, dis-je, il existait un tel élément, et si la philosophie de l'histoire jusqu'ici l'avait totalement négligé, je vous demande ce qu'il faudrait penser de ce qu'a été jusqu'ici la philosophie de l'histoire : cet élément , messieurs , c'est la métaphysique.
La pensée de l'homme se développe de différentes manières ; mais elle n'arrive à se comprendre ellemême , que quand sur tout ce qu'elle a conçu elle se demande : Tout cela est-il vrai en soi? Quel est le fond de tout cela? Quels sont les principes secrets, c'est-à-dire les idées générales qu'enveloppent toutes ces choses? Et ces principes n'en supposent-ils pas d'autres? Est-il impossible d'élever ces généralitèi à un plus haut degré de générahté encore? car il ne faut s'arrêter qu'aux bornes infranchissables de la pensée, c'estnà-dire à ce qu'il y a de plus général , à la plus haute abstraction, à la plus haute nmplicité : idé»
oouBs DEL^msToaœ
géoénk, idée abtlnile, idée ini|ik; Unies espie»tioiis sjiHNiymes. Cet qoesiîoM, Metnenn, M»t Vi delà mélaphjsiqQe. lA^ tanidoote, toot est les sens el poar rimsgiBSiMMi f pov les eoDutt el les femmes; mais là aussi est toute lumière peur b réflexion , pour celui qui se demande un eon^e viril de ce qu'il pense. Sur chaque matière, tant qu'on n'est pas arrivé aux idées élémentaires de cette matière, à sa métaphysique, on n'est arrivé au fond de rien , on ignore le dernier mot de tonte chose.
Mais de quoi s'occupe spécialement la métaphysique? De quoi elle s'occupe ? Prraez les livres de métaphysique, messieurs; et je ne vous dis pas : Prenes tel ou tel, mais prenes qui vous voudrez, pceaei Platon on Aristote, prends Makbranche ou Leibnitx; faites mieux : ouvrez Condillac; certainement il n'est pas incomprdbensible de profondeur. Or, quels sont les probUÛies qu'il agile ? De quoi parle-t-il ? Que dit-il? Qu'il n'y a dans la pensée que des idées sensibles géntelisées, c'est*à-dire des idées particulières ajoutées les unes aux autres , c'est-à-dire des idées contingentes. Selon Condillac , tout est contingent, variable, ini. Condillac nie l'infini, l'unité , la substance, etc., et réduit tout à l'indéfini , au fini multiplié par luimême , à une simple collection de quantités et d'accidents, etc. Je n'invente pas, je raconte. D'un autre e^, prenez l'idéalisme : il admet à grand'peine le contingent , le multiple , le fini , et s'enfonce dans les profondeurs de la cause , de l'un , du nécessaire , de l'absolu , de l'être en soi. Voilà le terram de la métaphysique , et voilà sa langue. Pensez-y, messieurs ; ce n'est pas moi qui ai créé ces problèmes, ce n'est pas moi qui ai fait ces dénominations ; j'accepte les unes avec les autres de la main des siècles ; et quand de beaux esprits, dans des scrupules d'élégance qu'ils prennent pour une sage circonspection , accusent ces formules, qu'ils accusent donc la philosophie ellemême ; car depuis qu'elle est née , elle n'a pas d'autre matière , elle n'a pas un autre langage. Depuis l'auteur énNuaia jusqu'à Aristote, depuis Aristote jusqu'à Leibnitz et Kant , la matière et la langue de la métaphysique n'ont pas changé , car le but de la métaphysique est resté le même, savoir, de rappeler la pensée à ses éléments essentiels ; et ces éléments, toujours à peu près les mêmes , affectent toujours à peu près les mêmes expressions. La langue de la métaphysique est donnée ; il faut en prendre son parti.
Voyez , messieurs : excluez la philosophie de l'histoire , et soutenez alors que dans toute époque donnée bi philosophie est arbitraire et insignifiante ; que les philosophes sont des oisifs qui tirent au hasard de leurs rêveries un certain nombre de systèmes, sans rapport avec l'esprit du temps , ni avec les autres éléments de la civilisation. Ou si vous n'osez pas le soutenir, si vous
Tépo^
qae qû b pcodsit , je vmm dfmmdfrM ai ce xapport est on abaple rapport de eoiiieideaee , où si ee ntn pas an rapport de supériorité, m rapport de praiominaiiee; je vous demanderai si bpUlosopliie neréflè ehit pas toute b civilisatioB conlemporai«e «ous Ja forme b plus générale, b ph» abstraite , la piaf simple, et par conséquent b plus cbire en réahtc». Toutes nos leçons antérieures aboatissent à ce résakat L'accordecHTous? Alors voici b conclusion que le raisonnement vons impose : c'est que les formoles métaphysiques sont l'expression dernière d'une ép<M|oe , ei que, quand on caractérise avec elles une ^poqae , « ne fait que tirer du fond d'une époque ce qui y était contenu , ee qui , se dévdoppant d'abord naivemeai dans b forme extérieure de Tart , de b relifpoD , de l'industrie et de b politique, revioit sur soi-même dans sa généralité H sa profondeur, sons In Ibnne philosophique. Or quelles sont les formules f^losophiques? Nous l'avons vu , c'est le contingent et le nécessaire , c'est b substance et b cause , rab8<^n et le rebtif , l'être et le phénomène , l'infini et le fini. Donc irrésistiblement , messieurs, et non pas au nom de l'imagination , mais de b raison , de b nécessité et de la dialectique , bs formules métaphysiques sont l'expression générale, légitime , et seule légitime , de b vie d'un peupb. Ainsi ces formules effrayantes par lesquelles b philosophie débute , l'historien les retrouve à b suite de ses recherches comme b dernière coocbsion de l'histoire , et il les retrouve nécessairement. Que ee soit b ma réponse aux bons jeunes gens qui, dans notre excellent pays, après quelques moisd'étndes, sans comprendre, du moins sans avoir étudié ni la métaphysique ni l'histoire, se hâtent de prononcer des arrêts historiques et philosophiques , et nous accosest d'imposer des formules métaphysiques à l'histoire. La philosophie de l'histoire a contre elle , je le sais , bieo des préjugés ; car elle est d'hiar, elle est venue la dernière , elle est venue en son temps , comme la raisoo vient après l'imagination ; mais elle est venue enfui, rien ne peut la détruire ; or sa mission est de comprendre l'histoire , et non de s'arrêter à ses jeux extérieurs , à ces images à la fois brillantes et obscures dans lesquelles ordinairement on la contemple.
Tels sont , messieurs , les difi<§rents aspects sous lesquels- la philosophie de l'histoire doit considérer un peuple. Y en a-t-il d'autres? Connaissez-vous dans la rie d'un peuple quelque autre élément que ceux qae nous avons énumérés? Dans ce cas , c'est le devoir de la philosophie de l'histoire d'examiner ce nouvel élément et de le mettre en rapport ou en contradiction avec les autres. Mais il n'y en a pas, il ne peut y en avoir d'autres. La métaphysique est nécessairement le développement le plus élevé de la rie d'un peuple , son
m LA PHILOSOPHIE.
dernier dévdoppeaieot, car que peutril y avoir fiar delà la réflexion dans la vie intellectuelle ? Qae peatrîl y avoir pour la pensée au delà de Tétode des lois essentielles et des formes les plus simples de Ik pensée ?
Voilà donc un peuple bien connu, examiné sons tontes ses faces , approfondi et épuisé pour ainsi dire dans tous ses éléments. Mais nous n'avons considéré ce peuple que relativement à lui-même ; il faut le mettre en rapport avec les autres peuples qui sont renfermés dans la même époque du monde. Toute époque du monde est une dans son idée fondamentale , et en même temps elle est diverse par les diverses idées qui doivent aussi y jouer leur rôle ; pour représenter différentes idées « elle doit avoir différents peuples ; il faut donc examina les rapports de ces diflérents peuples d*une môme époque entre eux. Ils ont nécessairement des diflRêrences puisqu'ils représentent des idées diverses. Je néglige en ce moment ces différences , et je m'ar^ réte à ceci , qu'ils doivent avoir des ressemblances plus grandes que leurs différences , puisque tous sont renfermés dans une seule et même époque. Gomme un peuple est un , de même une époque est une. Les peuples qui sont renfermés dans une même époque , en jouant des rôles différents, jouent pourtant des réles analogues. La philosophie de Thistoire devra saisir ces ressemblances. Mais elle ne doit pas s'arrêter à des ressemblances vagues et générales ; elle doit tout ap» profondir, et rechercher en détail quels sont dans ces diffi^nts peuples les caractères correspondants de rindustrie, des lois, des arts, des religions, des systèmes philosophiques. Or, lorsque la philosophie de rhistmreaura étudié ainsi Tinduslrie , les lois , les arts, les religions , les systèmes philosophiques des différents peuples d'une époque , pour en saisir toutes les ressemblances essentielles , alors elle verra que tous ces éléments sont harmoniques entre eux chez ces différents peuples , parce qu'ils se rencontrent dans une seule et même époque. Les résultats obtenus par l'examen approfondi d'un peuple particulier ne seront pas changés , ils ne seront qu'agrandis. Plus dans un peuple il y a d'éléments à étudier, et plus l'idée générale que représente ce peuple est facile à dégager ; de même , plus l'idée d'une époque a d'organes différents dans les différents peuples dont se compose cette époque , plus il est aisé de la reconnaître. L'idée reste la même, seulement son développement , son horizon est plus étendu ; c'est-à-dire que si vous étiez arrivés à une formule déjà assez générale pour un peuple particulier, la formule dernière qui représentera tous les peuples d'une époque, toute une époque du monde , sera beaucoup plus générale et plus compréhensive. Or, c'est la philosophie d'un peuple qui a dcmné son caractère propre à tout le développement de ce peuple. Donc, <ldns une époque, ce sont les philosophies des différents
peuples de cette époque, comparées, rapprochées et résumées dans leurs ressemblances, élevées à une idée commune , c'est l'idée philosophique qui résulte de cette généralisation qui devient l'idée de l'époque.
£n effet , il est certain que dans toute époque ( il ne s'agit plus d'un seul peuple), avec la variété néeessûre à la réalité de l'unité , avec une assez grande diversité d'écoles philosophiques, il n'y a qu'un seul et même esprit philosophique , car il n'y a qu'un seul et même esprit dans toute époque. De plus, cet esprit, nous l'avons vu , est toujours exclusif, particulier, borné, puisqu'il doit paraître et disparaître ; car il n'y a pas qu'une époque dans le monde , il faut qu'il y en ait plusieurs; la formule métaphysique d'une époque, puisqu'elle doit paraître et qu'elle doit disparaître , sera donc exclusive , et , quoique très-générale en ellemême, elle sera très-particulière relativement aux autres formules des autres époques , précédentes ou ultérieures. Il suit de là que la formule de la philosophie d'une époque sera particulière, c'est-à-dire qu'elle ne sera pas à la fois le fini et l'infini et le rapport du fini à l'infini , mais qu'elle sera l'une ou l'autre de ces trois formules auxquelles nous avons ramené toutes les idées qui peuvent entrer dans l'intelligence humaine. Voilà donc les formules nécessaires de la pensée devenues les résultats nécessaires de toute époque. Or, qu'estrce que le résultat d'une époque? Ce n'est pas moins que le principe même de cette époque arrivée à soa complet développement ; et ce principe est une idée incertaine et vague à son origine , et qui , développée d'abord obscurément sous l'apparente clarté des quatre éléments que je vous ai signalés , et revenue à elle-même sous l'apparente obscurité de la métaphysique, se résout en une formule égale à l'une des trois grandes formules de la pensée , en une formule qui seule peut comprendre les formules diverses des autres éléments, parce que seule elle est universelle par sa nature. Ëssayeriez-vous d'imposer à la philosophie, à l'art, à l'État, à l'industrie, la formule religieuse? Vous ne le pouvez pas ; car la philosophie , par exemple , n'est pas subordonnée à la religion; il implique que la réflexion soit subordonnée au symbole , le plus général à ce qui l'est moins. Essayeriez-vous d'imposer à toute une époque la formule de l'élément politique? Encore moins , car tous les autres éléments résistent à la lot , surtout la philosophie qui comprend la loi , mais qui n'y est point comprise. La seule formule légitime d'une époque est donc la formule métaphysique , précisément parce qu'elle est métaphysique , parce qu'elle est assez compréhensive pour embrasser et dominer la formule dernière du développement de tous les autres éléments.
Messieurs , nous n'avons considéré jusqu'ici que les rapports de ressemblance des différents peuples dont se compose une époque ; en effet , toute époque étant
COURS DE LWSTOmE
une f les différeau peuples qui la compoeenl doÎTeni se renembler eoire eux ; maie ces difiereols peuples sool difiereots, donc ils doÎTeol soutenir entre eux des rapporu de différence. La philosophie de Thistoire doit envisager aussi ces différences, les embrasser dans leurs causes et dans leurs effets, et les suivre dans toute retendue de leur action.
D y a dans une époque différenu peuples, parce que dans une époque il y a différentes idées. Chaque peuple représente une idée et non pas une autre. Cette idée, générale en elle-même, est particulière relativement à celle que représentent les autres peuples de la même époque ; elle est particulière , elle est elle et non pas une autre , et i ce titre elle exclut toute autre qu*elle ; elle Texclut en ce que ou elle Fignore ou elle la repousse. En effet, toute idée qui domine dans un peuple y domine comme Tidée unique qui représente pour ce peuple b vérité tout entière ; et pourtant, loin qu'elle soit la vérité tout entière , elle ne la représente que par un côté, et d'une manière imparfaite, comme ce qui est particulier, borné , exclusif, peut représenter la vérité universelle el absolue.
Maintenant ces différences des différente peuples, comment vivent-elles ensemble? Ne peuvent-elles pas coexister en paix ? Non , car à quelle condition une idée incomplète, exclusive, peutrclle coexister en paix à côté d'une autre idée exclusive et incomplète? C^est à la condition d'être reconnue par la philosophie comme incomplète et exclusive , et en même temps absoute par la philosophie, comme contenant une portion de vérité. La philosophie trouve toutes les idées exclusives fausses par un côté et vraies par un autre ; elle les accepte toutes , les combine et les réconcilie dans le sein d'un vaste système où chacune trouve sa place. Ce que fait une sage philosophie , l'histoire le fait aussi , à l'aide des siècles , dans son mouvement universel et dans l'ample système qu'elle engendre et déroule successivement. Mais , messieurs, il n'en est pas ainsi pour un peuple ; un peuple n'est ni un philosophe éclectique, ni rhumauité tout entière ; ce n'est qu'un peuple particulier; il accepte donc comme vrai en soi ce qui n'est vrai que relativement ; Il accepte comme la vérité absolue ce qui, n'étant qu'une vérité relative avec la prétention d'être la vérité absolue , n'est qu'une erreur.
Or les idées particulières des différents peuples d'une même époque , ne se sachant pas comme des idées particulières, c'est-à-dire exclusives et fausses , mais se prenant pour vraies , c'est-à-dire complètes et absolues , aspirent par conséquent à la domination , et se rencontrent dans cette prétention commune d'être seules vraies, abolument vraies , et seules dignes de la domination. Là , messieurs , est la racine indestructible de la guerre. Ce qui aux yeux de la philosophie
n'est qœ distinct, entre les mainsdu temps est i et les diversités et les différences deviennent , sur le théâtre de Thistoîre , des oppositions, des conlradielîotts, des luttes. Geb n'est pas moins vrai àaMMS la vie intérieure d'un peuple que dans les relations extérieures des peuples entre eux. Nous avons distingue comme éléments de la vie d'un peuple, Findostne, l*État , l'art , la religion et la philosophie ; nous avo» parié de leurs rapporu de coexistence , de leurs rapports de prédominance ou de subordination , et nous avons décrit ces rapports avec le calme de la philos»phie. Mais ces différents éléments ne le prennent poiat ainsi ; nul ne veut se subordonner ; il ne leur suffit pai même de coexister avec indépendance, hannonie , ik tendent à se vaincre et à s'absorber l'un l'autre. Aina l'industrie , tout occupée de Futile , voudrait y réduire tout le reste ; l'Eut empiète sanS cesse et attire tout dans sa sphère ; la Religion, fille du cid , ne peut consentir à abdiquer l'empire , et elle se croit le droit de donner des lois à l'industrie , à l'Eut, et à l'art , qui de son côté sacrifie tout au sentiment de la beauté et à son but particulier. La philosophie est très-paisible, surtout dans l'histoire, dans Diogène de Laêrte et dans Brucker. Mais en réalité, IcHsque l'État, ou lorsque b religion veut b réduire à l'eut de servante (anciUa ikeologim) , elle résiste, quelquefois elle atuque, et de b des luttes qui peuvent être et qui souvent ont été sanglantes. Cet eut de guerre soit de b diversité essentielle des élémenU ; b guerre , conmie la diversité des élémenu, est nécessaire à b vie; les combau des partis , dans les limites de b constitutioD donnée d'un peuple politique, font b vie de ce peuple. Il en est de même à l'extérieur. Les luttes des peuples d'une époque entre eux font b vie d'une époque; nulle ne s'est écoulée sans guerre, nulle ne le pouvait
La guerre a sa racine dans la nature des idées des différenU peuples, qui éUnt nécessairement partielles , bornées , exclusives , sont nécessairement hostiles, agressives, tyranniques : donc b guerre est nécessaire.
Voyons maintenant quels sont ses effets. Si b guerre n'est autre chose que la rencontre violente , le choc des idées exclusives des différenU peuples, il s'ensuit que dans ce choc l'idée qui sera plus faible sera détruite par b plus forte , c'est-à-dire sera absorbée et assimilée par elle; or la plus forte idée dans une époque est nécessairement celle qui est le plus en rapport avec l'esprit même de cette époque. Chaque peuple représente une idée; les peuples différenis d'une même époque représentent différentes idées; le peuple de l'époque qui représente l'idée le plut en rapport avec l'esprit général de l'époque , est le peuple appelé dans cette époque à la domination. Quand ridée d'un peuple a fait son temps, ce peuple dispa^
DE LA PHILOSOPHIE
ratt; mais il ne cède pas facilement la place, il faut qu'un aulre peuple la lui dispute et la lui arrache ; de là la guerre. Défaite du peuple qui a fait son temps , victoire du peuple qui a le sien à faire et qui est appelé à Tempire , voilà Teffet certain et incontestable de la guerre : donc la guerre est utile.
Messieurs, je ne viens pas ici faire Tapologie de la guerre ; la philosophie n'est d'aucun parti en ce monde ; elle ne fait Tapologie de rien, comme elle n'accuse rien ; elle aspire à comprendre tout. Je ne fais pas Tapologie de la guerre , je Texplique. Sa racine , vous la connaissez , elle est indestructible ; ses effets , vous les connaissez, ils sont bienfaisants.
En effet , si ce sont les idées qui sont aux prises dans une guerre , et si celle qui l'emporte est nécessairement celle qui a le plus d'avenir, il fallait que celle-là l'emportât, et par conséquent qu'il y eût guerre ; à moins que vous ne vouliez empêcher l'ayenir, arrêter la civilisation, à moins que vous ne vouliez que l'espèce humaine soit immobile et stationnaire. L'hypothèse d'un état de paix perpétuel dans l'espèce humaine est l'hypothèse de l'immobilité absolue. Otez toute guerre , et au lieu de trois époques il n'y en aura qu'une ; car s'il n'y a pas destruction d'une époque et victoire de l'autre , il est clair que l'une ne cédera point la place à l'autre , et qu'il n'y aura jamais qu'une seule et même époque. Bien plus, non-seulement il n'y aura pas trois époques, mais même dans une époque donnée il n'y aura aucun progrès; car les différences ne se fondront pas , et les différents peuples resteront éternellement dans l'abrutissement de l'idée exclusive qui les subjugue , et qui , bonne pour un temps, si elle ne se modifiait jamais, serait la condamnation de ce peuple à une erreur perpétuelle. Ainsi un peuple n'est progressif qu'à la condition de la guerre. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est l'histoire : la guerre n'est pas autre chose qu'un échange sanglant d'idées , à coups d'épée et à coups de canon ; une bataille n'est pas autre chose que le combat de Terreur et de ki vérité ; je dis vérité , parce que dans une époque donnée une moindre erreur est vérité relativement à une erreur plus grande ou à une erreur qui a fait son temps ; la victoire et la conquête ne sont pas autre chose que la victoire de la vérité du jour aiir la vérité de la veille devenue l'erreur d'aujourd'hui Aussi , messieurs , quand deux armées sont en présence , il se passe un bien plus grand spectacle que celui dont la philanthropie détourne les yeux. Elle ne voit que des milliers d'hommes qui vont s'égorger, ce qui est assurément un grand malheur. Mais d'abord la mort est un phénomène qui n'a pas lieu seulement sur les champs de bauille ; et après tout , comme on l'a dit , la guerre change assez peu les ubles de morulité. E^ puis , ce n'est pas la mort qui est déplorable en soi;
c'est la mort injuste , injustement donnée ou reçue. Que mille cœurs qui battaient tout à l'heure cessent de battre, c'est un fait bien triste; mais qu'une goutte de sang innocent soit versée, c'est plus qu'un fait pénible , c'est un mal et un mal horrible. Un innocent qui périt doit mille fois plus exciter la douleur amère de l'humanité , . que des armées de héros qui savent qu'ils vont à la mort , et qui y vont librement pour une cause juste à leurs yeux et qui leur est chère. Il n'y a point d'iniquité dans les grandes batailles , il ne peut même y en avoir ; car ce ne sont pas les hommes ni leurs passions qui sont aux prises , ce sont des causes , ce sont les esprits opposés d'une époque , ce sont les différentes idées qui, dans un siècle, animent et agitent l'humanité. Voilà ce que la philanthropie ne voit pas , et ce qui a donné tant d'importance , tant d'intérêt , tant de célébrité aux batailles. Connaissezvous quelque chose qui ait plus de réputation que Platée et Salamine? Pourquoi? L'humanité est fort personnelle , messieurs , je lui en demande pardon ou plutôt je l'en félicite; car dans l'histoire il ne s'agit que d'elle ; c'était elle qui était en cause à Platée et à Salamine : de là la haute renommée de ces deux journées. J'avoue que je serais très -médiocrement disposé à m'émouvoir beaucoup parce qu'un certain nombre d'hommes partis d'un pays , et arrivés dans un autre, ont été battus par un petit nombre d'indigènes, ou ont écrasé ce petit nombre. Mettez tout cela dans le moyen âge , aux mêmes lieux , entre les mêmes hommes; il n'y a plus aucune importance. Qu'est ceci, messieurs? C'est qu'il ne s'agissait à Platée ni des lieux ni des hommes, mais de la cause. Et il ne faut pas croire que cette cause soit celle du despotisme et de la liberté ; cet honorable lieu commun n'est que l'enveloppe d'une idée tout autrement profonde. Alexandre réduisit les Thébains, cela est certain; Thèbes passa de la liberté à l'esclavage ; qui s'en soucie? .Ce n'est donc pas seulement de la liberté , de la liberté de quelques milliers de paysans de l'Attique , qu'il était question à Platée; la cause était tout autrement grande : ce n'étaient pas seulement la liberté et le despotisme qui étaient engagés , c'étaient le passé et l'avenir du monde, c'étaient l'esprit ancien et l'esprit nouveau qui se rencontraient d'une manière sanglante. La victoire est restée à l'esprit nouveau. Voilà pourquoi ce nom de Platée est si solennel. Il en est de même d'Arbelles : il ne s'y agissait point de la famille de Darius et de la dynastie macédonienne , car l'humanité se serait fort peu intéressée à l'une et à l'autre ; mais à Arbelles, et c'est peut-être là, messieurs, la plus grande journée du monde , il a été déclaré que nonseulement le nouvel esprit pouvait résister à l'ancien , comme il avait été vu à Marathon et à Platée , mais il a été démontré que l'esprit nouveau était plus fort
œURS DE LinSTOIRE
que rancien ; qa'il était en état de lui rendre ses visites Y et de les lui faire un peu plus longues. En effets les résuluts d'Ârbelles ont duré deux siècles. ]>eux cents ans après Arbelles , les traces d'Alexandre, une civilisation grecque , un empire tout grec , étaient encore dans la Bactriane et la Sogdiane , et sur les bords de Tlndus. Le même motif attache le même intérêt an nom de Pharsale. J*aime et j'honore assurément le dernier des Brutus, mais il représentait Tesprît ancien , et Fesprit nouveau était du côté de César ; cette longue lutte que M. Niebuhr a si bien discernée et décrite dans Thistoire romaine dès ses origines, entre les patriciens et les plébéiens , cette lutte de plusieurs siècles finit à Pharsale. César était Cornélien par sa famille , non par son esprit ; il succédait , non à Sylla , mais à Marins, lequel succédait aux Gracches. L'esprit nouveau demandait une plus grande place ; il la gagna à Pharsale ; ce ne fut pas le jour de la liberté romaine , messieurs , mais celui de la démocratie, car démocratie et liberté ne sont pas synonymes ; toute démocratie , pour durer , veut un maître qui la gouverne ; ce jour-là elle en prit un , le plus magnanime et le plus sage dans la personne de César. Il en est de même de toutes les grandes batailles. Je ne peux pas vous faire ici, messieurs, un cours de batailles : prenezles toutes les unes après les autres ; prenez Poitiers , prenez Lépante , prenez Lutzen , etc. ; toutes sont célèbres, parce que dans toutes ce ne sont pas des hommes qui sont en cause , mais des idées ; elles intéressent l'humanité, parce que l'humanité comprend à merveille que c'est elle qui est engagée sur le champ de bataille. Messieurs , on parle sans cesse des hasards de la guerre, et il n'est question que de la fortune diverse des combats; pour moi , je crois que c'est un jeu trèspeu chanceux , un jeu k coup sûr : les dés y sont pipés, ce semble , car je porte le défi qu'on me cite une seule partie perdue par Thumanité. De fait, il n'y a pas une grande bataille qui ait tourné au détriment de la civilisation. La civilisation peut bien recevoir quelque échec, les armes sont journalières; mais définitivement l'avantage , le gain et l'honneur de b campagne loi restent ; et il implique qu'il en soit autrement. Admettez-vous que la civilisation avance sans cesse? Admettez- vous qu'une idée qui a de l'avenir doit remporter sur une idée qui n'en a plus , c'est-à-dire dont toute la puissance est usée? L'admettez-vous? Et vous ne pouvez pas ne pas l'admettre. Donc il s'ensuit que toutes les fois que l'esprit du passé et l'esprit de l'avenir se trouveront aux prises, l'avantage restera nécessairement à l'esprit nouveau. Nous avons vu que l'histoire a ses lois ; si l'histoire a ses lois , la guerre , qui joue un si grand rôle dans l'histoire , qui en représente tous les grands mouvements et pour ainsi dire les crises , la guerre doit avoir aussi ses lois,
et ses lois nécessaires ; ei si , comme je l'ai dénontré, l'histoire avec ses grands événements n'est pas autre chose que le jugement de Dieu sur l'humanité, on peut dire que la guerre n'est pas autre chose que le prononcé de ce jugement, et que les batailles en sont la promulgation éclatante; les défaites et les victoires sont les arrêts de k civilii»tion et de Dieu même sur un peuple, lesquels déclarent ce peuple au-dessous do temps présent, en opposition avec le progrès nécessaire du monde , et par conséquent retranché du livre de vie.
J'ai prouvé que la guerre et les batailles sont premièrement inévitables , secondement bienfaisantes. J'ai absous la victoire comme nécessaire et utile; j'en* treprends maintenant de l'absoudre comme juste, dans le sens le plus étroit du mot ; j'entreprends de démontrer la moralité du succès. On ne voit ordinairement dans le succès que le triomphe de la force , et une sorte de sympathie sentimentale nous entraîne vers le vaincu; j'espère avoir démontré que , puisqu'il faut bien qu'il y ait toujours un vaincu , et que le vaincu est toujom celui qui doit l'être , accuser le vainqueur et prendra parti contre la victoire , c'est prendre parti contre l'hvmanité et se plaindredu progrès de la^civilisation. Il faut aller plus loin, il faut prouver que le vaincu doit être vaincu et a mérité de l'être ; il faut prouver que le vainqueur non-seulement sert la civilisation , mais qu'il est meilleur, plus moral, etque c'est pour cela qu'ilest vainqueur. S'il n'en était pas ainsi , il y aurait contradiction entre la moralité et la civilisation , ce qui est impossible , l'une et l'autre n'étant que deux côtés , deux éléments distincts mais harmoniques de la même idée.
Messieurs, tout est parfaitement juste en ce monde ; le bonheur et le malheur sont répartis comme ils doivent l'être ; le bonheur n'est donné qu^à U vertu , le malheur n'est imposé qu'au vice. Je parle en grand , sauf les exceptions , s'il y en a. Vertu et bonheur, malheur et vice , toutes choses qui sont dans une har^ monie nécessaire. Et quel est le principe de cette conviction consolante? C'est la pensée humaine ellemême , qui ne \y&ai pas ne pas rattacher invinciblement l'idée de mérite et de démérite à l'idée de juste et d'injuste. En fait , dans la pensée humaône l'idée de mal moral et de bien moral est liée à l'idée de mal physique et de bien physique , c'est-à-dire au bonheur et au malheur. Celui qui a bien fait croit et sait qu'il lui est dû une récompense proportionnée à son mérite. Le spectateur désintéressé et sans passion porte le même jugement. Les bénédictions s'adressent naturellement à la vertu, les malédictions au crime réel oo supposé. L'harmonie nécessaire du bonheur et de la vertu , du malheur et du vice , est une croyance du genre humain qui , sous une forme ou sous une autre , éclate dans ses actions et dans ses paroles , dans ses sympathies comme dans ses colères , dans ses craintes
DE LA PH1L0S(»»HIE
ei dans 8M MpéraHoes. Maintenant , tans faire ici une tbéorie ni une classification des Tertus , je me contente de vous rappeler que la prudence et le courage sont les deux Tcrtus qui contiennent à peu près toutes les autres. La prudence est une ^rtu , messieurs , et Toilà pourquoi , entre autres raisons , elle est un élément de succès ; Timprudence est un vice , et Toilà pourquoi elle ne réussit guère ; le courage est une vertu qui a droit à la récompense de la victoire ; la faiblesse est un vice , partant elle est 4oigours punie et battue. Nonseulement les actions imprudentes et les actions lâches, mais les pensées , les désirs , les mouvements coupables qu'on nourrit et qu'on caresse dans Tintérieur de Vàme , sous la réserve qu'on ne les laissera pas dégénérer en actes ; ces désirs , ces pensées , ces mouvements coupables t en tant que coupables, auront leur fNiniiion. Il n'y a pas une action, une pensée, un désir, un sentiment vicieux , qui ne soit puni t6t ou tard et presque toujours immédiatement , en sa juste mesure ; et la réciproque est vraie de toute action , de toute pensée, de toute résolution , de tout sentiment vertueux. Tout sacrifice emporte sa récompense, toute concession à la faiblesse sa punition. Telle est la loi ; elle est de fer et d'airain («), elle est nécessaire et universelle, elle s'applique aux peuples comme apx individus. Aussi je professe cette maxime que les peuples ont toujours ce qu'ils méritent , comme les individus. On peut plaindre si l'on veut les peuples, mais il ne faut pas accuser leur destinée , car ce sont toujours eux qui la font. Supposez un peuple généreux qui prit au sérieux ses idées, qui fût prêt à périr pour elles, et qui , au lien d'attendre le jour du combat dans une sécurité imprudente et coupable , prévoyant l'attaque , s'y prépare de longue main , en entretenant en lui l'esprit guerrier, en fondant de grandes institutions militaires , en se formant à une discipline sévère, en préférant k des jouissances frivoles les soins mâles et virils dans lesquels se trempe le caractère des individus et des peuples; ce peuple-là, lorsqu'il paraîtra sur le champ de bataille , n'aura commis aucune faute ; donc toutes les chances seront pour lui. Supposez à ce peuple un ennemi imprudent ou lâche, ayant des idées sans doute , mais ne les ayant pas assez à cœur pour leur faire les sacrifices qu'exigerait leur défense ou leur propagation , brave mais sans un état militaire bien entretenu et sans habitudes guerrières , ou avec une organitation militaire en apparence assez forte , mais tans résolution et sans énergie. Mettez en présence ces deux peuples ; n'est-il pas évident que l'un étant plus moral est meilleur que l'autre, plus prévoyant, plus t^ge, plus courageux, méritera de l'emporter et l'emportera par conséquent? Voyez, par exemple, Con-
(^) f^oxex moD argument -du Gorglas, traduction de Platon , tom III , et lei Fragmenté p/Uiosophlque* » pag. 98. [
COUSIN. — TOME I
stantinople au xn* siècle ; c'était un empire en possession d'une civilisation assez avancée , un peuple qui avait des idées (et les premières de toutes, des idées religieuses), qui s'en occupait vivement, qui se passionnait pour elles , au point d'être constamment sur les places publiques, de disputer sans cesse, et d'en venir à de véritables mMées. Ce peuple était instruit , savant, ingénieux, ardent; mais en même temps il n'avait d'énergie que pour la dispute et les tracasseries intérieures ; il ne savait pas obéir ; il n'avait aucun soin de l'avenir, pas d'esprit militaire, aucune grande institution , aucun apprentissage do la guerre , nulle mâle habitude, nulle énergie morale, nulle vertu. Donc il passera, et il mérite de passer sous les Fourches Gaudines de la conquête. En face étaient des adversaires que les lettrés de Byzance ont appelés des barbares , mais qui ne l'étaient pas du tout; car ils avaient aussi leurs idées, ils les chérissaient , et ils étaient fwéts à mourir pour elles ; ils cherchaient à faire des conquêtes à leurs idées au prix de leur sang ; et ils en ont fait parce qu'ils méritaient d'en faire. Aussi Gonstantinople a été bientôt emportée : l'Europe a poussé un cri de douleur, honorable pour TEurope, accablant pour Gonstantinople; car, héritière d'une immense puis» sauce, si Gonstantinople avait été digne d'elle, non* seulement elle l'aurait. conservée, mais elle l'aurait agrandie , elle lui aurait fait faire des conquêtes sur la barbarie. Au lieu de cela, Gonstantinople a disputé, ei^oté , subtilisé , et elle a succombé ; elle a eu le sort qu'elle méritait : elle n'était plus digne de la puissance, et la puissance lui a été ôtée. Et il ne faut pas dire que, dans mon admiration pour les conquérants, j'enlève tout intérêt pour les victimes ; je n'entends point ce langage. Il faut choisir entre un peuple corromps^ vicieux , dégradé , indigne d'exister puisqu'il ne sait pas défendre son existence et l'humanité qui n'avance et ne peut avancer que par le retranchement de ses éléments corrompus. Puisqu'on parle de victimes, qu'on sache donc qu'ici le sacrificateur qu'on accuse , ce n'est pas le vainqueur , mais ce qui lui a donné la victoire , c'estrà-dire la Providence, Il est temps y messieurs, que la philosophie de l'histoire mette k ses pieds les déclamations de la philanthropie, qu'elle amnistie la guerre, puisque la guerre est nécessaire, et l'étudié avec soin ; car la guerre est l'action en grand , et l'action est l'épreuve décisive de ce que vaut un peuple ou un mdividu. G'est une expérience dans laquelle se montrent à découvert tous les .éléments cachés de l'&me ; l'&me passe tout entière avec ses puissances dans l'action. Voulez-vous savoir ce que vaut un homme? Voyez-le agir, il met Ui tout ce qu'il vaut ; de même toute la vertu d'un peuple comparait sur le champ de bataille ; il est là tout entier avec tout ce qui est de lui. La philosophie de l'histoire doit l'y suivre.
flO
COURS MB LWSTOIRE
Selon moi, Téut miltuire d'un peuple est avec sa philosophie le dernier mot de ee peuple ; c'est donc avec la philosophie Télat militaire d'un peuple que rhistoire doit le plus examiner ; après avoir ajouté à ses recherches ce qu'elle avait jusqu'ici oublié, la philosophie , l'histoire doit y faire entrer aussi les institutions militaires des peuples et leur manière de faire la guerre. Donnez-moi l'histoire militaire d'un peuple, je me charge de retrouver tous les autres éléments de son histoire , car tout tient à tout et tout se résout dans la pensée comme principe et dans l'action comme effet, dans la métaphysique et dans la guerre. Ainsi l'oi^nisation des armées, la stratégie même, importe à l'histoire. Vous avez tous lu Thucydide. Voyez la manière de combattre des Athéniens et des Lacédémoniens : Athènes et Lacédémone sont là tout entières. Vous rappelez-vous l'organisation de cette petite armée grecque de trente mille hommes , qui , sous k conduite d'un jeune homme (car ce sont presque toujours les jeunes hommes qui sont les héros de l'histoire) , s'avança en Orient jusqu'au delà de la Bactriane? C'était cette redoutable phalange macédonienne dont la configuration seule est le symbole de l'expansion rapide et puissante de U civilisation grecque , et représente tout ce qu'il y avait d'impétuosité , de célérité et d'ardeur indomptable dans l'esprit grec et dans celui d'Alexandre. La phalange macédonienne était organisée pour la conquête rapide, pour tout percer, pour tout envahir. Elle est faite pour une pointe avantageuse, pourTait^que bien plus que pour la défense; elle a un élan, un mouvement irrésistible ; peu de force interne , de poids et de durée. Biais regardez la légion romaine : Rome y est tout entière. Une légion c'est un grand tout, une masse énorme qui , en s'ébranlant , écrase tout sur son passage , sans menacer de se dissoudre , tant elle est compacte, vaste, et pleine de ressources en ellemême. A l'aspect d'une légion on sent que l'on est devant une puissance irrésistible , et en même temps devant une puissance durable qui balaye l'ennemi et qui le remplace , occupe le sol , s'y établit et y prend racine. La légion romaine c'est une ville , c'est un empire, c'est un petit monde qui se suffit à lui-même, car il y avait de tout dans son organisation. Eu un mot , la légion était une armée organisée lîon-seulement pour soumettre le monde , mais pour le garder ; son caractère est Tensemble , le poids , la durée, h fixité , c'està-dire l'esprit de Rome.
S'il me plaisait, messieurs, je prendrais ainsi les institutions militaires de chaque grand peuple , et je vous montrerais l'esprit de ce peuple dans celui de ces institutions. Mais sans prolonger cette discussion , vous devez concevoir maintenant que la philosophie de l'histoire ne peut pas ne pas considérer l'état miiiuire, l'organisation des armées , la stratégie même. Tout se
rapporte à la civilisation, messieurs, lool la menn tout la représente à sa manière. La philosophie à l'histoire ne doit donc rien mépriser. Il iani qnt^ considère dans un peuple tousses élémenU insénemi, le commerce , l'industrie , l'art , la religion , Féiâi ei la philosophie , et qu'elle saisisse l'idée que tous c^ éléments renferment et développent ; ensuite il tsu, qu'elle suive cette idée dans son action , en debr^ d'elle-même , en relation avec les autres idées concoi^ poraines qu'elle attaque ou qui l'attaquent , c'est-4-ds? dans son action militaire. Tout peuple vraiment h^ rique a une idée à réaliser ; il la réalise en lui-méne. et, quand il l'a suffisamment réalisée en lui, il rexpetit en quelque sorte par la guerre , il lui fait faire le um de l'époque du monde ; il est conquérant , ioévitaUement conquérant ; toute civilisation qui avance , avaaoe par la conquête. Tout peuple lûstorique est donc pesdant quelque temps conquérant ; enfin après avoir è& conquérant, après s'être déployé tout entier, ap» avoir montré et donné au monde tout ce qu^ii avait m lui , après avoir joué son rôle et rempli sadestinatios, il s'épuise, il a fait son temps, il est conquis loi-inâne; ce jour-là il quitte la scène du monde , et la philosophie de l'histoire l'abandonne, parce qu'alors il est devenu inutile à l'humanité.
DIXIÈME LEÇON
SOMMAIRE
RécapUuUtioo de la deroièra leçon. Sojet de celle-ci : ki grands hommes. — Leur oécessité et leur caractère propre.
— Les grands hommes résument les peuples, les époques, toute rhumanîté, la nature et Tordre universel. — Histoire du grand homme. Naît et meurt i pro|H»s. Son stgae est -succès. — Théorie de la puissance. -— Théorie de la gloin.
— Les grands hommes considérés comme de simples individus dans leurs intentions et leurs qualités personnelles. Petitesse des plus grands hommes. — Quelles sont les époques les plus favorables an développement des grandi hommes 7 — Quels sont les genres les plus favorables m développement des grands hommes? — De la guerre et de la philosophie. — Lutte des grands hommes dans la guerre et dans la philosophie. — Absolution du vainqueur.
Messieurs ,
Après avoir été des grandes époques de l'histoire aux lieux qui en sont le théâtre , et des lieux aux peuples qui les habitent , nous irons aujourd'hui des peuples à ces individus éminents qui les représeoteoi dans l'histoire , et qti'on appelle des grands hommes.
DE LA PHILOSOPHE
inespéré que la dernière leçon a dû toqs laisser la îonviciion qu'un peuple n^est pas seulement une colection plus ou moins considérable d*indiyidus réunis iccideniellement entre eux par le lien d'une force extérieure prépondérante. Il doit tous être évident [{n'^iin peuple n'est un véritable peuple qu'à la condition d'exprimer une idée qui , passant dans tous lea éléments dont se compose la vie intérieure de ce peuple, dans sa langue, dans sa religion , dans ses moeurs, dans ses arts, dans ses lois, dans sa pbilosopbie, donne à ce peuple un caractère commun , une physionomie distincte dans l'bisloire. Que de millions d^hommes ont vécu , senti, souffert , agi dans le centre de TAsie et de l'Afrique , dont l'histoire ne fait pas menlion , parce que ces populations n'exprimant aucune idée, n'avaient et ne pouvaient avoir aucun sens, et, par conséquent, aucun intérêt pour l'histoire ! L'exiatence historique d'un peuple est donc tout entière dans son rapport avec l'idée qu'il représente , c'està-dire dans son esprit. Cet esprit est sa substance. Otez à chacun des individus dans lesquels se divise extérieurement un peuple , l'identité de langue , de mœurs , de religion , d'art , de littérature , d'idées , vous leur enlevez , avec le lien qui les unit , le fonds même sur lequel ils vivent et qui les fait être ce qu'ils sont. Et l'esprit d'un peuple n'est pas une substance morte , c'est un principe de développement et d'action, c'est une force k laquelle un peuple emprunte la sienne , qui le meut et le soutient tant qu'il dure, et qui, lorsqu'elle se retire, après que son développement est accompli et épuisé, l'abandonne et le livre à la première conquête. C'est cet esprit encore qui constitue la patrie. La patrie, messieurs, n'est pas seulement le sol en lui-même , ni telle ou telle institution particulière , c'est l'esprit commun k tous les citoyens , c'est ridée qu'expriment pour tous et le sol qu'ils habitent , et les institutions , les lois , la religion , les moeurs , etc., dont ils participent. Le patriotisme n'est autre chose que la sympathie puissante de tous avec tous dans un même esprit, dans un même ordre d'idées. Otez cette unité d'esprit et d'idées, c'en est fait de la patrie et du patriotisme.
Or, si tout peuple, je dis tout peuple véritable, tout peuple historique , est nécessairement un dans l'unité de l'esprit qui le fait être et agir et dans Tunité de l'idée qu'il représente , il suit que tout individu qui fait partie de ce peuple participe nécessairement de SOD esprit. Un individu qui, dans un temps et dans un pays donné, ne serait qu'un iodiridu serait un monstre. Mais il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de pur individu, et tous les hommes qui habitent un même territoire , qui sont du même temps, qui parlent la même langue, qui ont la même religion et les mêmes mœurs , participent tous de la même idée et du même esprit.
Ainsi tous les individus dont se compose un peuple représentent tous l'esprit de ce peuple. Mais comment le représententrils? Un peuple est un dans son esprit ; mais c'est une foule dans sa composition extérieure , c'est-à-dire que c'est une grande multiplicité. Or quelle est la loi de toute multiplicité? C'est d'être diverse, et par conséquent susceptible du plus et du moins. Hors de l'unité absolue tout tombe dans la différence , dans le plus et dans le moins, il est impossible que dans une foule donnée, telle qu'un peuple qui a , comme il a été démontré , un type commun , il n^y ait pas des individus qui représentent plus ou moins ce type. Gomme il y en a qui le représenlent moins, moins clairement, plus confusément , de même il y en a qui le représentent plus, plus clairement, moins confusément. De là une ligne de démarcation entre tous les individus d'un même peuple. Mais ceux qui sont sur le premier plan et représentent davantage l'esprit de leur peuple , composent encore une foule , un grand nombre , tombent encore sous le plus et le moins ; donc là est encore une nouvdle élite d'indi* vidus qui représente éminemment Tesprit de leur peuple. 11 est impossible qu'il en soit autrement. De là deux choses : i^' la nécessité des grands hommes; S^ leur caractère propre. Le grand homme n'est point une créature arbitraire qui puisse être ou n'être pas« Il n'est pas seulement un individu , mais il se rapporte à une idée générale qui lui communique une puissance supérieure , en même temps qu'il lui donne la forme déterminée et réelle de l'individualité. Trop et trop peu d'individualité tue également le grand homme. D*un côté l'individualité en soi est un élément de misère et de petitesse ; car k particularité, le contingent, le fini, tendent sans cesse à la dirision, à la dissolution, au néant. D'une autre part, toute généralité se rattachant à l'universalité et à l'infini , tend à l'unité et à l'unité absolue ; elle a de la grandeur, mais elle risque de se perdre dans une abstraction chimérique. Le grand homme est l'harmonie de la particularité et de la généralité; il n*est grand homme qu'à ce prix,. à cette double condition de représenter l'esprit général de son peuple ; et c*est par son rapport à cette généralité qu'il est grand ; et en même temps de représenter cette généralité qui lui confère sa grandeur, dans sa personne , sous la forme de la réalité, c'est-à-dire sous une forme finie, positive , risible , déterminée ; de telle sorte que la généralité n'accable pas la particularité, et que la particularité ne dissolve pas la généralité ; que la particularité et la généralité, l'infini et le fini , se fondent dans cette mesure qui est la vraie grandeur humaine.
Cette mesure , qui fait la vraie grandeur , fait aussi la vraie beauté. Les objeU de la nature qui ont un caractère de généralité , d*universalité , d'immensité ,
COURS DE
d'ioftoit comme kt monUgnei, lesmen, les abîmes du ciel , tous ces objets ont ce genre de beauté qu^on appelle le sublime. Le sublime a pour caractère de dépasser , de tendre à dépasser les limites de Timagination et de toute représentation déterminée. Il y a en quelque sorte contradiction entre la force limitée de rimagination bumaine et le sublime. Quand Tart représente le sublime seul , il s*élance bors du fini , et n^engendre que des productions gigantesques , comme les pyramides d'Egypte , les monuments de Tlndostan, les monuments primitifs de presque tous tes peuples. A Tautre extrémité de la ciyilisation et de Timagination« considère-^on des objets qui ont un caractère très-déterminé et des formes très-arrétées , Tart entret-il dans des détails et dans le fini des cboses, il tombe dans le joli et le mesquin. Soit en pratique y soit en théorie , les deux extrémités de la beauté , qui la manquent également, sont le joli et le sublime. L'école sensualiste ne pouvant dépasser le contingent , le particulier , le déterminé , le fini , est condamnée au joli. L'idéalisme , au contraire , tend sans cesSe au général , à Funiversel, à l'infini, au sublime. La Téritable beauté est dans le mélange du fini et de l'infini , de l'idéal et du sensible : la mesure est la vraie beauté.
H en est de même en morale pour les caractères. 11 est des individus qui n'ont pour ainsi dire qu'un caractère général , celui de leur siècle et de leur pays, purs échos de la voix de leur temps ; c'est la foule , messieurs , ce sont les êtres pour ainsi dire anonymes dans l'espèce bumaine. Ne riez pas , ce n'en est pas ta plus petite ni la plus mauvaise partie. A l'autre extrémité sont les amis de l'individualité, ces gens qui, pour s'être avisés de réfléchir une ou deux fois dans leur vie , pour s'être saisis une minute dans leur pauvre individualité , s'y enfoncent , s'y cramponnent , pour ainsi dire, sans pouvoir et sans vouloir eu sortir, ramenant tout à leur sens individuel , et fièrement insurgés contre toute autorité. En efiet, l'autorité n'est pas toujours la raison ; cependant toute autorité ayant toujours quelque chose d'universel , est par cela seul condamnée à un peu de raison et de sens commun. La manie de l'individualité est de trancher le nœud qui unit l'mdividu au sens commun par l'autorité. Ce sont là , messieurs , les originaux dans l'espèce humaine ; ils forment une classe à part, ils se donnent pour des héros d'indépendance , et ce sont en général des hommes sans énergie et sans caractère ; ils s'agitent une minute sans rien faire , et passent sans laisser dans l'histoire aucune trace. Les premiers, pour les appeler par leur nom , sont les hommes ordinaires , classe nombreuse, honnête et utile. Ce sont d'excellents soldats de l'esprit d'un peuple ; ils forment l'armée de toute grande cause qui trouve assez de capitaines ; c'est avec eux qu'on peut faire , c'est avec eux seu-
LWSTOiRE
lement qu'on bit de grandes chosea ; ils 9xm obéir. Mais les autres , indisciplinables , indignes i commander , incapables d'obéir , leur grand bvt h cette immense s^ne du monde ou ils parainent a moment est de représenter, quoi, messiers? tm mêmes , et rien de plus. Aussi personne ne fait atiet tion à eux ; car l'humanité n'a pas assez de temps i perdre pour s'occuper des individus qui ne «ont ^ des individus. Un grand homme , messieurs , est ^ lement éloigné de l'original et de l'homme ordinaât. Il est peuple et il est lui tout ensemble ; il est ridanik de la généralité et de l'individualité , dans une men? telle que la généralité n'étouffe pas l'individualité, a qu'en même temps l'individualité ne détruit pas « généralité, en lui donnant une forme réelle. Aiis l'esprit de son peuple et de son tempe , voilà réiofc d'un grand homme, c'est là son véritable piédest^: c'est du haut de l'esprit commun à tons qo^ii estgraad et commande à tous.
Si l'esprit d'un peuple se résout néceMaireBcsi dans quelques grands représentants, et si, coibbp nous l'avons vu aussi, un peuple a des éléments éâférents comme l'industrie , les sciences , les arts, b lois, U religion, la philosophie, tous oes difièresB éléments ont nécessairement des représenianu; d comme ces éléments dans un peuple ne restent p» dans le même état, mais se méumorphoseut sans oew, et en gardant le même caractère , parce qu'ils teodeai au même but , se développent sans cesse dans in progrès dont les degrés sont les moments divers de l'existence de ce peuple , tous ces différents momesis doivent avoir leurs représenunts ; d'où il sait défiaitivement qu'un peuple étant tout entier dans les diffis rents moments de son développement et dans k$ différents éléments de sa vie intérieure , et ces différents moments et ces différents éléments étant néeessairement représentés par quelques grands hommes, il suit, dis-je, qu'un peuple est tout entier dans se* grands hommes. En effet, c'est en eux que l'histoire considère un peuple. Ouvrez des livres d'histoire , voss n'y voyez que des noms propres; et il est impossibk qu'il en soit autrement ; car si les masses ne font rien que pour elles-mêmes , elles ne fout rien par ellesmêmes ; elles agissent par leurs chefs , qui seuls occapent l'avant-scène , et tombent seuls sous le regard do spectateur et de l'historien. Les historiens ont fon raison de ne s'occuper que des grands hommes ; seole> ment il faut qu'ils aient bien soin de ne les douoer que pour ce qu'ils sont , c'est-à-dire , non pas pour les maîtres , mais pour les représentants de ceux qui ne paraissent pas dans l'histoire ; autrement un graad homme serait une insulte à l'humanité. Sous cette réserve , il est certain que tout peuple se rést^Taot nécessairement en grands hommes de tout genre,
IS lA PHILOSOPHIE.
rhistoire d^m pesple doit être faite, comne elle Test, par rhistoire de ses grands honmes.
MaittteiiaBt , qu'est-ce qu'on peuple Y Un peuple, nous Tâtons tu dans la dernière leçon , c'est une des idées d'une époque. Comme une époque renferme plusieurs idées , elle irenferme aussi plusieurs peuples. Or , .ce qui est trai d'un peuple est Trai d'un autre peuple. De plus , ce qui est vrai d'une époque est yrai d'une autre, est trai de toutes les autres; donc l'histoire entière , non plus celle d'un peuple ni celle d'une époque, mais celle de toutes les époques , mais celle d.. coute l'humanilé , est représentahle par des grands hommes. Ainsi donnes-moi la série des grands hommes, tous les grands hommes connus , et je tous ferai toute l'histoire connue du genre humain.
Mais qu'est-ce que l'humanité elle-même? L'humanilé , nous l'avons vu , n'est pas autre chose que le dernier mot de l'ordre universel. L'humanité résume la nature entière et la représente. Cette nature ellemême, nous l'avons vu encore, est la manifestation de son auteur. Dieu ne pouvait pas restera l'état d'une unité absolue : cette unité absolue, cette substance éternelle, étant une force créatrice, devait créer, devait produire et se manifester dans ses productions avec tous ses grands caractères. Ainsi la nature représente Dieu ; et comme la nature avec toutes ses lois se résume dans Thumanité , et que l'humanité avec toutes ses époques se résume dans les grands hommes, il en résulte, avec une rigueur qui ne laisse rien è contester, que l'ordre des choses, ou plutôt le mouvement perpétuel des choses, n'est, dans tous ses moments et dans tous ses degrés , que l'enfantement des grands hommes. Partes de l'unité absolue et arrives aux grands hommes, et vous avez ni plus ni moins les deux bouts de la chaîne des êtres. Après les grands hommes, il n'y a plus rien à chercher , car le grand homme est la plus haute individualité possible, et l'individualité est le terme de foute chose , comme l'unité absolue en est le point de départ.
Ainsi tout dans le mondeentier travaille pour former la merveille du grand homme. Le voilà formé , il arrive sur U scène de l'histoire; qu'y fait-il ? Quel r6le y jouet-il, et sous quel aspect la philosophie de l'histoire doit-elle le considérer Y
Messieurs, un grand homme, dans quelque genre que ce soit , à quelque époque du monde, dans quelque people qu'il paraisse , vient pour représenter une idée, telle idée et non pas telle autre, tant que cotte idée a de la force et vaut la peine d'être représentée , pas avant, pas après : la conséquence est qu'un grand homme parait quand il doit paraître , qu'il disparaît quand il n'a plus rien à faire , qu'il naît et qu'il meurt i propos. Quand il n'y a rien de grand à faire , le graud homme est impossiMe. Qu*est-ce en effet qu'un grand
homme ? L'instmmont d'une puissance qui n'est pas la sienne ; car toute puissance individuelle est misérable, et nul homme ne se rend è un autre homme , il ne se rend quau représentant d'une puissance générale. Quand donc cette puissance générale n'est pas ou n'est plus , quand elle manque ou défaille , quelle force aura son représentant? Aussi vous ne pouvez pas faire naître le grand homme avant son heure , et vous ne le ferez pas mourir avant son heure ; vous ne pouvez pas le déplacer , ni l'avancer, ni le reculer; vous ne pouvez pas le continuer et le remplacer; car il n'était que parce qu'il avait son œuvre è faire, il n'est plus que parce qu'il n'a plus rien à (aire , et le continuer c'est vouloir continuer un rôle fini et épuisé. On disait à un soldat ipii s'était assis sur un trône : c Sire, il laut surveiller attentivement l'éducation de votre fils; il faut qu'on l'élève avec le plus grand soin , de manière à ce qu'il vous rempbce. — Me remplacer ! répondaitil , je ne me remplacerais pas moi-même ; je suis l'enfant des circonstances, i Le même homme sentait bien que la puissance qui l'animait n'était pas la sienne, et qu'elle lui était prêtée dans un but marqué, jusqu'à une heure qu'il ne pouvait ni avancer ni reculer. On dit qu'il était un peu fataliste. Remarquez que tous les grands hommes ont été plus ou moins fatalistes : l'erreur est dans U forme , non dans le fond de la pensée. Ils sentent qu'en effet ils ne sont pas là pour leur compte; ils ont la conscience d'une force immense , et ne pouvant s'en faire honneur à eux-mêmes , ils la rapportent à une puissance supérieure dont ils ne sont que les instruments , et qui se sert d'eux selon ses fins. El non-seulement les grands hommes sont un peu fatalistes , ils ont aussi leurs superstitions. Rappelez-vous Wallenstein et son astrologue. De là vient encore que les grands hommes, qui, dans Taction, ont une décision et une ardeur admirables , avant l'action hésitent et sommeillent ; il faut que le sentiment de la nécessité, l'évidence de leur mission les frappe; ils semblent comprendre confusément que jusque-là ils n'agiraient que comme individus, et que leur puissance n'est pas là.
Sans entrer dans des détails superflus , il sort de l'histoire entière des grands hommes qu'on les a pris et qu'eux-mêmes se sont pris pour les instruments du destin , pour quelque chose de fatal et d'irrésistible : aussi le caractère propre , le signe du grand homme, c'est qu'il réussit. Quiconque ne réussit pas n'est d'aucune utilité au monde, ne laisse aucun grand résulut , et passe comme s'il n'avait jamais été. 11 faut que le grand homme réussisse dans quelque genre que ce soit pour faire son œuvre : une activité inépuisable, la fécondité, la richesse des résulUU, des succès continuels , prodigieux , tels sont ses caractères nécessaires. Or les grands hommes ne sont pas seulement
QOKJAS DK L^HISTOmS
des artiilet, oq des phOotophes, oo des légitlateon , ou des poDlifes ; ih sooi aussi , comme noos l'avons tu la dernière fois, des guerriers. Le grand guerrier n*est tel, o'^ historique qu'à la condition d'obtenir de grands succès, c'esi-à-dire de gagner beaucoup de batailles, c'est-à-dire encore de faire d'épouvantables ravages sur la terre. Ou nul guerrier ne doit être appelé grand homme, ou , s'il est grand , il faut l'absoudre , et absoudre en masse tout ce qu'il a fait.
Le résultat des grands succès , c'est la puissance , et une grande puissance. Mais quand on est arrivé là , quand on est monté si haut , on peut perdre la tète, on peut se croire et paraître bien au-dessus du reste des hommes , on a une cour , on a des flatteurs , des esclaves. Ëh bien , cet homme qui a l'air du maître du monde , devant lequel le monde est à genoux , cet homme n'est qu'un instrument... et de qui, messieurs? do la divine providence? Oui sans doute en dernière analyse , mais d'abord et immédiatement des idées qui dominent dans son temps et dans son pays, des idées de son peuple , et par conséquent de tous les individus de ce peuple , des plus petits comme des plus grands, car tous sont uns dans l'unité de leur peuple ; de sorte que ce grand homme n'est pas autre chose , au bout du compte, que l'instrument de ceux auxquels il commande , de ceux-là même qu'il a l'air d'opprimer. Voilà le secret de la puissance. Ne vous hâtez jamais, messieurs , d'attribuer rien de vil à l'humanité. L'humanité ne se soumet pas à une force .étrangère , mais à la force avec hiquelle elle sympathise et qui k sert.
Un grand homme n'est pas un individu , en tant que grand homme ; sa fortune est de représenter mieux qu'aucun autre homme de son temps les idées de ce temps, ses intérêts, ses besoins. Tous les individus d'un peuple ont bien aussi les mêmes idées générales , les mêmes intérêts, les mêmes besoins, mais sans l'énergie nécessaire pour les réaliser et les satisfaire; ils représentent donc leur temps et leur peuple , mais d'une manière impuissante , infidèle , obscure. Mais aussitôt que le vrai représentant se montre , tous reconnaissent en lui distinctement ce qu'ils n'avaient saisi que confusément en eux-mêmes; ils reconnaissent l'esprit de leur temps , l'esprit même qui est en eux ; ils considèrent le grand homme comme leur image véritable, comme leur idéal; c'est à ce titre qu'ils l'adorent et qu'ils le suivent , qu'il est leur idole et leur chef. Comme au fond ce grand homme n'est pas autre chose que ce peuple qui s'est fait homme , à cette condition-là le peuple sympathise avec lui; il a confiance en lui, il a pour lui de l'amour et de l'enthousiasme , il se donne à lui. Voilà tout le dévouement que vous pouvez, que vous devez attendre de l'humanité ; elle n'est pas capable , et il ne serait pas bon qu'elle fût capable d'aucun autre; elle sert qui la sert. La racine
de la ptussaBce d'un grand homme est bien »iewx y le consentement exprès de l'humanité , lequ^ est ùm souvent douteux et infidèle ; c'est la croyance tnioM. sponUnée, irrésistible que cet iumime, c'est le peii^ c'est l'époque.
Dans la dernière leçon , j'ai défendu la Ticioire : ^ fiens de défendre la puissance ; il me reste à défe^fs la gloire , pour avoir absous l'humaniié. On ne ùà jamais attention que tout ce qui est humain , c'en l'humanité qui le fait, ne fût-ce qu'en le permettait, que maudire la puissance (j'entends une puisaia longue et durable) , c'est blasphémer rhumasité; â qu'accuser la gloire, ce n'est pas moins qu'aocsser l'humanité qui la décerne. Qu'est-ce que la gloire, messieurs? le jugement de l'humanité sur un de» membres; or l'humanité a toujours raison. En fait, citez-moi une gloire imméritée ; de plus à priori c'est impossible, car on n'a de la gloire qu'à condilmi d*iw beaucoup fait , d'avoir laissé de grands résoUaU ; ki grands résultau, messieurs, les grands résnluu, tos le reste n'est rien. Distinguez bien la gloire de h réputation. Pour la réputation, qui en veut es i. Voulez- vous de la réputation , priez tel ou tel de m amis de vous en faire ; associez-vous à tel on tel parti; donnez-vous à une coterie ; servez-la , elle vous lousix Enfin , il y a cent mille manières d'acquérir de la réfstation : c'est une entreprise tout comme une autie; elle ne suppose pas même une grande ambition. Ce qui distingue la réputation de la gloire , c'est que la répstation est le jugement de quelques-uns , et que h gloire est le jugement du plus grand nombre , de h majorité dans l'espèce humaine. Or , pour plaire si petit nombre , il suffit de petites choses : pour plaire aux masses, il en faut de grandes. Auprès des masses, les faits sont tout , le reste n'est rien. Les inteutioas, h bonne volonté , la moralité , les plus beaux desseios, qu'on n'aurait certainement pas manqué de conduire à bien , n'eût été ceci ou cek , tout ce qui ne se résout pas en fait , est compté pour rien par rhumanité ; elle veut de grands résultats ; car il n'y a que les grands résultats qui viennent jusqu'à elle : or , en fait de grands résultats, il n'y a pas de tricherie possible. Les mensonges des partis et des coteries , les illusioiis de l'amitié n'y peuvent rien ; il n'y a pas même lieu à discussion. Les grands résultats ne se contestent pas : la gloire , qui en est l'expression « ne se conteste pai non plus. Fille de faits grands et évidents , elle est elle-même un fait manifeste , aussi clair que le jour. La gloire est le jugement de l'humanité , et un jugement en dernier ressort ; on peut en appeler des coteries et des partis à l'humanité ; mais de l'humanité à qui ea appeler en ce monde? £lle est infaillible. Pas une gloire n'a été infirmée et ne peut l'être. De plus , sur quels faits l'humanité estime-i-elle et déceme-t-elle la
DE LA PHILOSOPHIE
loire? Sar les £utt utiles « c'esl-à-dire utiles à elle : SI mesure est sa propre utilité ; et elle n'en peat avoir l'*aatre, à moins de s'abdiquer ellennème , et de cesser remprunter à 8a nature les principes de ses jugements. .ja gloire est le cri de la sympathie et de la reconnaisance ; c'est b dette de Thumanité envers le génie ; i^est le prix des services qu'elle reconnaît en avoir cçus , et qu'elle lui paye avec ce qu'elle a de plus >récieux , son estime. U faut donc aimer la gloire , )arce que c'est aimer les grandes choses , les longs ravaux , les services effectifs rendus à la patrie et à .'humanité en tout genre ; et il faut dédaigner la réputation , les succès d'un jour, et les petits moyens qui y conduisent ; il faut songer k faire , à beaucoup faire , ï bien faire , à être , messieurs , et non à paraître ; car, règle infaillible , tout ce qui parait sans être bientôt disparait ; mais tout ce qui est , par la vertu de sa nature, parait tôt ou tard. La gloire est presque toujours contemporaine ; mais il n'y a jamais un grand intervalle entre le tombeau d'un grand homme et la gloire.
Un grand homme , messieurs , est grand , et il est homme ; ce qui le fait grand , c'est son rapport à la généralité , à l'esprit de son temps et de son peuple ; ce qui le fait homme , c'est cette individualité qui se trouve mêlée en lui intimement à la généralité : mais séparez ces deux éléments; sous la généralité discernez l'individualité , étudiez l'homme dans le grand homme , sayez-vous ce qui en résulte ? C'est que le plus grand des hommes parait assez petit. Toute individualité , quand elle est détachée de la généralité , est pleine de misères. Quand on lit attentivement les mémoires secrets que nous avons sur quelques grands hommes, et qu'on les suit dans le détail de leur vie et de leur conduite , on est tout confondu de les trouver nonseulement peUts , mais , je suis forcé de le dire, vicieux et presque méprisables. Considérons d abord les intentions individuelles. Qu'accomplit le grand homme, messieurs? Les desseins de la puissance supérieure qui agit en lui et par lui. Voilà ce qu'il fait , mais il n'en sait rien ; et il a ses desseins particuliers qu'il poursuit : en accomplissant un dessein supérieur, il croit accomplir ses intentions personnelles. Il est curieux de rechercher dans l'histoire quelles ont été les intentions de lel ou tel grand homme : ce sont presque toujours les intentions les plus mesquines. A une dizaine d'années de distance, on a honte pour de si grands génies qu'ils aient poursuivi des buts aussi vulgaires , aussi ridicules , pour lesquels on ne remuerait pas soimême le bout du doigt. Henri IV voulait, dit-on , faire la guerre à l'Autriche, et aller à Bruxelles, pour une cause assez vulgaire. Je ne suis pas très-sûr que Gustave-Adolphe n'ait pas eu l'idée de se faire une petite principauté en Allemagne. Et par exemple , je vous
demande s'il y a quelque chose , à llieure qu'il est , de plus ridicule que le motif apparent qui a remué pendant huit ou dix ans notre Europe , et soulevé les guerres colossales dont nous avons été témoins? Vous l'avez peut-être oublié déjà , c'est le blocus continental. C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des misères de l'individualité. Mais ce n'était là que l'enveloppe extérieure de buts tout autrement grands. Ceux-là , auxquels personne ne pensait, ont été atteints, et ne pouvaient pas ne pas Têlre, car c'étaient les desseins de la Providence : les autres, non-seulement n'ont pas été remplis , et ne pouvaient pas l'être ; mais après avoir fait tant de bruit un instant , ils tombent dans un profond oubli , et dégénèrent en anecdotes incertaines que l'histoire ordinaire peut rechercher et recueillir, mais que la philosophie de l'histoire néglige comme indifférentes à l'humanité. Il en est de même des qualités particulières des grands hommes. Comme ils représentent les beaux côtés de leur temps , ils en représentent aussi les mauvais. Alexandre , dit-on , avait d'assez vilains défauts , César aussi ; cependant il n'y a pas de plus grands hommes. Tous les grands hommes, vus d'un peu près , rappellent ce mot : Du sublime au ridtcule il n*y a qu'un pas. Deux parties dans un grand homme , je l'ai déjà dit , la partie du grand homme et la partie de l'homme. La première seule appartient à l'histoi^ ; la seconde doit être abandonnée aux mémoires et à la biographie; c'est la partie vulgaire de ces grandes destinées; c'est la partie ridiculeet comique du drame majestueux de l'histoire. Le drame romantique prend l'homme tout entier, non pas seulement par son côté général , mais par son côté individuel ; or, aussitôt qu'on montre le revers de la médaille , les scènes les plus burlesques , les plus comiques succèdent aux scènes les plus héroïques , les plus pathétiques , et en redoublent l'effet. A la bonne heure; mais il faut que l'histoire soit un drame classique; il faut qu'elle absorbe et fonde tous les détails dans la généralité et dans l'idéal , et qu'elle s'attache uniquement à mettre en lumière l'idée que représente un grand homme. La philosophie de l'histoire ne connaît pas d'individus qui ne soient que des individus ; elle omet, elle ignore le côté purement individuel et biographique du grand homme , par ce principe très- simple que ce n'est pas là celui que l'humanité a adoré et suivi ; qu'elle ne l'a ni adoré ni suivi à cause de cela , mais malgré cela et par la vertu héroïque de l'esprit général qui brillait en lui. La règle fondamenule de la philosophie de Fhistoire, relativement aux grands hommes, est de faire comme l'humanité , de les considérer par ce qu ils ont fait , non par ce qu'ils ont voulu faire , ce qui n'a pas le moindre intérêt, puisqu'ils ne l'ont pas fait, de négliger Ja peinture de faiblesses inhérentes à leur individualité et qui ont péri avec elle , pour s'at-
GOURS DE LmSTOIME
ucher «nx gnusdes ehoset qu'ib ont faites , qai ont servi rhomanité , et qoi durent encore dans la mémoire des hommes , enfin de rechercher et d*étabUr ce qni les constitue des personnages historiques , ce qui leur a donné de la puissance et de la gloire ; savoir, Fidée qu'ils représentent , leur rapport intime avec Tesprit ée leur temps et de leur peuple.
On peut encore agiter deux questions relativement aux grands hommes ; voici la première : Les diverses époques de Thistoire sontrcUes également favorables an développement des grands hommes? Supposez une époque du monde où Fidée dominante ne fut ni celle du fini , ni celle du rapport du fini à Finfini , mais celle de rinfini , de Tabsolu , de la généralité en soi ; car toutes ces catégories de la pensée doivent avoir leur représentation spéciale dans l'histoire : il fallait donc , sous peine d'une lacune fondamentale, que celle^à eût aussi sa réalisation et son époque ; et en effet elle Ta eue. Qu'est-il arrivé? ce qni devait arriver, messieurs , savoir, que là où l'idée de la généralité a régné toute seule , l'individualité n'a pas eu ses droits , la liberté et le cortège des qualités qui l'accompagnent a manqué h l'humanité ; que par conséquent l'homme , ce type de l'individualité , a été rien ou peu de chose ; que les masses y sont restées à l'état de masses , sans avoir la force de se résoudre en grands hommes, s'ignorant elles-mêmes et ignorées des autres ; car les peuples ne reconnaissent les puissances cachées qui dorment en eux que dans leurs grands représentants, et ils ne paraissent dans l'histoire que par l'intermédiaire de leurs grands hommes. Or, je demande, par exemple, quel grand homme a paru dans les vastes contrées comprises entre le pays des Samolèdes et le golfe du Gange, entre les montagnes de la Perse et le littoral de la mer de la Chine ? Certes , la place est vaste en longueur et en largeur. Des populations immenses y sont, des populations plus ou moins civilisées, qui ont fait sinon de grandes, au moins d'énormes choses , si l'on peut s'exprimer ainsi ; il y a eu des guerres devant lesquelles les nôtres ne sont que des bagatelles , des guerres où l'on s'est battu avec d'effroyables masses ; les monuments d'art y sont gigantesques. La plus haute antiquité est là incontestablement. Eh bien, pas un nom propre ne surnage , pas un grand personnage historique n'y parait dans aucun genre. On répond que nous ne connaissons pas les grands hommes qui ont paru dans l'Asie centrale et dans l'Inde en général , parce que l'Inde n'a pas d'histoire; mais je demanderai pourquoi elle n'a pas d'histoire. C'est que, commeje vous l'ai déjà montré, quand rhonmie ne se prend pas au sérieux et n'a pas d'impôt^ tance à ses yeux , il ne prend pas note de ce qu'il fait , parce que ce qu'il fait lui appartient à peine et se fait presque tout seul, sans que personne s'en puisse rapporter k honte ou la gloire. L'homme, ne se croyantpas
digne de mémoire , abandonne le monde à Tnction ë^ forces de la nature, et l'histoire à ses dieax, quib remplissent seuls. De là la chronol<^e loote my^dtgique de ces antiques contrées. La raison pour laqaefr il n'y a pas d'histoire dans l'Inde est précisément tA pour laquelle il n'y a pas et il ne peut y avoir de gmér hommes. Mais descendez de ces hantes régions m l'infini et l'absolu régnent seuls dans leur toale-pdi> sance accablante; rapprochex-voos de rOcddeH: traversez le désert et l'indus; arrivez dans la Pêne . là les dieux cèdent la place à rhomme , le temps svcède à rétemilé, l'individu commence, es avec k l'histoire; une histoire obscure encore, naain uney^ toire enfin , des grands hommes , des bérm , an Cym Et même quand on passe la mer d'Otman , qu'ion anh^ en Arabie , vers la mer Rouge et les côtes de TÊgypie. là on trouve aussi avec un peu d'histcûre , de graiè noms , des grands hommes , parce que là encore mt fois l'humanité a joué un rôle plus ou moins considérable, tandis que dans l'Inde, dans l'Asie centrale, • peut dire à la lettre que l'humanité est restée constanment anonyme , indifférente à elle-même , ne crojRH pas à sa liberté propre , n'en ayant pas , et ne lémm aucune trace de son passage sur la terre. Mais Tépo^ qui doit représenter dans le monde l'idée du fini, di mouvement, de la liberté, de l'activité indiTidneHe, voilà l'époque marquée pour le développement dei grands hommes. Aussi , de fait , quand vons voab chercher des grands hommes, vous recourez à raodquité grecque et romaine ; c'est là l'époque de lliistoiR que l'on peut appeler Tige héroïque de l'hamaniié. b troisième époque qui représente le rappmt <)a fini et de l'infini n'est pas moins fertile en grands hommei, mais elle les montre moins brillants , c'est-à-dire amm individuels que ceux de la Grèce et de Rome , mam plus substantiels en quelque sorte et plus îdentifici avec les choses. D'ailleurs, cette époque est d'hier d n'a encore parcouru que ses périodes de barbarie.
Je n'incidenterai pas, messieurs, et passerai desuiteà la seconde question : Quelles sont les guerres les pl« favorablesau développement des grands hommes ? Nsai avons vu que leséléments essentiels de la vied'nn peuple et d'un individusontl'industrie, l'art, rétat,la religioot la philosophie. Quels sont, parmi ces éléments, ceux qn sont plus ou moins propres au développement du génie individuel? Il en est deux, messieurs , qui , selon moi, sont moins favorables que les autres. Rappelons-Bosi bien ce que c'est qu'un grand homme? C'est une idée générale concentrée dans une forte individualité, de telle sorte que la généralité paraisse sans que Findividualilé en soit étouffée. Or k religion a pour essence de faire prévaloir dans la pensée l'idée de Tinfini , de l'absoiu , de l'inrisible, de la mort, d'une autre vie. Dieu eii tout dans la religion , l'homme n'est rien ; le prêtre , k
DE LA PHILOSOPHIE
prophète, k pontife, s'aoianllMent eux-mêmes en présence et dans le commerce de celui dont ils promulguent les oracles ; ils ne sontquepar leur rapport au Dieu qu'ils nous annoncent ; ils se comptent pour rien , et nous les comptons pour rien comme individus ; c'est là leur gloire et même leur force en ce monde. Les castes sacerdotales détruisent Tindividualité : elles ne laissent paraître que le nom de la caste , et le nom d'une caste est celui de son Dieu. Eiaminez aussi celles de nos facultés qui nous mettent en rapport avec Dieu , c'est la foi , c'est l'enthousiasme , ce qu'il y a de plus spontané dans l'homme , ce qu'il y a de moins réfléchi, c'est-à-dire ce qu'il y a de moins individuel. Et de fait , messieore , vous connaissez les noms des dieux qu'a adorés le genre humain , et vous connaissez très-peu les noms de ceux qui les ont annoncés , ou du moins vous ne commencez à les bien connaître que quand une action politique s'est mêlée à la religion. Plus l'action de la religion a été pure , plus l'homme s'est effacé dans le service de Dieu , moins les grands hommes en ce genre ont laissé de traces dans l'histoire. D'un antre côté, les conquêtes de l'industrie et du commerce se font petit à petit ; chaque siècle, chaque individu y met la main, mais les Waît sont fort rares. Là tout est lent, tout est progressif; on agit à l'aide des siècles plus qu'à l'aide des hommes. C'est dans les arts, messieurs, c'est dans le gouvernement des États que se rérèle toute la puissance de quelques individus privilégiés. Voyez les noms qu'ont laissés dans l'histoire les grands artistes et les grands législateure; ils ont su si bien satisfaire et réaliser dans leure chefs-d'œuvre et dans leure lois les idées et le goût de leur peuple et de leur temps, qu'ils ont souvent donné leur nom à leur siècle, preuve incontestable de l'harmonie de leur siècle avec eux et de leur puissance sur leur siècle. Cependant je ne crains pas d'affirmer que les deux genres qur se prêtent le plus au développement des grandes individualités , ce sont , messieure , la guerre ei la philosophie.
La guerre n'est pas autre chose que l'action extérieure de l'esprit d'un peuple : quand l'esprit d'un |)enple a pénétré les différents cléments dont se compose la vie de ce peuple , qu'il les a formés et développés , et qu'il lui reste peu de chose à faire à Tintérieur, il passe outre et marche à la conquête. C'est là , c'est dans le mouvement conquérant de l'esprit d un peuple , que se déploie toute la puissance de cet esprit , c'est sur les champs de bataille qu'il lui faut des représentants énergiques et fidèles , et ils ne lui manquent jamais. La gloire est un témoin irrécusable ^e l'importance et de la vraie grandeur des hommes. Or, quelles senties plus grandes gloires? En fait, messieure, ce sont celles des guerriers. Quels sont ceux qni ont laissé les plus grands noms parmi les
COUSIN. — TOHK I.
hommes? Ceux qui leur ont fait le plus de bien et leur ont rendu les plus grands services , c'est-à-dire ceux qui ont fait faire les conquêtes les plus vastes aux idées» qui dans leur siècle étaient appelés à la domination et représentaient alore les destinées de la civilisation , c'est-à-dire ceux qui ont gagné le plus de batailles. D'ailleurs , la guerre exige à un haut degré une forte individualité; car si la foule et les soldats n'ont besoin que d'enthousiasme et de discipline , le chef qni préside aux mouvements de cette foule doit joindre à l'enthousiasme qui le fait sympathiser avec son armée cette réflexion toujoun présente , qui à chaque minute délibère et se résout , calcule et décide s'il faut suivre ' le plan qu'elle s'est tracé ou l'interrompre ou le changer de fond en comble ou le modifler. Nulle part les masses ne s'identiflent plus visiblement avec le grand homme que sur un champ de bataille ; mais si cette identification est plus éclatante dans le grand capitaine , elle est plus intime et plus profonde dans le grand philosophe.
D'abord j'en appelle aussi à la gloire , que le genr^^ humain ne dispense qu'à ceux qui le représentent et qui le servent. Il n'y a pas de plus grands noms que ceux de certains pliilosophes , de Platon et d'Aristote. Quiconque connaH Alexandre et César connaît Platon et Aristote. Le genre humain ne se rend pas compte , il est vrai , de ce que représentent ces deux noms , mais il ne se rend pas compte davantage de ce que représentent les noms de César et d'Alexandre. Le genre humain emploie les uns comme les symboles mêmes du génie poliliqueet militaire, et les autres comme les symboles du génie philosophique. N'écoutez pas plus les écoles que les partis ; écoutez le genre humain et les masses : or pour les masses et pour le genre humain , la philosophie est et sera toujours Platon et Aristote. J'ai cité , messieure , les plus grands philosophes afin d'égaler Alexandre et César ; mais j'aurais pu au-dessous d'eux et avec eux citer un grand nombre de grands philosophes. Car il importe de remarquer que nulle autre part il n'y a plus de grands hommes qu'en philosophie. On peut se rendre compte de ce phénomène. Le plus haut degré de l'individualité est nécessairement la réflexion , qui nous sépare de tout ce qni n'est pas nous , et nous met face à face avec nous-mêmes ; mais en même temps comme tout acte réfléchi est aussi un acte de la pensée , il ne peut pas y avoir un acte réfléchi sans un élément de généralité. La réflexion a pour fond la généralité , et pour forme l'individualité. Or c'est là précisément la plus haute alliance des deux éléments qui constituent le grand homme. Enfin rappelez-vous que la philosophie a été démontrée le dernier degré et le résumé nécessaire du développement d'un peuple ; donc le grand philosophe est lui-même dans son temps et dans son pays le dernier
CXMIRS DE LHISTOIRE
noi de tons ks autres grands hoDuncs , et , avec le grand cafritaine , le représentant le plus complel dn peuple aaqael il appartient. Les deux plus grandes choses qui soient dans le monde , c^est agir ou penser, le champ de b:;taille ou la vie du cabinet. Les deux plus grandes manières de servir Thumanilé , c'est de lui faire faire un pas dans la route de la vérité, en élevant les idées d*un temps h leur expression la plus haute, en les poussant à leurs dernières extrémités métaphysiques , ou d'imprimer ces idées avec son épée sur la face du monde et de leur faire faire de vastes conquêtes. On peut hésiter entre la destinée d*Aristote ei d'Alexandre , entre Colomb ou Yasco de Gama , et Bacon ou Descartes.
Vous avez vu , messieurs, que si la lutte des peuples est triste, si le vaincu excite notre pitié, il faut r^erver notre plus grande sympathie pour le vainqueur, puisque toute victoire entraîne infailliblement un progrès de l'humanité. La lutte des héros, au premier coup d'œil, n'est pas moins mélancolique que celle des peuples; il est triste de voir aux prises des héros qui font la gloire de l'humanité : on a peine à se décider entre d'aussi nobles adversaires : les héros malheureux excitent même en nous un intérêt plus profond que les peuples ; l'individualité ajoute à la sympathie. Mais là encore il faut être du parti du vainqueur , car c'est toujours celui de la meilleure cause , celui de la civilisation et de l'humanité, celui du présent et de l'avenir, tandis que le parti du vaincu est toujours celui du passé. Le grand homme vaincu est un grand homme déplacé dans son temps ; son triomphe eût arrêté la marche du monde, il faut donc applaudir à sa défaite, puisqu'elle a été utile , puisqu'avec ses grandes qualités , ses vertus et son génie , il marchait à rebours de l'humanité et du temps. Même , à la réflexion , on trouve toujours que le vaincu a dû l'être et que le génie n'était pas ^1 des deux côtés ; b seule défaite, suppose déjà que le vaincu s'est trompé sur l'élat du monde , qu'il a manqué de sagacité et de lumières , qu'il a eu la vue courte , et , il faut bien le dire , l'esprit borné et un peu faux. Un examen attentif el impartial est très-défavorable aux vaincus. Je n'ai pas le courage de dévoiler ici tous les torts et toutes les fautes du dernier des Brulus. Je les connais, mais une tendresse invincible est pour cet homme au fond de mon cœur. J'aurai plus de fermeté vis-à-vis Dcmosthènes ; car après tout , ce n'est qu'un grand orateur. Démosthènes, dans son temps, représente le passé de la Grèce , l'esprit des petites villes et des petites républiques, une démoeratie usée et corrompue , un passé qui ne pouvait plus être et qui déjà n'était plus. Or pour ranimer un passé détruit sans retour , il fallait faire une vraie gageure contre le possible, il fallait tenter un déploiement de force et d'énergie dont les
autres étaient incapables, et faii comme kn araires, cm enAn on est loujoura un peu eomae les antres , on en deson temps. Aussi Déawisthènes a4-il échoué; j^ajeute, avec l'histoiie , qu'il a échoué honleuseiBeiii , et eék même était inéviuble ; car quand on met non courage, alore même qu'on en a beaucoup, aux prises avec Tinpossible, le senûmeot de l'absurdité de TenlrepriK, dont on ne peut pas se défendre , trouble , déconcerte, abat, et après avoir (ait des prodiges à la tribiiae,oi finit par fuir à Ghéionée. il en est on peu de Tébquence de Démosthènes coBune de sa vie ; elle en convulsive , démagogique, très-peu politique ; de navective , assez de dialectique , un emploi habile et » vant de la langue. Mais prenexies discoure de Péricks un peu arrangés par Thucydide , comparez-les anc ceux de Démosthènes, et vous verrez quelle difiTéreBce i il y a entre l'éloquence du chef d'un grand people et celle d'un chef de parti
La lutte des héros entre eux , à la guerre et en politique , n'est donc pas si pénible à la réflexion qn ai premier aspect. Il en est de même, iDessîenn,eB philosophie. La lutte des grands génies philosophiquo, bien comprise , n'a rien d'afiligeant , car elle tonne toujoura au profit de la raison humaine. Le temps œ manque pour vous exposer ici, comme je Pavais résobt cette lutte féconde ; j'aurais voulu vous faire voir qae là aussi c'est le vaincu qui a tort, puisque là aussi h bataille est entre le passé et l'avenir. Les philosophes aux prises entre eux donnent au monde le spectacle d'un certain nombre d'idées particulières , vraies es elles-mêmes , mais fausses prises exclnsiyeraeBt , qui toutes ont besoin d'une domination momentanée pour développer tout ce qui est en elles , et en mène temps pour faire voir ce qui n'y est pas et ce qui leur manque : chacune fait son temps ; après avoir été utile , elle doit disparaître , et faire place à une autre dont le tour est venu. Dans le combat entre deux idées , représeitées par deux grands philosophes , b lutte , lom d'affliger les amis de l'humanité et de la philosophie , doit au contraire les remplir d'espérance , puisqu'elle lec avertit que l'humanité et la philosophie se préparent à faire un nouveau pas. Il faut concevoir que la destruction perpétuelle des systèmes est la vie, le mouvement, le progrès, l'histoire même de la philosophie. Loin que ce spectacle engendre le scepticisme , il doit eagcndrer une foi sans bornes dans cette excellente raison humaine , dans cette admirable humanité pour laquelle travaillent et combattent tous les hommes de génie, qui profite de leure erreura, de leure luttes , de leure défaites et de leure victoires, qui n'avance que sur des ruines , mais qui avance incessamment.
DE LÀ PHILOSOPHIE
an
ONZIÈME LEÇON
SOMMAIHE.
Sujet de la leçon : Examen dei grands bisloriens de rhittoire de Pbttmaoité. ^ Qne Pidée d'une histoire «mWerseHe appartient au XTiit* siède. -— Difficulté de Tblsloire imirerselle. Ses lois : 1* n'omeltre aucun éK'ment de Thuinanité; 9* n'omettre aucun siècle. ~ Que Phistoire universelle devait commencer par être exclusive. ~ Que le premier point de vue exclusif devait être , au commencement du XVIII* siècle , le point de vue religieux. De là VHIitoire univerteUe de Bossuet. Ses mérites, ses défauts. — Nécessité d*un point de vue politique exclusif. De li la Science nouvelle de Vico. Ses mérites , ses défauts. — Nécessité d*nn point de vue plus comprébensif , d'une histoire universelle plus complète , mais plus superficielle sur chaque partie. De là Herder, Idée pour une philoiopMe de l'histoire. Ses mérites, ses défauts. — Un mot sur Voltaire, Fergusson.Torgot, Condorcet.— État de l'histoire universelle depuis Herder. Richesses des travaux particniiers. Nécessité d*ttiie nouvelle liistotre uoîverselle.
Messieurs ,
Je Toas ai signalé rapidement les Êices principales soos lesquelles je me propose de voos présenter nn joor riiistoire de rbnmanité, et celle de la philosophie qui en est le couronnement nécessaire : il me reste à voos faire connaître la manière dont ce grand snjet a été traité jnsqo'ici. Quand on entre dans une carrière non pour briller un moment sur la route , maïs povr marcher au but et pour Tattandre , s'il est possible , c'est on devoir étroit de recheivher les traces de ceux qui nous ont devancés , et de reconnaître soigneusement les rotiles qu'ils ont suivies, qui les ont bien conduits ou qui les ont égarés , afin de choisir les unes et d'éviter les autres. Geliii qui dans une science néglige rhistoire de cette science , se prive de Texpérience des siècles , se place dans la position du premier inventeur, et met gratuitement contre soi les mènes chances d'erreur , avec cette différence que les premières erreurs ayant été nécessaires ont été utiles , et par conséquent sont plus qu^excusables, tandis que la répétition des mêmes erreurs, n'ayant pas été nécessaire , est inutile et stérile pour les autres et honteuse pour soi-même. U science de l'humanité doit être comme l'humanUé , progressive ; et il n'y a progrès qu'à deux conditions , d abord de représenter tous ses devanciers , ensuite d'être soinosêroe , de résumer tous les travaux antérieurs et d'y ajouter. Or , messieurs , je ne suis pas assez %^ de remplir la deuxième condition pour me dispenser de Ui première.
L'idée d'une histoire universelle de l'humanité est toute récente , et elle devait l'être. Il n'y a pas d'his-
toire universelle sans un plan quelconque; et il fallait bien du temps k l'humanité pour soupçonner un plan dans la mobilité des événements de ce monde. Il fallait qu'elle eût vu paraître et disparaître bien des emjûres, bien des religions , bien des systèmes, pour songer à les comparer, et pour s'éleyer aux lois générales qui les engendrent et qui les dominent. Il fallait qu'elle eèt survécu à bien des révolutions , à bien des désordres apparents , pour comprendre que tous ces désordres ne sont en effet qu'appare&ls, et qu'au-dessus est un ordre invariable et bienfaisant. L'histoire de l'humanité devait appartenir aux dernières générations; et de fait , c'est le xyii* siècle qui en a conçu la première idée ; c'est le xYm* siècle qui l'a mise dans le monde , et il est réservé peut-être an xix* de l'élever i la hauteur d'une science posttiTe.
Ses premiers essais ont été très-faibles , et il n'en pouvait être autrement. Songez, en effet , à toutes les difficultés d'une histoire universelle. D'abord , tous les éléments de l'humanité doivent y entrer , et ees éléments sont dÎTors et nombreux ; ce sont l'industrie , les sciences exactes et les sciences naturelles , l'État , l'art, la religion, U philosophie. Ce n'est pas tout; non-seulement une histoire Intime de l'humanité ne doit exclmre aucun de ces éléments , mais il faut qu'elle suiye chacun de ces diiërents éléments et tous ensemble dans tous leurs développemenu , c'est-à-dire dans tous les temps. Ainsi il ne faut pas qu'elle retranche un seul élément , car alors ce n'est plus l'histoire complète de l'humaailé , ce n'est que l'histoire d'une partie de l'humanité, et tl ne faut pas qu'elle oublie un seul siècle , car si el!e oublie un seul siècle, elle méconnaît le développement partieulier de quelque élément , un de ses caractères , un cété peutêtre important de l'humanité.
Les deux lois d'une histoire universelle sont donc de n'omettre aucun des éléments ibndamentaiix de l'humanité, et de n omettre aucun siècle , parce que c'est seulement à l'aide des siècles , et de tous les siècles, que tous les éléments de rhumanité reçoivent tous leurs développements. Or, messieurs, à moins qu'ici rhumanité ait été plus heureuse ou plus sage qu'en tout le reste , il est à peu près impossible qu'elle ne soit pas tombée dans le défiiot que nous avons tant de fois signalé , qui consiste à prendre b partie pour le tout , et le côté qui noos frappe dans les choses pour leur caractère total et universel ; de sorte que si la loi d'une histoire uniyerselle est d'être complète , le sort de toutes les histoires universelles est d'être iocomplèles et exclusives. Toutes s'intituleront : histoire universelle , et chacune ne sera qu'une histoire partielle ; tentes auront la prétention de renfermer l'humanité lont entière , et elles ne la considéreront que dans quelques-uns de ses éléments , et elles n'en sui-
COURS DE L'HISTOIRE
vronc le déYeloppemenl qae dftM cerUim tièdes. Or il n> a point là d'erreur i proprement parler , il n'y a que de Tîneomplet. Un homme dooé d'un pen de sens commun , en faisant Thistoire de son espèce , peut bien en omettre et en retrancher des éléments importants; nais réiément dont il fait Phistoire exclusive est toujours au fond un élément réel. En présence des hommes, quand on est soi-même un homme, il faudrait être absurde pour s attacher k un élément chimérique. On prend donc un élément réel ; seulement, cet élément , tout réel qu'il est, n'est qu'un élé^ ment particulier ; il rend compte d'une multitude de phénomènes de l'histoire ; mais il ne les comprend pas tous. Ainsi tout incomplètes que seront toutes les histoires , elles ne seront pas fausses pour cela ; seulement , elles ne contiendront qu'une partie de la Térité.
Il y a plus. Songez que s'il est bon , comme nous l'avons vu , qu'un siècle , qu'un peuple exprime une seule idée, afiu de l'épuiser et de mettre en lumière tout ce qui est en elle et tout ce qui lui manque , il est bon aussi qu'un esprit supérieur se préoccupe d'un élément particulier de l'humanité, et lui sacrifie tous les autres , pour que celui-4ài du moins soit bien connu. Cette histoire partielle, sous son titre universel, vous met en possession de l'entier développement d'un élément réel et particulier. Si chaque histoire, prétendue universelle, vous rend le même service pour les autres éléments de l'humanité , chacune est utile , et , au lieu de proscrire toutes ces histoires qui se disent universelles et qui ne sont qu'incomplètes, il faut emprunter à chacune d'elles ce qu'elle contient , et les compléter en les mettant toutes les unes au bout des autres. De toutes ces histoires partielles il sortira nécessairement une histoire plus générale que cliacunc d'elles , qui , comprenant toutes les histoires incomplètes , aura des chances pour être enfin une véritable histoire complète et universelle. Ne rien dédaigner, tout mettre à profit, fuir l'exclusif pour soi-même, mais le comprendre et l'amnistier dans les autres , tout accepter et tout combiner, tendre à l'universel et au complet , et y tendre par les points de vue les plus exclusifs de nos devanciers et de nos maîtres , réconciliés et réunis, vous le savez, messieurs, tel est notre but , telle est notre méthode en histoire, comme en philosophie , comme en toutes choses.
il est donc convenu que toutes les histoires prétendues universelles commenceront par n^être qu'incomplètes , et ne donneront d'abord que l'histoire d'un élément réel sans doute, mais particulier de l'hu manité. Reconnaissons maintenant quel est, parmi les éléments de l'humanité , celui qui est de nature à frapper davantage et à préoccuper l'attention , c'està-dire quelle est la première erreur et la première
vérité qui a dA se présenter à^b philotophie de Thii toire.
Quel est celui des éléments de l'humanité le fiii propre à subjuguer d'abord l'attention de lolwerTateu Il est évident que ce ne peut être l'élémcïiil philon} phique. La philosophie est le rappel de tout ce qui « et parait à sa loi dernière , à la formule la plus hao.^ de l'abstraction et de hi réflexion. La. philosctphie e$ le dernier développement de Thumanité , le plus cl» en soi , mais le plus obscur en apparence. Il est doiimpossible que l'historien, au premier regard qo jette sur l'humanité, n'y aperçoive que la philosophie Voilà une erreur que nous n'avons pas d^abord l craindre. Or ce qui est vrai de l'élément le plus ékxt est également vrai de l'élément qui l'est le motm. Comme on n'aura pas débuté par l'histoire de ce qo y a de plus haut, savoir, la philosophie ; de même <k n'aura pas débuté par l'histoire de ce qu'il y a de plu vulgaire , savoir , l'industrie, le commerce , et tooiee qui en dépend. Il est clair qu'il y a des choses plus ïmportantes dans la vie , qu'il y a des éléments qui jooeii on plus grand rêle. Voilà donc encore une erreur qœ nous n'avons pas à redouter pour le début de l'histoire. Les arts , sans doute, font le charme de la vie ; mais, trop évidemment , ils n'en sont pas la substance ; (m évidemment, dans l'histoire ils se montrent toujoonî la suite de l'État ou de la religion ; restent donc co deux éléments.
La religion occupe une place considérable dam b vie. Elle nous prend à notre naissance , nous marqie de son sceau , surveille et gouverne notre enfance et notre jeunesse , intervient dans tous les grands moments de la vie , et entoure notre dernière heure. On ne peut naître , on ne peut vivre , on ne peut moorir sans elle. On h retrouve partout; la terre est couveru de ses monuments; il est impossible de se soostniif à ses spectacles et à son influence. Et il en a totijoon été ainsi , plus ou moins , à toutes les époques des sociétés humaines. Un élément aussi considérable de l'histoire ne pouvait pas ne pas frapper les regardi : il est donc impossible que les historiens ne lui aieat pas d'abord accordé une très-grande place ; et comnif il est dans la nature de tout élément auquel on fait une grande place de s'en faire une beaucoup plus grande encore , nous pouvons être certains que k point de vue religieux , déjà si vaste et si iroporust par lui-même , aura commencé par absorber tous les autres et par se faire le centre de l'histoire de l'humanité. Enfin , n'oubliez pas que l'idée de l'histoire -de l'humanité date du xvii* et du xviii* siècle. Or le xvn« et le xviu* siècle viennent du xn* et du xv«, du moyen âge. Nous* sommes des enfants du moyai âge. Et qu'est-ce que le moyen âge? Ce n'est pai autre chose que l'établissement et le développemoiit
DE LÀ PHILOSOPHIE
lu cbrislianitme. Ainsi, un hiMorien venu à la fin du icvii^ siècle ou au commencement du xviii^ , en ne con* sidérant que sa conscience personnelle et la société telle lu^elle éuit faite de son temps , ne pouvait pas ne pas v'oir partout la religion , et la transporter partout. Le premier historien de lliumanité a donc dû la constdél'cr alors du haut du christianisme, lui donner le christianisme pour centre , pour mesure et pour but. il suit qu'il a dû sacrifier tous les autres éléments ou les subordonner à celui-là; il suit encore que, parmi les siècles que Thistorien a dû parcourir, il a dû s^ arrêter particulièrement à ceui que le christianisme remplit ou avoisine. Enfin « comme les choses se suscitent des représentants qui leur sont conformes, le point de vue théologique, donné comme point de vue exclusif nécessaire de Thistoire de Hiumanité , devait avoir pour représentant et pour orj^ane un théologien et un prêtre. De là la nécessité de Bossuet.
Considérez, messieurs, combien le christianisme est favorable à une histoire générale de Thumanité. Le christianisme est la vérité des vérités , le complément de toutes les religions antérieures qui ont paru sur la terre ; il est b meilleure des religions , et il les achève toutes, par bien des raisons sans doute qui ne sont ni de mon sujet ni de cette chaire , mais entre autres par celle-ci , qu'il est venu le dernier, qu'il est la dernière des religions. Or il impliquerait que la religion la dernière venue ne fût pas meilleure que toutes les autres, qu'elle ne les embrassât pas et ne les résumât pas toutes. Venue la dernière , elle se lie à toutes les autres , et par là à tous les siècles. Kn fait , le christianisme du xviii^ et du xvu* siècle avait occupé tout le moyen âge. Ses luttes et ses victoires successives remplissent les derniers siècles de l'antiquité classique. D'un autre c6té , son berceau est sur la limite de l'Asie , de l'Afrique et de I Europe. Le mosaïsme , par ses développements , ftc lie à l'histoire de toutes les populations environnantes de l'Egypte , de l'Assyrie , de la Perse , de la Grèce et de Rome, en même temps que par ses origines il s'enfonce jusque dans les racines du genre humain. Le christianisme contient donc réellement presque toute l'hisloire de l'humanité. C'est le point de vue exclusif le plus large. Quand on ne cherche qu'une seule chose dans l'histoire du monde , on ne peut en trouver une plus compréhensive que celle dont le premier monument est la Genèsey et dont le dernier ouvrage est la société moderne. Et ce n'est pas là seulement b vertu cachée du christianisme ; c'est son enseignement positif. L'Église enseigne que ce monde a été fait pour l'homme; que l'homme est tout entier dans son rapport à Dieu , dans la religion ; que la vraie religion est le christianisme ; que, par
conséquent, l'histoire de l'humanité n'est et ne peut pas être autre chose que l'histoire du christianisme , Thistoire de ses origines les plus lointaines, de ses préparations les plus secrètes , de ses progrès , de son triomphe, de son développement. Voilà ce qu'enseigne l'Église : à ses yeux tout se rapporte au christianisme. Les individus ne sont rien pour elle, comme individus ; elle ne les aperçoit qu'autant qu'ils ont ou servi ou contrarié le christianisme; c'est là précisément la vraie théorie des individus dans l'histoire. Elle en^ soigne encore , et elle ne peut pas ne pas enseigner, que les empires n ont d'importance comme les individus que par leur rapport avec le service de Dieu , c'est^dire avec le christianisme. En un mot , l'Église a son histoire de Thumaniié que le dogme lui impose, histoire aussi inflexible que le christianisme lui-même, et qui est la seule histoire universelle orthodoxe qu'au xtii« siècle un fidèle et un évèque pût proposer à des fidèles. De là , messieurs , la nécessité du plan de Bossuet.
On a fait honneur au génie de Bossuet de la concep* tion de son livre. Non , messieurs , elle n'appartient pas au génie de Bossuet , mais au génie de l'Église* Elle est écrite dans le premier catéchisme, et l'Église l'enseigne au plus simple d'esprit : toute l'originalité de Bossuet est dans l'exécution. Voyez comme tout se tient et se lie dans le monde. Le point de vue ihéologique est-il le point de vue nécessaire de l'histoire , il naît un grand théologien pour le représenter ; et il se trouve encore que le génie de l'interprète est en parfaite harmonie avec l'esprit du point de vue qu'il est appelé à représenter. Ne semble-t-il pas, par exemple, que la conception d'une histoire universelle où les hommes , les empires , les peuples n'ont d'importance que comme instruments du plan immuable de Dieu , était faite tout exprès pour le génie de Bossuet, de cet homme accoutumé à regarder les grandeurs de la terre comme si peu de chose , à porter la parole sur le tombeau de la puissance , de la beauté , de la gloire , à célébrer toutes les grandes morts , à ne voir partout que misère , excepté dans les vues de la divine Providence? Aussi l'exécution répond à la conception : cette manière hautaine de traiter les héros et les em* pires , cette marche inflexible vers le but marqué , à travers tout ce qui détourne et distrait les historiens ordinaires , ce style aussi altier et aussi simple que la pensée qu'il exprime, voilà ce qu'il faut admirer dans Bossuet , et non le plan général qui ne lui appartient pas; il n'y a que la rhétorique qui puisse jamais supposer que le plan d'un grand ouvrage appartient à qui l'exécute. Quant aux défauts de VHisloire universelle , ils sont évidents aujourd'hui , et je n'y insisterai guère. D'abord Bossuet ne voit partout qu'un seul clément , la religion , qu'un seul peuple, le peuple juif. La race
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arabe, dont le peuple juîf fait partie , est ane grande race asaoréinent ; elle a beaucoup remué sur la terre ; elle a produit Moïse , qui est bien vieux et qui pourtant dure encore ; elle a donné le cbristianisme à TEurope , et plus tard à TAsie Mahomet et la forte civilisation musulmane. Ce ne sont pas là de médiocres présents. Mais enfin , quelque belle , quelque grande , quelque énergique que soit cette race , elle n'est pas seule en ce monde ; et comme le temps est venu de rapporter la religion même à la civilisation , le temps est aussi venu de substituer au peuple juif Thumanité entière. Le cadre de Bossuet subsiste ; il ne s'agit que de l'agrandir. Ensuite Bossuet n'a tenu presque aucun compte de l'Orient; il ne pouvait parler que de l'Orient connu de son temps « c'est-à-dire qu'à peine il a parlé de rinde. Cependant avant le temps où le peuple de Moise prend un caractère historique , il y avait derrière le golfe Arabique , par delà la Perse , des contrées dix fois plus vastes que la Judée, dont la Judée n'avait aucune idée et ignorait même le nom. L'Asie centrale, avec ses populations, et la civilisation puissante et originale qu'elle a produite, était inconnue au mosaisme et lui est étrangère : elle a eu son développement indépendant. Les racines du mosaîsme sont vieilles et profondes ; mais elles ne couvrent pas la terre entière. Enfin, il est inutile de parier de la faiblesse extrême des détails de YHistoire universelU : non-seulement l'Orient lout entier manque , et tout le développement des arts, de l'industrie et de la philosophie, mais l'élément religieux lui-même et l'élément politique qui y tient , sont traités d'une manière très-superficielle , bien que de loin en loin il y ait des éclairs d'une sagacité supérieure. Tout cela est aujourd'hui reconnu audessous de la discussion. Il y avait déjà de l'érudition historique , du temps de Bossuet , mais l'âge de ki critique n'était pas venu.
Telle est , messieurs , VHiêtoire univer$elU que la France peut s'honorer d'avoir donnée à l'Europe, comme le commencement nécessaire d'une vraie histoire de l'humanité ; c'était le premier pas du génie de l'histoire, ce ne pouvait en être le dernier. Pensez-y, messieurs , la religion joue dans notre vie un rôle immense , elle tient dans la société une grande place ; mais il y a autre chose encore. La religion se mêle aux grands actes delà vie; elle y intervient comme sanction, mais elle n'en fait pas la base. Leur base immédiate et directe , c'est la loi , c'est l'État. Les actes les plus vulgaires comme les plus élevés s'accomplissent sous le regard et sous l'empire de la loi. Vous ne contractez point, vous ne commercez point, vous ne pouvez faire la plus petite transaction sans l'intervention de Ui loi. Votre moralité , pour peu qu'elle sorte des limites de la conscience et se manifeste par des actes, rencontre l'État qui la juge et la cite à son tribunal.
Vous pouvez cukiver le sentiment du hemm ei les an pour vous-mêmes , mais vous ne pouvez dooner à fs études quelque développement , sans qu^elles arritec à la publicité , se lient d'une manière ou d^one aotnj b vie sociale , et par conséquent tombent sous quà^ loi. La religion elle-même se résout en actes q« m. besoin de la protection de la loi. Enfin la vie pdiË^ et légale est le théâtre sur lequel se donneBi enquel^ sorte rendez-vous tous les développemenu de rim» nité , quels que soient leurs principes et leor io. £ suit de là que , comme il était impossible de n^ètre ^ frappé de la place de la religion dans la vie et èm rhistoire , il éuit Clément impossible de n^éire ftt frappé du rôle qu'y jouent les lois , les instiiaikii poKtiques , les gouvernements ; et tout étément lofsh tant tendant à devenir exclusif, le pmnt de we pétique devait devenir à son tour un point de us exclusif de l'histoire de Thuroanité; enfin «chaque (kà de vue, dans son caractère exclusif, se susdtaniB représentant qui lui est conforme , comme le pointé vue théologique avait eu pour représentant on évèjst ainsi le point de vue politique devait avoir pour re^ sentant un grand jurisconsulte. De là la nécessité k Vico.
La Sdenee nouvelle est le modèle et peot-êire b source de VEspril des lois. Elle rappelle les iosiiti> tiens particulières à leurs principes les plos générai, rattache le mouvement des sociétés humaines à uo pb supérieur et invariable qui domine l'avenir comsie le passé, et convertit les conjectures et les probalMlitè de rérudition et de la politique en une vraie ukuùt dont la base est la nature commune des nouons. Le caractère fondamental de la Science nowcelle est FiaUth duction d'un point de vue humain dans Thistoire. Ei effet , pour ne pas paraître exclusive , la jarisprudeoM a beau s'appeler scienUa rerum humanarum et éktnarum , la science des choses humaines et divines , e&e est surtout la science des choses humaines dans lesquelles elle contemple les choses divines. Aussi la rdîgion , dans Vico , fait partie de l'Eut et de ta soci^ tandis que dans Bossuet c'est l'État qui fait partie de la religion. La religion, dans Vico, se rapporte i rhumanité , tandis que dans Bossuet c'est rbumault^ qui est au service de la religion : le point de vne a complètement changé , et c'a été, à mon sens , un pas immense dans la science de l'histoire, dont le 1»{ dernier est de tout faire rentrer dans l'humanité, de tout rapporter à l'humanité en ce monde ^ sauf ensuite à rapporter les destinées de l'humanité et ce monde lui-même à quelque chose de plus élevé. De plus, dans Bossuet , l'histoire a son plan général , mais cbaqoe partie est superficiellement traitée ; au contraire , dam Vico, les différents peuples ont leur histoire approfondie. Selon Vico , l'existence d'un peuple fonnc uo
DE LA PHILOSOPHIE
cerele dont il a déterminé avec précision tooê les points. Dans chaque peuple , selon lui et selon les faits et la vérité des choses , il y a toujours « il y a nécessairement trois degrés , trois époques. La première est répoqae d'enveloppement improprement appelée barbarie , où la religion domine , où les acteurs et les législateurs sont pour ainsi dire des dieux , c'estrà-dire des prêtres; c'est Tàge divin de chaque peuple. La seconde époque de Thistoire d'un peuple est la substitution du principe héroïque au principe théologique ; là il y a du divin encore , mais il y a déjà de Thumain , et le héros est pour ainsi dire dans Thiscoire, comme dans la mythologie grecque ^ Tintermédiaire entre le ciel et la terre. Ekifin , dans le troisième âge , Thomvie sort du héros comme le héros est sorti du dieu , et la société civile arrive à sa forme indépendante. Gela fait, Thomme après s'être développé complètement se dissipe ; le peuple finit ; un nouveau peuple recommence avec la même nature , et parcourt le même cercle. Ce sont les perpétuels et nécessaires retours de ces trois degrés , que Yico a consacrés sous le nom remarquable de retours de Fhistoire (rtcorn). Ainsi il y a une nature commune dans les peuples ; et U même nature , soumise aux mêmes lois , ramène les mêmes phénomènes dans le même ordre. Il ne faut pas oublier non plus que Vico est le premier qui , au lieu, de s'en laisser imposer par l'éclat qui environne certains noms, ait osé les soumettre à un examen sévère, et qui ait 6té à plusieurs personnages illustres de l'histoire leur grandeur personnelle pour la rendre à Thuniantté dle-même , au temps , au siècle dans lequel ces individus avaient fiût leur apparition. Vico a démontré qu'il fallait considérer Homère , Orphée et quelques autres , non comme de simples individus , mais comme des représenlants de leur époque , comme des symboles de leur siècle , et que , s'ils avaient existé réellement , on avait mis sur leur compte » on avait ajouté à leurs propres ouvrages tous ceux du siècle et du peuple qu'ils représentent dans l'histoire. Le premier encore il a discuré les temps primitifs et les lois fondamentales de Rome , et il a indiqué à la critique moderne quelques-uns de ses plus beaux points de vue : tels sont les mérites de Vico ; ils justifient sa haute renommée.
Le vice fondamental de la Science nownelU est la prépondérance de l'élément politique , et l'omission presque complète de deux éléments , l'art et la philosophie. H était naturel aussi que celui qui parmi les éléments de l'histoire avait vu surtout l'élément politique , c<msidéràt surtout les époques où cet élément joue un r6le important , et négligeât celle que domine en général la religion , savoir , l'époque orientale. La Scienee tiouvelU a un autre défaut. Sans doute chaque peuple a son plan , et parcourt un cercle ,
le cercle qu'a décrit Vico ; chaque peuple a son point de départ , son milieu , sa fin ; chaque peuple a son progrès , son histoire ; mais l'humanité n'a-t-elle paa son progrès , son histoire aussi ? Outre les lois communes qui les régissent , les différents peuples n'ontils pas d'antres rapports entre eux , des rapports de dissemblance quant à leur caractère , des rapports d'antériorité et de postériorité dans le temps , rapports qui ont leur raison et qui constituent des lois , et des lois nécessaires , lesquelles se rattachent à un plan plus vaste que celui de chaque peuple? Voilà ce que Vice n'a pas aperçu. La Grèce donnée , il en développe toute l'histoire ; de même pour Rome , et de même pour le moyen âge. Mais quel est le rapport du moyen âge à Rome, et de Rome à la Grèce? Enfoncé dans les riewei, dans les retours périodiques des mêmes éléments dans chaque peuple , Vico oublie de rechercher ce qu'il avient de l'humanité elle-même de retours en retours ; il assigne les lois de retour des mêmes éléments dans chaque peuple ; mais il n'assigne pas les lois de ces différents retours entre eux par rapport à l'hamanité tout entière. Ce n'est pas assez de répéter que l'humanité avance ; il faut dire en vertu de quelle loi elle avance. Parler d'un progrès sans déterminer son mode et sa loi, c'est ne rien dire. En général, profond dans l'histoire de chaque peuple , dans la nature commune des nations , pour parler son langage , Vico est faible dans le développement progressif de l'humanité et dans la détermination des lois qui président à ce développement.
Tels sont , messieurs , les deux grands ouvrages par lesquels s'ouvre la science de l'histoire de l'humanité auxvni* siècle. Ces deux ouvrages sont également vrais en eux-mêmes, et également incomplets, comme les deux poins de vue qu'ils représentent. Mais en se contredisant , ils se corrigent , et poussent avec une force égale à un point de vue plus compréhensif. Après avoir traversé et épuisé les deux grands points de vue exclusifs qui se présentent nécessairement à l'entrée de la carrière , il ne restait plus à la science de l'histoire qu'à sortir des points de vue exclusifs de la religion et de l'Ëtat , et de leur donner leur vraie place , et leur importance relative, dans un cadre plus vaste qui les comprit tous les deux , et qui comprit en même temps les autres éléments que Rossuet et Vico avaient sacrifiés. De là la nécessité de Herder.
Les deux premiers ouvrages dont je vous ai entretenus , messieurs, sont les points de départ, les premiers essais du génie de l'histoire; Touvrage de Herder est un monument qui indique une époque beaucoup plus avancée : il est venu un grand demi-siècle après les deux autres/ En effet, tout ce qui manque à Bossuet et à Vico se trouve dans Herder ; l'idée fondamentale de Herder, c'est précisément de rendre compte de tous
COURS DE L'HISTOIRE
les élémenls de lliumanité, ainsi que de tous les temps , de tootes les époques de Thistoire. C'est là ce qui donne à TouTrage de Herder une incontestable supériorité sur ceux de ses deux illustres devanciers. Vous y trouvez la religion , l'État , les deux points de vue de Vico et de Bossuet; et de plus vous y trouvez les arts , la poésie , Tindustrie et le commerce , même la philosophie; aucun des élémenls d*nn peuple ou d'une époque n'est négligé. Et non-seulement vous y trouvez rhistoire de ces différents éléments dans les époques les plus connues de la civilisation , comme la Grèce , Rome et le moyen âge , mais vous les trouvez encore dans le monde de l'Orient , dans ce monde si peu connu du temps de Herder et où il a fait les premiers pas. Les races, les langues, les religions, les arts, les gouvernements , les systèmes de philosophie , tout a sa place dans l'histoire de l'humanité telle que l'a conçue Herder. Il faut dire encore qu'il ne s'est pas contenté de faire entrer dans les cadres de l'histoire tous les éléments de l'humanité et tous les temps , mais qu'il a bien vu et qu'il a montré que tous ces éléments se développent harmoniquement, et même qu'ils se développent progressivement. L'ouvrage de Herder est le premier grand monument élevé à l'idée du progrès perpétuel de l'humanité en tout sens et dans toutes les directions. J'ajoute que parmi les différentes par ties dont se compose cet ouvrage , toutes celles qui dans chaque peuple se rapportent aux arts et à la littérature sont traitées de main de maître ; non-seulement toutes les connaissances de son temps y sont résumées et habilement employées, mais il y a luimême ajouté ; c'est là que pour la première fois ont été bien expliquées les poésies primitives , surtout les poésies hébraïques et celles du moyen âge ; c'est là que pour la première fois la poésie a été mise à sa véritable place , qu'on a été pour toujours aux chants populaires l'accusation de barbarie qui pesait sur eux , et qu'il a été prouvé que les poésies primitives des peuples sont des monuments aussi fidèles que brillants de leur histoire. Je ne veux pas oublier parmi les mérites de Herder celui d'avoir ajouté la plus haute importance au théâtre de l'histoire. Herder aussi a vu que dans ce monde l'homme ne pouvait se soustraire à l'influence des climats et des lieux , et la géographie physique a pour la première fois joué entre ses mains un grand rôle dans l'histoire. Ce sont là, messieurs, des titres supérieurs , tels que des défauts même graves ne peuvent les obscurcir.
Le plus grand défaut de Herder est d avoir abordé l'histoire avec un système philosophique trop peu favorable à la puissance et à la liberté de l'homme. Herder, si grand poète , est pourtant l'élève de la philosophie qni régnait de son temps, entre 1760 et 1780, je veux
brillantes de son génie sur cette philosophie oo prj terne en elle-même ; il a prêté son eotboosiasme personnel à des idées qui n'en paraissent guère umt^ tibles. Il a très-bien tu les rapports intimes qui rao^ chent l'homme à la nature; mais il a trop repty l'homme comme l'enfant et l'écolier pas«f de la mttn Il n'a pas fait une assez grande part à son activité, d* sorte que lorsque les suggestions de la natore , &t i sensibilité et de l'imagination , n'expliqnent pas rtfftains développements de ki civilisation , aa lieu de h rapporter à l'énergie de l'esprit humain , Herd^ i recours à des explications mystiques en contradie:Mi avec la théorie générale et l'esprit de son omnst Ainsi pour avoir fait l'homme trop passif , et pre^ exclusivement sensitif , il ne sait plus comment résoudre le problème des langues ; et comme Roosse» et depuis M. de Bonald , il le résout par le Doir a tnachind. L'institution du langage , selon Herder, et d'institution divine; cela peut être ; mais ce n'est p moins un contre-sens dans l'ouvrage de Herder. « tout est expliqué humainement. Si Dieu inlenifi: dans cette difficulté, il faut le faire intervenir dsi d'autres difficultés qui ne sont pas moins grande: h c'en est fait de l'idée fondamentale du livre.
Comme défaut secondaire , je remarque encore qv si les arts et la littérature sont en général admirable ment traités dans Herder, il y a d'autres parties qei^ sont très-faiblement. Mais il est juste de se rappeler qu'à cette époque ces parties n'avaient été traité» nolle part d'une manière approfondie ; et que tonte histoire universelle est pour la profondeur de chaque partie nécessairement au-dessous des histoires spéciales, et les suit à une certaine distance. Enfin, le derokr défaut que je reprocherai à Herder, c'est le manqK de précision et un certain caractère général d'imléte^ mination et de vague , qui nuit à l'impression de sa grandes qualités. Herder admet un progrès contioiiel dans l'humanité , mais il en détermine mal les lois générales, et nullement les lois particulières. Il en résulte que les couleurs du livre sont extrêmement brillante, mais qu'il y a plus d'éclat que de lumière. Il est fort naturel que Herder, plus littérateur que pbiloso[^, au milieu de l'élégante société de Weymar, aitiinpei travaillé pour les gens du monde ; mais on ne peut ps à la fois charmer le monde et satisfaire la philosophie. Herder a évité les formules ; on l'en a beaucoup loué; moi , je prends la liberté de lui en faire un grave nproche. Il ne s'agit pas de plaire en semblable maiièrv. il s'agit d'instruire et d'éclairer. Or les formules sodi l'expression la plus lucide de Thistoire , puisque ceA à cette condition seule (je ne parle pas ici des formules arbitraires , mais de celles qui sont les lois mêmes d« l'esprit humain) que l'esprit humain peut se compren-
dire la philosophie de Locke; il a mis les couleursj-dre , lui, ses œuvres et son histoire.
DE LA PHILOSOPHIE
Malgré cet déftvt» , Tonvrage da Herder esl encore le plot grand monument élevé à Tliistoire de l*bumanilé jusqu'à nos jours; depuis il n'a été fait aucune grande tentative dans ce genre ; aucun des ouvrages analogues qui ont paru , ou à côté de celui de Herder, ou un peu avant , ou un peu après , en Angleterre , en Ecosse et en France, ne sont guère dignes d'un examen sérieux ; je me contenterai de les mentionner. Voltaire a eu le mérite de songer à introduire dans Thistoire Uê mmwn des nanUmi et les détails de la vie privée : c'est quelque chose. Voltaire , il faut le dire encore , a le sentimem de l'humanité ; mais ce sentiment , mal dirigé par une critique sans exactitude et sans profondeur, dégénère constamment en déclamations assez bonnes dans d'assez mauvaises tragédies , mais qui ne valent rien dans l'histoire, où la passion et le sentiment doivent faire place à l'intelligence. D'ailleors, quand on s'emporte si violemment contre ce qui a gouverné si longtemps l'espèce humaine, au fond c^est l'humanité qu*on aceuse ; car enfin un État , une religion ne s'établit pas, ne se soutient pas toute seule; il faut qu'elle trouve quelque consentement parmi les hommes. Il est vrai que sur la fin de son existence elle essaye souvent de s'en passer ; mais d^abord elle n'a pu s'établir que par là ; et je ne dis pas seulement par le consentement, mais par l'approiiation , par la confiance et par l'amour, en un mot, par la sympathie des masses avec les lois religieuses ou politiques qui leur étaient annoncées.
H n^est pas possible non plus de prendre au sérieux Touvrage tant vanté de Fergusson sur la société civile , ouvrage sans aucun caractère, où règne un ton de moralité fort estimable , mais où la faiblesse des idées le dispute à celle de l'ërvdiiion.
Parmi les écrits de cette époque il faut distinguer, messieurs , celui d'un jeune homme qui , étudiant alon en Swbonne , y composa , pour sa licence, deux discours en latin sur l'histoire de l'humanité dans ses rapports avec l'histoire du christianisme et celle de l'Ëgliae. n y a plus d'idées dans ces deux discours du jeune séminariste que dans les deux longs ouvrages de Voltaire et de Fergusson ; et s*il n'avait pas été enlevé par la politique à l'histoire et à la philosophie , je ne doute pas que le licencié de la Sorbonne ne se fût assis à côté de Montesquieu , et qu'il n'eût donné un grand homme de plus à la France. On voit que je veux parler de Turgot. Condorcet , ami et disciple de Voltaire et de Turgot tout ensemble , a déposé quelque chose an caractère de ses deux maîtres dans l'écrit intéressant qu'à la veille de périr il légua à la postérité. Cet écrit respire un sentiment d'humanité qui aniflse et eolore chaque page , et demande un peu grâce pour les déclamations , qui étaient alors à la mode , et Tabience complète de critique et d'érudition.
COUSn. — TOME ï.
Cependant je ne puis m'empècher de regretter qu'on mette de trop bonne heure YEsquisse de Condorcet entre les mains de la jeunesse; c'est lui donner une très-mauvaise nourriture. Ce qu'il faut aux jeunes gens, messieurs, ce sont des livres savants et profonds, même un peu difficiles , afin qu'ils s'accoutument à lutter avec les difficultés, et qu'ils fassent ainsi l'apprentissage du travail et de la vie ; mais en vérité c'est pitié qui de leur distribuer sous la forme la plus réduite et la plus légère quelques idées sans étoffe , de manière à ce qu'en un jour un enfant de quinze ans puisse apprendre ce petit livre , le réciter d'un bout à l'autre, et croire savoir quelque chose de l'humanité et du monde. Non, messieurs, les hommes forts se fabriquent dans les fortes études ; les jeunes gens qui parmi vous se sentent de l'avenir doivent laisser aux enfants et aux femmes les petits livres et les bagatelles élégantes : ce n'est que par l'exercice viril de la pensée que la jeunesse française peut s'élever à la hauteur des destinées du XIX® siècle. (Applaudissements.) Je m'explique ainsi d'autant plus volontiers que je me plais à reconnaître dans l'ouvrage de Condorcet, comme dans celui de Voltaire , un sentiment très-vrai d'humanité, malheureusement égaré par l'absence d'érudition et la déclamation. D'ailleurs , tout ce qu'il y a de bon , tout ce qu'on a le plus vanté dans VEsqmue de Condorcet se trouve dans Herder, savoir, le sentiment de l'humanité, l'idée d'un progrès perpétuel, et cet ardent amour de la cirilisation qui , dans Herder, est porté jusqu'à l'enthousiasme; dans Vico, l'enthousiasme n'est pas dans la forme , mais il est dans le fond. Voilà de ces ouvrages que je recommande à mes jeunes auditeurs; ils ne les étudieront pas sans y contracter un amour plus éclairé de l'humanité et de la civilisation , de tout ce qui est beau et de tout ce qui est honnête ; et je me félicite moi-même d'avoir encouragé mes deux jeunes amis , MM. Michelet et Quinet , à donner à la France Vico et Herder.
Depuis Herder, messieurs, qu'a-t-on fait, et que reste-t-il à faire? Sans doute il reste au xa® siècle à élever un monument nouveau qui soit supérieur à celui de Herder de toute la supériorité qu'un nouveau siècle doit avoir sur un siècle qui n'est plus; les voies sont préparées à une nouvelle philosophie de l'histoire, qui, évitant les points de vue exclusifs de Bossnet et de Vico , et fidèle à l'esprit d'universalité de Herder, approfondisse davantage oe que Herder a trop effleuré, et substitue an vague et à l'indétermination des idées une précision et une rigueur véritablement scientifiques. Mais en attendant que les travaux accumulés de l'Europe savante produisent un pareil ouvrage, on a fait après celui de Herder la seule chose qu'il y eût à foire ; on a décomposé cet ouvrage pour le mieux recomposer un jour. I^e soccès de l'on*
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mft de Herder fot immenie : dis ton ap[iarition les plus beaox génies furent frappés et des idées générales qu'il renfermait et même de la manière dont quelqoes parties étaient traitées, saToir, les arts et la poésie; et le mouvement historique s'accroîssant rapidement , on parût do point où il s'était arrêté en chaque genre pour faire de nouvelles recherches, et aller plus loin dans la roule qu'il avait tracée. Ses inspirations fécondèrent toutes les branches spéciales de Thistofeie , et à l'histoire universelle succédèrent des histoires approfondies de chacun des éléments de l'humanité et de chacune de ses grandes époques. Or lorsque aujourd'hui la critique, éclairée par les travaux des quarante dernières années , se remet en présence de l'ouvrage primitif qui les a inspirés , elle ne retrouve plus le premier enthousiasme , ce qui est impossible, k moins que la science n'ait pas avancé, et dans sa sévérité elle touche presque à l'injustice. Mais il ne faut pas oublier que c'est un monument construit et élevé par les mains d'un seul homme , et de 1760 à 1780. Depuis, tout a marché, gr&ce à Dieu ; tandis que l'ouvrage de Herder est resté à la même place. Pour l'histoire des religions, par exemple, sans parler du petit chefd'œuvre de Leasing, intitulé Éducation du genre humain, le grand ouvrage de Greuzer qu'un digne élève de l'école normale a donné à la France , a laissé fort en arrière celui de Herder. Winkelman et M. Quatremère deQuincy l'ont également surpassé, pour ce qui se rapporte aux arts de la Grèce. MM. de Schlegel, que Herder a produits peut-être, ont pénétré bien plus avant que leur maître dans la littérature grecque et romaine. Heeren , dans son excellent ouvrage sur les relations commerciales des peuples anciens , a fait aussi de nouveaux pas dans la connaissance de cette branche importante de l'histoire de l'humanité. Montesquieu a traité de V Esprit des lois avec tout autrement d'étendue et de profondeur. Enfin hi partie de l'ouvrage de Herder qui regarde l'histoire des systèmes philosophiques est aujourd'hui , il faut le dire , audessous de l'état de nos connaissances; mais il y aurait la plus grande injustice à demander à celui qui est le père de tons ces travaux partiels la même profondeur de savoir et de critique dans l'ensemble que ses successeun ont portée dans les différentes parties. Il y aura toujours, messieure, quelque chose d'un peu superficiel , ou au moins d'insuffisant dans toutes les histoires universelles, comme il est du sort des histoires particulières de ne pas joindre toujours à la solidité de la critique et de l'érudition, des vues spéculatives qui embrassent un vaste horizon.
Tel est aujourd'hui l'état de la science historique en Europe : de grands et solides travaux ont été entrepris et accomplis sur chaque partie, sur chaque époque ; il reste à les réunir, et de toutes ces pièces
LVlSTOnUB
particulières i former vo grand tout <]d jô^i solidité des histoires particulières i la npérioniii vues générales, qui, après avoir été, commerov^ de Herder, le centre de tous les inmi antérieura et la mesure de l'état des humaines à ce moment, devienne ^ ion toorn de déprt pour une décomposition noonlle d nouveaux travaux spéciaux , plus exacu encore c( approfondis que les précédents, qui aoiènerntf^ nécessité d'un résumé nouveau, d'une noofeile universelle supérieure k la précédente , ei ainsi , au profit de l'humanité et de la tcieaa. sayerai, messieun, de vous présenter dans le «sii mon enseignement les résulUU auxquels je saiirt venu sur l'.histoire générale de l'hunisniié; mi^ m'efforcerai surtout de traiter avec soin et «Uj la branche spéciale de l'histoire de rhoiMBfefi m'est confiée, savoir, l'histoire de hi philow|)fcitl| pour achever cette introduction, je conocreni prochaine leçon à vous rendre compte des ^ travaux dont l'histoire de la philosophie a éiéb» tière depuis un siècle.
DOUZIÈME LEÇON
SOMMAIRE
Sujet de la leçon : Des grandi historiens de la ^^^^'^^ CondilioDS d'un grand développement de ''*''**J"V^, philosophie ; !<> un grand développemeol de la F*J|J; elle-même ; S« un grand déTcloppemcni de T^nw' ^^ Le premier mouvement de la philosophie Baodem« ^ ^ cartésianisme; le cartésianisme devait P'|*^'"|'V^ produit une histoire de la philosophie qui '^'^^'^ — Brucker. Son caractère général; ses mérites et i» ^ — Le second mouvement de la philosophie ^^^^ la lutte du sensualisme et de l*JdéalisiD« ^ '' ^ xvin« siècle. De là deux histoires de la P**''^„ u* des directions opposées : Tiedemann cl TeûoeinaDj ^ caractère général. Leurs mérites et leurs défauts* ' présent des choses.
Messieurs ,
Si dans Tindividu la réflexion est U (^^^V^\ entre la dernière en exercice, et si dans vn ^r dans une époque , la philosophie , qui ^^^^ | réflexion, se développe après tous les autres ^**'J^ de ce peuple et de cette époque, et si c'est du v^^ ^ cle que date la culture approfondie de TbitU^
DE lA PHILOSOPHIE.
général, k eoméqBence est que Thistoire de la pbilo* Sophie, qui marche i la suîle de Thistoire des autres branehes de la civilisation, ne devait avoir sa place qu'au xvni^ nède. Le xvin« siècle a pour caractère éminent parmi tous les sièclesle sentiment de Thuma BÎté. Cest au xvm* siècle que pour la première fois en grand Thumanité a commencé à s'intéresser à ellemême. EUe s'y serait donc manqué à elle-même , si elle avait négligé l'étude el l'histoire de ce qu'il y a de plus important en elle, l'histoire de la réflexion, delà raison, de la philosophie. Mais outre cette raison générale, des causes spéciales, plus actives et plus fécondes, développèrent au xvni® siècle l'histoire de la philosophie. Recherchez, je vous prie, à quelle condition on peut s*inléresser k l'histoire d'une science quelconque. A une condition , savoir, qu'on s'intéressera à celte science. Faites la supposition d'une science décriée et presque totalement négligée ; certes il faudrait avoir un bien grand luxe de curiosité pour s'intéresser à Thiscotre d'une pareille science et pQur s'en occuper. Remarquez que l'histoire n'est pas chose facile ; qu'elle exige des travaux longs et pénibles, dan? lesquels on ne s'engage pas sans un grave motif, et ce motif ne peut être autre que le vif intérêt que la science nous inspire. Et non-seulement la culture d'une science est une condition nécessaire pour qu'on puisse s'intéresser au passé et k l'histoire de cette science , mais c'est aussi une condition indispensable pour qu'on puisse comprendre ce passé, cette histoire. Mettez un homme qui n*ait pas cultivé les mathématiques en présence de l'ouvrage d'Euclide; d'abord il ne s'y intéressera pas , ensuite il n'y pourra rien comprendre. Cela est évident pour les mathématiques ; cela n'est pas moins vrai pour les sciences morales , pour la jurisprudence, la légblatton, l'histoire politique en général. Gomment celui qui n'est pas familier avec les idées sur lesquelles roulent les sciences morales, qui n'a pas médité sur les problèmes qu'elles renferment , pourra-t-il comprendre les solutions qui en ont été données dans les diflerents siècles? Il en est de même , et à pins forte raison , de la philosophie. Il serait étrange qu'on pût comprendre les livres des philosophes sans avoir étudié les questions philosophiques. Ici plus qu'ailleurs l'intelligenee historique est en raison directe de l'intelligence scientifique. Il suit de là que dans toute époque où la philosophie elle-même n'aura pas excité un haut intérêt et n'aura pas été cultivée avec le plus grand soin , on ne se sera guère intéressé à l'histoire de la pbîlosophie , et on n'aura pu la comprendre. Au contraire, supposez une époque où la philosophie fleurisse, il est infaillible que là fleurisse aussi l'histoire de la philosophie. Un grand mouvement philosophique est la condition nnê quà non et en même temps le principe certain d'un mouvement égal dans l'histoire
de la philosophie. Tout grand mouvement spéculatif contient en soi, et tôt ou tard produit nécessairement son histoire de la philosophie , et même une histoire de la philosophie qui le réfléchit, qui lui est conforme ; car ce n'est jamais que sous le point de vue de nos idées propres que nous nous représentons les idées des autres. Appliquons ceci au xvui* siècle.
Pour savoir si au xVkn^ siècle il a pu y avoir de grandes^istoires de la philosophie, et quel a dû être le caractère de ces différentes histoires, il faut rechercher si le xviH^ siècle a produit de grands mouvements philosophiques , et quel a été le caractère de ces mouvements. Or , messieurs , le xviii« siècle a donné une vaste impulsion à la philosophie , donc l'histoire de la philosophie a dû y prendre un grand développement , et le XVIII® siècle ayant produit des écoles philosophiques très-diverses, le xviu® siècle a dû avoir des histoires de la philosophie très-diveirses. On peut à volonté étudier les différentes grandes histoires de la philosophie dans les écoles philosophiques qui ont dû les produire , comme on étudie les effets dans leurs causes ; ou, comme on étudie les causes dansleurs effets, on peut suivre les grandes écoles philosophiques dans leurs résultats derniers , dans leurs histoires de la philosophie. Ainsi , pour étudier et pour caractériser les différentes grandes histoires de la philosophie que le xviiie siècle a produites et léguées au xix*, il est de toute nécessité que nous jetions un coup d'œil sur les grandes écoles philosophiques qu'a produites le xviii* siècle.
L'histoire moderne n'est pas autre chose que le développement des éléments dont se compose le moyen
e; la philosophie moderne ne peut donc être autre chose que le développement de la philosophie du moyen âge. Tout développement implique une métamorphose, un changement de forme. La philosophie moderne ne pouvait sortir du moyen âge qu'en en dépouillant la forme. Et quelle était la forme de la philosophie du moyen âge ? La soumission à une autorité autre que la raison. Quel est le caractère de la philosophie moderne ? La soumission à la seule autorité de la raison. Maintenant quel est le mouvement philosophique qui opéra cette révolution décisive? Quel est le mouvement philosophique qui remplit de l'éclat de son principe et de la variété féconde de ses conséquences le XVII* siècle et le commencement du xvni* ? C'est la philosophie de Descartes. Dans toute philosophie il faut rechercher trois choses : 1<^ le curactère général , la forme de cette philosophie ; ^ sa méthode positive ; 3o les résultats ou le système auquel aboutit l'application de cette méthode. La forme et le caractère de la philosophie de Descartes , c'est l'indépendance , la négation de toute autre autorité que celle de la réflexion et de la pensée. La méthode de Descartes , c^est U psychologie , le compte que l'on se
COURS DE LWSTOIRE
rend à tOHnèsie de ee qui te pMte dant rame , dans la cooscience , qoi eti la acène visible de r&me. En effet, dire, eomme Ta fait Deteariet , que nous ne pouvons rien savoir des existences extérieores ei de la nôtre même que par la pensée , laquelle se manifeste nécessairement dans la conscience , c'est dire que le point de départ de toute vraie connaissance est l'analyse de la pensée , c'est4-dire de la conscience ; telle est la méthode de Descartes. Je ne peux rien savoir , pas même que je suis , que parce que Je pense ; donc Tétude de la pensée est le point de déprt unique dans Tétudedela connaissance humaine. Or, messieurs, tout comme le caractère, la forme extérieure de la philosophie cartésienne , est et sera le caractère consunt de la philosophie moderne, de même la méthode cartésienne est la seule méthode moderne légitime. Nous sommes tous des enfants de Descartes i ce titre que l'autorité philosophique , que nous acceptons tous, est la raison , et que le point de départ de toute étude philosof^que est pour nous l'analyse de la conscience, de cette conscience que chacun de nous porte avec hiHnéme , qui est le livre constamment ouvert sous nos yeux , et dont une saine philosophie ne doit être qu'un développement et un commentaire. La méthode psychologique a été mise au monde par Descartes , et elle n'abandonnera jamais la philosophie moderne , à moins que b philosophie moderne ne consente à s'abdiquer elle-même.
Mais n'oubliez pas , messieurs , que toute méthode naissante est faible; n'oublies pas qu'une révolution n'atteint pas d'abord toutes ses conséquences. Il en a été ainsi de h révolution cartésienne ; elle a eu ses commencements , et n'a pas débuté par la fin. La méthode de Descartes, cette méthode si ferme sur laquelle repose la philosophie moderne , a chancelé et presque trébuché dès ses premiers pas. Certes , je suis loin de penser qu'il n'y ait pas dans les résultats ontologiques de la philosophie cartésienne, des points de vue admirables et étcâmellement vrais ; mais, on ne peut le nier , dans plusieurs cas et dans la plus grande partie de son système , Descartes, parti de l'observation intérieure, aboutit à rhypolhèse. Celui quiavait rejeté toute antre autorité que celle de la pensée, embarrassé qu'il est de trouver dans la pensée seule, dans la seule conscience, parce qu'il ne l'avait pas suffisamment interrogée, la raison de l'existence du monde extérieur qui nous entoure , et cependant ne voulant ni ne pouvant détruire la persuasion irrésistible de cette existence, l'admet , et sur bi foi de qui? sur la foi de Dieu , de ce Dieu qu'il avait d'abord écarté, et qu'il n'a pas encore démontré , et qui , par conséquent , n'est encore qu'une supposition gratuite. Descartes en appelle à la véracité divine pour autoriser la vérité des impressions qui nous attestent la réalité du monde
extérieur. C'est une pure hypothèee ; ea voyei qmfi est sa nature. Elle est un peu théologM|«e ; db sn qu'après avoir débuté par l'obsenraiion de b c» science, il aboutit assez prompteraeoi à oae bypatkk ontologique non justifiée, à une hypotliène qmk a posément le caractère de la vieille philotopbie oombcÉ. pr Descartes , c'est-à-dire un caractère tbéntngifp
Descartes a régné dans l'Europe entière pendaMu grand demi-siècle. En France Malebrascbe , en Bilande Spinosa, en Irlande Berkley, qu'il faal rappons: à l'école de Descartes , en Allemagne Leibniu; ta sont les grands hommesque la philosophie de Descans a formés et donnés au monde. Or tons aooC pisî^ moins pénétrés de l'esprit de la méthode de Descaite et tous comme Descartes aboutissent plus ou mb rapidement k des hypothèses , et à des hypotliescs pii ou moins théologiques. 11 suffit de rappeler la vissifl Dieu de Blalebranche , l'idéalisme de Berkley, ïkâ^ monie préétablie de Leibnitz. Ce sont Ui les prew fruits du cartésianisme. N'oubliez pae encore ^ Descartes, après avoir proclamé l'analyse de la penR comme le véritable point de départ de la philosophe. à peine le premier pas achevé , avait fait roule a quelque sorte par la géométrie. La pensée donnée. & Texistence personnelle avec elle , ce n'est pas l'iaéKtion, c'est la déduction qu'il emploie , avec lest «a cortège, qui est nécessairement géométrique. Lefnd penseur est parti de la pensée ; le grand géooKiRj jeté sur la pensée la forme de la géométrie. 11 cb a ck ainsi de tous ses successeurs : tous sont des géonèn» Berkley , Malebranche , Spinosa , sans être des miti»maiiciens du premier ordre , possédaient en ce goit toutes les connaissances de leur temps ; Leibnitz est k génie même des mathématiques. Tous ont rechereke: poussé jusqu'à l'abus la rigueur apparente de la dêtt» stralion géométrique.
Les hommes supérieurs que je viens de vous rappeler n'avaient répandu la philosophie cartésienne qe dans l'élite des penseurs. 11 restait h faire descendre cette philosophie , avec tout ce qu'elle avait de bwci d'imparfait, dans des régions inférieures; il restai i pénétrer les générations nouvelles de son es|wit, et a lui donner l'avenir en la faisant entrer dans les éoc^ Descartes était un gentilhomme et un militaire , (tmi ses livres et les léguant k la postérité sans se soeder beaucoup de leur succès; Malebranche était un moine, Berkley un grand évêque , Spinosa un solitsire, Leibnitz un homme d'État qui n'a même laissé que à» fragments en tout genre. 11 fallait au cartésianisme n grand professeur : telle est la place et la destinée de Wolf. Wolf est le représentant de h philosophie ortésienne dans l'école. La méthode de Descartes ert enfin consacrée; la psychologie constitue poor âissi dire officiellement la base et le point de départ de toste
DE LA PmiX>SOPHlE.
banne pUlatopkM ; car , on ne peut trop le répéter , si c^eei à un temps plus rapproché de noua qu'il faut rapporter le progrès et le perfectiooiiemeot de la naéibede psychologique , la gloire de rinvention et du premier emploi de la méthode appartient k Descartes. Wolf a donc une psychologie régulière , dans laquelle on trouTO tout ce qu'il pouvait y avoir de psychologique dans le premier mouvement cartésien. La philosophie de Descartes prit entre les mains de Wolf la forme qu'elle recevra toujours des mains d'un professeur y un appareil un peu pédantesque. Déjà D^cartes et ses successeurs inclinaient k la forme géométrique ; cette forme prit un caractère exclusif dans les écrits et dans renseignement de Wolf. Tout y procède par principes, par axiomes, par définitions et par coroU lairee. Après être sortie de l'école , la philosophie y est rentrée. D'un autre côté, si l'indépendance d'esprit est entière dans Wolf, si la philosoi^e y est séparée de la théologie , elle n'en a pas moins à son insu un caractère semi-théologiqne. Wolf est leibnilzien, et Ton CMinalt la haute orthodoxie de Leîbniti. Ainsi vont les révolutions; elles s'élancent d'abord par delà leur but, puis elles viennent se rasseoir tout près de leur point de départ. Elles ne reculent jamais ; mais après bien des mouvements, il leur suffit d'avoir fiait un pas, et de pas en pas l'humanité se trouve un jour avoir fait bien du chemin. Mais elle ne fait qu^un pas à la fois. Le premier mouvement cartésien finit k Wolf; là , s<m cercle est accompli ; il est arrivé à son dernier terme en toutes dboses; sa forme, sa méthode, sa doctrine, en mal comme en bien , ont trouvé leur dernier développement.
Que restait-il à foire au cartésianisme après Wolf? 11 ne lui restait qu'une seule chose à faire , une histoire de la philosophie. Toutes les conditions y éuient : immense intérêt répandu sur les matières philosophiques par une génération de grands hommes , méthode nouvelle qui devait provoquer une haute curiosité de connaître' les méthodes diverses avec lesquelles les devanciers du cartésianisme avaient opéré en philosophie ; système complet, psychologique, logique, ontologique, cosmologique, mathématique, de manière que dans tous les systèmes que le passé pouvait présenter , il n'en était pas un seul que ne pût aborder , embrasser et mesurer la philosophie nouvelle.
Une seule condition à remplir restait encore. Pour écrire l'histoire de la philosophie il ne suffît pas qu'on s'intéresse au passé et qu'on soit capable de le comprendre , il faut encore qu'on le connaisse et qu'on le connaisse parfaitement ; il faut donc des études variées et profondes, des recherches pénibles; en un mot, Térudition est une condition extérieure qui doit se joindre aux conditions intrinsèques que je vous ai rappelées, afin qifune histoire de la philosophie soit |H)s-
sible. Or ces conditions étaient admind>lefflent remplies en Allemagne du temps de Wolf : tout le monde sait que l'Allemagne est le pays classique de l'érudition et de la critique historique.
De ces diverses raisons rassemblées et combinées résulte la nécessité d'une histoire de la philosophie , et la nécessité de Bnicker. Brucker est le représentant du premier mouvement de la philosophie modenie dans l'histoire de la philosophie. Là est aussi la nécessité de ses mérites et de ses défauts. Le mérite éminent que présente dès le premier aspect le grand ouvrage de Brucker, c'est d'être complet. VHistoriacriticaphi' losopkiœ commence presque avec le monde et le genre humain , et ne se termine qu'aux derniers jours de la vie de l'historien. C'est merveille avec quel soin Brucker a recherché les premières traces de la philosophie : il commence au déluge , d'où résulte philoêophia diluviana ; il a même essayé de remonter au delà, d'où résulte philasophia antediluviana. La jeune Amérique n'a pas échappé non plus aux regards attentifs de Brucker; il cherche dans ses parties les plus barbares des vestiges philosophiques. On ne saurait avoir plus de respect pour la raison , pour la philosophie , pour l'humanité ; et , à ce titre , Brucker mérite aussi au plus haut degré le respect de tout ami de l'humanité et de la philosophie. H a abordé , parcouru , exposé tous les systèmes et tous les siècles. Et il ne s'agit pas ici de quelques aperçus superficiels ; l'érudition consciencieuse de Brucker a tout approfondi. Brucker a lu avec le plus grand soin tous les ouvrages dont il parle , ou quand il n'a pu s'en procurer quelques-uns , ce qui était inévitable , il n'en parle que sur des renseignements précis , avec des autorités qu'il a soin d'énumérer , afin de ne pas induire en erreur. Brucker est certainement un des hommes les plus savants de son temps. Son impartialité n'est pas moindre que s<m érudition. Voyez quels longs et fidèles extraits il donne de chaque doctrine qu'il divise et subdivise en difiérenu poinU , en un certain nombre d'articles classés et numérotés dans un ordre qui ne semble rien laisser à désirer. En général Tordre est un des grands mérites de Brucker. 11 suit l'ordre chronologique, l'ordre même dans lequel il a été donné à l'humanité de se développer ; et en effet tout autre est une injure à rhumanité, une sorte d'impiété philosophique. Brucker présente scrupuleusement tous les systèmes dans la série des temps et la succession de leur développement réel , avec des classifications claires et précises dont la rigueur apparente rappelle Wolf, et nous avertit que Brucker est dans l'histoire le représentant d'une école de géomètres.
Les vices de l'ouvrage de Brucker tiennent à l'exagération de ses meilleures qualités. Brucker est complet, maisil Test avec luxe. Gomme je l'ai dit, ilremonte
COURS DE LlUOTOIRE
rend à §oi-méiiie de ce qui se passe dans rùnic , dans la eanscieiice , qui eal la scî^ne visible de l*i\me. En effet, dire, comme Ta fait Dcscaries , que nous ne pouvons riexï savoir dca cïistencea eïlérieure» et de la nôtre mûtiie que par la pensée, laquelle se manifeste nécessaire me ni dans b conscience , c'est dire que le point de départ de toute vraie connaissance est ranahse de la pensée , c'est-u-i1ire de la conscience ; telle est la méthode de Dcscartes^ Je ne peux rien savoir , pas même que je suis , que parce que je pense ; donc Télude de la pensée est le point de départ unique dans ré tu de de la connaissance liumaine. Or, di essieu rs, loui conïïoe le caractère, la furme eïtérieure de la philosophie cartésienne , est et sera le caracïcre constant de la philosophie moderne, de même la niéiUnde cartésienne est la seule méthode moderne léjf^itîme. Nou» sommes tons des enfants de Descartes à ce titre qoeTautorité philosophique, que nous acee^Jions tous, est la raison , et que le point de départ de toute étude philosophique est pour nous l'analyse de la conscience, de cetie conscience que chacun de nous porte avec lui-même, qui est le livre coustanuueni ouvert sous nos \eu3L , et dont une saine philosophie ne doit être qu'un développement et un commentaire. La méthode psychologique a été mise au monde par Desearies , et elle n'abandonnera jamais la philusophie moderne , il moins que la philosophie moderne ne consente à s'abdiquer elle-même.
Mais u oubliez pas , nie^îeurs , que toute méthode naissante est faible; n'ouhliez; pas qu'une ruv^duâun n'atteint pas d'abord toutes ses conséquences. U eu a été ainsi de la révolution cartésieime ; elle a en ses commencements , et n'a pas débuté par ia fm, La méthode de Descartes, cette méthode si ferme sur bquelle repose la philosophie muderne , a chancelé et presque trébuché dès se* premiers pas. Certes, je suis loin de penser qu'il n'y ait pas dans les résultats ontolo«ïiques de la philosophie cartésienne, des ikointsdc vue admirables et éieniellemeul vrais ; mais, on ne peut le nier , dans plusieurs cas et tlans h plus grande partie de son système. Descartes, parti de l'observation intérieure, aboutit à r hypothèse- Celui qui avait rejeté toute autre autorité que celle de la pensée, embarrassé qu'il est de trouver dans la pensée seule, dans b seule conscience, parce qu'il ne L'avait pa» suflîsamment iaterro^ée, h raison de l'existence du monde eiiérienr qui nous entoure , et cependant ne voulant ni ne pouvant détruire la persuasion irrésistible de cette existence, l'admet, et sur la loi de qui! sur la foi de Dieu , de ce Dieu qu'il avait d'abord écarté, et qu il n^a pas encore démontré , et qui , par conséquent , n'est encore qu'une supposition gratuite. Deecartesen appelle à la véracité divine pour autoriser b vérité des impressions qui nous aiiestent la réalité du monde
extérieur. C'est u est sa nature. Kll qu'après avoir df science, il aboutit ontolo|;ique non ju sèment le caractèr par Descaries, cr
Descartes a régî grand demi-siècle lande Spinosa, en à récoïe de Desc:i sont les grands hou a formés et donne moins pénétrés de et tous comuiC h rapidement i^ des !
ou moins tbéologi< Dieu de Ma le bran monie préétablie < fruits du cartésiii Descartes, après u comme le vériiabli à peine le prcmii quelque sorte par Texistence personi lion, c'est la dédn cortège, qui esln^ penseur est parti jeté sur la [lensèe i ainsi de tous sessD' Derkiey , Malebrarn niaiiciens du prenutoutes les connaisïi,!^ ^énie même des umI poussé jusqu'à l'Mhiis slraiion j;éo métrique.
Les hommes super pe 1 e r u 'a v ai en t ré pa nd l j dans l'élite des penscw cette philosophie, avL'< d'imprfait, dans des i pènélrer les générations t lui donner Taveuîr eu la Lu Descartes était un gentilhoui!
ses livres et les léguant beaucoup de leur succès Berkley un grand évéqti Leibnitz un honnue d'Etat fragments eu tout genre. I grand professeur Wolf. Wolf est le tésienne àsàm Vè en (in cont
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COURS I» L*HIST<HRE
a?ant le déloge , et il id perd dans kt recherches les plus minatieutes sur ce qu'il appelle phUosophia barbariea et philoiophia exolica. De là il arrive que, quoiqu'il ait séparé la philosophie de la théologie, le soin d'être complet le conduit quelquefois à oublier la sévérité de cette division. En effet , s'il y a nn peu de philosophie dans l'humanité naissante , il y a beaucoup plus de religion et de mythologie ; et le savant Brocker, qui ne mêle jamais ces deux choses dans le corps de l'histoire, les confond à son origine. 11 raconte les mythes de la Perse , de la Chaldée , de la Syrie qu'il donne pour des systèmes philosophiques. Brucker est plein d'érudition , mais il manque de critique ; il cite avec le plus grand soin toutes ses sources, toutes ses autorités ; mais il ne les discute guère , et s'appuie souvent sur des autorités plus qu*incertaines et sur des monuments d'une authenticité très-sospecte. Enfin, si j'ai rendu justice à l'ordre qui règne dans l'histoire de Brucker, je dois ajouter que cet ordre est plus apparent que réel. Brucker suit l'ordre chronologique, mais matériellement , sans en comprendre la profondeur ; il ne voit pas que l'ordre extérieur de succession dans le temps renferme un véritable ordre de génération , et la relation de la cause à l'effet ; il n'a pas vu que chaque système, que chaque époque philosophique est cause relativement au système et à l'époque qui suit , de sorte que l'ensemble des systèmes est une série de causes et d'effets unis par des rapports nécessaires , lesquels sont les lois de l'histoire. Toutes ces choses ont échappé à Brucker, qui ne voit dans la succession des systèmes qu'une juxtaposition fortuite. L'ordre de Brucker n'est donc qu'une confusion véritable masquée sous l'appareil géométrique du wolfianisme , sous des classifications , des divisions et subdi-^ visions qui ont l'air de ressembler à un plan nécessaire, mais qui ne contiennent réellement aucun plan. En résumé , Brucker représente dans l'histoire de la philosophie la première révolution qui a arraché la philosophie au moyen &ge ; cette première révolution , si glorieuse pour l'esprit humain , a engendré la philosophie moderne , mais elle ne l'a pas achevée. De môme VHistoTia eritica phiîoêophiœ est un monument admirable d'étendue , d'érudition et de clarté apparente , mais ce n'est et ce ne pouvait pas être le dernier mot de l'histoire de la philosophie. Élève du xvn® siècle , Brucker florissait au commencement et au milieu du xvui*. Brucker est le père de l'histoire de la philosophie , comme Descartes est celui de la philosophie moderne. Son ouvrage a été la base de tous les travaux contemporains du même genre. Ces travaux manquant de caractère propre , nous ne nous en occuperons point ici. L'histoire n'est pas une chronique , messieurs; elle ne relève que ce qui a un caractère décidé. Pour trouver, après Brucker, de nouvelles
histoires de b phikMophie, qui aieot un caractère kistorique, il iaul s'adresser aux nouveaux i philosophiques qui sont sortis de la réyololion sienne, et qui remplissent et partagent ia dernière moitié do xvui* siècle.
L'esprit humain devait faire un Douveau pas. Ia civilisation moderne devait avancer et la phiioeopëie avec elle. Le résultat de la révolution cartésienK avait été d'éclaircir le chaos de la scolastîqne; mais les ténèbres d'un si long passé étaient inf épaisses pour se dissiper eu une fois et en un jour; 0 la philosophie de Descartes , après avoir étonné et rtmué le XVII* siècle , ne suffisait plus au xviii*. Dans le vaste cadre du cartésianisme, tel que l'avait laisR Wolf , coexistaient et cohabitaient paisiblement dec points de vue différents, deux philosophîes , et cefie qui , trouvant dans la conscience un élément passif d fatal qu'elle ne peut pas rapporter k la pensée Iflwe, le rapporte au monde extérieur, et considère particulièrement ce côté de l'âme et des choses ; et en mène temps cette autre philosophie qui, trouvant awi dans la conscience des phénomènes trèa-différents de ceux de h sensation , les rapporte à la pensée , et néglige tout le reste pour s'arrêter surtout à la peuée. Ces deux philosophîes coexistaient dans le wnihnisme , par conséquent elles n'avaient pas reçu , eUei n'avaient pas pu recevoir leur complet développement. Pour que les puissances cachées qui résidaient en éki pussent se montrer et se développer pleinement, il fallait que chacune de ces philosophies se déyelo|^t d'une manière exclusive. De là la nécessité de deoi mouvements opposés qui manifestassent dans toate leur étendue et dans toute leur énergie les deux éléments qui se trouvaient dans le wolfianisme ; de E h nécessité de l'empirisme et de l'idéalisme, non plus enveloppés l'un dans l'autre de manière à ce que ni l'un si l'autre n'eàt et ne connût son vrai caractère, mais complètement développés et par conséquent divisés , en pleine contradiction l'un avec l'autre , et dans cette guerre puissante et féconde qui remplit la fin do xviii^ siècle et que le xix* a trouvée dans le monde eo y arrivant. Je signalerai rapidement chacun de cet systèmes et le suivrai dans l'histoire de la philosophie à laquelle chacun d'eux devait aboutir.
Locke, messieurs, est aussi un enfant de Descartes; il est pénétré de l'esprit de sa méthode ; il rejette toute autre autorité que celle de la raison , et il part de l'analyse de la conscience ; mais au lien de voir dans la conscience tous les éléments qu'elle comprend , tans rejeter entièrement l'élément intérieur , la liberté et rintelligence , il considère plus particulièrement l'élément extérieur; il est surtout frappé de la sensation ; la philosophie de Locke est une branche du cartésianisme , mais c'en est une branche partielle et exclu-
DE LA PHILOSOPmE.
sÎYe. Cette pbikMophie devait avoir son développement; mais c'est an fait qu'elle ne Ta pas eu dans le pays de son auteur. L'Angleterre, messieurs, est une Ile assez considérable ; en Angleterre tout est insulaire, tout s'arrête en certaines limites : rien ne s'y développe en grand. L'Angleterre n'est pas destituée d'invention ; mais l'histoire déclare qu'elle n'a pas cette puissance de généralisation et de déduction qui seule pousse une idée , un principe à son entier développement , et en tire tout ce qu'il renferme. Comparez la révolution politique de l'Angleterre avec la nôtre , et voyez la profonde différence de leurs caractères : d'un côté tout est local et part de principes secondaires ; de l'autre tout est général et idéal. Or, pour que le principe de la réforme politique anglaise se répandit dans le monde et portât ses fruits, il avait fallu que ce principe passât le détroit et se développ&t ailleurs, de même il fallait que le principe de la philosophie de la sensation passât le détroit et arrivât chez un peuple qui , par une foule de raisons , par sa langue presque universelle , par sa situation gé<^;raphique centrale , par son caractère â la fois décidé et flexible , par la netteté et l'énergie de sa pensée , ne reculant jamais devant les conséquences quelles qu'elles soient d'un principe , et doué au plus haut degré de la faculté de généraliser ses idées, est par conséquent le plus propre à les répandre ; car une idée est admise par d'autant plus de monde qu'elle est plus générale, qu'elle est moins locale et moins étroite. Il a donc fallu que la philosophie de Locke passât en France; c'est là seulement qu'elle a porté ses fruits ; c'est de là qu'elle s'est répandue dans toute l'Europe. La philosophie de la sensation est encore incertaine dans Locke : le philosophe anglais fait jouer à la sensation un grand rôle , mais il a une place aussi pour la réflexion. Ce fut un Français qui donna à la philosophie de Locke son vrai caractère et son unité systématique, en supprimant le rôle insignifiant et équivoque que Locke avait laissé à la réflexion. Condillac démontra que , puisque la réflexion de Locke n'avait pas de vertu qui lui fût propre , pas d'idées , pas de lois qu'elle tirât de son propre fonds et qu'elle ajoutât et imposât à la sensation, une pareille réflexion n'était guère autre chose que la sensation elle-même' nn peu modifiée ; il démontra que les différents modes de la réflexion qui , selon Locke , constituent toutes les facultés humaines , n'étaient que les divers modes de la sensation , de sorte que la sensation , soit dans sa forme primitive d'impression organique , soit sous la forme de l'abstraction et de la généralisation , est l'élément unique , et même l'unique instrument de la connaissance. En effet , dans Condillac , une fois la sensation donnée par le monde extérieur, elle fait toute seule ses affaires ; elle devient , au moyen de certaines circonstances , attention , comparaison , rai-
sonnement; elle devient toute rintelUgence et même toute la volonté ; elle devient toute la conscience , l'âme tout entière. Qu'est-ce alors que l'âme ? La collection des sensations généralisées ou non , mais toujours sans unité , sans substance , sans force causatrice. Je signale la marche de Condillac, je ne la critique pas ; je vous prie, au contraire, de remarquer l'audace systématique qu'il a fallu à Condillac pour tout ramener à la sensation , et pousser la philosophie de Locke à ses vraies et nécessaires conséquences. Sons ce rapport , messieurs , le Traité des sensaliom est un véritable monument historique. Condillac avait donné à la philosophie de la sensation sa métaphysique; il lui fallait une morale. Helvétius la lui a donnée. Les sensations , outre le caractère qu'elles ont de se rapporter à certains objets ou de ne s'y rapporter pas, outre leur propriété représentative, ont aussi leur propriété affective; elles ont la propriété d'être agréables ou désagréables, d'exciter le plaisir ou la peine. Eh bien, évitez les sensations qui p<iurraient vous donner de la peine , recherchez les sensations qui pourraient vous donner du plaisir ; voilà la morale tout entière dans son principe le plus général. Saint-Lambert s'est chargé de tirer de ce principe les applications les plus positives, et d'en composer un véritable code, dont le plaisir et la volupté sont les fondements, et l'utilité personnelle le dernier corollaire. Il y a plus : il fallait encore que cette morale eût sa politique ; elle l'a eue, et il a été déclaré, décrété même que, l'individu n'ayant d'autre loi que son intérêt bien ou mal entendu , une collection d'individus n'en pouvait avoir d'autre , qu'ainsi ces collections plus on moins considérables d'individus qu'on appelle les peuples n'avaient pas d'antre loi que leur volonté , c'est-à-dire , dans le système régnant , leurs désirs , c'est-à-dire leur bon plaisir, et qu'en un mot , la souveraineté du peuple était le seul dogme politique légitime. On a appliqué la même théorie à toutes les sciences , à la médecine , par exemple ; et comme en métaphysique le moi ou l'âme n'était que la collection de nos sensations , en physiologie la vie n'a plus été que la collection des fonctions, sans unité. L'harmonie de ces fonctions devient alors fort étrange , mais on a sauté à pieds joints sur toutes ces difficultés , et la médecine a eu sa philosophie tout empirique.
11 fallait bien qu'une telle école, si complète et d'un caractère si net et si prononcé , eût aussi une histoire de la philosophie qui lui fût conforme ; il le fallait , donc elle Ta eue. Mais, messieurs , n'oubliez pas la condition nécessaire pour qu'il s'élève quelque part une histoire de la philosophie , savoir, les liabitudes laborieuses de l'érudition et même de la philologie ; car rien n'est plus pénible que l'histoire de la philosophie. Jugez combien il faut de courage et de patience
COURS DE LWSTOmE
pour g*eDfonc«r dans Tétiide de monvinmiu écriu dans des langues savantes , souvent k moitié dégradés par le temps , et si di£Qciles k comprendre qu'aujourd'hui même , après un siècle entier d'efforts habilement dirigés , il est plus d'un monument important qu'on n'a pu encore déchiffrer et interpréter. Qu'on juge des antres difficultés! En vérité l'histoire de la philosophie est une immense entreprise ! et peut-on s'y engager quand on est arrivé à un système qui fait mépriser tous les autres? Je ne veux pas précisément ériger en loi que le mépris du passé en engendre inévitablement la négligence et par conséquent l'ignorance , et qu'un système qui se résout dans le mépris des systèmes antérieurs ne peut avoir son histoire de la philosophie ; je remarque seulement , en fait , que la philosophie de la sensation , qui appartient à l'Angleterre et à la France , n'a eu ni dans l'un ni dans l'autre de ces deux pays son histoire de la philosophie ; car je n'appelle pas histoire de la philosophie quelques assenions que Condillac a laissées tomber çà et là sur certains systèmes , et je n'appelle pas davantage histoire de la philosophie les extraits qu'il a plu à Diderot de tirer de l'eicellent ouvrage de Brucker, sauf à y ajouter des déclamations ou des épigrammes. C'est là se moquer des travaux de ses semblables , ce n'est pas en faire Thistoire. Il fallait donc que le système de la sensation passât dans un pays où l'habitude et le goût de l'érudition lui permissent de se résoudre en une histoire de la philosophie ; il fallait qu'il passât dans le pays de Brucker. Sans doute l'esprit de l'Allemagne résiste à la philosophie de la sensation. Toutefois cette philosophie ne pouvait pas régner en France sans passer le Rhin comme elle avaitpassé le détroit. Elle eut donc aussi un moment de succès en Allemagne; mais comme l'esprit germanique y répugne, elle n'a pas eu en Allemagne, elle ne pouvait y avoir de grands représentants. Elle soumit les esprits ordinaires, parmi lesquels il s'en trouva un qui mit son érudition et sa science au service de cette philosophie. Mais remarquez que pour un vrai savant un système trop étroit est fort incommode. Si pénétré que l'on soit de l'idée exclusive qui vous domine, le commerce de grands maîtres qui n'ont ^ pas pensé comme vous, est une rude épreuve et souvent un remède utile à l'entêtement systématique. Platon et Aristote , par exemple , quand on les lit dans leur langue , et par conséquent qu'on est forcé de les étudier et de les méditer, troublent un peu le point de vue exclusif de la sensation. Aussi l'homme savant qui avait entrepris une histoire de la philosophie d'après le point de vue de la sensation , précisément parce qu'il travaillait avec conscience , et qu'il se mettait réellement en présence des grands monuments de l'histoire , devait perdre quelque chose de la rigueur de son point de vue systématique. C*est ce qui lui est
arrivé. Son ouvrage peut bSea être coBsidéré tmm celui qui représente le mieux le point de vne de h philosophie de la sensation appliqué k Thistoire de j philosophie ; mais ce point de vue s'est foit adouci ^ passant par l'érudition allemande , et Tiedemaon r^ pelle plutôt Locke que Condillac. Tel est le caraciet du grand ouvrage de Tiedeounn. De \à tons ses mentes ; de là tous ses défauts.
Le premier mérite de Tiedemann , c'est sa par6^ indépendance. La philosophie empirique , fille de V philosophie cartésienne, sépare aussi , même un p» trop violemment , la philosophie de la tkéok^ie. Cent sévérité se retrouve jusqu'à la rigueur dans Tiedemasi; il n'y a plus trace de la plus l^[ère confnsioD. L second lieu , Tiedemann est aussi savant que Brucker il a autant et plus lu peut-être , et il a mieux In ; as» érudit que son devancier , il est plus critique. Ilae tv suffit pas de citer ses autorités , il les discote ; îIkk contente pas de donner quelques extraits plus on mm étendus des monuments philosophiques, il pénàiredjv leur esprit , et c'est à faire connaître cet esprit qiV s'attache; d'où le titre de son histoire : Esprit de k Philoiophie spéculalive. Troisièmement , Tiedesa» suit l'ordre chronologique comme Brucker ; de phi. il y joint un regard plus ou moins profond à rhitfMt politique , à laquelle Brucker s'était contenté d'esprunter ses classifications. Brucker part de rhistoiiv politique pour appliquer ses grandes divisions em^ nues à l'histoire de la philosophie , sans recberckr les rapports réels qu'il peut y avoir entre rhistoîre àt la philosophie et l'histoire générale. Tiedemann a ^ plus loin , et toujours il indique les rapports qui nkit chent l'histoire de la philosophie aux autres parties^ l'histoire. Enfin , l'ouvrage de Brucker , comjoe le wolfianisme, se recommande par une grande chrté apparente qui couvre une confusion réelle. Au extraire , le point de vue théorique de Tiedemann tUaL il est vrai, borné, mais spécial, déterminé, prédf. l'application de ce point de vue à l'histoire devait douff et donne , en effet, une histoire de b plus grande précision.
Les défauu de Tiedemann tiennent à Técole i laquelle il appartient. D'abord Tiedemann , dans m indépendance philosophique , sépare la philosophie de la théologie , et il a raison , car ce sont des cho«* essentiellement distinctes ; mais la peur de la thésbgi» le jette dans des scrupules exagérés. Il est bien ytà (et c'est aussi ma propre opinion) que l'Orient est beiacoup plus mythologique que philosophique, et que c'eH parla surtout qu'il se distingue de l'Occident; maîtîi ne faut pas dire d'une manière absolue que IX)riesi ne contient aucune philosophie , aucune trace de réflexion ; cependant Tiedemann , sur Taspect tbéologique que présente l'Orient , le retranche absebmem
DE lA PmLOS(»VIE.
e l'^histoire de la philosophie et commence à la Grèce, Insnîte , Ttedemann est un excellent critique ; oiaia sa ritîqtic est quelquefois un peu trop dubitative et scepiqae ;'îl fait très-bien de discuter certaines autorités vant lui trop légèrement admises; mais il y a beauoup d^ouvrages que Tiedemann a cru apocryphes et ui, aujourd'hui , sont démontrés authentiques on du noios comme renfermant dans leurs idées générales, inon dans leur rédaction formelle y des traditions qu'il aut rapporter à ceux auxquels sont attribués ces ouvrages. Maïs le plus grand tort de Tiedemann, c*est "esprit exclusif qu^il transporte dans . Thistoire. Il est out moderne , quoique très-savant , et il ne sait pas entrer dans Pesprit des systèmes antiques. Par exemple, es arguments qu'il a mis aux dialogues de Platon sont le perpétuels contre-sens , et Ton ne peut s'empêcher le sourire en le voyant appliquer à de pareils monnnents la petite mesure de la philosophie de Locke , 7aupertina philosophia , dit Leibnitz.
Un des mérites de Tiedemann que j'ai oubliés et ]ae je m'empresse de vous rappeler , c'est qu'il est [progressif. Brucker ne sait pas trop si l'histoire de la [>bilo8ophiea avancé ou reculé depuis l'Orient jusqu'à los jours , si le passé a eu ses perfectionnements , si ^avenir perfectionnera le passé , ou si l'avenir ne fera pas mieux de s'en tenir au point où s'est arrêté l'excellent Brucker avec Wolf , son maître ; tandis que Tiedemann croit k la perfectibilité de la raison humaine , et termine son ouvrage en invitant son lecteur à l'espérance et à la foi dans l'avenir. C'est là un mérite réel ; mais il faut ajouter que Tiedemann , quoique progressif, n'a nulle part essayé de déterminer les lois du progrès général dont il parle ; d'où il suit que précis el clair dans chaque partie , il est obscur et vague dans l'ensemble, et qu'à la rigueur il n^a pas d^ensemble, qu'il manque d'ordre et de plan véritable.
Tel est le représentant de l'école de I.i0cke , dans l'histoire de la philosophie ; il me reste à vous signaler l'école contraire , et à vous montrer comment , partie d'un principe opposé , et l'ayant suivi avec la même conséquence , elle a dû aboutin à une histoire de la philosophie tout opposée.
Il est incontestable que dans le sein de la conscience il y a un ordre de phénomènes qui viennent du dehors, et qae la pensée ne peut rapporter à elle-même : cette vérité a sa représentation dans la philosophie de Locke; mais il n'est pas moins vrai qu'il y a dans la conscience des phénomènes qui ne sont pas réductibles à ceux-là. Je ne démontre rien , j'indique. C'est à la pensée, non ^ la sensation , qu'il faut rapporter l'idée de l'unité , ridée do nécessaire, de l'infini, du temps, de l'espace, etc. , tontes idées sans lesquelles il n'y a pas OBême une seule conception possible. Les phénomènes
la sensation , ne seraient pas même concevables « si k la pensée n'éuient empruntés d'antres éléments, savoir, l'idée d'unité , d'infini , de substance, etc., qui s'ajoutant aux phénomènes sensitifs, composent la totalité de la conscience. Cette totalité est la réalité ; mais quand la réflexion qui divise tout pour tout éclaircir, s'enfonçant dans la conscience, est frappée de l'impossibilité decomf^éter une conception quelconque avec les éléments extérieurs tout seuls et de la nécessité de recourir aux éléments internes de la pensée , elle est si bien frappée de la puissance de ces éléments internes , qu'elle y concentre son attention. Nous ne pensons qu'avec notre pensée, et même ce monde extérieur , nous ne le connaissons que parce que nous avons la faculté de le connaître , et la faculté de connaître en général* C'est donc cette faculté et ces lois qui semblent constituer toute h réalité de l'intuition extérieure elle-même. Il en est ainsi de notrp àme , il en est ainsi de Dieu , il en est ainsi de tout; nous ne pouvons rien connaître que par la faculté que nous avons de connaître , et par les lois de cette faculté. Telle est l'origine naturelle et nécessaire de l'idéalisme. L'idéalisme est cette philosophie qui , frappée de la réalité, de la fécondité et de l'indépendance de la pensée , de ses lois , et des idées qui lui sont inhérentes, concentre toute son attention sur ces idées, et y voit les principes de toutes choses. L'idéalisme est tout aussi vrai, et il était aussi nécessaire que l'empirisme. Sans l'empirisme vous n'auriez jamais su tout ce qui était contenu dans le sein de la sensation ; sans l'idéalisme vous n'auriez jamais connu la puissance propre de la pensée. Dans ce xviu« siècle, qui parait tout occupé par le sensualisme « l'idéalisme a en sa place , et sa place nécessaire, parce qu'il n'est pas au pouvoir de l'esprit humain de s'abdiquer lui-même « et que quand une école prend un des côtés de la conscience pour la conscience tout entière , il s^élève nécessairement une autre école qui prend le côté opposé ^ afin , je le répète , que toutes les puissances de l'Ame humaine soient connues et développées.
C'était en Angleterre que la philosophie de la sensation avait fait sa première apparition; c'est d'une province de l'Angleterre qu'est partie la première protestation contre cette philosophie. Je définis la philosophie écossaise , messieurs , une protestation honorable du sens commun contre les extravagances des dernières conséquences du sensualisme. Que ce soit là son titre à l'estime des gens de bien. Mais elle n'a pas été plus loin dans cette route nouvelle que Locke n'avait été dans la sienne^ L'école écossaise s'est bornée à revendiquer quelques-uns des éléments oubliés de la nature humaine, et à remettre en honneur quelques-unes des idées fondamentales de la raison qu'elle a décrites
da multiple , du variable, du divers , du fini que donne | avec les caractères qu'elles ont incontestablement
COUSIN. — TOME I. J5
COURS DE L^mSTOIRE
aujourd'boî ; mais elle n'a pas même cherché à en faire le compte, ni k remonter à leur origine, ni k les suivre dans leurs applications légitimes ; elle a an commence* OMBt de psychologie ; elle n*a pas une logique régulière ; elle n'a pas une métaphysique véritable , une théodicée , une cosmologie ; elle a un peu de morale et de politique , mais pas de système à proprement parler. Le mérite des Écossais, comme celui de Locke, est le bon sens et la clarté ; leurs défauts, comme ceui de Locke encore , sont l'absence de force spéculative, le manque d'étendue , de rigueur et de précision. Par conséquent, sans parler du défaut complet d'érudition, une pareille école ne pouvait pas avoir une histoire de la philosophie. Le bon sens est à la fois et la base de la science et le point auquel la science doit revenir. Mais il ne faut pas confondre le simple bon sens avec la science , c'est-à-dire avec le développement illimité deja réflexion. en tout sens sans autres bornes que celles des forces de notre nature. C'est par le sens commun que le genre humain , sans efforts scientifiques , se sauve de l'invasion du matérialisme ; c'est par l'instinct d'un bon sens généreux que les âmes d'une certaine trempe échappent à la philosophie de la sensation ; c*est là , je le répète , le point de départ de la science , mais ce n'est pas la science ; et tout comme la philosophie de la sensation n'avait pu , entre les mains anglaises de Locke , parvenir à son entier développement , de même le pâle idéalisme de l'école écossaise ne pouvait recevoir de l'enseignement sage et timide des dignes professeurs d'Edimbourg, le mâle et brillant caractère qui lui était nécessaire pour attirer l'attention de l'Europe , et lutter avec succès sur un grand théâtre contre les séductions et le génie de l'école opposée. Enfin, comme il avait fallu que la philosophie de Locke passât le détroit pour faire fortune, de même il fallait à l'idéalisme une autre terre que l'Ecosse pour y prospérer, et déployer la puissance et la fécondité de ses principes.
En France , il fut représenté par deux hommes dont l'un , M. Turgot , enlevé de bonne heure à la philosophie par la politique , ne rendit contre les conséquences de la philosophie de Condillae que des combats partiels et «ans éclat , et dont l'autre , plus littérateur que philosophe , tantôt le complice , tantôt l'adversaire de la philosophie régnante, épuisa son génie bizarre en protestations sentimentales qui n'appartiennent pas même à l'histoire de la science. On voit que je veux parier de Rousseau.
Il était réservé à l'ÀUemague , à ce pays sérieux et méditatif qui avait déjà produit Leibnitz et Wolf , de donner à l'idéalisme son véritable représentant au xvoi* siècle ; ce représentant est l'illustre Kant. Kant est un élève de Descartes comme Locke ; il a le même caractère général ^ la même méthode que Locke , car
ce caractère et cette méthode sont à jaoïais la méihoè' et le caractère de la philosophie moderne ; Kant sépai^ d'une main ferme la philosophie de la tfaéolog^ ; il pn de l'analyse de la conscience; seulement il s^attacki l'élément opposé à celui de Locke. Toute la diSmsx^' est là. La grande entreprise de Kant est une Critife de la pensée indépendante et de ses lois en too&K choses ; sa gloire est une statistique complète des l*> intérieures de la pensée. H ne se contente pas d'tdh quer ces lois , il les approfondit , il les poorsuit éae toutes les sphères de la pensée, les énumère, les déeri les classe.
Apparet domut inloi...
Kant est le véritable fondateur de la psycholô^ rationnelle ; mais il n'était pas homme à s'arrêter ii. Les lois de la pensée énumérées ; décrites et cla^éei Kant se demande comment de ces lois qoi sodi profirs à la pensée on peut arriver légitimement an noodf extérieur, à Dieu , à tout ce qui n'est pas le sujet p» sant ; et là, dans sa sévérité logique , il lui semble q» ces lois étant propres au sujet de la pensée , cen^ dire étant purement subjectives , il est illogique et tirer de lois subjectives aucune conséquence objectif^ et ontologique. Sans doute c'est un fait, un Ciit èi conscience, que nous croyons au monde extérieur, à Dieu , à des existences autres que la nôtre , ï des objets réels; mais nous n'y croyons que sur h fd de nos propres lois; ainsi ces croyances, nécessaires dans la sphère psychologique , reposant sar une h» toute subjective , renferment , quand on vent les tirer des limites de la conscience et les appliquer à à» objets externes, un paralogisme, un cercle vicie». Kant a presque retranché l'ontologie de la phîlosoplÀ: à force d'avoir habité dans les profondeurs de la pessée , il l'a prise pour le seul monde réel ; il a agrasdi la psychologie , mais il en a presque fait la philosophie tout entière. De là , une théodicée sublime, mais don le seul fondement est une foi toute subjeetiye et par conséquent personnelle. De là la morale concentrée dans l'intention : en jurisprudence le droit des pe^ sonnes plus solidement établi que le droit réel; es esthétique le beau et le sublime considérés presipe exclusivement dans leurs rapports avec lliomme, centre et mesure de toutes choses; enfin une cosmologie , une philosophie de h nature qui n^est astre chose que l'induction des lois subjectives de la peofée transportées dans la nature extérieure.IHus conséqiiest, Fichte a été plus loin encore que son maître dànsb même voie. Ihns Kant , le point de vue sous lequel le sujet pensant considère les objets dépend de sa nature propre. Dans Fichte , l'objet en général , n'étant poor le sujet que ce que la nature propre du sujet le faii être 9 n'est qu'une induction de ce sujet , c'est4^ire
DE LA PHILOSOPHIE
3 Bujel luHnéme, c'e$tnà-dire lemoi ; et yoilà le mow ton plus simple mewi^, mais principe de toutes hoses. VoiU donc Tidéalisme déjà si subjectif de Kaot ievenn poar Fichte un idéalisme subjectif absolu. >ieii pour Kant était une conception nécessaire de la «nsée, une croyance irrésistible de TAme. Pour •"îchie , Dieu n'est pas autre cbose que le sujet même le la pensée conçu comme absolu ; c'est donc le moi encore. Mais comme il répugne, messieurs, que te noi de Thomme qui avait bien pu être transporté à la laiare , soit imposé k Dieu, Fichte distingue deux noi , Tun phénoménal , le moi que chacun de nous représente ; Tautre , le fond même et la substance du noi , qui est Dieu lui-même : Dieu est le moi absolu, iîtiand on est arrivé là, on est arrivé au dernier terme le ridéalisme subjectif, comme la philosophie de la lensatîon en était arrivée à son dernier terme, quand Me était arrivée à prétendre que Tàme n'est que la collection de nos sensations , que Dieu n'est qu'une idée générale abstraite, repr^ntable en dernière malyse par toutes les idées sensibles particulières dont sUe se compose , c'est-à-dire par les sensations. La pbilosophie de Kanl et de Fichte absorbe la conscience, et par elle toutes choses, dans la pensée, comme la pbilosophie de Locke et de Condillac absorbe la cont- Bcience , et par elle aussi toutes choses , dans la sensation ; et encore , comme arrivé à sa dernière conséquence et à l'extrayagance de la bassesse, le sensualisme se détruit lui-même , ainsi l'idéalisme a sa sublime extravagance, dans laquelle il trouve sa ruine. Mais avant de disparaître , cette nobl^ et forte doctrine se serait manqué à elle-même si elle n'avait pas eu sa représentation dans l'histoire de la philosophie ; et comme la condition d'érudition était remplie surabondamment en Allemagne , le grand mouvement philosophi- <|ue de Kant et de Fichte trouva aisément un digne représentant dans un habile et savant homme qui composa , dans le point de vue de la philosophie critique, une histoire de la philosophie aussi opposée à celle de Tiedemann que l'idéalisme subjectif de Kant est opposé à l'empirisme et au sensualisme de Condillac et de Locke : cet homme est le célèbre Tennemann.
Le caractère général de l'ouvrage de Tennemann est de reproduire la philosophie de Kant dans l'histoire de la philosophie. La philosophie de Kant est profon** dément cartésienne : elle sépare la philosophie de la théologie, et n'admet d'autre méthode que la psychologie. Tennemanu sépare donc tout aussi fortement que l'avait fait Tiedemann la philosophie de la théologie dans l'histoire : là^essus il pousse le scrupule uussi loin que son devancier. C'est là son preipier mérite ; le second , c'est qu'en fait de système exclusif, l'idéalisme étant infiniment plus large que l'empirisme, Tennemann , en appliquant l'idéalisme à l'ensemble
des grands monuments de la philosophie , est en état d'en embrasser un plus grand nombre , de les mieux comprendre et de les mieux apprécier ; son point de vue historique est fdus compréhensif et moins négatif par conséquent. Ensuite Tennemann est tout aussi érudît et tout aussi bon critique que Tiedemann , et il est moins sceptique ; il restitue à beaucoup d'ouvrages leur authenticité que son devancier avait attaquéei L'exposition des systèmes est chez lui plus étendue à la fois et aussi fidèle ; l'esprit de chaque système n'y est pas saisi avec moins de sagacité , et les vues générales y sont soutenues par des développements qui les con^ firment elles éclaircissent. Enfin Tennemann est plus progressif; il rattache plus fortement l'histoire de la philosophie de chaque époque à l'histoire générale de la même époque ; la clarté et la précision ne brillent pas moins en lui que dans Tiedemann , ou même y brillent davantage ; et déjà un ordre meilleur, moins extérieur et moins arbitraire , donne à l'ouvrage entier un caractère plus philosophique.En indiquant les idées générales qui ont dominé dans les diverses époques , et en exprimant ces idées sous les formes propres à la science dont il fait l'histoire, savoir, la métaphysique, Tennemann a frayé la route à ce point de vue supérieur, qui ne voit dans l'histoire que des idées , leur succession, leur lutte, leur développement si régulier à travers leur désordre apparent , et par conséquent un système véritable , une philosophie tout entière. Sans doute Tennemann a entrevu bien vaguement et exprimé très-faiblement le mouvement philosophique de l'histoire , mais enfin il l'a entrevu , c'est là peutêtre son plus grand mérite. Son tort est d'avoir emprunté son cadre et son point de vue à un système trop peu étendu pour embrasser tous les systèmes , et en rendre compte sans les défigurer. La philosophie de Kant est bien vaste comparée à celle de Condillac; mais l'écrit humain est plus vaste encore , et les innombrables systèmes qu'il a semés à travers les siècles sont un peu à l'étroit et mal à leur aise dans le cercle dé la philosophie kantienne. Tennemann ne vqyant que par les yeux de Kant ne voit pas tout ; alors, faute de comprendre , il critique , ce qui est bien plus facile ; il est exclusif dans un sens opposé à celui de Tiedemann , mais il est exclusif aussi , et par conséquent injuste. Il y a plus ; non^seulement il es^ exclusif, il l'est assez pédantesquement. Il ne faut pas oublier que Kant comme Wolf était un professeur; il avait dans sa jeunesse passé par l'école de Wolf , où il avait pris , avec le goût de la géométrie et des sciences exactes, celui d'un formalisme inflexible , l'elTroi du mysticisme , le besoin d'une précision poussée jusqu'à la sécheresse, et l'habitude de l'ordre didactique, et d'une langue fixe et profondément déterminée , dont l'abus le conduit souvent à une terminologie plus pré-
COURS DE L'HISTOIRE
éàt qo'Méf^aiile « trè»-coiMMde pour TenaeigiieaieBl , | maîg dépoorroe de tout agrément , el pivt faile pour récole que poor le monde. Les idées de Kaot aont d*uie précision sapérienre, mais les éciqneltes qo1l j met , les formes sons lesquelles il les présente , sont effrayantes pour les profanes * et même on poo poor les hommes dn métier. Encore tout cela peut passer dans nne théorie spéculatÎTe, propre à Taoteor; mais imaginez des formules plus étranges les unes que les antres, malgré leur précision et leur rigueur, ou plutôt i cause de leur précision et de leur rigueur, imagines toutes ces formules imposées i Thistoire entière de la philosophie , durement et sans goût, comme les écoliers imposent toujours la doctrine de leurs maîtres ! La philosophie de Kanl est pour Tennemann comme le lit de Procuste ; il j étend tous les systèmes, et si quelqu'un le dépasse ou reste en deçà , le loyal kantien se récrie et se répand en plaintes et en regrets assez ridicules , surtout quand il s*agit de systèmes bien supérieurs k la mesure qu'il leur applique. Ainsi les stoïciens sont traités de main de maître; mais Platon Test beaucoup moins bien , et les néoplatoniciens , qui ' échappent de tous côtés i la philosophie critique , déconcertent totalement le savant historien , qui a grand'peine à ne pas les écarter, comme des extravagants , par la question préalable. Cependant h conscience de rérudit remporte, et lesnéoplatonidensont tout un grand volume , mais le philosophe prend sa revanche en les maltraitant outre mesure. Tennemann est pour ainsi dire en quête du criticisme et de la psychcriogie ; il parcourt les siècles pour les trouver. L'ombre seule du mysticisme l'épouvante, et aussitôt qu'il aperçoit quelque système qui en a b plus légère appa* rence , on est sûr de voir s'élever une grêle d'arguments et de formules kantiennes contre ce pauvre sysr tème. Celte manie gâte un peu le grand et estimable ouvrage' de Tennemann, et le rend moins agréable à la lecture que celui de Tiedemann, auquel il est d'ailleurs bien préférable : dernier contraste entre les deux historiens qui rappelle encore celui qui sépare leurs maîtres , dont l'un , infiniment plus précis et plus positif que l'antre, est d'une clarté bien moins populaire.
Telles sont les deux histoires de la philosophie que devaient produire les deux grands systèmes dont la lutte remplit la fin du xvnt« siècle. Tiedemann et Tennemann représentent cette lutte dans l'histoire de la philosophie. Tel est l'état présent des choses; tul est l'héritage que le xviii* siècle a légué au xix^ Tel II été, tel devait être le résultat du siècle qui n'est plus. Qu^l sera celui du siècle qui s'avance? Quelle sera l'oeuvre du xii^e siècle? QueU sont à moimême mes projets et mes espérances? Ce sera le sujet de h prochaine et dernière leçon.
TREIZIÈME LEÇON
SOMMAIRE
état actael de lliiftoire de la philoeophte : travaoi de déiao- — Nécessité d*uDe DOOTelle histoire générale de la ^àêsopbie. CoodiUon : on noa¥eau mouvement philosop^^ -^ DéieminatioB da caractère de ee oouTeaa mouvcBeâ: récleclitme.— Symptdmes de réclectisne ilana la philMpbie eoropéenoe. — Racine de Téclectisme daos Tétai M t société en Europe, et parliculièremeni en France. AcaijK de la charte. ~- Conséquences nécessairea da reçue de i charte, même sor le caractère de la phlloaopkîe. — Caracas correspondant <|ae doit prendre Phistoire de la philosofU Caraclère el but de ce cours. — Conduaioa.
Messieurs,
Tiedemann et Tennemann ferment le XTme sièek. L'ouvrage de Tiedemann a paru de 1791 à 1797; celui de Tennemann de 1798 à 1820. I>epais, û aa paru en Allemagne aucun ouvrage conuidénble » lliistoire de la philosophie qui présente on caractèie original et fasse époque : nul grand hîsUMien o'es Tenu relever Tiedemann et Tennemaim. El après Herder, aux histoires universelles de V avaient succédé des histoires partielles de certâsi peuples, de certaines époques, de ceruioes branches de la civilisation, de même après les deux gcuè ouvrages opposés, dans lesquels s'était eQ quekfse sorte résolue la philosophie du xvm^ siède, an histoires universelles de la philosophie ont succédé dm recherches partielles sur certaines écoles, sar ceruîst systèmes, des monographies approfondies. H est da« la nature des choses que ces recherches en s^accmittlant ramènent le besoin d'une nouvelle histoire unïmseUe. Ainsi va la science; elle marche de travac partiels en résumés, et de résumés en trami partiels : décomposition , recomposition ; tel est k mouvement continuel de la science. Elle est aujourd'hui , en Allemagne et dans le monde entier, dans n moment de décomposition. Ce moment a sa nécessité dans l'ordre général du travail d'un siècle , et déjà soi utilité incontestable se démontre par ses résultats. Jamais quart de siècle n'a produit autant de travaux ingénieux et solides , et n'a préparé d'aussi riches matériaas aux généralisations du génie. On peut dire que c'est de nos jours seulement que la philosophie de l'Inde conmence à être connue et à sortir des voiles mythologiques qui jusqu'ici l'enveloppaient. C'est de 1824 à iiîb que l'illustre président de la société asiatique <ie Londres , Golebrook, a enfin fourni à la critique européenne les seules bases solides qu'elle possède sortons
DE LA PHILOSOPHIE
iOI
^s systèmes philosophiques des Indiens. C*est en 1826 [ue M. Guillaume de Humboldt a donné sa profonde nalyse de Tcpisode philosophique du Hahahharal, |u'*on appelle le Bliagavad-Gita. Le spirituel auteur'du ^f émoire sur Lao-Tseu eonlinue ses belles recherches »ur la philosophie chinoise. Si notre siècle a pour ainsi lire découvert hi philosophie orientale » il a presque *enouvelé la connaissance que Ton avait de l'antiquité philosophique des Grecs , en y introduisant la critique, [^armi tant de travaux et de noms qui se présentent sn foule , je ne rappellerai que ceux de mes trois honorables et savants amis « MM. Schleiermacher, Brandis et Creuzer, auxquels la philosophie de Platon , celle d'Aristole , et celle d'Alexandrie sont déjà si redevables. L'Allemagne n'a pas seule servi hk philosophie ancienne. La Hollande aussi, depuis Wittenbach , n*a pas cessé de lui payer d'année en année , par une multitude de monographies précieuses , son contingent d'érudition philosophique. Espérons que la France ne restera pas étrangère à cet utile mouvement. Déjà TAcademie des inscriptions et belles-lettres a , dans ses concours et dans ses programmes, appelé l'attention et le zèle de nos compatriotes sur plusieurs points aussi importants que négligés de l'histoire de la philosophie ancienne; je citerai surtout le dernier programme sur l'école d'Alexandrie, programme qui, s'il m'est permis de le dire, gagnerait en utilité et atteindrait encore mieux le but de la savante compagnie , s'il était resserré dans des limites plus étroites et embrassait moins de siècles et moins de questions. La philosophie du moyen âge et la philosophie moderne n'ont pas manqué non plus d'ingénieux interprètes ; et si je m'y arrête moins, c'est uniquement, messieurs, parce que dans cette partie de l'histoire de h philosophie , tout aussi riche d'ailleurs et tout aussi intéressante qu'aucune autre, l'érudition est moins nécessaire, et la critique est bien plus facile. Nous sortons tous du moyen âge , et nous le comprenons presque sans effort. Le vériuble théâtre des travaux de l'historien de la philosophie , le vrai champ de bataille de l'érudition et de la critique, c'est et ce sera toujours l'antiquité classique. C'est là qu'une civilisation entièrement étrangère , des cultes, des arts, des gouvernements tout différents des nôtres , des lacunes considérables, la perte d'une foule de monuments importants, la dégradation du petit nombre qui subsistent , la difficulté de l'idiome , la profonde différence des idées , Tétrangeté des formes , tout oppose à l'historien des obstacles qu'il ne peut surmonter qu'à l'aide d'une patience infatigable, de l'érudition la plus minutieuse, de la critique la plus circonspecte , et de l'intelligence à la foislaplos pénétrante et la plus flexible. Aussi est-ce là que se sont formés les trois grands historiens de la philosophie, et Brucker, et Tiedemann, et Tennemann.
C'est là, pour ainsi dire, que se sont donné rendez^vous tous ceux qui aujourd'hui consacrent leur vie à l'histoire de la philosophie. Quiconque n'aura pas fait là son apprentissage et n'aura pas vécu longtemps dans l'antiquité classique , dans les manuscrits et les textes , et même au milieu des discussions philologiques^ n'aura jamais le sentiment de la critique, et sera toujours incapable d'écrire en connaissance de cause une histoire générale delà philosophie. Voilà pourquoi je n'hésite point à exhorter ceux de mes jeunes auditeurs qui se sentiraient attirés vers l'histoire de la philosophie , à concentrer pendant quelque temps leurs études sur l'antiquité philosophique. Pour moi , s'il est permis de se citer soi-même, malgré la généraUté de mes travaux philosophiques , je n'ai pas cessé depuis douie ans, et je ne cesserai jamais de m'occuper assidûment, non-seulement des principales époques de la philosophie ancienne , mais des systèmes particuliers dont se composent>chaque époque et chaque école ; car c'est ma parfaite conviction que là surtout il faut sans cesse mêler l'étude approfondie des détails à la généralisation des idées, et que des recherches partielles sagement et fortement combinées peuvent seules conduire à des résultau aussi solides qu'étendus.
Tel est, messieurs, l'état actuel de l'histoire de k philosophie; cet état est nécessaire et bon , mais il ne peut être éternel ; et comme toute généralisation précipitée amène la nécessité d'une décomposition complète , de même il est impossible qu'une vaste décomposition n'aboutisse bientôt à une recomposition nouvelle, et que tant d'habiles et profondes recherches n'engendrent tôt ou tard une nouvelle histoire universelle de la philosophie.
Mais, messieurs, à quelle condition pourra s'élever cette histoire nouvelle t Si les recherches partielles sont les matériaux nécessaires d'une histoire de la philosophie, ce n'est pas l'érudition, c'est h philosophie seule qui peut élever l'édifice. C'est la philosophie cartésienne qui a produit Brucker, c'est la philosophie de Locke qui a produit Tiedemann , et c'est la philosophie de Kant qui a produit Tennemann; de même aujourd'hui c'est le souffle d'un nouveau mouvement philosophique qui , en passant sur toutes les recherches partielles, sur tous les résultats ceruins, mais bornés et stériles en apparence de Térudition , peut seul les féconder et en tirer une histoire universelle. Or quel est , quel peut être cet esprit nouveau , cette philosophie nouvelle , qui seule peut renouveler l'histoire de la philosophie? Telle est la question; pour la résoudre , il faut considérer où en est aujourd'hui la philosophie.
La philosophie qui a précédé Descartes était la théologie. La philosophie de Descartes est la séparation de la plùlosophie et de la théologie; c'est, pour ainsi
COURS DE L'HISTOIRE
parler, riotrodvclioo de la phîloioiMe rar la scène du monde, mus sod nom propre. La philosophie du xTui« siècle est le développemenl do mouvement cartésien , en deux systèmes opposés que le cartésianisme contenait dans son sein, mais sans' en avoir développé toutes les puissances, il fallait que ces puissances cachées prissent tout leur développe- 'meni pour qu'on les connût et dans ce qu'elles avaient et dans ce qu'elles n'avaient pas. De là l'idéalisme de l'école allemande et le sensualisme anglais et français. En fait de sensualisme , nul ne peut se flatter d'aller au delà du xviu^ siècle, en Angleterre et en France. Prenez-le à son point de départ , à Locke ; suivez-le jusqu'à nos jours dans ses derniers représentants, et vous verrez que rien ne manque à ce grand mouvement , psychologie , métaphysique , morale , politique, sciences naturelles et médicales, histoire de l'humanité , histoire de la philosophie ; tout ce que peut produire un grand mouvement philosophique se trouve déjà dans le sensualisme tel qu'il est aujourd'hui ; il ne reste qu'à l'adopter intégralement , à l'accepter une fois pour toutes, sauf à en faire, si l'on veut, quelques nouvelles applications assez mesquines, c'est-à-dire qu'il faut supposer que la philosophie est achevée, qu'elle n'a plus d'autre avenir qu'une répétition monotone du passé, et que l'esprit humain doit s'arrêter au commencement du zix^ siècle. C'est un parti un |)eu fort à prendre ; et cependant il n'en reste pas d'autre, car il n'y a pas une seule grande conséquence nouvelle à tirer de la philosophie de hk sensation. D'un autre côté , qui se flattera , en fait d'idéalisme, d'aller au delà du système de Fichte ? L'idéalisme, faible encore, mais déjà manifeste dans les lois subjectives de la philosophie de Kant, est arrivé à son dernier terme dans la subjectivité absolue du moi de Fichte. Et comme ce système a reçu tout son développement possible , qu'il a eu sa psychologie, sa métaphyuque, son ontologie, sa morale, sa politique, son histoire de l'humanité et de la philosophie , il n'y a plus rien de grand à y ajouter, et il ne reste à faire, pour l'idéalisme de l'école de Kant, que ce qu'il reste à faire pour le sensualisme de l'école de Locke, c'està-dire de s'y arrêter, de s'y endormir en quelque sorte comme sur la borne même de la pensée , comme si , dans ce point du temps et de l'espace où nous sommes, toutes les vérités avaient été révélées enfin à l'esprit humain , et qu'il n'eût plus rien à chercher par delà. Voyez; vous contentez-vous de l'un on l'autre de ces deux systèmes exclusifs ? Vous condamnez à l'immobilité votre propre pensée ; ou bien il faut laisser là le système de Kant comme celui de Locke , passer outre , et faire , messieurs , comme l'humanité et le monde, qui, je pense, n'ont nulle envie de s'ar- ]*éter à la fin du xvm^ siècle. Vous voilà donc cher-
chant un nouveau système. Mais cherches natauHqiH vous plaira , étudiez , approfondissez , comparez tam les systèmes qui ont paru depuis trois miUe ans, d vous verrez qu'en dernière analyse ils peuvent tom ti réduire à ceux-là mêmes que vous venez de rejeter, i l'idéalisme et au sensualisme ; de sorte que ni vo«k pouvez vous arrêter à ces systèmes, ni vous neposva en sortir. D'un côté il vous est démontré que ni îm ni l'autre ne sont le dernier mot du genre hnmaiB, « de l'autre il vous est démontré aussi qu*il n> a px un seul autre système spécial qui ne soit rédoctibfeî l'un ou à l'autre de ces deux-là. Comment donc &ire? Étant ainsi éliminées les deux mauvaises solmisBi, qui consistent à adopter l'un on l'autre de ces sntèmes ou à se tourmenter pour en chercher on Dosveau qui ne serait que l'un on l'autre plus on nm modifié, on arrive, par voie de dégagement, i la sesit solution qui reste, savoir, l'unicMi des contraires, l'ab» don de tous les côtés exclusifs par lesquels les d» systèmes se repoussent; l'adoption de toutes lesié^ rites qu'ils renferment , et par lesquelles ils se nt établis dans le monde et se sont élevés à la hautem* de systèmes historiques ; et la conciliation de tontes ra vérités dans un point de vue plus compréhensif qie l'un et que l'autre système, capable de les contesir, de les expliquer et de les achever tous les deux. Vosi voyez où j'en veux venir. Après l'idéalisme sabjeeiif de l'école de Kant, l'empirisme et le sensualisme de l'école de Locke , développés et épuisés dans leon derniers résultats possibles, il n'y a plus d'autre cobbinaison nouvelle, selon moi, que l'union de oo deux systèmes dans le centre d'un vaste et puissasi éclectisme.
L'éclectisme ! ce nom bien ou mal choisi , et qoi depuis quelque temps commence à se répandre et i retentir un peu en France et ailleurs, ce nom repsrte involontairement ma pensée à l'époque déjà doigaée de moi où, pour la première fois, il fut prononcé tau éclat et sans écho à cette chaire, dans l'obscurité dei essais timides de mon premier enseignement.
C'est vers 1816 et 1817 que, tourmentant en toat sens la conscience pour l'épuiser et l'embrasser dsK toute son étendue, j'arrivai à ce résultat, qu'il y a dsK la conscience bien plus de phénomènes qu'on se l'avait pensé jusque-là; qu'à la vérité tous ces phésomènes étaient opposés les uns aux autres , nuûs qu'es ayant l'air de s'exclure, ils avaient tous cependant lesr place dans la conscience. Je n'ose plus dire de quek phénomènes il était alors question. Tout occupé de méthode et de psychologie , enfoncé dans les étndei les plus minutieuses , je ne sortais guère des limites d'une observation assez grossière et d'une inductios très-circonspecte ; mais peu à peu la scène s'agrandit, et de la psychologie, qui est le vestibule et, si l'on peat
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exprimer ainsi, Tantichambre de U science, nous rrivâmet jusque dans le sanctuaire, c'est-âi-dire à la métaphysique. Messieurs, Tesprit humain est donné. 1 ne yeut pas connaître seulement ce qui se passe à 'avant-scène de la conscience, sur le premier plan de ai pensée ; il veut connaître encore ce qui est au fond, [ veut savoir tout ce qu'il peut savoir et de lui-même, et lu monde , et de Dieu. Si élevés que soient cerlains iroblèmes, ce sont des problèmes humains, -et il n*esi ki possible ni légitime de les éluder. J*ai donc dû m'y ingager successivement, et ce qui, vers 1816 et 1817, i^avait été qu'une faible et pâle tentative de conciliation mire les éléments renfermés dans le cercle de la >aychologie, peu k peu devint un projet plus étendu et >lus signi6catif, une théorie vérilable qui, avec la >sychologie, embrassa la métaphysique, la logique, 'ontologie tout entière, et un peu de cosmologie : f est cette théorie affermie et développée qui préside încore à mon enseignement. Qu'est-ce, en effet, que la >bilo8ophie que j'enseigne, sinon le respect pour tous les éléments de l'humanité et des choses? Notre phiosophie, messieurs, n'est point une philosophie mélan- !oliqae et fanatique qui, préoccupée de quelques idées exclusives, entreprend de tout réformer sur elles; c'^est ane philosophie essentiellement optimiste , dont [e seal but est de tout comprendre, et qui, par conséquent, accepte tout et concilie tout. Elle ne cherche sa force que dans l'étendue : son unité n'est qu'une har^ monie , Tharmonie de tous les contraires. Ainsi , pour la méthode, elle retient sans doute comme la conquête du siècle le goût des recherches à posteriori, l'observation et l'induction jointe à l'observation, enfin l'analyse : mais elle ne rejette pas la vieille synthèse, et elle donne à l'analyse pour support une synthèse primitive , qui devenant la base de l'analyse lui fournit une matière sur laquelle elle peut s'exercer. Si l'analyse était le seul point de départ de la méthode, la méthode n'arriverait qu'à la décolhposition, par conséquent jamais elle n'aboutirait qu'à une généralisation plus ou moins élevée , mais sans unité réelle : il faut pour qu'elle aboutisse à une véritable unité qu'elle parte elle-même d'une véritable unité, sauf à la décomposer et à l'éclaircir. Vous avez vu que nous en appelons sans cesse à l'autorité des croyances générales qui constituent le sens commun du genre humain ; et sans doute il faut partir du sens commun, et il faut revenir au sens commun , sons peine d'extravagance. Mais si le sens commun est le point de départ et la fin nécessaire de toute saine philosophie, ce n'est pas le procédé de la philosophie, et la science est loin d'être achevée quand les croyances communes sont constatées ; il en faut encore pénétrer le secret, l'origine et la portée. Le procédé de la philosophie est l'emploi inimité de la réflexion , la recherche infatigable des
derniers résultats auxquels peut conduire la spéculation libre.
En psychologie , dans la conscience , nous avons trouvé non-seulement le moi ou l'activité volontaire et libre avec tout le cortège des faits qui en dépendent, mais encore un élément que la liberté de l'homme n'a point fait et qu'elle ne peut se rapporter à elle-même , savoir , la sensation , phénomène qui relativement au moi, centre et sujet de la conscience, apparaît comme extérieur et étranger, et avec un caractère tout à fait impersonnel qui lui a fait donner le nom de non-moi ; mais ni le non-moi passif et fatal, ni le moi volontaire et libre, n'expliquent toute la conscience ; au-dessus du moi et du non-moi, phénomènes opposés, condamnés à vivre ensemble, la raison, qui est la lumière de la conscience, révèle à l'homme l'être en soi , la substance , la cause absolue , nécessaire, infinie, etc., enfin Dieu lui-même. L'être, le moi, le non-moi, sont trois éléments indestructibles de la conscience ; non - seulement on les trouve dans la conscience , dans son développement actuel , mais on les trouve dans le premier fait de conscience, et même aussi dans le dernier, jusque-là* que si vous détruisez un seul des trois, vous détruisez la possibilité de tous les antres. Là est l'éclectisme , dans les limites de la conscience, entre tous ses éléments qui sont tous également réels, mais qui, pour former une vraie théorie psychologique, ont besoin d'être tons réunis les uns aux autres. La logique exige encore le même éclectisme. Les deux lois fondamentales de la logique sont, nous l'avons vu, le fini et l'infini, le contingent et le nécessaire, le relatif et l'absolu , etc. ; en dernière analyse l'idée de cause et l'idée de substance. Toutes les logiques roulent sur l'une on sur l'autre de ces deux idées. Mais il faut les réunir ; il faut concevoir que toute cause suppose une substance, un Mubiiraiwm, nne base d'action , comme tonte substance contient nécessairement un principe de développement , c'estpà-dire une cause. La substance est le fond de la cause, comme la cause est la forme de la substance : la première idée n'est pas la seconde ; mais la seconde est inséparable de la première, comme la première de la seconde. De là , messieurs , en métaphysique et en ontologie , la nécessité de lier et l'impossibilité de réduire Dieu au monde ou le monde à Dieu. Dieu est -il considéré comme une substance indivisible , comme l'infini en soi sans aucun rapport au fini , l'absolu sans aucun rapport au relatif, l'être sans aucun rapport à la manifestation et à l'apparence; au fond on nie sa causalité et sa puissance; on détruit la possibilité de l'humanité et la possibilité de la nature. D'une autre part s'enfonce-t-on dans l'idée exclusive de la cause, de la cause en acte, c'est-à-dire dans le relatif, le contingent et l'apparence, et refuse«t-on d'en sortir; on s'arrête à la
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forme des choses et Ton manque lenr esieoce et leur principe. De là deux grands systèmes, célèbres aujourd'hui sous le nom de ikéùme et de pafUhéUme. L^un et Tautre sont également exclusifs et faux ; un théisme sans panthéisme est une religion morte, une religion qui oublie précisément Taltribut fondamental de Dieu, savoir, la puissance, Taciion et ce qui en dérive. D'une autre part le panthéisme est bien en possession de toute la réalité observable et visible et de ses lois immédiates, mais il méconnaît le principe même de cette réalité et la raison première et dernière de ses lois. Ainsi de tous c^és , diverses méthodes , divers systèmes en psychologie , en logique et en métaphysique ; de tous côtés opposition et contradiction, erreur et vérité tout ensemble. L'unique solution possible de ces oppositions est dans Tharmonie des contraires ; Tunique moyen d'échapper à Terreur est d'accepter toutes les vérités.
Quand on est parvenu à ces résultats, alors , mais seulement alors , on peut songer à l'histoire de la philosophie. Supposez qu'on n'ait pas été jusque-là, et qu'on se soit arrêté à la psychologie, par exemple , on n'est pas en état d'aborder Thistoire de la philosophie. Je Tai déjà dit ; l'esprit humain porte en lui-même certains problèmes que les grands interprètes de Tesprit humain ont essayé de résoudre ; et c'est de ces solutions que se compose Thistoire de la philosophie. Or , si vous avez retranché ou éludé ces problèmes , comment pourrez-vous comprendre les solutions qu'en ont données les grands maîtres ? Gomment jugerezvous Platon, Aristote, Leibnitz? Vous ne le pouvez pas. Il ne vous reste donc qu'à dire adieu à Thistoire de k philosophie , ou, ce qui serait pis encore , à la traiter légèrement : Tun et l'autre est également indigne du xi\* siècle. Ainsi il faut de toute nécessité, après avoir été jusqu'au bout de la psychologie , la dépasser, entrer dans Tontologie, dans la métaphysique , dans la logique ; et se faire un système qui puisse rendre compte de tous les besoins de h pensée, afin de pouvoir compter aussi avec les autres systèmes, les interroger et les juger. Voilà pourquoi, messieurs» quoique la chaire confiée à mes soins fût une chaire de Thistoire de la philosophie , ceux qui ont suivi mes leçons de 1815 à 1818 , ont pu remarquer que, sans négliger entièrement Thistoire de la philosophie , j'ai été plus occupé d'asseoir mes propres idées que de juger celles des autres. Ce n'est que vers 1819 que Téclectisme commencé vers 1816 ayant parcouru et embrassé toutes les parties de la philosophie , et pris enfin un caractère systématique , je Tappliquai régulièrement à Thistoire de la philosophie , en commençant par les systèmes les plus connus et les plus modernes. Depuis , mes travaux n'ont jamais abandonné et ils n'abandonneront point cette direction. Elle est la seule
qui me paraisse pouvoir conduire à des résolufs ao* veaux et satisfaisants dans la philosophie apéeabtÎTiS -: dans Thistoire. Quand on ne rejette ni dans la c»science, nidansles choses, ni en nous-mèoies, nida»! nature, ni dans Dieu, aucun des éléments réels qui $ rencontrent , on n'a dans Thistoire à proscrire aoen des grands systèmes qui la partagent , et qai , qoe'^i* exclusifs et défectueux qu'ils soient , sont néccsB v ment empruntés à quelque élément réel ; car il b> pas de système absolument chimérique. L^écleciiis peut donc être transporté de la philosophie elle-nèv à Thistoire de k philosophie ; il renouvelle Thist»:* de hi philosophie comme la philosophie elle-mte Telle est hi double réforme que j'ai entreprise te Tune et dans Tautre , et qui constitue le caractère ^ mon enseignement et le dernier bot de tous m travaux.
Mais n'est-ce pas une chimère que je pourm* L'éclectisme n'est-il pas un rêve honnête, né dans mm esprit , condamné à y mourir , et qui doit accomplir b toute sa destinée ? Où ce rêve a-t-il quelque chaesf. de se réaliser, et déjà, dans le présent, y a>t-il quelqn» symptême qui nous permette d'y voir le germe de revenir? En d'autres termes, quelle est aujourdlmi b tendance de la philosophie en Europe ?
C'est de l'Angleterre et de TÉcosse qae sont lo^ties , vous le savez , au xvm* siècle , les premières lueurs de sensualisme et d'idéalisme. Or , TAngletem proprement dite , depuis quelque temps , je diias presque depuis un demi-siècle , n'a plus payé sa paît de recherches philosophiques à la civilisation eonpéenne : il n'est sorti de l'Angleterre aucun ou\n^ célèbre en métaphysique. Remarquez , messieurs, qs je ne dis pas aucun ouvrage de quelque mérite ; je ne m'érige pas ici en juge ; je crois la gloire un très-boi juge ; je l'interroge , et elle ne me présente aucv ouvrage de philosophie anglaise qui ait excité à ■ certain degré l'attention de TEorope. D'une autre pot l'école écossaise , cette honorable protestation do sens commun contre les extravagances du sensualisme de Locke , Técole écossaise , après avoir fourni une arrière sage et utile, plus sage et plus utile que brillante, afiaiblieel comme épuisée depuis Reid, vient àpeuprè» de s'éteindre dans la personne de l'ingénieux Dngaki Stewart, dont ki philosophie déplore la perte récente. On peut dire que TAngleterre et TÉcosse, qui ooi toujours exercé une assez faible influence sur la philosophie européenne , ont cessé d'en avoir aucune. ' Les deux grandes nations philosophiques de l'Europe sont aujourd'hui l'Allemagne et la France. Les nations du Midi ou sont encore dans les liens de la théologie du xvn^ siècle , ou se traînent à la suite de la France. La France gouverne le midi de l'Europe , et c'est 100jours un peu le passé de la France qui est le préseoi
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lie rélile des populations do Portugal , de TEspagne et de ritalîe. Ces belles contrées sont en général, et dans la philosophie en particulier, ce que les fait la France. Leur présent est le passé de la France ; l'avenir de la France décidera de leur avenir. Comme le Midi est représenté par la France, ainsi le Nord est représenté par FAllemagne. De fait , la Suéde, le Danemark, la Pologne , les pays les plus civilisés de rAutriche et lie la Russie suivent le mouvement de T Allemagne. Il y a la même distance entre le fond do nord de FEurope et TAUemagne qu'entre la France et le fond du midi de TËurope. Restent donc en face Tun de Tautre , sur la scène de TEurope , le peuple français et le peuple allemand. 1^ question de Tétat actuel de la philosophie européenne se résout donc en celle-ci : Où en est la philosophie en Allemagne , et où en est-elle en France ? Elle avait abouti avec le xviu« siècle en Allemagne à ridéalisme le plus exclusif, en France au plus exclusif sensualisme. Où donc en sont maintenant ridéalisme en Allemagne et le sensualisme en France? Telle est la question. Interrogeons les faits. Je demande si en France, depuis une quinzaine d'années, il n^est pas de notoriété publique que hi philosophie de Locke, de Condillac, d'Helvétius, de Saint- Lambert, etc., qui jusque-là régnait sans contradiction , a été attaquée avec plus ou moins de succès par des adversaires, que Ton peut juger comme on voudra, mais dont le nombre enfin a été sans cesse grossissant? 11 ne faut pas oublier , messieurs , que c'est de deux chaires de la faculté des lettres que sont parties les premières réclamations contre la philosophie du xviii« siècle.
M. Laromiguière , en séparant l'attention de la sensation, établit déjà une distinction féconde. Le bon sens supérieur et la mâle dialectique de M. Royer- Collard portèrent à la sensation des coups bien plus rudes encore : mon illustre prédécesseur a Thonneur d'avoir le premier introduit en France les sages doctrines de la philosophie écossaise. Un homme qui n'est plus, et qu'il est juste d'appeler le plus grand métaphysicien qui ait honoré la France depuis Malebranche, presque sans connaître les travaux contemporains de TAIIeroagne , et conduit par l'instinct d'une sagacité supérieure , est arrivé peu à peu , de métamorphoses en métamorphoses , à un point de vue auquel il ne manque que plus de conséquence , d'ampleur et de hardiesse pour ressembler à celui de Fichte. Loin de la sensation , dans les profondeurs de l'activité volontaire et libre qui constitue toute la personnalité, M. de Biran a été chercher l'origine des idées les plus élevées qui soient aujourd'hui dans la conscience. 11 a réuUi l'autorité de ces idées , et au lieu de les emprunter au dehors et au monde extérieur , il les a tirées du moi lui-même , pour les transporter ensuite
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ù la nature par la force d'une induction dont la subjectivité manifeste semble un reflet affaibli de ridéalisme subjectif et personnel de Fichte. Enfin, M. de Gerando, dans sa seconde édition des Syslème» comparée de philoiophie , a commencé à accorder plus d'attention à des théories idéalistes jusqu'alors dèlaignécs, et tout étonnées de trouver pour elles de Tinlérèt et de l'équité de la part d'un philosophe français. Pourquoi ne dirais-je pas qu'il est sorti de l'écoie normale des élèves , qui sont aujourd'hui des maîtres, et qui, par leurs leçons et par leurs écrits, ont accru et répandu le nouveau mouvement philosophique? En somme , c'est un fait incontestable qu'en face de la philosophie de Condillac s'élève aujourd'hui une nouvelle philosophie beaucoup plus idéaliste.
Maintenant passez le Rhin, que voyez-vous en Allemagne ? Est-ce toujours la domination absolue de l'idéalisme subjectif de Kant et de Fichte ? Non , messieurs ; Fichte est mort en 1815, et déjà, avant sa mort, une nouvelle philosophie ne pouvant s'arrêter au système de la subjectivité absolue , et pour ainsi dire sur la pointe de la pyramide du moi , est redescendue sur Là terre et revenue à des vues plus réelles. La philosophie allemande contemporaine , qui exerce en Allemagne une aussi grande influence, une aussi grande autorité qu'en a jamais eu celle de Kant et Fichte , s'intitule philosophie de la nature. Ce titre seul vous indique assez un retour quelconque vers la réalité; et comme aujourd'hui la France ne croit pas sa gloire compromise pour demander des inspirations à la philosophie de l'Allemagne , de même ce n'est pas tout à fait une illusion patriotique qui me fait supposer que les plus illustres représentants de la philosophie de la nature s'intéressent aux progrès de la nouvelle philosophie française , et que Munich et Berlin ne dédaignent plus Paris.
Qu'est-ce à dire, messieurs? L'Allemagne, qui dédaignait la France , y prend garde ; la France , qui s'était, pour ainsi dire, isolée du reste de l'Europe, tourne les yeux vers l'Allemagne. A l'idéalisme subjectif a succédé en Allemagne une philosophie qui tire sa gloire de s'appeler la philosophie de la nature ; et en France , sinon sur les ruines , du moins en face du sensualisme , s'élève une philosophie à laquelle on ne peut refuser un caractère prononcé de spiritualisme et d'idéalisme. Que faut-il conclure de ces changements? Il eu faut conclure que le règne des systèmes exclusifs du sensualisme en France , et de l'idéalisme subjectif en Allemagne , est passé ; et que la philosophie française par le nouvel idéalisme , la philosophie allemande par la doctrine de la nature , aspirent à se rencontrer et à se donner la main , et que dans ce mélange faible encore d'idéalisme et de réalisme se forme en silence un véritable écleclisme dans la philosophie
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européenne. Ainsi, à en juger par des sympltoes non équivoques, Taventr de la philosophie en Europe menace d'appartenir à une tout autre philosophie qu'aux deux philosophies exclusives dont la lutte remplit le xvm« siècle. Or, s'il est vrai que le nouveau mouvement philosophique qui se fait sourdement en Europe soit un mouvement éclectique , il suit que Téclectisme sera la base de la nouvelle histoire de la philosophie , puisque c'est une loi nécessaire que toute philosophie . qui arrive à son tour à l'empire , après avoir épuisé son développement théorique , porte ses regards vers le passé, l'interroge avec l'esprit qui est en elle» et aboutisse à une histoire de la philosophie qui lui soit conforme. Il semble que ces considérations absolvent déjà suffisamment notre propre entreprise. Elle a des racines plus profondes encore.
L'histoire de la philosophie est nécessairement relative , dans une époque donnée, à l'état de la philosophie spéculative dans cette même époque. C'est nn point incontestable. De plus , l'état de la philosophie spéculative , dans une époque , est tout aussi nécessairement relatif à Tétat général de la société dans cette époque. Il a été démontré ici que dans le développement régulier des différents éléments dont se compose kl vie intérieure d'un peuple, savoir, l'industrie, l'État, l'art, la religion et la philosophie, la philosophie est le dernier mot , le résumé du développement harmonique des éléments antérieurs. Cela , j'espère , a été mis hors de doute ; appliquons donc ce principe à la question qui nous occupe. Je vous ai montré qu'il doit sortir une nouvelle histoire de la philosophie des travaux partiels auxquels on se livre aujourd'hui de toutes parts; que cette histoire de la philosophie aura le même caractère que la philosophie spéculative qui est appelée à régner tant en France qu'en Allemagne, et que le caractère que trahit déjà cette philosophie naissante est l'éclectisme. Maintenant il faut vous montrer que cette philosophie nouvelle qui se manifeste déjà à plus d'un signe non équivoque a son fondement dans l'état actuel de la société en Europe ; qu'ainsi , s'il n'est pas au pouvoir de la nouvelle philosophie de ne pas engendrer une histoire nouvelle de la philosophie qui lui soit conforme , il n'est pas non plus au pouvoir de la société nouvelle de ne pas engendrer la nouvelle philosophie que je vous ai signalée.
Après le grand mouvement politique et religieux qui avait rempli les xvi« et xvu* siècles en Europe, un nouveau mouvement plus important était nécessaire; la civilisation était appelée à un progrès nouveau et tout autrement décisif. De là , messieurs, le xvni* siècle. Qu'est-ce en général que le xvm* siècle? La lutte de la société ancienne et de la société nouvelle ; l'idée même du xv!!!** siècle est la nécessité d'une crise.
La monarchie française, après avoir marché è conquêtes en conquêtes vers ses frontières natoreUe?. et dévoré successivement tous les pouvoirs qui avakg: tenté de s'opposer à ses progrès, éuit enfin arrifet;. par le génie de Richelieu et de Louis XIV, pre^t» aux dernières limites du territoire et de la centnlistion. Il ne manquait plus à la France , ainsi eonsiiiii^ à l'extérieur, qu'une meilleure organisation intériesj?. Mais cette nouvelle organisation intérieure ne povoi; avoir lieu que par le renversement de Tancienne , a crenversement était très-facile; car la vieille som était partout en ruines. En effet , qu^éCaii devesir la monarchie au xvui* siècle? Une simple tr^h tion d'éclat et de magnificence , sans vertu ei sas prestiges, dans les monarques eux-mêmes. Lanenarchie , qui avait été la providence de la France , qa l'avait créée, élevée, illustrée, ne se faisait plusseâk à elle. A l'extérieur que faisait-elle pour le pa;%! Quelle guerre utile , quels combats glorieux. a-l-eUe a montrer? La guerre de sept ans et b bataille de R^ bach. Et que faisaiirelle à l'intérieur? Quelle étak h vie de la royauté ? la vie de Versailles, La nobl^K française , qui jadis avait tant et si bien servi la patrie, et qui avait confondu son histoire avec celle de tm les glorieux faiu d'armes de la France , la nobkse française avait perdu les mâles habitudes de ses aac^ très, et s'était, comme la royauté, endormie dans b plaisirs. Le clergé français, après avoir produit rÉgise de France au xvn<^ siècle , était dégénéré en un cle^ mondain où l'impiété était presque en honneur, et qsi a produit les adversaires les plus acharnés du christianisme. Enfin, le peuple français lui-même, débisK par la royauté qui ne l'employait plus, par la noblesse qui ne lui donnait plus l'exemple , par le clergé qà lui enseignait languissamment des croyances qu'il m soutenait plus de l'autorité de ses mœurs ; le pcspk français éUit arrivé à l'état déplorable de corruptioa, que trahit assez le succès de ces ouvrages qui drcolaieut alors dans toutes les classes et y portaient le poison d'une immoralité systématique. Dans cet étal de choses, par mille raisons, une révolution était absolument nécessaire; elle eut lieu. Je ne viens ni la défendre ni l'attaquer ; je l'explique. Elle eut lieo, et le trône, h noblesse , le clergé , tout Tordre andes y succomba. L'ordre ancien éuit la domination exclusive du principe monarchique , de la noblesse ei d'une religion d'État. Or , messieurs, conunent sorton d'un système exclusif? Nous l'avons vu : par ao système exclusif en sens contraire. Ainsi à l'exclusif domination du principe monarchique , d'une religios d'État et d'une noblesse privilégiée, succéda Tabolitioa de tout culte public , la souveraineté du peuple , une démocratie absolue. Mais cette démocratie semast l'effiroi autour d'elle eut bientêt des luttes formida-
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»Ies à soutenir coolre le resie de l'Europe. De là la léceMÎté d*uii pur gouTemement révolutionnaire, f esl-à-dire d'un conseil de guerre pour tout gouverne- [nent. Mais la souveraineté du peuple , après s'être résolue pour se défendre en un grand conseil de guerre, devait , pour se mieux défendre encore et pour agir avec plus d'énergie , se résoudre en un grand individu qui se chargeât de la représenter : comme on l*a dit , la révolution se fit homme ; la souveraineté passa du conseil de guerre k la dîcUture , et k une dictature militaire ; de là nos guerres, nos conquêtes, nos victoires , nos désastres.
Ces bouleversements , qui étaient nécessaires , ont été bienfaisanu pour l'humanité ; ils ont secoué au moins , s'ils ne l'ont pas ranimé , le midi de l'Europe ; ils ont été chercher dans le fond des deux péninsules des populations engourdies et languissantes, et leur ont appris que le moment du réveil était arrivé. D'une autre part nous n'avons pas comparu stérilement sur les champs de bataille de l'Allemagne ; là aussi nous avons imprimé un mouvement qui a été utile et qui dure. D'ailleurs, le système révolutionnaire substitué en France au système de Tancien régime , exclusif comme celui qu'il renversait , et de plus ardent et violent, avait pour mission de détruire ce qu'il a détruit, et non de s'établir lui-même. Il ne devait paraître que pour faire son oeuvre et disparaître. Il a paru un moment avec la convention ; il a disparu à jamais avec l'empire.
Maintenant , portons nos regards vers le Nord , en face duquel est toujours la France; car la France traîne à sa suite le Midi sans compter avec lui; mais elle a toujours été forcée de compter avec le Nord qui a son génie propre et sa destinée. Que se passait-il donc dans le Nord? Quel était, dans le Nord, Tétat de la société? En deux mots , messieurs , vous savez qu'il y avait derrière le Rhin des trAnes absolus , mais paternels , une noblesse belliqueuse , qui venait de se couvrir de gloire dans la guerre de sept ans, un clergé réformé une fois pour toutes, en identité parfaite avec les popubtions par les doctrines et par les moeurs, et jouissant d'une autorité et d'une vénération sans bornes ; des peuples fidèles , honnêtes , assez industrieux , guerriers , et obéissanU par le libre mouvement de la sympathie et de Tamour. A côté de la vieille Autriche s'élevaient deux empires nouveaux , nés à la voix du génie , jeunes et par conséquent pleins d'avenir, pénétrés du nouvel esprit et en même temps absolus dans leur forme et militaires dans leurs mœurs. Voilà le beau côte du Nord. Mais il ne faut pas oublier . qne les nations y étaient totalement dans la main de leurs chefs ; que ces chefs en disposaient à volonté , et quelquefois en disposaient mal. Le peuple n'intervenait en rien dans ses propres affaires ; nulle représentation
nationale, nulle émission libre de la pensée , sinon par privilège et sous le bon plaisir. Un pareil ordre de choses n'était certainement pas le dernier mot de la civilisation allemande , et par conséquent il fallait que cet ordre de choses eût sa fin. La lutte formidable du midi et du nord de l'Europe dans la longue guerre de la France et derAllemagne n'est pas autre chose que la lutte des monarchies absolues et de la démocratie. Le résultat a été la destruction de la démocratie en France et l'affaiblissement considérable des monarchies absolues en Allemagne. Vous le savez , ce ne sont pas les populations qui paraissent sur les champs de bataille , ce sont les idées , ce sont les causes. Ainsi à Leipzig et à Waterloo ce sont deux causes qui se sont rencontrées , celles de la monarchie paternelle et de la démocratie militaire. Qui Ta emporté, messieurs? Ni l'une ni l'autre. Qui a été le' vainqueur? Qui a été le vaincu à Waterloo? Messieurs, il n'y a pas eu de vaincus. {Applaudiisemenis.) Non, je proteste qu'il n'y en a pas eu : les senb vainqueurs ont été la civilisation européenne et la charte. {Applaudisêemenu unanimei €t prolùngéê. ) Oui , messieurs , c'est la charte , présent volontaire de Louis XVIII, la charte maintenue par Charles X, la charte appelée à la domi^ nation en France, et destinée à soumettre, je ne dis passes ennemis , elle n'en a pas , elle n'en a plus, mais tous les retardataires de la civilisation française {appîaudisiemenlê redoublée ) ; c'est la charte qui est sortie brillante de la lutte sanglante de deux systèmes qui aujourd'hui ont également fait leur temps , savoir , la monarchie absolue et les extravagances de la démocratie. La démonstration que la charte est le résultat véritable des troubles et des guerres qui remplissent la fin du dernier siècle et le commencement du xix*, c'est que d'un bout de l'Europe à l'autre cette charte fixe tous les regards, fait battre tous les coeurs , rallie tous les TOBux et toutes les espérances. Des imitations malheureuses, et que je suis loin d'approuver, ont assez manifesté la sympathie profonde du midi de l'Europe pour le dernier et glorieux résultat du long travail de notre nation. Mais derrière le Rhin aussi nos anciens adversaires se sont empressés de réclamer l'oeuvre de la nouvelle monarchie. De fait, messieurs, tops les bords du Rhin appartiennent à des imitations excellentes quoique imparfaites de notre belle constitution : la Bavière , le Wurtemberg , le pays de Bade , ont aujourd'hui des gouvernements représentatifs , et déjà circulent dans le NOrd et arrivent jusqu'à la Baltique des essais de gouvernements représentatifs à des degrés inférieurs dans des états provinciaux. Certes , depuis 1815 , la civilisation européenne est loin d'avoir reculé; loin de là , elle s'est de toutes parts agrandie et développée ; et , je le répète , cette charte qui sortit des ruines de Waterloo couvre aujourd'hui la plus grande
œURS DE L'HISTOIRE
et la nieilleare parlie de l*Europe , et eti attendue et invoquée par le reste. Or , si c'est un fait incontestable que Tavenir de TËurope lui appartient , si c*est un fait plus incontestable encore que le présent et Tavenir de la France lui appartiennent, examinons rapidement ce que c'est que cette charte appelée à de pareilles destinées. {Mauvemeni unanime d^atienUon. )
Il semble, au premier abord , que la cbarte consacre Tordre social antérieur au xvui® siècle et que le xviu* siècle a renversé. En effet , j'y vois un roi , une monarchie puissante , un trône fort et respecté ; j'y vois une chambre des pairs investie de privilèges , entourée de la vénération universelle; j'y vois une religion d'État qui prenant nos enfants dès le berceau, enseigne à chacun de bonne heare ses devoirs, sa destinée , et la fin de cette vie. Voilà dans la charte un élément qui ne sort pas de la révolution française. Il y est pourtant , messieurs , et il faut qu'il y soit , il faut qu'il s'y établisse de jour en jour davantage , et qu'il regagne sans cesse et du respect et de la puissance ; mais n'y a-t-il que cet élément dans la charte? Non , messieurs. Je vois à côté du trône une chambre des députés nommée directement par le peuple , et intervenant dans la confection de toutes les lois, qui fondent et autorisent toutes les mesures particulières , de telle sorte que rien ne se fait dans le dernier rillage «le France où la chambre des députés n'ait la main. Voici un élément nouveau. J'en entrevois auparavant quelque image dans quelques assemblées ou quelques corps de judicature : mais c'en est l'image plus quels réalité ; je ne le trouve véritablement que dans les vœux du xvui* siècle , et dans les essais informes de la révolution française. Nous avons donc ici , d'une part, un élément de l'ancien régime , et de l'autre un élément de la démocratie révolutionnaire. Gomment ces éléments sont-ils dans la charte ? De fait , ils y sont , messieurs , et leur union est si intime que le plus habile publiciste est très-embarrassé de définir et de délimiter en théorie l'action particulière de chacune de ces deux branches du pouvoir souverain , et qu'il y a là une certaine obscurité qui fait précisément la force des deux éléments. En effet , notre glorieuse constitution n'est pas la fiction mathématique de l'équilibre artificiel du pouvoir législatif et du pouvoir (exécutif, vaines abstractions qu'il faut laisser à l'enfance du gouvernemenl- représentatif; notre constitution, c'est la fusionréelleduroiet du peuple, cherchant ensemble la meilleure manière d<f gouverner, et d'être utile à la commune patrie. Ce n'est pas tout ; dans la charte , encore à côté de la chambre des pairs , je trouve l'accessibilité de tous les Français à toutes les places ; d'où il suit que le dernier des soldats , comme Ta dit l'auteur même de la charte , porte son bâton do mai'cchal de France dans sa giberne : le dernier I
des Français peat dans toutes les carrières arriver au pied même du trône. A côté d'une religion d'État , je vois en caractères tout aussi manifestes la liberté des cultes et la liberté de la presse, de telle sorte que l'instruction religieuse ne manque à personne , qu'ensuite la liberté des cultes permet de choisir dans les différentes communions de la même Église, et qu'enfin, grâce à la liberté de h presse , nulle vérité n'éUnt étouffée , on peut se déterminer dans la sincérité de sa pensée en faveur des opinions qui semblent les plus vraies. Ainsi je vois dans la charte tous les contraires; c'est là ce que déplorent certaines gens : il en est qui n'admirent dans notre constitution que sa partie démocratique , et qui voudraient se servir de celle-là pour aflEniblir tout le reste ; il en est d'autres qui gémissent de l'introduction des éléments démocratiques , et qui tournent sans cesse la partie monarchique de la constitution contre les éléments démocratiques qui lui servent de cortège. Des deux côtés égale erreur, égale préoccupation du passé, égale igniurance du temps présent. Des deux côtés, ce sont, messieurs, des personnes dont l'âge est infiniment respectable (on rû), et qui appartenant les unes au xvu« siècle , les autres au xvni«, et n'étant pas les enfants de cette époque, sont parfaitement reçues à ne pas comprendre le XIX® siècle et sa mission. Mais, grâce à Dieu, tout annonce que le temps dans sa marche irrésistible réunira peu à peu tous les esprits et tous les cœurs dans l'intelligence et l'amour de cette constitution qui contient à la fois le trône et le pays, la- monarchie et la démocratie , l'ordre et la liberté , l'aristocratie et l'égalité , tous les éléments de l'histoire , de la pensée et des choses.
La conséquence de tout ceci , messieurs , est que , si la constitution et les lois françaises contiennent tous les éléments opposés fondus dans une harmonie qui est l'esprit même de cette constitution et de ces lois, l'esprit de celte constitution est, passez-moi l'expression , un véritable éclectisme. Cet esprit^en se développant s'applique à toutes choses. Déjà il se réfléchit dans notre littérature , qui contient elle-même deux éléments qui peuvent et qui doivent aller ensemble , la légitimité classique et l'innovation romantique. Sans poursuivre ces applications, je demande si, quand tout autour de nous est mixte, complexe, mélangé, quand tous les contraires vivent et vivent très-bien ensemble , il est possible à la philosophie d'échapper à l'esprit général ; je demande si la philosophie peut n'être pas éclectique quand tout l'est autour d'elle , et si, par conséquent, la réforme philosophique que j'ai entreprise en 1816, et que je poursuivrai avec fermeté en dépit de tous les obstacles , ne sort pas nécessairement du mouvement général de la société dans toute rEuro|>e et surtout en France ? L'éclectisme n'est si
DE LA PHILOSOPHIE
Tivement ailaqaé par le double passé philosophique qui se débat encore au milieu de nous , que précisément parce qu'il est un pressentiment et un avantcoureur de Tavenir. L*éclectisme est la modération dans Tordre philosophique; et la modération qui ne peut rien dans les jours de crise est une nécessité après. L'éclectisme est la philosophie nécessaire du siècle , car elle est la seule qui soit conforme à ses besoins et à son esprit , et tout siècle aboutit à une philosophie qui le représente. C'est là ma plus intime conviction. Elle n'est pas d'hier, messieurs ; mais je sais bien que ce n*est pas en un jour qu'on la communique ; je sais bien que je parle aujourd'hui , en 1828, et non pas en 1850.
Les leçons que j'ai eu l'honneur de faire devant vous pendant ce trimestre sont une introduclion générale h mon enseignement ultérieur. Cet enseignement doit être l'histoire de la philosophie. Maintenant que nos principes théoriques et nos principes historiques sont bien déterminés et fixés , nous pourrons nous orienter à notre aise dans l'immense carrière qui est devant nous ; nous pourrons à volonté nous arrêter tantôt à une époque et tantôt à une autre , nous transporter d'abord sur les hauteurs de l'Himalaîa et du Thibet , ou descendre sur les rivages de la Grèce , ou nous enfoncer dans le moyen âge et la scolastique, ou suivre les traces fécondes de la philosophie moderne et de Descartes en Angleterre , ou en France ou en Allemagne. Ainsi, à quelque époque de l'histoire delà philosophie que l'année prochaine nous conduise , nous saurons parfaitement où nous sommes, où nous voulons aller et d^où nous partons. Tel a été le but de cette introduction. Séparé de cet auditoire pendant huit années, j'ai voulu bien établir d'abord mon point de départ et mon but définitif , afin que la jeunesse française , qui avait autrefois en moi quelque confiance , sât bien quel est aujourd'hui , sur tous les points et en toutes choses, celui qui après un assez long exil revient consacrer le reste de sa vie à lui être utile. i ApplaudUsemenU. ) Oui , messieurs, celui qui porte ici la parole veut que vous sachiez bien qu'il n'appartient à aucun parti et à aucune coterie ; en politique , il n'appartient qu'à son pays {bravoê) ; en philosophie, il n'appartient à aucun système en particulier, mais
à tous, pour ainsi dire, à l'esprit commun qui les domine tous , et qui ne se développe complètement que par la lutte même de tous les principes incomplets, exclusifs et ennemis. Il avoue qu'il est satisfait de son siècle , de son pays et de l'ordre actuel des choses. Il veut fortement l'ordre constitutionnel , avec toutes ses parties telles qu'elles sont , sans retranchement , sans réserve , sans arrière-pensée. Ici , le trône et les libertés publiques ; là , le christianisme et le droit sacré d'examen. J'ai déjà fait ma profession de foi sur ce dernier point , je la répète volontiers. Selon moi , dans le christianisme sont renfermées toutes vérités ; mais ces vérités éternelles peuvent et doivent être aujourd'hui abordées , dégagées , illustrées par la philosophie. Au fond il n'y a qu'une vérité à deux formes , le mystère et l'exposition scientifique; je révère l'une, je suis ici l'organe , l'interprète de l'autre.
Vous devez maintenant me bien connaître. Je suis encore celui qui, il y a douze ans, à cette chaire', alors bien peu entourée , bégaya le premier le nom d'éclectisme ; c'est là le système dont le développement timide remplit toute la première partie de ma carrière ; c'est le système que vous retrouverez à chaque page du compte que j'ai rendu à mes concitoyens et à mes amis , en 18i26 , de mes premiers efforts et pour aiqsi dire de mon apprentissage philosophique; c'est le même système étendu et agrandi qui présidera à tout mon enseignement ultérieur. Ce que j'ai voulu en 1815, je le veux encore aujourd'hui : l'éclectisme dans la conscience , dans toutes les parties de la philosophie, dans la spéculation et dans l'histoire , dans l'histoire générale de l'humanité et dans l'histoire de la philosophie qui en est le couronnement , tel est mon but d'autrefois et d'aujourd'hui : tel est le drapeau qui me trouvera toujours fidèle.
Je ne veux pas me séparer de l'auditoire sans le prier de recevoir mes remerclments les plus vrais de la patiente attention qu'il a bien voulu prêter pendant tout ce trimestre à l'exposition des vues générales qui domineront mon enseignement. L'an prochain , j'essayerai de les mieux établir en les appliquant ; et je serais heureux de retrouver parmi vous , messieurs , le même zèle pour la philosophie , la même indulgence pour le professeur. {ApplaudisMmenU prolangés,)
FIN de; l introduction a l histoire de la PHILOSOrUIC.
COURS
DE