‹ Œuvres de Victor CousinChapitre 135 sur 212 · ENTRÉE EN HOLLANDE · texte numérisé non relu

ENTRÉE EN HOLLANDE

(lO— 15 SCPTBHBBE 1886.)

Je me proposais depuis quelque temps de faire an Toyage en Hollande pour y suivre mes études sur ftt diren systèmes d^instruction publique chez les gnodes nations civilisées. J'étais plein du rapport <leM. Cavier (i). Les communications bienveillantes à^ gouvernement de Sa Majesté le roi des Pays-Bas n'araientmisen possession des principaux documents rebtiftà rinstruction du peuple et à Tinstruction supéneore. J^avais rassemblé une collection complète des npports que , conformément à la loi fondamentale , le gOQTeniement fait chaque année aux états généraux Mrles diverses parties de Tinstruction publique. Avec looteseet pièces et quelque habitude des matièresd'édu- ^D, i*espérais qu'une course rapide me suffirait pour vérifier par moi-même les principaux traits du système koQaodais. Mon plan était d'aller droit à La Haye, siège

(Oftapportsur les éiablissemenU d'instmction publique cfl Hollande, lu au conseil de runiversité, en octobre et novembre 18H.

du gouvernement, et là, d'étudier auprès du ministère Torganisalion générale de rinstruction publique ; d'obtenir, des personnes compétentes , toutes les explications dont j'avais besoin ; puis , d'entrer dans le cœur de la Hollande , de parcourir Harlem , Amsterdam , Utrecht , Leyde , Rotterdam , et partout sur mon passage d'examiner les écoles du peuple , les écoles latines et les universités. J'étais bien aise aussi de faire visite à quelques-uns de mes compagnons d'études dans l'histoire de la philosophie grecque , et d'aller demander l'hospitalité à l'école platonicienne de Wyttenbach. Je nourrissais quelque espérance de rencontrer à Amsterdam, dans l'ancienne librairie Blaeu , et à Leyde , dans les papiers de Huygens , des fragments inédits de Descartes. Le dirai-je enfin ? une secrète reconnaissance m'attirait vers cette terre qui , depuis deux siècles , est l'asile de tous les philosophes persécutés, et où moi-même, à une autre époque de ma vie , j'avais pu trouver un abri (s).

Parti de Paris le iO septembre 1836y avec mon fidèle compagnon de voyage, M. Viguier, conseiller référendaire à la cour des comptes, arrivé à Bruxelles

(2) En 1826, après mes aventures de Berlin , Sa Majesté le roi des Pays-Bas m'avait fait offrir de passer à son service.

le H au soir , j'étais le lendemain , à six heures du matin , sur le chemin de fer , qui , en une heure un quart, nous conduisit de Bruielles à Anvers. Nous sommes restés à Anvers deux' jours entiers , absorbés dans la contemplation des chefs-d'œuvre de tout genre que renferment le musée, les églises, et surtout la cathédrale. Je neveux pas faire ici le touriste. Je dirai seulement qu'il faut venir à Anvers pour se faire une idée vraie et complète de Técole flamande : pour connaître Rubens, qui remplit toute la ville ; son meilleur disciple , Van Dyck ; son maître , Otto Venins ; et le maître de celui-là, Fourbus, et ce Quentin Metsys, qui remonte jusqu'au xv® siècle et se rattache ainsi à la vieille école des Van Eydc , dont il à la naïveté et la vigueur (i). C'est encore à Anvers que je fis la découverte d'un genre de sculpture qui m'était à peu près inconnu , la sculpture en bois. J'avais vu dans plusieurs églises de France , surtout à Amiens, des ornements de chœur, des stalles en bois, travaillés avec délicatesse. Mais je n^avais vu nulle part ni en France, ni en Allemagne , ni dans le nord de l'Italie , la seule partie de l'Italie que je connaisse, de la grande sculpture en bois et des sutues de grandeur naturelle. 11 y a à Anvers , à la cathédrale, et surtout à Saint-Jacques , une multitude' de statues de ce genre attachées aux chaires et aux confessionnaux, et qui forment des groupes admirables. Pourquoi , en effet , le bois ne se prêterait-il pas aussi bien que le marbre et la pierre à l'expression de la pensée? Le ton grisâtre de cette sculpture prend , comme le marbre , avec le temps , un poli , une teinte brillante , qui , sur un fond un peu sombre , ajoute au pathétique de la sculpture chrétienne. Tout est dit sur la cathédrale elle-même. Elle n'a point cette richesse d'ornements extérieurs et ce luxe de détails que l'on admire dans plusieurs autres cathédrales, et, par exemple, dans la Notre-Dame de Paris. Mais la Notre-Dame d'Anvers a un clocher incomparable 9 presque aussi haut et plus élégant que celui

DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

de Strasbourg. La (lèche de Strasbourg est ud lour de force , ce qui nuit à l'eCfet d'art , du moins à met yeux. Le clocher d'Anvers est d'une mesure eldW grâce parfaites ; il s'élance avec assurance et légèreté, et l'impression qu'il produit est à la fois grande et sereine. Sans doute, les vieilles tours de notre caihédrale , sorties de la nuit du xu^ siècle , ont une majesté que personne ne ressent plus que moi , baptisé à Notre- Dame et élevé à l'ombre de ses murs; mais, qoaot â l'art, il n'y a aucune comparaison entre les deux basiliques : l'une accable de sa masse et comme du poids de l'infini la chétive créature agenouillée sous ses voâtes; l'autre la relève et la fait monter avec elle, sur les ailes de la Prière et de l'Espérance, par des degrés harmonieux, jusqu'à la région de la paix. Cest du haut de ce clocher qu'il faut se donner le spectacle d'Anvers , et contempler ses ports , son bassin creusé par Napoléon , la bourse , les Oosterlingen , toutes les églises qui se pressent autour de la cathédrale comme des filles autour de leur mère , et le cours majestueux de l'Escaut, qui conduit à la mer du Nord, par où naguère Anvers était un des plus grands entrepôts du monde. Biais le temps presse : hâtons-nous de passer de Belgique en Hollande.

Nous quittons Anvers le 44 septembre , pour aller à Rotterdam , où nous arrivons le soir , en passant par Bréda et par Dordrecht. A Bréda est le maosolée d'Ëngelbert II et de sa femme, dont les quatre statues sont attribuées à Michel-Ange (i). Je ne vois guère comment des ouvrages du grand artiste florentin se seraient égarés jusqu'à Bréda, et la force un peu lourde de ces statues me rend suspecte leur aotheniicité. En traversant la ville , je ne puis m'empécher de me dire : Là peut-être, au coin de cette rue, était affichée, vers i617, l'annonce d'un problème de mathématiques qu'un petit officier français, au service de Hollande et en garnison dans la place , se fit lire par son voisin. et qu'il résolut sur-le-champ. Ce petit officier était le

(1) Q. Metsys, né à Anvers vers 1450. On a de lui, au musée d'Anvers, un admirable tableau avec volets, représentant rinhumalion de Jésus-Christ. Les amis de Jésus , après avoir descendu son corps de la croix, lui rendent les derniers devoirs. La Vierge est prosternée devant les restes inanimés de son fils : saint Jean la soutient. Deux vieillards soulèvent, Tun le chef, Fautre la partie supérieure du corps du Sauveur, pendant que les saintes femmes en embaument les plaies. On voit à droite, sur le second plan , le sépulcre qu*on prépare pour recevoir le corps, le Calvaire sur un plan plus élevé, et à gauche Jérusalem. Volet de droite : la tète de saint Jean-Baptiste sur la table d'Hérode. Volet de gauche : saint Jean dans Peau bouillante.

(3) Extrait de la notice qui se distribue à Bréda : i Ce tombeau a été construit d'albâtre on de marbre transparent d'Orient , par le célèbre artiste et statuaire Miehel- Ange BuonaroU. Il consiste en deux statues , un homme

et une femme ( le comte et son épouse), le dos couché sur une tombe élevée de pierre de louche; au-dessus d'eui ii y a une table également de pierre de touche, soutenue par quatre atlantes, tous agenouillés do genou droit, etsarli table est l'armure du comte, faite de marbre. Les inscriptions des quatre atlantes sont au-dessous d'eux, sur dei plaques carrées d'albâtre, dont il ne reste que deui. le premier des atlantes représente Jules César, dans une armure martiale h la romaine, avec l'inscription suivante: C. JULIUS CiSSAR, wrluU belUca imperavi, fortitcpo. Le second atlante représente Régulus, de qui la partie supérieure du corps est entièrement nue; au-dessous se trouve l'inscription suivante : M. ATTILIUS REGI LIS, fidem infraclus servavû magnanimitas. Les deux autre* atlantes, dont les inscriptions sont détruites, représcn^ tent ( on le suppose ) deux héros grecs. On reconnaît encore des traces de dorure à Tarmure de ces deux Ma^ tues, a

EN HOLLANDE

futur auteur de TappUcalion de Talgèbre à la géoméUrîe. La pensée de IkÂcarles me aaigit à mon enirée en HoUande et ne me quille plo8.

Passage du Moerdyk à Wîllemsdorp par un temps affreux. Nous arrivons la nuil à Dordrecht, la ville du fameux synode. Quelques lieues plus loin , vers onze heures du soir , nous prenons encore un bateau , qui nous conduil à Rolterdam. Nous avons quelque peine à trouver ce bateau, à celte heure, par ce mauvais temps , et la traversée est un peu plus longue ei plus pénible qu'elle ne Test ordinairement. Nos deux mariniers parlent entre eux la langue du pays , à laquelle nous ne comprenons pas un seul mot. Je nie rappelle en souriant cette aventure de Descartes , qui, traversant aussi en bateau je ne sais quelle rivière de la HoUande , mais entendant le hollandais , comprit à la conversation des mariniers qu'ils voulaient lui faire on mauvais parti et le jeter à Feau. Descartes tire ion épée, va droit aux mariniers, et les menace de les percer, s'ils font mine de lui chercher querelle. Une aventure â peu près semblable arriva à Leibnitz , en Iulie, sur T Adriatique. Ayant été assailli par une tempête , il entendit les matelots italiens qui le conduisaient lui attribuer cette tempête , à lui hérétique , et délibérer entre eux s'ils le jeiteraienl à la mer. Leibnitz, sans faire semblant de les avoir entendus, tira de sa poche un chapelet dont il s'était pourvu, et, en les rassurant ainsi sur son orthodoxie , sauva des passions et de la folie des hommes l'auteur de la Théodicée. Dans cette différente conduite de ces deux grands hommes est tout entière la différence de leur caractère , et celle de leur philosophie et de leur mission. A l'un , cet instmct intrépide , cette /vna francese, qui commence les révolutions ; à l'autre la sagesse qui les termine, et qui s'élève au-dessus de toutes les opinions en sachant les comprendre et en leur faisant une juste part. Et moi, que ferais-je à cette heure, si ces deux paisibles mariniers , qui marmottent entre eux , voulaient me jouer le même tour ? 11 y a quinze ans , j'aurais fait comme Descartca : je ferais aujourd'hui comme Leibnitz. Mais , grâce à Dieu , il n'est pas question de tout cela ; et pendant que je fais ces réflexions , nous avons atteint la grèie de Rotterdam et ses ports magnifiques. Je traverse la moitié de cette grande ville , qui dort dans une nuit profonde , et me rends sur la plaee du Marché , à l'hôtel d'Angleterre , vis-à- \is la statue d'Érasme, que je salue avant de m'aller (*oucher.

Le lendemain , jeudi 15 septembre au malin , nous quittons Rotterdam sans y voir personne , et nous nous rendons à La Haye, en passant par Delft, charmante ville où naquit Grutius et où le premier statbottder est enterré. A dix heures, nous arrivons à La Hâve.

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