‹ Œuvres de Victor CousinChapitre 136 sur 212 · LA HAYE · texte numérisé non relu

LA HAYE

La villeetleMusée. — M.

— écoles primaires. -

Faick. — M. I*in»peclciir Wynbeek.

- école latine. — M. Schreuder.

(15 — 19 SEPTUBU.)

La Haye, le siège du gouvernement hollandais, est une grande et belle ville , d*à peu près 50,000 âmes. On peut la considérer comme divisée en deux parties, l'une surtout consacrée au commerce, l'autre

à la cour , à la diplomatie et aux affaires publiques. Tout ce quartier est fort agréable : belles rues , grandes places , plantées de superbes arbres ; mais nul monument remarquable. Ni le vieux ni le nouveau palais royal , ni Thétel de ville , ni même la grande église avec le tombeau de l'amiral Jacques de Wassenaar, ne peuvent arrêter un moment les regards d'un voyageur qui arrive d'Anvers.

Nous avons fait la visite obligée à Scheveningen , vilbge de pêcheurs sur le bord de la mer, à une petite lieue de La Haye. Ici toutes les douceurs de la civilisation ; là , les orages de l'Océan : une demi-heure suffit pour se donner le plaisir de ce contraste. La propreté de ce village de pêcheurs est célèbre; c'est le modèle du village hollandais sur les bords de la mer. A côté , sur le chemin de Leyde , est un bois de haute futaie , de trois quarts de lieue de long sur un quart de lieue de large. Ni les Champs-Elysées de Paris, ni le Thiergarten de Berlin , ni le Jardin Anglais de Munich , ne peuvent donner une idéede eette admirable promenade, qui présente tous les sites , tous les aspects. Du côté de la ville , c'est un parc , peuplé d'animaux de toute espèce ; près du chemin , des allées régulières d'arbres gigantesques ; plus loin c'est comme une forêt primitive , profonde et touffue , où l'on se croirait à cent lieues du monde; puis, tout à coup, une échappée de vue vous découvre dans le ciel la flèche qui surmonte la grande église de La Haye , ou , à travers les dunes, quelques barques sillonnant les flots. A l'extrémité du bois est un grand pavillon , dont l'immense salon est couvert de peintures allégoriques, relatives à l'histoire du prince Frédéric-Henri, pacificateur des Province»-Unies, mort en 1647.

Ces peintures me ramènent à La Haye , au musée Royal, la plus considérable collection de tableaux qu'il y ail dans les Pays-Bas, avec celle du musée d'Amsterdam. La galerie de La Haye est très-riche , même en tableaux étrangers. J'aurais bien voulu pouvoir transporter à celle de Paris trois charmants tableaux français de notre école vraiment nationale du dix-septième siècle; un Poussin, un Claude lorrain , un Bourguignon. J'ai vu là d'excellents échan-

DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

iiUons de toutes les écoles de Tltalie , et pour Técole espagnole plusieurs Yélasquez et deux beaux Hurillo, dont l'un est une Madone qui ne le cède guère à celles de Raphaël , avec un tout autre caractère. La Madone espagnole n'a pas le charme de la Madone italienne , ce mélange de dignité et de réserve qui peint à la fois et la Vierge et la mère ; mais elle respire une grandeur et une majesté qui ne permettent d'y attacher aucune autre pensée que celle de la mère du Sauveur du monde. L'école aUemande est ici représentée par plusieurs Durer et plusieurs Holbein , qui sont tous des portraits historiques doublement précieux. Il éuit naturel de retrouvera La Haye plusieurs chefs-d^œuvre de l'école flamande, entre autres, quatre Rubens, dont deux sont les portraits de Catherine Printes, la première femme du grand artiste, et d'Hélène Forman, sa seconde femme , avec cinq tableaux de Van Dyck, dont l'un représente toute la famille Huygens. Mais ce que je cherchais et ce que j'ai le plus examiné à La Haye et à Amsterdam, ce sont les tableaux de l'école hollandaise proprement dite ; c'est là qu'il faut venir étudier cette école. Si Anvers m'avait fait connaître Rubens, c'est à La Haye et à Amsterdam que j'ai appris à connaître Rembrandt.

En Hollande, point d'idéal en quoi que ce soit. S'il n'y avait pas une apparence de fatuité à s'exprimer ainsi , je dirais qu'en Hollande, l'art, comme la philosophie, comme la littérature, comme les mœurs, comme la politique , a quelque chose de prosaïque et de bourgeois : tout y est dirigé vers la pratique et vers l'utile. I^ religion dominante est le calvinisme , qui substitue aux grandes spécukitions religieuses une foi étroite et sévère, le gouvernement intérieur de l'àme et la r^le des mœurs. En politique , le gouvernement fait sans bruit les affaires du pays. Les savants forment une classe à part qui travaille en silence, moitié par amour de la science, moitié par position. Ils écrivent en latin, c'est-à-dire pour un public très^borné, ou bien en hollandais , langue presque aussi inconnue de l'Europe que l'arabe et le persan. Comme la Hollande songe peu à l'Europe, de même chaque ville de la Hollande songe peu à La Haye. Le roi est profondément respecté ; la royauté n'a point d'ennemis ; mais la forme monarchique se fait peu sentir, et sous cette forme subsiste tout entier le vieil esprit delà république batave , le fédéralisme des Provinces-Unies , et le génie municipal. Enfin, par une conséquence du même caractère , dans chaque ville , chacun vit dans son intérieur, et l'esprit de famille est porté encore plus loin qu'en Allemagne. Le Hollandais est une créature sage et bien réglée; il ne cherche point à briller; en tout il s'attache au vrai et au solide. II a

(i) Voyez Amsterdam^ p. 255.

plus de probité que de générosité , plus de bon sens que d'esprit et d'imagination , plus de constance que d'enthousiasme. C'est un bon peuple plutôt qu'an grand peuple. Son tempérament est un certain flegme qnl , dans les individus d'élite , s'élève jusqu'à une fermeté calme mais inébranlable, capable des plus longues et des plus difficiles entreprises. Le représentant le plus fidèle du peuple hollandais , comme son héros le plus illustre, est Guillaume le Taciturne. La maison de Nassau, avec ses défauts et ses qualités bien connues , est la Hollande même. Appliquez tout ceci à l'art , et tous aurez, au lieu de l'idéal de l'école italienne, ce qu'on pourrait appeler le réalisme de l'école flamande et surtout de l'école hollandaise ; car Rubens , avec la richesse et le faste de son imagination , à moitié belge, à moitié espagnole , est l'artiste le moins hollandais. L'art , en Hollande , est bourgeois et calviniste , comme en Italie il est aristocratique et sacerdotal. Le pathétique et le charme lui manquent, mais il a de la vérité et du naturel. Il réfléchit la réalité telle qu'elle est, avec une fidélité un peu minutieuse, mais qui a son mérite et un attrait particulier pour ceux qui aiment la nature et qui savent la goûter dans ses scènes les plus modestes et dans ses moindres détails, comme dans ses effets les ploi grands.

Le représentant le plus élevé de cette école est Rembrandt : il n'a pas peint seulement la nature extérieure; il a peint aussi la nature humaine ; et il faut venir en Hollande , pour se faire une idée de la richesse et de la variété de ses productions. Je ne connaissais guère de lui que des ouvrages de petite dimension , où le génie du cïaîr^obscur a prodigué des effets merveilleux , mais presque entièrement physiques. Mais j'ai va à la Haye, et plus tard à Amsterdam , des tableaux de grande dimension et d'un genre plus distingué. La Garde de nuit d'Amsterdam (i), est une scène de nuit où brille le talent ordinaire de Rembrandt avec une élévation particulière. C'est le capitaine d'une compagnie qui sort la nuit de sa maison, escorté par ses ofiiciers, pour aller au tir. Il est impossible de voir des mines plus guerrières , avec plus de simplicité. L'ensemble est plein de mouvement et même de chaleur, et les principales figures ont toute la noblesse bourgeoise possible. La Leçon d'anatomie, qui est au musée de La Haye (s) , est un tableau moins grand , mais peut-être d'un effet plus profond. 11 a été gravé plusieurs fois. L'homme mort sur lequel le sarani professeur Tulp disserte, est bien mort; on le Toit, on n'en peut douter , quoiqu'il n'y ait pas la moindre charge. Tulp fait ses démonstrations, le scalpel à ia main , devant plusieurs élèves ou professeurs, formant

EN HOLLANDE

on demi-eerde. n y a sur tout ces visages une pl^ Blinde de vie qui cootraste avec le cadavre immobile et inanimé étendu sur le marbre. Leur sayante cm loti té est diversement peinte dans la variété de lear attitude , et Tolp est là , à côté de ce cadavre , toot aussi à son aise que s^il était à table avec ses amis. Ce flegme scientifique est admirablement rendu.

Après Rembrandt vient son école ^ Bol (i) , Eeckbout (s) , Van der Helst (5) ; puis toute Técole des psysagîsiea et des peintres de chevalet ; des Gérard Dow (4) , desMetzu (s) , des Hieris (g) , desOstade (7), des Potter, parmi lesquels le fameux tableau que nous avons eu longtemps au musée de Paris (s), des Bei^em (9) , et des Ruysdael (10) , où le naturel est joint à une sensibilité exquise ; enfin , un grand nombre de Wouvrermans (11), pleins de chaleur et de finesse ; sans parler de beaucoup d'autres ouvrages de pioceaax moins cél^res , qui appartiennent à toutes les époques et à toutes les nuances de Técole hollandaise.

Ed fait d'arts , il faut voir aussi à lia Haye , après le musée royal, la galerie de tableaux du ministre des alfoires étrangères , M. le baron Yerstolk , et surtout sa oolleeticMi de gravures , une des plus riches qu'il y ait en Europe , non-seulement chez aucun particulier, mais dans les dépôts publics.

fai TU aussi dans Tatelier d'un peintre de la ville phisienrs morceaux de vieille sculpture en bois , assez précieux , et que j'aurais bien voulu acheter et ramènera Paris.

Mais il est temps d'arriver à l'objet de mon voyage et de m'oeeuper de l'organisation générale de l'instructioa publique en Hollande ; car c'était là ce que je m'étais proposé de faire à La Haye. Je comptais trouver au siège même du gouvernement les documents qui pouTaîent me manquer encore, et surtout les lumières nécessaires pour les bien apprécier. Je comptais particalièremeutsur l'obligeance du ministre de l'intérieur, M. le baron Van Doom, qui m'avait déjà fait parvenir tonics les pièces que je lui avais demandées. Mais, malheureusement, le roi n'était pas à La Haye : M. le ministre de Tintérieur était en Allemagne; et, dès mon eotrée en Hollande, j'aurais été fort désappointé dans mes projets et dans mes espérances, si M. le baron Mortier, mon eoUègue à la chambre des pairs, et ministre de France à La Haye, ne fût venu à mon secours

(1) n^ f8, 49. PortraiUde Pamiral Ruyier etde son fiU.

(5) »• 8t. Le portrait de Potter.

(4) M«* 42, 43. Une femme devant un enfant au berceau, devant une fenêtre ouverte. Une femme avec une lampe à la feoétre.

(6> Le père et le flis. N« 135, 196, 197, 198. Entre au- €:oi;si!f. — TOXB ni.

en me procurant la connaissance de Thomme de toole la Hollande qui pouvait m'ètre le plus utile , et avec lequel je désirais le plus m'eniretenir et de Tinstniotion publique et de toutes choses ; je veux parler de M. le baron Faick.

Ce nom est on des plus respectés qu'il y ait aujourd'hui en Hollande, ei il n'est pas inconnu en Europe* M. FaIck est , par-dessus tout , un esprit politique , et il a été pendant plusieurs années à la tète de rinstruc*tion publique ; je ne pouvais donc mieux m'adresser pour bien connaître les principes généraux qui président ^ rinstruction publique en Hollande. Quant anx détails et à Texécution , je voulais voir et juger par moi-même; mais pour Tensemble et la législation « j'avais besoin d'un guide : je le trouvai dans M. Falck. Mais réducation touche à tout ; et même , en ne par* lant avec M. Falck que d'écoles primaires, de gymnases et d'universités , il ne m'a pas été bien difficile de discerner le caractère de son esprit et sa direction politique. Je sais quelle réserve m'est ici imposée à tous é(^rds, et je ne crois pas y manquer en exprimant baa« tement la profonde estime que y. Falck m'a inspirée. Il est , à mes yeux , du très-petit nombre de véritables hommes d'État qu'il y ait aujourd'hui en Europe, et il ne serait déplacé à la tète des affaires d'aucun pays. C'est l'homme qui a le plus servi le roi à son retour en Hollande. Il a été d'abord secrétaire d'État « puis ministre de l'instruction publique , ensuite ambMsadeur à Londres. Il occupait ce poste à la révolution de 4850; il l'a quitté depuis quelques années, à la fin de la conférence, et il vit maintenante La Haye , en qualité de ministre d'État très-considéré , mais non employé. M. Falck est profondément Hollandais; il possède les qualités de sa nation à un degré éminent. Celles que je lui ai d'abord reconnues , sont la rectitude et la fermeté du jugement , plus de force que de souplesse , avec un grand gouvernement de soi-même. Il appartient visiblement à la vieille école de Jean de Witt, et il est surtout attaché à l'honneur et aux intérêts permanents de son pays. Il n'aime pas , il ne peut pas aimer la révolution de juillet et la France nouvelle , mais il a l'esprit trop libre et le sens trop ferme pour ne pas reconnaître ce qui est possible et ce qui ne Test plus. En politique, il m'a paru libéral à la façon de Niebuhr et de Savigny , à la fois patriote et aristocrate dans le sens élevé de ces deux mots ; en pbiloso>

très , le tableau du jeune garçon placé près d'une fenêtre, et faisant des bulles de savon. Souvent gravé. (7}W155, isa.

(9) N* 13. Un paysage d lulfe. U, 15, 959.

(iO) N« i90. Chute d*eau.f9l. Gète de mer. 199. Paysage auprès d'Harlem.

(I t) N« 949. La grande baUille. 950—957.

Sf

24Î DE LWSTRUCTION PUBLIQUE

|ibie, il est de Técole d'Hemsterbuisei de Wyttenbach ; en religion , antimélhodiste. Pour ringlniclion publi* que, se8 principes sont tout à fait ceux de la législation existante. Il est partisan des écoles normales primaires ; et , dans l'instruction supérieure , c'est un ami décidé des vieilles études classiques. Mais je m'aperçois que , sans le vouloir , je me laisse aller au plaisir de tracer ici un portrait qui pourrait bien dépbire à la gravité de M. Falck; je le supplie d'excuser cette indiscrétion en faveur des sentiments qui me l'inspirent.

Pendant que M. Falck avait la bonté de me donner toutes les explications que je lui demandais sur l'instruction publique, ma bonne étoile ramenait à La Haye M. le ministre de l'intérieur , précisément an moment où je ne pouvais plus me passer de plusieurs documents officiels. M. le ministre de l'intérieur voulut bien me les communiquer de la meilleure grâce du monde. Il fit plus ; il mit, pour ainsi dire, à ma disposition, l'bomme de son ministère qui dirige k peu près l'instruction publique, H. Wynbeek, inspecteur des écoles latines •t des écoles primaires. J'usai et abusai de l'obligeance de cet estimable fonctionnaire : je lui pris toutes ses journées , soit en conférences sur les <locuments qu'il me transmettait , soit en visites à l'école latine et ^ux écoles primaires de la ville. M. Wynbeek a été pour moi à La Haye ce que M. Schulze avait été à Berlin (i). Je le prie , ainsi que M. le ministre de l'intérieur, de recevoir ici l'expression publique de ma reconnaissance.

Ce serait le lieu de rendre compte de l'organisation générale de Finstruction en Hollande , et de la législation existante , d'après les pièces officielles qui m'ont été communiquées à La Haye, et d'après les conversations de M. Falck et de M. Wynbeek. Mais le temps que j'ai destiné à ce rapide voyage est trop court pour que je l'abrège encore en lui enlevant les jours qu'exigerait un pareil travail, c'est-à-dire l'exposition et l'examen de la loi de 1806 sur l'instruction primaire, et de l'ordonnance de 4815 sur l'instruction supérieure. Je ne suis pas venu en Hollande pour y composer un semblable mémoire , mais pour en recueillir les matériaux. Je connais maintenant le système de l'instruction publique en ce pays ; je l'emporte avec moi ; plus tard, à mon retour en France , j'en exposerai à loisir et j'en discuterai les principes. Pour le moment, je ne veux , je ne puis montrer ce système qu'en action et dans les résultats qu'il a produits. Ce sont ces résultats que je veux étudier avec tout le soin dont je suis capable , et décrire , à la bàle , il est vrai , mais avec l'exactitude la plus scrupuleuse. Ici , eomme en Âlle-

(1) Rapport sur Tétat de l'instruction publique dans quelques pays de rÂliemagne, et particulièrement en Prusse.

magne, j'emploierai tout le jour à voir debon mien; le soir, j'écrirai ce que j*aurai vu. Des faits Douveaox et importants, observés avec un peu d'intelligence , et reproduite avec une fidélité sévère, voilà tout ce que je puis demander moi-même à ces notes de voya^ que je dérobe chaque soir avec effort à la fatigae de la journée.

Quoique ma principale occupation au siège da gouvernement hollandais ait été l'étude du système général de l'instruction publique en Hollande, je ne ponvais entièrement négliger les écoles particulières qai se présentaient à moi à La Haye. Une ville de 50,000 Urnes possède nécessairement tous les degrés d'instniction primaire, et elle ne peut manquer d'avoir un collège. J'ai visité, sous la conduite de M. Wynbeek, le collège de La Haye, qu'on appelle ici école latise, et plusieurs écoles primaires de degrés différents. Je n'approfondis rien : c'est un premier coup dœil que je jette sur les écoles de Hollande, pour en reconnailre, en quelque sorte , la physionomie extérieure. Dans le cours de ce voyage , j'étudierai ea détail chaque genre d'établissement dans ses modèles les phis estimés. Ainsi , pour l'instruction supérieure , je verrai lesdeoi grandes universités d'Utrecht et -de Leyde. Pourriostruction secondaire , je me propose d'examiner surtout l'école latine d'Utrecht , puisque cette école jouit d'une haute réputation. Enfin , pour l'instruction primaire , c'est à Harlem qu'il faut aller voir une école normale hollandaise; à Zwolle ou à Rotterdam, des salles d'asile ; à Amsterdam , les écoles pour la classe indigente , appelées ici comme en Allemagne, écoles des pauvres , et à Utrecht encore l'école primaire supérieure, qu'on appelle en Hollande école française, parce que le trait distinctif de cette école et la marque de sa supériorité est l'enseignement de la langue Irançaise. Entre l'école primaire gratuite, dite école des pauvres (artnef^school)^ei l'école primaire supérieure, dite école française ( fransche school ) , où l'on |)aye souvent très-cher, est l'école intermédiaire (lusscàenschool ) , ainsi nommée parce qu'elle s'est ni absolument gratuite ni fort coûteuse , qu'on y paye très-peu, mais enfin qu'on y paye quelque chose. On m'assure que je rencontrerai dans toutes les villes «n peu considérables ces écoles intermédiaires et presque partout dans le même état. A La Haye , j'ai parcouru rapidement ces différente degrés de rinstruction primaire.

Il y a à La Haye quatre écoles de pauvres. M. >VyDbeek m'a mené dans la plus considérable de ces écoles. Elle était conposée de mille enfants de 5 à iâ ans. Ils ne payent absolument rien : on n'exige d'eux que dVriver bien peignés, bien lavés et avec toute la propreté que permet l'indigence. Ces mille enfante sont réunis dans deux grandes salles, 700 au rez-de-chaussée , et 300 au premier étage , sans distinction de sexe ni de

religioD. C'etI là uoe de ces écoles qat firent une si graiode impression à M. Cuvier à son enlrée en Hollande (i).

Pour me bien prouver qu'on reçoit à cette école, comme dans toutes les antres , des enfants de tous les cultes, M. Wynbeek parcourut avec moi plusieurs bancs en demandant à chaque enfant de dire lui-même à haute voix la religion à laquelle il appartenait : le même banc contenait presque des échantillons de toutes les communions chrétiennes', avec leurs nombreuses variétés, des catholiques, des calvinistes, des lutbérieRS, des remontrante, des anabaptistes, ainsi que des juifs entremêlés au hasard avec des chrétiens. Cette école était déjà pour moi Timage anticipée de la Uollaade et de la tolérance sans borne qui y règne.

Une autre particularité remarquable est le méhinge des deux sexes, non-seulement dans la même salle, mais quelquefois sur les mêmes bancs.

Il j a ii maîtres pour cette école , un directeur ou premier maître, quelques adjoints ou sous-maltres, et plusieurs aides, parmi lesquels des aides apprentis. Ces aides sont à peu près de i 5 à 20 ans ; les sous-maltres sont un peu plus âgés , et le directeur en chef est an homme grave et d*un âge mûr.

Avec ce grand nombre de maîtres , il va sans dire que renseignement n*est pas mutuel, mais simultané. On soit en général la méthode de Pestalozzi.

J'ai assisté à plusieurs exercices des différentes divisions de cette grande école. J'ai surtout été fort salisfait de la manière dont les enfants de la classe la plus avancée ont exécuté devant moi un chant national qui m'a paru d^un caractère simple et noble , et parfaitement approprié aux écoles du peuple.

Cette école de pauvres est fort bien tenue.Toutefots, sept cents enfants renfermés dans une seule salle peuvent former un beau spectacle, mais ne composeni point une école d'un gouvernement très-facile. Quand une des divisions est en exercice , elle trouble toujours an peu la division voisine. J*aimerais mieux une école qui ne contint pas plus de 300 on 400 élèves , avec un maitre pour chaque centaine d'enfants. J'ai appris avec plaisir que les trois autres écoles de pauvres de La Haye sont moins nombreuses que celle-là.

Les enfants de la classe indigente fréquentent ces quatre écoles jusqu'à l'âge de 4â ou i3 ans. Alors ils quittent Fécolepour prendre un métier; mais^ au lieu de les perdre de vue , on les engage à venir jusqu'à Fàge de 16 ans, assister à une leçon du soir, qui entretient et développe leur instruction. J'ai demandé combien d^eofants , sur ceux qui sortent des écoles de pauvres , fréquentent les écoles du soir. On m'a répondu qu'il y

(I) Rapport de M. Cuvier, p. 9^

en a à peu près un tiers. Ce sont là nos écoles d'adultes, raisonnablement oi^anisées.

Outre ces quatre écoles gratuites , entretenues aux frais de la ville , il y a quelques autres écoles publiques et payantes , appelées écoles intermédiaires. J'ai vu aussi une école de ce genre : c'est à peu près le même ensagnement que celui de l'école des pauvres y mais les deux sexes sont séparés ; et il y a des salles différentes pour les différentes classes.

Enfin , j'ai visité une école française, où l'enseigne^ ment est plus élevé et où l'on paye assez cher pour que la bonne bourgeoisie puisse y envoyer ses enfants sans aucune crainte de les voir confondus avec les enfants de la classe indigente. Ici, non-seulement les deui seies sont divisés et les différentes classes placées dans différentes chambres , mais chaque salle et chaque classe contient un petit nombre d'élèves, ce qui permet au maître d'introduire un peu d'enseignement indi* viduel dans l'enseignement simultané. La division supérieure de cette école est réellement très-avancée, et j'ai assisté à une leçon de français et d'orthographe, où des enfants de 12 à 13 ans ont fait preuve devant moi d'une connaissance très-solide de notre langue.

M. Wynbeek, qui est à la fois inspecteur des. écoles primaires et des écoles latines , a voulu me faire aussi les^onneurs de l'école latine de La Haye, qui passe pour excellente. Sur le frontispice est cette inscription : PtUladisHaganœsedes. Voici les résultats de ma visite à cette école , et de mon entretien avec le directeur, M. Gaspard Bax.

i® Cette école latine est composée de six classes ; et chacune de ces classes renferme elle-même plusieurs divisions.

^ Ici , comme en Allemagne , pour passer d'une division dans une autre de chaque classe, et surtout pour passer d'une classe dans une autre, il y a un examen.

3» Le cours total de l'école latine est nécessairement de cinq années , et ordinairement on reste deux ans dans la pnma, laquelle a trois divisions ou ordres , ardines. Les trois ordines de la prima présentent un caractère bien remarquable. Comme les élèves de cette classe se destinent presque tous à l'université , on les prépare peu à peu, non-seulement aux études, mais encore à la vie de l'université. On les accoutume à travailler par eux-mêmes, comme ils doivent le faire un jour. Dans la première division , ils choisissent eux-mêmes, avec l'approbation du directeur, les sujets de leurs compositions , et ils ne soumettent au profes* seur qu'une seule composition par semaine; dans la seconde division, une composition par mois; enfin dans la troisième division , ce sont plutôt des directions générales , des conseils et des conférences , que do véritables cours. Cette méthode a pour effet de déve

DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

lopper (brteaieol chaque iadiyidtt selon «a oature et sa vocation, et de favoriser l*enseigneinent individael, auquel on doit tendre le plus possible ; car le but dernier qu'il faut se proposer est de faire des individus distingués, et on ne peut atteindre ce but que par une culture iodividuelle.Mais lout ceci est à une condition, à savoir, le petit nombre des élèves. Aussi toute Técole latine de La Haye ne se compose-trelle que de soixante élèves. 11 y en a un assez grand nombre dans la sixième, une vingtaine, par exemple. Ils vont en diminuant de classe en classe, et il n'y en a que dix dans la première. Un habile professeur n'ayant pendant un an et quelquefois pendant deux ans que dix élèves peut développer puissamment leur esprit. Les instructions ne sont pas semées au hasard ; elles se rapportent sans cesse aux besoins individuels des élèves. L'instruction est ainsi une éducation , et la classe la plus élevée du gymnase est une transition admirable aux études et à la vie de l'université. Pour moi, je souhaite ardemment que la condition inflexible d'examens rigoureux pour passer d'une classe ^ l'autre, diminue successivement le nombre beaucoup trop grand des élèves dans nos collèges, et n'y maintienne que ceux qui se montrent capables de recruter un jour les professions libérales de la société; et qu'alors, dans les classes supérieures, on puisse exercer une action forte et sérieuse sur l'esprit et sur rame de ces jeunes gens , et y graver , par une instruction mêlée d'éducation, des principes de morale , de goût et de philosophie, qui les suivent dans les diverses facultés spéciales qu'ils fréquenteront au sortir du collège.

4<^ Il y a à la tète de cette école latine un recteur et un corecteur, notre proviseur et notre censeur. Ils sont tous deux professeurs, et le recteur est le professeur de la prima. Gela est partout ainsi dans toutes les écoles latines, et il est nécessaire qu'il en soit ainsi, dès que la prima est constituée comme je l'ai dit. Il est évident que le professeur de la prima, s'il est tel qu'il doit être , est Tàme de tout l'établissement.

ËP Mais, pour que le directeur d'un collège soit en même temps professeur , il faut que le collège soit un externat , et toutes les écoles latines du royaume ne contiennent que des externes. Si le gymnase était un pensionnat, le soin de ce pensionnat absorberait nécessairement toute la vigilance et tout le temps du directeur ; et ici on ne trouverait aucun savant qui voulût se charger d'une telle fonction.

6<* Chacune des classes de l'école latine est gouvernée par un seul et même professeur, qui enseigne à la fois le grec, le latin , etc. ; en un mot, toutes les parties dont se compose le programme de cette classe, excepté 1 )s mathématiques. C'est à peu près le système de nos ceiléges français; et M. l'inspecteur Wynbeek et M. le recteur Bax tiennent pour ce système et le préfèrent

k celui de l'école latine d'Utreeht , oè , dîHm , chaque classe a plusieurs mattres, chargés chacun de tdos tel enseignement spécial , et le suivant de cbne en classe depuis la sixième jusqu'à la première.

7" La constitution financière de l'école latine de La Haye est très-simple. D'abord le bâtiment de Téeole n'est qu'une assez grande maison où il y a s^t à huit chambres dans lesquelles sont distribués nne soiuntained'élèves. 11 y ade plus un logement convenable pour le recteur. Le corecteur n'est pas logé dans l'éiabliisèment. Chaque professeur a un traitement fixe, et de plus la rétribution des élèves. Aussi les dépenses »• nuelles de l'établissement ne sont-elles pas trèi-coosidérables, et elles sont toutes payées par la ville. C'est aussi la ville qui nomme les professenis. L'éeob latine de La Haye est donc entièrement municipale; et toutes les écoles latines de Hollande ont ce même régime. (1 n'y en a qu'un très-petit nombre qui reçoiveai quelques subsides du gouvernement, et l'on m'asMoié qu'il n'y en a pas une seule qui aoit entièrenieBi défrayée par rÉtat.

Encore un trait caractéristique de l'esprit de te Hollande. L'école latine de La Haye n'a aucun règleneot d'études ou de discipline , imprimé ni manuscrit. Elle se conforme au règlement général de toutes lei éeoke latines, mais elle admet un bon nombre de particularités que le recteur y établit peu à peu et sans brait. Les curateurs désignés par hi ville , car il n'y a pas une école kitine qui n'ait son collège de carateors, comme tout collège communal a chez nous son bureau d'administration ; les curateurs , dis-je , prennent coonaissance de ces particularités; et, s'ils les approuvait, ils laissent faire le recteur , qui n'écrit rien, et tout passe ainsi en silence dans les mœurs et sans règlement. L'inspecteur des écoles latines, en faisant sa tournée , s'aperçoit bien que les choses ne voot pas là comme ailleurs ; mais , s'il n'y voit pas d'inconvénient, lui-même laisse tout aller, de sorte que le digne M. Bax n'a pu me communiquer aucun document imprimé ou manuscrit sur l'école latine de La Haye. 11 m'a dit seulement le nom des auteurs grecs etktias dont on se sert dans les différentes classes. Le grec y est très-cultivé , puisque dans la prima on espliqite l'Electre de Sophocle, plusieurs dialogues de Platon assez difficiles , et des parties de la RépuUi^* Ces explications sont la base du peu d'ensei^ement philosophique qui se donne dans cette école.

Je ne m'arrêterai pas davantage à l'école latine de La Haye, pas plus que je ne l'ai fait aux écoles primaires de cette ville. J'ai voulu seulement, dans cette première visite , m'orienter et pour ainsi dire m'acclimater dans les écoles de Hollande. Il s'agit maintenant de commencer l'étude approfondie d'un certain nombre de grands éublissemenls d'instruction publi-

EH HOLUNDE.

q«6 , qui se imiYWl aor dif en point du pays. J*irai d'abord à Hariem , pour y voir une ieole normale prîmaâre boUandaise , et en même temps quelques écoles de village dans la Nord«-Hollande. Mais, en n*eD|$nge9mt dans les provinces septentrionales du foyaome, je regrettais bien vivement mon excellent guide de La Haye, M. Wynbeek , et je redoutais un peu de me trouver seul au fond de la Nord*Hollande avec des maîtres d'école ignorant le français , moi de mon eété ne sacbant pas un mot de leur langue , ne pouvant ni interroger les élèves, ni m*enlretenir avec les maîtres , et réduit k ne voir guère que rextérieur des choses , qui est plus trompeur encore dans TinstruclioD publique que dans tout le reste. La générosité du gouvarnement du roi vint gracieusement dissiper nés craintes : la veille de mon départ , M. Wynbeek, en m'esprimant ses regrets de ne pouvoir m'aceompagner lui-même, m*apprit que M. le ministre de riniérieBr avait fait venir de Gouda Tinspecteur de ce dîsiriet , ancîeB directeur de Técole normale de IJenre, H. Scbreuder, bomme très-instruit, sachant fort bien le français, et profondément versé dans toutes les parties de rittslmction primaire, avec la commission spéciale de m'aecompagner partout, et de me servir de guide , d Itttrodaciettr et d'interprète. Un pareil fait n'a pas besoin de commentaire : je me borne à la publier.

Le buidi matin, 19 septembre, j'étais avec M. Scfareader sur la route de Harlem , ou nous arrifimes le aoir même, après avoir passé une demijournée à Leyde.

HÂRLEH.

KaireCieo avec M. Van den Eode, ancien inspecteur général de rinstruction primaire : De rinstruclion morale et religjeiiae; des iaspeeleurt ; de reoieignement mulocl. M. Priaseo , directeur de l*école uormale de Harlem. Orsanisalion de cette école : Études; discipline. —De rexternat dans les éeolea normales. — Exercices pratiques des élèyes de récole normale dans les diverses écoles de la Tille. — Une école de TîlUgeprèt d'Harlem. Chant national.

(19— iO SEPTEMBRE.)

Harlem était un des pi»nts principaux de mon voyage. C^était là que je devais rencontrer et que je voulais étudier la seule institution qui n'existât pas en HoUande du temps de M. Guvi^ , une école normale primaire.

En 1841 (i) on formait les maîtres d'école comme

(1) Rapport de M. Gavier, pag. 52. c On n^a en besoin ni de classes normales ni de séminalret pour les maîtres

d'école, ni d'aucun des moyens dispendieux et compliqués , et sans exiger aucuns frais particuliers , etc. »

on les forme encore aujourd'hui la plupart du temps : dans tontes les écoles publiques on prend les enfants qui montrent le plus d'intelligence ; on les garde un peu plus longtemps , et on les dresse à leur futur métier par des leçons spéciales qu'on leur donne le soir, et surtout en les employant successivement dans les différentes classes, d'abord en qualité d*aides avec une très-faible indemnité , puis comme adjoints avec un traitement meilleur, jusqu'à ce qu'enfin ils soient mis à la tête d'une école, lorsqu'il se présente une vacance quelque part. Cette manière de former des instituteurs primaires subsiste aujourd'hui , et elle est excellente. On fait ainsi des maîtres d'école à fort bon marché, et de plus on ne fait que des maîtres d'école : on ne leur apprend que ce qui est nécessaire à leur profession. Nourris dans l'école, ils en contractent toutes les habitudes, ils s'y attachent et ils y passent volontiers toute leur vie ; tandis que des maîtres façonnés à plus grands frais , avec une culture plus recherchée, courent le risque d'être beaucoup moins propres au pénible métier qui les attend, ne s'y résignent que comme à un pis aller, et le quittent le plus tét possible. Voilà le bon côié de cette méthode , mais elle a aussi de grands inconvénienu. Elle est très-favorable à l'esprit de routine. Tous les défauts qui sont une fois dans une école s'y enracinent , l'écolier adoptant d'abord aveuglément et reproduisant ensuite avec une fidélité intéressée la manière du maître duquel il attend tout; et de longues générations d'instituteurs peuvent se succéder sans que l'instruction primaire fasse un seul pas. Il importe sans doute de ne point élever les jeunes maîtres pour une autre profession que la leur ; mais il ne faut pas non plus les tenir comme à la glèbe de l'école : il faut cultiver leur esprit et leur àme, en faire des hommes éclairés, capables à leur tour d'éclairer les autres , ayant même des manières , sinon élégantes, au moins convenables, donnant ainsi à l'éublissement qu'ils dirigent plus de relief, plus d'autorité à leur enseignement , et entretenant de meilleurs rapports avec les magistrats et avec les familles. Delà l'idée des écoles normales primaires. Cette idée a partout prévalu (m Allemagne ; mais elle n'avait pas encore pénétré en Hollande, quand M.Cu« vier fit son inspection et son rapport. Aussi , sans repousser absolument les écoles normales primaires, mon illustre collègue au conseil royal de l'instruction publique les redoutait un peu , et il leur préférait l'ancienne et judicieuse pratique dont il avait vu de si bons résuluuen 1811. Pour moi, partisan déclaré des Seminarien fur SchMehrer de l'Allemagne, j'attachais la plus grande importance aux écoles nor-

imaginés en d'autres pays. C'est dans les écoles primaires elles-mêmes que se forment lés maîtres d'écoles primaire»

DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

maies primaires , et j'y plaçais tout Favenir de Tédiication du peuple. Aujourd'hui l'autorité de la Hol* lande manquerait à M. Guvier; car la Hollande, en perfecûonnant son système d'instruction primaire, en est elle-jnéme arrivée aux écoles normales pour la meilleure formation des maîtres d'école. Le gouvernement s'est bien gardé de renoncer à l'ancienne méthode , qui est très-bonne; mais , en la maintenant, il a établi en 1816 deux écoles normales primaires, l'une à Harlem pour la partie septentrionale du royaume, l'aulre à Lierre, près d'Anvers, pour la Belgique. Il s'en était déjà formé une autre à Groningue, sous les auspices de la Société du bien public (i) ; et de l'aveu de tout le monde, ces institutions nouvelles ont fait un bien inOni. Tous les inspecteurs que j'ai rencontrés dans mon voyage m'ont assuré qu'elles avaient, pour ainsi dire , métamorphosé l'état d'instituteur , et donné aux jeunes maîtres un sentiment de la dignité de leur profession , et par là un ton et des manières qui avaient singulièrement profité aux écoles. Ainsi les faits , même en Hollande , sont de mon côté , et le problème est pour moi résolu. Il l'est, mais à deux conditions sans lesquelles je conviens que l'école normale est plus dangereuse qu'utile : l^' tout en donnant aux jeunes maîtres une culture plus élevée que celle qu'ils auraient pu rencontrer dans aucune école primaire , l'école normale doit garder uu carac* tère d'austérité qui prépare les jeunes gens à leurs laborieuses fonctions; ^ l'école normale doit être essentiellement pratique et mettre continuellement des exercices à côté de l'enseignement théorique.

Je mettais donc un grand prix à voir une école normale primaire en Hollande et à juger par moimême de l'art avec lequel on y aurait conservé tous les avantages de l'ancienne méthode en y ajoutant ceux de la nouvelle. Or, des deux écoles normales primaires de Hollande , celle de Groningne est placée à l'extrémité du royaume par delà la Zuiderzée ; elle n'est pas entièrement établie aux frais de l'État , quoique l'État intervienne dans ses dépenses , tandis que celle de Harlem , au centre même de la Hollande , est tout à fait une école normale primaire du gouvernement. Fondée en 1816, elle a eu tout le temps de s'affermir , de se développer et de montrer tout ce qu'elle peut être. La réputation de son directeur est trèsgrande dans tout le pays. M. Prinsen , que M. Guvier avait déjà distingué comme un excellent instituteur à Harlem et comme auteur d'estimables ouvrages de pédagogie (i) , passe pour le modèle des maîtres d'école. Enfin cette école normale primaire a été formée

(i) Voyez sur celle Société, qui a été si utile à riiiblruction primaire, le rapport de M. Guvier, p. 12. (2) Rapport de M. Guvier, p. 40.

(3)i&td., pag. 16et20.

par les soins et sous les yeux de M. Van den Eiide, inspecteur général de Tinstraction primaire, Thomme qui , avec le célèbre orientaliste M. Van der Palm (s), est considéré en Hollande comme un des pèm de l'éducation du peuple. Je me souvenais eneore de la haute estime qne M. Guvier m'avait témoignée poar M. Van den Eode , et je désirais vivement m'entreienir avec un homme aussi expérimenté sur les matières qui nous sont chères à l'un et à l'autre. Il ne faal pas oublier non plus que le guide qui Dn'avait été donné par le gouvernement hollandais , M. Sclireader, inspecteur du district de Gouda , avait été lui-même, avant 1830, directeur de l'école normale de Lierre. Je ne manquais donc d'aucun moyen de bien connaître et d'apprécier l'école normale primaire de Uarieoi.

M. Van den Ende vit encore, mais l'àge et an grand malheur domestique qui lui est récemment arrivé, l'ont fort abattu. Il a, depuis 1855 , donné sa démission de ses fonctions, et il se préparait même à qoiuer Harlem et à se retirer à la campagne pour y finir sa vie. Je n'ai pu le voir et l'entretenir qu^uneseitlefois; mais notre conversation a été longue et pleine d'abandon. Il m'a paru touché de mon voyage en UoUaude et m'a dit avec une émotion visible : c Monsieur, je vous reçois dans la même chambre où, il y vingtcinq ans, j'ai reçu M. Guvier. i II a appris de moi, avec une grande satisfaction , que II. Guvier laisse un frère qui , lui-même, aime beaucoup et entend parfaitement l'instruction du peuple. Il connaissait mes travaux sur les écoles de Prusse , ainsi que les efforts que nous faisons en France depuis i830. Si j'avais en besoin d'encouragements pour persévérer, en dépit de tous les obstacles, dans la carrière où je suis entré, je les aurais trouvés dans les paroles du vénérable vieillard. Il m'a rappelé, par sa haute taille, Tair de son visage , le son de sa voix et ses manières affectueuses , un autre vieillard , que j'ai aussi beaucoup aimé , M. Jacobi (4).

De peur de trop fatiguer M. Van den Ende, je n» voulu consulter sou expérience que sur un U'ès-peiit nombre de questions , parmi lesquelles je mets sa premier rang celle de l'enseignement religieux dans les écoles primaires. M. Van den Ende m'a dit : < Oui, les écoles primaires doivent être en général chrétiennes, mais ni protestantes ni catholiques. Elles ne doivent appartenir à aucun culte en particulier ei n'enseigner aucun dogme positif. — Il ne faut pas tendre à la division des écoles , et avoir des écoles spéciales catholiques et des écoles spéciales protestantes. Une école du peuple est pour le peuple tout entier.

(4) Voyez, sur ce vertueux et ingénieux philosophe, le Manuel de Vhisloire de la philosophie, de TenMminù, trad. franc., t. U, p»g. 530.

EN HOLLANDE

— Oui , vous aies raison , Técole doîlétre chrélienne , il le faut absolument. La tolérance n'est niiUemenl de riodiffêrence. Il faul développer Tesprit moral et resprit religieux des enfants par un bon choix d'histoires bibliques ; surtout il faut que cet enseignement soit naélé à tous les autres enseignements; qu'il se retrouve dans la lecture, dans récriture , dans l'histoire , etc. — Je n'approuverais point que le maître d^école At aucun enseignement religieux dogmatique : un pareil enseignement appartient aux minisires des dllfimiits cultes,. en dehors de l'école. J'admets qu'en eertainseas le maître d'école fasse réciter le catéchisme, et encore cela n'est pas sans ioconvénienfs. — Vous êtes en Hollande où l'esprit chrétien est trèsrépandu, et où en même temps une grande tolérance existe depuis des siècles entre les diverses commanions. >

Ainsi , sur ce premier point , le principe de M. Van den Ende est de maintenir fortement l'esprit du christîanisiiie dans les écoles, et pourtant de n'y laisser pénétrer aacmi enseignement religieux dogmatique. Pour loat dire, il m'a paru même redouter l'intervention oScielie du curé ou du pasteur dans l'inspection de lecole, iolervention il laquelle on attache tant de prix en Allemagne, et sur laquelle j'ai moi-même tant ÎBsislé (t).

Noos avons ensuite parlé de l'inspection des écoles etdn «ode d'inspection, c Oh I pour cela, m a-t-il dit, des hommes spéciaux , des hommes spéciaux ! » Il a vivonent regretté que notre loi de i835 n'eût pas institué des inspecteurs spéciaux , nommés par le gouvernement , comme en Hollande et en Allemagne , et comme je l'avais demandé dans mon rapport sur l'instruction prinuire en Prusse (s) ; et je lui fis un grand plaisir en lui apprenant que depuis nous avions eom* blé cette lacune et que nous possédions maintenant un inspecteur primaire par département. Il a été charmé de celte nouvelle, et il m'a dit < Prenez garde au choix de vos inspecteurs : ce sont des hommes qu'il faut chercher une lanterne à la main. > H semblait heureux de Téloge profondément senti que je lui faisais de la belle institution des commissions provinciales d'inalruetion primaire, commissions qui s'assemblent trois fois Tannée au chef- lieu de la province, et sont composées , non d'amateura et de philanthropes bénévoles , mais de la réunion 'de tous les inspecteurs de districts de la province. Ces inspecteurs sont des fonctionnaires qui tiennent toute l'instruction primaire entre leurs mains ; car ils sont chargés de surveiller les écoles, et, par conséquent, ils sont à même dy discerner les enfants qui montrent quelque capacité et

(1) Rapport sur rinstruclion publique en Allemagne, et mon rapport à la chambre des pairs sur la loi de 1833.

peuvent devenir aides ou être envoyés dans les écoles normales primaires ; ils retrouvent ces jeunes gens à l'examen de capacité dont ils sont eux-mêmes exclusivement chargés ; ils les retrouvent encore dans le concours nécessaire pour obtenir toile place spéciale , concours que préside toujoura un inspecteur ; ils les suivent dans les conférences des maîtres d'école que préside également un inspecteur ; enfin ils ne les perdent point de vue pendant tout le cours de leur carrière.

c Mais , me dit^il , et votre enseignement mutuel , qu'en faites- vous? Espérez-vous qu'avec un pareil enseignement Tinstruciion primaire puisse former des hommes? car c'est là sa véritable fin. Les diverses connaissances enseignées dans les écoles ne sont que des moyens dont toute la valeur est dans leur rapport à cette fin. Si on veut l'atteindre , il faut renoncer à l'enseignement mutuel, qui peut bien donner une certaine instruction, mais jamais l'éducation; et encore une fois, monsieur, Téducation est la fin de l'instruction. »

On peut juger avec quelle satisfaction je recueillais ces paroles de la bouche d'un juge aussi compétent que M. Van den Ende. c Rien n'est plus évident, lui disais-je; et pour moi, philosophe et moraliste, je regarde renseignement simultané, à défaut de l'enseignement individuel , qui est impossible , comme la seule méthode qui convienne à l'éducation d'une créature morale ; mais , je dois l'avouer , l'enseignement mutuel jouit encore, en France, d'une popularité déplorable. — D'où vient cela, me dit- il, dans une nation aussi spirituelle que la vôtre ? — D'une circonstance fatale , dont les suites durent encore. Sous la restauration , le gouvernement tendait à remettre l'instruction primaire entre les mains du clergé. L'opposition se jeta dans l'extrémité contraire. Quelques hommes bien intentionnés, mais superficiels et tout à fait étrangers à l'instruction publique, ayant été par hasard en Angleterre dans des villes de fabrique à demi barbares , où , à défaut de mieux , on est encore trop heureux d'avoir des écoles lancastériennes , prirent pour un chef-d'œuvre ce qui était l'enfance de l'art , et se laissèrent éblouir par le spectacle de classes innombrables gouvernées par un seul maître, à l'aide de petits moniteurs pris parmi les élèves. Ce gouvernement d'enfants par des enfants ressemblait à une sorte de «e//-jrot7fmm^ et paraissait un utile apprentissage de Tesprit démocratique. De plus, l'instruction chrétienne était impossible avec cette méthode , car il n'y a pas de moniteur, eût-il même douze ans , qui puisse enseigner la religion et la morale : on se trouvait donc conduit à réduire à peu près à rien l'instruciion religieuse , à moins qu'on ne donne ce nom

(2) Rapport sur rinstraclion publique en ÀUeroa> gne.

DE LINSTRUCTION PUBLIQUE

à là récitation matérielle du catéGhisme, comme on peut le faire en Portugal et en Espagne « et cela semblait an triomphe sur le clergé. D'autres personnes voyaient dans ce mode d^enseignement une grande économie. Et puis , l'œil était charmé de cet ordre matériel et du mécanisme des exercices. Les enfanu s'y mouvaient au geste d'un autre enfant , comme dans nne fabrique les diverses parties d'un métier par l'impulsion d^une simple manivelle. Ce fut cet enseignement tout matériel qu'on opposa aux écoles ecclésiastiques de la restauration. Ainsi une extrémité précipite dans une autre ; la théocratie et de despotisme poussent k Tesprit de licence. Malheureusement l'enseignement mutuel a survécu aux luttes qui précédèrent i830. Cependant l'enseignement simultané fait peu à peu des progrès, et les hommes honnêtes et désintéressés finissent par ouvrir les yeux. En Allemagne , je n'ai pas trouvé un seul pédagogue qui fût partisan de ce mode d'enseignement, et il ne s'est encore offert h moi aucune école mutuelle ni à La Haye ni à la Leyde. — Mais, me dit-il, sachez, monsieur, que vous n'en trouverez pas une seule dans toute la Hollande. » Et se tournant vers M. l'inspecteur Schreuder : • N'est-il pas vrai , lui dit-il , qu'il n'y a pas en Hollande une seule école mutuelle? > L'inspecteur Schreuder l'affirma. — < Et ce n*estpas, reprit M. Van den Ende, que nous ignorions renseignement mutuel. Nous l'avons étudié, et c'est parce que nous l'avons étudié que nous le rejetons. La Société du bien fuhlic , que vous devez bien connaître par le rapport de M. Cuvier , a mis au concours la question des avantages et des inconvénients de renseignement mutuel et de l'enseignement simultané. L'ouvrage qui a remporté le prix , examine dans le plus petit détail la méthode mutuelle et la convainc d'insuffisance sur tous les points où il s'agitd'education, d'autorité magistrale et de véritables leçons à inculquera l'enfance. » L'auteur de cet ouvrage est M. l'inspecteur Visser (i).

(i) Un des meilleurs inspecteurs primaires de la Frise, que M. Cuvier avait déjà remarqué (Rapport, p. 23). Il est mort en 1826. Son ouvrage mériterait d*ètre traduit. En voici le titre et les principales divisions : Essai sur les ohjets d'enseignement nécessaires dans les écoles de pao vres, et sur les meilleures méthodes d'enseignement, avec une comparaison entre ces méthodes et celle de Bell-Lancaster.

PREMIÈRE PARTIE.— Des objets d'enseignement absolument nécessaires dans les écoles de pauvres.

II* PARTIE. — Avantages et désavantages d'un enseignement élevé dans les écoles élémenlaires.

III* PARTIE.— Des meilleures méthodes d'enseignement dans les écoles de pauvres.

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