COUSIN
■ TOME m.
C'est la faute de l'isolement de ces facultés. S'il y avait en France , comme partout en Europe , un ceruin nombre de grands centres scientifiques , composés des quatre facultés réunies, avec de nombreux étudîanU, les villes , les déparlements et l'Étal s'empresseraient de concourir à l'ornement et à l'agrandissement de pareils établissements. Les particuliers même , comme en Allemagne cl en Hollande, pourraient être tentés de les enrichir par des legs ou donations : il se trouverail des professeurs qui transmettraient leur bibliothèque ou des collections plus ou moins précieuses à l'université auprès de laquelle ils auraient passé leur vie.. Pour qu'un établissement s'accroisse et se déve* loppe , il faut qu'il ail d'abord quelque grandeur par lui-même. Qui peut s'intéressera une misérable faculté, où l'on comple à peine quatre ou cinq professeurs , cent cinquante ou deux cents élèves? C'était la situation des universités hollandaises de Franeker et de Harderwycli avant 1811. Il faudrait oser faire chez nous ce qui a été fait en Hollande : supprimer plusieurs facultés qui languissent inutiles , les grouper et les réunir, comme je l'ai proposé tant de fois (s), sur un .certain nombre de points qui deviendraient peu à peu des foyers de lumières et de civilisation pour les provinces. Depuis 1808 , je ne crois pas qu'il y ait eu un seul legs fait à aucune faculté en France. La plupart n'ont pas de bibliothèque , et les étudiants sont réduits aux bibliothèques des villes , qui , n'appartenant pas à l'université , ne se procurent pas les livres qui pourraient être utiles aux études académiques. Mais je demande quelle ville ne consentirait volontiers à affecter sa bibliothèque à l'université qu'on établirait dans son sein ? Celle bibliothèque , toul en servant aux habitanls de la ville, étant une fois affectée à l'université, s'enricbirail successivement de livres à son usage et deviendrait d'un immense secours pour les études ; bien entendu qu'il faudrait y introduire l'usage allemand et hollandais non-seulement d'y recevoir chaque jour les étudiants , mais de leur prêter des livres sous la garantie de la signature d'un de leurs professeurs. Sans de grandes bibliothèques, il n'y a pas d'enseignement supérieur, et la division des facultés s'oppose invinciblement à la formation de grandes bibliolhèques. J'en dis autant des collections scientifiques. Par exemple , le gouvernement , malgré ma vive résistance , a établi une faculté des sciences dans la ville de Lyon. Il fallait là quelque grande école industrielle , si l'école de la Martinière n'était pas suffisante. Il fallait peut^lre un second collège, royal ou communal, ou, ce qui eût été encore mieux , trois ou quatre écoles primaires supérieures bien organisées. Au lieu de cela , Lyon a
(5) Rapport, etc.
DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
TaTanlage de poMéder une faeolté des sciences , qui fatt des cours de luxe à des amateurs bénévoles, ei qui ne sert et ne peut servir à rien , puisqu'elle n'a pas d'étudiants obligés. Et pourtant quelles sommes ne faudrait-il pas pour établir raisonnablement une pareille faculté avec les collections de tout genre dont elle a besoin l Mettez à Lyon une faculté de médecine à cdté de cette faculté des sciences : tout change. Les étudiants en médecine composent un auditoire à la faculté des sciences. L'enseignement peut avoir une règle parce qu'il a un but. Les deux facultés , nécessaires Tune à Tauire, se soutiennent réciproquement : elles peuvent mettre en commun leurs ressources , et voilà le commencement d'un établissement durable. La faculté de droit de Poitiers compte d'honorables souvenirs et plus d'un professeur recommandable ; mais elle a bien peu d'élèves , et , faute d'une faculté des lettres , les élèves sont là , ensevelis pendant trois ou quatre années dans l'étude exclusive de la jurisprudence , sans aucun cours ni de philosophie , ni d'histoire, ni de littérature. Quel triste fondement pour la jurisprudence ! quelle grande étude de droit romain on de droit national peut se faire dans une pareille facultél et comme si le droit , par sa nature, ne tenait pas de tous côtés à la philologie, à la critique historique et à la philosophie ! Ce que je dis des facultés isolées de Poitiers et de l^yon , je pourrais le dire de beaucoup d'autres qui , par la même cause , sont dans le même état. Toutes ces facultés ne laissent pas d'être matériellement utiles à un certain nombre de villes , entre lesquelles le gouvernement sème i>eaucoup d'argent sans en recueillir presque aucun fruit. Ces villes tiennent extrêmement à leurs petites facultés comme à leurs petites cours royales. De i830 à 52 , il n'y avait presque pas de ville qui ne nous demandât une faculté ou de droit ou des lettres. Orléans, Bourges et bien d'autres villes ont été sur le point d'obtenir ce qu'elles demandaient. Puisse un ministère , sérieusement dévoué à la cause de j'instruction publique, entreprendre de substituer peu à peu de grands centres scientifiques fortement constitués et richement dotés, à de pauvres facultés isolées , sans bibliothèques , sans collections, sans ressources et presque sans étudiants. Le jour où on songera à ^établir de pareils rentres , on fera bien de prendre en considération le titre v de l'ordonnance hollandaise de 4815.
TrntB VI. — Des Moyens éTeneùuragemenis et de secours pour les études académiques.
Un des grands ressorts de notre instruction secondaire réside dans les prix annuels des collèges. Peutêtre même avons-nous un peu trop tendu ce ressort. En revanche , nous avons livré à elle-même l'instruc-
tion supérieure , et nous avons assez bien présomé des étudiants de nos facultés pour ne leur proposer aucune autre récompense que la perspective d'une admission honorable aux examens du baccalauréat, de la licence et du doctorat. A Paris , tandis que l'on a institué une solennelle distribution de prix, avec l'appareil le plus pompeux, en faveur des écoliers de nos collèges depuis la rhétorique jusqu'à la sixième ; tandis que chaque année M. le ministre de l'instruction publique, assisté du conseil royal , et accompagné du corps entier de l'université, va de sa propre main mettre des couronnes sur la tête d'enfants d'une douzaine d'années , on laisse absolument sans récompenses les étudiants inscrits aux différentes facultés , qui réussissent dans leurs études, excepté à la faculté de médecine dont en général l'organisa tion est un modèle. Pourquoi chaque faculté ne mettrail-elle pas chaque année au concours des sujets de dissertation que les étudiants inscrits pourraient traiter? Le grade inférieur de la faculté suffirait poar être admis à ce concours. Chacun de ces prix porterait tour à tour sur quelqu'une des inatières principales de l'enseignement. Ce ne serait pas une grande dépense , car le prix pourrait être fort modeste ; par exemple , une médaille de 100 fr. ou de i 00 écus aa plus. Chaque année , à l'ouverture des cours , la faculté proclamerait les résultats du concours , distribuerait la médaille en public et donnerait de nouveaux sujets de prix. Cet usage règne depuis longtemps en Allemagne et en Hollande. Souvent des prix ainsi obtenus pendant le cours des études universitaires ont décidé plus d'une vocation, suscité de jeunes talents, et même enrichi la science, et particulièrement l'histoire de la philosophie , de dissertations qui ne sont pas sans mérite. Je possède un assez grand nombre de dissertations de ce genre sorties des universités d'Allemagne et de Hollande. L'ordonnance de 4815 consacre cet usage et fonde pour chaque université autant de prix ou médailles qu'il y a de facultés. Elle entoure ces concours des précautions qui peuvent prévenir toute espèce de fraude. Elle admet indistinctement à tous les concours les étudiants des trois universités, et elle décide que chaque dissertation couronnée sera imprimée dans les annales de l'université. Tel est le premier encouragement accordé par l'État aux études académiques. Le second moyen, plus efficace encore, est celui des bourses.
En France, je le répète , tout a été fait pour l'instructton secondaire et presque rien pour l'instroclion supérieure. 11 y a des prix pour les collèges ; il n'y en a pas pour les facultés ; il y a des bourses pour les collèges ; il n'y en a pas pour les facultés. C'est une inconséquence que rien n'explique. Indépendamment des considérations politiques que j'écarte ici, il y a deux règles en matière de bourse : la première est la pau-
vreié ; la seconde , la capacité. Je ne sais pas de ceux qui yeiilent pousser à la haute instruction les classes iarérieares, et j'ai dit ailleurs et mille fois combien je désirais que les bonnes écoles moyennes diminuassent le nombre des enfants pauvres que la vanit^ mal entendue de leurs parents envoie au collège. Mais le ulent a des droits sacrés, surtout le talent pauvre; et il faut lui tendre la main partout où on le rencontre. N'est-ce pas du sein du peuple que sortent la plupart du temps S008 l'inspiration d'une nature heureuse etsous l'aiguil ion du besoin, les hommes qui, en tout genre, reculent les bornes de l'esprithumain et enrichissent les sciences de découvertes inattendues 1 C'est une imprudence , c'est presque un crime de refouler sur eux-mêmes ces poissants instincts , et je ne sais au nom de quel intérêt social OD viendrait dire au talent pauvre : La société te condamne à périr , parce qu'elle te craint ^ toi sans lequel il n'y a pour elle ni progrès ni grandeur. Je déplore donc l'abus des bourses que les villes prodiguent aa hasard ; mais j'en approuve le principe , et c'est surtout à l'instruction supérieure qu'on peut l'appliquer , sans courir le moindre risque de se tromper ; car l'instniction secondaire est là pour attester si réellement an jeune homme pauvre mérite ou non d'être introduit de la main même de l'État dans les carrières libéraleset savantes. On ne devrait pas donner une seule bourse de collège avant la quatrième ou la troisième, parce que jusque-là il n'y a pas encore de vocation décidée, liais quand, à la fin de ses études, un jeune homme a eu de grands succès, en rhétorique, en philosophie , en mathématiques, toutes ses preuves sont faites et bien faites ; il n'y a point à hésiter : il faut lui donner toutes les facilités de poursuivre ses études. Et pourtant, chose étrange I il n'y a pas débourses pour les facultés. Longtemps même il n'y a eu qu'une seule exemption des frais d'inscription et d'examen. Elle était accordée à celui des élèves des collèges de Paris , qui , dans le concours général de ces collèges , avait obtenu le prix dlionneur de rhétorique. Encore cette exemption étaitelle bien peu de chose ; car , ce qui coûte le plus , ce ne sont pas les frais d'inscription et d'examen ; ce sont les frais de séjour et d^sntretien pendant tout le temps que durent les études universitaires. Il eût donc été digne de la munificence impériale d*accorder au prix d'honneur de rhétorique une bourse de faculté de i ,000 francs ou i ,200 francs par année. Le privilège jusqu'ici attaché au seul prix d'honneur de rhétorique a été étendu depuis au prix d'honneur de philosophie et à celui de mathématiques pour les lauréats du concours général de Paris. On devrait aller plus loin et créer un certain nombre de bourses et demi-bourses , royales et départementales , pour l'instruction supérieure, qui seraient accordées à ceux qui auraient obtenu de grands succès dans Tinslruction secondaire.
EN HOLLANDE. 515
En Prusse , il y a un assex grand nombre de botirses de ce genre, et, en Hollande, l'ordonnance de 1815 fonde une allocation annuelle de 17,000 florins à répartir entre les trois universités , de manière qu'il y ait 50 bourses pour l'université de lieyde, SO pour celle d'Utrecht et autant pour celle de Groningue. Chacune de ces Imurses est de 300 florins à Leyde, et de 300 à Utrecht et à Groningue.
Enfin le dernier moyen d'encouragement pour les études académiques employé par le gouvernement hollandais, est l'institution des Annales que publient les universités et dans lesquelles elles impriment , avec leurs actes essentiels elles programmes de leur enseignement, les pièces couronnées dans les concours dont nous avons parlé tout à Theure et les meilleures dissertations présentées pour le doctorat. D'après Tordonnance de 1 81 5, chaque université devrait cliaque année publier à part ses annales. On m'écrit qu'une ordonnance do mois d'octobre dernier a décidé qu'il y aurait un seul corps d'annales pour les trois universités. J'ai déjà dit (i) et je répète que ces annales composent , avec le recueil des Mémoires de l'institut d'Amsterdam, l'histoire scientifique et littéraire de la Hollande.
Il me reste à dire un mot de l'administration des universités. C'est le sujet du titre vu et dernier. «
Titre vu. — De V Administration.
Les universités de Hollande se gouvernent ellesmêmes pour les affaires ordinaires, et elles sont gouvernées dans les points essentiels par ce qu'on appelle le collège des curateurs. Ces curateurs sont des personnages distingués par leur rang dans la société et par leur attachement à la cause des lettres et des sciences. Ils sont nommés directement par le roi ; leurs fonctions sont gratuites , sauf de faibles droiu de présence. Ces fonctions sont particulièrement de procurer l'exécution de l'ordonnance de 1 81 5 et de tous les arrêtés ultérieurs du gouvernement relatifs aux universités; de tenir la main à ce qu'il n'y ail pas une branche d'enseignement du programme légal qui ne soit remplie ; de veiller à la conservation des bàliraents , cabinets , et collections académiques ; de statuer sur toutes les questions que l'assemblée des professeurs porte à sa connaissance en ce qui regarde le maiériiel ; et enfin , de gérer les fonds, revenus et propriétés de l'université , de discuter et de fixer son budget annuel.
Le collège des curateurs est aussi chargé de la collation des bourses.
Ils peuvent proposer d'ériger une nouvelle chaire , de supprimer ou de scinder une chaire devenue vacante*
(i)Ulrecht, page 263.
DE L INSTRUCTION PUBLIQUE EN HOLLANDE
Ib ont le droit de proposer au ministre deux candidats à toute chaire qui devient vacante.
Ils communiquent directement avec le ministre, et ne relèvent que de lui.
Ils sont tenus de s'assembler deux fois Tannée.
A tout collège de curateurs est attaché un secrétaire et un intendant qui ont un traitement fixe.
Sous le collège des curateurs , le corps de Funiversite se gouverne lui-même par rassemblée de tous les professeurs ordinaires présidée par le recteur. Cette assemblée s*appelle sénat académique ; il est particulièrement chargé de maintenir la discipline entre les étudiants. U fait à cet égard les règlements que Tintèrèt de la discipline exige , sans avoir besoin d'en référer au ministre ; seulement le collège des curateurs a le droit d'en connaître. Le recteur a le titre de reelor magnifieus. Cette dignité est annuelle , et elle passe d'une faculté à une autre. Le recteur est nommé par le roi sur une liste de quatre candidats présentés par le sénat académique. Chaque année, il prononce, en remettant ses fonctions à son successeur , un discours solennel en latin dans lequel il rend compte de tout ce qui s*est passé sous son rectorat. Le discours est imprimé dans les annales académiques. Certains avantages matériels sont attachés à la charge de recteur.
Le sénat académique est convoqué et présidé par le recteur , et il a auprès de lui un secrétaire qui jouit aussi de certains avantages ; ce fonctionnaire est, comme le recteur, un professeur, et il est choisi sur une liste de quatre candidats, présentés par rassemblée académique. Mais ce n'est pas le roi qui nomme le secrétaire , c'est le collège des curateurs. Ce même collège a le droit de nommer des assesseurs , toujours pris dans le sénat académique , pour
assister au besoin le recteur dans ses fonctions.
Outre cette assemblée générale des professeurs de l'université , chaque faculté a ses assemblées particulières. Celles-ci ont lieu aussi souvent que la faculté le juge h propos. Le doyen de la faculté est un professeur choisi pour une année parla faculté elle-même: le plus jeune des professeurs fait l'office de secrétaire. Le doyen et le secrétaire n'ont pas de traitement. Ce sont deux titres purement honorifiques.
Pour beaucoup d'autres détails, je renvoie au texte même de l'ordonnance de 181.5.
L' analyse étendue que j'ai donnée de cette ordonnance aura son excuse dans l'importance de la matière , surtout au moment où le gouvernement de juillet , après avoir constitué l'instruction primaire, peut enfin songer à perfectionner l'instruction supérieure partout languissante, excepté à Paris, sur le fondement de l'excellente instruction secondaire que le gouvernement impérial nous a léguée. Osons le dire : l'instruction supérieure est d'un intérêt peut-être encore plus grand, ou du moins plus pressant que celle du peuple. Car une instruction supérieure bien réglée développe des talents capables de remplir toutes les grandes fonctions de l'État et de faire marcher le gouvernement et la société , en attendant que le peuple se forme et grandisse. Ce qui a fait jusqu'ici la force du pays , c'est Pinstruction secondaire. Couronnons-la par une instruction supérieure fortement organisée sur le modèle de nos anciennes universités nationales , quand il y avait en France autre chose encore qu'une capitale , à Fimage des grandes et célèbres universités de la Hollande et de l'Allemagne , et nous aurons un système général d'instruction publique auquel nous pourrons confier sans crainte l'avenir de la patrie.