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DEUXIÈME PARTIE

RECHERCHES EXPÉRIMENTALES DES DIVERS RAPPORTS QUI EXISTENT ENTRE LES FAITS PHYSIOLOGIQUES ET LES FAITS DE l'aME OU DU SENS INTIME.

Doctrines de philosophie qui elahUssenl une dislinclion entre la sensibilité et la pensée ; fondement psychologique de cette distinction pris dans V expérience intime.

Après avoir élevé comme un mur de séparation entre les deux attributs exclusifs des substances de l'âme et du corps , Descartes , pressé par les objections graves , élevées contre son hypothèse des animaux machines (hypothèse invraisemblable, mais con- > séquente au principe absolu de sa division ) , répond très-justement : t J'attribue aus animaux tout ce qui nest pas la pensée, > A ce titre il pouvait en effet , sans scrupule , reconnaître une sensibilité comme une motilité spontanée vraiment animale ; car ce n'est pas là qu'est la pensée, la conscience du moi.

Si les animaux ne pensent pas , c'est qu'en effet ce ne sont pas des personnes , c'est-à-dire des agents libres , et , par suite , qu'ils sont incapables de savoir ce qu'ils font , ou de se connaître eux-mêmes.

Toujours mus on entraînés par quelque affection ou passion instinctive , les animaux sont toujours ce que nous sommes nous-mêmes dans une partie de notre existence , dans les rêves , le somnambulisme , les accès des passions violentes, dans certaines maladies nerveuses qui altèrent ou pervertissent la percepiibiliic et la motilité volontaire dans leurs principes ; enfin , dans tout état de Torganisation qui absorbe le sentiment du moi et va jusqu'à réduire l'homme à une espèce d'aliénation passagère ou durable, totale ou partielle.

Dans de tels états, ce qui peut être attribué à l'homme comme à Tanimal n'est certainement pas la pensée, la liberté, le moi.

Ainsi , la sensibilité prise dans toute son étendue avec Tensemble des facultés qui sont sous sa dêpen-

(i) c Tu trembles, carcasse, i se disait le grand Turenne à la première bataille où il assistait, i si tu savais où je « dois te conduire en ce jour, tu tremblerais bien davan-

t tage. • Quel est ce je dont parleTurenne? est-ce le corps, la sensation ou la contradiction animale?

ET DU MORAL DE UHOMHE

daoce (et que Condillac a pu très-bien appeler tensalions transformées), la Ipcomolion spontanée, Timagin^ilion , les reproductions ou associations fortuites d'images et de signes ; enfin, tout ce qui se fait nécessairement ou passiventent en nous , est vraiment hors da domaine de Tàme pensante.

Dans la langue commune aux métaphysiciens et aux pb)siol(^istes , le terme général sensation exprime tout mode simple de plaisir ou de douleur , soit que b conscience ou le moi prenne actuellement une part expresse à Tafiection , ou au résultat immédiat d'une impression reçue , soit qu'il n'y ait rien de pareil , et que Tanimal seulement pâtisse plaisir ou douleur. De ià un équivoque de mots , dont Condillac et son école ont tant et si étrangement abusé ; de là aussi bien des iilttsions systématisées qui accusent la langue et un défaut essentiel d'analyse.

Otez la conscience on le moi d'une sensation ou représeniaiion , que reste-t-il ? Rien ou un pur ahslrail, diront presque tous nos métaphysiciens, physiologistes et autres.

Je prétends, moi , que ce qui reste est encore un fait, un mode positif de l'existence animale, qui constitue la vie même tout entière d'une multitude d'êtres auiquels nous attribuons avec raison une sensibilité et tout ce qui en dépend , sans être nullement fondés de leur accorder une àme, une pensée, un moi comme le nôtre.

La philosophie de Leibnitz me semble offrir l'expression vraie de ce mode d'existence , séparé de tout ce qui n'est pas lui.

Leibniti dislingue en effet, avec une précision toute particolière , les attributs de deux natures distinctes : Tune animale, qui vit, sent et ne pense point ; l'autre intdligenle ou pensante , qui appartient spécialement à Thomme et l'élève au rang de membre de U ciié de Diiu. Ainsi se trouve rétabli l'intermédiaire omis ou dissimulé par les cartésiens , entre les pures machines de la naiwre et les animaux , comme entre ceux-ci et les êtres pensants. Dès lors la physiologie vient se plaeer enUre ki dynamique des corps et celle des espntt: et on conçoit que la pensée ne ressort pas plus des sensations animales que des mouvements de la matière , et ne peut s'expliquer par les unes ni par les autres. Pour apprécier les motifs de ces grandes distinctions, citons d'abord les propres paroles du maibre :

( Outre ce degré intime de |)erception, qui subsiste * dans le sommeil comme dans la stupeur, et ce de- ( gré moyen, appelé sensation, qui appartient aux ( animaux comme à l'homme , il est un degré supé- « rieur que nous distinguons sons le titre exprès de < pensée ou à'aperception. La pensée est la percep- ( tion simple, jointe à h conscience du moi , ou à la

< réflexion dont les animaux sont privés... L'esprit ( (mens) est Vdme raisonnable; la vie appartient à c Vdme sensitive. L'homme n'a pas seulement une

< vie , une 4me sensitive , comme les bétcs ; il a de c plus la conscience de lui-même , la mémoire de ses c étau passés : de là Videntilé personnelle , conservée c après la mort ; ce qui fait l'immortalité morale de c l'homme , jointe à l'immortalité physique ou à la c conservation de Vanimaly qui ne fait que s'envelop- « per et se développer.

c II n'y a point de vide dans les perfections ou les

< formes du monde morgl, pas plus que dans celles c du monde physique; d où il suit que ceux qui nient c les Âmes des animaux , et qui admettent une ma-

< lière complètement brute , s'écartent des règles de c la vraie philosophie, et méconnaissent les lois mêmes c de la nature...

< Nous éprouvons en nous-mêmes un certain état c où nous n'avons aucune perception distincte, et ne c nous apercevons de rien , comme dans la défailc lance , le sommeil profond , etc. Dans ces états , c l'âme ne diffère point d'une simple monade ; mais , c comme ce n'est pas là l'état habituel et durable de « l'homme, il faut bien qu'il y ait en lui quelque autre c chose. La multitude des perceptions où l'esprit ne

< distingue rien , fait la stupeur et le vertige, et peut c ressembler à. la mort. En sortant de cette stupeur , c comme en s'éveillant, l'homme qui recommence à

< avoir la conscience de ses perceptions, s'assure bien c qu'elles ont été précédées ou amenées par d'autres c qui étaient en lui sans qu'il s'en aperçût ; car une

< perception ne peut naître naturellement que d'une

< autre perception , comme un mouvement naît d'un c autre mouvement. Ainsi se distingue par le fait de c conscience, ou l'observation de nous-mêmes, la f perception qui est l'état intérieur de la monade, c représentant ces choses externes , et Vapercepiion c qui est la conscience ou h connaissance réflexive de c cet état intérieur , laquelle n'est point donnée à c toutes les âmes , ni toujours à la même àme , etc. >

Cette analyse vraie , quoique fondée en partie sur un point de vue systématique, lève complètement l'équivoque du terme sensation, aussi généralement employé dans la doctrine de Condillac , que le mot peiuée l'était dans celle de Descartes, pour exprimer indistinctement tous les modes passifs comme actifs de Vdme : ceux qui affectent comme ceux qui repré-sentent; ceux qui sont dans la iensibilité pure , sans être dans la conscience , comme ceux qui s'éclairent de cette lumière intérieure, et sont inséparables du moi , si même ils ne le constituent.

Tâchons de préciser encore davantage ces distinctions essentielles, et voyons comment elles se justifient par la double observation.

L*hoinine qui réunit en lui deux natures ou deux modes d'existence différente obéit aussi à deux sortes de lois.

Comme être organisé , vivant et sentant , il obéit à des lois nécessaires qu'il ne connaît pas , et ne peut changer pas plus que les corps célestes ne peuvent changer Tordre immuable de leurs révolutions périodiques et les formes régulières de leurs orbites , ou pas plus que les molécules de la malière ne peuvent se donner d'autres affinités électives.

L'être purement sensitif ignore sa vie ou son existence comme les fonctions et les diverses impressions affectives dont elle se compose :

VI vit et est vite nesclus Ipae suc.

Comme être actif et libre, ou cause , force virtuelle, capable de commencer le mouvement du corps sans être entraînée ou contrainte par aucune autre force de la nature , l'homme a la conscience ou l'aperceptioD interne de lui-même, de son individualité; il s'aperçoit ou se sent exister moi , personne libre et intelligente; à ce titre seul , il aperçoit ou sent ce qui se passe en lui et dans le corps qu'il s'approprie , et il se représente ce qui est hors de lui , dans les corps étrangers au sien.

C'est dans ce sens aussi qu'on peut dire qu'il jouit de la vie de relation , terme si sagement employé par les physiologistes , pour exprimer les sensations purement animales , étrangères k la personne ou au moi , qui est le premier terme de toute relation.

L'homme étant ainsi considéré hors de l'animalité , non-seulement vit et sent comme l'animal , il a de plus Taperception interne de sa vie fondamentale , et des sensations qui la modifient ; non-seulement il a des rapports physiques avec les êtres environnants , mais il perçoit ou connaît ces rapports , et peut tantôt s'y conformer et s'y soustraire jusqu'à un certain point , tantôt les amplifier, les étendre , les. varier en vertu d'une force agissante , qui s'affranchit elle-même des liens du destin.

Que fatl fcedera rompit.

Tout ce que cette force moi opère par une libre activité , déployée sur les parties de l'organisation qui lui sont soumises , est exclusivement perçu par la conscience, et s'y redouble ou s'y réfléchit (i ). Tout ce qui est étranger à la force du vouloir ou du moi , tout ce qui la contraint , l'entraîne ou l'absorbe ; enfin , tout ce qui se fait sans elle dans le corps vivant par une fonction quelconque de la vitalité des organes , n'entre pas dans le domaine de l'aperception , ne se redoubU

(i) Bacon emploie fort heureusement ce mot conduplicaiio imprestionis , pour exprimer la perception comme nous Tentendons.

RAPPORTS DU PHYSIQUE

pas dans la conscience du moi , ma» reste plus ou moins obscur dan^ les limites de la sensibilité physique ou de la sensation animale. Or, la sensation de l'animal n'est pas plus la perception' de l'individu homme qu'elle n'est le simple mouvement végétatif de la plante ou le pro<1uit d'une impulsion. Ainsi se trouvent posées les bornes des deux sciences physiologique et psychologique. Tout ce qui sort de la libre activité, tombe sous les lois nécessaires de la nature morte ou vivante , et appartient à la physique. Les facultés , les fonctions de la vie animale , prise dans toute son étendue, sont du propre ressort de la physiologie qui laisse à part et au-dessus d'elle la science des facultés de l'être libre , intelligent , moral.

Mais comment se faire quelque idée précise des modes d'une existence purement sensitivOf qui ne seraient ni directement aperçus par un moi , ni représentés hors de lui comme les phénomènes d^une nature tout extérieure? Les considérations et les exemples suivants pourront servir à résoudre , du moins en partie, ce problème aussi important que difficile.

Dans mon premier ou^nrage sur Vhabitude , j^essayai de montrer comment le composé appelé sensation , réputé simple par les métaphysiciens depuis Locke , peut se résoudre , par une analyse vraie , en denx parties : l'une purement affective , ou qui affecte la combinaison vivante , l'animal; l'autre intuitive, et qui représente sans affecter. Le départ de ces deux éléments combinés de la sensation s'opère en quelque sorte de lui-même , la partie affective allant toujours en s'affaiblissant par suite de la répétition des mêmes impressions, pendant que la partie intuitive ou représentative acquiert progressivement par l'habitude plus de netteté et de distinction.

Mais ce n'est là encore que de la physiologie. Vaffection et Vinluition forment, comme la matière, l'objet même de la sensation ; celle-ci n'a rien d'actif ou d'intellectuel qu'autant qu'il y a un sujet moi qui se joint ou s'applique à l'objet représenté et s'en distingue. Or , ce sujet se fonde uniquement sur une relation première (sentie ou intérieurement aperçue) de cause à effet : cause moi , si le mode est actif ou un produit de la libre activité, tel qu'un mouvement volontaire , par exemple ; et cause non-moi conçue ou imaginée an dehors , si le mode est passif et perçu (soit au dehors, soit dans l'organisation sensible) comme effet de quelque force étrangère à la volonté.

Otez toute aperception de cause subjective ou objective, et il n'y a plus de perception, ou, comme dit Locke, plnsd'idéede»«n#altaii, quoiqu'il y ait encore sensation animale.

Étant ainsi posé le caractère essentiel et fondamental de toute perception ou idée de sensation considérée comme fait de l'Ame humaine, soit primitif et

ET DU MORAL DE L'HOMME

nnple» wifaiit liOcke et Gondillac (qui, plas comé* qoeaU, deTâieat en conclare Vinnéité de Tidée de caoee) , eoii tecondaire el composé (selon noos, qui dérÎTVMis ridée de caose eitérienre do sentiment de la force conaiitutite dn moi, lequel s'unit ani eipressiens sensibles sans s'y confondre, ni surtout sans en dépendre); nous ayons par là un moyen indirect, mais sûr, de déterminer par l'analyse les conditions, les caractères et les signes de tous les modes simples de la sensibilité physique où le moi n'est pas, et par suite d'one TÎe purement animale. Nous disons donc qu'un être qoi serait privé de la. faculté de vouloir et d'agir on de commencer une série de mouvements ou d'actes internes ou externes, avec un effort voulu, et senti ou intérieurement aperçu, n'ayant aucun sentiment d'une force propre h lui, ne saurait jamais concevoir l'existence d'une force étrangère quelconque comme productive des impressions sensibles reçues et des mouvements opérés. La distinction première de sujet et d'objet, de moi ou de non-moi, qui se ramène par l'analofsie à celle de cause et d'effet, ne saurait donc avoir lieo.

Dans ce cas, Tàme identifiée, suivant l'expression de Gondillac, avec chacune de ses modifications soccessîves, ne serait jamais par elle-même rien de plus que la sensaUon ; ce qui revient à dire que le moi, la personne identique n'existerait en aucun sens (i).

Par conséquent, point de perceptions on de repréttnUUwm telles que les nôtres ; mais seulement une soîte dlmpressions affectives, modes impersonneli d'one existence tout animale dont on chercherait vai-

(i) Dans cette hypothèse , il est bien évident qu'il n'y aorait pas de signe on de langage posMhIe , par suite point d'itfee, pas même dHdée de sensation , si du moins comme on peut le dire dans un certain sens , il n'est point de véritable idée sans signe voUnUaire.

On a demandé pourquoi les animaux, conformés comme nous pour la parole, restent toujours muets. Il est difficile, je crois, de répondre à cette question dans l'hypothèse qui rattache à la simple sensation toutes les facultés de rame hamaine. Dans notre point de vue, cette question se résoot par elle-même : les animaux ne parlent pas, parce qu'ils ne pensent pas ou parce qu'ils ne sont pas des personnes , et que l'activité libre , indépendante de la sensation , ne lenr appartient pas; qu'ainsi , n'ayant ni le sentiment ni l'idée de sujet distinct de l'attribut ou de la cause distincte de l'effet , ils ne sauraient former le premier de tons les jugements, qui est la base de tous les autres, en attachant un sens au mot je, ou au verbe esL Le passage de la vie animale à la vie intellectuelle ou active , se manifeste dans l'homme enfant au moment même où il transforme les vagissements ou les premiers cris de la douleur en signes d'appel, dont il se sert volontairement, pour qu'on vienne à lui, qu'on le change de place, etc. Cette transformation est fort remarquable ; c^est le premier pas iVhomme, c'est la première cl véritable institution du langage. La nature donne à l'être naissant les signes instinctifs propres à manifester ses besoins. Ces signes ne sont

COUSIN. — TOMK 111.

nement à concevoir le sujet d'inhérence ou le subsirû" tum, sous le titre d'dme sensible ; dme qui n'est pas le moi el ne saurait le devenir, tant qu*on ne lui attribue rien de plus que des sensations ou modifications passives.

Ce qu'on sait physiologiquement , c'est que le système nerveux, dans la solidarité de ses parties , est le moyen ou l'instrument nécessaire de ces affections de plaisir ou de douleur, reçues immédiatement par les extrémités des nerfs, et transmises de là au cerveau ou à un centre partiel.

Nous sommes fondés à admettre, à titre d'hypothèse justifiée par le fait même du sens intime, que l'àme (en tant que moi ) n'agit point immédiatement sur les nerfs scnsilifs, mais bien directement, quoique d'une manière inconnue, sur tous les organes de la locomotion volontaire , qui servent aussi 4 toutes les perceptions proprement dites. C'est cette partie seulement de Torganisatton humaine , qui peut être dite servir l'intelligence, alors que l'àme^ déployant sa force motrice sur les organes qui lui sont soumis, sort de l'état virtuel pour se manifester à elle-même comme force agissante et libre.

L'organisation nerveuse, purement vitale et sensîlive, n'obéit point à l'àme humaine, mais à la natnre et aux forces qui l'excitent ; elle absorbe la volonté , , aveugle l'intelligence, et commande à l'àme plutôt qu'elle ne lui obéit, et ne lui sert point.

Une àme humaine qui serait attachée à une organisation toute nerveuse et purement sensible, demeurerait peut-être à jamais renfermée daus l'absolu de son

rien pour l'ètrc sensitif qui les ignore ; et ils ne sont de vrais signes que pour la nourrice qui les entend et les interprèle. Pour que ces premiers signes donnés deviennent quelque chose pour l'individu qui s'en sert, il faut qu'il les Institue lui-même une seconde fois par son activité propre, ou qu'il y attache un sens. Ceux qui pensent que rhomme n'eût pu jamais inventer le langage, si Dieu même ne le lui eût donné ou révélé, ne me semblent pas bien entendre la question de l'institution dn langage; ils confondent sans cesse le fond avec les formes. Supposé que Dieu eût donné à l'homme une langue toute faite on un système parfait de signes articulés ou écrits propres à exprimer toutes ses idées; il s'agissait toujours pour l'homme d'atiribuer à chaque signe sa valeur ou son sens propre, c'esl-h-dire d'instituer véritablement ce signe avec nne intention et dans un but conçu par l'être intelligent , de même que l'enfant institue les premiers signes qnand il transforme les cris qui lui sont donnés par la nature en véritables signes de réclame.

La difficulté du problème psychologique, qui consiste à déterminer les facultés qui ont dû concourir à l'institution du premier langage , subsiste donc la même , soit que les signes qui sont la forme et comme le matériel de ce langage aient été donnés ou révélés par la suprême intelligence, soit qu'ils aient été inventés par l'homme on suggérés par les idées ou les sentiments dont ils sont l'expression.

RAPPORTS DU PHYSIQUE

être, saiM aucun moyen naturel de se manifester à ellemènie ou de se connaître intérieurement à titre de force pensante, quoique la vie animale fût en plein eiercice.

C'est à cet état que des êtres de notre espèce peuvent se trouver réduits par suite de ces anomalies ou perturbations de sensibilité qui font prédominer telle partie du système nerveui en y concentrant presque la vie entière.

Exemples des modes de sensihilUé pure.

On trouve dans un livre assez peu connu (intitulé Histoire naturelle de Vâme, par M. Rey Régis, médecin) une; observation remarquable que j'ai citée ailleurs pour donner une idée de ce que pouvaient être les impressions affectives et passives d'une sensibilité purement animale, séparées de l'activité ou de la motilîté volontaire , qui , en les unissant au moi , leur donne seule le caractère de perception, ou élève la sensation animale à la hauteur d'une idée humaine.

Un homme, tombé en paralysie avait perdu tonte faculté de mouvoir dans hi moitié des parties du corps, quoique la sensibilité des parties ainsi paralysées restât la même.

M. Rey Régis, médecin, appelé pourvoir le malade, voulut s'assurer par diverses expériences si la sensibilité n'était pas aussi altérée plus ou moins dans ces parties paralysées pour le mouvement.

H comprima fortement la main et les doigts du malade (sous la couverture), de manière à lui faire pousser un cri , sans qu'il sentit d'où lui venait la douleur ni quel en était le siège.

Le médecin répéta et varia ces expérience ; toutes lui conûrmèrent que quelle que fût la partie blessée , le paralytique n'en éprouvait jamais qu'une impression générale de douleur ou de malaise qu'il ne loealisail pas , ou ne rapportait à aucune partie déterminée du corps , k moins qu'il ne vit l'instrument ou la main qui opérait sur lui , auquel cas il jugeait l'opération faite en tel lieu de son propre corps , comme il en aurait jugé pour un corps étranger , sans sentir la douleur au lieu même , quoiqu'il en fût péniblement affecté.

Le paralytique recouvra peu à peu l'usage de ses membres , et à mesure que la motilité revint dans ces parties , il apprit de nouveau à y localiser les impresjsions.

Je m'abstiendrai de développer ici toutes les conséquences psychologiques que j'ai déduites ailleurs de cet exemple remarquable et curieux. I

Je veux seulement en induire dans cette occasion que , mettant à part la motilité volontaire ou la faculté vraiment hyperorganique qu'a l'âme de commencer et continuer le mouvement dans cette partie du corps , prédisposée d'ailleurs à recevoir l'action de la force motrice, en même temps que celle des objets ou des causes étrangères, abstraction faite, dis-je, de cette force soi mouvante et des conditions propres qui Toctualiseni dans le corps vivant , tontes les impressions reçues des organes nerveux quelconques , transmises à un centre commun , suivant les lois régulières auxquelles la physiologie rattache les sensations animales, seraient de l'ordre de ces sensations générales et vagues qui affectent toute la combinaison vivante , l'animal , sans se rapporter à aucun siège ni objet déterminé , à aucune cause interne ni externe.

Telles sont , dans l'hypothèse deCondillac , ces sensations que la siatue devient ^ et qui diffèrent de nature et de genre de celles dont le moi se distingue dès qu'il les juge , et les localise hors de lui.

Nous pouvons retrouver en nous-mêmes , jusqu'à un certain point , les modes de cette existence sen»tive k laquelle nous sonunes réduits toutes les fois que notre libre activité étant suspendue de quelque manière que ce soit, la conscience du moi s'évanouit ou s'absorbe avec elle dans des sensations ou passions animales.

Mais, avant de chercher à montrer par des exemples comment nous pouvons concevoir et observer même en nous cette espèce de modes qu'on pourrait appeler impersonnels, j'ai besoin de noter une espèce de sensations qui, sans avoir aucun caractère des affections générales de plaisir ou de peine , dont nous parlions , ne rentrent pas moins dans le cercle de la vie animale ou sensilive, ayant leurs lois hors de la pensée ou du moi, qui peut n'y prendre aucune part.

§nL

Des intuitions externes qui rentrent dans la dasse des sensations animales.

On a dit souvent , et d'une manière bien vague, que toutes les sensations pouvaient se réduire à celles du toucher , sens général répandu dans toutes les parties où viennent aboutir les extrémités nerveuses qui sont censées rayonner du cerveau comme de leur centre unique.

Cette manière de voir prouve bien qu'on n'a guère jamais considéré les sensations que par leur cêté passif ou dans la forme extérieure seulement , abstraction faite du fond intérieur qui se rapporte au moi. Ce qui le constitue ce mot , ce n'est point en- effet ce qu'on

ET DU MORAL DE L*H01ilfE.

nomme généralement la sensation ; il ne se transforme point pour deienir telle sensation particalière ; mais il reste le même quand tontes les sensations passent on varient nécessairement.

Nous accordons que toutes ces sensations adventices peuvent se réduire aux diverses espèces de toucher , en tant que chacun de leurs organes est borné à la pure réceptivité des impressions faites par les corps solides on fluides immédiatement appliqués sur ces organes : aussi les extrémités nerveuses y sont-elles recouvertes d^une membrane plus ou moins épaisse qui modère les impressions et la sensibilité ou la susceptibilité nerveuse , et contribuent à donner à chaque sensation spécifique son caractère propre. Mais on ne saurait dire que toutes les fonctions des sens de la perception, tels que la vue ou Touîe , par exemple , se réduisent à celles du toucher particulier de la lumière et du fluide sonore. II y a là, il est vrai , un toucher de ces fluides sur les membranes qui tapissent le fond de Toeil , de Toreille , du nez , la conjonctive , la choroïde , la pituiuire ; mais ce toucher ne produit que des impressions affectives générales, comme sont celles que les rayons lumineux ou sonores produisent sur Torgane , en venant le choquer, Tirriter ou le chatouiller de manière k produire ces affections immédiates , qui n'ont réellement aucun rapport avec la perception des figures colorées ou des sons harmonieux. Ce n'est point en effet rimpression immédiate , résultante du choc des rayons lumineux ou sonores comme des corpuscules odorants ou sapides, qui constitue ici les perceptions objectives correspondantes. L'être qui perçoit ou se représente tel objet comme visible et tangible , peut ne rien sentir en lui-même ou dans son organisation ; et réciproquement celui qui sent ou qui est ainsi afleclé de plaifir ou de donleur, peut ne rien percevoir ni se représenter an dehon. Ainsi les impressions immédiates , faites sur la peau par des corps en masse , ou sur les organes de Todorat et du goût , par les molécules des corps odorants ou sapîdes, sont les propres d)jets de la sensibilité. Cette distinction essentielle et si bien constatée par le sens intime aurait dû frapper, ce semble, les physiologistes et les métaphysiciens , qui confondent perpétuellement la sensation et la perception ou ridée.

Pour ne parier ici que des fonctions perceptives de la vue, j'observerai à ce sujet qu'il y a certainement lieu de distinguer trois éléments de nature différente; savoir : i^ l'impression immédiate ( et toujoura plus on moins affective ) , faite sur l'organe extérieur par les rayons lumineux ; 2* l'image que j'appelle aussi l'intuition représentée dans l'espace ; 3® enfin, l'acte même de la perception qui n'appartient qu'au moi , qui se distingue de l'intuition comme de la cause on objet représenté.

Que ce dernier élément supersensible soit séparé des deux autres , et qu'il y ait des affections comme des intuitions visuelles sans moi, c'est ce qui me semble résulter de l'observation d'une foule de phénomènes de la nature animale, simple dans la vitalité (i), combinée avec une nature intelligente , active et libre.

Le sens de la vue prédominant dans l'organisation humaine se trouve plus rapproché du centre cérébral, et a pour caractère éminemment distinctif une sorte de propriété vibratoire qui lui est commune avec ce centre organique , considéré comme le véritable siège de l'imagination , ou de la faculté reproductive de ces images dont le sens de la vue fournit le fonds et les premiers matériaux.

En vertu de cette propriété vibratoire , les impressions reçues par l'organe externe y pereistent avec plus on moins de force. Spontanément reproduites , elles s'associent , se succèdent , se combinent de toutes les manières , sans que la volonté y prenne la moindre part , et souvent aussi sans que la conscience ou le moi y participe autrement que comme témoin.

Entièrement soumise aux lois de l'organisme ou de l'instinct animal, dont elle est une branche, cette faculté spontanée d'intuition , qu'on est fondé à considérer comme innée dans les animaux et préexistante aux impressions du dehors, surtout dans les gallinacés, explique jusqu'à un certain point comment^ à la naissance ou à la sortie* de l'œuf, le poussin fait déjà, sans se tromper, le ehoix des objets appropriés à son besoin de conservation on de nutrition , et va juste becqueter le grain à dislance, etc.

Comme cette faculté d'intuiùon spontanée suit toojoun toutes les dispositions ou tous les changements successifs, naturels ou accidentels de l'organisme, on voit comment peuvent s'y rattacher ces diven phénomènes sensitifs , tels que les rêves , les apparitions nocturnes , les spectres effrayants ou bizarres , prodoits d'un cerveau irrité par des causes quelconques Cliniques on* étrangères, directes ou sympathiques.

Sans avoir besoin d'insister ici plus longuement sur cette espèce particulière de phénomènes dont l'observation intéresse également le physiologiste et le métaphysicien, nous ferons seulement remarquer la sympathie étroite qui unit les fonctions de la vue aux dispositions ou aux fonctions de la sensibilité générale affective. Quand oà dit que l'œil est le miroir de l'àme, il faut l'entendre surtout de l'àme sensitivc, dont toutes les émotions se manifestent et se communiquent par cet organe, premier lien sympathique de tous les êtres animés. Ce n'est pas ainsi ou par des signes aussi sensibles que se communiquent ou s'observent les

(i) Animal simplex in viulilate, homo duplex in humanitate. (Boerhave de Morbiê nervorum-)

RAPPORTS DU PHYSIQUE

actes propres de rintêUîgeoce el de la yolonté bamaine.

C'est ce qui fait que les observateurs de rhomme physique qui ont de Thabitude et du tact , démêlent tant de choses dans le regard d'un individu actuellement en proie à telles affections nerveuses ou autres altérations maladives , ou même à des passions qui , étant morales dans leurs principes , deviennent physiques ou organiques dans leurs résultats.

Combien de preuves de cette sympathie étroite entre les fonctions propres des organes internes de la vie animale ou sensitive , et les produits spontanés de la faculté d'intuition interne frapperaient Tbomme, observateur de lui-même, s'il était plus assidûment attentif, moins disirait ou moins assourdi par tous les bruits du dehors I

Citons quelques observations de cette espèce.

ObtervtUoot Intérleoret des modes •ffectifii et InlulUfs de U vie animale.

Toutes les fois que la libre activité du moi n'a pris aucune part de conscience à une modification sensible, intuitive ou affective, ces modes spontanés et inaperçus se trouvent perdus à jamais pour la personne ; et lors même qu'ils viendraient à se reproduire dans leur sens interne, ils ne sauraient motiver aucun acte exprès de réminiscence.

Cependant pour un observateur dont la vue est constamment tournée de ce côté, il est telles intuitions ou images de cette espèce, qui, ramenées quelquefois par les mêmes causes, les mêmes dispositions affectives qui les ont produites, se rattachent confusément à un mode d'existence antérieur ou s'accompagnent de celte sorte de réminiscence imparfaite liée aux mensonges fugitifs d'un songe.

C'est par ce moyen , tout difficile qu'il soit , qu'on peut constater une sorte de périodicité, propre à certaines affections, à certaines tendances, 'goûts, dispositions , qui renaissent les mêmes à certains intervalles marqués.

Chaque saison de l'année peut ramener ainsi spontanément une espèce de dispositions particulières affectives et d'images correspondantes , sans que l'intelligence et la volonté y prennent la moindre part. ^

11 en est qui se lient constamment au retour du printemps, d'autres à celui de l'été, de l'automne, souvent sans que l'individu s'aperçoive ou se reride compte de cette sorte de renaissance périodique.

Les sympathies de l'àme sensitive ou de ses organes propres, peuvent ainsi avoir une étendue d'influence et des lois générales que l'intelligence n'a aucun moyen de connaître ou de déterminer.

Et c'est sous ce rapport qu'il convient de soumettre

à un examen impartial et pltis approfondi, ces phénomènes encore si obscurs du magnétisme ou do somnambulisme à l'égard desquels il me semblerait sago de se garder d'un scepticisme absolu comme d^nne crédulité aveugle et superstitieuse.

Sans sortir de l'observation intérieure, combien de pressentiments liés à certaines affections sympathiques obscures , ne pourraitron pas découvrir en soi-même, si l'on pouvait tenir un registre des produits de ces impressions fugitives, auxquelles on cède avant de les avoir aperçues , de ces faiblesses dont on ne se croit à l'abri que faute de les avoir observées et prises pour ainsi dire sur le fait ?

L'observation de l'espèce de phénomènes dont il s'agit ici , induirait à croire que , si l'âme pensante n'a qu'un siège unique dans le cerveau, un point central d'où irradie sa lumière avec sa force motrice (supposé, toutefois, que l'idée objective de lieu ait quelque rapport avec la notion toute subjective ou réilexive de force pensante), il n'en serait pas de même de l'âme sensitive, qui semble se transporter, pour ainsi dire, dans chacun de ces centres partiels, lesquels prennent tour à tour un surcroît d'énergie ou d'activité qui entraîne et s'assujettit toutes les fonctions de l'être sensitif, de l'agent moral, transformé alors en être physique.

Caractères el signes des déierminations affectives de la sensibilité animale.

c II n'est pas une seule des parties de notre corps, » dit Montaigne , spectateur si assidu et si judîdeux de ces scènes intérieures, c qui souvent ne s'exerce contre c la volonté; elles ont chacune leurs passions proc près , qui les éveillent ou les endorment sans notre ( congé. »

Nous pouvons reconnaître le caractère des affections simples, ou les résultats les plus immédiau d'une fonction purement sensitive, dans ces passions locales, pour ainsi dire partielles, dont parle si énergiquement l'auteur des Essais , dans ces appétits brusques d'un organe particulier, tel que l'estomac, le sixième sens, devenu centre dominateur, etc., dont l'influence croissant quelquefois par degrés , finit par absorber tout sentiment du moi et entraîner, à son insu , tous les mouvements comme automatiques. C'est là qu'on peut reconnaître les sensations vraiment animales.

Du concours même le plus régulier de ces impressions immédiates , produites dans des organes qui s'affectent réciproquement par consensus ou par sympathie, ressort le mode fondamental d'une existence sensitive, qui ne peut être dite ou conçue simple qu'à

ET DU yORAL

rinslw d*iiii6 résultante deforcesiiuiUiples et YariaUes k chaque instani. Ce sentùnent fondamental n'est point la conacience, car il ne se sait pas, ne s'éclaire pas lai-mème ; et pendant qu'il change ou meurt incessamment pour ne pins renaître, il y a un moi qui reste et qui le sait.

Les modes fugitifs de cette existence, tantôt beureitse» tantôt funeste, se succèdent, se poussent comme des ondes mobiles dans le torrent de la vie. C'est par le seol effet de ces dispositions affectives sur lesquelles toQl retour nous est interdit, que nous devenons alternativement tristes on enjoués , agités ou calmes , froids ou ardents , timides oii courageux , craintifs ou pleins d'espérance. Cbaque âge, chaque saison , quelquefois chaque heure du jour, voient contraster ces modes de notre existence sensiiive ; ils ressortenl pour rt^ïservateur qui les saisit à certiiins signes sympathiques ; mais placés , par leur nature et leur intimité même, hors du champ de la perception, ils échappent au sujet pensant par l'effort même qu'il fait pour les fixer.

Aussi la partie de nous-mêmes sur laquelle nous sommes le plus aveugles, est-elle l'ensemble de ces impressions inunédiaies de tempérament, dont ce que nous nommons caractère n'est quels physionomie; cette physionomie n'a point de miroir qui la réfléchisse à ses propres yeux.

Associant leurs produits inaperças à l'exercice des sens extérieurs, de la pensée même, ces impressions immédiates communiquent aux choses et aux êtres une teinte qui semble leur être propre. C'est la réfraction morale qui nous montre Ut nature, tantôt sous un aspect riant et gracieux, tantôt couverte d'un voile funèbre qui nous fait trouver dans les mêmes objets, tantôt des motifs d'espérance et d'amour, Untôt des sujets de haïr ou de craindre. Ainsi se trouve cachée dans l'intimité même de notre être la source de presque tout le charme ou le dégoût alUché aux divers insUnts de ]sL vie ; on la porte en soi-même , cette source de biens et de maux, et on la cherche au dehors dans rinfluence mystérieuse de la fortune, du destin. Le ftuum n'est-il pas en effet dans les modes variables et sponunés d'une sensibilité qui échappe à la prévoyance comme à toute l'activité de l'esprit ? non , il n'est point au pouvoir de la volonté de créer aucune de ces affections aimables qui rendent si doux le sentiment immédiat de l'existence, ni de changer ces dispositions funestes qui la rendent pénible et quelquefois insupportable.

Si la médecine physique ou morale pouvait parvenir à fixer ces impressions heureuses ou l'état organique qui y correspond , comme à guérir ces impressions funestes, vériubles maladies sensitives de l'âme, les hommes qui posséderaient cet art précieux se-

DB L'HÛMIIE.

raient les premiers bieniaitears de Tespèce humaine , les véritables dispensateurs du souverain bien , de la sagesse, de la vertu même , si l'on pouvait appeler vertueux celui qui serait toujours bon sans effort , puisqu'il serait toujours calme et heureux.

C'est cette vérité sentie que J.-J. Rousseau avait puisée dans l'observation de lui-même , et à laquelle il revient souvent avec une si grande force de persuasion. C'est bien aussi une vérité de sentiment pour tous les hommes qui , doués de celte sorte de tact intérieur, nécessaire pour saisir ces affections immédiates et connaître leur influence, ont en même temps assez de force pour se mettre en quelque sorte hors d'elles. Il y a encore pour eux, dans cet état, un certain charme consolateur à les étudier , à suivre leur marche jusque dans les afllictions et les chagrins; tantôt à se mettre à la place d'un témoin. compatissant à ses propres maux , tantôt à envisager de sang-froid l'ennemi intérieur, et à se placer à une hauteur où ses coups ne puissent atteindre.

Sous la loi de l'instinct, dans les appétits simples, les penchants et les besoins primitifs de l'organisme , l'être devenant toutes ses affections ou identiflé avec elle , pâtit donc immédiatement le bonheur ou le malheur d'être; si Tintelligence développée assiste comme témoin à ces scènes intérieures, elle est trop souvent impuissante pour en distraire ou en arrêter le cours.

Des élati de sommeU et de délire.

Dans le sommeil ou l'inaction complète des sens externes et même du sens interne de l'intuition , les oi^anes intérieurs prennent souvent ce surcroît d'activité qui fait prédominer leurs impressions immédiates et les transforme dans de véritables sensations animales. L'être sensitif peut alors être déterminé â divers actes ou mouvements très-coordonnés qui se proportionnent nécessairement à la nature des affections qu'il éprouve , et sont pour l'observateur étranger des signes de ces dernières, pendant que le moi ou la personne absente ignore complètement ce qu'éprouve Tâme sensitive.

C'est cette absence de tout sentiment personnel et aussi la suspension momentanée des conditions particulières auxquelles elle se lie, qui fait ce véritable sommeil de l'être pensant , car il n'y a de sommeil complet pour l'être sensitif que dans la mort absolue. Le principe qui entretient l'affectibilité dans les organes, veille sans cesse {activé exeubioê asii)<i il parcourt ensemble ou successivement , et dans un ordre déterminé par la nature ou les habitudes , toutes les

RAPPORTS DU PHYSIQUE

parties de «en domaine qui s^éTeillent ainsi on 8*en* dorment toar à tour. Mais Tanimal peut être assoupi pendant que plusieurs organes sont éveillés; Tanimal peut s'éveiller aussi pendant que la pensée et le moi sommeillent encore. 11 ne serait pas impossible d*observer ces gradations, ni peut-^tre, en les rapportant à leurs causes organiques, d'expliquer ainsi une partie des effets si surprenants du somnambulisme.

Les phénomènes du sommeil , étudiés dans la manière successive dont ils s'enchaînent , Fengourdissement où tombent divers sens les uns après les autres, depuis rinstant où la volonté cessant d'agir, Taperception ou la conscience cesse avec elle, jusqu'à celui où tous les organes extérieurs sont complètement endormis ; et dans un ordre inverse , depuis le réveil commencé dans chaque sens en particulier jusqu'à ce que le moi redevienne présenta lui-même par la plénitude des fonctions qui le constituent ; la nature des songes qui surviennent dans un sommeil plus ou moins profond; les véritables produits de Tintelligence, qui perçant quelquefois dans ce vague obscur des images, leur imprime le caractère d'une réminiscence imparfaite : tous ces phénomènes, dis-je, joints *à l'observation de ce qui se passe d'une manière analogue dans divers états nerveux , léthargiques , cataleptiques, ou extatiques, lorsque leur invasion est aussi graduelle ou successive , me paraissent très-propres à faire ressortir le caractère simple de ces affections ou intuitions morales qu'il fallait caractériser dans leurs signes physiques pour qu'on ne les confondit plus avec les produits du moral.

Quelle que soit la cause qui suspende la fonction perceptive dans ses conditions ou son mobile propre , les impressions peuvent être reçues, l'animal peut être affecté et se mouvoir en conséquence ; maïs le moi n'y est pas , la conscience est enveloppée, et tant qu'un pareil état dure , il est impossible d'y signaler aucun de ces caractères qui constituent pour nous l'être intelligent, doué d'aperception , de volonté « de pensée

L'idiotisme, par exemple, correspond à l'état où le moi sommeille , pendant que les organes sensitifs proprement dits sont seuls éveillés, et prennent même ainsi quelquefois, par la concentration de leur vie propre, un degré supérieur d'énergie. L'état de démence correspond encore à celui où le cerveau produit spontanément des images tantôt liées , plus souvent décousues, pendant que la pensée sommeille ou jette de temps en temps quelques éclairs passagers.

l^'idiot vit et sent ; sa vie se compose d'impressions nombreuses qu'il reçoit du dedans et du dehors , et des mouvements qui se proportionnent à la nature de ces impressions : il parcourt , en un mot , le cercle entier de l'existence sensitive ; mais au delà de ce

cercle il n'y a plus rien ; c*est de cet être dégénéré qu'on peut dire qu'il devient tontes ses modifications.

Dans le maniaque avec délire , le sens interne de l'imagination ou de Tintoition se trouve complètement soustrait à l'action ou l'influence de cette force qoi constitue la personne. Les images prennent alors d'elles-mêmes, dans le centre cérébral, les divers caractères de persistance , de profondeur qae prennent les affections immédiates dans leurs sièges particuliers, par le seul effet des dispositions organiques.

Mais irons-nous chercher les signes et les cacactères propres d'une division des phénomènes intellectuels , dans un état qui exclut précisément la condition première et fondamentale de l'intelligence ; je veux dire l'aperception , le amseiumei le eompot ml? Peut-on supposer l'exercice des facultés d'attention , de mémoire , de comparaison , de méditation , etc. , dans un être qui s'ignore actuellement lui-même , et qui est privé de la puissance réelle d'entendre des idées comme de vouloir les actes ou mouvements qui y correspondent ? Je sais qu'on peut transporter à l'état complet même d'aliénation mentale certaines facultés définies et caractérisées ( en dedans de la sensation ) sous les titres conventionnels d'attention , jugement, etc., comme l'a fait Condillac dans le fantôme hypothétique qu'il a pris pour terme de ses analyses; mais il resterait à savoir si ce sont là les opérations dont nous retrouvons le modèle intérieur ou dont nous obtenons les idées singulières en réfléchissant sor nous-même. Ne seraient-ce pas plutôt des notions toutes différentes arbitrairement revêtues des mêmes signes conventionnels?

Je crois qu'au lieu de chercher dans les différenu cas d'aliénation mentale les signes d'une division de siège des facultés intellectuelles , qui n'existent que nominalement ou par supposition dans la plupart de ces cas , il serait plus utile de bien observer tontes les circonstances de l'invasion , des intervalles, de la terminaison , des paroxysmes de la démence, pour y bien distinguer les produits aveugles de l'oi^nisme , les saillies passagères d'un cerveau déréglé , de ce qni peut partir réellement d'une volonté, d'une intelligence.

Les deux éléments qui constituent l'homme double sont si intimement unis , dans son état naturel , que la réflexion a bien de la peine à les concevoir séparés ; mais , dans les cas dont nous parlons , on peut les surprendre, les signaler à part. On les voit se succéder, s'exclure , se joindre , prédominer tour à tour, et former, sous la même enveloppe , deux êtres qui n'ont presque point de correspondance , ou sont aussi étrangers l'un à l'autre que l'est l'homme éveillé aux actes du sonmambule.

ET DU MORAL DE L'BOMME

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