‹ Œuvres de Victor CousinChapitre 202 sur 212 · IX · texte numérisé non relu

IX

Examen de la doctrine de M. Laromiguicre , au sujet de Tactivilé de Vâme,

Hien de plus clair et de plus évident que l'aclivilé prise dans la conscience du moi où elle a son type unique. Rien de plus vague et de plus oliscur que l'activité attribuée dans l'absolu à une substance qui n'est pas naoi , et qu'on cherche à se représenter sous quelque image.

Quand j'agis librement , j'aperçois immédiatement que je suis actif ou libre , et toute la nature ne saurait démentir le témoignage de mon sens intime.

(1) c Externa non cognoscit nisi per ea (ou instar eorum) • quae suntin semetipsa , > dit Leihiiitï.

De même quand je suis passif sous tel mode déterminé de mon existence , c'est-â-dire quand j'éprouve ou que je subis des affections de plaisir ou de peine qui commencent, continuent, s'interrompent ou se. succèdent en moi de toute manière , sans que ma volonté ou moi en soit la cause , on aurait beau m'assurer que je suis actif, je croirais toujours à la voix intérieure qui me crie le contraire. Et si l'on m'assuia que l'âme agit dans la sensation pour se modifier ellemême , ou qu'il y a dans quelque partie du cerveau quelque ressort qui se débande , réagit sur les impressions sensibles, je répondrai que tout cela est possible, mais qu'en ce cas, ni ces ressorts organiques, ni l'âme dont on parle conune agissant â mon insu , ne sont moi.

Quand je suis actif, pourquoi irais-je chercher au dehors la cause que j'aperçois immédiatement comme identique avec moi ? et quand je suis passif, pourquoi mettrais-je en moi la force qui me contraint , me fait la loi et m'enchatne comme le fatum ?

Condillac dit : c La statue est active quand elle a € en elle la cause de ses sensations. Elle est passive I quand la cause est extérieure, t

Sur quoi il est aisé de voir que la statue n'est active ou passive que pour l'observateur du dehors et nonpoint pour elle-même, puisqu'elle n'a ni ne peut avoir encore aucune idée , aucun sentiment de cause interne ni externe.

M. Laromiguière dit â son tour (page 141) : c L'exc périence nous apprend que nous sommes tour â f tour actifs et passifs , puisque la cause de nos rooc difications est tantôt hors de nous, tantôt en nous. • De quelle expérience s'agit-il? est-ce de l'extérieure? Mais comment cette expérience peut-elle nous apprendre qu'il y a hors de nous une cause active qui nous modifie? d'où vient la première idée d'une cause?

Parle-t-on de l'expérience intérieure? En ee sens , il est bien vrai que cette expérience (qui a des caractères particuliers et bien distincu), nous apprend que nous sommes tour à tour passifs et aetifs , puisqu'on effet tantôt nous sommes causes de nos modifications , et tantôt nous ne le sommes pas. Voilà ce que nous comprenons clairement et ce que nous savons, certissimà sdentiA et clamante eonscientid.

Hais , pour s'entendre ainsi avec soi-même , il ne faut pas donner â la cause la valeur d'une représentation tout objective , en disant qu'elle est tantôt hors de nous , tantôt en nous comme dans la statue.

Car qu'est-ce qu'être en nous? Qu'est-ce que le nous-mêmes? Estrce l'âme? Est-ce le corps eu le composé des deux substances?

Qu'importe et comment le savoir, si ce qui est dit ainsi être dans l'âme , ou dans le corps organisé vi-

49i EXAMEN DES LEÇONS

yant , esl étraoger à la coDtdeiice oa ne touche pas plus le moi que ce qui ae passe dans un monde éloigné? c L'àme agit , dit le professeur (page 9i) ; elle fait « effort pour retenir le sentiment plaisir, oo pour rec pousser le sentiment douleur, t

Comment savez- vous que Tàme agît, qu'elle fait effort , quand vous vous sentez passif sous le charme du plaisir, on sous le coup de la douleur? Ce prétendu effort que vous ne voulez ni ne sentez , est-îl la cause de la sensation? Vous n'oseriez pas le dire. N'en est-il qu'un élément, ne sert-il qu'à la compléter? En ce cas , il fait partie de cette sensation même. Pourquoi donc en faire un principe à pari ?

Continuons. < L'expérience nous dit encore que cette action de Fàme ne se horne pas k modifier Tâme. Il arrive souvent , en effet , que cette action est suivie d'un mouvement du cerveau , lequel est lui-même suivi d'un mouvement de l'organe qui se porte vers l'objet ou tend à s'en éloigner, t Je ne sais quelle sorte d'expérience peut nous apprendre qu'il y a dans le plaisir et dans la douleur une action par laquelle l'âme se modifie elle-même ; et je le conçois d'autant moins que j'ignore plus profondément ce qu'est l'âme en soi ; ce qui est en elle à titre de modification propre de la substance.

Quant h la succession des mouvements de l'âme au cerveau, du cerveau â l'organe et de l'organe à l'objet, je ne crois pas non plus que l'expérience extérieure nous apprenne rien de bien positif sur l'espèce et l'ordre de ces (^énomènes organiques. Nous n'en avons du moins bien certainement aucune conscience ; sans accorder à l'auteur ce qu'il dit dans un autre passage déjà cité , qu'il parait difficile de concilier avec celui-ci, savoir : que les facultés de l'âme ne dépendent en rien de l'organisation de notre corps, nous sommes bien assurés du moins que Vexercice pur de la sensibilité n'emporte aucune perception interne ni externe des organes qui en sont les instruments ou les agents immédiats.

Ce n'est donc que physiologiquement , et , comme on sait , d'après des conjectures plus ou moins hasardées» bien plus que d'après quelque expérience directe, que nous nous figurons des impressîoiA transmises au cerveau , et de là à l'âme qui réagit à sa manière , etc., etc. Certainement tout ce mécanisme organique ne ressemble en aucune manière aux phénomènes psychologiques internes, exprimés par les termes affection, sensation, sentiment, encore moins à la cause ou force productive de ces phénomènes.

L'auteur continue : c Quand l'impulsion est du dei hors au dedans, l'âme est passive; quand elle est

< du dedans au dehors, l'âme est active. Le principe

< du mouvement est dans l'âme qui agit sur le cer-

c veau, le cerveau remue l'organe, cherche Tobc jet, etc., etc. >

Ai-je donc besoin de tout cet appareil de réactions et de mouvements organiques pour savoir quand je suis actif et quand je suis passif?

Espère^lron expliquer ainsi l'activité qui m'est propre et personnelle, et ne voit-on pas qu'on la dénature ou qu'on l'obscurcit en voulant la représenter im la figurer sous des images étrangères, en la cherchant dans l'objet , avant de l'avoir saisie dans le sujet , et dans le sens même qui lui est propre (i) ?

c Sensibilité , activité : voilà deux attributs que c l'expérience nous force à reconnaître dans l'âme. >

Nous venons de voir comment , et sur quoi repose cette distinction physiologique et abstraite.

c L'activité seule est puissance, pouvoir, faculté ;

< la sensibilité n'est ni faculté , ni pouvoir, ni puis- « sance ; c'est une simple capacité, i

Nous accordons bien la distinction , pourvu qu'on entende l'activité comme il faut ; car pourquoi la capacité de réagir sur les impressions reçues, serait-elle plutôt une faculté que la sensibilité même dont elle fait partie dans l'hypothèse précédente?

i Si l'on s'informait de la manière dont un mouve-

< ment déterminé du cerveau produit un sentiment c dans l'âme, comment il se peut que l'action de Pâme c remue le cerveau , nous répondrious que nous n'en c savons rien. >

Il y aurait bien une première question à faire avant celle du comment, savoir si l'hypothèse même est fondée , ou si elle peut être considérée comme un fait de notre nature.

Un mouvement déterminé du cerveau produit un sentiment dans l'âme. Qui le sait et comment le concevoir? On sait physiologiquement ou par l'observation extérieure , qu'il y a une organisation , un cerveau , des nerfs , etc. Mais quels sont les rapports de cette organisation visible avec le sentiment, et surtout avec la force qui produit le mouvement, avec le vouloir ou le moi?

S'il y a là un abîme , notre philosophe ne parait ps s'être placé dans le point de vue propre à reconnaître cet abîme, là où il est réellement ; c'est-à-dire dans l'hypothèse même qu'il adopte comme un fait , et qui sert de principe ou de type à l'espèce d'activité qu'il attribue à l'âme.

c Je donne le nom d'attention (fait- il dire à Condillac) à la première sensation, quand elle est exclusive de toute autre, afin qu'on soit averti que Tactivilé s'exerce au même instant que la sensibi- Klc ; afin qu'on sache que la sensibilité et l'activité ne sont qu'une seule et même chose, et que ce

(i) Voyez la noie, p. 4U5.

DE PHILOSOPHIE

c ii*est q«e par absiractioa qa« nous voyons deux phé- « nom^iet dans an muI , etc» t

Ici le maître me semble avoir toute raison contre le disciple , an moins dans le point de vue commun soos lequel ils considèrent Ton et Tautre Tactivité de fime, dans la substance même, indépendamment du moi ou du sentiment propre de cette activité.

Mais, dbjecte M. Laromignière , si la sensibilité et Tactivité sont une seule et même chose , pourquoi diteo-vous que la sensation se transforme en attention ? A quoi Condillac aurait pu répondre :

t Parce que je considère tour à tour la sensation soos des ra{^KNru différents , et avec quelques circonstances accessoires qui en changent successivement la fonne. Estrce que cela n'est pas tout à fait analogue à b manière dont vous définisseï et considérez vousmême les principes?

« Vous qui tirez un si grand parti de la logique et qui maniez si bien Tinstrument d'analyse que je vous ai légué , pouvez-vous demander pourquoi je transforme? Est-ce que vous croyez faire autre chose quand vous analysez les facultés de Fàme, quand vous partez de définitions comme de principes, quand vous classez et énumérez ainsi les facullés nominales en les rattachant à une sorte d'activité tirée de la sensation et subordonnée à elle, etc. ?

c Qn'estp^e donc que cette classification, cette réduction de toutes les facultés de l'esprit humain, au nombre trois, sinon une sorte d'équation logique, résultat final de transformations ou de substitutions de signes?

c Convenez qu'au langage près , votre doctrine n'est pas différente de la mienne.

c ie n'ai pas nié que l'attention ou la sensation même devenant exclusive de toute autre, se liât à une action ou réaction de l'âme sur le cerveau, etc., comme vous l'entendez.

€ Si je n'ai pas parlé de$ conditions physiologiques ou de la force même qui agit ou réagit sur les impressions, c'est que je ne parle que de ce que je sais , ou puis conjecturer raisonnablement en me mettant à la place de la statue : or , il n'y a aucune sensation ni représentation de la force , pas plus pour la statue que pour nous-mêmes. Aussi celte idée a toujours quelque chose d'obscur et de mystérieux au dernier point (i).

I Lorsque vous voulez prouver par des passages , extraits de mes divers ouvrages , que mon principe exclusif, la sensation, peut se concilier avec racttvité que j'ai attribuée k l'àme, même en l'exagérant, selon vous , vous n'entendez pas autrement que moi cette

(I) Voyez le Trailé de» animaux, où Condillac condamne formeliement l'emploi que font certains métaphysiciens du mol force, etc.

activité dont vous parles comme d'un principe, et qui n'est, au vrai, qu'une circonstance, une suite de Hmpression reçue, ou un élément de la sensation totale.

c C'est là le véritable sens de divers articles que vous citez en vue d'une justification aussi inutile pour nos disciples que pour ceux d'une autre école qui ne se feront pas illusion sur les mots. Ces derniers même pourront trouver dans quelques-unes de vos citations un argument contre la thèse apologétique que vous soutenez en ma faveur. Ils auront de la peine à attribuer l'activité, telle qu'ils l'entendent , aux passions elles-mêmes, au désir, au contraste vivement senti des plainrs et des peines , etc. Ils ne consentiront pas à réduire la libre activité à un sentiment de préférence. Enfin , ils ne verront que des métaphores dans les expressions que vous prenez au propre pour en faire ressorthr une justification impossible... >

Nous ne pousserons pas plus loin celte espèce d'allocution, qu'on pourrait étendre encore sans rien ajouter à l'évidence de la conclusion qui s'en déduit. C'est qu'une activité nominale, attribuée à l'âme substance, dans toute hypothèse qui en subordonne l'exercice à des objets ou à Texcikition des organes, esl précisément la négation d'une véritable activité libre et réflexive.

L'activité attribuée à l'âme et subordonnée aux objets ne peut être un principe ( entendu d'après la définition donnée par le professeur ) , et sous ce rapport il n'ajoute rien à la doctrine du Traité des Sensations.

A la fin de son ouvrage , l'auteur s'ai tache â justifier la distribution ou même la séparation absolue qu'il établit partout entre les principes et les causes.

Nous prétendons jusiifier de notre côté, par tout ce qui précède , l'assimilation complète ou l'identilé de notions exprimée par ces deux termes , principe et cause, dans le point de vue et le langage psychologique ; et l'identité nous semble ici ressortir des arguments mêmes employés pour prouver la diversité.

Le sentiment , selon M. Laromignière , comme la sensation, selon Condillac, est le principe de toute connaissance. Mais prend-on le mot sentiment dans celle acception générale où il s'applique indistinctement à loules les modifications de l'âme, même les plus passives? A ce tiire , le sentiment généralisé ne peut être qu'un principe abstrait ou logique. S'agit-il d'un sentiment particulier , individuel , unique , et qui n'a point de genre , tel que celui du moi , de lexislence individuelle ?

En ce cas, comme nous avons vu que ce sentiment ne diffère pas de celui d'une activité qui est cause, dire que le sentiment pris ainsi , à litre individuel de moi, esl le principe de la connaissance , c'est dire que le principe de la connaissance n'est autre que celui de causalité.

L'auteur l'entend autrement, lorsqu'il répond

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